De la sémantique
Perspective cavalière
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« Beaucoup de personnes cherchent à se représenter l'infini.
Imaginez deux glaces ayant les mêmes formes et dimensions,
posées en face l'une de l'autre :
l'infini est le reflet qu'elles se renvoient. »
[Francis Picabia, revue Littérature, sept. 1922]
Pertinence et parcimonie sont les deux mamelles de la sémantique,
pour faire une métaphore incohérente.
Avertissement
« Ce sont des postulats [les jugements synthétiques a priori]. Ils ne sont pas logiquement nécessaires. La seule raison que nous ayons de les poser comme principes est que nous ne pouvons pas nous en passer. Ce sont des hypothèses, auxquelles notre pensée tout entière est suspendue. Si nous voulons faire usage de notre intelligence pour interpréter notre expérience (dans les termes de Kant, si nous voulons « que notre pensée se rapporte à des objets »), il nous faut poser le postulat du déterminisme, sans lequel tout nous échappe. Le principe de contradiction lui-même est un postulat. Il n'y a rien à répondre au scepticisme absolu qui, mettant en question les principes de tout raisonnement, nous ôte et s'ôte à lui-même tout pouvoir de raisonner. Mais si nous voulons nous comporter en êtres raisonnables, ce que nous sommes parfaitement libres de ne pas faire, il nous faut pour cela poser les principes de toute opération intellectuelle et avant tout celui qui sépare l'affirmation de la négation. Ainsi les principes de toute nécessité logique ne sont pas eux-mêmes logiquement nécessaires. Ils ne transmettent donc pas aux conclusions une nécessité qu'ils n'ont pas. Il ne peut y avoir de logiquement nécessaires (à part les jugements analytiques qui sont tautologiques) que des conclusions. Une conclusion est logiquement nécessaire quand on ne peut la contredire sans en contredire le principe. » Edmond Goblot (1927)
Je ne sais pas par quel concours de circonstances ce texte n'a pas pris place dans la version définitive de De l'inférence sémantique, sans doute en raison de la saturation de « synthèse » qui atteint tout lecteur de Frédéric Paulhan qui reste toutefois le meilleur écrivain de ces messieurs. Si je m'en sers aujourd'hui, c'est qu'il confirme à son insu le caractère artificiel de ce que depuis des siècles on appelle la Raison et que je m'étonne de rencontrer encore de nos jours dans certains textes sous la forme lexicale qui lui sert d'alibi. Sans enfiler la blouse blanche de Freud (il devait en porter une chez Charcot), je crois que fondamentalement la Raison est une invention destinée à distinguer notre psychisme de celui des autres mammifères. Ce texte, à l'insu de son auteur, éclaire ainsi le modèle sémiocognitif qui constitue l'hypothèse sous-jacente de la théorie des opérations sémantiques : la raison n'y intervient pas.
1. Les maux du sens
L'adjectif « cavalière » est à prendre dans deux sinon trois des sens du terme. Si ‘perspective’ a succédé à ‘vue’ dans le titre, je ne m'opposerai ni au jeu de la polysémie ni au jeu de mots.
Après l'espèce de séisme qui a lézardé mon bel et fictif édifice, je tente non pas vraiment de recoller les morceaux, mais de combattre la dénotation sur le terrain que je lui ai cédé dans mon désir de moucher les tenants du sens de la phrase.
Il ne fait aucun doute que si l'on admet la primauté de la référence dans le langage, le grand perdant est le sens. D'une certaine façon, on peut avancer que c'est illogique. Ne faut-il pas comprendre le mot avant de pouvoir lui trouver un référent dans la situation ? Je me place encore ici, comme toujours, du point de vue du récepteur, du lecteur, de l'interprète. Le seul qui ne préjuge pas d'emblée des tenants et des aboutissants.
Si quelqu'un me dit (admettons que Lexis soit quelqu'un) la phrase de Duras : "elle eut un sourire d'une hypocrite timidité", (et qu'il y a quelqu'un dans le coin qui sourit timidement), mon regard se portera sur le sourire pour en juger la fausseté. Le référent est donc second. Le sens est premier. Mais me direz-vous, ce n'est que par un tour de passe-passe qu'on donne au mot sourire un sens, car il s'agit bien d'un phénomène physique (musculaire). Bien sûr, il n'est pas question de soutenir que la dénotation est la partie stable du sens, même si le mot colonne désigne une chose physiquement stable (bon, seule, elle peut osciller).
Rastier a beau ricaner à propos de la spatialité dans les sciences cognitives, si l'on ne construit pas les rapports dont il est question, on n'y verra que du feu. Ou comme Saussure on n'y verra que les deux côtés d'une feuille de papier. Sans me mêler de perception, entre la forme ‘sourire’ (entendue) et la représentation SOURIRE (référent), il y a sa description (puisqu'il n'a pas de sens en tant que mouvement des lèvres, mais uniquement en tant qu'usage social), car c'est une action perceptible, donc le terme qui la désigne est doté de dénotation (classe des sourires). Il n'y a pas deux parties du signe, pas plus que la philosophie ne tourne autour d'un couple unique formé du sujet et de l'objet ou, comme le suggère Goblot, autour de la négation et de l'affirmation.
L'objet ‘sourire’ qu'il soit ou non timide ou hypocritement timide est déjà complexe, avant que je le constate [le = le sourire]. Forme-description (objet intérieur au sujet)-dénotation-désignation-réalité-représentation (en trois temps, sourire-classe, sourire perçu [désigné], objet cognitif-sourire).
Et je ne suis pas sûr d'avoir fait scrupuleusement le tour. On comprend peut-être mieux pourquoi il faut faire un dessin. On n'est jamais sûr de son fait. Regardez Frege qui croyait que les noms propres avaient un sens. Il y a une maigre consolation dans tout cela : sens ou référence du nom propre, priorité à la dénotation ou pas, sans le sujet, il n'y a pas de signe, donc point de chant.
Dans un premier passage, j'avais écrit ce qui suit :
Je n'ai pas encore établi de conventions pour les adjonctions et les corrections. d'habitude, je me servais de couleurs. Pour l'instant, tout alinéa ajouté sera marqué par les signes qui encadrent celui-ci, c'est-à-dire ⊲alinéa ajouté lors de la relecture⊳ ; le bleu pourrait convenir aux corrections et les variantes de rouge aux adjonctions dans le texte existant.⊳
Il n'y a pas que les vagues des mers et océans qui ont des creux ; il y a aussi des creux dans les moments vagues, c'est ce qui explique ces apparentes chinoiseries. Simplifions. Comme les fautes, coquilles, lamartinismes et autres incongruités se passent de commentaire, le bleu prend la place que cette espèce de monstre ⊲sémiotique⊳ qu'on laissera à la dénotation sans cette débilitante nuance de vert ; le rouge connu sous le nom de indian red est enlevé, on garde celui-ci. [ajouté le 28/06/2011 18:05:08, pendant une panne de connexion.]
2. Calcul du sens
Dans les années soixante-dix on entendait cette expression métaphorique (calcul du sens) ; je l'ai lue il y a peu dans une page de Wikipédia. Elle reste métaphorique. Si je fais la guerre aux moustiques, je ne me nomme pas général. Dans cette page (ce billet), le calcul est un vrai calcul. J'ai déduit des 202 phrases-exemples à réévaluer de mon corpus, celles qui sont déjà faites (c'est-à-dire dont j'ai complété les balises). Il en reste 132, à compter de 16h05 heure de New York (puisqu'on s'est aligné sur les Américains en matière d'heure).
On l'aura compris, j'en suis toujours à essayer de colmater les brèches faites par l'introduction de la dénotation dans la perspective générale de la théorie. Je m'imaginais à tort que la théorie elle-même risquait d'être compromise. Il n'en est rien. La règle d'interprétation par exemple (l'inférence indifférenciée) est également indifférente aux objets cognitifs qui lui sont proposés, autant qu'aux candidats aux conditions (mais pas au type de conditions). C'était déjà le cas au moment où elle est passé de règle d'interprétation idiomatique à règle d'interprétation sémantique, c'est-à-dire vers 1983. Elle est restée neutre en 87 (où la théorie a pris corps officiellement) et jusqu'à aujourd'hui.
Ce n'est que dans sa formule symbolique que a) la forme sur laquelle elle s'applique et b) la valeur qu'elle attribue par inférence changent en fonction de ce que j'appelais des phases dans le modèle sémiocognitif sens ⇨ référence ⇨ signification. Il n'y a donc pas eu de cataclysme comme j'ai pu le laisser entendre. Le modèle a simplement intégré la nouvelle venue et, à mon corps défendant, je me suis constitué un corpus de phrases (pas de mon cru) pour évaluer les dégâts que pouvait faire l'acclimatation de la notion de dénotation stricte (pas le bouillon réchauffé qui a cours dans certaines linguistiques). Par exemple, ‘cru’ dénotait d'abord tout ce qui croît dans une région (Petit Robert dixit, soit PRE, par la suite, désignant le Petit Robert dans sa version électronique de 2001, sauf mention contraire.).
Ce qui change (et ce n'est pas un bouleversement épistémique), c'est la temporalité des opérations en fonction des objets hétérogènes. Autrement dit il n'y a plus d'ordre canonique (ou taxonomique) dans la chaîne des opérations sémiocognitives : sens-référence-signification. C'était déjà un postulat de la théorie des opérations sémantiques que les phases n'étaient pas étanches. Elles deviennent concurrentes. C'est-à-dire que le sens perd sa priorité, même vis-à-vis de la signification.
On doit distinguer les deux pour pouvoir expliquer que la communication échoue dans la plupart des cas courants ou des préoccupations quotidiennes et du vocabulaire qui y a trait. On admettra simplement que le sens est l'ensemble des équivalences intériorisées rapportables à une forme lexicale dans l'un ou l'autre de ses emplois courants ; la signification consiste en un degré plus poussé d'intériorisation, lié aux représentations encyclopédiques et référentielles de l'individu (sujet interprète).
L'ordre adopté dans la description "des" règles n'est donc plus qu'un artifice de présentation (il faut malheureusement passer par la linéarité naturelle du langage). Les guillemets s'expliquent parce que rien ne distingue une règle traitant une dénotation d'une autre (la sémantique, par ex.) que son objet d'entrée et son objet de sortie (il s'agit plutôt d'une représentation que d'une valeur sémantique). La règle traitant une signification se distingue également par ces deux postes. Soit donc que la signification (l'axiologie) se distingue autant du sens que de la dénotation, mais qu'elle peut s'y appliquer avec autant d'aisance et sans manipulation nouvelle.
‘Caserne’ est un bon exemple. On associe à ce mot ce que certains appellent connotation mais qui dans la théorie (sur une proposition de Bernard Pottier [1974]) est un relation d'association péjorative ou négative. Autrement dit, qu'il soit aujourd'hui un dénotateur plutôt qu'une forme à sémantiser n'empêchera pas le sujet de lui attribuer une relation associative péjorative, dans le cas de redirection (où la caserne devient un grand immeuble civil).
Les conditions qui régissent l'inférence n'ont pas à changer, car elles ont fait l'objet d'un recensement qu'on peut dire exhaustif en trente ans. Il n'y a que quelques décisions cosmétiques à prendre. Vais-je conserver le même signe comme encadrement des "produits" inférés, puisque la référence et la signification différaient déjà de la référence et du sens ? Dans le corpus, j'ai provisoirement encadré les descriptions (un objet physique n'est pas défini, mais décrit) dans les chevrons invertis ⊲⊳, mais comme on le voit c'est inesthétique et cela risque d'engendrer la confusion là où l'on s'en passerait bien. Je vais examiner ce qu'offre mon caractère unicode. En attendant, le décompte continuera (pas de vilain jeu de mots sur l'inversion possible des syllabes analogues).
La décision s'impose d'elle-même. Dans la règle d'inférence, les triangles couchés n'ont pas de rôle précis puisque la référence proprement dite ne peut se symboliser que par ℝ, ou, [x]ℝ. La dénotation n'est qu'une référence que décrit le dictionnaire ; s'il a fallu, dans l'étude du « sens phrastique » adopter une convention, il n'y a aucune raison que celle-ci intervienne autrement que comme référence, c'est-à-dire comme symbole pur et simple, seul le sens passant par la désambiguïsation linguistique. L'utilisation des conventions en question n'a d'utilité que métaréférentiellement, soit ‘méhari’ = ⊲dromadaire domestique dressé pour les courses rapides⊳. Dans la règle, par souci de précision, on pourra insérer dans les signes de la valeur inférée ⊢ {x} les signes d'une définition d'objet (≝[d]), ce qui donne : ⊢ {≝[d]}. Il faut remarquer que cette distinction n'est probablement pas nécessairement sentie par l'interprète.
3. Les petits calculs font les grosses pierres
Dans mon jardin. Quand j'étais jeune et romancier en herbe je pensais (c'est une expression exagérée) que la langue était un outil. Un instrument. Si j'avais été vraiment poète je l'aurais vue autrement. Aujourd'hui, après bien des zigzags sur un parcours semé d'embûches et de pièges de toutes sortes, si je devais risquer une métaphore j'y verrais probablement un casse-tête ou plus « bio » un maquis, un marais, des sables mouvants.
J'avance pourtant dans le deuxième "passage" (c'est-à-dire la relecture) du corpus. Phrase 106. Si je sais encore calculer, cela doit vouloir dire qu'il en reste 96 à relire et à marquer en fonction des axes de critères que j'ai mis au point en cours de route. Je vais en placer un exemplaire du tableau sur la page "sens et dénotation" ici même [Cette remarque fait allusion au premier blogue "schnauzer", disparu aujourd'hui : on se reportera au début de Sens et dénotation, et à sa question : les phrases ont-elles un sens ? ].
Ces "axes" ne constituent pas un retour sournois du sème dans la théorie des opérations sémantiques, puisque la première de ces opérations consiste à doter un mot de la langue d'une valeur métalinguistique pour rendre possible l'interprétation d'un autre mot. La question de la dénotation devait être réglée (et elle l'est dans la théorie des opérations sémantiques, tout au mois) pour éviter qu'on prenne le sens pour les connaissances encyclopédiques, comme il fallait régler le cas de la référence et de la signification (deux cas distincts) pour éviter de prendre le sens pour l'objet représenté ou l'objet réel ou ultimement pour les appréciations valorisantes (au sens psycho-sociologique).
Une sorte de jeu de cache-cache. Le langage ? non, je suis à court de métaphores. Entre le labyrinthe et le maquis, la galerie des glaces et le terrain miné. Quand j'étais romancier (il y a des années-lumière de cela), j'avais créé un personnage de linguiste que j'avais baptisé Hablat. Le domaine m'était alors étranger (je parle de la linguistique), il y régnait une forme de gargarisme qui ressemblait quelque peu à celui des écrivains et poètes qu'il m'avait été donné de connaître. C'étaient malheureusement ou des critiques ou des lecteurs dans une maison d'édition.
J'ai tourné le dos à cette époque où un marchand de soupe m'avait dit que je ne donnais que 60 pour cent de mon potentiel. Aujourd'hui avec les pertes de mémoire exponentielles en raison de l'âge, je dois donner cela mes meilleurs jours. Mais je n'écris plus de romans soporifiques (me disait-on). J'écris encore (avec bien des difficultés parfois et croissantes), mais ce n'est guère plus apprécié que ce que je faisais avant mon entrée tardive à l'université (29 ans). Il n'a pas fallu longtemps pour que j'abandonne la littérature puisqu'elle me boudait. Et il s'est produit ce à quoi je ne m'attendais pas : j'ai commencé à étudier et à démonter l'outil au lieu de m'en servir avec la désinvolture de l'ignorance.
Comme les cordonniers mal chaussés, les sémanticiens sont ceux qui comprennent le moins bien (une lacune ou un travers, nul ne sait) et qui n'ont pas peur de l'admettre. Ceux qui soutiennent qu'ils comprennent font preuve d'une grande légèreté. Ils soutiennent du vent. Aujourd'hui je n'avance que des hypothèses et je ne construis qu'avec une extrême prudence. Greimas remarquait qu'on dit facilement des bêtises à propos du sens (je paraphrase).
En admettant que cela fût son seul legs, il serait loin d'être négligeable. Je ne m'illusionne pas sur le mien.
L'introduction de la dénotation dans la théorie, non pas comme "partie stable" du sens, mais comme fonction para ou périsémiotique (comme le voyait Josette Rey-Debove), c'est-à-dire comme extension ou référence, a bousculé certaines positions et fait voler en éclats certains cloisonnements, mais il fallait s'y attendre. Après l'abandon du sème et la distinction entre ‘élément de connaissance’, ‘élément de définition’ et ‘élément de sens’ (2003-2007), je devais un jour ou l'autre remettre en question le fondement épistémologique de la discipline (qui a presque toujours servi d'alibi ou de paravent à des pratiques moins honnêtes).
L'issue de la recherche (ou du combat) ne me fait pas illusion non plus.
4. Objet ou hochet ?
Comme je me suis présenté à l'université avec au moins dix ans de retard, j'ai de très vieilles habitudes d'autodidacte, mais aussi les manies de cet état, notamment l'obsession de la vérification. C'est comme cela que je me suis aperçu que j'avais employé ici même ‘décompte’ au lieu de ‘compte à rebours’, mais on peut se demander pourquoi l'extension ne s'est pas faite naturellement à l'époque des premiers countdowns. Dans mon cas, en outre, et au rebours des comptes du même acabit, il n'y a pas de mise à feu, ni de désintégration au retour.
Ce travers d'autodidacte est naturellement une gêne dans la vie en société où le bluff déplace des montagnes, mais quand on a opté, comme moi, pour une discipline décriée et qui tient de la passoire ou du moulin (question de point de vue), c'est au contraire un avantage. C'est à cela que le titre du texte fait allusion. Somme toute, qu'est-ce donc que « faire de la sémantique », maintenant que la mode du début du XXe siècle est enterrée. Ou bien est-ce une illusion ? Le Petit Robert insiste pour renvoyer l'« Étude du langage considéré du point de vue du sens » aux deux disciplines germaniques (l'onomasiologie et la sémasiologie), mais il est strictement conservateur en s'alignant sur de Saussure (pour la partie en gras) : « La sémantique étudie les relations du signifiant au signifié, les changements de sens, la synonymie, la polysémie, la structure du vocabulaire ».
L'inconvénient, dans tout cela (je n'ai rien contre le dictionnaire en question, qui me sert tous les jours et se révèle généralement digne de confiance), c'est que Saussure n'a pas fait de sémantique. Pour une raison que seul un Suisse pouvait comprendre, il est retourné chez lui au lieu d'entrer au Collège de France où le poussait Bréal et c'est sans doute en guise de remerciement qu'il a fondé une sémiologie qui fait parent pauvre à côté de la sémiotique peircéenne et tourne le dos à la sémantique historique de Bréal, dont les parties en italiques de la citation (changement et polysémie) signalent l'apport.
D'ailleurs, sans en faire grief aux auteurs du dictionnaire, on peut se demander si le renvoi à « lexicologie » est local (c'est-à-dire à partir de l'expression « la structure du vocabulaire », qu'on verrait mieux au pluriel) ou s'il aspire toute la description. Il y a un moyen de vérifier, c'est d'aller faire un tour à ‘lexicologie’. Je ne recopie pas la définition, mais vous pouvez me croire, c'est un fameux aspirateur. On comprend mieux, après cela, pourquoi les fonctionnalistes n'ont que faire d'une sémantique.
[PRE] « Ling. Étude des unités de signification (monèmes) et de leurs combinaisons en unités fonctionnelles (mots, lexies, locutions ⇨ vocabulaire), étudiées formellement (⇨ morphologie), sémantiquement et dans leurs rapports avec la société, la culture dont elles sont l'expression. »
Revenons sur nos pas. Sans faire entrer en lice les autres sémantiques (logique, générale, morrissienne (sémiotique)), on peut s'étonner de l'énumération à laquelle se livre le rédacteur : « Sémantique a) lexicale, b) de l'énoncé, c) de la phrase. Sémantique 1) paradigmatique (champs sémantiques), 2) syntagmatique ». Les lettres et les chiffres sont de mon cru.
Il n'y a malheureusement pas de mode d'emploi avec le produit. On ne sait donc pas si les deux dernières 1) et 2) ont trois versions différentes a), b), c), ou si les trois premières a), b), c) ont deux versions différentes 1), 2). Bon, je reconnais faire le difficile. Sans trop m'avancer, je supposerai que les champs s'accommodent mieux du lexique que de la phrase ou de l'énoncé. Tiens, le texte est absent. Sont-ce là les objets sémantiques ou l'objet de la sémantique ?
À l'issue de mon travail sur le corpus dont j'ai parlé plus tôt ici, il sera possible (ou non) de rejeter l'affirmation qu'il soit possible de construire une théorie sémantique de la phrase. On devine que j'ai des doutes. Je les ai même depuis très longtemps pour ne pas dire depuis toujours (pas quand je transformais les tiroirs du buffet en grues). C'est la faute à Guiraud, probablement, et à Dauzat, lus alors que j'étais encore romancier en herbe et autodidacte (mauvaise herbe). Et peut-être même à Henri Delacroix ou à Marouzeau.
Inutile de remonter à nos jeux, à ma sœur et à moi, dans le Petit Larousse illustré qui semait à tout vent. Contentons-nous de ma première recherche de longue haleine, celle qui a conduit à ma thèse de troisième cycle, sur le processus de lecture, mais dont le sous-titre était le véritable programme : « contributions aux recherches sémantiques et sémiotiques ». J'ai surtout contribué à l'amusement de Greimas qui en plein séminaire l'après-midi même de ma soutenance a salué la première thèse de l'année (1979), qui constituait une autre première, a-t-il insisté, en ce qu'elle était autogérée.
p.s. La question des marques de la ⊲dénotation⊳ est réglée. Et si l'on fait le « décompte », il reste 60 phrases à évaluer, mais il y aura un troisième passage, celui qui assurera le tri ultime. Le déclin de la mémoire a un avantage (point de vue ironisant) : celui d'assurer des redécouvertes sans fin.
5. Hochet, deuxième !
Le hochet semble être le point de départ d'une longue série analogique. Illusion, aberration, trompe-l'œil, hallucination, mirage, vision, chimère, leurre, rêve, utopie. C'est, somme toute, le jouet dont on devient le jouet. On se souviendra qu'en cherchant l'objet de la sémantique dans le dictionnaire on s'est peu ou prou cassé les dents. Ou si la métaphore est trop forte, on pourrait dire que nous sommes restés sur notre faim. N'est-ce pas trop attendre d'un serviteur autrement fidèle (même s'il cite Le Clézio au lieu d'Anatole France à propos de thébaïde) ?
[Parenthèse impromptue : on m'a reproché récemment de ne parler que de mes deux doctorats. Et après, m'a-t-on dit ? (Après peut avoir deux sens ici.) Après, rien, parce qu'un an avant la soutenance d'État la dépression me terrassait, sans effets de manches. La question qu'il fallait poser, c'est « Et entre ? », car de 80 à 86, c'est une quarantaine de communications et d'articles qui ont paru. On a même voulu, à l'époque, essayer d'expliquer ceci par cela. Cul-de-sac. L'histoire est beaucoup plus longue et les raisons beaucoup plus courtes, mais gardons-les comme en-cas, si ma plume métaphorique venait à sécher. Ceci dit, je n'ai pas à m'expliquer : la compréhension n'est pas un don du ciel ni de l'autre, c'est la récompense d'une recherche, d'un effort.]
Le dictionnaire de langue a le mérite, comparativement aux encyclopédies et aux autorités du domaine (les dictionnaires-alibis y compris), de pouvoir servir de repère avec un minimum de présupposés idéologiques. On notera d'ailleurs qu'à mesure qu'augmente la taille, les idéologèmes se mettent à pulluler. Cela dit, notre bon et loyal serviteur nous offre quand même la possibilité de passer dans la rue pour nous regarder au balcon et inversement de nous mettre au balcon pour nous regarder passer dans la rue, exercice qu'Auguste Comte, je crois, disait impossible.
C'est d'abord « l'étude du langage considéré du point de vue du sens ». La formulation du Petit Robert se complète, je l'ai dit, par le point de vue complémentaire : « théorie visant à rendre compte des phénomènes signifiants dans le langage ». Je m'en voudrais d'engendrer la confusion, il me faut donc procéder par ordre (sans la distraction qu'offrent les renvois entre parenthèses, onomasiologie, sémasiologienote). Appelons la première formule le programme A et la seconde (« théorie ») le programme B.
Personnellement, en tant que romancier en herbe pas plus qu'en tant qu'universitaire évanescent, je n'ai jamais rencontré le sens, ni au cours de mes fréquents voyages aux États-Unis pour des conférences, pas plus que lors de mes épisodes touristiques (romancier-traducteur), puis mes communications en Europe... ni en Asie (Tokyo), d'ailleurs, où ma plus grande surprise a été de voir des murs comme ceux qu'on trouvait près de la gare dans ma ville natale, quittée en 1956. Y a-t-il là un rapport entre ces cloisons de béton armé léger et le sens ? Laissons cela aux amateurs d'herméneutique.
Naturellement, je voulais dire quelque chose d'extrêmement simple et c'est pourquoi le chemin qui y conduit est si encombré. Le programme A repose sur une impossibilité. Personne ne peut partir du sens, car il partirait de nulle part. Je ne peux pas invoquer Reisig et ses successeurs, je ne les ai pas sous la main, mais il est clair que l'objet d'une « étude du langage » qui partirait du sens n'irait nulle part.
Sans battre le rappel pour les tenants du programme B (les sématistes, pourrait-on dire, si les esprits ne frappaient pas à tort et à travers), on peut suggérer qu'il est plus sûr de partir du langage pour chercher le sens (quitte à ne pas le trouver), que de s'imaginer être parti du sens pour arriver aux mots (ne pas confondre avec « en venir aux mains »). J'attire l'attention sur la définition donnée ci-dessous par le Robert, notamment le fait que le pronom ‘en’ a un rôle crucial : dont la paraphrase [qui remplace en par son « représenté », en ↺ du mot] est : « partant du mot pour [du mot] étudier le sens », soit le sens du mot.
On hésitera cependant à avaliser la formulation du programme B : « rendre compte des phénomènes signifiants dans le langage ». On note que ‘signifiant’ est accordé, il ne s'agit donc pas de « qui signifie ». Si l'on se reporte à l'adjectif dont Saussure a fait un nom (en 1910, d'après le dictionnaire). Le même (dico) nous révèle que « La sémiologie étudie [lire : a pour objet ou hochet] les systèmes signifiants ». « qui a du sens », dit le même (toujours) pour ‘signifiant’, mais pourquoi ce « du » qui fait penser à l'anglicisme que colporte ma banque. Cette dernière serait-elle partie prenante du processus de signifiance ; mot qui comme par magie ne nous apprend que d'où il vient : « Le fait d'avoir du sens ». Cela rend pratique la définition d'insignifiance : ce serait le fait de ne pas avoir de sens, ou le ‘de’ serait un du déguisé.
J'ai peut-être heurté certaines susceptibilités en jouant avec la phrase-exemple concernant la sémiologie : n'ai-je pas moi-même été dans l'obligation de définir la sémiotique pour des esprits curieux (pas les sématologiques) ? Vais-je renier mes premier pas ? même dans la panade ? Mais comme la philosophie scie les côtes à tout le monde en mettant le sujet en face de l'objet (flamberge au vent), il faut malheureusement attirer l'attention sur la lacune torpilleuse de l'étude du sens (par le langage ou par les systèmes dont il a été question) : Le sens n'est pas le fait d'un mot, d'un syntagme ou d'une phrase (admettons, for the sake of argument) ; il n'est pas le fait du langage, pas plus que du lexique. C'est une partie un cran plus complexe que celle que joue la philosophie. C'est le fait de celui qui le construit, peu importe avec quoi, peu importe comment, et il n'a cure de confondre sens et signification, prenant sa vessie pour une lanterne. [à suivre] Le sujet comme hochet, pardon, comme objet.
note sémasiologie : « Science des significations, partant du mot pour en étudier le sens » ; onomasiologie : « étude de la désignation par un mot » le PR définit la désignation comme « signe linguistique (d'une chose, d'un concept) » ; (la définition d'onomasiologie a changé dans le Millésime, PR 2007 ), mais j'ai dû le vendre pour manger, mes schnauzers et moi vous présentons donc nos excuses. Le Petit Larousse 2002 donne une version plus limpide, avec des repères clairs : « Étude sémantique qui part du concept et recherche les signes linguistiques qui lui correspondent ». La définition a le mérite en outre de constituer l'inverse de l'autre (sémasiologie) ; « Étude sémantique qui consiste à partir du signe linguistique pour aller vers la détermination du concept ». L'astuce ce serait l'étymologie si les indo-germanistes n'étaient pas passés par là, sema-, signe, signification ; onoma- (cf. -onyme) : onomasia, désignation par un nom. Un leurre de plus ?
6. Le sujet comme objet
Rapport ternaire, ai-je dit, en substance. Parce qu'il ne s'agit pas vraiment d'une partie : on songe aux cartes, mais ce pourrait être un sport, comme je le suggérais avec l'allusion à l'escrime où le sujet et l'objet croiseraient le fer. J'étais également un peu discourtois pour notre sujet (je parle ici du sujet humain, le sens, lui, s'en fiche). Je lui prêtais une ignorance délibérée (un refus de connaître) de ce qui permet de construire d'une part le sens et de l'autre la signification et de les confondre allégrement, s'autorisant ainsi à faire du sens l'équivalent d'une fantaisie, au sens de caprice, tandis que le sémanticien s'acharne à en cerner la chimère.
En fait, le sujet humain, qu'on appelle en linguistique le locuteur ou le sujet parlant, peut se donner raison en « regardant dans le dictionnaire ». Le sens est chose fantasque dans le lexique, homonyme ici (direction) et polysémique là (sensation). Les lexicographes lui tendent la perche. L'évidence, de cela tombe sous le sens est rangée sous la « faculté d'éprouver les impressions que font les objets matériels ». [Comme de refermer un moule à gaufre brûlant sur sa main.] Plus loin, dans le même article on trouve, comme dans un bazar, le sens des affaires, le bon sens, le sens commun, en un sens et son paradigme (avis), le point de vue... et finalement le sens qu'on trouve dans un dictionnaire, mais difficile à distinguer dans le monstre à trois têtes qu'il forme avec le concept « évoqué », le calembour et la raison d'être (justification de l'existence d'un objet de pensée). La confusion est bien entretenue, avec Mme de Staël, Proust, Camus et Caillois, sans négliger Sartre, illustre sémanticien.
Il est entendu que je parle du traitement lexicographique que nous réserve le Petit Robert et qui est paradoxalement le plus faible qui soit, même si le TLF le bat pour ce qui est de la confusion (surtout entre ‘sens’ et ‘signification’). Je reconnais que le terrain est piégé et même miné, quand il ne s'agit pas tout simplement de sables mouvants. Ce n'est donc pas une critique sérieuse de ma part, mais bien un moyen d'illustrer les chausse-trapes que le langage (ici la langue française) réserve à celui qui s'ingénie ou se risque à faire la part belle au sens. On a un aperçu des difficultés avec les exemples que je reproduis ici, qui forment une suite dans le PR.
A « Cette allégorie a un sens très profond » (Mme de Staël). B « Des expressions dénuées de sens » (Proust). C L'amour « est un mot qui n'a pas de sens » (Louÿs)
La formulation qui précède ces exemples est trompeuse. Il serait question de l'« Idée ou ensemble d'idées intelligible que représente un signe ou un ensemble de signes. » Ce que semble confirmer le premier exemple : « chercher le sens d'un mot, d'une expression, d'une phrase (! - passons) ». Même un sémanticien pourrait s'y laisser prendre, mais il serait oublieux (pendable) de la pierre que Saussure a jeté dans le jardin de Bréal, c'est-à-dire que le sens est un concept (le signifié, bien sûr, où avait-on la tête ?).
Seul Proust s'en tire avec les honneurs. [Sans doute parce qu'il était passé maître dans la production des expressions en question.] Mme de Staël est déjà à l'acception 2 de cette troisième division, soit la justification, pour laquelle sont cités Camus et Caillois : « Il s'agissait de savoir si la vie devait avoir un sens pour être vécue » (Camus). « l'unique moyen dont il dispose pour donner un sens à son engagement consiste à le maintenir envers et contre tout » (Caillois). C'est aussi le cas de Pierre Louÿs. Si notre sujet comprenant ou notre sujet interprète se méprend sur le sens on ne lui en fera pas grief ; il a d'illustres prédécesseurs.
Aujourd'hui, naturellement, il m'est impossible de m'imaginer quelle serait ma réaction en découvrant ce qui passe pour l'écho d'une science, c'est-à-dire la définition linguistique qui est donnée du sens et introduite par la balise « Spécialt » (spécialement : dont le champ d'application est restreint, selon le PRE) : Concept évoqué par un mot, une expression, correspondant à une possibilité de désignation (objet, sentiment, relation, etc.)

Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? [ou plutôt pensé] La solution était à portée de main. Il suffisait de répéter Saussure et si l'on se reporte à ‘valeur’, c'est encore mieux. Ling. Sens (d'un mot) limité ou précisé par son appartenance à une structure (champ associatif, contexte). « Dans la langue, chaque terme a sa valeur par son opposition avec tous les autres termes » (Saussure). Sans vouloir faire la mauvaise tête, je reprendrai mon argument contre l'universelle : notre sémiologue en chef avait donc recensé et comparé tous les mots entre eux. C'est prendre l'allégorie pour la réalité. Sans être négatif, on peut soupçonner que cette valeur-là est celle des échecs. No pun intended.
Il nous faut donc être plus conciliant avec notre sujet aux prises avec le sens. Imaginons le labeur, s'il cherche à comprendre. Combien de mots me reste-t-il à comparer, pardon, à opposer ?... On comprend mieux la réaction de tout un chacun : « ça ne veut rien dire ». Enfoncé, le rapport ternaire. On est au centre d'un kilogone (voir Descartes au kilo), ou plutôt d'un mégagone, compte tenu de la polysémie pour laquelle le grand manitou ne semble pas avoir fait de provision explicite, à part le déplacement des pièces (Bally, son élève, voulait même en changer le nom si je ne me trompe). Le dictionnaire de langue française ne compte que les mots, généralement.
On se souviendra utilement que celui qui s'exclame : « ça ne veut rien dire » nous avoue textuellement qu'il ne comprend rien à ce « ça ».
Mais je perds de vue que notre locuteur est plus ambitieux. Il affirmera savoir ce qu'il dit aussi bien ce qu'il lit, ce en quoi il se leurre car le rapport du sujet linguistique à l'objet sémantique n'a qu'une face. Soyons clair : il n'y a d'objet sémantique qu'interprété comme tel (peu importe la valeur que vous lui donnez : libre à vous d'interpréter ‘perceur’ comme dérivé de ‘percer’ dans « ce chanteur a percé »). Autrement dit, seul l'interprète se livre à l'interprétation, la production du discours ne peut pas présupposer l'antériorité de l'objet sémantique. On peut lui reconnaître un objet de pensée (une idée inintelligible, comme semble le suggérer le PRE), une intention, mais pas de sens. C'est en grande partie par psittacisme que fonctionne la production du discours (cf. L. Dugas, 1896).
On fera exception pour les textes sur lesquels on planche, où l'interprétation se mêle à la rédaction (c'est-à-dire qu'il y a alternance, mais pas d'imprégnation résistons à la métaphore). Mais même là, ce n'est pas toujours le cas. Tandis que notre récepteur, s'il veut comprendre, doit interpréter. Ce qui nous égare souvent dans ce domaine, c'est la mémoire que bien des auteurs invoquent comme une sorte de dictionnaire, où chaque mot serait suivi de son acception, alors qu'en réalité la forme la plus fréquente de la mémorisation d'un mot consiste dans ses « fréquentations » (non, ce n'est pas de l'animisme), autrement dit les contextes linguistiques et situationnels dans lesquels ils ont été vus et entendus le plus grand nombre de fois. Josette Rey-Debove elle-même indiquait qu'on a difficilement une autre idée du lexique que celle que nous offre le dictionnaire, mais le lexique est une construction théorique du linguiste.
Comme la structure linguistique d'ailleurs. Quand le dictionnaire parle d'un champ associatif comme structure, il se moque de son lecteur. Un assemblage n'est pas une structure. On admettra qu'il y a des constructions grammaticales, mais c'est un singulier abus de langage que de voir dans les rapports entre les mots des structures, où on chercherait en vain les solidarités et l'interdépendance typique d'une structure. Le Petit Larousse 1982 que j'avais ouvert à ‘unité’ (pour voir s'il y avait quelque chose entre le kilo et le méga), ajoute une condition qui risque d'enivrer les structuralistes : (il s'agit des parties de l'ensemble) « [elles] ne prennent sens que par rapport à l'ensemble. » Excellent. Le sens d'une traverse qu'on nomme échelon lui vient de sa participation à une échelle. Une minute de silence et de respect. En passant, admirez l'audacieuse construction : « prendre sens ».
Je dirais plutôt que l'échelon prend tout son sens si on le manque et qu'on se casse la figure. Par ailleurs, aligner contexte et champ (qu'il soit conceptuel, notionnel, sémantique ou lexical) consiste encore à abuser le lecteur. Naturellement, je prends contexte au sens strict d'environnement linguistique. En quoi consiste l'abus ? Le champ est extrait de l'examen des contextes et n'est structure que parce qu'il est construit (de manière abstraite). La métaphore agricole ou hippique (ou encore militaire) risque là aussi d'être un leurre. Comme la langue n'existe pas physiquement, le champ en question n'a pas d'étendue (ce n'est pas un corps, diraient les anciens philosophes). Le PRE dit précisément « ensemble (je veux bien) structuré (par qui ?) ». Le linguiste. La seule structure où le linguiste n'est pas le constructeur est celle de la phrase. La syntaxe le précédait, comme la langue et le langage.
D'ailleurs le dictionnaire cherche à nous hypnotiser avec son énumération : champ « conceptuel, notionnel. Champ sémantique, lexical ». Diffèrent-il vraiment ? Certainement pas le conceptuel et le sémantique (témoin, Mounin) et si le champ lexical qu'il favorisait diffère c'est en ce qu'il constitue le vocabulaire d'un domaine, donc une nomenclature organisée « à plat » (ou tridimensionnellement).
Le seul à « construire » (et pas le sens) c'est le sujet parlant : il se sert des règles syntaxiques qui subsistent dans sa mémoire et sa construction n'est pas toujours solidaire où les parties seraient interdépendantes et prendraient sens de leur syntaxe. Invérifiable, et la phrase de Tesnière le montre bien. La syntaxe est irréprochable et la phrase absurde (de l'aveu de son auteur). « Le silence vertébral indispose la voile licite. » La côte est-elle en vue ? Pas sûr. Et ce brouillard se lèvera-t-il ?
Petite précaution : dans le cadre de la théorie des opérations sémantiques, le sujet interprète attribue des valeurs sémantiques aux éléments lexicaux et, en ce qui concerne la référence, « construit » un référentiel à partir de représentations et de données intériorisées imaginaires ou non, mais il ne s'agit pas d'une structure : le « système de référence ou de coordonnées » est celui de la phrase lue ou entendue et peut avoir divers degrés de complexité ou de visualisation : un référentiel peut être abstrait dans les deux sens habituels du terme, soit très vague (ceux que je construis, par exemple, à la relecture de l'Atlantide de P. Benoit), soit constitué de raisonnements. Il est entendu que je ne parle de « constructions cognitives » qu'en tant que sémanticien et non en spécialiste du domaine. Le rêve est ainsi un bon exemple de ce que peut être un référentiel.
7. Mot, concept, sens : intelligibles ?
Bulletin de santé du Corpus (page 4) : il reste 20 phrases à réévaluer et on pourra procéder au dernier passage. Deux choses à retenir : les conclusions ne réserveront probablement pas de surprise par rapport à la question posée dès la première étude. Il n'y a pas de phrase sémantique en dehors de cas très spéciaux (métalinguistique, stricte abstraction ou pure affectivité). Il s'ensuit qu'il n'y a pas non plus de « phrase asémantique ». Il est cependant parfaitement possible de se trouver en face de phrases inintelligibles (sans masochisme, je ne parle pas des miennes où la thyroïde le dispute à l'antihistaminique que je suis obligé de prendre quand la dépression ne me turlupine pas). C'est d'ailleurs d'intelligibilité qu'il va être question.
Il n'y a pas si longtemps, je disais en plaisantant à demi qu'en un autre siècle on m'accuserait de nominalisme. Or ma sortie contre le signifié de Saussure dans le dernier texte m'a fait faire un petit examen de conscience. Que sais-je exactement du nominalisme ? Bien sûr, je ne vais pas demander ma carte de membre en règle (j'ai assez des deux cartes qui certifient que je suis vieux). Je suis allé droit au GDEL (Grand dictionnaire encyclopédique Larousse - celui-là je ne le vendrai pas). Si j'étais nominaliste, comme je l'ai découvert, je serais en assez mauvaise compagnie, même si elle est un peu mélangée. J'y côtoierais Quine, Russell, Wiener, et certains autres spécialistes de logique mathématique (‘autres’ n'est pas par rapport à moi, mais par rapport à Russell et Quine). Mais je ne suis pas prêt à remplacer les relations sémantiques par celle de classe de classes. Dans la théorie des opérations sémantiques, la relation peut être un troisième objet (si la relation est entre deux objets).
Je ne me propose pas de rapporter la teneur de l'article du Gdel, qui fait 4/5e d'une colonne. En physique, on en parle comme d'instrumentalisme, mais l'ultime conséquence, selon l'auteur de l'article (peut-être Largeault), est le phénoménalisme. Accrochez-vous, je cite : « tout énoncé physique doit pouvoir être réduit à un énoncé portant sur des complexes de sensations. Bonjour Docteur Bloomfield ! En effet, si le Gdel est moins bavard sur l'instrumentalisme de Dewey, il ne manque pas de signaler qu'on s'apparente au pragmatisme et à l'empirisme.
Mais au lieu de fricoter dans les parages d'un empirisme délétère, revenons à notre démarche de débroussaillage qui d'ailleurs cueille au passage un exemple de ce qui pourrait constituer quelque chose d'inintelligible. Je parle de la citation empruntée au Gdel et plus particulièrement du syntagme « énoncé physique ». Sans faire l'âne pour avoir du son (et recueillir une volée de bois vert), on peut se demander en quoi consiste un tel énoncé. D'ailleurs ce n'est pas l'énoncé qui serait « physique » (admettons qu'il veuille dire « prononcé par un locuteur »), mais l'énonciation. Ce qui est prononcé n'est d'ailleurs pas un énoncé avant d'avoir été reconnu comme tel, il s'agit d'abord d'une suite de sons articulés. À moins qu'il s'agisse de la physique (= un énoncé de physique), suivant la piste instrumentaliste dessinée par le principe d'incertitude.
Tenons-nous en au programme. M'accuser de nominalisme ne règle pas le problème et le rasoir d'Occam, s'il retranche les relations « en soi », coupe dans le vif du rapport entre a et b. Les relations sémantiques ne sont d'ailleurs pas des « en soi » (ni des anchois). Ternaire, disais-je, minimalement. Mais on reporte la discussion de la « réalité » des relations à un prochain texte. Il est ici question de la réalité du concept, puisqu'on a liquidé le signifié.
En effet, dans l'application d'une règle d'inférence sémantique, il n'y a pas de « signifié ». Le sens (du mot ou de l'expression) est remplacé par une valeur qui lui est substituable. On constate par cette formule que la règle était déjà dénotativement-compatible, puisque le mot ‘bâté’ en présence, en situation, d'une bête de somme ne donne pas lieu à une substitution. En l'absence, dans le contexte comme dans la situation, de cette bête de somme, et en cooccurrence avec ‘âne’, l'expression peut se voir substituer par le sujet témoin (Robert [PRE]) ↺ {ignorant} ou {lourdaud}.
La théorie des opérations sémantiques fait également l'économie de la notion de sème. Le sujet interprète (vous, en me lisant) procède, parmi les opérations sémantiques, à une conversion implicite faisant d'un mot un élément de sens pouvant figurer au poste de la valeur. Autrement dit, on ne suppose pas l'existence des éléments de sens comme tels (comme Saussure supposait l'existence du signifié). Dans le modèle sémiocognitif (voir Sens et dénotation ou plus bas, en fin de texte), le sémiolexique intégré à l'encyclopédie du sujet (ses connaissances du monde) n'est pas en deux parties, d'une part les mots et de l'autre les sens correspondants. On n'y trouve que les mots, formant des synèses et des ébauches de sémiogramme (ce dernier est devenu le sagittal relationnel [sagittal des relations]).
Autrement dit, d'un point de vue pratique, et sans jouer du rasoir, même si c'est celui d'Occam (personnellement, je préfère le barbier de Beaumarchais), quand le dictionnaire, en l'occurrence le Petit Robert, nous explique que le sens est une « Idée ou [un] ensemble d'idées intelligible que représente un signe ou un ensemble de signes », il s'avance beaucoup. D'ailleurs, que doit-on comprendre par « idée ou ensemble d'idées intelligible » ? On imagine que l'adjectif vaut pour les deux. Mais qu'est-ce qu'une idée intelligible ? Ou mieux, que peut être une idée inintelligible ? On sait que le non-sens c'est « ce qui est dépourvu de sens » et que cela peut s'appliquer à cette série : « phrase, proposition, raisonnement ».
Si l'on se reporte à l'article inintelligible, on ne trouve que « raisonnement » qui se rapproche d'idée ; autrement, il y a des choses, mais comme elles sont marmonnées, ce sont des paroles, des mots... ‘intelligible’ n'est pas plus utile : « qui peut être compris, est aisé à comprendre » (l'acception 2, marquée courant). Les exemples sont texte, propositions, chose (on se souviendra que les choses peuvent être dites ou écrites). Pas d'idée. D'ailleurs les idées ne se promènent pas toute nues (pour mêler le sensible à l'intelligible), elles ne sortent que sous le couvert des mots. Je ne veux pas dire que l'inintelligible n'existe pas ni que l'intelligible est plus rare qu'on ne pense, mais simplement que ce n'est pas l'idée qui l'est (l'un ou l'autre), mais le ou les signes qui en tiennent lieu. On prendra la citation de Valéry comme test : « On est accessible à la flatterie dans la mesure où soi-même on se flatte. »
Je peux me tromper, mais je suppose qu'il faut entendre sa phrase de la manière suivante : pour être flatté (dans l'état où on est flatté), il faut commencer par pouvoir se flatter de pouvoir l'être.
L'énoncé est plus ou moins compréhensible, selon ce qu'on veut y voir (ou peut y voir, mais ce n'est plus l'idée de Valéry, mais la nôtre). Peut-être que l'idée de Valéry n'est perceptible que par le contexte plus étendu du passage et non dans les limites étroites de la phrase. Je ne le saurai jamais. Donc il faut défalquer intelligible de la définition que proposait Robert. La faux plutôt que le rasoir (cf. l'étymologie de ‘défalquer’). Le linguiste peut toujours se raccrocher au concept, comme à la rampe, mais à ses risques et périls. « Représentation mentale générale et abstraite d'un objet. » Il longe un gouffre. Même si l'on m'assure qu'il y a des objets de pensée (Bally parlait d'unités de pensée et mettait en doute l'unité « lexicologique » son expression). Mais on peut opter pour l'inverse : on a plus de chance de rencontrer une unité lexicologique que de vraiment pouvoir parler d'unités de pensée. On peut aussi limiter ces dernières à leur domaine : il n'y aurait d'unités de pensée que dans la pensée.
On comprend mal que je me fasse autre chose comme représentation de la relation (sémantique) qu'une « représentation abstraite ». Mais essayez de vous faire une représentation abstraite d'un objet concret, d'une tasse de café ou d'une relation sexuelle, par exemple. Admettons que je sois assez naïf pour croire que les concepts soient indépendants des langues (c'est un exemple du dictionnaire), quelle représentation vais-je me faire de 1) concept (au pluriel, s'il vous plaît), 2) indépendance, 3) de langue et que veut dire la phrase anglaise The French have a word for it ?

Version économique du sagittal relationnel :

[À suivre : mot, concept, référent]
8. De la caricature du sens
a. Le sous-titre est évidemment le programme que je promettais. « Mot, concept, référent », mais je croyais en avoir fini trop vite avec le sens, car je suis malencontreusement tombé sur le développement encyclopédique que lui consacre le Gdel, et il y a un os. Le rédacteur parle de Ferdinand comme de son pote. Il nous explique (le lexicographe, pas Ferdinand) que c'est parce le terme de ‘sens’ est trop vague pour être intégré tel quel dans le cadre des théories linguistiques (à l'entrée de celles-ci, il y a une pancarte qui dit No meaning allowed). « c'est pourquoi, continue-t-il, il ne reçoit que des définitions partielles, spécialisées, voire négatives. » J'ajouterais : caricaturales.
b. On pourrait lui faire remarquer qu'il en va de même pour ‘valeur’ (car c'est naturellement à cela qu'il en vient) et contenu, qu'utilise Saussure dans sa discussion des mots « exprimant des idées voisines ». Saussure lui préfère (ben tiens) « le terme de valeur, seul apte à exprimer les relations que les signes entretiennent dans le découpage réciproque de la matière phonique et de la matière conceptuelle. » Vous notez, n'est-ce, l'homologie. Le son c'est la valeur. Où est passé notre âne ?
c. Je continue, car c'est de la poésie pure : « Ainsi appréhendé, le sens émanant de la langue doit être distingué des entités extralinguistiques auxquelles l'usage de la langue renvoie lorsque s'exerce sa fonction référentielle ». S'agit-il toujours de Saussure ? Décidément, on ne prête qu'aux riches. « Le sens d'un terme n'est pas la description d'un référent, mais seulement un ensemble de propriétés différentielles qui, l'opposant aux autres termes, permettent la référence. » Le reste de la présentation ne présente pas d'intérêt majeur, citant Bloomfield et les générativistes chez qui le sens se manifeste dans la phrase sous forme d'identité (paraphrase), de pluralité (ambiguïté) et d'absence (asémantisme).
d. Je suis à peu près sûr que dans le Cours il n'est pas question de la référence (un rapide coup d'œil à l'index et à la table le confirme), et la différentialité est illustrée par une affirmation dont on serait en peine de donner des preuves : si dans une série un terme venait à disparaître, sa valeur irait aux autres [texto : si ‘redouter’ n'existait pas, tout son contenu irait à ses concurrents] . Il n'est pas non plus question du sens, puisque le terme qu'emploie Saussure est ‘signification’. S. suggère même que la valeur pourrait être un élément de la signification. Mais obnubilé par la différence, il ne voit pas qu'elle n'est possible que sur du même. ‘semeur’ ne s'oppose pas à ‘senneur’, ni d'ailleurs ‘main’ à ‘pain’, comme le font croire les fonctionnalistes, pour s'en convaincre, il suffit de porter le test de commutation à l'échelle de l'unité lexicale : j'ai acheté un pain/un nain/un bain/un saint.
‘Alarmer’ a presque disparu, mais on ne trouve pas son sens dans la description sémantique des autres mots de la série : ce serait son générique qui s'enrichirait [c'est-à-dire ‘s'inquiéter’]. Et par « s'enrichir » il faut entendre, gagner en emplois.
Je me disais, en me relisant, hier soir [un cas d'hyporéférence], que la sémantique proposée par le dictionnaire devient vite une caricature. Mais aujourd'hui, j'étendrais la réflexion à ma propre démarche ici. Est-il possible de dépasser la caricature dans la présentation de la sémantique ? Dans le développement du Gdel il y a naturellement de la mauvaise foi, comme on passe plus de temps sur une ligne de Saussure que sur les trente ans de la GG (le Tome 9 est de 1985). À ce point de vue, on peut aussi bien aller voir du côté de la signification, que le Gdel réserve aux logiciens, notamment Husserl qui, d'après les exemples, reprend la discussion de Frege.
En passant : Napoléon est un grand général ; Ingres est un médiocre violoniste ; (l'unité de sens est préservée, mais pas dans : « Vert est ou »). En fait, dans une démarche comme celle-ci on peut faire usage du principe épistémologique que dont j'ai tracé la figure :

La pertinence qui fonde le rapport d'une propriété à son objet est soumise à la double contrainte de la spécificité et de la généralité.
Revenons brièvement au concept, sans pourtant adoper la bipartition de Husserl, concept formel et concept matériel (bien que dans Sens et dénotation je parle d'un référent matériel [toutefois sa représentation cognitive ne l'est pas]. La définition qu'en donne le Gdel est un peu plus substantielle que celle qu'on a vue la dernière fois. « Idée générale et abstraite que se fait l'esprit humain d'un objet de pensée concret ou abstrait, et qui lui permet de rattacher à ce même objet les diverses perceptions qu'il en a, et d'en organiser les connaissances. »
La généralité peut se décrire comme l'application d'un terme à un grand nombre d'individus (ou éléments d'un ensemble) dans son opposition à ce qui est particulier. [Je m'inspire du PRE, mais on trouve les mêmes informations dans Cuvillier.] Normalement, on attend d'une discipline scientifique qu'elle tende à une certaine généralité (reproductibilité) et non qu'elle se contente du singulier. Le choix s'est porté sur spécificité plutôt que sur particularité, comme la langue courante fait de celle-ci un caractère distinctif. Il n'est donc pas obligatoire que le contraire de général soit l'espèce (cf. genre), mais une « partie de l'extension » du sujet, comme dit Cuvillier en parlant de la logique ou le « petit groupe » de Robert. On notera que le citoyen lambda tend à prendre la généralité pour le produit d'une de ses généralisations, qu'il a bien soin de ne baser que sur des faits singuliers.
L'abstraction consiste à considérer à part ce qui d'habitude forme un ensemble ; le PR y voit un élément (qualité ou relation) d'une notion. Les exemples qu'il donne sont des qualités : la couleur et la forme. Dans le sens courant, il s'agit d'une idée abstraite (ce qui est une autodéfinition), s'opposant à représentation concrète et réalité vécue.
Comme on le voit, à mesure que l'on progresse, les choses tendent à se compliquer, et le sens à se raréfier. J'ai quelque part un tableau comparatif des diverses définitions, réalisé pour un « Traité des idées », qui n'a jamais été achevé, sans doute parce que j'étais à court d'idées. Le voici dans sa version succincte :

On peut rendre ce petit tableau par une série de rapports :

Si l'on relit la définition du Gdel, on a, en présence, de nombreux éléments qui gagneraient à être spatialisés, c'est-à-dire à former ce que j'appelle une synèse. Mais il faut d'abord y voir clair.
Paraphrase 1 : l'esprit humain se fait une idée générale et abstraite d'un objet de pensée concret ou abstrait. Paraphrase 2 : l'esprit humain rattache les diverses perceptions qu'il a de l'objet de pensée à celui-ci au moyen de l'idée générale et abstraite. Paraphrase 3 : l'esprit humain organise les connaissances de l'objet de pensée au moyen de l'idée abstraite et générale. Pas évident. Surtout (2) qui tient de l'acrobatie. Il faudrait déterminer si l'objet de pensée est vraiment pensé avant d'être idée, quand il est perception, ou s'il n'est pensé qu'au moyen de l'idée. Binet pourrait peut-ête nous aider, qui voyait un syllogisme déjà dans la perception, mais ici, je ne vois pas comment intégrer la paraphrase 2 au premier graphique qui m'est venu, après diverses tentatives globales qui échouaient les unes après les autres.
1
Il en va de même pour la paraphrase 3, qui serait mieux rendue par un schéma de principe (décrivant un processus). D'ailleurs on n'a aucune idée de ce en quoi consiste l'organisation en question. Comme les livres dans une bibliothèque, comme les articles d'un livre de comptabilité ? Il semble que Saussure était allergique à l'idée d'une nomenclature. On peut imaginer un cycle, pour (2), comme pour (3) :
2
3
Le statut cognitif du concept n'est donc pas beaucoup plus clair. Il nous faut trancher pour lui. Mais on doit pour cela l'obliger à abandonner l'idée qu'il est un objet de pensée. L'objet de pensée n'est que ce qui est pensé (pas ce qui est vu, entendu, touché ou senti au deux sens de sentir). L'arbre qui barre la route n'est objet de pensée que si je le pense. C'est ce que j'ai appelé le référent notionnel et qui, contrairement au référent matériel (l'arbre-image), n'est pas une représentation cognitive. Une illustration de la chose consiste par exemple à prendre ‘condor’ dans le Petit Larousse et à lire la decription : « grand vautour des Andes ». L'illustration du PL est le référent matériel de la dénotation de ‘condor’ et la définition est une approximation du référent notionnel, assimilable à la représentation cognitive. Traité dans le graphique qui suit :

Vous pouvez parler de signe, d'idée (les Encylopédistes le faisaient au XVIIIe siècle) et même de concept, mais s'il ne s'agit pas de la mémorisation d'une perception reproductible par le cerveau, vous ne maniez rien d'autre que des mots. Mais un nominaliste de mon espèce ne vous en fera pas grief et ne vous obligera pas à grossir les rangs des empiristes.
Avant de clore ce topo longuet, je repensais à la phrase anglaise que j'avais citée a contrario à propos du concept universel, c'est-à-dire indépendant des langues. Qu'advient-il des multiples concepts des sortes de neige de l'Inuit quand on est né et que l'on passe toute sa vie au bord de l'Amazone ? J'ai mieux : une citation de Faye Kellerman, dans Street Dreams, où l'on se demande à quel concept se raccrocher : « My district (c'est la fille de Decker qui parle, devenue agent de police) is a real polyglot of races. »
9. Du mot à l'idée
Les résultats de ma recherche sur la construction ‘a polyglot of races’ ne confirme pas que la forme soit entrée dans l'usage, malgré une évolution du sens de « polyglot » comme adjectif et nom (même commercial) notamment dans le sillage du bouleversement langagier que représente Internet. Comme l'informatique, cette innovation technologique est en train de modifier les langues autant sinon plus que ne l'ont fait les conflits mondiaux. Mais on n'a pas encore de confirmation où ‘polyglot’ veuille seulement dire {melting-pot} ou {mélange}. On notera que j'ai tenu compte des sources les moins sûres (y compris Wikipedia), la plus sûre restant Wordnet (voir marge de droite).
Il y a désormais un concurrent payant de Visuwords. Je ne donne pas le lien, mais on le trouvera en googlant « think map » ou « visual thesaurus ». Je leur reprocherais cependant de ne pas lier ‘concept’ à ‘idée’, dans leur réseau, mais s'ils se sont servis du Thésaurus de Roget, je suppose que c'est à lui qu'il faut s'en prendre. Je n'ai pas cherché idée, mais concept. Mon vieux Crabb (1816) ne connaît pas ‘concept’, mais rattache conception à notion et le mot ‘idea’ apparaît dans le texte de l'article précédent, portant sur le trio conceive, understand, comprehend. Ce n'est pas un thésaurus, mais un dictionnaire de synonymes : English Synonyms Explained.
Revenons à nos moutons. Mon (moins) vieux Funk and Wagnalls est un tantinet plus précis que le Gdel à propos de ‘concept’ : a generalized idea formed by combining the elements of a class into the notion of one object (venant comme précision après l'expression « a mental image, esp. »). J'ai dit plus précis, mais pas nécessairement plus clair. On doit cependant s'interroger sur ‘notion’, et avec raison, car si l'on écarte « a vague conception » (avec raison), on n'a guère que « a general idea or impression » à se mettre sous la dent. Mais si l'on se replace dans la perspective humienne, on retiendra ‘impression’, ce qui dans la formulation du Gdel correspond aux perceptions de l'objet.
Mais ce n'est peut-être pas nécessaire et l'on peut y voir une béquille pour éviter la répétition du mot ‘idea’. On traduira en gros par « l'idée obtenue par généralisation en combinant les éléments d'une classe correspondant à la notion d'un objet. » Le Macmillan n'est guère secourable : notion ≝ mental image, conception, idea. Cependant, à ‘concept’, le son de cloche est distinct : (thought or notion esp.) a generalized idea or mental image formed on the basis of knowledge or experience.
Avant d'en tirer une théorie on s'habituera à l'idée que dans cette région du lexique l'air se raréfie. Macmillan fait de l'idée un synonyme tantôt de concept, tantôt d'image mentale, ou encore de forme abstraite et d'essence, ou bien de pensée ou de « something formulated by the mind ». On comprend peut-être mieux la tentation du nominalisme, surtout si en face, on n'a que le verbalisme. Notez que l'accusation de verbalisme suppose l'idée.
Paraphrasons F. & W. : Les éléments de la classe correspondent à la notion d'un objet et forment une idée générale. La représentation de la définition du Macmillan est nécessairement plus simple, mais les deux se complètent.

Les détours par le PRE ne sont jamais inutiles. J'y ai glané l'avis de Rousseau, qui confirme les vues du F. & W. : « Les idées sont des notions des objets » ; on est en plein condillacisme. À propos de citation, j'ai une autre manifestation de la forme recueillie dans le roman de Faye Kellerman : « The front of the car was an inkblot of smashed body parts. » Mes excuses aux estomacs fragiles.
Je ne propose pas de substituer ‘polyglot’ à ‘inkblot’, mais la chose à de quoi intriguer. On peut se demander où je veux en venir avec mes définitions de concept, notion ou idée. Tiens, j'oubliais celle-là. Je ne vendrai pas la mèche avant de vous avoir présenté ce que j'ai trouvé dans le Hachette et le PL 1996. L'idée est une « élaboration mentale quelconque (Hachette) à propos d'une chose concrète ou abstraite, réelle ou irréelle ». Le PL est plus simple, et peut-être un peu court : « Représentation abstraite d'un être, d'un rapport entre des choses, d'un objet, etc. » Avec pour exemples, L'idée du beau, du bien.
Le bond vers ‘représentation’ est plus naturel que vers élaboration. Il est vrai que ce dernier a d'abord une dénotation biologique, mais le Robert signale l'acception qui fait notre affaire : ≝ ⊲travail de l'esprit sur des données, des matériaux qu'il utilise à certaines fins⊳.
Le PL 96 place la perception (≍ ce qui est perçu) dans ce qu'est une représentation, soit encore : ⊲image mentale, etc., dont le contenu se rapporte à un objet, à une situation, à une scène, etc., du monde dans lequel vit le sujet⊳. Comme Hachette est une encyclopédie (Multimédia, cédérom), on a droit à un développement, mais on s'en serait bien passé. La définition d'abord : ⊲ce par quoi un objet est présent à l'esprit (image, concept, etc.)⊳.
Le développement encyclopédique exige un sérieux que je n'ai pas. Pour le garder, il faut avoir été immunisé contre les dérives philosophiques, et encore. Celle-ci est étymo-théâtrale. Accrochez-vous. « présence des objets à l'esprit, contenu de pensée qui, en tant que tel, appartient à la pensée et, en même temps, renvoie à un objet visé comme objet de connaissance. La représentation implique une existence au second degré de l'objet, qui existe non seulement pour soi, mais aussi pour la connaissance. Le fait d'être connu le rend de nouveau présent, re-présent. » Cela rappelle les « meilleures » pages de Barthes.
Jefferson dirait avec bonhomie : « A little metaphor from time to time never hurt anyone. » Celui qui a écrit l'article est certainement passé outre la discussion dans Lalande (1926) à propos de la préférence qu'on les Anglo-Saxons pour ‘presentation’, auxquels Bergson voulait emboîter le pas, répudiant l'équivoque représentation (juillet 1901, p. 102, Bull. Soc. Philos.). Mais Ward montrait que déjà ‘presentation’ a une double relation, directe avec le sujet et à d'autres présentations. Ah, j'oubliais : ‘présentation’ ou ‘presentation’ est l'idée (idea) de Locke.
Bergson insiste sur le fait que la représentation ne devrait pas désigner l'objet présenté à l'esprit (on se demande « présenté par qui ? ») pour la première fois. Il veut, linguiste éminent, comme on l'était alors, réserver la représentation aux idées et aux images qui portent la marque d'un travail antérieur. Mais si on le suit, à la lettre, comme il se doit, il faut alors faire état des re-représentations et ainsi de suite. Il ne lui est pas venu à l'esprit de décaler son numéro (il s'agit après tout de représentation). L'objet n'est pas présent à l'esprit, c'est sa représentation qui l'est, ou pour employer un terme dangereux, son « image ». Il ne s'agit cependant pas d'une nouvelle existence ni au premier ni au second degré (si le second degré en question correspond à la définition du PRE [à un autre niveau d'interprétation, incluant une distanciation, une métaphore, un jeu de mots]).
Donnerais-je dans la logomachie ? C'est l'ordinaire du nominaliste. Comme l'idée lui répugne, il s'en prend à ce qu'il a sous la main, ou les yeux. Sans vouloir noircir la mémoire de Bergson, on pourra simplement essayer de savoir quand une idée (ou une image) fait sa première apparition (pour en être sûr, il suffit de voyager et de n'aller que là où l'on est sûr de jamais être allé, sûr en outre de n'avoir jamais vu de photo (je me représente le Taj Mahal sans jamais y être allé) ni de film (quoique les films soient peu fiables, comme ils sont souvent tournés à des lieues du décor supposé). Pour les idées, c'est peut-être plus faciles, mais comme je n'ai personnellement pas de représentation de l'idée que le mot qui la représente... La mèche est éventée.
D'accord, en 1987, à Berlin-Est, j'ai vu la liberté (dans ma tête), parce qu'il est devenu très clair qu'elle consistait à avoir le choix (il faut avoir vu l'intérieur d'un grand magasin de l'Est soviétique, ou l'uniformité des produits offerts par le magasin de photographie). Mais ici on parle d'expérience et non d'abstraction. Il est plus difficile de se représenter la réciprocité logique [(p ⇒ q) ⇒ (q ⇒ p)].
En réalité, l'idée ne me répugne pas, même pas l'image, comme j'ai d'hallucinants cauchemars, mais quand je cherche à forcer la barrière du mot, quand je cherche le concept que toutes les théories ont cherché à me vendre, je ne vois que du vent, c'est-à-dire même pas un seul modèle de complet-veston ou un seul modèle de télé. D'ailleurs a-t-on idée de vouloir se représenter ce qui est une représentation ? Contrairement à Bergson, je ne dispute pas le ‘re-’, mais la représentation elle-même lorsqu'il s'agit d'une forme linguistique à laquelle aucun objet physique n'est attaché (passé, présent, futur, ce que j'appelle le temps abstrait). Inversement, une description lexicographique peut n'être d'aucune utilité pour se représenter l'objet dont il devrait être question. ‘poulaine’, en marine ancienne, ne me dit rien, même si je suis capable d'en identifier une partie : ≝ ⊲partie extrême avant d'un navire⊳. Il doit s'agir d'autre chose que de l'étrave, mais de quoi ?
Le PL 82, que j'avais ouvert au hasard, reproduit le texte du PL 18, mais en l'agrémentant de ‘partie’. Ce dernier n'a pas d'illustration, malheureusement pour le navire, mais pour la chaussure à la poulaine, dont la pointe est recourbée (XIV-XVe s.). Si vous vous représentez un drakkar, ou une galère grecque, c'est encore plus recourbé. La chaussure, comme la proue, serait polonaise.
Il en va autrement avec la phrase-exemple de persienne : « les persiennes en fer sont souvent à plusieurs vantaux qui se replient les uns sur les autres ». Mais cela tient à l'expérience que j'ai eu de l'objet en question, même si elles sont choses rarissimes [sinon tout bonnement inexistantes] dans ce coin d'Amérique du Nord. Du mot à l'idée, disais-je, mais quand l'idée n'est pas la reproduction mentale d'un objet matériel ou d'une action faite ou éprouvée, d'un état connu, il n'est qu'un ensemble de mots, plus ou moins organisé et à défaut, un blanc, qui est souvent noir ou qui se transforme en sensation d'absence, de vide : l'incompréhension.
L'inconnaissable est encore un mot.
Par là, il faut entendre que pour expliquer ce qu'est l'inconnaissable vous devez recourir aux mots.
10. Pourquoi le sens est-il une asymptote ?
Métaphore, direz-vous. À juste titre. Mais il y a deux sortes de métaphore, du moins en ce qui nous concerne ici. Celle qui tourne le dos à la dénotation (cf. celle de Faye Kellerman, encore dans The Burnt House, où elle écrit « Within a heartbeat of time (notez), a green suburban landscape had been transformed into an unimaginable holocaust of hell ». Je souligne cette dernière, mais on pouvait retenir aussi celle que j'ai fait suivre d'une parenthèse) et il y a le « modèle métaphorique » ou analogique (qu'on suppose analogique, sans doute par analogie), ainsi quand les marxistes parlaient de superstructure, ou quand on distingue deux mémoires, la déclarative et la non-déclarative.
Je ne suis certes pas le premier à me servir de la métaphore asymptotique. Le plus célèbre est sans doute Victor Hugo, le moins aimable pour les animaux, Joseph de Maistre et le plus banal, Balzac. Je parle de la qualité de leurs exemples. Hugo devait affectionner l'asymptote, car on en a deux d'emblée, l'une dans le PR et l'autre dans le TLF.
« La science est l'asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse et ne touche jamais » (Hugo). Petit Robert. « La paix universelle est une hyperbole dont le genre humain suit l'asymptote. Suivre cette radieuse asymptote, voilà la loi de l'humanité.Hugo, Le Rhin, 1842, p. 480. » dans le TLF.
Maistre (TLF) : « vous ne trouverez qu'une asymptote de la raison [dans l'instinct des animaux], qui pourra s'en approcher tant que vous voudrez, mais sans jamais la toucher ». Balzac (même source) : « un de ces libéraux qui, semblables aux asymptotes en géométrie, tendaient toujours vers un portefeuille sans y toucher ». Plus près du modèle que suppose mon emploi d'asymptote, cette citation de Frederic William Farrar (1860), auteur d'An Essay on the Origin of Language : « Language, in relation to thought, must ever be regarded as an asymptote. » (Cité sur Wiktionary).
Comme je ne suis ni géomètre ni mathématicien, je ne disserterai pas sur les analogies potentielles entre les trois sortes d'asymptotes (il y a une oblique) et le rapprochement que je fais. Le sens est asymptotique par rapport au « vouloir-dire » (l'intention) du locuteur, dans la mesure où on le situe chez le récepteur, c'est-à-dire chez le sujet qui interprète. On pourrait dire, de la même façon, qu'une traduction est une asymptote de l'original. Ou encore, que le modèle de communication est symptotique plutôt qu'asymptotique.
Je ne puis même pas m'appuyer sur mon Dictionnaire de mathématiques qui a disparu dans la récente restructuration budgétaire.
Je reproduis ici le dessin qu'on trouve sur answers.com. Notez bien que les traits bleus sont les asymptotes. Évidemment, ce serait plus romantique si l'asymptote était la courbe, comme il semble qu'une asymptote puisse intersecter sa courbe, ce qui la met en contradiction avec son étymologie. Il serait intéressant de savoir si pour Hugo et cie l'asymptote était autre chose qu'une métaphore.

Le passage que je vais citer maintenant est d'une de mes bêtes noires, mais il a ici une double fonction, confirmant ce qui se passe quand on fait une métaphore et ce qui se passe quand on interprète un énoncé. Nous laisserons Dieu en dehors de la discussion, comme ce dont il est question ne le regarde pas.
« (...) il restera à établir que l'Être ainsi défini, ainsi démontré, est bien Dieu. Alléguerez-vous qu'il l'est par définition, et qu'on est libre de donner aux mots qu'on définit le sens qu'on veut ? Je l'admets encore, mais si vous attribuez au mot un sens radicalement différent de celui qu'il a d'ordinaire, c'est à un objet nouveau qu'il s'applique ; vos raisonnements ne concerneront plus l'ancien objet ; il sera donc entendu que vous nous parlez d'autre chose. Bergson, Les Deux sources de la mor. et de la relig., 1932, p. 256. » dans le TLF.
Bergson ne parle pas de métaphore et encore moins de théorie sémantique, mais pour mieux situer ses paroles dans notre domaine, isolons la partie qui nous intéresse, en retranchant le raisonnement (auquel on reviendra un autre jour) : si vous attribuez au mot un sens radicalement différent de celui qu'il a d'ordinaire, c'est à un objet nouveau qu'il s'applique ; il sera donc entendu que vous nous parlez d'autre chose.
On peut même se dispenser du « sens ordinaire », car Bergson ne ferait croire à personne qu'il parle de façon ordinaire.
S'il est vrai (à titre d'hypothèse au moins) que le sens est inféré par celui qui reçoit l'énoncé et le comprend de ce fait (et pour cela, il doit l'interpréter), il importe peu que la ligne soit droite ou en vrille, ou même qu'il s'agisse d'un chilioèdre. Bien que la langue ait prévu le cas, avec une extension, « p. ext. branches de courbes se rapprochant indéfiniment l'une de l'autre sans se toucher. » (TLF).
Dans le modèle sémiocognitif de la théorie des opérations sémantiques, il importe peu que le locuteur de Bergson parle d'un objet nouveau : sans signal préalable et sans balises, son originalité sémantique et noveauté dénotative seront perdues, sauf sans doute pour ses thuriféraires, qui ont accès à voie à l'herméneutique bersonienne.
Au sujet du sens ordinaire et de l'asymptote cognitive, bien que je répugne à fabriquer des exemples, prenons le cas de celui-ci : (a) « l'arbre tombé barre la route », que l'on comparera à (b) « les manifestants barrent la route », et à (c) « la police barre la route ». ‘obstruer’ ne convient qu'au premier. Rien n'empêche toutefois ni les manifestants ni la police de barrer la route au moyen de quelque chose qui l'obstrue, mais comme le remarque le TLF, « une personne peut aussi barrer un passage », mais pas tout à fait de la même manière. La ‘route’ n'est pas nécessairement la même dans les trois cas. En (c), la police pourrait le faire sur une « route dénotative » en raison d'un accident ou d'un transport dangereux. En (b) et en (c) la route pourrait être un parcours prévu (passage). On note que je laisse à l'écart la locution ‘barrer la route à qqn’.
L'hypothèse bergsonienne est donc superflue
Qu'il s'agisse donc de la dénotation ou du sens, le principe de l'asymptote s'applique. Comme j'ai cité le TLF, on peut s'étonner que je passe sous silence Bonald (on mettrait ça sur le compte de ses choix sociaux qu'on ne serait pas loin de la vérité, mais en fait, c'est que je ne voyais pas l'asymptote du même œil que lui). Je le cite pour éviter toute confusion.
« ...dans la démonstration des asymptotes, que personne ne révoque en doute, la raison et l'imagination sont en opposition formelle ; car la raison se démontre à elle-même par le calcul que deux lignes, prolongées à l'infini et s'approchant toujours, ne peuvent jamais se rencontrer ; l'imagination, au contraire, se figure nettement que deux lignes, s'approchant continuellement, doivent finir par se rencontrer en un point (...). Bonald, Législ. primitive, t. 1, 1802, p. 249. » (dans le TLF).
À deux cents ans de distance, mon imagination donnerait plutôt raison à ce qu'il appelle « la raison ». Le hasard a voulu que je vérifie ce que je savais du bonhomme et que je tombe sur un site que je me permets de citer, mais à qui je laisse tous les droits (je ne voudrais surtout pas passer pour un propagateur du bonaldisme politique ou philosophique). On mettra peut-être un bémol au fait que le TLF le cite dans l'acception géométrique de l'asymptote, alors que la pensée de Bonald est plutôt analogique, car je n'ai pas manqué de relever cette phrase, modèle de proportionnelle.
« La littérature est l'expression de la société, comme la parole est l'expression de l'homme. »
Voilà pour la première citation, la seconde est tirée du commentaire biblio-biographique de l'auteur du site (qui lui prête une « théorie métaphysique du langage » qu'il résume par cette formule : « L'Homme pense sa parole avant de penser ⇩ sa pensée. » Et qu'il explique ainsi : « La pensée est postérieure à la parole. L'Homme ne l'a pas inventée. Il ne pense pas sans le secours du langage ; il ne parle pas non plus sans la penséenote. Le langage est alors la clé de toute organisation sociale. Peut-être Bonald est-il ainsi un lointain précurseur du structuralisme linguistique ? »
Si le structuralisme linguistique est celui que je pense (même si je suis pas structuraliste), il ne voudrait pas de Bonald comme ancêtre. À tout prendre, dans cette période, Destutt de Tracy me semble plus prometteur. Mais on voit que la pensée analogique de Bonald, opposée au Contrat social et à la démocratie, s'en remet au Verbe. C'est une théorie théologique du langage. On voit les dégâts que peut entraîner une pensée métaphorique. Mais Laissons Bonald pour une autre fois.
Erreur, mes doigts m'ont porté sur Wikipedia, où j'ai découvert presque textuellement la citation que je faisais. Je me dois donc de rectifier l'impression en citant le texte tel qu'il apparaît ici :
« Sa doctrine du conservatisme social repose sur une théorie du langage : "l'Homme pense sa parole avant de parler ⇦ sa pensée", l'Homme ne peut pas exprimer ses idées s'il n'a aucune idée de comment les exprimer. L'Homme ne peut donc penser sans la parole, la pensée vient donc après le langage, elle y est liée, l'Homme ne peut donc pas l'inventer. C'est Dieu [diable !] qui a fait don de la parole à l'humanité en même temps que la pensée touchant les vérités sur la religion, la morale et les fondements de l'ordre social. Une société ne peut être envisagée sans le langage, c'est donc la clé de voûte de toute organisation sociale. Louis de Bonald est également vu comme un précurseur du structuralisme linguistique. » Vu par qui ? Nous sommes de la revue.
Il faut dire que le structuralisme chomskyen puise dans la bibliothèque de Port-Royal.
Mais alors, le sens asymptote, c'est quoi ? Voir ci-dessous.
note Le psittacisme de Louis Dugas lui donnerait tort sur ce point.
11. En quoi le sens est-il asymptote ?
Il ne correspond certainement pas à une ligne, courbe ou droite. Il ne correspond pas non plus à la description qu'en donne Omnis (à l'article conique, Larousse 1977) : « Il existe deux droites X et Y passant par O et appelées asymptotes de l'hyperbole, telles que, quand un point M situé sur l'une des branches de l'hyperbole s'éloigne à l'infini, la distance MH de M à l'asymptote correspondante tend vers zéro. Les asymptotes sont symétriques l'une de l'autre par rapport à x'x ou y'y ». Je reproduis le graphique correspondant :

On se souvient que Farrar voyait l'asymptote dans le langage par rapport à la pensée, qu'il considérait, à juste titre, comme la plupart de ses contemporains et prédécesseurs comme la raison ou l'entendement. Bonald inversait le rapport (sans parler d'asymptote à ma connaissance), mais c'était toujours le rapport du langage à la pensée ou de la pensée au langage. Tout un chacun, à cette époque, pouvait toucher du doigt le langage. Il n'en va plus de même aujourd'hui. Et cela vaut pour la pensée. Il est de loin préférable de parler d'activité cognitive, même si cela n'éclaire pas notre lanterne [disons au sens de processus relatif à la connaissance] La pensée et le langage étaient des privilèges de l'Ancien Régime qui se sont transmis aux élites intellectuelles du XIXe siècle.
On placera le sens dans les activités cognitives je parle toujours ici du sens linguistique, c'est-à-dire du sens que l'on attribue à des suites phoniques ou graphiques reconnues comme des formes d'une langue. Pour qu'il y ait asymptote (même à titre métaphorique) il faut que les objets soient distincts. Quand quelqu'un vous assure qu'il comprend ce qu'il a écrit, il part du principe qu'en tant que producteur il connaît son produit, mais ce n'est pas le cas. Quand il réentend son énoncé (admettons qu'il y ait eu enregistrement), ce n'est pas le producteur qui l'entend, c'est un interprète, même si cet interprète reconnaît sa voix [de producteur]. C'est encore un interprète qui se relit, même quand il reconnaît « sa pensée » (c'est surtout sa langue qu'il reconnaît [comme je ne suis pas saussurien, pas de parole chez moi, mais des langues]). Si le sens est une asymptote, il n'a de symétrie avec aucun autre objet, à la différence de deux asymptotes géométriques qui semblent pouvoir l'être.
La consultation du Gdel - Grand dictionnaire encyclopédique Larousse n'a pas été inutile. On y trouve d'intéressantes variations dans l'emploi de la notion géométrique de l'asymptote ; je reproduis les graphiques pour ce qu'ils ont de suggestif et non comme modèle réel.

Si je n'étais pas tombé sur la phrase de Victor Hugo il y a quelque quarante ans, je n'aurais jamais songé à appliquer une notion de géométrie à la description du sens. Comme j'ai toujours le nez dans le dictionnaire, j'aurais aussi bien pu me servir d'asymétrie ou d'asynapsie (l'asyndète était déjà prise et ne se prête pas à la différence entre ce qui est dit et ce qui est compris). Même l'exemple de la relation binaire asymétrique reste en deça de ce qui se produit dans l'interprétation d'un énoncé linguistique. « relation binaire ℛ sur un ensemble E telle que, x et y étant deux éléments quelconques de E, seule une des deux affirmations (x, y) ∈ ℛ et (y, x) ∈ ℛ est vraie. » La relation ainsi décrite n'est asymétrique que par l'ordre (position).
Ce que j'avais appelé asymptote au moment où je me décidais à mettre mes travaux en ligne reposait aussi sur un emprunt un peu rapide au stock des symboles logico-mathématiques. Le Manuel WordPerfect DOS présente en effet ‘≍’ comme le signe de l'asymptote. Je l'ai pris comme modèle de l'opérateur sémiotique « au sens de » lorsque j'ai abandonné l'idée de me servir d'une imprimante type IBM (à sphère) survivance de la machine à écrire. Les dénominations varient avec les sources. L'inférence (⊢) y est présentée comme l'assertion et ≍ comme l'équivalence asymptotique, tandis que le site d'Alan Wood, c'est ≈ qui l'est. On trouve aussi : « The ∼ symbol is often used to show that one function is asymptotic to another. »
Retenons ce que le Quillet-Flammarion dit de l'asymptote (ce n'est donc pas là que j'ai trouvé la phrase de Victor Hugo, même s'il date de 1963 et qu'il est en ma possession depuis cette date, avec le Larousse classique, plus ancien, 1957) : « se rapproche indéfiniment, sans que la distance qui les sépare soit jamais nulle. » Distance métaphorique, naturellement. Il est également intéressant de comparer les traductions qui sont données du grec. Le Q-F indique : « qui ne coïncide pas ». Le site cité pour le "~" (tilde) (celui de David Darling) explique : « The word "asymptote" comes from the Greek roots a (not), sum (together), and piptein (to fall), so that it literally means "not falling together;" it was originally used in a broader sense to describe any two curves that don't intersect. » C'est aussi ce que dit Macmillan : « not falling together ». Le Larousse classique donne la même paraphrase du grec, mais ajoute une parabole asymptote : « se dit de deux branches infinies de courbes extrêmement voisines »
Le Petit Larousse 1918 n'a pas de dessin, mais sa formulation est intéressante : « Ligne droite qui s'approche constamment d'une ligne courbe sans pouvoir jamais la rencontrer ». Le PL 82, adopte la traduction à l'anglaise, « tomber avec », tandis que Lexis revient à la forme du Q-F qui la tenait du Quillet (1948), « non coïncidant ». En furetant sur le site de l'astronome David Darling, à la recherche de Descartes et du limaçon de Pascal, je suis tombé sur un terme désignant l'invariance en géométrie, anallagmatique ; l'anallagmatie est une propriété invariante pour certaines inversions). Avec le concours du Gdel, on pourrait ne retenir que le radical grec et son suffixe (sans le préfixe privatif an) pour désigner le fait qu'une chose change. Soit, le sens, qui serait alors allagmatique, et deviendrait (souriez) énigmatique de surcroît.
En général, et particulièrement dans les développements qu'en donne l'Encyclopædia Universalis, l'asymptote est associée à l'infini, au point même de se confondre avec lui, pour un profane, en tout cas. On n'observe rien de semblable en ce qui concerne le sens, sauf à pratiquer une gymnastique herméneutique. Le sens syntagmatique, puisque c'est là [le syntagme] son lieu d'élection, en tout cas, ne consiste pas à la poursuite d'interprétations jusqu'à une distance proche de zéro, car il faudrait pour cela que le syntagme prononcé ou écrit (le segment produit) puisse être déterminé avec précision et puisse servir de repère, mais comme on s'y livrerait à une nouvelle interprétation, on ne serait pas plus avancé qu'à la première (celle que mène l'interprète à qui était adressé l'énoncé).
L'asymptote sémantique est donc un de ces objets d'une autre sorte dont parlait Bergson à propos de la subjectivité de l'interprétation et de la définition (bref, de la communication) : si vous attribuez au mot un sens différent de celui qu'il a , c'est à un objet nouveau qu'il s'applique ; il sera donc entendu que vous nous parlez d'autre chose. Hormis les cas de dénotation criante, comme « tu bois dans mon verre », l'écart entre l'énoncé produit et l'énoncé interprété ne peut que gagner en ampleur.
Le sujet parlant (le producteur du discours) et le sujet comprenant (celui qui s'efforce de comprendre) ne parlent pas de la même chose, sauf dans les cas de dénotation sans détour et en prise directe sur une situation commune aux deux interlocuteurs. Et la « distance » augmente avec la longueur de l'énoncé et sa nature écrite. [Dans le cas du discours parlé, la « distance » augmente avec le temps qui passe et la mémorisation.] L'asymptote sémantique est donc un nouvel objet linguistique et sémiotique : on ne se rapproche pas sans jamais coïncider, comme on ne sait pas avec quoi on entrerait en intersection, mais s'il y a mouvement, il est aléatoire, asymétrique et allagmatique (sujet à variation). On s'aperçoit ainsi que le terme de « construction » employé plus tôt convient peut-être aux aspects référentiels de la compréhension [construction d'une situation imaginaire ou reconstruction d'un événement], mais non au procès proprement sémantique. La « courbe référentielle ou sémantique » ne tend pas vers l'infini, mais l'inconnaissable ou l'inintelligible.
Le graphique ci-dessous illustre très simplement la non-coïncidence des régérents mentaux (objetfs cognitifs). On pourrait aussi bien l'adapter au sens en changeant quelques termes :

Parmi les détails utiles, mais que je tends à passer sous silence, il faut relever la date à laquelle on fixe l'apparition du mot en français. 1638, mais le TLF pousse l'amabilité jusqu'à donner un nom : Descartes. L'astronome cité plus haut (David Darling) pour sa part signale que le terme a été employé par Proclus (Proclos), philosophe grec néo-platonicien du Ve siècle (de notre ère). On note aussi l'extension de l'emploi (en mathématiques) dès l'édition déjà ancienne d'Universalis (1989) qui parle de « calculs et de méthodes asymptotiques » (qui rend l'équivalence asymptotique par ‘~’). On notera également que ni Lexis ni le Gdel ne donnent droit de cité à l'emploi métaphorique.
Récapitulons. Le sens linguistique (par opposition au sens de la vie ou d'un acte, d'une démarche, etc.) est une asymptote dans la mesure où comme objet cognitif {individu peu recommandable} il est asymétrique par rapport à l'objet cognitif qui a donné lieu à la suite phonique /dro:ldwazo/ ou graphique ‘drôle d'oiseau’ à laquelle il est attribué. Dans la mesure, donc, où le sens n'est pas communiqué, il est asymptotique. Le sens est également asymptotique, parce qu'il est asynaptique, comme il ne peut pas rejoindre la « pensée » qui lui aurait donné naissance. Enfin, il est asymptote parce qu'il est allagmatique, c'est-à-dire qu'il n'est pas constant, et cette propriété s'étend au-delà de la pseudo-transmission des signaux qui constitue la prétendue communication. Le sens est comme la probabilité de Laplace, « relatif en partie à notre ignorance et en partie à nos connaissances ». Suite page 2 : De l'asymptote à l'inférence
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