De la sémantique, perspective cavalière
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| 126. L'argument de Rignano · 127. « Formes supérieures » · 128. Le concept de coupe-papier · 129. L'intuition · 130. Survol · 131. Tout est pour le mieux... · 132. Intention travaux |
126. L'argument de Rignano
Un contemporain (un des nôtres, un peu banquier sur les bords, aurait pu lui dire) : le raisonnement a le grand mérite de coûter moins cher. Car c'est à cela que tient l'avantage de l'imagination : elle ne coûte rien. Plus exactement, Rignano fait triompher le raisonnement parce qu'il le met à plat à côté de l'expérimentation empirique.
« Le raisonnement, par suite, finit par être, en définitive, beaucoup plus fécond que la pure et simple expérimentation effective, ainsi que précisément le démontrent, les découvertes tellement plus nombreuses, on peut dire maintenant dans tous les domaines du savoir, faites au moyen du raisonnement seul, ou sous la conduite et la direction des suggestions préventives du raisonnement, par rapport aux découvertes faites selon la méthode purement et simplement empirique, procédant au hasard. »
Il ne s'aperçoit pas, dans son désir de faire valoir son point de vue que l'un sans l'autre ne sont rien. Bergson est le meilleur exemple qui me vienne à l'esprit en ce qui concerne la dernière ligne que j'ai écrite dans le texte précédent. C'est aussi le triomphe d'une forme (la moins « noble » et la plus erronée) du raisonnement, l'analogie. La métaphore est aussi imaginaire par sa nature que le raisonnement dont parle Rignano. Et aussi productive. Mais de quoi ? De faux-sens, d'illusions ?
« Avant tout, nous insistons encore sur ce fait que la fécondité du, raisonnement dépend de la propriété que possède l'imagination d'être non seulement reproductrice, mais encore et surtout productrice ; c'est-à-dire, de la propriété qu'a l'imagination d'inventer ou de créer des « histoires » nouvelles, en combinant des éléments mnémoniques anciens d'une façon différente de toute la réalité déjà observée dans le passé. » (renvoie à Maudsley (The Physiology of Mind) et J. E. Miller (The Psychology of Thinking).
Et comme par hasard, il revient à la succession qu'il semble préférer à la simultanéité, or une relation n'est pas consécutive, mais simultanée. [Entre un minimum de trois éléments.] C'est l'inverse qui prime chez lui :
« Tous les phénomènes, en effet, précurseurs d'une condition ambiante donnée, laquelle a une valeur affective directe pour nous seulement dans son actualité et sa totalité, ou tous les phénomènes-nous conduisant à acquérir tel ou tel moyen capable de satisfaire l'une ou l'autre de nos affectivités, n'ont pour nous d'importance précisément que par leur « histoire », qui doit nous conduire à ce but. »
Il donne raison à Miller (J.-E.) de privilégier l'aspect dynamique du processus contre le produit achevé, sans se rendre compte qu'il n'y a en réalité pas de produit achevé dans le raisonnement autre que la conclusion qui, privé de son appareil conditionnel n'est qu'une proposition parmi d'autres et comme toutes les autres. Je ne prononcerai pas sur la pensée en général, car ce n'est pas mon champ d'étude et je n'ai pas le permis permettant d'y chasser. Mais en ce qui concerne « ce que veut dire une phrase » (admettons, ne soyons pas chinois), il faut pour cela l'entendre ou la lire et... l'interpréter.
On ne raffinera pas sur sens, dénotation, référence. Le pseudo-produit fini (l'air est nécessaire à la combustion) n'est pas indépendant sémantiquement et référentiellement de l'interprétation qui en est faite. Accessoirement, elle pourrait constituer une bonne conclusion à un syllogisme classique.
On donnera raison à Rignano sur un point important du processus : Il consiste « dans une continuelle activité à la fois d'exclusion, d'évocation et de sélection. » Ici, on comprendra, je m'en tiens très près du déroulement de la règle d'interprétation, dont je n'ai jamais nié le caractère1) successif et 2) imbriqué : l'identification des formes n'est pas simultané de leur interprétation et les conditions se succèdent, par la force des choses.
L'exclusion qu'évoque Rignano a sa place, puisque tout à ma recheche du sens de ‘sermo’ dans le contexte où il apparaissait, ‘sermon’, qui aurait pu m'éclairer, était exclu. Ensuite, une fois la forme identifiée, c'est la valeur pertinente qui est choisie dans un paradigme parcouru en fonction des conditions, dont le cooccurrent, avec exclusion, encore. De ce point de vue la règle d'inférence est une succession d'inférences « menant à un but ». Quand Rignano parle d'affectivité, moi je ne songe qu'à pertinence. Y a-t-il un terrain commun ?
L'affectivité, dans le processus que décrit le modèle siège dans la signification, et si elle intervient dans le sens, elle fausse la compréhension.
Le terme de ‘pertinence’ m'est sans doute venu par ricochet à propos de ce que je disais de mon premier contact avec Boole (l'un des rares) : si je me souviens bien (expression fausse selon de nombreux psychologues) dans la résolution du problème, on suggérait de se défaire des informations données qui n'étaient pas pertinentes. On connaît tous l'histoire de l'âge du capitaine ou de la couleur de ses chaussettes. Facétie, comme on peut en faire à propos des problèmes de cuves et de robinets. Toujours est-il qu'hier soir, je me suis couché avec le Mémento Larousse en un volume, qui se vante d'en contenir 20 [volumes]. Je l'ai ouvert au chapitre algèbre et j'ai parcouru les sections. Sans autre profit, semble-t-il, que celui d'avoir fait le vide en quelque sorte et j'ai alors dessiné mes trois récipients, mais sans aller plus loin : je tenais la solution.
Elle consiste, dans un premier temps, à remplir à moitié le petit (3 cl, disons), puis à faire de même pour le moyen (5 cl) ; ensuite, on transvase le contenu du petit dans le moyen et on a les deux récipients contenant chacun la moitié du grand (8/2 = 4). En effet, le récipient moyen (contenance 5 cl) contient désormais 4 cl, comme 2.5 + 1.5 = 4. Le pluriel de Rignano m'avait envoyé sur une fausse piste (il n'y en a que deux, dont l'un dans deux récipients distincts).
« Tout le raisonnement, dans ce cas, consiste dans le fait d'accomplir mentalement une série de transvasements, chaque transvasement successif ayant pour point de départ les résultats du transvasement ou des transvasements précédents. » (p. 102, media).
Ce détour permet de revenir à ce qu'il retient de Jennings : la méthode des essais (method of trial). Ce qui fait dire à Rignano que « un raisonnement nouveau procède toujours par la méthode d'une sélection dans une surproduction d'actes pensés. » Mais il y a un aspect qu'il néglige (espérons que c'est pour l'instant) : il s'agit de la disposition dans laquelle se trouve l'esprit (le sujet) par rapport à la situation qui requiert une activité de raisonnement. Toute ma vie j'ai répété que je n'aimais pas les examens. Il faut ajouter : et assimilés. On me faisait sauter en hauteur en me privant de mes lunettes : je ne voyais donc pas la barre horizontale (un souvenir parmi d'autres [j'entends encore le bruit qu'elle fait en tombant sur le pavé de la cour d'école] : on vous fait sauter une classe [une année], mais celle que vous sautez est celle où l'algèbre est introduite [et on compte sur vous pour reconstruire le chaînon initial]).
Oui, Rignano évoque le « choix affectif », l'idée heureuse « qui a une si grande importance, dit-il, dans tout et n'importe quel processus d'imagination. » « C'est cette forme triple d'activité, exclusion, évocation et sélection, propre à la tendance affective qui préside au raisonnement, qui donne à ce dernier l'aspect et la substance d'un processus téléologique »
La sélection apparaît d'emblée parmi les opérations cognitives fondamentales.
C'est James Mill qui lui fait opérer le virage vers le langage : « C'est cette affectivité pour la fin à atteindre ou pour l'objet dont on recherche le sort, toujours active et toujours la même durant tout le cours du raisonnement, qui donne à celui-ci l'aspect d'un processus cohérent : « Dans un discours cohérent, écrivait déjà dans ce sens James Mill lui-même, chaque chose tend à la réalisation du but poursuivi ». - « L'idée de la fin prédomine sur l'association et la dirige dans chaque partie du processus. Elle n'est point seulement le grand principe d'évocation, mettant en mouvement des séries d'idées connexes avec lui, mais elle est encore le grand principe de sélection »
Ce finalisme a marqué spécialement le pensée de Paulhan, notamment.
Néanmoins, l'idée d'un invariant, « fil du raisonnement », l'affectivité qui « qui associe, lie, enchaîne, les unes aux autres, les diverses péripéties expérimentales, auxquelles on suppose soumis l'objet de notre désir » n'est pas rapportable à l'inférence telle qu'elle se manifeste dans la compréhension (Rignano suppose la compréhension, mais n'en parle pas). Il y a bien sûr un but dans une lecture ou dans l'écoute d'un interlocuteur, mais il est fragmenté sur le parcours, avec certains obstacles plus difficiles à franchir que d'autres, et le but final n'est pas connu, sauf dans les très grandes lignes : comprendre quelque chose.
Revenons à notre auteur : son objectif immédiat est de battre en brèche la thèse de l'associationnisme mécanique. But louable à son époque. Vain, aujourd'hui, à la seule évocation (tiens, son vocabulaire déteint sur le mien) du rôle des relations lexicales dans la structuration d'un texte. Je ne parlerai pas d'ordre comme il le fait, mais connexion et cohérence sont les bienvenues. Rignano admet enfin qu'il souscrit à l'idée « de fin » de James Mill que pour la tendance affective principale.
Toutefois, la tendance affective secondaire ne consiste que « dans la crainte de se tromper [qui] est également présente dans l'individu pensant qui fait grande attention à ce qu'il pense. » Et si cette crainte devenait primordiale ? Peu importe, pour l'instant, car il ne la voit qu'en garde-fou, en agent de la circulation.
« L'affectivité secondaire n'est de son côté pas moins nécessaire pour maintenir tout le processus du raisonnement en correspondance continue et effective avec le réel et pour en garantir ainsi la ‘logicité’. »
Viennent les formes « supérieures ».
127. « Formes supérieures »
Plus simplement, d'après le sous-titre (le titre de la 1re partie), on passe du concret à l'abstrait. Et je ne sais pas pourquoi il a écrit : « raisonnement concret ». Dans la justification de changement de méthode, je crains qu'il commette une erreur en ce qui concerne l'observation, bien que je ne sois pas spécialiste de la question, mais j'ai quatre sujets d'observation constamment autour de moi et ce sont des animaux, dont il dit qu'on ne peut observer le raisonnement que quand c'est « déjà un fait accompli » et qu'il n'est plus susceptible d'aucune analyse. Mais a-t-il déjà songé à reconstruire ? Bref exemple.
À cause de la panne de mon chasse-neige et du temps ces derniers jours, je garde la voiture tout près de la grille, dans un étroit couloir, le capot opposé à la grille. Le premier jour, pour faire monter les chiens (ils montent à l'arrière), j'ai donc dû ouvrir la portière à contre-sens pour eux. Pas de problèmes pour les filles, elles font la moitié de la hauteur des garçons, elles sont donc passées dessous pour monter aussitôt ; Moustache a suivi après une brève hésitation, que j'ai résolue, en rabattant la portière pour le faire passer et en la rouvrant pour qu'il monte [il a donc compris ce que je faisais]. Zig n'était pas d'accord (il est plus âgé et moins souple) : il a une crainte instinctive des portes. Occupé par Moustache, je ne voyais plus Zig. Je l'appelle, me prépare à aller le chercher... et je sens comme une présence derrière moi. Pendant que Moustache suivait mes instructions, Zig avait réglé le problème à sa façon : il s'était faufilé (il est pourtant costaud pour un schnauzer nain) à la droite de la voiture et attendait mon bon vouloir derrière moi. Deux chiens, deux raisonnements différents, dont un particulièrement inventif et qui démontre sa capacité de sérier les problèmes.
Rignano rappelle, à propos de l'humain : « le raisonnement, tel qu'on peut l'observer en nous-mêmes ou dans nos semblables, n'est pas autre chose, en substance, qu'une suite ou une combinaison d'opérations ou expériences simplement imaginées, qui met l'individu dans l'état même de « constatation » mentale, où il finirait par se trouver, si ces opérations ou expériences eussent été au contraire effectivement accomplies, et d'après lequel il détermine sa propre conduite. »
Il ajoute : « Nous devrons par suite maintenant examiner ici, en premier lieu, si la façon de se comporter des animaux telle qu'elle se manifeste à la suite de circonstances données, nous autorise à admettre qu'elle aussi est due à un ‘processus de constatation’ semblable, qui s'est produit par l'effet de causes internes, et non par l'effet de circonstances externes effectivement survenues. »
Je crois que Zig lui a répondu. Je dois dire qu'il était d'ailleurs très fier de son coup et s'amusait de ma surprise de le voir derrière moi.
Je ne relate pas les exemples que Rignano puise en grande partie chez Jennings et chez Romanes et il en vient à la différence qu'il veut faire entre le raisonnement animal et le raisonnement humain : chez les animaux, dit-il, il sera « particulier et concret, vu qu'il ne s'élève pas non plus facilement chez les hommes jusqu'à devenir général et abstrait. »
Selon moi, la mauvaise opinion qu'il a des hommes ne devrait pas influencer celle qu'il se fait des animaux ; si nous sommes tous des animaux, a fortiori l'animal devrait pour au moins atteindre la généralité (Galopin répétait l'opération consistant à mettre les biscuits [quelle que soit la sorte de biscuits] à côté de son bol de nourriture). À moins que pour Rignano... et effectivement (page suivante), il emploie général au sens de {en général} et non pas au sens de {généralisé-généralisable}. Il se rachète partiellement en écrivant :
« ...aucun fait non plus ne nous autorise à admettre que le raisonnement dans les animaux diffère en substance du raisonnement chez l'homme. »
Le répit est de courte durée, puisqu'il se range à l'avis de Locke (1689) au sujet des « brutes » : pour avoir lu Thomson qui employait le terme, Locke ne devait désigner que les bêtes, tandis que Rignano semble faire entrer dans la classe brutes certains hommes. Il a mal choisi sa référence, Locke ne se distinguant pas justement par la qualité qu'il fait humaine, celle d'élargir [les bornes étroites de leurs sens] au moyen d'aucune espèce d'abstraction. Fais-je erreur ? Je vous laisse trancher : « beaucoup de gens ; à commencer par Locke lui-même, ont voulu voir (et non à tort, dès qu'il s'agit non autant du commun des hommes que des esprits supérieurs) la différence principale qui sépare intellectuellement l'homme des brutes. » L'italique n'est pas de moi.
Britannica (1771) à la rescousse : BRUTE, an animal mostly by mere instinct, and comprehends all animals, excepting mankind.
On se doit d'être extrêmement prudent quand on cite un auteur antérieur au XIXe siècle : la langue semble la même, mais elle ne l'est pas (et le toilettage moderne des textes n'est pas étranger à ce leurre). J'ai bien cru en lisant Descartes pour la première fois ([il y a très longtemps] édition de poche du Discours) qu'il avait le sens de l'humour et qu'il ironisait. Diable, comme dirait mon curé. C'est donc avec des pincettes qu'on abordera les définitions que Rignano se sentira obligé de nous donner de ce qu'il appelle les ‘concepts généraux abstraits’ (embarras de richesses, est-on enclin à penser) :
Stoppez les machines. Je viens de télécharger Locke (en français, comme le volume I ne semblait pas disponible en anglais et surprise : Rignano cite littéralement Locke en ce qui concerne l'élargissement des bornes. Confirmation : M. Coste, le traducteur, écrit « bête ». Je ne sais donc pas ce que veut dire Rignano avec son « non autant du commun des hommes... ».
« Il convient donc maintenant d'examiner ce que sont et comment naissent les concepts généraux abstraits et quels sont le genre et le degré de supériorité qu'ils confèrent au raisonnement, qui recourt à eux. »
Revenons cinq alinéas plus haut ; non autant = pas autant = pas tant = moins, autrement dit : moins de l'homme ordinaire que de l'esprit supérieur. Car à son époque, il y avait des esprits supérieurs. Cette époque est heureusement révolue. Doit-on en conclure que nous sommes tous au niveau de la bête ?
Une seconde d'arrêt sur les [[[concepts] généraux] abstraits] : un concept est une idée générale, une représentation abstraite.
Dans la partie II de ce chapitre, il s'explique un tant soit peu en nous parlant d'une « classification affective » qui serait la matrice dont les concepts (bref) seraient sortis. Son exemple de poussin m'a rappelé Mamzelle (un terrier écossais) qui quand elle voyait un policier à cheval était persuadée que le quadrupède était un grand chien [elle était amoureuse d'un grand danois]. Il pourrait tout aussi bien parler de classe subjective (ou spontanée, ou intuitive [c'est-à-dire qui omet la réflexion]) : nous nous livrons tous à ce genre d'exercice, notamment avec ‘tous’ et une injure, mais aussi plus restrictrive, comme « ceux qui V + O sont des x ».
Enrichissement bibliographique Max Müller a écrit un The science of thought, où il expose, semble-t-il, une thèse sur les « noms créés par le langage n'ont été que des noms communs, c'est-à-dire des symboles phonétiques propres à indiquer respectivement telle ou telle classe de phénomènes ou d'objets, équivalents par rapport à une affectivité donnée, à un besoin donné, à un désir donné. »
On sait tout le bien que je pense de ce genre de spéculations. C'est drôle, moi je vois plutôt des noms propres, échangés autour du feu dans la caverne ou l'idiot du groupe gratte la paroi avec ce qui deviendra un outil.
La thèse de Rignano est du même ordre, notre première préoccupation serait semble-t-il la même que celle du poussin. Je me vois en train de trier des chenilles, avec les 20 cm de neiges annoncés pour cette nuit. Néanmoins si à la chute du jour je n'ai pas commencé à remuer des casseroles ou des plats, les schnauzers s'émeuvent. Toute la page est imprégnée de l'idée de Müller que ‘maison’ aurait voulu dire « ce qui couvre ». En plein air, on serait tenté de le croire.
Mais Rignano dérape ou déraille, car si dans une langue on dit « couvre-toi », dans l'autre, « take cover » désigne autre chose, comme le français « se mettre à couvert ». La généralité est la première propriété des mots : il n'aurait pas dû commencer par là. Ce n'est d'ailleurs pas une classification que le sujet formule, mais dont il hérite, comme la distinction des collectifs/partitifs que j'ai simplifiée à partir de la catégorie officielle de collectifs d'une part, généraux, et de l'autre partitifs.
Après les balbutiements de l'humanité, le voilà qui refeuillette Locke... pourquoi pas Pascal ou Descartes ? C'est à propos du lexique entourant la relation « tuer-homme » et « tuer-mouton », qu'il dit ne pas exister dans ce dernier cas, à tort. Je ne suis pas tueur de mouton, mais [dans mon enfance] on confiait son abattage au boucher [sauf pour les lapins et les oies]. Si le vocabulaire n'est pas aussi étendu, c'est que l'homme n'y prend pas autant de plaisir et qu'il y met moins de manières (au sens de façons). Idem, si ‘fillicide’ n'existe pas, on a ‘enfanticide’ qui fait pendant à ‘parricide’.
Les œillères sont pratiques quand on a une seule idée en tête, démontrer la nature affective de l'acte de tuer. Ce qui ressemble à danser sur une planche pourrie. Il parle de gravité et de crainte, mais elles viennent après-coup. Ce n'est donc pas à tort que je me méfiais de l'assise affective de sa théorie. Les façons de tuer son semblable changent avec les sociétés, pas avec les types de crime. Il suffit de songer à l'adultère, puni par un meurtre [dans certaines sociétés] alors qu'il n'en est pas un. La justification affective est plutôt idéologique qu'émotive.
Müller fait l'âne pour avoir un nom : qui a jamais vu, demande-t-il, un chien ? C'est vrai moi j'en vois généralement plusieurs. Mais il a tort, car je le mets (facile de ma part) au défi de me citer tous les noms de chiens (d'espèces, s'entend) : je ne crois pas en avoir jamais vu une liste complète [même chez mon vétérinaire]. Et même là, son argument tombe à plat, car s'il voit un lévrier, il nomme encore l'animal d'un nom général. Et il enchaîne avec arbre. C'est dommage, car invité au Québec il se ferait dire qu'il ne s'agit pas d'un sapin, mais d'une épinette.
Et Rignano ne voit pas là que le raisonnement des êtres supérieurs connaît, avant même d'avoir démarré, de terribles ratés. Il apporte un correctif à la position de Müller, mais un peu tard. Le problème de l'enfant apeuré, je le connais personnellement, mais par transposition : mes schnauzers ne sont des ratiers que de nom, car Moustache vient se réfugier près de moi en tremblant (comme l'enfant dans le giron de Rignano), dès qu'il entend une souris (cette vieille baraque en bois [construite en 1905] a du grain comme isolant dans les murs). Mais la peur n'est pas une tendance affective sur laquelle on peut construire une théorie du raisonnement. Nenni, M. Rignano. La peur est en contradiction avec le raisonnement le plus simple, le plus élémentaire soit-il.
Revenons au sérieux, avec l'aide de S. Jevons et le « groupement affectif ». Zut, décidément ce jour-ci est celui des mauvais départs. Jevons va chercher l'aide de Platon : « Chaque fois que nous formons une classe, nous réduisons la multiplicité à l'unité, et nous découvrons, comme disait Platon, l'unique dans la multiplicité ». Sans vouloir me mettre à dos le monde philosophique je crains que ce ne soit pas une découverte d'une part et de l'autre que la classe n'est pas « unique » : elle ne se constitue qu'en vertu d'un prédicat (d'une propriété unique en réalité, même, d'un certain nombre « d'unicités »).
Il est possible qu'il y ait méprise de ma part sur le sens à donner : sans doute faut-il prendre ‘unique’ comme type. Le type ou la classe peut être basé sur un ensemble de propriétés commun [l'ensemble].
La conséquence qu'en tirent Jevons (toujours The Principles of science) et Rignano est invérifiable : comme ce qu'ils appellent « l'illimité ». On est proche de l'ensemble des ensembles. Autant comparer comme Pascal l'infini et le néant, au moins, on n'est pas dupe. Car nous avons affaire à deux indéterminés : les objets possibles et les classes possibles où on peut les faire entrer. Sans compter que toutes ces classes peuvent s'intersecter et ainsi former un nombre invérifiable de sous-classes.
Rignano nous fait inutilement remarquer que la classification subjective (il emploie le mot lui-même) renferme déjà le germe de la classification scientifique. Sans anticiper sur ce qu'il nous réserve, on peut même considérer que le principe est le même si la motivation ne l'est pas ; il prétend qu'elle est qualifiée à tort d'objective. Mais sans métaphysiquer, cela est une question de point de vue. Qui classe et que classe-t-il ? Pour éviter sa remarque on dira « scientifique », mais il y a certainement des classements objectifs non scientifiques comme ceux des industriels ou des assureurs (laissons les économistes croirent que quantification égale science).
Il n'avait pas encore rencontré les phylogénéticiens (gracieuseté d'un entomologue Willi Hennig) et leur dogme qui fait de moi un rejeton du coelacanthe.
Je trouve qu'il s'avance beaucoup en affirmant que le « sauvage » ne connaissait qu'une classe de « bêtes féroces ». C'est l'Occidental qui parlait de bête féroce et non « le sauvage » qui faisait peut-être une différence entre celles qui chassent le jour et les autres la nuit. Avant d'être initié à la linguistique (quand je dormais sur mes lauriers déjà fanés de futur écrivain mort-né), j'ai connu une demoiselle qui s'extasiait sur le fait que l'esquimau (inuit) avait un nom pour chaque sorte de neige. À l'époque je ne savais pas que ce phéhomène est propre à certaines langues où la généralité ne s'est jamais imposée. Il faut donc être prudent quand, comme Rignano, on croit voir des classes différentes alors qu'il n'y a que la dénomination qui change selon l'état de l'objet.
Les langues occidentales en ont des restes avec le nom les rejetons et des adultes, mâles ou femelles ; et l'anglais avec le cochon qui mange du porc. Cf. le coq au vin et la poule au pot. Sans négliger les relations de parenté.
Rignano signale ensuite les classifications indirectement affectives, « c'est-à-dire utilitaires ou techniques. Elles se réfèrent, comme on sait, aux divers animaux, aux diverses plantes, aux diverses forces en général de la nature selon leurs produits et leur emploi, ou même aux divers genres d'instruments de travail et aux diverses matières premières que ce travail doit transformer : aux divers moyens, en somme, propres à atteindre telle ou telle fin ou résultat. »
Il faut croire que je le devance sans le vouloir, mais il se trouve qu'il ne cherche pas à distinguer le principe de la motivation et continue de parler d'uniformité plutôt que de trait ou propriété. « Mais le principe est resté toujours le même : objets ou phénomènes, même fort différents les uns des autres sous tous les autres rapports, se trouvent classés dans le même groupe ; parce que, devant une manière uniforme donnée de nous comporter par rapport à eux, ils se montrent « équivalents » comme moyens propres à atteindre le résultat ou la fin désirée. »
D'où la notion d'outil. Mais il reste une différence importante entre ces classements et la taxonomie scientifique. Une classification comme celle du chasseur ou de l'agriculteur peut être pratique et affective, mais avec la démarche scientifique commence la description de l'objet (ce qui la rend « objective »). D'un point de vue sociologique on peut supposer qu'elle pourrait ne pas apparaître chez quelqu'un dont la scolarité a été coupée court. Le rôle de l'école dans la structuration par classe (sans jeu de mots) n'est pas anodin : il suffit de songer simplement aux (inadéquates) parties du discours.
128. Le concept de coupe-papier
L'expression est de Rignano, je la signale parce qu'elle est un indice de sa démarche. Il les dit tous équivalents entre eux (les coupe-papier), alors pourquoi est-ce que je ne me sers jamais de celui qui est en bois ? Il perd de vue, avec son bric-à-brac, qu'il y a des sous-classes de coupe-papier, sans qu'aucun ne forme un concept. Une idée générale, peut-être, mais où est l'abstraction ? Et inutile de me dire qu'il coupe autre chose que du papier, car en anglais, le même objet s'appelle un ‘letter-opener’, comme on a des ouvre-boîte (qui n'ouvrent que des boîtes de conserve).
La description d'une action n'est pas une abstraction, sauf comme représentation mentale. La question est délicate, car l'action est le lien entre la dénotation et le sens.
Rignano reprend le passage que Locke consacre aux difficultés que présente « la formation de l'idée générale de triangle » : la seule difficulté, pour moi, dans son énumération de ce que le concept de triangle ne doit pas être, c'est ‘oblique’ : il ne figure pas dans ma liste de triangles (ni dans le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933), ni le le Mémento de 1936, ni, par force, dans le mini de 1949, ni dans Britannica 1771) qui n'en compte que quatre si on les classe par leurs côtés (le triangle rectangle est classé en vertu de son angle droit, néanmoins). Le seul assimilable à l'obliquité me semble le scalène (trois côtés inégaux).
Locke termine sa phrase comme ceci : elle (l'idée générale du triangle) doit les être tous et ne doit, être aucun d'eux à la fois. Berkeley, d'après Rignano, réfute cette idée générale, et sans vouloir prendre le parti d'un homme à l'opposé de quelque conviction que je puisse avoir, je crois qu'il a raison. Avec un minimum d'aptitude au dessin (ma maladresse est connue), on s'aperçoit vite que tous les triangles entrent dans un seul qui est donc « le triangle général ». Il s'agit du plus apte à les accueillir, l'équilatéral [le fait d'être un visuel [ancien myope] compte pour beaucoup dans mon goût pour les figures : ce qui m'a toujours fasciné avec les objets géométriques c'est qu'ils s'inscrivent tous dans un autre plus grand et différent théoriquement, donc, elle devrait présenter une parfaite interdéductibilité].
On peut mentalement les reconstituer [les triangles]. Aucun des trois ne demande de gymnastique particulière (le triangle rectangle repose sur son plus petit côté). Or, que Locke le veuille ou non, le concept n'est rien d'autre qu'une représentation mentale, quelque forme qu'elle prenne, dans la mesure où elle est générale (qu'elle représente une classe d'objet et non un seul) et abstraite, dans la mesure où elle n'est pas l'image visuelle singulière d'un objet représenté pour sa singularité. Je peux « voir » mentalement mon coupe-papier comme coupe-papier « général ».
Rignano résout la question comme il fallait s'y attendre, en y voyant une classification utilitaire, mais je crois qu'Euclide ne partagerait pas son point de vue. Emporté par son idée (qu'il emprunte en grande partie à Mach), il ne s'aperçoit pas qu'il situe l'apparition du nombre comme résultat, alors qu'il est largement antérieur aux autres métaphores.
Il va notamment chercher très loin l'origine du concept d'espace alors qu'il lui suffit d'étendre le bras. Moustache le possède, ce qui est visible lorsqu'il se prépare à sauter d'un divan à l'autre. Et particulièrement affectif lorsqu'il s'agit de la place à côté de moi sur le lit, qu'il dispute à mon pauvre Zig malade (ça c'est abstrait, pour lui, et inaccessible).
Il a tort d'écarter d'emblée la thèse de Müller qui semble lier au langage (modulo invention) la formation des concepts. Tous les concepts ne peuvent pas être utilitaires ou techniques. Il suffirait à Rignano d'amender minimalement sa vision pour comprendre que le langage est également et surtout un outil (même si c'est d'abord un instrument de domination). Rignano se laisse aller, parfois :
« ...tout le monde sait comment aussi la science a traversé une phase primordiale, dans laquelle les spéculations scientifiques étaient exclusivement tournées du côté de la classification affective des phénomènes. » S'il parle de mystique et de religion, d'accord, mais nous avons là, l'auxiliaire efficace du langage comme moyen de domination.
Il s'en tient malheureusement à la peur et ne passe pas à son exploitation. Il faudrait voir quelle est la part de Jevons dans cette idée (vol II, 322-323). Il trouve chez un certain Vailati l'idée que l'antiquité grecque était plus préoccupée de s'émanciper des terreurs que de se livrer à une recherche scientifique. Et les travaux modernes sur l'anti-matière ? ou la quête d'une planète analogue à la nôtre ? Les deux préoccupations ne s'excluent pas. von Braun a d'abord travaillé à la conquête de l'Amérique avant de passer à la conquête de l'espace. La thèse de Rignano a une base qui me semble parfois exiguë.
Il ne manque pas d'air quand il suggère que les « manifestations de la colère divine » constituent une classe affective. Mais si tel était le cas, il n'y avait aucune raison que cela cesse. Il parle du « besoin scientifique d'une histoire des choses » qui serait apparu du désir de voir si un phénomène ne dérivait pas d'un autre, plus familier.
Il s'apprête à passer à côté de la véritable origine du déterminisme, c'est-à-dire celui qu'invoquent tous les croyants.
Il peut se satisfaire de ce désir de familier, mais les demi-explications ne sont pas de véritables explications. Il oublie l'agent du changement. Voici pourquoi :
« Ainsi ces phénomènes [dérivés], même très différents entre eux sous tous les autres rapports, furent considérés comme équivalents par rapport à la fin de produire le phénomène qu'il s'agissait d'expliquer. C'est de cette façon que la classification conceptuelle-scientifique proprement dite ne diffère en rien, en substance, de la classification utilitaire, parce que la production du phénomène à expliquer constitue la fin en raison de laquelle on effectue la classification des phénomènes restants. »
Il ne cite pas vraiment Mach cette fois, mais en prend prétexte pour se servir de son idée de schématisation pour en faire le rejeton du substratum affectif. Il est vrai que Mach a poussé à la roue par un coupable lyrisme : « [la règle scientifique] ne peut embrasser le fait entier dans sa richesse infinie, dans son inépuisable variété ». Sans doute ne le peut-elle pas, mais surtout, elle ne le doit pas. Quand j'étais enfant, les roulements du tonnerre étaient facétieusement attribués à une partie de quilles jouée au-dessus des nuages. Je suppose que Rignano y verrait une classification concurrente et « ne différant en rien en substance » avec l'explication scientifique.
En somme, notre guide fait fausse route. Il confond principe et circonstances. Ce n'est d'ailleurs qu'à cette occasion qu'il fait état de ce qui constitue réellement une classe (et non l'effet affectif qu'elle a) : « il n'est pas nécessaire que ces phénomènes soient à chaque fois identiques en tout et pour tout les uns avec les autres, mais il suffit qu'ils le soient seulement par rapport à quelques-uns de leurs attributs ou caractères. Ainsi ces phénomènes, même très différents entre eux sous tous les autres rapports, furent considérés comme équivalents par rapport à la fin de produire le phénomène qu'il s'agissait d'expliquer. »
Il en arrive donc, en marchant à reculons et la tête en bas, à nous dire que c'est « en cela seulement, que consiste donc le processus de généralisation ou d'abstraction », c'est-à-dire la schématisation en fonction d'une fin. C'est ainsi que Locke, Berkeley, Müller et Stuart Mill (parmi des centaines d'autres, ce dont Rignano ne se doute pas) sont renvoyés au vestiaire, avec plus ou moins de délicatesse. Fier de sa recette il l'applique aussitôt [notez la structure de sa phrase] :
« ...penser au moyen de concepts, c'est penser au moyen de classes d'objets ou phénomènes, au moyen de « faisceaux de choses », ainsi que Locke s'exprime, équivalents entre eux par rapport au but auquel tend la pensée. Sa phrase est l'image de ce qu'il soutient : x = y. Il ne nous a pas dit en quoi consistait la pensée sauf à dire la même chose au moyen d'objets différents et il en a fait la démonstration. Comme s'il voulait se convaincre de ce qu'est la généralité (après tout, on ne la trouve pas sous le sabot d'un cheval), il écrit :
« En d'autres termes, le raisonnement fait sur un concept général ou abstrait vaut pour tous les objets ou phénomènes, lesquels, bien que fort différents les uns des autres au point de vue concret, ont pourtant tous en commun l'attribut ou la qualité qui les rend équivalents par rapport au résultat ou à la fin qui doit être atteinte avec les opérations ou expériences que le raisonnement imagine d'exécuter sur eux. »
L'alinéa suivant [chez Rignano] répète en substance celui que vous venez de lire. Ce n'est au troisième qu'il consent à nous donner sa source qu'il n'a fait qu'amplifier : Mach. À la page suivante, il enterre Müller et ses noms généraux (communs) :
« Quant au langage, il n'a, dans cette création et cette extension toujours plus grande des concepts, qu'un office subsidiaire et secondaire. Cet office consiste, simplement, dans le fait de « fixer » et « conserver » les concepts-mêmes, que la classification affective ou utilitaire arrive peu à peu à découvrir et à créer, de sorte qu'il n'y a pas besoin à chaque fois de les reconstituer derechef. »
Il enfonce le clou (le coupe-papier, puisque c'est équivalent) :
« Elle n'a, dans la formation de ces concepts, aucune part active et intrinsèquement fondamentale, ainsi que le voudrait Max Mûller, de la même façon que les diverses vitrines ou les divers compartiments d'un musée n'ont aucune part active et intrinsèquement fondamentale dans la distribution et le placement qu'on fait dans ces vitrines et compartiments des objets composant la collection. » La langue-musée, pas mal.
Il essaie de sauver les meubles, mais il est trop tard : il a réduit ses 164 pages précédentes à un gazouillis d'oiseau.
« ...tout en rejetant complètement l'aphorisme de Max Müller « no reason without language », le fait demeure cependant, pleinement d'accord avec les constatations d'Hastings Berkeley (Mysticism in modern Mathematics 1910 [il parle de lien artificiel]) que nous venons de citer, que le raisonnement, à peine enveloppe-t-il des conceptions d'un certain degré de généralité et d'abstraction, ne peut être conduit sans l'emploi de symboles, phonétiques ou graphiques ; c'est-à-dire sans l'emploi de ces coffrets précieux qui conservent jalousement tous les objets infinis de la nature dans ces classifications si multiples et si variées, où le travail et l'intelligence humains, en prouvant et reprouvant sans cesse, sont parvenus peu à peu à les grouper, selon les intérêts et selon les fins, tant techniques que scientifiques, de l'homme. »
Pour le prochain texte, attachez vos ceintures.
129. L'intuition
Il est de bonne guerre, quand on fraie un chemin pour nos propres idées de commencer par réduire la portée de celles de ceux que nous considérons comme nos adversaires, même si souvent, l'adversaire est le sens commun, la doxa, ou même les hypothèses les plus solides. On se doit aussi, secrètement, d'admirer ceux qui, non plus chevauchant un destrier, mais aux commandes d'un bulldozer, remettent les choses à plat (la niveleuse étant trop délicate).
Rignano ne manque pas, en s'en prenant à l'intuition (pour laquelle je n'ai aucune tendresse secrète), d'aplatir ainsi les axiomes, ce qui dit-il n'est contesté par personne [axiomes et postulats seraient empiriques]. Et qui plus est, intuition et axiomes seraient « provoqués par un intérêt en jeu ».
Le seul intérêt de ce passage tient, je dois le dire, dans le fait qu'il accorde au chien la capacité d'axiomatiser. Quitte à froisser les mânes de Stuart Mill, je ne crois pas que l'origine empirique d'un concept ou d'une règle de conduite (« l'axiome que, s'il y a seulement trois alternatives, et si deux se trouvent exclues, il reste nécessairement la troisième » que cite Rignano) lui enlève son mérite. Mes classifications, à moi, ne sont pas affectives : elles n'ont qu'un objet (≍ {but}) : y voir plus clair [si on attribue cette préoccupation à ma défunte myopie, le substrat n'est pas affectif mais organique].
L'affectivité est plutôt, comme une hyène, à mes basques.
Libre à lui de voir dans l'intuition l'application de nouvelles analogies entre les phénomènes. Cela ne change rien au fait que l'intuition n'est, à ma connaissance, jamais observée par autrui, mais uniquement par le sujet lui-même qui « intuit ». Combien de temps ont macéré dans l'inconscient, le subconscient, à la périphérie du conscient les éléments dont la réunion forme l'intuition ? On n'a que l'avis de l'intéressé. Je serais curieux d'apprendre qu'on ait pu « provoquer » au cours d'expériences suivies des « intuitions ».
Pour mémoire, on rappellera ce que dit le PRE 2001 : « Forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement. Intuition empirique (sensible ou psychologique), rationnelle (perception de rapports), métaphysique (des êtres dans leur existence ou leur essence). »
Le dernier type ressemble à un ballon gonflé à bloc dont on vient de couper les amarres et qui bondit vers l'infini.
Rignano, qui a passé tant de temps à étudier l'attention aurait dû être sensible à l'étymologie, mais il est vrai que pour lui les mots sont des « coffrets précieux », mais qu'est-ce donc qu'« un objet infini » ? Dois-je attendre [en vain] une intuition ? Il faut remarquer que quand on s'y attend le moins, notre auteur bascule dans le lieu commun :
« l'intuition, qui, plus que jamais, est ici sujette au hasard, peut difficilement être remplacée par la réflexion ; et même, ainsi que nous le verrons dans un instant pour toutes les découvertes vraiment nouvelles en général, l'attention constitue bien plutôt un obstacle ». Il se fait brusquement un disciple de notre philosophe officiel de l'intuition, Fonsegrive.
Qu'on me comprenne bien : j'étais le premier il n'y a pas si longtemps à noter que Rignano passait sous silence quand ça l'arrangeait le rôle de l'agent. Galilée, Euler, Newton, génies visités par l'intuition ou non (je n'en ai cure), sont d'abord des agents du changement scientifique, précisément pour avoir bousculé les priorités de leurs contemporains.
Mach peut se faire le complice de cette conception populiste des choses, mais cette doxa entretient justement le rêve que tout un chacun, comme il peut gagner le gros lot, peut aussi être visité par une idée de génie. La prose même de Rignano s'en ressent : « leurs découvertes immortelles ». La réduction qu'il entreprend alors de l'intuition tient d'un ballon que l'on gonfle à volonté :
L'intuition, écrit-il, « n'est rien d'autre qu'une vision ou constatation nouvelle, entièrement improvisée et spontanée, qui arrive, soit directement et effectivement, par suite de la coïncidence fortuite de phénomènes habituels donnés avec une préoccupation insolite de nature affective, soit indirectement et mentalement, à la suite d'une combinaison mentale nouvelle, plus ou moins fortuite elle aussi, et dont le résultat est pour ainsi dire « pris au vol » et maintenu devant l'esprit, grâce, ici encore, à un intérêt intense de nature utilitaire ou scientifique. »
Ballon qu'il dégonfle aussitôt en notant le pourcentage d'erreurs. Ne serait-il pas plus simple (et plus sain) de parler d'idées, simplement, vérifiables ou non ? Mais ce serait banal, encore que rien ne les empêche d'être saugrenues ou nouvelles.
Sans nécessairement tirer la couverture à moi, avant d'entendre parler de l'isosémie de Pottier ou de l'isotopie de Greimas, j'avais déjà, comme le garçon boucher de Flaubert redécouvrant la circulation du sang, jeté les bases d'une théorie de la redondance (auj. intersection sémantique). Contrairement aux courants psychologiques contemporains (à l'époque [1970] comme aujourd'hui), je place l'inférence dans la compréhension et non après, etc. [sans nier son rôle post-sémantique, c'est-à-dire discursif, notamment]. C'est un travail sur des matériaux, avec quelques moments de satisfaction, mais de transports mystiques, point.
Rignano se résout finalement à couper la poire en deux : la réflexion alterne avec l'intuition. C'est aussi sage que de reconnaître que la nuit succède au jour. Seule pierre dans son jardin : la complexité croissante réduit la part de « l'intuition ». Ce qui accrédite la version qui veut que les grandes idées soient simples.
Je laisse au lecteur curieux le soin de déchiffrer les pages consacrées aux lois de l'équilibre le long d'un plan incliné (Stevin), qui visent à en faire une application de la « raison suffisante » et une démonstration par l'absurde, avec un détour par la symétrie assimilée à l'identité. Ses sources sont nombreuses, mais elles tiennent a priori de la manipulation symbolique (Jevons, Mach, Enriques). Il a beau souligner le besoin de réflexion : en l'absence d'informations suffisantes, la réflexion (la mienne) risque de tourner à vide.
Selon Rignano « le besoin d'explication causale » des faits et phénomènes conduit à la déductivité scientifique. Il fait une différence entre tendance et possibilité de devenir déductive pour la science. Elles varient selon la proportion de combinaisons possibles à partir d'expériences simplement pensées. Je me garderai d'intervenir dans sa démonstration, comme il fait dépendre la combinabilité de la connaissance du résultat de chaque expérience individuelle.
J'aurais tendance à situer la déductivité dans les rapports qu'entretiennent les éléments d'un ensemble ou d'ensembles entre eux. La conception causale de la déduction semble étymologique ({extraire}). On ne négligera pas le fait, de ce point de vue, que l'implication ({qui renferme}) est liée à l'inclusion.
D'ailleurs, à mesure que se multiplient les exemples empruntés aux sciences dures (qu'ils fassent ou non partie de l'histoire des sciences), je dois céder du terrain, proportionnellement au rétrécissement de ma compétence. Si j'ai eu des notions de mécanique (je parle de la science, pas de voiture), elles remontent à plus de 50 ans et on peut en imaginer sans mal l'exiguïté.
Rignano note ainsi un progrès dans la combinabilité et la schématisation mentale avec le passage des lois de Képler à celle de Newton : autrement dit, de la déductibilité.
Si je parviens quelque peu à suivre, c'est que j'estime que l'intersection par exemple permet de déduire la différence et l'équivalence, tandis que ces deux dernières ne peuvent déduire que leur contraire. Je n'entre pas dans le détail des relations qu'on découvrira décrites ailleurs.
On consultera avec profit la page 12 d'Az où j'ai notamment ajoutés divers tableaux.
Bémol, toutefois, car malgré ce qu'en dit Ribot et ce que pense sans doute à tort W. James (« conséquences immédiates peu nombreuses de ces notions ». Il y a, si je puis me permettre, confusion dans l'abstraction. L'abstraction du mot ‘chose’ et de la notion correspondante et celle de cette phrase sont deux « choses bien distinctes » : « On calcule la chronaxie en fonction de la rhéobase. » Même en remplaçant les deux termes techniques-scientifiques par leur paraphrase ou leur définition, je ne serai pas plus avancé.
Pour se rendre compte d'ailleurs du gouffre qu'essaie de franchir Rignano, il suffit de prendre l'article « triangle » du GDEL et d'examiner le cercle des neuf points qu'en a tiré Euler et qui sert d'illustration à l'article. Seul un esprit entraîné peut s'y risquer, comme à lire l'article d'ailleurs qui semble rendre compte d'une autre réalité que celui, 50 ans plus tôt du Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933).
Rignano peut écrire : « La formation de concepts abstraits et l'application de la méthode déductive progressent donc du même pas, et cela pour une double raison : par suite de la quantité de résultats de combinaisons expérimentales, particulières ou générales, que ces concepts font connaître par avance, en permettant ainsi de faire ces combinaisons expérimentales seulement par la pensée, et par suite de la grande simplicité que ces concepts donnent aux respectives combinaisons expérimentales schématisées, en rendant ainsi plus facile de les faire et de les suivre par la pensée. »
Mais quelqu'un de moins optimiste peut aussi faire la grimace : « la grande simplicité des concepts » n'est pas assurée et le nombre (au sens de quantité) entraîne la complication, ce qui est l'opposé de la facilité de représentation mentale. Il se rapporte à Mach, mais Mach est un physicien. Le principe d'économie n'est d'ailleurs pas expliqué par Rignano. On est au même point que Lacan pontifiant : L'inconscient est structuré comme un langage. L'élève schnauzer lève la main [la patte] : Pardon, M'sieur, mais comment est structuré un langage ?
Il perd de vue en outre que si l'on trouvait la solution à son problème de récipients par l'imagination, lorsque j'imagine (ou je me représente l'image) d'un bar, avec ces étagères aux bouteilles bariolées, je ne peux pas les compter, je parle des bouteilles, car les étagères ne devraient pas dépasser en nombre l'équivalent de la longueur du bras de celui ou celle qui sert.
On peut aussi se borner à lever un sourcil en lisant ce passage où l'on imagine à bonimenteur à la foire : « on obtient, enfin, comme nous l'avons déjà vu dans le chapitre précédent, une augmentation fort notable dans le « rendement technique » du raisonnement lui-même, parce que tout raisonnement abstrait vaut pour les mille, dix mille, cent mille raisonnements concrets, lesquels seraient respectivement représentés par chacune des combinaisons expérimentales particulières groupées dans la catégorie dont la combinaison schématisée est l'exposant. »
Il finit par admettre que « cette histoire des choses représente cependant un processus d'une complexité et d'une ampleur toujours plus imposantes. » On le voit dans le budget des laboratoires de recherches, dans la taille des ordinateurs et dans le nombre de chercheurs.
Il termine le chapitre en promettant de continuer dans la même veine. Mais a-t-on remarqué une chose ? Depuis un moment, nous n'en savons guère davantage sur le raisonnement. Il parle de déduction, mais n'en donne pas comme exemple qu'on puisse saisir. Il ne donne pas non plus d'exemple de raisonnements concrets que la schématisation cum déduction nous épargne. À tout prendre, Smart et Thomson, avec tous leurs défauts les compensaient par quelques qualités. Ici, la qualité qu'on a pu lui trouver est grevée par une foule de défauts.
Raisonnement supérieur signifie donc jusqu'à plus ample informé : inaccessible au citoyen lambda. Classe qui comprend votre humble aboyeur.
130. Survol
Explication du titre (gracieuseté de Rignano) : le raisonnement mathématique dans ses phases du symbolisme direct et indirect.
Montons sur nos échasses (pas pour faire l'important ou être guindé, mais pour prendre de la hauteur et quelque distance). Note sur les sources de Rignano : Jevons a écrit sur la logique (qu'il pique à Boole), mais est économiste ; Federigo Enriques est mathématicien. Ribot, psychologue et Stuart Mill logicien et économiste (entre autres), Henry Maysley est psychiatre, Miller (J. E.). [Il semble que l'auteur soit Irving Elgar Miller, The Psychology of Thinking 1909.]
Nous abordons le chapitre VII de la Psychologie du raisonnement de 1920 d'Eugenio Rignano. Il résume en schématisant beaucoup (pas au sens où l'entend Mach) : « Nous avons vu que le raisonnement ne consiste, en substance, qu'en opérations ou expériences que nous nous bornons à exécuter par l'imagination, car nous connaissons déjà le résultat de chacune d'elles, lequel n'est maintenant pour ainsi dire constaté que mentalement. »
Cette réduction à laquelle il procède est préjudiciable à sa démarche et à son sujet. Je veux bien qu'on démystifie, mais non qu'on simplifie à outrance ou que l'on ridiculise. Ce qu'il fait du raisonnement, il le répète pour le concept (sur lequel on a vu qu'il se trompait) : « Nous avons vu que les « concepts » ne sont pas autre chose que des classes ou des groupes de phénomènes ou d'objets soit même différents entre eux autant qu'on le voudra dans leur aspect extérieur, mais équivalents entre eux par rapport à telle ou telle fin, ou par rapport au résultat que l'on a en vue par les expériences simplement pensées, qui constituent le raisonnement. »
Le segment en italiques est crucial, car s'il a raison (c'est le cas d'une interprétation [⊢ {z}] dans la règle d'inférence), cela ne diminue pas la chose. Il insiste pour y voir une réduction, une schématisation qui justifie la dénomination d'abstraction. Mais, pourrait-on lui objecter, l'abstraction commence avec le « simplement pensé ».
Le plus difficile à avaler est le fameux « nous connaissons déjà le résultat de chacune des opérations ».
Il présente le raisonnement mathématique comme la forme la plus élevée, mais j'ai déjà signalé la différence qu'il faut faire entre calcul et raisonnement, bien que je me serve le plus souvent du terme d'inférence. Je ne prétends pas qu'un calcul ne puisse comprendre un raisonnement (l'impliquer, en faire usage), mais le raisonnement ne devient pas supérieur avec le changement d'objet. À ce moment-là, le théologien serait en droit de réclamer la première place à son raisonnement, comme il s'inspire du divin.
Prenons un exemple simple, en guise de préface à ce survol auquel je peux seulement vous inviter, car mes connaissances mathématiques sont toutes dotées du signe ‘-’. J'ai bien tenté avant 33 ans de m'initier à nouveau à l'algèbre, avec ma compagne qui était plus calée et qui m'a au moins appris les rudiments de la théorie des ensembles. Mon exemple, donc : La fameuse règle de trois (quatrième proportionnelle) a le schéma d'un raisonnement, mais son calcul, non. a/b = c/x.
Prenons la forme du problème posé : 100 kg de blé donnent 80 kg de farine. Combien faut-il de blé pour avoir 120 kg de farine ? L'inférence se borne à poser la condition et à « attendre » une conclusion : Si 100 kg de blé donnent 80 kg de farine, alors pour avoir 120 kg de farine combien faut-il de blé ? La disposition 80/120 = 100/x et l'opération x = 120 x 100/80 ne sont pas une inférence, mais un calcul. De même, la règle de trois inverse suppose une connaissance de la distinction et des formules correspondantes qui ne sont que les éléments du raisonnement, pas son « opération » : x/12 =30/20 (problème des ouvriers creusant une tranchée en 12 jours). Je n'irai pas plus loin : l'exemple que donne mon petit Mémento de la règle composée mêle directement et inversement proportionnels.
C'est à Mach qu'il emprunte la datation du début du « pur raisonnement ». Ma question (celle de l'avocat du diable) consiste donc à demander si c'est le premier arithméticien ou géomètre qui a raisonné si purement, pourquoi a-t-il laissé les autres dans l'ombre si longtemps ? Il cite notamment G. Milhaud, Les origines des sciences mathématiques dans les civilisations orientales et égyptiennes : L'apport de l'Orient dans la science grecque ; dans : Nouvelles études sur l'histoire de la pensée mathématique, Alcan, Paris, 1911, p. 123-124
Le chapitre est donc consacré aux progrès du calcul (notamment au moyen des abaques). Il insiste sur la difficulté des peuples primitifs à compter plus loin que leurs dix doigts. Décidément, la supériorité de son raisonnement a un parfum (remugle, plutôt) d'arrogance qui ne me revient pas.
Dois-je faire une exception pour l'algèbre ? Rignano présente la chose ainsi : « l'algébriste, au contraire, pose tout de suite en évidence qu'un résultat donné d'une démonstration donnée est indépendant de la valeur particulière des nombres sur lesquels il a opéré, grâce à la représentation qu'il en fait, avant la démonstration même, au moyen des symboles alphabétiques connus. »
Pourquoi connus ? Pourquoi ne pas plutôt dire distincts, car c'est cela qu'il doivent être, non ? On ne retiendra le terme de « signification » qu'il donne aux expressions et transformations algébriques d'une part que la dénotation et l'autre l'axiologie. Si une opération mathématique a un sens, c'est celui de son déroulement (= direction).
On s'étonne que Rignano se donne le mal d'expliquer en quoi consiste le + et le - des nombres algébriques (c'est là le symbolisme indirect dont il parlait dans son titre). On voit bien que le sens est une question d'orientation. Il est surtout surprenant qu'il en parle après l'algèbre alors qu'un exposé élémentaire de l'algèbre commence par là.
L'explication s'en trouve peut-être dans « l'indirection » qu'il emprunte à A. Voss (1913), le symbolisme indirect, « c'est-à-dire symbolisme de symbolisme ». Évidemment, pour le sémanticien qui explique ainsi le sens la chose ne recèle aucune surprise ; le sens est indirect par rapport à la dénotation.
Quand il arrive aux nombres imaginaires (auxquels je ne me frotterai pas), on tombe sur le redoutable « on sait que », qui témoigne, on le sait, d'une économie de pensée [et d'explication] (dans le meilleur des cas) ou d'une entourloupe assimilable le plus souvent à de la manipulation symbolique. Synonyme : faites comme si je savais et que vous saviez et n'en parlons plus.
Je laisse au connaisseur et au spécialiste le plaisir des pages de 218 à 224, mais ne peux m'empêcher de noter que la difficulté qu'il voit dans les mathématiques avancées existe également dans l'emploi du langage. « Il nous semble que même ce court exposé suffit pour mettre en évidence les difficultés psychologiques spéciales et ultérieures » du « symbolisme de symbolisme ».
Il suffit, sans parler de mes recherches, de signaler l'homonymie (problème majeur, même pour un schnauzer comme Zig ou Moustache qui comprennent « va chercher tes sœurs » ou « les filles »; « va avec elle »), mais la difficulté existe aussi pour l'humain, comme cette conviction profondément enracinée qui veut qu'il n'y ait pas de synonymes, alors que sans eux il n'est pas possible de comprendre le sens d'un mot [pas sa dénotation] la forme est alors une variable qui reçoit des valeurs différentes, mais équivalentes. Pour le schnauzer, comme pour le terrier écossais, la synonymie ne présente aucune difficulté. La difficulté particulière du langage est aussi le fait que le sens d'une forme (lexicale) n'est représentable qu'au moyen d'une ou plusieurs autres formes.
Pour imiter Rignano je pourrais paraphraser sa remarque sur les opérations : on ne comprend que ce que l'on sait déjà ; avec cette restriction que ce n'est pas ce qui est su qui est compris. [Non, ce n'est pas de la prestidigitation. Imaginez plutôt que vous lisiez quelque chose comme « la compréhension est proportionnelle au savoir ».]
Revenons à Rignano : je ne veux pas diminuer le mérite ni la spécificité des mathématiques (surtout pas leur rôle pilote, après le dépannage apporté par les logiciens), mais indiquer que la voie prise par Rignano témoigne d'un parti pris dont il ne s'est pas caché quand il a rejeté le rôle du mot dans la généralité que proposait Müller et qui a été conservé en grammaire, notamment dans les classes de mots dits ‘concrets’ et ‘abstraits’. La blancheur d'un linge peut aller de soi, comme son application à l'humain (« tu es blanc comme un linge »), mais l'un et l'autre sont abstraits {qualité} et {très pâle}.
Le chapitre VIII et IX seront encore consacrés aux mathématiques ; le premier au « raisonnement mathématique dans ses phases de condensation et d'inversion symbolique ». La condensation, nous explique-t-il, est propre au calcul infinitésimal, « à défaut d'un terme plus propre » et « dans le sens qu'à une expression algorithmique donnée ne correspond plus une opération unique, soit même dans sa généralité, comprenant un nombre infini d'opérations particulières semblables, mais beaucoup d'opérations diverses entre elles, simultanées ou successives, toutes représentées ‘d'une manière condensée’ dans ce symbole unique. »
En dehors de la tournure à laquelle il nous a habitué pour parler d'imbrication et qui tend à être métaphoro-hyperbolique, ne vient-il pas de citer le cas type d'un mot de la langue, abstrait de ses emplois ? Même en faisant abstraction de mon point de vue, on ne peut s'empêcher de voir encore ici la patte de Leibniz, dans cet emploi de « symbolique », mais aussi, Rignano le signale, comme celui qui a découvert le calcul infinitésimal (et avec Newton le différentiel).
On ne sera pas surpris si le survol se fait sans escale : je n'ai pas dans ma garde-robe, parmi mes couvre-chef, comme Rignano, de casquette de mathématicien.
131. Tout est pour le mieux...
Il s'agit naturellement d'une allusion à Leibniz et non aux événements catastrophiques naturel et politique). À propos des travaux de Leibnitz, donc, Rignano écrit cette chose assez curieuse : « Le raisonneur est forcé, en effet, de ne jamais perdre de vue la double et parfois multiple signification qu'a dans des temps divers tel ou tel symbole, bien que toujours le même dans son aspect extérieur ; »
Il ne se rend pas compte, naturellement, qu'il parle de la polysémie et que n'importe quel jeu de mots met en œuvre des processus semblables. Je l'accorde aux mathématiciens, « toutes proportions gardées ». Soit dit en passant, Rignano va réussir à me brouiller avec le mot ‘infinité’ (que je n'ai jamais pu apprécier à sa pleine valeur, comme elle n'existe pas.
La description qu'il fait de la condensation symbolique ressemble aux cas extrêmes d'acceptions multiples de verbes comme ‘passer’, à telle enseigne qu'il est impossible pour une personne reconnaissant normalement toutes celles-ci dans leur emploi de les énumérer (quelque chose comme les 50 états américains des psychologues, mais sans les repères géographiques qu'on peut avoir [carte mentale des États-Unis, n'oubliez ni l'Alaska ni Hawaï si les états américains font parfois l'objet de par-cœur, à ma connaissance les sens du verbes passer y échappent]).
Après la condensation, nous avons droit à l'inversion symbolique, mais toujours avec ce qu'il appelle la signification, sauf que cette fois, elle serait concrète. Il emprunte l'expression à Auguste Comte (étrange idée), mais ne la définit pas. Je veux bien que ce soit évident, comme le pensent certains psychologues : vous prenez le sens du mot ‘signification’ et vous le combinez à celui de ‘concret’. J'encourage les curieux et les incrédules à se reporter au TLF, dont je fournis les liens : signification et concret.
C'est un peu comme un casse-tête (puzzle) à deux pièces, mais aux multiples échancrures. Rignano propose un équivalent, mais c'est alors un peu [trop] comme une lampe de poche dont la pile serait fichue : une objectivation synthétique.
Je vous épargne la conférence sur les géométries non-euclidiennes qui aboutit aux animalcules à deux dimensions (Clifford, Helmholtz). Il tire ensuite les conclusions de la part du lion qu'il a réservée aux mathématiques (et qu'il appelle court espace). Il explique ensuite que ce qui rend « difficile pour le plus grand nombre le raisonnement mathématique, c'est la grande abstraction des concepts. »
Cette abstraction « est cause, en effet, qu'il faut imaginer qu'on exécute toutes les opérations ou expériences sur des matériaux d'un degré de généralité tel qu'ils semblent presque se vider de tout contenu susceptible d'être saisi par l'intuition. » Diable ; en voilà une révélation.
L'abstraction (grande, petite, moyenne) est cause de généralité (grande, petite, moyenne). Et si je ne comprends pas c'est parce que je suis prisonnier de mon intuition, que j'ai passé les quarante dernières années à nier. Je me demande bien ce qu'est ou serait « un contenu » saisi par l'intuition (pardon, susceptible d'être saisi). Voilà quelque chose d'abstrait sans être général.
Il se paie même le luxe de lever le nez sur la remarque de Poincaré à propos du raisonnement par récurrence lequel, se mêle-t-il de dire, « n'est, en substance, qu'un procédé de généralisation de démonstration comme un autre quelconque (semblable, p. ex., à celui qui mène, en géométrie, à généraliser pour tous les triangles infinis la démonstration faite sur un triangle particulier) et basé, comme un autre procédé quelconque de généralisation, sur un passage ordinaire à la limite, dans le sens que l'on suppose effectué un nombre aussi grand que l'on voudra d'opérations données. » Autant dire : « je n'aime pas sa façon de s'exprimer : ce type de raisonnement (n+1) est aussi appelé par induction (cf. l'énumération complète d'Aristote) » ; ce qui n'est pas exact.
Rignano prétend ensuite étendre l'induction à tout enchaînement de ces fameuses « expériences, simplement pensées, », ce en quoi il se trompe car si vous utilisez la conclusion du premier raisonnement comme condition du second, vous n'induisez pas, vous déduisez, et c'est un sorite, sorry.
Ex. S'il fait beau, je sors ; si je sors, je fais des courses ; si je fais des courses, je me gâte, etc.
Je ne sais donc pas quel poids attribuer à sa présentation de ce qu'il appelle la « logique mathématique ».
« Ces axiomes ou lois de la logique formelle, ces « lois de la pensée », comme on les appelle, ne sont donc pas autre chose, eux aussi, que l'expression de « propriétés effectives des ensembles de choses » ; « ils expriment simplement les propriétés de toutes les classifications possibles » ; ils ne sont, en somme, non moins que les axiomes géométriques, que de simples constatations empiriques, seulement d'ordre plus général encore. Ils ont un caractère normatif, précisément parce qu'ils représentent « la quintessence de notre expérience dans le sens large » [il renvoie en vrac à F. Enriques, H. Poincaré, C. Mineo, mais ne précise pas l'attribution des guillemets]. »
On a envie de lui demander de répéter plus lentement cette perle : la quintessence de notre expérience dans le sens large. L'ennui, avec des expressions de ce genre, c'est qu'elles ne fournissent pas de mode d'emploi.
Sans doute en raison de ses liens avec le langage, la logique écope : elle est « la première des sciences expérimentales », une « suite d'actes d'intuition ». Il s'inscrit en faux contre Couturat pour qui un raisonnement rigoureux est un raisonnement purement logique, mais je ne lui donne pas tort, sauf à parler des inférences d'un ordinateur (dans le cas, maintenant ancien, par exemple de Prolog). Rignano a donc raison de dire qu'on ne peut pas renoncer à l'activité psychique, mais il faut s'entendre, et ne pas parler d'intuition, qui est une catachrèse. L'esprit ne « voit » rien. Autant se faire mordre par un peigne.
Au sujet de la « pureté » formelle, qu'il qualifie de ‘prétention’, il renvoie à A. Voss, L. Couturat, H. Poincaré et L. Brunschvicg.
La page 271 vaut le détour car dans un souci de dénigrement, il fait malgré lui une excellente présentation des relations logiques (que j'ai transposées en grande partie dans les relations sémantiques), sauf l'égalité, la réunion et l'inclusion dans cette forme-là. Les signes, qu'il a l'air de critiquer, ne se sont pas tous installés d'office. J'évoque les confusions et les difficultés à divers endroits dans mes travaux. Mais on ne doit pas négliger non pas « l'économie de pensée » qu'ils représentent, mais la nécessité d'une monosémie, réalisée par leur moyen dans une formule. Il renvoie à A. Padoa, G. Peano (l'appartenance) et G. Vailati (sur Peano).
Il continue ainsi son exposé (sur les propriétés puis les propositions). Rignano est un des rares auteurs (à part Thonnard et, incidemment votre serviteur) à se servir de « prédication » au sens de relation prédicative :
« les «prédications» de la langue parlée ne distinguent pas pour la plupart si le sujet de la proposition est un individu particulier ou une classe, c'est-à-dire si la proposition exprime une appartenance ou une inclusion (..) » : je cite le passage parce qu'il montre ou bien que son informateur ne connaît pas bien la langue ou que lui-même se trompe sur les motivations de logisticiens. L'observation n'est pas toute à fait juste, exception faite des classiques ambiguïtés ou mphibologies dues à la syntaxe. Dans la phrase du Petit Larousse 1918 : « l'hiver amène une recrudescence de misère. » ‘L'hiver’ est la classe des saisons hivernales. Une recrudescence est un collectif-partitif, un apport singulier, donc.
Il faut croire que Rignano avait une dent contre les logiciens en question, car il trouve leurs prétentions exagérées, et qui plus est, invoque les moyens que la langue a de compenser ses propres lacunes : « par des circonlocutions opportunes ». Son autre argument est terriblement empirique sinon empiriste et il invoque à son secours S. Jevons, dans un élan très britannique :
« On ne peut prendre aucune habitude, écrit Jevons lui-même, pire que celle de se contenter de mots au lieu de la vraie connaissance des choses. Nous ne devrions jamais laisser échapper aucune occasion d'apprendre à connaître, au moyen de nos sens, les formes, les propriétés et les changements des choses afin que le langage dont nous nous servons puisse, autant que possible, être employé intuitivement, et afin que nous puissions ainsi éviter les absurdités et les erreurs dans lesquelles on peut tomber sans cela. » Elementary Lessons in Logic.
Je lui conseille de faire l'expérience d'un marteau-pilon, personnellement j'ai connu un laminoir, dans une aciérie en France, en 1964, pendant quelques semaines. Je ne sais pas s'il fait allusion à des trucs comme « avoir maille à partir », « bark up the wrong tree » ou « il ressemble au chien de Jean Nivelle qui se sauve quand on l'appelle ». L'anecdote historique, dans ce dernier cas, n'apporte rien que l'impression désagréable de colporter implicitement une injure, comme il n'y a pas de clebs (comme dirait Céline) dans l'histoire.
Il trouve même moyen de reprocher à Leibniz, bien avant les logisticiens, d'avoir voulu mécaniser le raisonnement. Quand il compare le formalisme à celui de l'algèbre, il perd complètement de vue ce qui sépare leurs objets. Et le verdict tombe, quitte à se couper lui-même la tête : le « calcul » logique « ne peut être qu'un moyen de vérification, jamais de découverte. » Il chante les louanges de l'algèbre, fertile, par rapport à l'aridité de la logistique. Cette dernière est indéterminée et l'algèbre a pour elle l'imagination combinatrice.
Un développement incongru apparaît à ce moment-là à propos de l'abstraction (dont on sait qu'il a une idée personnelle) : « lorsque l'abstraction dépasse une certaine limite, au point de comprendre dans les concepts respectifs les choses les plus hétérogènes possibles, c'est-à-dire lorsque l'abstraction devient indétermination complète (...). » Bref, il y a abstrait et ‘abstrait’.
On ne le suivra pas. Ni dans le remplissage de concepts, même s'il croit dur comme fer qu'ils sont des contenants, ni dans l'indétermination de l'abstraction [test très simple à faire chez soi : si vous le touchez, ce n'est pas abstrait]. Invité par Picabia, il aurait pu suggérer que l'indétermination devenait abstraction complète.
Les deux chapitres qui suivent sont consacrés à ce que Rignano appelle le raisonnement « intentionnel », avec en première partie du chapitre X, le raisonnement dialectique.
132. Intention travaux
Ce que Rignano appelle le raisonnement intentionnel (y compris « dialectique ») appartient de nos jours au domaine de l'analyse du discours, de la pragmatique, mais surtout de l'argumentation. Il s'agit bien dans ce cas, de « soutenir certaines thèses au détriment de certaines autres ».
Autrement dit, prétendre avoir raison. Généralement il suffit de croire et le raisonnement n'y est pour rien. Essayez de montrer la part du raisonnement dans un jugement de valeur du type : « Ammien Marcellin a un style confus ».
C'est aussi le cas de réflexions que nous nous faisons à propos de ce que nous lisons : un auteur récompensé nous révèle par exemple qu'un bon livre est un livre qui change le lecteur. Après avoir songé : « petit présomptueux », je me suis dit : dans ce cas-là, Mein Kampf est un bon livre, ou bien ce truc sur les mille moyens de mettre fin à nos misères : ça, ça vous change un homme (une femme). Qu'un livre nous marque, je veux bien, mais s'il vous change [en quoi ? ], il est temps de vous poser des questions (et je ne parle pas d'apprendre que l'acide acétylsalicylique a des propriétés kératolytiques décapant, hein).
Revenons à Rignano qui oppose le raisonnement intentionnel au raisonnement constructif, dont il se distingue par le fait qu'il présente des objets et des phénomènes déjà connus « au lieu de viser à découvrir des faits nouveaux. » Un peu comme ces notes que je fais de mes lectures, bien que l'intention ne me paraisse pas bien claire. Convaincre ? Pour cela il faudrait avoir des lecteurs.
Just keeping my little grey cells busy.
Comme Rignano considère le processus de classement (il dit toujours classification) comme fondamental dans le raisonnement, il ne faillit pas à sa tâche lorsqu'il nous propose de distinguer deux types de raisonnement intentionnel : « le raisonnement dialectique et le raisonnement métaphysique ». Je ne sais pas dans quelle catégorie il place son entreprise. J'éviterais, personnellement, le qualificatif ‘métaphysique’, tout autant d'ailleurs que le substantif du même nom. Il peut décrire certaines de mes productions, car il m'arrive plus souvent qu'à mon tour d'essayer de plumer un œuf.
« La nature du raisonnement intentionnel en général, comme celle du raisonnement dialectique en particulier, est, comme nous disions, « classificatoire », soit qu'il prenne la forme classique du syllogisme explicite, soit qu'il revête d'autres formes, plus ou moins similaires, qui n'en altèrent point la substance. »
S'il voulait créer un suspens, c'est réussi, quel peut bien être l'autre raisonnement qui ressemble au syllogisme ?
Il est assez étonnant qu'arrivé à la page 288 il révèle enfin la source de sa grande idée, c'est-à-dire celle de Stuart Mill, mais plus étonnant encore qu'il considère que le syllogisme est une opération de classification ou de « cataloguement » (son mot ; ‘catalogage’ est plus courant, mais aussi péjoratif, mais c'est alors qu'il a le sens de jugement ; idem pour ‘classer’).
Si l'on s'en tient à la première figure (je parle du syllogisme), le classement a lieu avec la deuxième prémisse, la première est l'énoncé d'une propriété et celle-ci passe normalement au sujet de la deuxième prémisse dans la conclusion. Je ne défends pas le syllogisme, je précise seulement que Rignano simplifie à dessein ou parce qu'il patine.
Selon lui, la majeure ne généralise que pour donner une garantie à une inférence particulière préalable. L'un de nous deux n'a pas lu Stuart Mill avec les bonnes lunettes. Et cette inférence serait sans doute (dans le cas-bateau) « un homme est mortel ». Et dire que je croyais être brouillé avec la logique. Néanmoins, comme il croit ce qu'il veut et que pour lui, c'est la vérité, il écrit, à propos de l'usage du syllogisme dans le raisonnement intentionnel dialectique :
« La nature du syllogisme, qui est celle d'un véritable acte de classification et de cataloguement, vient dans ce cas s'accentuer davantage, en tant que son but devient (alors principalement ou exclusivement) celui de rappeler l'attention sur les attributs de l'objet ou phénomène qui le rendent susceptible d'être placé dans la classe dans laquelle nous désirons le placer. »
On notera qu'il ne semble considérer que la figure dite galénique, que les logiciens rejettent ou ramènent à la première qui commence par l'universelle. Pour tenir tête à Rignano, on pourrait soutenir sans risque de rentrer dans le décor que pour classer, il faudrait d'abord savoir un objet et une classe (indiqué par une propriété).
Pour une raison inidentifiable pour le moment Rignano remplace Socrate par le Roi. Il faut dire que le Petit Larousse 1918 était plus direct en disant : « tu es un homme » (ce qui se dit mal à une femme, à notre époque épicénique). Toujours est-il que la mortalité du roi ne passe pas inaperçue :
« De sorte que le syllogisme nous apparaît, lorsqu'il a une vraie fonction psychologique, comme une perception mentale guidée, comme un complément de perception à un point de vue nouveau, d'où il s'ensuit un cataloguement également nouveau de l'objet lui-même. »
Amateur de raccourci, il fait de la démonstration par l'absurde un cas particulier du principe de contradiction, alors que plus exactement le raisonnement par l'absurde exploite le principe de contradiction. Autrement dit, P est vrai (valide) parce que non-P est absurde ou contradictoire, donc faux, mais Rignano s'embarque dans une analogie avec les images qui s'inhibent (où est la contradiction), puis se lance dans l'explication détaillée d'un passage de la Divine Comédie et de l'histoire italienne (ou de l'Église).
Il fait du dilemme (« raisonnement par exclusion ») un autre cas « d'élimination des contradictoires ». On note le pluriel. Comme dans le carré logique sans doute, mais dans un raisonnement, il n'y a qu'une contradictoire et il n'y a qu'une proposition qui soit éliminée. Son exemple est plus explicite qu'il ne l'est : « ou cet homme s'est tué, ou il a été tué ».
Le problème, avec le dilemme, c'est qu'il n'est binaire que par convention ; la contradiction l'est comme conséquence de l'identité et le dilemme a pour cadre « de deux choses l'une ». Puisque Rignano aime bien les expériences, prenons un exemple ultra-simple : dans un dilemme l'eau est ou chaude ou froide, mais elle peut très bien être tiède.
Rignano fait état de l'argument « un sous est un sou » auquel Frédéric Paulhan a consacré un article. J'ai fouillé Gallica sans succès. Pas de numéro 1912 du Spectateur. Je me demandais si c'était lui qui mentionnait l'introduction de Berthelot dans un de ses rapports officiels : un explosif est un explosif [sous-entendu il est toujours explosible]. Rignano est parfois vague dans ses renvois.
Il est clair toutefois que le raisonnement qu'il dit intentionnel a un but. Mais n'est-ce pas le propre de toute action non irréfléchie ? [On exclut les actions automatiques, dont le but est programmé.] Il se prépare à nous montrer l'absence de définition des termes de loi (du domaine judiciaire), et persiste à parler de classification. Il aurait pu tout aussi bien parler de définition, car que fait la définition sinon déterminer la classe supérieure et la propriété distinctive (genre prochain et différence spécifique) ? [Ce que ne fait pas le syllogisme, dont la propriété est analytique ou impliquée.]
Après avoir cité Mailleux, sur le code français, il s'en remet à K. O. Erdmann (1910) : « Ce n'est pas à cause d'un sens verbal déterminé, écrit Erdmann, qu'une certaine thèse est soutenue, mais c'est à cause de cette thèse que le sens d'un mot est artificiellement restreint ou élargi. » Citation que Rignano introduit comme ceci :
« Une très grande partie du raisonnement dialectique judiciaire consiste donc dans cette « interprétation » ou « délimitation » de concepts, ayant pour but de classer le phénomène juridique particulier, qui est matière du procès, plutôt sous un terme que sous un autre. »
Il aurait pu choisir le domaine des thèses universitaires ou même les « essais » ou traités de certains auteurs, et jusqu'à son propre propos. Il va sans dire que le mien ne se cache pas, surtout après la remarque au sujet de la classification (je préfère classement dans ce sens ou encore mieux, formation de classe[s], si c'est de cela qu'on parle) qui serait subordonnée à la définition. Évidemment, la classification dans son état actuel n'est pas une opération singulière ni individuelle, mais un certain nombre de « tableaux » des connaissances. S'il insiste tant pour revenir à la généralisation de la prémisse majeure du syllogisme, il faut y voir aussi une prédication. La proposition en question comporte un prédicat.
C'est en tant que langue judiciaire que la justice se doit de redéfinir tous les termes, même les plus simples, jusqu'à ‘nuit’ et ‘jour’. Il en va de même pour les prévisions météorologiques, comme je m'en suis aperçu récemment, à propos de soirée et nuit (de minuit à six heures). Les météorologues de Météomédia divisent, semble-t-il, le temps en périodes de six heures. Il va de soi que toute science ou discipline ou même toute activité humaine tend à constituer, en plus d'une nomenclature propre, un vocabulaire qui s'intègre plus ou moins au vocabulaire général.
De là la notion d'emploi à propos des mots et expressions : le vocabulaire particulier présente des emplois par rapport au vocabulaire général.
Dans la mesure où il y a pertinence en ce qui concerne mes propres recherches, je ne peux pas admettre, en tant sémanticien, que le sens change avec le but qu'on se propose [je ne parle pas ici de convention préalable]. Il s'agit là de la signification, au sens où elle répond à des exigences personnelles (axiologiques), sociales, soit d'opinion (doxologiques) ou de systèmes (idéologiques). L'intention d'une personne peut modifier la production de son discours, discours que je reçois et que j'interprète, mais je ne suis pas devin et dans la phase axiologique je pourrais lui attribuer une intention tout à fait opposée.
C'est la raison pour laquelle le sens est une question de réception (de reconnaissance) et non de production. Comme je l'ai déjà indiqué, le producteur lui-même, lorsqu'il s'aventure à nous expliquer ce qu'il a voulu dire, se livre à une interprétation dans son nouveau discours (qui est condamné à l'interprétation).
Si le type de domaine et le type de situation peuvent entrer dans la règle sémantique sous forme de conditions, l'intention sera, de la part de l'interprète, une inférence particulière, dans la phase axio-idéologique. L'argumentation, comme telle, est hors champ pour une sémantique, comme l'est la théorie performative : il est antiscientifique dirait quelqu'un de dogmatique de subordonner l'étude du sens à celle des situations effectives. On ne peut donc pas envisager de sémantique judiciaire en fonction du déroulement d'un procès. On passera donc sur cette « dialectique » de Rignano, qui s'appuie également et largement sur C. G. A. Mittermayer (1858).
C'est pour enfin comparer la « génialité » du raisonneur constructif (qui imagine, découvre) à celle du raisonneur dialectique (qui évoque, présente, choisit). C'est ensuite l'occasion de s'en prendre aux mots, comme si ceux-ci décidaient nuitamment de changer de sens, sans prévenir quiconque. Avec le secours de Locke « quelle partie [dans les erreurs] y ont les mots et leurs significations incertaines ou erronées » et, dois-je le signaler, celui de Stuart Mill, « représentée par un terme à double sens ou par un double terme pour un sens unique. »
Il faut croire que j'ai sauté le chapitre sur les sophismes et autres erreurs « représentée[s] par la polysémie ou par la synonymie », car je ne recommanderais pas comme le fait Stuart Mill de raisonner en images ou de « se défier continuellement du langage, traduire toujours les divers termes, sur lesquels se débat spécialement la discussion, dans les images correspondantes, soit concrètes, soit si abstraites qu'on le voudra, et continuer le raisonnement « interne » sur elles, sauf ensuite à retraduire le tout dans les symboles verbaux correspondants, c'est là le meilleur moyen de défense contre toute « tromperie » verbale. ». Mais toutes ces manipulations entraînent leurs propres erreurs.
Comme ma relecture introduit de nouvelles fautes.
Malgré ma bonne disposition à son égard, je défierais Stuart Mill de mettre en œuvre un tel programme. Comme je me méfie de la conclusion que Rignano tire de sa comparaison entre les deux types de raisonnement. Il va même jusqu'à contester le singulier que j'ai choisi sciemment. Ce n'est que dans son aspect de validation que le raisonnement constructif se rapproche du dialectique. Bien sûr, un procès n'est pas une équation algébrique, mais au moins, dans le modèle de la théorie des opérations sémantiques, je ne classe pas les inférences selon leurs objets : quand « j'attribue » une valeur de signification à un énoncé (généralement ce n'est pas au mot, sauf cas particulier), l'inférence [comme opération cognitive] est la même que lorsque la valeur porte sur un mot ou un syntagme pour attribue une valeur sémantique, et a fortiori lorsqu'il s'agit de dénotation et de référence. Xénophon et Xénophane ne reçoivent pas la même valeur référentielle (pas d'image pour Xénophane), mais chacun fait l'objet d'une série d'inférences.
Prochain pas : le raisonnement métaphysique (ou pataphysique, si vous êtes disciple de Queneau et de Le Lionnais).
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