De la sémantique, perspective cavalière
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12. De l'asymptote à l'inférence
La phrase de Bergson à laquelle je me suis référé n'est ni un principe épistémologique ni une vérité incontournable (ni même une véritable observation). Pourtant, a priori, elle a permis de justifier la mise en place d'un sens que n'avait pas ‘asymptote’ au préalable. Il ne s'ensuit pas que, comme il l'affirme dans son argumentation, que tout nouveau sens corresponde nécessairement à un nouvel objet. La langue n'est pas caractérisée par la différence, comme le disait Saussure, sauf à décrire tout système en général (on n'a pas de système d'objets semblables, quelque sens qu'on donne à système), mais par deux phénomènes apparemment contradictoires ou complémentaires, selon le point de vue : la synonymie et la polysémie. On pourrait y ajouter l'homonymie, si l'on parvient à démontrer qu'il s'agit d'un phénomène diachronique et non d'un accident dû aux contraintes propres au système des phonèmes d'une langue.
La synonymie a de tout temps été contestée en vertu de raisons les unes plus farfelues que les autres, alors qu'il tombe sous le sens que c'est le meilleur moyen d'isoler à peu de frais l'objet de la sémantique. Mais ici je ne signale le phénomène que comme typique de l'encombrement qui accompagne l'évolution d'une langue en usage. Il s'agit donc, dans ce cas, d'encombrement des formes. Avec la polysémie, que certains ont pu voir comme un moyen de création parallèle à la néologie (la néosémie), c'est le sens d'une même forme qui se multiplie et se différencie ; on pourrait y voir une analogie biologique, comme « l'analogie » pour la multiplication des formes grammaticales (désinences), typique de la grammaire des fautes.
Avant de m'égarer dans les généralités, je rappelle qu'il s'agit toujours de l'hypothèse de Bergson où le nouveau sens correspond à un nouvel objet. Pour l'instant, il importe peu qu'il soit matériel ou notionnel. Signalons seulement que la synapsie de Benveniste (machine à coudre, hirondelle de mer, table de nuit) est un exemple de formation combinant la polysémie et la néologie : néologie, parce que le français ne connaissait que synapse (qui était bisémique, d'ailleurs, en 1976). Les phénomènes sociaux ne sont pas sans effet sur la néologie (déferlement néologique à la Révolution française) et il serait intéressant de voir ce qui « motive » une fragmentation polysémique, dehors d'un désir arbitraire de construire un nouvel « objet de sens ».
J'ai rencontré des monosémistes, variantes psychologiques des logiciens qui croient dur comme fer à la monosémie. Ils expliquent la polysémie par les nuances (comme les logiciens, qui s'énervent, comme les linguistes en question, quand on leur dit que c'est un mot et qui plus est, polysémique , pas une explication.). La chose est plus difficile avec la synonymie, car Lyons s'en est mêlé, après La Bruyère (thèse du mot juste). Si Dubois et al. (1973) écrivent encore : La synonymie « n'est pas indispensable à la langue. On pourrait très bien exprimer tout ce qu'on a à dire sans synonymes », c'est la même thèse qui perdure et qui ne repose pas sur une observation mais sur un préjugé. Ils ajoutent d'ailleurs : « La langue y perdrait notamment une certaine possibilité de variation stylistique. » Surtout, il deviendrait impossible de comprendre le gros de la production littéraire. Dans les années cinquante, on a vu naître une grammaire comme cette langue, qui ne rendait pas compte des expressions idiomatiques (qui, à elles seules, représentent environ 1/5e des mots recensés d'une langue.
Mais relisons la phrase précédente : « On pourrait très bien exprimer tout ce qu'on a à dire sans synonymes. » Mais, songe-t-on, de suite, pourrait-on (pour employer le même mode qui trahit l'avancée d'une hypothèse) comprendre tout ce qui est dit ? Et surtout s'en assurer et en témoigner ? Mais la thèse antisynonymiste (illustrée et défendue par la plupart des auteurs de recueils de synonymes) n'est pas la seule à être invoquée de nos jours : On passe la synonymie (comme la polysémie = "la langue ordinaire est ambiguë") par la moulinette logicienne. Que ce soit dans une phrase ou dans le lexique comme taxonomie. Dans ce dernier cas, si x est hyponyme de y et y de x, x et y sont synonymes (autrement dit : « si la relation est réciproque ou symétrique »). Un des exemples anglais était, je crois, ‘sort’ et ‘kind’.
Dans le cas de la phrase, ce sont les deux phrases qui s'impliquent réciproquement. « Si on a deux phrases P1 et P2 différant seulement par le fait que P1 a une unité x et P2 a une unité y là où P1 a une unité x, et si P1 ⇒ P2 et P2 ⇒ P1, on pourra dire que x et y sont synonymes. » L'absence d'exemple permet toutes les rêvasseries. Surtout, on voit mal comment l'une des méthodes se distingue de l'autre. I said nothing of the kind ⇔ I said nothing of the sort. Je n'ai rien dit de tel ⇔ je n'ai rien dit de semblable. Si je poursuis cette série de billets qui ressemble à une présentation familière de la sémantique, on reviendra sur la question de la synonymie, ou comme il est bon ton de parler de « sens voisin » de nos jours, sur la question des mots de « sens voisins » (ce qui n'est pas clair du tout, car justement l'hyponyme a un sens voisin de l'hyperonyme).
Les considérations de registre ou de syntaxe tombent à plat également car ce ne sont pas seulement les synonymes qui « se distinguent suivant le niveau de langue, les emplois syntaxiques et les expressions figées » (Lexis), mais bien tous les mots connus (j'essaie de ne pas faire une universelle, qui est absurde en matière de sens), quelles que soient leurs relations : complémentarité, opposition, inclusion (superordination, subordination), contiguïté, analogie, appartenance, associations (voir le tableau de la page qui y est consacrée ici même). Il existe en outre des cas de synonymie (chez moi, il faut entendre équivalence) entre catégories lexicales différentes : « sortez ! » et « dehors ! ».
La discussion de Bally sur cet aspect de la langue et du lexique m'avait poussé à dessiner un graphique squelettique (sans exemple) des deux phénomènes, mais comme le montre l'exemple anglo-saxon, sort et kind sont synonymes pour des raisons à la fois étymologiques et polysémiques. Ils sont synonymes dans plus d'une acception. On observerait quelque chose d'analogue en étudiant la série ‘caractère, caractéristique, trait, propriété’.

Ai-je oublié Bergson ? Non. La question était de savoir si le fait de donner une nouvelle définition (un nouveau sens) entraînait la mise en place d'un objet nouveau. Il ne parlait pas de la polysémie (l'exiguïté du passage ne permet pas de l'affirmer), mais il est clair que la synonymie n'est pas une économie de formes. Pour revenir à l'exemple anglais, kind, sort, type, group, class ont tous en intersection l'essentiel de leur sens, et ce qui distingue les deux cités plus haut tient au caractère explicite des « propriétés communes » qui font ce sens. Un cas analogue existe en français avec ‘espèce’ et ‘genre’, où le rapport d'inclusion ou d'appartenance est neutralisé.
Alors que la polysémie ou la polydénotation peut sembler une économie pour les formes, c'est le contraire qui se produit en ce qui concerne la mémoire. S'il nous est probablement possible de reconnaître tous les sens de ‘passer’, il ne nous est pas aussi facile de les énumérer. D'ailleurs, sans prendre les cas extrêmes comme celui de ‘être’ ou de ‘chose’, les dictionnaires ne s'entendent pas tous dans leurs recensements ou leurs découpages en acceptions. Ainsi pour ‘syntaxe’, le généreux Robert (six acceptions) omet le sens 2 du Lexis ≝ ensemble des faits de syntaxe propre à une époque, un écrivain.
Ce mot (pris au hasard, comme la ‘synapsie’, le dictionnaire étant ouvert à synonyme), a le mérite d'enrichir les graphiques concernant la dénotation et le sens, car si les définitions de ‘syntaxe’ sont généralement des objets notionnels, assimilables à un sens, chaque dictionnaire relève des redirections à l'inverse de la tendance générale. Lexis : acheter une syntaxe latine ; PR : La syntaxe de Sandfeld, de G. et R. Le Bidois. On peut y joindre les deux acceptions du PRE, l'une « régionale », l'autre une redirection matérielle (matérialisable) et notionnelle : ≝ En Belgique, Première année du « secondaire supérieur », précédant la rhétorique et la poésie. | ≝ Inform. Ensemble des règles qui régissent l'écriture des instructions d'un programme dans un langage donné.

Si Bergson nous a permis de naviguer dans les mers où affleure l'asymptote, il nous permet encore, avec son objet nouveau de passer à l'inférence. Quoique j'emploie le mot en français, il est possible qu'il y ait eu par le passé, surtout quand je vivais dans un milieu anglo-saxon, contagion, mais que l'on se rassure, à cette époque je parlais uniquement de règle et pour la formulation, je m'étais tourné vers la phonologie américaine. Macmillan signale bien qu'il ne faut pas confondre ‘inférer’ (to infer) avec ‘impliquer’ (to imply). To imply is to point to a conclusion. To infer is to deduce a conclusion from something. Donc (ergo), si je ne me trompe, l'implication est une relation opératoire et l'inférence est une opération de raisonnement.
Néanmoins, avec l'autorisation implicite de Bergson, je n'emploierai pas ‘inférence’ au sens des scolastiques (passage d'une vérité à une autre dans le carré logique, par exemple, du type, toutes les dénotations sont matérielles T aucune dénotation n'est matérielle [le T indique qu'il s'agit d'une transformation selon moi]). Lexis donne des exemples comparables à celui du Macmillan : From his grades I inferred he was a good student. On peut inférer de ses déclarations que tout danger n'a pas disparu. Peut-on inférer de ce témoignage que l'accusé est coupable ? À inférence, Lexis donne cet exemple : La déduction est une inférence.
Mais à implication, c'est la purée de pois, notamment parce que le raisonnement présenté est la propriété qu'est la transitivité (l'axiome, « deux choses égales à une troisième sont égales entre elles »). S'il est vrai que A = B et B = C, alors A = C. La formulation est celle de Lalande (1926) : aℛb. bℛc ⊃ aℛc.
En l'absence de mon regretté Dictionnaire des mathématiques, je me suis tourné vers Omnis, mais tout ce qui l'intéresse c'est la vérité ou fausseté de q en fonction de celle de p. Il donne cependant la définition de l'implication stricte de Lewis. si a et b sont des expressions bien formées (ebf) [wwf = well-formed formula(e)], a < b si et seulement si b est une conséquence logique de a. Mais qu'est-ce qu'une conséquence logique ?
Je l'ai souvent dit sur mon site, Prolog est intervenu assez tôt dans la formulation de la règle d'interprétation idiomatique pour que je puisse en tirer une formule générale, applicable à tous les cas de compréhension et d'interprétation de formes linguistiques, y compris la coréférence (l'anaphore). Le symbole a évolué, jusqu'à ce que je trouve suffisamment de cas où le signe ‘⊢’ semblait dominer. Comme je l'ai signalé dans le dernier texte [11], il y a un certain flottement autour des symboles (même si l'on ne tient pas compte des idiosyncrasies des auteurs). On évitera d'y voir l'assertion, pour laquelle, si le cas se présente j'emploi la forme inverse ‘⊣’.
La caractéristique distinctive de l'inférence sémantique tient au fait que les conditions sont en nombre indéterminé (c'est un paradigme) et qui peut recourir à la série des relations comme adjuvant de conjecture, dans la condition conjecturale, introduite par ‘≟’. Mais aussi, naturellement, au fait qu'elle a pour point de départ des objets hétérogènes une unité lexicale ou syntagmatique, un environnement immédiat et dans le cas de verbes et des déverbaux surtout, le recours à un module de type [x[V]y], et d'une suite de conditions.
Une autre particularité, c'est qu'elle ne conclut pas à une proposition, mais à une « valeur sémantique ». Celle-ci a un statut analogue aux conditions (ce sont des unités du lexique), mais elle doit satisfaire à une contrainte particulière, la substitution à tout ou partie de la forme de départ (la forme à sémantiser). Techniquement si l'on omet le terme entre crochets, la définition d'Omnis pour ‘raisonnement’, fait l'affaire : « Un raisonnement [mathématique] permet, à partir de données, ou prémisses, d'arriver logiquement à une conclusion. » Certains y verront également une entorse à la logique, mais celle-ci semble déjà une entorse à la langue quand ce n'est pas au bon sens, alors. Malheureusement, Omnis se consacre à l'exposé du raisonnement par récurrence et le raisonnement par l'absurde.
Le profane retiendra surtout de cette démonstration l'emploi de termes comme « une propriété qui dépend de n » (...) « quand on la suppose vraie pour n ». La section sur le raisonnement par l'absurde nous assure que c'est un raisonnement quotidien [si ¬Q ⇒ ¬P alors P]. Non, je ne chercherai pas à aligner l'inférence sémantique sur le raisonnement par l'absurde. La provision conjecturale me suffit.
Le prochain texte détaillera la machine infernale, et surtout reviendra sur la contrainte nominaliste dans l'attribution du sens.
13. De l'inférence à la règle
Dans le Thésaurus-Index d'Universalis (1990) [TI-EU], l'inférence est traitée comme le faisait Cuvillier au début du siècle (XXe), c'est-à-dire comme elle l'était au XIXe siècle, et chez les scolastiques (fin du Moyen-Âge). Autrement dit, comme je l'ai indiqué dans le dernier texte, comme conversion [ou transformation] (T) entre les quatre modèles de propositions du carré logique, soit encore : l'inférence n'avait pas droit au titre de raisonnement. Disons, qu'à lire ce bref article, on ne retiendrait concernant l'inférence envisagée ici, que le fait qu'on admet qu'elle puisse être médiate, à l'image du vénérable raisonnement (qui se confond historiquement avec le syllogisme aujourd'hui défunt). Encore une fois ce qu'on trouve chez Cuvillier.
Il distingue encore l'inférence démonstrative, comportant l'idée de nécessité (déduction), et l'inférence non démonstrative (induction). On notera que cette distinction entre en contradiction avec la conversion à laquelle on l'astreignait auparavant. On ne suivra pas l'auteur de cet article, qui ne jure que par la vérité. Dans le dernier volume du TI-EU, le rédacteur de ‘valeur’ en linguistique ne se rend pas compte qu'en discutant l'exemple ‘mutton/sheep’, il ruine la notion même, puisqu'en français cette opposition est de nature polysémique (notion bréalienne, que Saussure n'aurait pas touchée). Passons, ou plutôt, revenons à nos moutons.
L'article ‘validité’ en logique, toujours dans le TI-EU (dernier volume), est moins chatouilleux quant à l'emploi du terme ‘inférence’, même s'il porte sur les conditions de validité, c'est-à-dire la vérité des prémisses qui « passe » dans la conclusion. L'auteur présente son explication comme la nécessité d'être intuitif et fidèle à l'étymologie comme s'il s'agissait d'un dogme ou d'une vérité révélée. Mais je ne critiquerai pas celui qui verra(it) quelque chose de suspect dans le fait que « si les prémisses sont vraies, alors la conclusion l'est ».
On retrouvera l'apodicité causale chez certains grammairiens modernes comme Ferdinand Brunot et les Le Bidois, dans les derniers textes, page 29 et page 30 de cette aventure cavalière.
Si l'on se porte à l'article ‘implication’, on constate que la définition (dite philosophique, selon l'auteur) passe de x ⊂ y (est compris dans) [au sens usuel] à y ⊃ x (x résulte nécessairement de y). Soyons précis : « Il y a implication, au sens usuel, lorsqu'une chose en contient une autre ». [En philosophie] « une idée en implique une autre, si elle ne peut être pensée sans l'autre. » L'implication stricte de Lewis permet de formaliser le syllogisme sans intermédiaire (la majeure est escamotée) : « si deux propositions contiennent des variables qui leur sont communes, leur implication est vérifiée pour n'importe quelle valeur de ces variables (exemple : X est homme implique X est mortel, quel que soit X) ». La majuscule est dans l'original. Pour des détails sur ce questions, voir AZ sur le site ou syllogisme.
Serrons de plus près notre sujet : Si au début, avec la règle adaptée de la phonologie, la règle s'inspirait (avant que je connaisse Prolog) de la conditionnelle informatique IF-THEN (en Basic, je crois), elle n'a jamais été considérée comme une implication pour la bonne raison qu'un mot (même sous le déguisement d'un signe) ne contient pas un sens [au sens où le décalitre contient dix litres, c'est-à-dire comprendre dans son étendue, sa capacité ou au sens de {renfermer}, comme ce livre conitient de grandes vérités]. C'est le « mot saussurien » qui implique sa valeur ou son concept (on n'est pas sûr de ce qu'il advient du signifié avec la valeur ni de la valeur avec le signifié ni d'ailleurs lequel ou laquelle est concptuel). Dans la règle opératoire, le sens ou ce qui en tient lieu (la valeur sémantique) est attribué en fonction des conditions dont le nombre correspond à la détermination d'une valeur plausible.
La forme de la règle comporte deux repères principaux ‘∁’ qui inaugure la liste des conditions et ‘⊢’ qui la clôt pour introduire la ou les valeurs sémantiques résultant de l'inférence qui a pour pour de départ la « forme à sémantiser », telle qu'elle est perçue (dans ce texte, dans sa transcription graphique).
⊲Dans la théorie des opérations sémantiques, le mot ‘valeur’ (le plus souvent suivi de ‘sémantique’) ou dans un contexte anamphibologique est pris au sens de détermination d'une variable : on ne peut pas aller plus loin, car le sens n'est pas quantitatif. On donnera comme exemple (négatif) le paramètre φ vallée de larmes où ‘vallée’ ne reçoit pas la valeur {bassin [d'un cours d'eau]}. On ne confondra pas la valeur qui est une caractéristique du sens avec les propriétés valorisantes de la signification (vplb ⇩).⊳
Il y a donc, dans la règle, trois parties principales 1) une condition de départ, obligatoire, la forme, 2) une série de conditions dont la pertinence est fonction de l'énoncé et des circonstances et 3) la « valeur sémantique » dans une forme succincte, afin de permettre la vérification par substitution. Cette contrainte de substituabilité n'est pas importée de la phonologie, mais découle de l'existence observée de synonymes (ou de mots à valeur sémantique équivalente). Ainsi, le syntagme paramétré ‘vallée de larmes’ a comme valeur une expression qui lui est substituable : {ce bas monde} ⇨ ℘ ce bas monde au sens de {séjour de l'homme}, selon le Petit Larousse 1918.
Dans un article paru il y a très longtemps, j'avais cherché à établir une série de « règles » de synonymie, dont il reste qu'il faut comprendre que comme tout phénomène sémantique (ou linguistique), elle obéit à des contraintes précises. Je ne citerai comme erreur d'observation que le grand cas que l'on fait du caractère affectif du sens (repris dans Dubois et al.), à telle enseigne qu'il y aurait UN sens cognitif et UN sens affectif.
Une contrainte de substitution basée sur le caractère affectif d'un discours ou d'un énoncé ne contraint rien et ne produit rien. Et surtout ne décrit pas le sens. ‘pantoufle’ était un mot qui amusait ma regrettée compagne, mais cela ne l'empêchait pas de ranger l'objet dans les choses qu'on porte aux pieds. Dans la théorie des opérations sémantiques, ces considérations forment la signification (distincte du sens), dont les trois aspects axiologique, doxologique et idéologique répondent aux nécessités valorisantes du « je », du « on » et du « nous ». Il n'y a pas de synonymie axiologique, pas plus qu'idéologique ni que doxologique : il n'y a même pas de constance ou de stabilité dans le « sens » d'un même mot lorsqu'il s'agit de signification. Il suffit d'examiner les emplois de mots comme ‘peuple’, ‘sondage’ ou ‘insécurité’.
La signification est aussi en quelque sorte le moteur ludique du sens. Mes collègues anglo-saxons ont presque marché lorsque je leur ai expliqué la véritable étymologie de ‘buffalo’, compte tenu de la topographie et de l'hydrographie de la Saskatchewan (province canadienne entre le Manitoba et l'Alberta), et du rôle du français chez les Métis du XIXe siècle : « bœuf à l'eau ». Et je suis sûr que quand je leur ai dit comment j'interprétais « bark up the wrong tree » (faire un procès d'intention, accuser qqn à tort, se tromper), ils m'ont cru, étant donné le peu d'estime dont je jouissais : « enlever l'écorce d'un arbre par erreur ».
La signification comme telle fait l'objet dans le modèle théorique d'une règle analogue à celle du sens, mais l'objet sur lequel elle porte n'est pas « descriptible » avec les moyens actuels. En effet, pour bien faire, elle s'applique non pas sur la forme (phonique ou graphique), mais sur le produit mixte de la règle sémantique et de la règle référentielle (ou dénotative, s'il s'agit d'un objet matériel), qui reçoit le nom de référentiel, c'est-à-dire qu'il est le système de coordonnées correspondant à un segment discursif. Le produit même de la règle de référence n'est pas gérable avec les stricts moyens linguistiques de description dont nous disposons. Intervient également la question de savoir ce qu'est réellement le référent, dans l'application dénotative de la règle ou dans la phase référentielle postérieure à la sémantisation.
[Ici se trouvait un renvoi au texte 60 du blogue défunt et disparu ; on peut en lieu et place jeter un coup d'œil sur Sens et dénotation.] On y constate comment en m'attaquant au sens de la phrase, j'ai bousculé sans le vouloir le bel ordre auquel obéissait le modèle depuis sa première formulation, lors de ma recherche sur le processus de lecture : l'ordre était et reste logique si l'on ne tient compte que du processus de lecture. Si vous introduisez la situation « quotidienne », comme dans les manuels d'apprentissage de langue (j'ai les vieux manuels de l'Alliance française [Mauger]) : au téléphone, au restaurant, chez l'épicier, à table, à la gare, dans le train, sur la plage), vous vous trouvez alors dans une conversation, où l'ordre des règles varie avec la nature des énoncés. [Hélène fait des pâtés] « J'en fais encore dix. [dit-elle] Quand j'aurai fini, j'irai me baigner. »
Dans des circonstances concrètes, les énoncés tendent à l'être également, c'est-à-dire à porter sur des objets visibles (perceptibles) dans un cadre plus ou moins délimité, et c'est alors la règle dénotative qui s'applique. Le changement est machinal et n'a d'incidence que sur la nature du référent. En lisant la phrase où figure Hélène (la fille des Vincent), mon lecteur n'a pas le même référent des pâtés que celui de l'interlocuteur supposé de la demoiselle. Pour un nominaliste accompli, il se pourrait même que le pâté reste un mot.
Les règles n'ont donc pas le même ordre selon le type de discours et non selon les formes. Toutefois le contexte linguistique n'est pas indifférent, en général : ‘main’ n'est pas dénotatif dans ‘forcer la main’, mais dans ‘battre des mains’ il y a un résidu, même si le sens n'a rien de dénotatif, bien qu'il corresponde à une action : ⊲applaudir⊳, tandis que ‘tendre la main’, qui change de sens et de signification avec les circonstances, reste très dénotatif.
Revenons à la mécanique de la règle d'inférence sémantique. Si l'on prend comme exemple l'adverbe dans la phrase suivante : les théoriciens de la musique ne sont pas forcément de grands compositeurs, on aura quelque chose comme : b. où l'on note la relative monosémie, couplée à une série synonymique assez grande, même sans inclure le familier ‘automatiquement’ du PRE. L'interprétation morphologique ‘μ’ est possible : forcément ∁ V ⊥ ⋀ μ[force] ⊢ {par {force}}.
b. forcément ∁ ne sont pas ⊥ ⋀ [x[être]y] ⊢ {obligatoirement}
b. suppose en fait l'application de la règle à a. et à c. ; la chaîne interprétée dépend largement de l'empan visuel du lecteur : dans une conversation, c'est l'empan auditif qui intervient.
a. théoriciens ∁ ⊥ de la musique ⋀ ∦[grands compositeurs] ⊢ {musicologue}
La dénotation fait son apparition avec ‘musique’ et ‘grands compositeurs’ ; on remarque qu'ils excluent la possibilité de substitution, parce que, comme l'avait observé Josette Rey-Debove, on sort du langage. Il serait possible d'intercaler une application b'. où le paramètre (locution) φ‘grand compositeur’ recevrait la paraphrase « musicien qui compose », mais on est d'emblée dans la dénotation, alors il est possible d'en faire l'économie.
a'. ℝ musique ∁ théoriciens de la ⊥ ⋀ ℕ/ℝ ⊢ ⊲art de combiner les sons⊳
c. ℝ grands compositeurs ∁ φ⊥ ⊢ ⊲Beethoven ⋀ Mozart⊳
Comme on le constate, les inférences ne sont pas sensibles à leurs objets. On peut procéder à une inférence à partir d'une forme lexicale et aboutir à une conclusion notionnelle (dénotation) ou sémantique (sens). Je ne sais pas quelle représentation mes schnauzers se font du mot ‘récompense’, mais je sais qu'elle doit être multiforme, puisque le mot constitue un paradigme de friandises, distinct de celui de ‘biscuit’. Avec l'ordre ‘la patte’, monosémique, l'action consiste à dégager la patte de la laisse. Ne vous avisez pas de leur demander de présenter la patte, ils ne comprendront pas.
Mes sources pour les applications ont été le PL 1918, le PL 2002 ⋀ (et) le PRE. La suite : Examen des exemples de l'Essai de sémantique.



14. La règle d'inférence
La chose a pour moi une telle évidence que j'oublie souvent que sans une transcription, elle reste difficile à déchiffrer, bien que les applications du dernier billet soient assez simples. Notons en passant que les symboles n'ont de rôle que d'assurer un minimum de rigueur dans un domaine réputé imprécis, sinon franchement flou ou fantasque. Quoique je ne voudrais pas qu'on voie (vît) dans la règle en question une implication (qui, elle, est nécessaire, apodictique), on peut lire le symbole de complémentarité ∁ comme un si, puisqu'il s'agit de l'énumération de conditions, et ⊢ alors, puisque des conditions on déduit quelque chose.
b. se lirait donc « si forcément se trouve dans le contexte verbal ‘x [˥[est]] y’, alors il a le sens {obligatoirement} ».
La négation ‘˥’ est un oubli que j'ai corrigé par la suite, mais elle n'a pas d'incidence sur le sens (en réalité elle appartient à la signification, comme il peut s'agir d'une opinion). La lecture technique est un peu différente et s'inspire de l'emploi du signe ⊢ en logique. Prenons le cas de a. : « (les) ‘théoriciens’ dans le contexte avant ‘de la musique’ et le contexte non contigu ‘grands compositeurs’ infère {musicologue} ». On peut aussi, pour faire moins barbare, employer « de X et Y, on infère Z ».
L'application de la règle au verbe être est implicite. Si besoin est, on peut l'intégrer au module verbal sous forme de relation prédicative. [x[∋]y]. On trouve la liste des relations sémantiques ci-dessous dans deux représentations : .
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Quand j'ai parlé dans le dernier texte de réexaminer les exemples de l'Essai de sémantique je promettais quelque chose que je ne pourrais pas entreprendre aujourd'hui. En partie à cause de ma santé et de l'ampleur de tâche, mais aussi à cause de la complexité [= difficulté] qu'il y aurait à utiliser la règle avant de l'avoir exposée. Elle apparaît une première fois au chapitre X et est exposée de nouveau au chapitre XVIII. Ce n'est qu'à partie de là qu'elle fait l'objet d'un emploi régulier. En outre, quand j'ai entamé les diverses formes de l'Essai : si ma mémoire ne me joue pas de tours, il y a au moins trois textes distincts qui composent le traité, dont deux antérieurs, l'Essai (première mouture) et le Vade-mecum, et cela donc avant le Petit Traité du sens (qui devait avoir une version anglaise) et les Opérations sur le sens, terminé contre vents et marées (en fait, thyréotoxicose, aggravant la maladie de Biermer et la mélancolie comme disaient les Anciens). Il y a des jours où je ne m'y retrouve plus. Les deux derniers ont été intégrés au Traité devenu l'Essai au cours de la refonte. La même année ou l'année qui a suivi la rédaction des fiches de l'exposé alphabétique et chronologique de la théorie, commencé en 2007.
J'étais ambitieux, sous doute par effet-leurre dû au Prozac (que je considère encore aujourd'hui comme un médicament anti-intellectuel), et malgré les mises en garde que je multipliais, j'essayais d'embrasser le plus possible. Comment en effet se situer, si l'on établit pas auparavant sur quel terrain on se place ? Le problème c'est que dans ce domaine, malgré une apparente expansion, les apports ne se complètent qu'en trompe-l'œil. Chacun reformule à sa façon ce que disait l'autre et nombreux sont ceux qui construisent des chapelles qui exigent une foi sinon une allégeance.
Comme j'ai un tempérament de schnauzer, les difficultés ne me rebutent qu'après un ou plusieurs échecs patents. Je me suis mis en devoir donc de parcourir l'Essai en quête d'exemples qui pourraient servir de contre-exemples, mais mon souvenir n'était pas si mauvais : la progression se fait sur le modèle de l'analyse sémique dans un premier temps et donc, on ne trouvera là rien que des exemples lexicaux qui sont, pour la règle, de peu d'intérêt quand il ne s'agit pas de paramètres (locutions et phraséologie). Et lorsque j'arrive à l'exposé de la règle et de ses conditions, les traitements ne demanderaient que quelques changements cosmétiques ou de détails. Il vaut mieux, donc, attendre d'arriver aux lectures concernant la grammaire (vers la fin de cette perspective) pour me livrer à des applications nouvelles. Entretemps, bien entendu, si le lieu s'y prête, je ne manquerai pas de tirer parti des matériaux qui se présentent.
Revenons à la règle et à ses diverses formes. Je disais plus haut qu'on pouvait la rapprocher de la conditionnelle, mais il ne faut surtout pas faire du sens une « conséquence » de la forme. Il faut également se garder d'y voir l'application du principe de transitivité. Ni la forme à sémantiser ni le contexte contigu (la sémiotaxie) ne font « passer » le sens à une autre entité inconnue. Si je me risque à mimer le signe saussurien par le signe d'inférence, c'est plutôt pour montrer que la forme n'est pas solidaire du sens : f ⊢ {s}.
L'opérateur sémiotique le plus courant, ‘au sens de’, est un exemple de la liberté disproportionnelle du sens par rapport à la forme et inversement. Il permet notamment de donner une indication sur le sens sans le faire figurer dans le discours, il peut même se contenter dans les cas de dénotation de signaler le genre (superordonné) comme indication du sens. ‘Poire’ au sens de {fruit}. Mais cet opérateur discursif (qui fait partie intégrante de mon métalangage) est soumis à la même contrainte que la règle d'interprétation : la contrainte de non tautologie de la règle de sémantisation interdit l'attribution d'une valeur formellement (morphologiquement) identique à la forme de départ (fas = forme à sémantiser). On ne peut donc pas trouver d'applicaion de la règle de ce modèle [les symboles ⊲_⊳ encadre un « dénoté »] :
▴ poivrière ∁ x ⊢ {poivrière} ⋁ ⊲poivrière⊳
Ma mémoire, pour une fois, ne me leurrait pas. Le premier exemple de la règle de conversion est une dénotation. Mais comme je l'ai indiqué dans le texte précédent le changement est formellement cosmétique. La poivrière dont il est question ici est une construction en surplomb à l'angle d'un bastion. Mais je risque de courir deux lièvres à la fois. Avant de revenir brièvement à la dénotation (et apporter une rectification correspondante dans l'Essai), je me dois de m'expliquer sur ce qu'est la règle de conversion ou de métaconversion. On peut aussi se reporter à la Présentation alphabétique, c'est-à-dire aux fiches d'Az. Index d'Az.
Elle a connu diverses formes et fortunes, mais pour que le point de vue nominaliste soit maintenu (fiction ou non, peu importe), il faut un dispositif quelconque pour faire du mot ‘citadelle’ (pourquoi pas la dénotation) le dénoté ⊲citadelle⊳. Comme dans les règles de synonymie, le rapport est ternaire. La valeur ⊲citadelle⊳ est inférée à partir de la forme ‘citadelle’ dans la nécessité où l'on est d'attribuer une valeur (ici dénotative) à ‘acropole’.
‘citadelle’ ⋈ ⊲citadelle⊳ ∁ acropole ⊢ ⊲⊤⊳
Le symbole utilisé, ⋈, est celui de l'interdéfinition qui succède chronologiquement à celui de l'assertion, ⊣, et à celui de l'analogie, ⊨. La différence dans une application non dénotative (c'est-à-dire sémantique), consiste à utiliser les accolades.
‘discuter’ ⋈ {discuter} ∁ agiter [une question] ⊢ {⊤}
15. La règle d'inférence (2)
Comme je partage avec mes compagnons à quatre pattes un certain acharnement, même si je me suis raisonné à propos de refaire les exemples de l'Essai, cela ne m'a pas empêché de m'y empêtrer. La règle de conversion y est particulièrement choyée, sans doute parce qu'elle me semblait, dès le début, une trahison de ma part dans le mythe de la langue descriptive du sens qui voudrait que le sème (ou son successeur le noème ou pis, le prototype) existe parce qu'on en emploie le mot et qu'on s'en sert comme de blocs de construction. Mais la sémantique n'est pas un jeu d'enfant. Il ne suffit pas d'entasser (ou, poliment, de combiner) des sèmes pour obtenir un sémème. Ce n'est pas non plus en encadrant un mot d'une convention graphique qu'on en fait un métamot (pardon, une unité métalinguistique). Si les philosophes se tirent d'affaire à peu de frais en parlant d'herméneutique, tant mieux, mais la sémantique est trop exposée pour se payer ce luxe.
« Dans la perspective opératoire, ai-je écrit dans l'Essai, le terme d'élément de sens est souvent remplacé par celui de valeur (sémantique), mais certaines précautions s'imposent. On n'assimilera pas « valeur » et « concept ». Le plan métalinguistique construit par une théorie sémantique en rapport avec le plan de la langue objet n'est pas nécessairement un « plan conceptuel » comme l'était celui du « signifié » chez Saussure. Le sens d'une unité lexicale, même dans une phrase, ne se situe pas à l'extérieur de la langue, et ne privilégie pas automatiquement le concept comme représentation, qui appartient à la panoplie d'une autre discipline qui l'a construit. Le « sème » ou élément de sens, de ce point de vue, ne diffère pas de la relation sémantique qui n'a pas de permanence autre que celle d'obéir à certaines conditions. »
La règle de conversion ne se conçoit pas sans celle qui la motive, mais leur apparition est simultanée. À l'époque où le symbole de l'inférence était rendu par la convention ‘:=’ (une des premières), le « transcodage » (terme hérité de mes années Greimas) exploitait ‘=:’, mais très vite avec l'analyse de la redondance (devenue intersection sémantique, symbole ∩), la notion d'interdéfinition (empruntée aux logiciens qui en font un très mauvais usage) s'imposait et se confondait avec le « changement de plan » observé dans l'étude du pléonasme et des définitions qui ne sont pas toujours circulaires.
En bref, il s'agit d'expliquer que si le locuteur ordinaire commente le fait qu'une ‘nouvelle renversante’ ne fait pas que le renverser, il faut au sémanticien un moyen de rendre compte de l'emploi d'‘étonner’ comme terme d'élucidation. Le rapport avec ‘merlon’ et ‘créneau’ est plus dénotatif et plus métonymique, mais la fonction est la même.
étonnant =: {étonnant} ∁ renversant := {⊤}
Version actuelle :
étonnant ⋈ {étonnant} ∁ renversant ⊢ {⊤}
J'avais tenté une expérience avec un nouveau symbole étant donné que la police de caractère du blog ne parvient à reproduire correctement le signe d'inférence, mais comme ce blogue a disparu dans l'éther, on revient au signe qui se lit « infère ».
changer ⋈ {changer} ∁ faire peau neuve ⊢ {changer}
On peut également accommoder l'adverbe :
complètement ⋈ {complètement} ∁ [changer ⋈ {changer} ∁ faire peau neuve ⊢ {changer}] ⊢ {changer {complètement}}
Techniquement, le schéma de métaconversion interdéfinitionnel peut être ramené à ceci :
x ⋈ {⊥} ∁ y ⊢ {x}
Dans le cas de termes et d'éléments dénotatifs, seules les accolades vont changer :
marteau ⋈ ⊲⊥⊳ ∁ maillet ⊢ ⊲⊤⊳
Je crois qu'il est inutile d'insister sur la conversion de mots de la langue en terme descriptifs de la langue. Tout le monde a recours soit aux équivalents (approximatifs ou non), soit aux génériques (même les tenants du prototype). Si on n'a pas à l'esprit que le maillet est un marteau de bois à deux têtes, on dira c'est une espèce de marteau. Ou, à défaut, « un truc qui sert à... »
Passons ou plutôt revenons à la règle proprement dite. La validité de l'application d'une règle d'interprétation sémantique se vérifie par ses conditions. C'est donc les conditions que je vais aborder. Dans le recensement de l'Essai de sémantique, on en compte 21 sans intégrer les relations comme conditions conjecturales et en ajoutant le paradigme comme condition hors série.
Ce dernier est superflu, comme il est intégré à l'idée même de parcours pour chacun des postes de conditions et valeurs dans la règle. Le parcours implique comparaison et sélection du candidat ; c'est aussi la fonction du paradigme qui n'est autre qu'une classe syntagmatique. Avec le temps, il pourrait s'être produit un certain tassement dans le nombre de conditions, mais ce n'est pas le cas.
Toutefois, comme certaines conditions ont plusieurs manifestations et que celles-ci sont rarement concurrentes, on peut ramener le nombre aux conditions principales, qui sont alors 12, si l'on tient compte de l'énoncé connecteur, forme discursive de l'interdéfinition (cf. « ce dont on se sert pour arriver à un résultat »).
1) La condition sémiotaxique (ancienne condition positionnelle) a trois formes ; 2) la condition contextuelle non contiguë a deux formes ; 3) la condition paramétrique (syntagmes figés, locutions, synapsies) n'a qu'une réalisation ; 4) la modulaire a deux formes verbales, mais elle prend en charge toutes les manifestations grammaticales à l'exception des déictiques et de l'anaphore. L'anaphore était une condition, mais elle peut très bien fonctionner comme règle. 5) La condition référentielle a deux formes possibles, mais dans une règle sémantique, seule sa forme négaréférentielle (indirection) est pertinente désormais (compte tenu de la dénotation). L'interdéfinition est repoussée dans les relations et n'intervient alors que comme condition conjecturale. Celle-ci accueille toutes les relations, mais une à la fois, normalement. 6) La situation et 7) le domaine forment deux conditions distinctes et 8) la signification compte trois formes qui, elles, pourraient être concurrentes. 9) L'étymologique et 10) la morphologique n'ont qu'une forme, même si la seconde peut distinguer le préfixe du suffixe. 11) La condition conjecturale ouvre tout le paradigme des relations.

Ce qui précède ne revient pas à dire que le sémiolexique et l'encyclopédie à laquelle il est intégré sont tirés au cordeau ou organisés comme des filets aux mailles carrées, malgré la fréquence d'emploi chez moi du terme de paradigme, rien ne permet de penser qu'il est préexistant comme forme d'organisation, pas plus que la métaphore de l'échiquier ne nous autorise à croire que les mots sont des pièces aux mouvements préétablis.
Le facteur d'organisation est la synèse, particulièrement apte à rendre compte des modules verbaux (type SVO) ou des module de coordination et de subordination. La longueur des unités qui forment les pôles d'une synèse dépend des capacités mnésiques d'un individu et ces mêmes unités, si elles sont décomposables, peuvent appartenir à des synèses apparentées. L'énoncé connecteur figurant plus haut peut former un pôle ou une synèse qui se rattacherait à une autre regroupant moyen-marchepied-tremplin. Les rapports de dépendance des deux règles et des synèses peut être représenté comme une synèse.

Dans le texte suivant, on examine de plus près certaines conditions.
16. La règle d'inférence : ses conditions
Dans la figure de la « règle décomposée », j'ai omis de signaler que l'analogie (⊨) est un exemple et ne constitue pas une partie intégrante de la règle. Je vais d'ailleurs remplacer ce symbole par celui de la conjecture, à la première occasion, et placer l'exemple en second car une des conditions les plus fréquentes est celle que j'appelle modulaire, qui me vient du module verbal, notion empruntée à Bernard Pottier. J'ai étendu le module à toute forme grammaticale : la grammaire intériorisée est maintenue active par des schémas et non des règles mémorisées.
⊲Ou si vous préférez : la mémorisation des règles se fait sous formes de schémas reconnaissables et réapplicables. Cela ne préjuge pas qu'un locuteur puisse tenter de raisonner sa grammaire, mais une « réaction » récente sur un site d'organe de presse montre bien que le locuteur moyen ne distingue pas une coquille d'une faute d'orthographe.⊳
La première condition, autre que la forme à sémantiser, naturellement, est distributionnelle, même si à l'origine c'est plutôt le figement syntaxique qui m'intéressait (on est en 1980), comme premier signe de la locution (expression figurée). Le second est l'absence de référence directe (condition n° 5 dans la liste du texte précédent).
Sans doute sous l'influence de l'anglais, la première condition a été baptisée « positionnelle », bien qu'à cette époque je connaissais déjà la notion de sémiotaxie, qu'on trouve en français dans les travaux de Guiraud et, en anglais, dans ceux de Nida (semotaxis). La présentation de la première forme de la règle s'est faite en anglais, devant les linguistes de l'association régionale de linguistique des provinces canadiennes de l'Atlantique. C'est encore en anglais que sa forme idiomatique a été présentée à New York devant la LSA.
La condition sémiotaxique comporte trois applications possibles, conformément aux positions que peut avoir une occurrence par rapport à une ou deux autres. Avant, entre, après. Dans les constructions de type x de y, on ne tient généralement pas compte de la préposition, même si, advenant le cas, elle peut être modulaire [⊥[de]⊥]. Il arrive qu'une condition puisse suffire à une interprétation (ici idiomatique) :
lièvre ∁ mémoire de ⊥ ⊢ {peu {fidèle}}
La condition n° 2 dans la liste plus haut, est également contextuelle, mais non syntagmatique, dans la mesure où elle se manifeste dans un syntagme distinct de celui de la fas (forme à sémantiser). Ses deux formes peuvent, sans être ramenées à une seule, dans la mesure où l'on considère que le « sème » n'a pas d'existence propre et surtout qu'il n'a pas d'existence indépendante. Dans la théorie des opérations sémantiques, son existence suppose a) une forme à sémantiser et b) la règle de conversion (ou d'interdéfinition). L'existence d'une condition contextuelle sémantique non contiguë (sous le nom de « condition flottante ») remonte aux travaux d'origine, c'est-à-dire à Set Meaning, donc à l'époque où je n'étais pas en mesure de révoquer en doute l'analyse sémique ou componentielle, même si le transfert de sèmes m'indisposait déjà.
La condition contextuelle non contiguë lexicale ne fait appel qu'à la reconnaissance d'une forme du lexique, sans impliquer l'immédiateté d'une interdéfinition ou d'une inférence, même si Binet favorisait une perception très active. L'exemple que j'ai trouvé (par hasard, dans mon PL 1918, qui sera ma source ici pour l'instant) n'exige pas d'effort particulier au niveau de la perception, puisque la condition est antérieure à l'application où elle est invoquée. Elle sert à interpréter ‘mensonge’ et non l'inverse. Soit dans « La poésie vit de mensonges », ‘mensonges’ ne reçoit pas la valeur {contraire à la vérité}.
mensonge ∁ ∦[poésie] ⊢ {fiction}
La condition paramétrique, n° 3 dans la liste, tient son nom d'une observation de l'écrivain Jean Paulhan à propos de obligés du discours. Je vais donner un exemple a contrario comme ma source ne donne que le sens vieilli (ou littéraire), vérification faite dans le TLF qui par sa distinction suggère qu'il y a eu assimilation, et confirme le sens du PL 18 par une citation de l'Académie. [TLF = Trésor de la langue française, en ligne sur CNRTL.fr]
L'esprit non prévenu pourrait ne voir dans les deux segments qu'une accumulation, mais le premier fonctionne en fait comme interprète du second (phénomène proche de l'autodéfinition et signalé par Nida) la citation (plus) complète est dans l'article du TLF, plus une citation (de Gide) analogue pour l'autre forme non paramétrique (en italiques, plus bas) :
A [« Tu m'as trompé pourtant,] B [c'est-à-dire tu m'en as imposé] par orgueil et par fausse gloire » (Sainte-Beuve).
En réalité ce n'est pas B qui explicite A, comme on pourrait le croire, mais l'inverse, le paramètre ‘en imposer’ voulant dire originalement {tromper ⋁ faire accroire}.
La condition paramétrique est donc insuffisante pour imposer sans hésitation le sens réel à un lecteur moderne qui connaît mieux le paramètre avec le sens de {inspirer respect ⋁ crainte}, dont j'emprunte l'exemple renforcé au TLF encore une fois :
« Ce peuple expansif et aimable s'en laisse imposer par la morgue pédante » (Pailleron).
imposer ∁ φ[s'en laisser ⊥] ⊢ {être impressionné}
La valeur est adaptée du PRE. On comparera l'extrait de Gide (TLF id.) :
Ne t'en laisse pas accroire. Ne te laisse pas imposer.
Voici tout de même un exemple sans ambiguïté :
au fur et à mesure ∁ φ⊥ ⊢ {successivement et à proportion}
On notera qu'il est possible de traiter ‘mémoire de lièvre’ comme une synapsie et d'appliquer la condition paramétrique. La condition modulaire, n° 4 dans la liste plus haut, dans sa version verbale s'illustre naturellement par un verbe, mais peut aussi intervenir comme condition adjuvante ou dans le cas d'un déverbal. Soit dans « les hommes qui ont marqué depuis vingt ans » :
marqué ∁ [hommes[marque]∅] ⊢ {se distinguer}
Le TLF indique pour sa part : ≝ laisser un souvenir durable et comme exemple : de celles [œuvres] qui marquent dans une littérature ? (Daudet).
La condition référentielle ou plus exactement non-référentielle ou négaréférentielle, n° 5 dans la liste du texte précédent, peut aussi être caractérisée par le fait qu'elle indique une indirection dans la dénotation et donne ainsi lieu à un sens. L'exemple est un effet du hasard encore une fois et est emprunté au TLF, mais son sens est issu du PL 1918. Il exige en outre une condition relationnelle, mais non nécessairement conjecturale : « ...dire son fait à ce marsouin-là, un sauvage qui a, dit-on, trois millions, et qui ne vous donne pas de dot » (Balzac).
marsouin ∁ son fait à ⊥ ⋀ ℟[⊥] ⋀ ℛ[↘] ⊢ {homme laid, malpropre ⋁ sans éducation}
La relation est celle de l'association péjorative qui si elle semble imméritée correspond toutefois à l'autre nom donné au marsouin : ‘cochon de mer’.
Exemples avec le symbole d'inférence normalement employé :

Comparez aux exemples suivants (applications 6 à 12).

17. La règle d'inférence : ses conditions (2)
J'avais indiqué un peu rapidement, dans l'énumération des conditions, plus haut, que l'on pouvait ranger l'interdéfinition (comme relation) parmi les autres relations et la subordonner ainsi à la condition conjecturale au même titre que les autres relations, mais l'exemple de la condition 5, avec son association péjorative montre qu'une condition relationnelle indépendante de la conjecture a droit de cité. C'est là selon moi, que réside le gros du travail d'un sémanticien lorsque les grandes lignes (ou les bases, selon le point de vue) d'une théorie sont tracées ou posées. Les principes sont là, mais leur application spécifique dépend de l'objet à décrire. Il faut cependant ne pas se leurrer : « l'objet à décrire » n'est ni la langue ni l'ensemble des énoncés produits ou « productibles » : dans le cadre de la théorie tout énoncé est répétable sans entraîner ni le même type interprétaion ni la même valeur sémantique, ni la même représentation référentielle, et encore moins les mêmes valorisations axio-idéologiques. Les objets décrits ne sont que des pistes. On peut soupçonner qu'il n'y avait pas que la conviction qui faisait des écrivains des « locuteurs modèles » qui a longtemps assuré leur pérennité chez les grammairiens et les philologues. Toutefois à notre époque, c'est moins un préjugé de classe qu'une conception de l'intérêt scientifique qui guide l'élection et l'examen de l'objet.
On peut, sans difficulté, ranger l'interdéfinition dans les relations, indépendamment de la règle de conversion qui est sollicitée à chaque attribution de valeur, mais on doit, semble-t-il, permettre un double accès aux relations a) en application stricte, en connaissance de cause et b) à titre conjectural avec ou sans forme d'appui (par exemple ℛ[≢vrai]). La description du sens est en évolution constante, non pas parce que la langue est vivante, mais parce qu'elle n'est ni bornée ni fixe. C'est l'illusion dénotative qui entretient des idées comme l'absence de synonymie et la monosémie. Saussure lui-même, malgré son blocage autour de l'échiquier, n'admettait pas qu'elle fût une nomenclature (il réduisait donc son image à néant).
Pour revenir à nos conditions, il faut donc prévoir dans la liste une douzième, qui serait simplement relationnelle, sans l'entremise de la conjecture. Dans le texte précédent, nous étions arrivés à la condition situationnelle (qu'il importe de ne pas confondre avec le contexte qui reste verbal, a ∁_b) : la situation est extrasémiotique (␏[_]). Si elle a des liens avec le domaine(⌂), elle n'a pas son caractère abstrait ni le même aspect organisé.
La situation, n° 6, dans la liste plus haut, peut se trouver intégrée au discours, au moins partiellement, dans la dénotation et contribuer directement à l'interprétation, comme le montre l'exemple du Petit Robert (PRE) :
« Ce mardi 4, il lui donne rendez-vous pour jeudi en huit »
en huit ∁ pour jeudi ⊥ ⋀ ␏[ce mardi 4] ⊢ ⊲jeudi 13⊳
Mais plus généralement, elle n'intervient que comme stricte condition et régit alors le sens. Cette participation peut être analytique, c'est-à-dire suivre les circonstances relevées par le sagittal phrastique (dans sa version conservatrice, ci-dessous).

sort ∁ ⊥ du monde réel ⋀ [x[⊥]lieu] ⋀ ␏[psychose] ⊢ {quitter}
La condition de domaine est différente comme elle peut cohabiter avec la situation, ainsi l'exemple ci-dessus pourrait faire état d'aliénation (de qqch [TLF]) au sens de la psychiatrie (domaine). Plus nettement, on a :
la mer Caspienne est une méditerranée
méditerranée ∁ [Caspienne[ℛ[∋]⊥] ⋀ ⌂[Géogr.] ⊢ ⊲située au milieu des terres⊳
L'attribution d'une dénotation anticipe sur l'éventuelle phase de référence, mais la condition n'est pas elle-même indissolublement liée à la référence.
Dans la liste, plus haut, la huitième condition est la signification, que je rends symboliquement par ∞ s'il s'agit de la condition et par Σ s'il s'agit du dispositif cognitif (le jugement)
nous voici ressaisis dans un engrenage capable, ce semble, d'émietter l'individualité naissante... (M. Blondel) Cf. TLF.
émietter ∁ ⊥ l'individualité ⋀ ∞[ℛ[engrenage↘]] ⊢ {broyer}
Dans l'exemple de Victor Hugo (TLF, toujours), on peut faire intervenir l'axiologie. « des groupes sont dispersés et s'émiettent » (Hugo).
s'émiettent ∁ des groupes ⊥ ⋀ ∞[α[familles]] ⊢ {s'éparpille(nt)}
Les conditions 9 et 10 ont partie liée, comme il s'agit de l'étymologie et de la morphologie.
L'exemple de la Caspienne pourrait se prêter à la première comme à la seconde.
L'interprétation étymologique peut se faire à l'envers, c'est-à-dire aller du mot dérivé au mot d'origine, ce pourrait être le cas pour rodomontade ≍ {fanfaronnade} pour interpréter ‘un rodomont’.
rodomont ∁ [x[est]⊥] ⋀ ␃[⊨[rodomontade]] ⊢ {fanfaron}
La condition étymologique n'est pas très sûre et pourrait être rangée sous le chef de conjecture. On ne se « rapproche pas du sens » avec ␃[aberratio] :
aberration ∁ un moment ⊥ ⋀ ␃[aberratio] ⊢ ∄{éloignement}
Mais la question reste en suspens, comme l'égarement (pour le PRE), consiste à {s'écarter {des voies}}. Le TLF pblige à un choix difficile.
La morphologie présente parfois des risques analogues. ‘acéphale’ et ‘anencéphale’ sont distincts. ‘anathématiser’ se rapporte à ‘anathème’, et pas à ‘thématique’ (d'ailleurs ‘thématiser’ ne semble pas être recensé). Toutefois, il y a des cas où il ne peut y avoir d'erreur, comme les formes comportant -putr-, ou plus simplement :
« J'ai aussi dans mes papelards une carte de la région » (Barbusse).
papelards ∁ dans mes ⊥ ⋀ μ[pap- + -lard] ⋀ ∦[carte] ⊢ {papier(s)}
La condition conjecturale (11e) n'est pas nécessairement relationnelle, mais elle est une solution qui consiste à colmater les blancs sémantiques dans une lecture ou une audition (plus rarement, où il est souvent possible d'interroger le locuteur). Elle peut s'accorder avec la condition étymologique. En admettant une phrase comme « un bureaucrate qui paperassait à cœur de jour » (non recensé dans le PR, mais dans présent à son ordre, dans le PL 18), la conjecture étymologique est fondée :
paperassait ∁ bureaucrate qui ⊥ ⋀ ≟[paperasse] ⊢ {produire de la paperasse}
Avec la signification, la condition conjecturale peut présumer une cohésion discursive qui n'existe pas, leurrée par l'ordre des mots, avec un exemple comme celui-ci : « Brillat-Savarin a laissé un poème sur la gastronomie » et faire du personnage un poète.
∄R Brillat-Savarin ∁ ∞[⊥[a laissé]un poème] ⊢ ⊲poète⊳
Et désormais, on a au moins une douzième condition en l'espèce de la relationnelle singulière ou couplée à une autre. Cependant, le même principe s'applique que pour toute autre condition : elle doit avoir un rôle déterminant dans l'attribution de la valeur sémantique ou dénotative. Ainsi, pour éviter que dans « révolutions du globe » ‘révolution’ se voie attribuer {période} ⊲qu'il faut pour parcourir son orbite⊳, la relation d'équivalence peut intervenir, renforçant la condition morphosyntaxique « pluriel » :
révolutions ∁ μ[[⊥]s] ⋀ ℛ[≡[modification]] ⊢ {changements}
Si j'ai souvent fait allusion, dans cette partie, aux difficultés et aux accidents d'interprétation, je n'ai pas encore signalé l'absence d'intercompréhension entre diverses sources (que j'assimile, on le sait, à des locuteurs et sujets interprètes). J'en donnerai un exemple. Cherchant un exemple pour ‘tressauter’, je suis allé interroger sur le site Lexilogos le Larousse. Le voici : « Ses coups sur la table faisaient tressauter les verres. » Eh bien, le PR n'est pas en mesure de lui donner une valeur.
La seule acception qui pourrait s'étendre aux choses échoue :
‽ tressauter ∁ ⊥ les verres ⋀ [faire[⊥]qqch] ⊢ {subir les inégalités}
Tandis que le sens {tressaillir} convient aux deux phrases suivantes : Cette remarque le fit sursauter. (Lar.). Ce cri l'a fait tressauter. (PR).
sursauter ∁ [faire[⊥]qqn] ⋀ ℛ[≡[tressauter]] ⊢ {tressaillir}

18. Du schème à la synèse
J'ai déjà introduit ce mot vieilli (je parle de la synèse), avec sa définition d'origine, « assemblage régulier de mots », auparavant, mais c'est surtout dans De l'inférence sémantique qu'il en a été question, car c'est là qu'elle est apparue pour la première fois. Ma source est le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) : il aurait été Littér. et le mot grec d'origine signifie {jonction}. Le TLF signale qu'il en est fait mention dans le dictionnaire de l'Académie (complément 1842). On ne confondra pas avec synthèse, dont il est aussi question dans mon dernier grand texte, notamment comme procès cognitif, synthèse mentale, avec Ribot et Duprat, mais aussi avec Frédéric Paulhan, son principal partisan.
Les schèmes de Revault d'Allonnes sont introduits à la même page web, avec une brève discussion du problème de définition que présente la notion. À ce sujet, la mention que fait le TLF de Renan m'avait échappé : « description, représentation mentale réduite aux traits essentiels d'un objet ou d'un processus » (Renan, Avenir sc., p. 179). Il n'y a cependant dans ce dictionnaire de plus de 100 000 mots pas mention de Revault d'Allonnes, qui s'inspire pourtant de Kant. Ricœur est cité à propos du langage, comme s'il était linguiste. On se demande d'ailleurs à quoi correspond la citation de Malraux dans la même section, un autre linguiste. La linguistique était à la mode dans les années soixante-dix, mais Malraux est alors nettement un devancier. [J'ironise, bien entendu. Même si le langage n'est pas chasse gardée, on peut déplorer le choix des contextes.]
Si à quelque moment, on peut avoir des doutes sur la différence réelle entre la synèse et le module verbal, on n'y verra pas de ma part une mise en abyme de la confusion qui règne à propos de schème au sens de pattern ou de structure de phrase (le TLF cite Dubois et al. « schème de phrase : Type de phrase défini par les règles de combinaisons de ses constituants ».
La confusion est signée Ricœur : « Le langage, avec ses schèmes verbaux, grammaticaux, syntaxiques, institue une continuité et une symbolisation mutuelle entre le sens de ma pensée, le sens de ma parole, le sens de mon action. » Il lui donne le nom de similitude. Quand j'étais enfant, on disait « kif-kif bourricot », cas type de la symbolisation mutuelle. Trois sens qui nous sont interdits.
Le Larousse sur Lexilogos donne trois sens, le dernier artistique, le second, piagetien, a quelque chose du schème de Revault d'Allonnes, mais donne en premier : « Ensemble de concepts permettant de se faire une image de la réalité en résumant les éléments disparates de cette réalité à l'aide d'instruments fournis par la raison », ce qui ressemble à ce que je considère comme le référentiel, mais avec un parfum kantien. Je veux bien croire à la diversité de la réalité, mais que les éléments en soient « disparates » ? Les termes marqués sont repris dans la synèse que j'ajoute ci-dessous.
C'est la discussion des connexions sémantiques (à partir de la synthèse paulhanienne) qui inaugure l'emploi de synèse. Dans « De l'inférence sémantique », je note : G.-L. Duprat (1913) fait de la synthèse l'équivalent d'une série de représentations : « séries d'évocation ou synthèses représentatives » dont il donne comme exemple [troupeau, berger, paysage, montagne, maison, arbres] à partir du « terme inducteur (chèvre) ». Et la synèse est née (enfin, sa première représentation).
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⊲ La synèse (fruste) reprend la définition du Larousse en ligne, donnée plus haut où sont implicites les instruments du fantôme conceptuel [la raison] hérité d'un état des connaissances autrement révolu : l'analyse et la synthèse.⊳
Je ne reprends pas ici toute la discussion des mérites du schème contre la synthèse ; disons que comme les schèmes de Revault d'Allonnes ou la synthèse de Duprat, la synèse est un élément d'organisation de la cognition linguistique, et, a priori n'est pas spécifiquement grammatical (il est alors plutôt un module, à cases [paradigmes] vides), ni limité aux connexions représentatives du sens (il y a des synèses référentielles et, on le suppose, de l'ordre de la signification, organisées autour du « je », du « on » et du « nous » [ou comme ci-dessus, autour de vestiges philosophiques qui garantissent une incohérence justement sémantique]). La synèse vient boucler la boucle, comme elle finit par relier aussi bien les éléments de sens, de référence que de signification.
remarque sur le sens laroussien On note d'emblée le tour de passe-passe : le sens est la référence. il « raisonne » (lorsqu'il n'arraisonne pas) les éléments dits disparates, ce qui les désignent comme proies de la raison pour en faire une image ; en outre, le sens est visuel. Locke, Condillac et Hume n'auraient pas mieux trouvé.
Ici je me contenterai pour l'instant des synèses sémantiques, mais on retiendra que l'autonomie de la synèse est relative, qu'elles sont superposables en un ou plusieurs points (leurs « pôles »), qu'elles peuvent se complexifier, mais subsistent rarement comme grands ensembles structurés. L'exemple inspiré de Duprat ci-dessus est déjà ambitieux, bien qu'on puisse songer y ajouter un absent : ‘vallée’. Y a-t-il un chien dans un troupeau de chèvres ? Quoi qu'il en soit la synèse est décomposable et recomposable. ‘montagne-paysage-arbre’ peuvent se détacher avec ou sans ‘maison’. Il n'y a pas pour moi de mot inducteur, comme il ne s'agit pas de psychologie. L'emphase peut passer d'un terme à l'autre dans un état cognitif.
On insistera moins sur les « instruments fournis par la raison » que signale Larousse que sur les intérêts du moment et la fréquence d'utilisation (comme de tout fait de conscience mnésique). Comme le schème de Revault d'Allonnes, la synèse est assez ambitieuse, mais je ne prétendrai pas rendre compte de toutes les opérations de pensée, comme il le fait.
Les synèses qu'on trouve dans l'encyclopédie [du sujet = « ses connaissances du monde »] sont des assemblages analogues aux sémiotaxies et, comme je l'ai déjà signalé, aux modules. Les premiers exemples de Revault d'Allonnes sont également de cet acabit.
(1) (brebis-allaitant-agneau.)
(2) (agneau-tétant-brebis.)
Ici même je reprendrai à la discussion définitoire qui préface l'hypothèse Gamma Γ non les substantifs, mais les verbes comme exemples : connaître-croire-comprendre.
Mais n'allons pas trop vite en besogne. Comme le mot ‘connexion’ était « déjà chargé d'acceptions diverses sinon contradictoires », il m'a donc semblé utile de me tourner vers un vocable disparu de nos discours, mais qui rendait bien la notion qu'on cherche à isoler avec l'idée d'une connexion lexicale ou sémantique. On peut imaginer la forme discursive d'une synèse dans les termes qu'André Lalande (1914) donnait à une connexion : « Tout individu qui est homme est aussi mortel ». La synèse pourrait aussi compter Socrate parmi ses nœuds (ou « pôles »). La particularité de la synèse, que ne semble pas posséder le schème de Revault d'Allonnes, c'est la possibilité de marquer le rapport entre deux points autrement que par un trait continu ou un pointillé, comme il s'agit de micro-sémiogrammes. On ne pose pas la synèse en rivale du schème kantien même si la philosophie faisaient de la ressemblance et de la contrariété une relation entre choses.
La synèse ne remplace pas non plus le sémiogramme (devenu sagittal relationnel, dans sa version fléchée), qui reste un outil de la théorie, comme le modèle (ou matrice) métalinguistique d'analyse, résidu de mon étude de la redondance. La synèse est cognitive. L'état de conscience qui prend le nom d'idée, de notion ou de concept appartient d'emblée à différentes synèses où il est en rapport avec ses éléments de définiton les plus pertinents, ses éléments de sens, ses modules et ses relations privilégiées, susceptibles, dans une analyse susceptible d'être coordonnée en sémiogrames.
Lorsque j'ai évoqué l'utilisation de la synèse pour la première fois, je l'ai d'emblée considérée comme un micro-sémiogramme. Autrement dit, une synèse assemblant trois notions ou trois termes, selon le point de vue, comporte au minimum déjà deux relations sinon trois, dans le cas où la synèse formerait un triangle. Il n'y a là rien de métaphysique. Une synèse peut se former sans que la ou les relations ne soient identifiées par le sujet. Cela correspond à la relation indifférenciée, ℛ, mais d'un point de vue sémantique, si en outre la synèse assemble des termes pouvant entrer en cooccurrence, cette relation indifférenciée peut être marquée par l'intersection, comme la non-intersection marque une rupture dans une suite sémantique.
j'aurais pu opter pour le terme plus courant de « corrélation », pour rappeler les recherches de Silvio Ceccato (Scuola operativa italiana), mais d'une part, les statistiques ont déteint sur son sens en le chargeant d'une « signification » (au sens de la théorie) et de l'autre, le rapport n'est pas nécessairement réciproque comme dans le cas des corrélatifs.
En outre, les connexions devenues synèses, sans être ni synthèse ni association ni fusion, permettent de rendre compte des rapports qui se forment au cours d'une opération cognitive : l'interaction qu'observait Vendryès était la forme d'organisation sollicitée par la compréhension, c'est-à-dire des interdéfinitions relativement limitées, dont la synèse peut très bien rendre compte. Avec les synèses, il ne s'agit pas ici de classement en fonction de ressemblance ou de contiguïté — la contiguïté sémantique exclut en particulier la succession (sauf dans le sens des termes qui en rendent compte, comme avant, pendant, après), et l'analogie se vérifie normalement par l'emploi de l'opérateur « comme ». Les synèses ne sont donc pas des synthèses sous quelque forme que prennent celles-ci et ne sont pas « fixes » ni non plus le résultat de « fusion ».
La synèse part du principe qu'aucun mot n'est « connu isolément ». Mais ce mot peut être connu dans un environnement différent de celui où il apparaît. On se gardera donc de supposer que la compréhension d'une phrase n'est que la reconnaissance d'une série de synèses. On se souviendra que l'interprétation d'un énoncé ne se réduit pas à la mise en œuvre d'une synèse, quelque banale que soit la chaîne linguistique à interpréter. Si la banalité a un rapport quelconque avec la fréquence, on ne peut pas réellement en déduire qu'elle a un sens plus précis ou mieux connu.
L'exemple que je me proposais d'examiner part de la phrase de Victor Brochard : « La croyance est autre chose que la connaissance, affirme-t-il, s'il est nécessaire de comprendre pour croire, il ne suffit pas de comprendre pour croire. »

On note d'emblée le hiatus entre comprendre et connaissance, qui ne justifie même pas un pointillé ; toutefois la synèse n'est pas nécessairement un instrument d'analyse. ≠ (différence), ⇒ (implication), ˥= est un signe ad hoc qu'on lira « non égal ». On pourrait aussi en faire une relation de différence, comme celle qui lie croyance et connaissance, en se basant sur la subordination grammaticale : je crois connaître, je comprends que tu croies, je crois que tu comprends, etc. Mais la représentation est ici celle d'une phrase donnée et non une analyse objective. On peut d'ailleurs ne pas être d'accord avec l'auteur (c'est-à-dire Brochard), et c'est mon cas, dans la synèse que je proposerais, la compréhension serait plus près de la connaissance que de la croyance : en réalité, croire c'est beaucoup plus l'équivalent de ne pas comprendre. La croyance est une sorte de compréhension par défaut (en l'absence d'une véritable compréhension) : une canne par rapport à la connaissance et béquille vis-à-vis de la compréhension. La discussion de la synèse issue de la phrase de Brochard est reprise plus bas.
19. Synèses
Il faut, pour comprendre la difficulté, se reporter à la phrase de Brochard, déjà citée : « La croyance est autre chose que la connaissance ; s'il est nécessaire de comprendre pour croire, il ne suffit pas de comprendre pour croire. » Une deuxième figure permet de réorganiser les notions. On trouvera toute la discussion dans l'introduction à l'hypothèse gamma Γ.

Ce n'est pas à cela qu'aboutit la discussion de l'hypothèse, qui rejette la préséance de la connaissance dans la croyance, en tout cas dans un premier temps, qui serait l'égal d'un savoir. Comme la forme ‘connaître que’ a quelque chose de louche, j'adopte pour Γ l'expression « avoir connaissance que ». Équivalent de « avoir un état de conscience », cette forme tiède sinon pâle permet la bifurcation du schéma ci-dessus (qui n'est pas une synèse ; voir l'illustration plus bas) et permet à ceux qui tiennent quelque chose pour vrai (c'est la formule consacrée dans les dictionnaires) de croire c'est une forme de connaissance.
Illustration : comme le sommeil me fuyait, j'ai passé un bon moment hier soir à essayer de me remémorer l'ordre exact des syllabes dans le mot anglais ‘serendipity’, exercice anagrammatique suivi de cauchemars et d'un trop bref repos. Néanmoins quand j'ai retrouvé mes lunettes à l'aube, j'ai constaté que ce qui m'échappait hier soir m'est venu spontanément ce matin. Le rapport. La différence entre connaître et savoir (sans entrer dans la discussion de l'hypothèse Γ). Mais la discussion porte ici en réalité sur les rapports que ne voyait pas Victor Brochard (1884).
Il s'imagine à tort que la compréhension est un préalable à la croyance, mais qu'elle n'est pas une condition suffisante, alors que la croyance n'a besoin (en dehors du sujet) que d'un objet et d'une conviction (adhésion). Tous les dictionnaires s'accordent à définir ‘croire’ par ≝ tenir pour vrai. Or tenir ne s'analyse pas en termes de compréhension, mais uniquement par « considérer, regarder comme ».
Il aurait pu tout aussi bien écrire que la connaissance est autre chose que la croyance. S'il est nécessaire de croire pour connaître, la croyance ne suffit pas à la connaissance. On remarque (sans désir de polémique) qu'il saute allégrement de la connaissance à la compréhension alors que ce sont elles qui sont conditions l'une de l'autre.
Évidemment, cette zone du lexique est trouble, car celui qui dit « je pense que c'est vrai » sait-il qu'il ne pense pas ? et qu'il ne fait que donner une opinion ? Surtout : pense-t-il qu'il sait ? La figure la plus neutre comme synèse de départ est un triangle, où les termes sont à peu près à égalité.

L'examen de ‘connaître’ (je parle uniquement de sa définition et non de sa distribution) indique que le fait de connaître {avoir dans l'esprit} résulte d'un acte antérieur d'acquisition, d'une part et de l'autre, qu'il existe un degré de connaissance. L'examen de ‘comprendre’ confirme à son tour la nécessité d'une connaissance pour qu'ait lieu une compréhension (pour laquelle je me suis permis de retenir deux acceptions, le fait d'appréhender (saisir par l'esprit), et de percevoir le sens de qqch (le TLF est très détaillé II A 1).
En plus du TLF, j'ai consulté le dictionnaire de l'Académie, Le Larousse en ligne, SensAgent et le PR. Contrairement à ce que suppose Brochard, ‘croire’ n'appartient pas à l'intersection des deux autres. Seul le thésaurus analogique de SensAgent fait un rapprochement, qui ne me convainc pas.
Dans la synèse d'ensemble, ci-dessous, le sujet est implicite (du fait de la présence d'esprit), et le seul lien de ‘croire’ avec ‘comprendre’ et ‘connaître’ est l'objet qu'il peuvent avoir en commun. L'autre point commun, ‘esprit’, permet de construire une synèse distincte, plus bas.

J'ai maintenu les relations au minimum par souci de clarté (deux relations ou plus peuvent cohabiter entre deux points et peuvent varier d'un point à l'autre du trait qui les lie) : L'intersection rattache ‘idée-esprit-sens’, et la lecture peut se faire dans les deux sens, mais avec l'implication, c'est plus délicat : connaître ⇒ idée et esprit ; ‘comprendre’ implique ‘connaître’ et ‘esprit’ et ‘sens’. Enfin, ‘connaître’ et ‘comprendre’ impliquent ‘objet’.
L'intersection ‘idée-esprit’ peut être orientée et se lire comme appartenance idée ∈ esprit. Pour mieux situer le schéma d'abord proposé pour la phrase de Brochard, on le comparera à celui qui précède ⇧.

Imaginons un lecteur en désaccord avec l'énoncé (ce qui n'est pas difficile pour moi) : la synèse qui se forme chez lui n'est pas la réplique de celle que sous-tend la phrase.

La différence est maintenue, mais le rapport entre ‘croire’ et ‘comprendre’ disparaît et ‘croire’ n'implique plus la ‘connaissance’.

Sans affirmer que les synonymes se présentent par trois, la synèse se prête certainement à leur représentation, en particulier si l'un des nœuds est la condition de l'équivalence des deux autres, abstraction faite du critère absurde de primauté de la syntaxe de Bertaud du Chazaud : illicosur-le-champimmédiatement ; faire la roue-se pavaner-se rengorger. C'est d'ailleurs la question que j'aborderai prochainement, avec la série rendue célèbre par Saussure : craindre-redouter-avoir peur.

| connaître | comprendre | croire | |
| TLF | Avoir présente à l'esprit l'idée plus ou moins précise ou complète d'un objet abstrait ou concret, existant ou non. | [Par réflexe acquis, par actualisation d'une connaissance mémorisée antérieurement] Saisir intellectuellement le rapport de signification qui existe entre tel signe et la chose signifiée, notamment au niveau du discours. | Tenir pour véritable |
| ACAD. | Avoir l'idée, la notion d'une personne ou d'une chose (...) Des choses qu'on a étudiées | Il se dit, dans un sens particulier, de l'Intelligence des langues, des mots, etc. | id. tenir ≝ considérer, regarder comme |
| SAG. | avoir dans l'esprit un objet, une notion d'une manière analytique | pouvoir appréhender par la connaissance, pour donner un sens à qqch. | tenir qqch pour vrai. |
| LAR. | Avoir une idée plus ou moins juste, savoir de façon plus ou moins précise (savoir) Avoir appris quelque chose, et pouvoir le dire, le connaître, le répéter | Saisir par l'esprit, l'intelligence ou le raisonnement quelque chose, le sens des paroles | Tenir quelque chose pour vrai, l'admettre comme une certitude, en être persuadé, convaincu |
| PR | Avoir dans l'esprit en tant qu'objet de pensée analysé | Appréhender par la connaissance; être capable de faire correspondre à (qqch.) une idée claire. Percevoir le sens de | Tenir pour vrai ou véritable |
20. De la synèse au synonyme
D'un point de vue pratique, cette excursion dans la sémantique telle que je la conçois me donne l'occasion de soigner mes plates-bandes, c'est-à-dire d'apporter quelques améliorations aux textes du site. C'était le cas pour l'Essai, ç'a été le cas pour « De l'inférence sémantique » et maintenant pour le supplément sur la synonymie. À l'époque où la première version avait été amorcée dans Sémantique restreinte, le PRE (sur cédérom) avait une composante incompatible avec mon pare-feu ou mon antivirus et avait donc été omis des tableaux. Néanmoins, quand j'ai procédé aux études de contextes (qui font malheureusement appel à mon idiolecte), j'ai pu intégrer ses exemples.
À relire les articles pertinents (les six retenus + un, frémir, par curiosité), j'ai trouvé confirmation de ce qui me trottait dans la tête pendant l'orage (extrêmement violent) d'hier soir c'est un peu comme si je vivais en forêt avant que le médicament que l'on m'avait recommandé contre les symptômes d'allergie ait exactement le comportement contraire. Je suppose qu'on n'a pas droit à un remboursement si le produit n'est pas satisfaisant. Méfiez-vous de la Loratadine. J'ai tous les symptômes et un ruBe de cerBeau en Blus. Et l'effet est de 24 heures. Encore douze à tirer.
Après avoir relu la première des pages consacrées à la synonymie et m'être risqué à faire deux figures, l'une à partir du mma (j'explique ensuite), et l'autres à partir des seuls renvois synonymiques du Larousse en ligne (sur Lexilogos), je me suis dit que l'un des problèmes de l'étude de la synonymie tient au fait qu'on veut l'expliquer par une structure hiérarchique du lexique. Je veux dire par là qu'on applique aux verbes ce qui est le propre des nom (communs), mais surtout des noms de choses (dénotation + désignation).
Le mma ou la mama, comme je l'ai aussi baptisé, est le principal outil analytique de la théorie des opérations sémantiques (c'est aussi le plus simple). Ce modèle ou cette matrice est un simple tableau dont les colonnes sont divisées en autant de cases que le nécessite la recherche (la définition ou la paraphrase du terme marqué dans la case supérieure). J'en donne un exemple abrégé ci-dessous :

J'y ai favorisé les équivalents plutôt que les superordonnés, contrairement à ce que font les dictionnaires, sauf dans la dernière colonne pour bien marquer la différence (le Bordas fait largement exception, mais c'est un dictionnaire pédagogique [et très innovateur, à l'époque]). Les tableaux consacrés à la série dans le Bordas ne sont pas des modèles métalinguistiques d'analyse typique, comme le dictionnaire en question à une structure inverse de celle de l'article standard en lexicographie, oì l'exemple, s'il y a lieu, suit l'acception.
D'un point de vue classificatoire, tous les termes de la série ont, dans ce sens, pour superordonné (genre), ‘s'inquiéter’ et grosso modo les états qu'ils décrivent sont des émotions. Mais si vous optez pour cette conception, vous perdez la spécificité relative de la série. La colère est aussi une émotion et l'angoisse est une forme extrême de l'inquiétude (-panique/terreur).
Normalement, dans un mma, je fais figurer la définition ou la paraphrase, ainsi dans le tableau consacré à la série dans Littré, la case sous ‘craindre’ explique « éprouver le sentiment qui fait reculer, hésiter devant quelque chose qui menace », qu'on peut comparer à la case plus bas de la colonne voisine qui explique peur (il n'y a pas de définition pour avoir peur) : « passion pénible qu'excite en nous ce qui paraît dangereux, menaçant, surnaturel ». C'est là la fonction essentielle du MMA, donner l'occasion de relever les intersections, d'une définition à l'autre dans une série de termes apparentés (non nécessairement synonymes, comme à l'origine [1980] il s'agissait de l'analyse de la redondance, cf. dune de sable et revolver à barillet).
⊲Une précision s'impose : « d'analyse » ne veut pas dire que le tableau présente une analyse. Il permet d'organiser les matériaux en vue d'un examen portant sur le sens et donc permet ou facilite une analyse, mais elle est à faire, dans la mesure où je me contente de trier les matériaux les plus pertinents.⊳
Autre exemple, le cas de ‘s'effrayer’ et ‘trembler’ pour le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) : je ne reproduis que les deux colonnes concernant ces mots. L'utilité de ce type de tableau réside dans le fait qu'on met en évidence, comme ici « crainte » et « craindre ». Ce qui permet de constater une intersection décalée. C'est la nature de ces intersections qui fonde l'équivalence et non comme le croit Bertaud du Chazaud la syntaxe, car dans le schéma SVO, tous les S se valent et qui plus est certains S peuvent également être des O. L'équivalence syntaxique n'est certes pas un critère d'équivalence sémantique : « L'inconnu m'attire → l'inconnu m'effraie » ne fait pas d'effrayer et d'attirer des synonymes. En outre, on pourra sémantiquement envisager « la frayeur m'est inconnue ».

⊲Pour être profitable, le mma ci-dessus devrait se doubler au minimum d'une colonne ‘appréhender’, d'une autre ‘crainte’, et dans un souci d'exhaustivité, faire figurer ‘effrayé’ et ‘frayeur’. Le risque c'est naturellement l'exponentionalité ou l'exponentiation.⊳
Une première synèse peut être construite à partir des équivalents du Bordas :

Selon les sujets parlants ou leur idiolecte, ‘trembler’ pourrait se voir substituer ‘s'effrayer’ ou ‘appréhender’ ‘s'alarmer’. Le Bordas considère que ‘s'alarmer’ et ‘s'effrayer’ comportent une idée d'excès dans la crainte (l'inquiétude est excessive et injustifiée).
Ces éléments devraient normalement être sinon écartés, au moins mis en suspens lorsqu'il est question d'équivalence. Car les rédacteurs du Bordas se sont-ils consultés ? Cette précaution n'est pas reprise dans le Robert dont l'exemple n'est pas nécessairement une fausse peur, bien qu'il s'agisse d'une comparaison dont il manque un morceau : « la bourgeoisie possédante s'effraie plus de l'armement général du peuple » (Jaurès). C'est le sens moderne de ‘effrayer’ qui se rapproche plus de la simple inquiétude. Mais il est aussi possible que leur corpus ait contenu une importante proportion de « il ne faut pas s'effrayer de ».
Cela n'affecte pas les synèses que se constitue le sujet, puisqu'en réalité la conformation en change au gré des discours et des situations. C'est un des problèmes des citations littéraires ou politiques dans un dictionnaire : qui peut se targuer de comprendre ou d'employer un mot comme le faisait La Fontaine ? Chaque lecteur du Robert va interpréter à sa façon la citation en fonction de ses connaissances, mais surtout de son inclination.
La synèse suggérée pour le mma rudimentaire est schématique (cela va de soi) et incomplète. Pas tant en ce qu'il y mauque tel ou tel équivalent, mais parce que quatre nœuds sont rapportés à un nœud central, sans lien entre eux. Or si on suit à la lettre l'exemple, ‘trembler’ doit être rattaché à ‘redouter’, comme ‘craindre’, et ‘redouter’ à ‘appréhender’ qui lui-même sera rattaché à craindre [‘s'effrayer’, ‘s'alarmer’ et ‘s'inquiéter’ font bande à part].

Revenons à nos deux figures d'origine, faites pour ce texte : on peut comparer mon interprétation de la consultation des synonymes du Larousse en ligne à la version que je suis en mesure de donner pour les définitions du même dictionnaire dans deux éditions séparées par six ans. Il n'est pas nécessaire de marquer la nature de la relation, comme il s'agit de l'intersection, ∩ (seulement dans la deuxième figure, dont le tableau est ici) . Je songe à tenter un regroupement plus général, mais le résultat risque alors d'être plus déroutant qu'utile.


Le trait plein est un lien évident, le trait espacé un lien secondaire et le pointillé un lien moins net. Toutes les synèses plus ramassées sont possibles, en fonction du vocabulaire et des lectures du sujet. Il peut même pratiquer la circularité comme le fait le PRE avec appréhender-craindre-s'inquiéter ; on peut aussi envisager (comme le fait le PRE, dont c'est le mot-fétiche sur cette question) l'objet redouté ou craint : menace-danger-incertitude-nuisible-peur.



« On a toujours besoin d'un plus synonyme que soi. »
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