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De la sémantique, perspective cavalière

198 — 206


table d'orientation de la page 29
198.  Objet, etc.  ·  199.  Objet des verbes  ·  200.  L'objet est une action :  voix passive  ·  201.  L'objet secondaire and Co.  ·  202.  Complément des compléments  ·  203.  Pensées et croyances, etc.  ·  204.  Attributs et cie  ·  205.  Relations relatives  ·  206.  Avoir le temps



198.  Objet, etc.

« La notion d'objet. — La notion d'objet [chose] est, dans une foule de cas, extrêmement claire.  L'objet est facile à distinguer.  Soit un livre, il peut être l'objet d'une foule d'actions.  On le compose, on le publie, on le vend, on l'achète, on le broche, on le relie, on le lit, on l'étudié, on l'ouvre, on le ferme, on l'aime, on le délaisse, on le reprend, ainsi de suite. »  [Brunot, naturellement.]

« Soit un acte, par exemple celui de vendre.  Il peut s'appliquer à la multitude des objets dont on fait commerce.  On vend du charbon, de l'épicerie, des étoffes, des rubans, etc., à l'infini.  Dans les deux séries, rien n'est plus clair que le rapport qui chaque fois unit l'action à son objet. »

« Rôles de l'objet. — Essentiellement, l'objet restreint la signification générale du verbe.  Par lui, l'action se spécialise à un nombre quelconque d'êtres ou de choses, parmi la série indéfinie des êtres et des choses auxquels elle pourrait s'appliquer.  ‘Savoir’ est sans limites.  Dans π savoir la langue allemande ;  il sait tout ce qu'un homme peut savoir, l'objet limite en quelque façon ce que sait le sujet, si étendu que soit cet objet.  Comparez π pêcher et π pêcher la crevette ;  étudier et étudier les mathématiques ;  tailler et tailler des arbres. »

« C'est là, en réalité, une valeur déterminative, de sorte que si on substitue un nom au verbe, l'objet va se trouver dans le complément déterminatif de ce nom :  chasser la bécasse :  la chasse de la bécasse.  Mais si les rapports de verbe à objet sont clairs, ils sont loin d'être identiques et simples, comme l'observation précédente le ferait croire.  Écrire un livre, l'imprimer, c'est faire un travail de production dont résulte le livre même. Le lire, c'est déjà une tout autre chose, et le cataloguer, c'est {en faire mention dans un catalogue}.  Nous voilà loin du rapport de production qui, dans le premier exemple, unit le verbe et son objet.  C'est ici qu'il faut se rappeler les classifications dont nous avons donné un aperçu. »

« Il y a des verbes instrumentaux, des verbes de matière, de manière ;  des verbes locaux, des verbes temporels, etc.  Prenons l'exemple des verbes locaux comme :  traverser Paris (passer à travers la ville) ;  approcher quelqu'un (venir près de lui), longer la Seine (marcher le long de la Seine) ;  survoler une ville (voler au-dessus d'elle), entourer son père (se ranger autour de lui) ;  abaisser le pavillon (le descendre au bas du mât) ;  éloigner un importun (le renvoyer loin de soi) ;  suivre ses chefs (aller derrière eux) ;  dépasser un groupe (passer en avant de ce groupe) ;  affronter un danger (tourner la face vers lui), etc.  L'objet est ici la personne ou la chose par rapport à laquelle on exprime une situation ou un mouvement. »

(...)  Si j'ai cité si généreusement Brunot, c'est qu'il fait très bien le point de la question.  Il représente peut-être ce qu'il est convenu d'appeler le mentalisme en grammaire, mais il le fait avec brio et sans s'abuser.  On le voit avec ces derniers extraits concernant la frontière parfois difficile à tracer.

« Limites de la notion d'objet.— Où s'arrête dans ces conditions la notion d'objet ?  où cesse-t-on d'être en présence d'un objet ?  C'est là chose fort difficile à marquer.  D'abord, de même qu'on entend le mot « action » au sens large, il faut entendre aussi au sens large le mot « objet » .  Il faut donc considérer qu'on se trouve en présence d'un objet dans une phrase telle que :  l'enfant a cinq ans ;  il ressemble à son frère aîné.  Mais en outre, quelle, que soit la catégorie des compléments que l'on considère, compléments de cause, de but, de propos, etc., on ne tarde pas à rencontrer des exemples où il serait impossible d'affirmer qu'on ne se trouve pas en présence de véritables compléments d'objet. »

« Prenons ‘le but’ pour exemple.  Avec π partir pour Paris point de difficulté, ‘pour Paris’ est un complément de but ;  mais si je dis : viser Paris, il est incontestable que Paris reste le but, et cependant on est bien en présence d'un complément d'objet.  Voici une phrase d'un autre ordre :  π le Ministre est très inquiet au sujet de la situation financière, je change l'expression :  le ministre s'inquiète, se préoccupe vivement de la situation financière ;  il semble, bien que le complément marque encore nettement à propos de quoi le ministre éprouve des préoccupations.  L'interprétation serait-elle aussi sûre avec la phrase :  la Chambre s'occupe du budget ? » 

« Or des embarras analogues vont se présenter à chaque pas.  Il est bien évident que dans π je suis désolé que ta femme ne soit pas là, ‘que ta femme ne soit pas là’ est ce qui cause ma désolation.  Si je change le verbe et que je dise :  je regrette vivement qu'elle ne soit pas là, l'absence de la personne dont on parle reste la cause de mon regret, mais en même temps mon regret porte là-dessus.  Cette absence en est l'objet. »

Il semble d'avis que le classement des compléments n'est pas nécessaire du strict point de vue de la syntaxe, comme elle ne peut pas s'appuyer sur une telle répartition.  Mais il en va tout autrement si l'on envisage le sens.  « Ce qui importe pour l'étude de la langue, c'est, dans chaque cas particulier, de bien distinguer le sens.  Il n'y a pas d'étude plus difficile, mais il n'y en a pas de plus fructueuse. »

L'objet des noms. 

[Petite irruption de la réalité :  les mâchoires de l'étau qui se referment inéluctablement n'ont rien de physiologique ni de psychologique, mais tels sont leurs effets.  Ma concentration, déjà fluctuante, en souffrira.  J'en présente d'avance mes excuses à mes lecteurs.  La relecture de Pierre Benoit (oui, j'en suis là) est comme une mesure de cette fragilisation.] 

« Les noms d'action peuvent être objectifs, et par conséquent suivis d'un complément, qui exprime l'objet de l'action.  Quand on dit, par exemple :  la destruction de la cathédrale de Reims sera une honte éternelle, le complément de la cathédrale, appelé souvent « complément déterminatif » n'est pas autre chose que le complément d'objet du nom ‘destruction’.  Cf. l'examen des candidats ;  le dédain des subtilités ;  la tenue des livres ;  l'achat d'un domaine ;  la relève des unités ;  la prise de la Bastille. »

« Les noms sont construits comme les verbes ou les adjectifs correspondants :  le remède au phylloxéra (cf. ‘remédier à’) ;  la résistance à la douleur, cf. ‘résister à’) ;  l'inattention au mal, cf. attentif à, faites attention à »

« L'objet du nom est une proposition. — Le complément objectif des noms peut être une proposition, surtout quand les noms signifient :  idée, pensée, croyance, π ma conviction que les questions économiques vont bientôt l'emporter sur les questions politiques est ancienne. — π rassurés par la certitude que la dame n'était pas morte. »

L'objet des adjectifs — « L'objet est un nom. — Les adjectifs et les participes, comme les noms, peuvent avoir un complément, objectif : π soucieux de sa réputation ;  respectueux de la loi ;  conscient de sa destinée ;  désireux de bien faire . π ignorante des mauvais bruits .  En langue moderne, on rencontre des constructions semblables avec un Infinitif :  π le vertige qui la rendait si peureuse de passer la Seine ;  π j'étais depuis longtemps indécis de publier mes souvenirs.  »

« Le complément d'objet de l'adjectif est une proposition. — Avec les adjectifs ou participes qui marquent un état de la pensée, tels que :  sûr, certain, convaincu, etc., le complément d'objet peut être une proposition :  π certain que j'avais devant moi les heures sans fin ;  π c'était aussi le sentiment de M. Mauval qui se déclarait partisan qu'une certaine liberté fût laissée aux jeunes gens. »

Lorsqu'il aborde la question de « l'objet des verbes », Brunot évoque les difficultés terminologiques que soulèvent la notion ou le terme de transitif, surtout si on cherche à en faire un transitif indirect :  π je veux un jouet ;  je songe à vous.  Il favorise « objectif » et « verbes employés objectivement ».  La transitivité se vérifierait, selon lui, par la passivation, mais les objets du verbe ‘avoir’ s'y prêtent mal, comme son autre exemple :  ‘fumer la pipe’ qui représente une action globale et non analysable en V+O où O deviendrait S, c'est-à-dire « la pipe est fumée ».




199.  Objet des verbes

« Moyens d'exprimer l'action objective dans un verbe. — 1° Verbes simples. — L'action objective peut être exprimée dans un verbe simple :  écrire un article ;  faire sa déclaration ;  acheter une terre. »

« 2° Verbes pronominaux. — L'action objective peut être exprimée dans un verbe de forme pronominale :  s'apercevoir d'une erreur ;  se souvenir de cette journée ;  s'attaquer à une position imprenable ;  se reprendre à la viese douter que rien n'est changé ;  se convaincre que l'heure est venue de se mettre au travail ;  se rappeler qu'il est temps de partir. »

« 3° Locutions verbales. — L'action objective peut être dans une locution verbale :  faire peur à un enfant (cf. l'effrayer) ;  faire tort à sa réputation (cf. lui nuire) ;  porter secours à la Belgique (cf. la secourir) ;  faire droit à une réclamation (cf. l'accueillir). »

Brunot s'attarde sur la question des locutions, fréquentes avec les verbes ‘faire’, ‘avoir’, ‘prendre’, ‘porter’, ‘chercher’ et ‘rendre’ ;  π faire appel, faire envie, avoir trait, avoir droit, avoir peur, avoir besoi, prendre part, prendre soin, porter secours, porter remède, porter préjudice, porter ombrage, porter atteinte, chercher querelle, chercher noise, rendre justice, rendre service, rendre hommage.

Pour un moderne (plus moderne que Brunot) il demeure une difficulté dans le parallèle immanquable qu'il fait entre objectif et transitif, même si (ou surtout si) l'objectif serait une transformation du subjectif.  Le subjectif concernant ici le sujet de la proposition (le subjectif est alors a fortiori intransitif) :  π Ex. :  l'eau monte dans le tube, la mer monte, la voix monte.

Ici il est objectif (l'action passe de S à O) :  π monter un cheval rétif, monter un magasin, un rayon, monter une horloge, monter un moteur, monter une pièce, monter les prix.  Ce dernier serait plutôt factitif (cf. PRE :  Emploi factitif [causatif], où le sujet du verbe est la cause de l'action, sans agir lui-même).

Brunot y vient lui-même d'ailleurs :  « Le passage, d'un emploi à l'autre se fait de bien des façons.  1° Le verbe devient objectif en prenant la valeur factitive, ce qui signifie qu'au lieu d'exprimer une action qui a lieu, il signifie :  faire qu'une action ait lieu. π Je sonne une cloche signifie ℘ Je la fais sonner, je fais [en sorte] qu'elle sonne »

On peut construire un tableau à partir de ses exemples (je comble la première colonne) : 

bruobjet.png

« 2° Un certain nombre de verbes (...) prennent la valeur objective pour signifier qu'on donne à l'objet la qualité exprimée par le radical, ainsi: :  vieillir une dame, c'est ℘ lui attribuer, lui faire avoir un âge qu'elle n'a pas réellement — π Le crépuscule blêmissait son beau front (Hugo) — ce coin d'humanité souffrante dont la faim enrageait les appétits (Zola) »

« 3° On donne à un verbe un objet exprimant l'idée nominale contenue dans son radical :  π pleurer des larmes de sang. Les types de cette expression, sont :  dormir son sommeil, qui est classique, ou vivre sa vie, qui est moderne.  L'idée de l'objet est déjà incluse dans les verbes ‘dormir’ et ‘vivre’, mais de façon générale l'objet précise en restreignant :  on dort son sommeil, on vit sa vie ou une vie quelconque, qui est indiquée : π vivre une vie de galérien ;  vous avez pleuré des larmes de joie et des larmes de désespoir.

« 4° Par une extension très compréhensible du tour précédent, l'objet, au lieu d'être l'objet contenu dans le radical du verbe, est autre.  Au lieu qu'on sue de la sueur, ou suera du sang : π je suais sang et eau.  Par une nouvelle extension, on prendra un autre objet dans un autre ordre d'idées.  π Comme des condamnés suaient leurs agonies (Lamartine).  De même, au lieu de dire : pleurer des larmes, on finira par pleurer son cœur.  On commence par courir une course... un steeple, puis on en vient à π courir sa chance ;  vivre ses vers, son œuvre, des heures difficiles. » Etc.

Subjectifs irréductibles.  « Les verbes vraiment rebelles à l'objectivité [transitivité] semblent être ceux qui n'expriment pas d'action proprement dite, mais qui marquent un rapport entre un être, une chose et une qualité ;  tels sont :  demeurer, devenir, être, paraître, rester, sembler, qui sont proprement des copules. »

Brunot fait ensuite état des verbes objectifs sans complément :  π un ouvrier tourne, rabote, lime, peint, forge (sens général) ;  « L'objet reste parfaitement déterminé, mais il n'est pas exprimé, parce qu'il est suffisamment indiqué par le contexte, par les circonstances, le lieu où l'on se trouve, le personnage à qui l'on parle, de qui l'on parle. »

« Construction du nom-objet. — Objets directs et indirects.  La construction du nom-objet est tantôt directe, tantôt indirecte : éviter un danger est de construction directe :  échapper à un danger de construction indirecte.  Dans la construction indirecte, la préposition la plus usitée est la préposition ‘à’  :  π renoncer à la vie, applaudir à un succès, aider à la moisson  ;  je pense toujours au disparu ;  il s'attarde à des regrets inutiles ;  mon grand-père a survécu dix ans à sa femme. »

Le sens et la construction :  « A) Il arrive qu'on use de constructions diverses, suivant que l'objet est une chose ou une personne :  on supplée un professeur, on supplée à l'insuffisance d'une organisation ;  on croit quelqu'un ou en quelqu'un ;  on croit à une doctrine ;  on essaie un vêtement ;  on essaie d'un tailleur.  — B) ‘tenir quelqu'un’, c'est l'avoir en main ;  ‘tenir à quelqu'un’, c'est lui être attaché :  ‘tenir de quelqu'un’, c'est lui ressembler ;  ‘viser le but’ se dit au sens matériel, ‘viser au but’, au sens figuré ;  ‘user une chose’, c'est l'amener à l'état d'usure ;  ‘user d'une chose’, c'est simplement s'en servir.  — C) Enfin certains verbes changent de construction, suivant que le complément d'objet s'accompagne ou non d'un autre complément ; il a hérité d'une grosse fortune, et :  il a hérité cette maison de son père ;  ‘consentir à quelque chose’, ‘consentir une avance à quelqu'un’.  Jean le Bon avait consenti l'abandon à Edouard III de toutes les possessions des Plantagenets (Legouis). On espère en quelqu'un | on espère quelque chose de lui. »

On note l'expression « sens matériel » à propos de la nature dénotative de l'action, en B), pour π viser le but.




200.  L'objet est une action ; voix passive

« L'objet peut être l'accomplissement d'une action.  Tout naturellement l'idée de l'action peut se trouver dans les mots où elle se trouve d'habitude, c'est-à-dire dans un nom ou dans un verbe :  J'aime le patinage, j'aime patiner, j'aime qu'on s'amuse.  Le choix entre les constructions est déterminé par le sens lui-même.  Il faut en effet considérer si l'action dont il est question est prise en général, si elle est faite par un sujet, déterminé ou non.  J'aime le jeu et j'aime jouer peuvent paraître synonymes, mais j'aime déclamer et j'aime la déclamation sont fort différents. »

On ajoutera cette remarque sous forme d'exemple :  π j'aime la déclamation, mais il y a déclamer et déclamer :  Le Petit Larousse 1918 recense trois acceptions pour le verbe :  a) des vers ;  b) contre qqn ou qqch ;  c) parler avec emphase.  Il est conforme à la triple valeur qu'il donne au nom :  art, action, manière.  Note :  le φ tomber dans la déclamation est péjoratif, soit {employer des expressions pompeuses}↘.

« L'auteur de l'action-objet est le même que celui de l'action principale.  En ce cas, on peut se servir à l'objet :  A) d'un nom :  il a demandé la vie.  Le nom est général, il a une compréhension plus vaste, il en est fait une application particulière au sujet.  B) d'un infinitif sans sujet :  il demande à vivre ;  je désire le convaincre, lui rendre service. — Tous les verbes ne peuvent se faire suivre d'un infinitif ainsi lié au sujet principal.  Il faut que le verbe principal signifie ‘pouvoir’, ‘savoir’, ‘penser’, ‘vouloir’, ‘croire’, ‘dire’, ‘nier’, ‘aimer’, ‘désirer’, ‘devoir’ :  je crois être juste ;  je peux me tromper ;  je sais agir ;  je désire y assister ;  j'ai oublié de lui écrire ;  je déclare y renoncer ;  ils doivent pratiquer la pauvreté absolue. »

« D'une façon générale, il semble que la préposition ‘à’ accompagne les verbes qui expriment une tendance de l'activité, soit physique, soit mentale, vers un objet :  π consentir à parler, chercher à plaire, contribuer à vaincre. »

« Substitution à l'infinitif d'une proposition-objet. — Après certains verbes comme ‘affirmer’, ‘avouer’, ‘croire’, ‘espérer’, ‘s'imaginer’, ‘nier’, ‘penser’, prétendre, etc., on peut remplacer l'infinitif par une complétive :  j'affirmerai l'avoir vu —> j'affirmerai que je l'ai vu ;  Il pensait me rencontrer vendredi —> il pensait qu'il me rencontrerait vendredi. »

L'auteur de l'action-objet n'est pas le même que celui de l'action principale.  La proposition conjonctionnelle. — « Les constructions. — Deux cas peuvent se présenter.  A. L'auteur de l'action-objet peut n'être pas déterminé :  je vois venirB. L'auteur peut être déterminé :  je vois une voiture venir ;  je vois qu'une voiture vient. »

« La construction essentielle et fondamentale est la dernière, la construction par proposition conjonctionnelle.  Elle est une des caractéristiques des langues romanes, et particulièrement du français, par rapport au latin :  Je sais qu'il chante bien ;  je veux que vous veniez ;  j'admets qu'il se soit trompé ;  il est à regretter que votre voyage soit annoncé ;  on s'aperçoit que tu maigris.  Il est à remarquer que la proposition conjonctionnelle se rencontre aussi bien après des verbes qui construisent indirectement le complément d'objet, nom ou pronom, qu'après des verbes où la construction est directe.  On dit :  je me souviens de lui (construction indirecte) ;  on n'en dit pas moins :  je me souviens que je l'ai vu chez M. X.  Le sens du complément d'objet introduit par que dépend du verbe principal, qui peut être :  a) un verbe servant simplement à constater un fait, π Je vois qu'il vient ;  je sais que vous êtes bon.  b) un verbe de sentiment :  Je regrette que vous soyez venu par ce froid.  c) un verbe de volonté :  J'ordonne qu'il vienne, je veux que vous réfléchissiez »

On a reconnu ce que je considère comme des propositions préfixales ou des opérateurs phrastiques (ou encore, dans un délire néologique des préphrases).  Cf. π le mur est tombé —> il constate que le mur est tombé.

Si Brunot insiste ensuite sur les incises et le style indirect, ils ne présentent ni les unes ni l'autre de difficulté du point de vue de l'interprétation.  Dans la phrase infinitive, il peut y avoir ambiguïté :  π j'ai vu saigner le malade —> ℘ j'ai vu qu'il saignait le malade ⋁ ℘ j'ai vu que le malade saignait.  Cf. π J'ai vu avec étonnement votre ami donner de l'argent à ce misérable.

L'action subie ;  voix passive.  « On peut souvent exprimer l'action objective en retournant la phrase, de façon que l'objet devienne le sujet ;  l'auteur de l'action devient alors le complément d'agent.  C'est la voix passive, comme disent les grammairiens. Soit la phrase suivante, de forme active :  Suivant la Constitution, les Ministres contresignent les décrets du Président de la République ;  elle se présente au passif sous la forme :  Suivant la Constitution, les décrets du Président de la République sont contresignés par les Ministres.  Le verbe ‘contresigner’ a passé de la voix active à la voix passive. »

Brunot s'oppose pourtant à la mécanisation du système, mais surtout d'un point de vue scolaire, pour qu'on ne cherche pas immanquablement l'agent, alors qu'il peut très bien aller de soit.  Précaution importante, toutefois :  « Il s'en faut de beaucoup, pour bien des raisons, que tous les verbes susceptibles d'avoir un complément d'objet direct puissent passer au passif.  Le verbe ‘avoir’ par exemple ne le peut pas du tout ;  le verbe ‘pouvoir’ non plus.  Soit les propositions :  π il a de l'argent, π il peut tout  :  ces propositions ne peuvent être mises au passif. »

« Il faut remarquer aussi que les divers objets que nous avons successivement examinés ne se prêtent pas également à la construction passive.  A) Le complément d'objet direct est un nom ou un représentant.  C'est le cas le plus simple :  On m'a donné une mission, une mission m'a été donnée.  La phrase passe au passif.  B) Le complément d'objet direct est une action.  1° L'infinitif est sans sujet.  La phrase ne passe pas au passif :  Il désirait mourir ;  « vous tâchez de comprendre ».  2° L'infinitif objet du verbe actif a un sujet :  J'ai regardé la procession passer.  La phrase ne passe pas au passif.  3° L'objet-action est dans une phrase conjonctionnelle.  La phrase passe parfois au passif, parfois non :  tu dis que tu te maries, ne peut pas être mis au passif ;  il juge que cet appartement est trop cher, non plus.  Mais quand il y a un double objet, la phrase peut passer au passif, l'objet nom devient le sujet du passif :  mon frère m'avait informé qu'il venait —> j'avais été informé par mon frère qu'il venait. »

« 4° L'action porte sur un objet suivi d'une relative :  On l'a vu qui longeait le quai de l'Horloge. La phrase passe au passif :  Il a été vu qui longeait le quai de l'Horloge.  5° L'objet est l'attribution à un être, à une chose d'une manière d'être.  La phrase passe au passif, π La faim avait rendu ce chien méchant —> ce chien avait été rendu méchant par la faim ;  on a nommé M. X. député —> il a été nommé député.  Si la qualité n'est pas attribuée par l'effet du verbe, la phrase passe aussi au passif : Mon domestique l'a vu ivre —> il a été vu ivre par mon domestique.  6° L'objet exprime la cause, la manière dont une action a lieu,etc. :  Vous avez su pourquoi il avait échoué, il m'a raconté comment il a échoué.  La phrase ne passe pas au passif.  Si le sujet est indéterminé; alors la phrase peut passer au passif impersonnel ;  On m'a raconté pourquoi vous vouliez vous retirer de la vie politique ;  vous avez tort —> il m'a été raconté pourquoi vous vouliez vous retirer ;  vous avez tort.  C'est peu usuel.  En somme, l'être ou la chose objet exprimés dans un complément direct peuvent seuls devenir sujets du verbe passif. »

Brunot évoque la notion de passif dans les noms et les adjectifs.  Je devrais me réjouir qu'il envisage le sens, mais je ne crois pas, comme il semble le faire, qu'un sens surtout uniquement passif soit lié à un type de forme autre que le participe ou si l'on admet la forme lexicale passive, la combinaison de [[être] + [[Participe]passé]].  Il reconnaît lui-même que ‘agréable’, ‘aimable’, ‘nuisible’ ne se sont plus sentis comme tels.  Le Petit Larousse 1918 dit de ‘nuisible’ ≝ {qui nuit}.  Mais on peut objecter, comme le laisse entendre mon emploi de ‘uniquement’, que même dans les formes avec passif dans la paraphrase ou la définition, il y a une égale proportion de potentialité :  soit ‘acceptable’ (le PL18 fait également intervenir l'obligation) :  ≝ {qui peut ou doit être accepté}.  Le PRE définit le sens pertinent (l'autre a pour équivalent {bon, passable}) par le mérite, avec passif.

Brunot lui-même situe le mérite dans la paraphrase de ‘pitoyable’ dans le contexte de ‘misère’.  Toutefois le sens actif dans le contexte de {personne} a vieilli depuis (selon le PRE).  Il finit par reconnaître le rôle de la composante potentielle.  « Une maison vendable ne signifie pas ≭{qui est vendue}, mais qui peut l'être. »

L'emploi du passé, π c'était une maison vendable, implique que pour une raison quelconque (incendie, dégradations, manque d'entretien) elle n'est plus.  Ce qui permet une distinction superficielle entre le sens et la signification.

Il insiste enfin sur le fait que comme adjectif et participe passé peuvent avoir une proposition-objet comme complément, c'est aussi le cas des passifs, π il est prouvé qu'il est venu ;  il lui a été accordé qu'il pourrait la voir jeudi.

Le texte suivant traite de l'objet secondaire et de ses rapports avec les autres compléments (pp. 377 et suiv. dans le volume de Brunot).  En note, il écarte les anciens noms de « complément indirect » ou « complément d'attribution ».  L'autre forme « objet second » est citée comme également acceptable.

Son exemple de complément d'objet second(aire) :  π Il a légué ses biens à l'Université de Paris, mais il s'en est réservé l'usufruit.  Plus simple, l'un de ceux du Bescherelle 3 :  π il donnait du pain aux pigeons.  La construction (son schéma) est le même.




201.  L'objet secondaire and Co

« Objet et objet secondaire. — Il est extrêmement difficile de marquer la ligne de séparation entre objet premier et objet secondaire, quand il n'y a qu'un complément.  On considère, nous l'avons vu, comme objets premiers des compléments indirects. Ainsi dans nuire, servir, aider, contribuer, coopérer.., au succès. »  Brunot envisage ainsi les difficultés que posent les pronominaux à sens réfléchi (‘s'attendre à’), les noms, π un secours à l'enfant serait nécessaire, les adjectifs, π cette mesure nuit à nos intérêts, les locutions verbales : 

« ‘prendre part’ est une locution, donc dans :  prendre part à un banquet, les mots ‘à un banquet’ forment théoriquement un objet premier de construction indirecte.  Faut-il analyser autrement :  prendre une grande part à votre malheur, et conclure ici que ‘à votre malheur’ est devenu un objet secondaire ? »

« Éléments de langage auxquels se rattache l'objet secondaire. — Noms (l'inutilité des arts à l'état social), adjectifs (utile à l'agriculture), adverbes (si utilement pour l'Angleterre même), verbes objectifs (le libraire lui a rendu son manuscrit), locutions (rendre la vie difficile à son entourage), verbes subjectifs (tu sais la chance qui lui sourit). »

« Formes de l'objet secondaire. — L'objet secondaire peut être :  1° Un nom ou un nominal :  j'ai écrit une lettre à ma mère ;  elle doit me répondre prochainement.  2° Un représentant personnel ou conjonctif :  la lettre que je lui ai écrite ;  elle s'est fait lire cette lettre par une voisine ;  ma mère à qui j'ai écrit.  3° Un représentant démonstratif, possessif, etc. :  j'ai écrit à ma mère, mais pas à la tienne.  4° Un indéterminé :  écrire à quelqu'un ;  j'écris à qui bon me semble. »  À ce dernier, il ajoute, après des considérations de détail, l'indéterminé ‘autrui’ :  π livrer ses secrets à autrui.

Bien que cela ne soit pas absolument évident, je n'ai pas entrepris de mettre en ligne la brique de Brunot, mais certains passages plutôt que d'autres semblent pertinents et comme il y a une certaine affinité entre sa façon d'envisager les objets grammaticaux et la mienne, je m'incline nécessairement devant le maître.  On retiendra cependant que mon adhésion ne va pas jusqu'à inclure ses exemples historiques (ni d'ailleurs les remarques correspondantes), ni même tous ses exemples. 

D'ailleurs Brunot n'est pas dupe d'une grammaire construite strictement sur les formes et les constructions, comme il le montre avec ces exemples où la construction est la même :  π j'ai fait faire un vêtement à mon tailleur ≠ π j'ai fait faire un vêtement à mon fils.

Cf. π j'ai fait faire un vêtement à mon fils, le tailleur.

Malgré sa méfiance des classifications (« ne pas les clore de façon trop rigide »), il se risque à envisager certaines classes, comme celle de ‘donner’ et des verbes qu'il dit d'attribution :  ‘abandonner’, ‘attribuer’, ‘céder’, ‘procurer’, ‘remettre’, ‘livrer’, ‘assurer’, ‘affecter’, ‘distribuer’, ‘ajouter’, ‘causer’, ‘proposer’, π on ne lui prête plus rien.

Verbes contraires (aux verbes d'attribution) :  ‘retirer’, ‘soustraire’, ‘retrancher’, ‘emprunter’, ‘prendre’, ‘ôter’ :  π ils m'ont tout pris, tout emporté ;  ils lui ont enlevé le fruit de sa victoire ;  la société a emprunté de l'argent à la Banque ;  les occupants ont arraché des jeunes filles à leur famille.

Verbes qui signifient {dire}, {montrer} et leurs verbes contraires :  ‘annoncer’, ‘révéler’, ‘découvrir’, ‘signaler’, ‘indiquer’, ‘conter’, ‘raconter’, ‘exposer’, ‘démontrer’, ‘enseigner’, ‘avouer’, ‘crier’ ;  π on m'a signalé ce dangertaire, cacher, dissimuler, dérober, déguiser ;  π il voulait dérober à la vue de la mère cette scène pénible.

Verbes qui signifient {commander} et leurs « contraires » :  ‘ordonner’, ‘enjoindre’, ‘contraindre’, ‘obliger’, ‘conseiller’, ‘persuader’, ‘suggérer’, ‘recommander’, ‘souhaiter’ :  π je vous commande un mouvement et vous en faites un autre.  De même ‘permettre’, ‘passer’, ‘tolérer’, π on lui passe ses incartades — ‘défendre’, ‘interdire’  :  π les règlements leur interdisent tout espoir d'avancement.

« Objet secondaire et complément d'appartenance. — Le complément d'objet secondaire désigne souvent la personne ou la chose à laquelle on reconnaît une possession. π qu'as-tu à te gratter l'oreille et à te torturer l'esprit ? ;  il lui enleva des mains le carton ;  la jambe me fait mal ;  la main lui démange. »  Par une extension de la construction à d'autres verbes, le complément d'objet secondaire marque où, chez qui, se trouve l'objet, π je lui trouve du génie ;  on lui voit partout des traces de brûlures ;  on lui suppose de grandes relations

« Objet secondaire et complément d'intérêt. — Le complément d'intérêt exprime la personne, la chose qui recueille un avantage ou éprouve un dommage, soit physique, soit moral, de l'action :  π Maman m'a acheté une montre - leurs parents leur ont loué une villa au bord de la mer - le préfet m'a obtenu une autorisation d'importation.  Comparez :  chercher un appartement à un ami - aplanir les difficultés aux commençants. »  Le complet d'intérêt atténué est malheureusement bien nommé.

Complément de propos.  « Un des compléments les plus voisins de l'objet, c'est le complément de propos, celui qui répond à la question :  Sur quel sujet, à quel propos, sur quoi, de quoi :  π Il a fait une réclamation au sujet du colis perdu - Il a en même temps parlé de cette affaire à M. X., le chef de Service. »

« Le complément de propos est, par un autre côté, voisin du complément de cause :  elle souffrait de sa solitude signifie :  {au sujet de sa solitude}, mais aussi :  {en raison de sa solitude}.  Cf. il le loua de sa sagesse ».

Complément de programme.  Dans j'ai une lettre à terminer, on ajoute un complément qui indique une action à exécuter.  On peut exprimer de même un état à produire :  π il a une maison à vendre - il me reste quelques visites à faire - tout cela est encore à régler - le travail est à exécuter.  Du complément de programme, on peut rapprocher le complément d'occupation :  Vous êtes là à bâiller - il restait là à attendre - On s'attardait... à boire, à discuter, à fumer.

Compléments de résultat. — Ils servent à marquer le résultat d'une action :  jeter au désespoir - tomber dans la mélancolie - une entreprise qui tourne à mon avantage.




202.  Complément des compléments

Compléments d'échange. — Le complément d'échange exprime l'être, l'objet, l'idée, l'état que l'action a pour effet de substituer à un autre.  Ce complément se trouve avec des verbes tels que rendre, restituer, recevoir, donner, envoyer.  ‘Pour’ (ce que Brunot appelle les ligatures). — π Traduire mot pour mot - rendre le bien pour le mal - échanger sa vieille montre pour une neuve ;  Contre. — On use aussi de ‘contre’ :  π parier cent francs contre un sou - envoyer contre remboursement.

Compléments de relation. — Nous avons déjà vu un complément de cette sorte, c'est celui de réciprocité :  ‘s'entr'aider’. Lorsqu'il ne s'agit pas d'action mutuelle, il y a simplement relation, par exemple avec les verbes :  ‘intervenir’, ‘s'entremettre’.  Ligatures. — La ligature ordinaire est ‘entre’ :  π ce désaccord entre lui et vous - Le traité entre la France et la Turquie.  Mais on se sert aussi de ‘avec’ :  π la guerre avec l'Allemagne - le conflit avec l'Angleterre.

Compléments d'opposition. — Le complément d'opposition n'est qu'un des compléments de relation dont il vient d'être question.  Cela est si vrai que l'opposition se marque souvent simplement par ‘à’ :  π se heurter à des difficultés.  Néanmoins ‘contre’ est la préposition spéciale, π parler contre sa pensée ;  On dit aussi ‘à l'encontre’, π aller à l'encontre du but recherché.

Les prépositions et leur sens.  Brunot critique l'ancienne tripartition des sens prépositionnels :  local (sur le champ), temporel (sur le soir), abstrait (sur cette observation), mais se garde d'en proposer une autre.  Pour lui, il s'agit de caprices de la langue, où il ne distingue que a) les croisements de construction et b) les extensions analogiques du verbe au nom et inversement.

a) π On donne une punition à un enfant pour sa mauvaise conduite.  Si on emploie ‘de’, la notion est beaucoup moins nette.  π On le punit de sa paresse ;  on le récompense de son travailb) Nous avons parlé de ‘marcher à’, ‘marcher sur’, on dira par suite :  π la marche à l'étoile - l'historien en marche sur l'Académie (A. Daud.).  Nous avons parlé plus haut de ‘influer sur’, ‘agir sur’.  D'après ‘agir sur l'opinion’, on dira :  action sur l'opinion ;  d'après « exécuter une sentence sur un criminel » - exécuteur de ses sentences sur des criminels (Volt.).

Circonstances.  Positions.  La démarche de Brunot désoriente davantage dès que l'on quitte les classes comme celles ces noms, des verbes ou des propositions que forment les deux premières, comme elles induisent le complément.  Ici il part directement de « la pensée » pour aller aux moyens d'expressions et ne s'en tient pas aux catégories grammaticales qui règlent l'agencement d'une grammaire classique.

« Question concernant la position. — Pour demander à quelle place se trouve un objet, a lieu une action, etc., la langue se sert soit d'un adverbe interrogatif ;  ‘où’, soit d'un adjectif interrogatif :  ‘quel’, précédé de ‘à’ (ou parfois de ‘dans’) : à quelle place, dans quel coin se trouve la cabane ?  »  À un endroit :  les adverbes ‘ici’ et ‘là’, π nous ne sommes pas là pour enfiler des perles (≍{ici}).  Compléments :  se construisent avec ‘à’ ou ‘de’, π la vie au grand air - de l'argent placé au Crédit Lyonnais - on entendait des coups de fusil éclater de toutes parts.

Dans un lieu, adverbes :  ‘ici’, ‘là’ ;  compléments :  ‘en’, ‘dans’, « En fait, outre son rôle de préposition abstraite (agir en homme), ‘en’ est encore fort utile :  π un homme en place, en situation de faire une chose - venir en chemin de fer, aller en bateau, en voiture, en auto - avoir de l'argent en poche - être en paix, en manteau gris, en tutelle - la guerre en dentelles. (...) ‘dans’ se dit depuis le XVIIe s. des lieux réels et des lieux figurés :  π une clairière dans la forêt - un enfant perdu dans la rue. »   J'abrège.

Mouvements :  « 1° Le mouvement tend vers un point, c'est la direction, π aller vers Paris.  2° Le mouvement part d'un point, c'est le point de départ, π venir de Paris.  3° Le mouvement passe par un point, c'est le passage, π passer par Paris.  Les moyens d'expression peuvent être intrinsèques :  π traverser une ville, atteindre la Marne ou extrinsèques, on se sert alors de prépositions,π vers Paris, de Paris, etc. »  Brunot suggère que le mouvement n'est pas toujours exprimé, mais si l'on examine le syntagme, on voit qu'il reste au verbe et que la préposition n'est que le point d'arrivée ou de départ pour le sucre :  π entrez dans le salon - prenez du sucre dans le sucrier.  Il conteste même que la direction n'a pas besoin d'être marquée, mais il se méprend sur le fait qu'il s'agit du même adverbe, tant que le sens n'est pas au rendez-vous.

Pour montrer qu'il a tort, il suffit de prendre son exemple et de le retourner intégralement :  « Dans : il vient ici les jours, ici est le même adverbe que dans :  il est ici »  π A il est ici tous les jours.  A suppose le mouvement, puisqu'il en est le résultat.  Quant à savoir s'il s'agit d'une direction, il suffira de la voir en but.  On n'assimilera pas, comme il le fait, « plusieurs chemins y conduisent comme :  y existent ».  Les chemins d'un lieu n'y conduisent pas, on ne confondra pas les chemins qui mènent à Rome avec les rues de la ville éternelle, car il s'agit des routes qui y conduisent et non qui y existent pour reprend la forme de Brunot.

Sans critiquer la méthode de Brunot il est possible d'y voir quelque chose de trop ambitieux :  vouloir faire une grammaire cognitive le pousse à embrasser dans les circonstances les formes lexicales, que j'ai écartées jusqu'à présent, comme mon intérêt tient plus à la relation prépositive.  Mais quand il parle de moyens intrinsèques (ici à propos du point de départ), il y est question des préfixes :  ‘ex, es, e’ —> expatriation, extraire, effeuiller des roses.

Les prépositions qui marquent le point de départ peuvent être ‘de’, ‘a’, ‘depuis’, ‘à même’.  La représentation de ‘de’ et de son complément est assurée par ‘en’, ‘dont’, ‘d'où’.

Lieu de passage :  par, à travers, au travers de.  La direction revient, de façon indépendante, et répond aux questions :  « π Où allez-vous ? vers quel endroit ? Pour quelle direction ? Sur quoi tirez-vous ?  »

Il aborde ensuite le temps, mais on a ici plutôt affaire à la construction de la chronologie du référentiel (du point de vue de la théorie des opérations sémantiques) :  le lecteur trouvera une intéressante représentation du temps d'une situation p. 439 :  π T Pierre est arrivé avant-hier à midi, il est reparti hier à la même heure. — « Afin de faciliter l'intelligence des observations relatives au temps, on peut représenter la ligne du temps par une ligne indéfinie x y où le mouvement venant de P (passé) va vers la direction F (futur).  0 marque le moment où l'on parle, P, le passé, F, le futur. »  Le petit tableau constitue mon interprétation de son exemple T : 

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Brunot consacre ensuite quatre pages aux aspects qui sont en français, comme on le sait, marqués lexicalement :  début-fin, progression, répétition, accomplissement, durée.  Sa « ligne du temps », dont je donne une représentation schématique, est mise à profit.

Je reviens aux aspects avec la Syntaxe des Le Bidois, dans un tableau des locutions temporelles.




203.  Pensées et croyances, etc.

J'ai écarté les modalités, comme elles concernent surtout le versant production.  Je vais m'attarder plutôt sur l'opposition ‘savoir’ ⋁ ‘croire’, qu'il examine pp. 528-529. : 

« On sait. — Toute une série d'expressions traduisent l'idée de savoir :  je sais, j'ai appris, reconnu, découvert, j'ai vu, entendu, senti.  Les subordonnées qui suivent contiennent soit une certitude, soit une possibilité, une incertitude, un doute, une improbabilité :  π je sais, j'ai appris que la maladie était grave, qu'elle serait sans doute devenue mortelle - j'ai compris que j'aurais peut-être des chances de succès. » 

« Remarque. — On a tout à fait la même syntaxe si la proposition complétive, au lieu de dépendre d'un verbe, dépend d'un substantif ou d'un adjectif de même signification, assurance, avis, conviction, persuasion, preuve - instruit, persuadé, sûr :  π la preuve qu'il est complice, c'est que... »

« On ne sait pas. — Aujourd'hui (...) nous distinguons : 1° Je ne savais pas qu'il m'écoutait (il semble qu'il s'agisse là d'un fait dont on n'avait pas connaissance ;  les deux parties de la phrase gardent une certaine indépendance :  2° Je ne savais pas qu'il m'écoutât.  Après une interrogative. — Quand le verbe de la principale est interrogatif, le verbe de la dépendante peut être au subjonctif ou à l'indicatif :  Vous apercevez-vous que cela vous fait maigrir ? ou que cela vous fasse maigrir ?  Le sens ici non plus n'est pas le même :  Vous fait maigrir indique un fait réel.  On demande à la personne interrogée si elle s'aperçoit de ce fait.  Avec vous fasse maigrir, on ne se prononce point en faveur de l'existence du fait, au contraire on questionne sur la constatation qui a pu. être faite de son existence.  L'intonation diffère du reste d'une phrase à l'autre. »

« On croit. — (...) Après croire, l'indicatif est constant, même s'il s'agit d'une croyance fausse :  π je croyais que vous étiez obligé à cela par votre contrat.  — Il n'est naturellement pas question des phrases négatives ou interrogatives, π je ne croyais pas qu'il fût là - croyez-vous qu'on puisse réussir ? »

« Les dires. — Les dires de certains constituent des certitudes, d'autres ne méritent aucune créance, provenant de personnes ou 'inconsidérées ou peu sincères. Les on dit sont des rumeurs souvent sans consistance.  La syntaxe ici laisse tout à faire à l'esprit.  L'erreur ou le mensonge ne se décèlent pas par leur forme grammaticale. »  Voir l'hypothèse Gamma dans De l'inférence sémantique.

Je passe sur les sections qui suivent où la langue semble avoir considérablement évolué (pas nécessairement dans le bon sens) et le subjonctif, par exemple, correspond davantage à une survivance qu'à un moyen d'expression, comme quand Chateaubriand fait suivre inéluctablement l'hérésie de l'athéisme.  Il faut croire que je suis (sois) moins mentaliste que je l'ai cru.  En fait, l'hiatus vient de ce que l'étude de Brunot soit une analyse des faits d'expressions, tandis que de mon point de vue, toute sémantique est strictement une opération d'interprétation, quelque adroit ou habile que soit l'énonciateur (implicite :  le manipulateur).

Avec la caractérisation, Brunot est en outre tenté par la stylistique, quoiqu'il s'en défende :  « L'art de caractériser est un des éléments essentiels du style.  Quelques hommes, qui atteignent à la perfection, arrivent par l'effort ou sans peine à user des mots qui font l'effet voulu.  L'étude de ces trouvailles du talent ne nous appartient pas.  Elle fait partie de l'histoire de la littérature.  Nous n'avons, nous, qu'à recenser les moyens dont l'art tire ses effets. »

« On caractérise soit les êtres et les choses, soit les actes.  Ce sont donc les noms et les verbes qui sont le plus souvent caractérisés.  Un acte est répréhensible.  Il faut avant tout qu'il soit qualifié :  crime, délit ou simple contravention ?  Le tribunal sera choisi d'après cela :  tribunal criminel, correctionnel, ou de simple police.  Passons aux actes :  Un homme a été ruiné inopinément par un banquier malhonnête.  Il a noblement supporté son malheur.  Mais ses facultés se sont affaiblies graduellement, et aujourd'hui il est complètement réduit à une vie végétative, qui finira brusquement. — Les locutions verbales comportent, elles aussi, caractérisation, comme les verbes : Elle a pris solidement racine dans le pays — il a complètement fait abandon de ses prétentions. »

Caractéristiques. — Grammaticalement, toutes sortes d'éléments de propositions et de phrases peuvent à l'occasion servir à la caractérisation. Ainsi le complément d'objet caractérise, en certains cas ;  de même l'objet secondaire, et aussi les circonstances de lieu y de temps, et encore le but, la destination, la cause.  Les caractéristiques peuvent être :  A) des mots isolés, noms, adjectifs, participes, adverbes, π une longue attente, j'attends patiemment ;  B) des groupes de mots non rattachés au mot complété par un mot-outil, π j'attends, les bras ballants ;  C) des compléments indirects, rattachés par une préposition, π une attente sans fin - j'attends avec impatience ;  D) des propositions conjonctives, π une attente qui dure un peu trop ;  E) des participes ou des gérondifs, π j'attends en travaillant ;  F) des propositions conjonctionnelles, π j'attends sans qu'on le sache.

Le plan de l'ouvrage de Brunot est tellement particulier qu'on ne s'attend guère à trouver le traitement des adjectifs en cet endroit précis, pp. 585-595.  Mais les faits nous sont familiers, comme le sont, en gros, ceux concernant les adverbes, qui suivent.  Dans un rapprochement différenciateur entre les adjectifs et les adverbes il a un curieux exemple :  parler chrétien | parole chrétienne (p. 601). 

« La proposition attributive. — Assurément, il faut achever de détruire l'idée, si longtemps ancrée dans les esprits parles théories d'analyse logique, que tout verbe, même subjectif, doit être réduit à ‘être’ suivi d'un attribut.  Assurément le cri :  « Mon enfant vit » peut être transposé sous la forme :  Mon enfant est vivant.  Mais c'est là un cas plutôt rare.  « Mon enfant est dormant » est une invention de théoricien, sans réalité dans notre langage. »

« Ces réserves faites, ajoutons tout de suite qu'une foule d'états s'expriment à l'aide d'un terme marquant cet état, relié au sujet par la copule ‘être’. Quand le sentiment s'en mêle, le verbe ‘être’ est assez souvent omis :  Heureux les pauvres en esprit. »

« L'importance de cette construction attributive est énorme.  Dans une foule de cas, comme nous l'avons vu, c'est elle qui est en jeu, au lieu de prétendus passifs :  Cet homme est fatigué.  ‘Se trouver’ prend, dans beaucoup de cas, un sens proche de ‘être par accident’ :  Elle n'a pu continuer son voyage ;  arrivée à Nancy, elle s'est trouvée lasse, on lui a conseillé de s'arrêter. »

Verbes copules. — V+Attr — ‘devenir’, ‘se faire’, ‘demeurer’, ‘paraître’, ‘se maintenir’, ‘sembler’, ‘passer pour’, ‘rester’.

Attributs. — Adjectifs, adverbes, noms, nominaux (rien), représentants, groupes de mots faisant fonction d'adjectifs ou d'adverbes.  π je suis bien en peine - le rôti est à point - ce malade est à bout de forces - elle resta longtemps sans connaissance.

« Il n'est pas facile de distinguer attributs et compléments, chose assez inutile, du reste.  C'est au sens de l'expression qu'il s'en faut rapporter le plus souvent.  Quand il devient figuré, il y a des chances pour que le sentiment de la valeur originelle soit perdu.  Le complément s'est alors transformé en attribut :  π un colis est en souffrance - une âme est à l'épreuve - un homme est d'attaque - un lutteur passe pour être de taille à résister - l'enfant est malade, la mère est aux champs - ses projets sont à l'eau - les employés sont sur les dents. »

« Même sans cette transformation, les compléments avec en deviennent attributs sans difficulté, π ce travail est en préparation - ses habits sont en loques - le bâtiment est en construction. »




204.  Attributs et cie

« Attributs directs.  Attributs indirects. — La construction de l'attribut est tantôt directe, tantôt indirecte. Directe, π cette femme reste belle malgré son âge - il s'est trouvé malade.  Indirecte, π elle passe pour riche - il a été traité de lâche - elle m'apparaît comme noble et généreuse. »

« Place de l'attribut. — L'attribut se place derrière le verbe, π la tempête a été terrible - le temps reste douteux.  Toutefois il arrivait souvent jadis qu'il se mettait en tête de la phrase.  On la retrouve dans quelques tours :  π telle est la situation exacte - nombreux sont ceux qui n'y croient pas - grande fut ma surprise. »

À la liste du texte précédent, Brunot ajoute les verbes copules suivants :  [‘faire’, ‘rendre’], ‘créer’, ‘nommer’, ‘élire’, ‘choisir’, ‘couronner’ [attribut de résultat], ‘juger’, ‘dire’, ‘proclamer’, ‘peindre’, ‘nommer’, ‘baptiser’, ‘appeler’, etc.  π Ils trouvaient tout simple que leur maître eût des entrevues avec Moïse et Élie (Renan).

Attribut d'objet :  π je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout (Pascal).

Place de l'épithète. — adjectifs à place fixe :  A) « Ce sont, des adjectifs désignant la nationalité, le culte, la position sociale, ou servant à établir une classification sociale, administrative, technique, scientifique, historique, géographique, artistique.  Ils se mettent après le nom, π un citoyen français, le peuple juif, l'organisation communale, le budget départemental, une cession à titre onéreux, le peuple chrétien, le parti réactionnaire, l'alliance anglaise, la librairie française, le génie militaire, le Code civil. »  B) c'est aussi le cas des adjectifs de couleur ;  les adjectifs de forme π clocher pointu et C) les participes ou adjectifs verbaux :  π : un pont chancelant, une robe montante, ouverte, décolletée, un fichu croisé, une heure perdue, un bataillon sacrifié.

Autrement, la place peut être indifférente, ou le sens change avec la place ([N [sacré] N]) ou celle-ci ne fait que modifier le sens (sens figuré) ([ouverture[étroite]ouverture]).  Interviennent aussi des facteurs d'euphonie (‽ un riche homme) ou de style (cachez vos rouges tabliers).

La classe des manières d'être et d'agir est la plus considérable.  Cette caractéristique peut être extrinsèque ou extrinsèque, selon les catégories utilisées par Brunot :  π monter un pur sang, y compris dans les verbes, π une eau serpente.  Extrinsèque :  π des fenêtres donnant sur un jardin, dormir les yeux ouverts, parler métier, une proposition qui m'agrée.

Les prépositions qui interviennent sont :  ‘à’, N+à+N, π lit à colonnes ;  V+à+N, π acheter à crédit — ‘à la’, N+à la+N, π stores à l'italienne ;  V+à la+N, π filer à l'anglaise — ‘de’, N+de+N, π salaire de base ;  V+de+N, π répondre d'un air [ennuyé] — ‘avec’, V+avec+N, π aller avec des airs [empressés] — ‘en’, N+en+N, π un jardin en terrasse ;  V+en+N, π partir en masse — ‘dans’, V+dans+N, π avancer dans un roulement [ininterrompu] — ‘par’, N+par+N, π attaque par surprise ;  V+par+N, π avancer par vagues — ‘sur’, ‘hors’, ‘sous la forme/aspect de’, π parler sur un ton [de regret], officier hors cadre, apparaître sous la forme de fantômes.  Ici comme ailleurs dans la théorie des opérations sémantiques, l'emploi des crochets dans une formule ou un exemple indique un paradigme.

Les caractéristiques comprennent la mesure (quantité, dimension, surface, épaisseur), l'origine, la matière, le prix, le moyen, l'instrument, et les caractérisations peuvent approximatives, π il resta comme étourdi, indécises, π ni grande ni petite ni laide ni jolie, ou résumées, π Ainsi mourut la fille d'Hamilcar, pour avoir touché au manteau de Tanit.

Mon poil se hérisse quand, en général, je vois compréhension et extension sur la même page, et il semble que Brunot n'ait pas été assez attentif lors de son étrillage des « théoriciens », car pour la plupart ils ne confondraient pas compréhension et quantité, tandis que l'alinéa qu'il y consacre n'est pas clair.  Et dans l'alinéa suivant, où il est question d'extension, il a le malheur d'écrire :  « Quand la caractérisation ne peut pas être appliquée dans toute son extension, qu'elle ne convient pas absolument et de tous points de vue, on indique dans quelle mesure, sous quel rapport elle convient :  ‘Belle’ est général, belle de taille indique que la qualité ne porte que sur une partie de la personne considérée. »

Il ne s'agit pas de limitation de l'extension, mais de spécialisation ;  pas plus que le nombre d'élèves d'une classe ni leur extraction sociale (en général) n'est du ressort de la compréhension.  C'est vraiment regrettable.

Les caractéristiques peuvent être modifiées en qualité.  Une satisfaction morale —> une satisfaction purement morale :  N+Adj ⇒ N+Adv+Adj.  L'adjectif ou le participe peut se substituer à l'adverbe :  π par les fenêtres grandes ouvertes.

Brunot est sauvé !  On se souvient peut-être du titre que j'avais employé à propos de Beauzée (Beauzée n'est pas sauvé, texte 176 sur le site et texte 40 du blogue).  On sait peut-être que j'emploie une notion particulière pour désigner l'ensemble des faits ayant trait à un événement de l'ordre de la référence.  Or il me vient d'un philosophe ami de Jean Paulhan, Brice Parain (Recherches sur la nature et les fonctions du langage), même si on rencontre la notion de référentiel chez Gonseth.  Or lorsque je suis dans l'obligation de l'expliquer (ou enclin à le faire) je me sers de l'expression « système de coordonnées ».  Eh bien, c'est le terme de ‘système’ que se propose d'employer Brunot quand il s'agit des relations.  Il rappelle en note :  « Nous avons parlé antérieurement des propositions et des phrases formées d'une proposition et de son objet, chacun des termes pouvant être accompagné de déterminations, caractérisations, etc.  On pourrait appeler ‘systèmes’ les autres groupements, dont il va être question, où des propositions sont réunies par les rapports de temps, de cause, rapports logiques ou non logiques. »

Dans les relations qu'il dit logiques, il distinguent :  1° les choses [qui] énoncées procèdent l'une de l'autre, π il marchait sur le bout des pieds, pour que la malade ne l'entendît pas et 2° les choses énoncées [qui] sont en opposition, π Quoiqu'on vous ait affirmé cela, vous ne devez pas y croire sans preuves.

Les relations peuvent ne pas être marquées par une forme spéciale :  π froid ou faiblesse, elle s'évanouit (cause) - il descendit recevoir ses visiteurs (but), mais les marques comprennent les prépositions (et locutions prépositives), la coordination, la subordination ;  le lien peut être un représentant conjonctif ou une conjonction :  π je cherche quelqu'un qui se charge d'administrer ce domaine (but) ;  π j'y consens, puisque tu le veux (cause).

Il est bon de rappeler que chez Brunot conjonctif comme nom désigne le pronom relatif ‘qui’ (sujet) ou ‘que’ (complément) :  π Pierre, qui connaissait son père, ne perdit pas confiance :  la proposition conjonctive a la valeur d'une causale.  Cet emploi est aussi signalé par le Petit Larousse 1918.




205.  Relations relatives

Parce qu'il y sera aussi question des conjonctions, cf. « Elles sont ou coordinatives (si elles servent à la coordination) ou subordinatives (si elles servent à la subordination).  En gros, cette distinction est juste.  ‘Mais’ ne précède jamais une proposition subordonnée ;  le ‘si’ de supposition ne précède jamais une proposition coordonnée. »

Après avoir disserté sur la primauté de la modalité sur les relations, on aborde enfin les relations :  mais la modalité l'emporte, comme elle prévaut sur tout le reste comme elle représente la « façon de voir les choses », le jugement.  Toutefois, quelque importance qu'il lui attribue dans ses rapports avec le sens, Brunot ne s'aperçoit pas que « la façon » en question est, dans la réception, réduite à un point de vue, dont les servitudes grammaticales ne sont que les décors et la musique d'accompagnement de la représentation (au sens théâtral et non à celui de Brunot).

Relations non logiques.  Choix :  ‘ou’ ;  alternatives :  π j'y arriverai par la persuasion ou par la force, on oppose fortement les deux termes.  ‘soit’ et ‘soit que’ :  π vous pouvez venir l'une ou l'autre, soit vous, soit votre sœur - soit faiblesse, soit raison, il a accepté - soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse.

Additions :  accompagnement (réunion). — « Cette idée peut être aussi exprimée par des compléments, π il montrait avec une délicatesse native, un tact exquis, que lui avait donné l'éducation maternelle. »

Copules :  ‘avec’, ‘encore’, ‘en plus’, ‘en outre’, ‘par surcroît’, ‘en dehors de’, ‘outre que’, ‘avec cela que’, ‘sans compter’, ‘sans compter que’, ‘en même temps que’, ‘non sans’, ‘non seulement [...] mais encore’, ‘même’, ‘même que’.  π il a fait des imprudences, et même on lui reproche des sottises.

Remplacements.  Copules/locutions :  ‘sinon’, ‘à défaut de’, ‘au lieu de’, π il aurait trouvé dans ce travail, à défaut de joie, la paix de l'esprit.

Retranchements, exceptions.  ‘moins’, ‘sauf’, ‘à part’, ‘hormis’, ‘excepté’, ‘sauf que’, ‘excepté que’, ‘hormis que’, ‘à moins que’, π il y fait agréable, sauf quand il pleut ;  π j'y resterai, à moins qu'on m'en chasse

Comparaisons :  ‘comme’, ‘autant de’, ‘autant que’, ‘plus de [...]N que de [...]’, ‘plus [...]Adj que’.  π il habitait Paris comme un rossignol habite sa forêt (Balzac).

Instruments de comparaison :  ‘même’, comme (ressemblance), π il est comme un enfant.

Égalité :  ‘autant’, ‘aussi’, π un jardin aussi fertile qu'agréable.

Conformités :  ‘pareil’, ‘semblable’, ‘tel’, ‘tel quel’ ≍{dans l'état où il est}, ‘suivant’, ‘selon’, ‘conformément à’, ‘à la’ (℘ à la manière de), ‘d'après’, ‘sur’ [se régler sur, se modeler sur], ‘suivant que’, ‘selon que’.

Différences, inégalités, dissemblances.  ‘différent de’, ‘avec cette différence que’, ‘plus’, ‘davantage’, ‘à mesure que’, ‘au fur et à mesure que’, π plus il réussit, moins il est content ;  ‘en comparaison’, ‘auprès de’, ‘près de’, π aimer mieux P que de P' ;  π préférer la campagne à la ville ;  π j'aimerais mieux le voir rester garçon plutôt que de le voir épouser cette fille.

Quand il reprend sa discussion des relations chronologiques (contemporanéité, postériorité, antériorité), Brunot ne parle que du temps, mais sans me faire einsteinien, je dois remarquer que ces exemples supposent un lieu (et même une unité de lieu) :  « Je viendrai avant qu'il ne parte — je viendrai alors qu'il partira — je viendrai après qu'il sera parti ».  On peut même considérer que deux lignes de temps pour deux événements liés est un luxe :  L'emploi de lignes distinctes serait au contraire nécessaire si les lieux diffèrent, soit « j'arriverai à Montréal quand il quittera Toronto ».

Moyens d'expression chronologique.  ‘auparavant’, ‘ensuite’, ‘puis’, ‘alors’ ;  ces adverbes sont très nombreux :  précédemment, antérieurement, plus haut, préalablement, prématurément, postérieurement, ultérieurement, prochainement, consécutivement, subséquemment.

Postériorité :  ‘après’, ‘ensuite’, ‘puis’, ‘pour’.  π une fois que vous aurez essayé ce produit, vous n'en voudrez plus employer d'autre.  La postériorité dans l'avenir et dans le passé demanderaient des exposés détaillés et relève de la construction des référentiels.

Antériorité.  ‘avant’, ‘après’, ‘avant que’, ‘après que’.  π elle avait acheté ce coupon mercredi, elle l'a reporté hier ;  en effet à peine l'eut-elle déplié, elle s'aperçut qu'il y avait des taches.  On remarque que le temps ici comporte deux lieux :  le magasin et le domicile de la cliente.  Quant à la temporalité exacte de l'énoncé, elle fait l'objet de conjectures :  vendredi, mais sans certitude.  La même remarque que pour la postériorité s'applique aux combinaisons de l'antériorité (passé, futur).




206.  Avoir le temps

Contemporanéité.  ‘lors de’, ‘au moment de’, ‘quand’, ‘lorsque’, ‘pendant’, cependant, ‘tant que’, ‘tandis que’, ‘à mesure que’.

Passé et futur.  « La contemporanéité dans le futur n'est pas marquée par une forme spéciale.  On met les deux actions au futur :  π un jour viendra où vous sourirez d'avoir pleuré. »  On a compris que le temps des propositions est aussi affaire de concordance et non seulement de point de vue du locuteur.  Dans le passé, le contemporain dépend de la durée de chaque action mise en rapport.  π il la trouva qui mettait des cataplasmes à une vieille dame (A. France)

C'est là qu'intervient l'aspect (durée).  π l'ordre semblait régner ;  tout à coup une révolution éclata.  L'imparfait caractérise également la progression et l'accomplissement.

Contemporanéité de deux actions placées toutes deux dans le futur par rapport au passé.  La figure fera comprendre de quoi il s'agit : 

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A et B sont contemporains. Ces deux faits sont futurs par rapport à P.  π Elle se proposait de les présenter à Augustin plus tard, quand le jeune homme serait mieux préparé à les comprendre (Tinayre).  L'infinitif présenter pourrait très bien être remplacé par la forme ordinaire :  elle disait qu'elle le présenterait, quand le jeune homme serait en âge. On voit, que la forme employée est celle du futur dans le passé.

« Ce n'est pas le temps principal qui amène le temps de la subordonnée, déclare Brunot, c'est le sens.  Le chapitre de la concordance des temps se résume en une ligne :  Il n'y en a pas. »

Le subjonctif imparfait est laissé où on l'a mis.  C'est-à-dire, pour la plupart, aux oubliettes.  Sauf attraction des formes, comme dit Brunot, ou substitution des temps relatifs aux temps absolus.  « Donc, en bonne règle, contre le système d'attraction érigé en loi grammaticale, il faut maintenir qu'il n'est pas toujours vrai qu'un passé dans la principale entraîne l'imparfait du subjonctif dans la subordonnée :  π Il est orphelin ;  mais j'ai fait en sorte qu'il n'apprenne pas son malheur pendant sa convalescence (la convalescence dure encore). »  On note que la circonstance est extérieure à l'action (situationnelle ou extralinguistique) :  dans la phrase, elle est tout bonnement représentée.

RELATIONS LOGIQUES.  « Causes, motifs, raisons. — La cause fait naître, le motif pousse à vouloir ;  la cause de vos ennuis, le motif de votre démarche ;  les raisons sont des motifs éclairés.  (...) Un système dans lequel entre une cause renferme aussi la conséquence. » π Quand nous reçûmes cette nouvelle, nous ne pûmes fermer l'œil de la nuit ;  cf. Toutes nos idées étaient bouleversées, nous ne pûmes fermer l'œil de la nuit.

Questions sur la cause :  pourquoi, comment — comment se fait-il que, pour quelle raison ?  quelle raison y a-t-il pour que ?  L'idée d'explication domine.  [Plus loin, à propos de la Syntaxe des Le Bidois, on verra que la cause n'est pas si évidente que cela, surtout avec la place qu'ils lui donne.]

Le lien causal est marqué par une préposition ou locution prépositive :  π poursuivi pour fraude - suspect en raison de ses antécédents.  ‘car’, ‘parce que’ (parfois sans verbe).  Participe présent :  j'ai acheté une bicyclette neuve, la mienne étant usée. — ‘à cause de’, ‘à cause que’, ‘vu’ [vu+N], ‘attendu que’, ‘grâce’, ‘eu égard’.  [On voit que Brunot lui-même assimile prétexte et cause à propos de la bicyclette ;  l'usure est une raison de changer les pneus, pas la bécane.]

La cause comme fait antérieur :  après+N, π après le romantisme, un retour au classicisme de 1820 était impossible.  ‘par suite’, ‘puisque’.  Fait contemporain :  π Ma femme désirait habiter la campagne, j'ai acheté la propriété.  π du moment que son père quitte l'armée, il n'a plus droit à l'allocation.  ‘avec’, ‘devant’, ‘en présence de’, ‘sous’ :  π avouer sous la torture.

J'abrège :  Brunot passe en revue toutes les combinaisons que connaît l'expression de la causalité.  C'est ensuite le tour de la notion de conséquence, où je suis tenté de voir non seulement la suite de la causalité, mais sa « conséquence ».  C'est sans doute en raison de mes tracas (voilà la cause, et la conséquence est ma mauvaise humeur).  Mais il me donne raison lui-même :  « iI pleut, de sorte que nous ne pourrons pas sortir - par suite de la pluie, nous ne pourrons pas sortir »  Admettons que je confonde « effet » et « conséquence », mais on lit pourtant textuellement :  « A est cause de B ;  B est conséquence de A.  Dans certains cas, on dit résultat, corollaire, etc.  Comme le mot de ‘consécutives’ pourrait faire équivoque, puisqu'il s'applique aussi à des choses qui se suivent dans le temps, nous appellerons ‘conséquentielles’ les actions qui résultent l'une de l'autre, dont l'une est la conséquence de l'autre. »

« La conséquence se trouve :  A) Dans un complément prépositionnel, π elle est malade au point de ne pouvoir se lever.  B) Dans une coordonnée, unie ou non à une autre par une conjonction :  π elle est malade, (aussi) elle n'ira pas au rendez-vous.  C) Dans une subordonnée conjonctive, π il faudra un travail acharné, qui lui fasse rattraper le temps perdu.  D) Dans une subordonnée conjonctionnelle, π elle est si malade qu'elle ne peut pas se lever. »  Cf. ‘en conséquence’, ‘c'est pourquoi’, ‘de là’, ‘d'où’, ‘dès lors’, ‘de sorte que’, ‘en sorte que’, ‘si’, ‘ainsi’, ‘de la sorte’, ‘de cette façon’, ‘de manière que’.

Finalité.  Brunot ne se cache pas la forte analogie, présente encore ici, quelque terme qu'on puisse choisir :  but, fin, objet, objectif, intention.  Il néglige ‘destination’, qui convient pourtant à un de ses exemples, π une étroite surface plane où ranger ses livres (France).  « On interroge sur la finalité à l'aide de diverses questions :  Pour quoi ?, pourquoi faire ?, à quelle intention ?, dans quel but ? »  ‘afin de’, ‘afin que’, ‘à l'effet de’, ‘en vue de’, ‘dans le but de’, ‘de peur de’, ‘de peur que’, ‘de manière à ce que’, ‘en sorte que’.  π pour qu'ils obtiennent la reconnaissance de leurs droits, je ferai n'importe quelle démarche.

Opposition.  « L'opposition entre deux faits est souvent l'opposition entre un fait-cause, qui devait avoir une conséquence, et une conséquence différente ou contraire. Je dis, π comme elle habite en pleine campagne, elle n'est naturellement pas au courant des incidents de la vie parisienne.  Voilà une cause et sa conséquence.  Mais si je dis, π pour habiter en pleine campagne, elle n'en est pas moins au courant des incidents de la vie parisienne, il y a opposition entre la cause et le fait que je constate. La cause n'a pas produit son effet. »

Moyens de l'opposition :  ‘malgré’, ‘en dépit de’, ‘néanmoins’, ‘même’, ‘bien que’, ‘avoir beau’.  —  ‘mais’, ‘mais enfin’, ‘si’, ‘malgré’, ‘en dépit de’, ‘pas moins’, ‘tout de même’, ‘au lieu de/que’, ‘tandis que’, ‘cependant que’, ‘encore que’, ‘quand même’, ‘quand bien même’, ‘lors même que’, ‘alors que’, ‘quoique’, ‘toutefois’, ‘toujours est-il que’.





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