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De la sémantique, perspective cavalière

21 — 28


table d'orientation de la page 3
21.  La synonymie est-elle réglée ?  ·  22.  Pourquoi la synonymie est-elle cruciale ?  ·  23.  Quid des antonymes ?  ·  24.  Vous avez dit contexte ?  ·  24 bis.  Chausse-trape ou attrape-nigaud ?  ·  25.  Les relations vues à la loupe  ·  26.  De la contiguïté à l'interdéfinition  ·  26bis.  Vide ou plein  ?   ·  27.  Les relations taxonomiques  ·  28.  Ce qu'implique l'appartenance


21.  La synonymie est-elle réglée ?

Il faut entendre par là, peut-on en tirer une règle... et à quelles conditions ?  Un lecteur qui commencerait sa lecture sur la deuxième page oueb que je consacre aux synonymes à cet endroit précis en serait pour ses frais.  Ce dernier tiers de la page, en dehors de l'extrait de Boissière qui est une énumération, regroupe tout ce qu'il est bon de penser des synonymes, pardon, contre les synonymes.  Comme disait Daudet en rigolant (je suis à peu près sûr qu'il se marrait), « il n'y a pas de synonymes ».  Le plus navrant, dans cette histoire, c'est que des gens très sérieux, à notre époque, soutiennent la même thèse que l'abbé Girard (qui est aussi celle de Pascal).

Personnellement, je n'ai pas d'actions dans l'entreprise synonymique, donc peu me chaut qu'il y ait ou n'y ait pas de synonymes.  En tant que sémanticien (et strictement en tant que tel), la seule chose qui m'intéresse dans l'affaire des synonymes (comme l'Affaire du Collier de la Reine), c'est qu'il puisse y avoir équivalence sémantique ou non.  Il serait préférable, pour la bonne santé d'une sémantique, qu'il y ait une relation dite d'équivalence.  Qu'elle s'étende ou non aux unités lexicales, cela tient plus à des circonstances extérieures qu'à un phénomène sémantique.

Prenons le cas d'une gradation plus ou moins nécessaire dans l'intensité.  On s'accorderait facilement à voir une échelle comme celle-ci :  ‘craindre’, ‘avoir peur’, ‘redouter’.  ‘Appréhender’ se distinguerait par le niveau de langue (admettons), comme ‘trembler’ et ‘s'effrayer’ (peut-être même par le type de locuteurs pour ces derniers).

Entre vous et moi, quand je lis « vive émotion », je me demande ce que peut être une émotion qui ne serait pas « vive ».  Molle ?  Tiède ? 

On remarquera surtout, à propos des thèses contre la synonymie, qu'elles semblent former un bloc et comme telles, qu'elles considèrent la langue à leur image.  Or s'il y a une chose qui change dans la langue c'est bien l'époque.  Le fait que le dictionnaire physique qui se trouve le plus près de moi soit de 1918 (donc qu'il recense une langue datant en gros d'environ cinquante ans avant sa parution) ne m'est pas étranger.  Si je m'en sers comme « locuteur », c'est vers le Robert électronique ou le TLF en ligne que je me tourne pour m'assurer d'un sens ou d'une graphie.  Pour les conjugaisons, j'ai encore recours au vieux Bescherelle physique à couverture rouge.

Si la sémantique de Bréal était historique, c'est, entre autres ⇩, parce que dans les deux siècles qui l'ont précédée le sens des mots a considérablement changé pour des raisons plus sociales que linguistiques.  De nos jours, toutefois, à part la néologie liée aux faits techniques et sociaux, c'est surtout dans la langue populaire qu'on observe un changement.  Mais cela n'autorise personne à prétendre que les raisons de La Bruyère et Girard sont les bonnes.

⇨ Parmi les « autres » facteurs il faut compter qu'il a été le traducteur français de Bopp et donc philologue et comparatiste.

Il existe un dernier argument contre les antisynonymistes, mais on hésite à l'employer car il est lourd de conséquences comme il met à nu leur machine infernale.  Mettons que la langue soit faite d'unités sans point commun entre elles [tout juste des oppositions], ne s'agit-il pas là justement de la thèse qui en fait une nomenclature des objets du monde ?  Pis.  Si tout est différence, il vous devient impossible de définir quoi que ce soit.  Pis encore.  Il vous devient impossible de vous faire expliquer ce que l'autre a dit puisqu'il n'en a pas les moyens et que si vous ne connaissez pas le nom propre (car il n'y aurait que des noms propres), vous serez de la revue.

Chaque mot devient alors sa propre classe, sans la possibilité d'intégrer de sous-classes ou d'être intégré dans une classe qui l'engloberait.  Le différentialisme détruit jusqu'à la taxonomie.

La règle de synonymie est présentée de façon assez abrupte dans le supplément synonymique de « De l'inférence sémantique »; on entre de plain-pied dans la notation symbolique.  Ce n'est pas qu'elle soit très complexe, mais j'aurais pu essayer d'être plus compréhensible.  On se souviendra d'abord que les conditions sont introduites par le signe ∁ (signe dit ‘de complémentarité’, mais qui introduit contexte et conditions dans la règle d'inférence).  Ce qui est à gauche de ce signe est l'unité qui fait l'objet de la règle, la fas.  Ici, comme la synonymie (ou mieux l'équivalence) porte sur deux unités, on aura donc deux variables.  Soit x et y.

On a donc, x, y

Suit la condition contextuelle qui suppose que les deux variables peuvent se produire dans un même contexte :  ce sont les contextes qui sont équivalents et dont la négation compromettrait la suite de la règle, soit : 

[⊤ x ⊤] ≡ [⊤ y ⊤]

où le signe « truc » représente la saturation contextuelle de part et d'autre des variables.  Soyons clairs. Si nous avons (tenons-nous en à un locuteur dont le vocabulaire est simple, le Petit Larousse 1918) x = ‘appréhender’ et y = ‘redouter’ et ⊤⊥⊤ = « Je ⊥ qu'il ne soit trop tard », la condition se lit : 

[J' appréhende qu'il ne soit trop tard] ≡ [je redoute qu'il ne soit trop tard]

Le symbole ⋀ signifie « et » et coordonne deux conditions, surtout pour en faciliter la lecture.  La deuxième condition porte non sur l'environnement linguistique immédiat mais sur le sens.  Exceptionnellement, dans cette règle théorique, le signe de l'asymptote [qui se lit « au sens de »] sert à poser la condition d'identité de sens.  Comme il s'agit d'une condition extrême et très lourde, on ne la donne que pour mémoire, elle se lirait ainsi, déployée : 

[x ≍ {z}] ≡ [y ≍ {z}]

[appréhender ≍ {craindre}] ≡ [redouter ≍ {craindre}]

Plus explicitement ‘appréhender’ au sens de {craindre} est l'équivalent de ‘redouter’ au sens de {craindre}.

Même si notre locuteur réussit à satisfaire à cette condition (ce qui est vrai, mais avec une petite nuance), elle est très exigeante, malgré son caractère superfétatoire, et peut facilement être nulle, si z ne reçoit pas la même valeur dans les deux cas (condition nulle illustrée dans le tableau plus bas).

On lui préfère une condition hypothétique d'équivalence relative, où c'est l'intersection partielle des éléments de sens qui est déterminante.  Elle convient parfaitement à notre locuteur-témoin.

[x ≍ {z|a}] ≡ [y ≍ {z|b}]

[appréhender ≍ {craindre|redouter}] ≡ [redouter ≍ {craindre|fort}]

Ce qui nous permet d'écrire la règle générale : 

x, y[[⊤ x ⊤] ≡ [⊤ y ⊤]][[x ≍{z|a}] ≡ [y ≍{z|b}]] ⊢ [yx]

appréhender, redouter[[j'appréhende qu'il ne soit trop tard] ≡ [je redoute qu'il ne soit trop tard]][[appréhender ≍{craindre|redouter}] ≡ [redouter ≍{craindre|fort}]] ⊢ [redouterappréhender]

Soit, en clair [pas nécessairement plus simple], « ‘appréhender’ et ‘redouter’ dans un contexte équivalent ‘qu'il ne soit trop tard’ et si appréhender et redouter partagent au moins la valeur sémantique {craindre}, infère la substitution de ‘redouter’ à ‘appréhender’ ».

Le petit tableau qui suit récapitule les notations.  ‘Trembler’ n'aurait pas permis la substitution du point de vue des éléments de sens, comme il se paraphrase pour notre locuteur par « avoir peur » (qui n'est possible que si la récursivité de la condition relative est prévue et que le lexique du locuteur fasse le lien). 


synregle.png




22.  Pourquoi la synonymie est-elle cruciale ?

Je pourrais répondre en me plaçant derrière une autorité dans le domaine et rappeler par exemple que Kempson (1977) considère qu'une théorie sémantique doit donner une explication (give an account) de l'ambiguïté (entendre le plus généralement polysémie), de la synonymie, etc.  Mais comme le faisait remarquer Gide, avec une bonne bibliothèque on peut soutenir n'importe quelle thèse (ou n'importe quoi, cité de mémoire).  D'ailleurs Jackendoff (1972) prétend qu'il est plus facile de parler de la différence de sens et de l'identité de sens que du sens lui-même.  Mais de quoi parle-t-on, pray tell, quand on parle d'identité de sens ou de différence de sens ?  Il semble qu'il y a là, de sa part, comme le diagnostic d'une aporie qu'il n'ose pas nommer.

Il aurait pu invoquer les tourbillons de Descartes et l'éther des physiciens du XIXe siècle qui attendaient que l'on fasse la lumière sur la question.

S'il croyait s'en tirer à bon compte, il se trompait.  La raison ne tient pas au caractère fuyant qu'aurait le sens, comme il le suggère, mais au fait que ce sont les manifestations normales et observables du sens.  De nombreux soi-disant sémanticiens (self-proclaimed) adoptent la démarche classique des philosophes :  essayer d'introduire des chevilles carrées dans des ouvertures rondes (ou l'inverse).  On montre le rôle de la syntaxe sur le sens en donnant comme exemples des transformations qui le préservent et d'autres qui le modifient :  Jamais auparavant l'opéra n'a été fermé et l'opéra n'a jamais été fermé auparavant comparées à Cats chase dogs et Dogs chase cats.

Auraient-ils été plus rassurés de savoir que leurs deux exemples étaient des dénotés ou des objets de référence [animaux, lieu, action de fermer, temps] et n'avaient par conséquent pas de sens ? 

Et on passe à côté du rapport sémantique que manifeste la coréférence comparable à celui de la synonymie (ou dans cet exemple la polydénotation).  Il a cassé sa montre → il l'a cassée ;  cf. il a cassé son chronoπ sa montre est un chrono — On reste néanmoins dans la référence.

Oui, j'ai mentionné la différence de sens.  Mais il ne faut pas des heures de réflexion pour constater que l'étude de la « mêmeté » du sens est plus circonscrite et plus probante que l'étude de sa différence.  D'ailleurs au lieu de faire courir les chats après les chiens ou inversement, on pourrait comparer :  les hommes séduisent les femmes et les femmes séduisent les hommes où l'on verrait plus de proximité sémantique que dans la course éperdue des digitigrades carnivores.

Pour reprendre l'exemple-alibi des anti-sémanticiens, la différence entre bain, daim, faim, gain, hein, lin, main, pain, rein, sain, tain, vain ne nous éclaire pas beaucoup.  Le sens est plus à même de se manifester dans une série comme récit, narration, histoire, aventure, conte, roman.  Cette dernière série a été écrite sans aide extérieure.  C'est-à-dire spontanément.

Sans trop insister sur les difficultés que présenterait l'étude prioritaire de la différence, signalons simplement deux phrases-exemples prises au hasard dans mon Petit Larousse 1918 :  « Les solides se dilatent moins que les liquides » et « le nantissement d'un objet mobilier s'appelle gage ».  La comparaison, dans ce cas, ne peut être que syntaxique. 

Une synonymie portative

Le locuteur n'est pas tenu d'appliquer la règle à laquelle j'ai consacré mon dernier texte.  On peut revenir à l'intuition que j'avais en m'intéressant aux synonymes il y a quelque vingt-huit ans.  Sans le savoir à l'époque, je mettais en place la propriété transitive des relations, mais dans le désordre si l'on peut dire.  C'est aussi ce que fait d'une certaine façon le Petit Robert (PRE) pour ‘s'effrayer’. 

S'effrayer - avoir peur, craindre. → redouter.

Je n'évoque pas l'objection dénotative car la peur (ou si vous voulez l'inquiétude) et ses formes sont des états d'esprit et ne correspondent donc à des dénotations que dans de rares cas médicaux.

La synèse est claire :  ‘avoir peur-s'effrayer-craindre’ et en pointillé redouter : 

redouter.png

On voit comment le PRE justifie la mise à l'écart de ‘redouter’, mais en fait un mot bisémique.

redouter1.png

La règle intuitive pour ‘s'effrayer’ se lirait :  si « effrayer » a pour synonyme « avoir peur » il a aussi pour synonyme « craindre ».  Transitivité d'une relation (Lalande, Gdel) :  quels que soient a, b, c, a ℛ b, b ℛ c ⊃ a ℛ c.  On peut remplacer l'implication par l'inférence ⊢ :  a ℛ b, b ℛ c ⊢ a ℛ c.

En termes de transitivité, donc si ‘avoir peur’ ≡ ‘s'effrayer’ et que ‘s'effrayer’ ≡ ‘craindre’, on infère ‘avoir peur’ ≡ ‘craindre’.

À cause de la bisémie de ‘redouter’, on ne peut la mener qu'en faisant abstraction (en suspendant) l'aspect « comme très menaçant » :  si ‘craindre’ ≡ ‘redouter’ et que ‘redouter’ ≡ ‘appréhender’, on infère ‘craindre’ ≡ appréhender

On peut se reporter à ‘appréhender’ :  ≝ « Envisager (qqch.) avec crainte, s'en inquiéter par avance. »  on peut les réduire en a) craindre, b) s'inquiéter (de), avec pour c) appréhender.  Ce qui donne, le résultat mitigé suivant :  si ‘craindre’ ≡ ‘appréhender’ et si ‘appréhender’ ≡ ‘s'inquiéter (de)’, on infère ‘craindre’ ≡ ‘s'inquiéter (de)’

Comme on le voit la règle ternaire (transitive) permettrait de mettre un bémol à l'assimilation de la crainte à l'inquiétude.  Elle permet en attendant de refaire la synèse de ‘redouter’.

redouter2.png

On notera que les meilleures sources sont quelquefois grevées par la circularité (distincte de l'interdéfinition, qui ne fait pas boucle) :  ainsi le PRE, à ‘inquiétude’, attribue celle-ci à « un événement (...) que l'on appréhende ».  Un petit voyage dans le temps (en 1948), on trouve la même boucle dans Quillet « trouble causé par quelque crainte ou appréhension ».  On tentera malgré tout d'intégrer ‘s'alarmer’ aux synèses concernant la peur.  Si ‘s'alarmer’ ≡ ‘avoir peur’ et si ‘avoir peur’ ≡ ‘s'effrayer’, on infère ‘s'alarmer’ ≡ ‘s'effrayer’.

salarmer.png

On peut réduire la règle en faisant de la double équivalence une appartenance :  si b ∈ a et b ∈ c |— a ≡ c, où b est alors un élément de sens.

La suite dans :  S'il n'y avait pas de synonymes... pourquoi y aurait-il des antonymes ?




23.  Quid des antonymes ?

Le titre complet que je proposais hier était :  « S'il n'y avait pas de synonymes... pourquoi y aurait-il des antonymes ? »  Pour un esprit non-prévenu, la réponse s'impose :  pourquoi pas, puisqu'a priori il n'y a pas de rapport.  Et un premier coup d'œil lui donnerait raison.  Et peut-être même un second.  Mon vieil informateur qui a presque cent ans était ouvert à « MIN » et comme à cette époque Larousse indiquait les antonymes en gras à la fin de l'article, c'est le couple ‘mineur-majeur’ qui m'est tombé sous les yeux.

Le premier point commun qu'a l'antonymie (et peut-être le seul) avec la synonymie, c'est que son rapport est rendu difficile par un autre phénomène lexical, la polysémie (il en sera de nouveau question, un jour).  L'avantage, cependant, c'est que la vérification dépend moins de l'idiolecte du locuteur.  En partie grâce à la tradition Larousse du syntagme-exemple.  Autrement le contrôle serait aussi difficile qu'avec les synonymes.  Si l'on retient pour l'instant ‘majeur’, notre locuteur doit se demander si la forme π réglementer le travail des majeurs est recevable.  Il doit vérifier :  ‘gamme majeure’, ‘tierce majeure’, ‘ordres majeurs’, une ‘fille majeure’ et en logique, le ‘terme majeur’.

Normalement, il n'est pas livré à lui-même, et peut se reporter à l'ordre alphabétique de ‘majeur’.  La différence, c'est que l'article ‘majeur’ ne se termine pas par la marque Ant., sans doute par économie.  Autrement, il a confirmation pour ‘ordres majeurs’, pour gamme majeure, ‘fille majeure’, , mais ce n'est pas le ‘terme’ qui est retenu en logique, c'est la proposition, bien que pour Cuvillier (Vocabulaire philosophique) il existe.  Pour ‘tierce’, rien, même pas à son ordre alphabétique.  Confirmation dans le TLF (tierce majeure, mineure).

A-t-on vraiment la vie plus facile avec les antonymes ?  Si l'on examine l'article ‘majeur’, des problèmes nouveaux surgissent dans cette perspective.  Je les ferai suivre ici d'une flèche et d'un point d'interrogation :  la majeure partie → ? mineure partie ;  affaire majeure → affaire mineure ;  force majeure → ? mineure ; 

Même si le Quillet m'accueille avec un effluve de moisi, il fait dans le détail car notre ‘majeur’ porte chez lui deux marques différentes Ctr. et Ant.  Sans doute un effet du purisme linguistique qui nous ferait rejeter l'idée d'un adjectif ou d'un adverbe synonyme.  Voilà donc la clef du mystère :  il n'y aurait pas de synonyme, surtout si l'on parle d'autre chose que de nom...  Ce serait trop beau, et surtout trop simple.  La curiosité est un vilain défaut et la mienne est littéralement une maladie.  Antonyme aurait été créé au XIXe siècle, sur le modèle de synonyme, et attesté chez Proudhon.  Le même ?  Mais il s'avançait beaucoup en écrivant :  « Chaque mot d'une langue a son contraire ou son antonyme (Proudhon ds Lar. 19e) » TLF.

Si l'on cherchait ce qui distingue l'antonyme du synonyme, en dehors de l'évidence qui veut que dans un cas ce soit un sens équivalent et que dans l'autre un sens opposé (sans entrer dans les raffinements classificatoires), on le trouverait très vite dans le rôle naturel ou voulu du contexte (j'entends contexte linguistique au sens très strict), comme en témoigne la phrase-exemple tronquée (ou le syntagme verbal) π émanciper une mineure → ? émanciper une majeure

Quillet (1948), fort de ses trois volumes, ne lésine pas et marque ‘majeur’ des deux Ctr. et Ant.  Ce dernier pour le nom féminin en Logique et qui introduit non seulement mineure, mais aussi conclusion.  Mais cette générosité est mal inspirée, car cette opposition ne vaut que pour un domaine et pour un sens (une acception).  On le constate en se reportant à ‘conclusion’ dans le premier volume.  Même générosité qui exige du lecteur un talent de démêleur de fils.  Ant. Début — Majeure, prémisse — Exorde.

Cette prodigalité se manifeste davantage dans l'alinéa consacré aux synonymes.  Mais cet article est écrit dans la tradition des études synonymiques, c'est-à-dire où le principe consiste à distinguer ce qui pourrait être confondu.  Je n'entre pas dans les détails, mais on a « aboutissement, achèvement, clôture, terminaison » et un renvoi à ‘bout’.  Mais les termes qui servent à définir sont déjà des synonymes, et plus propres aux manipulations contextuelles :  fin, ce qui termine, conséquence.

Dans les études synonymiques, les phrases-exemples n'ont pas le même rôle (c'est-à-dire qu'on ne leur donne pas la même fonction), car « Alexandre le Grand ne vit pas l'achèvement de ses projets » (Quillet) ne facilite pas la transition à l'exemple du PL [1918] :  « l'achèvement d'une maison ».

Le dicosyn du CRISCO pose un problème analogue, bien qu'il ne s'agisse pas de contexte, du moins, clairement.  La liste des antonymes de ‘craindre’ est assez longue et mérite peut-être un plus long examen.  Affronter, aspirer, braver, désirer, escompter, espérer, mépriser, oser, rechercher, se déterminer, souhaiter, vouloir. Ils sont cotés à égalité, c'est-à-dire tous à un peu d'un centimètre (longueur de la barre), ce qui est rarement le cas pour les synonymes.  Par curiosité, j'ai recherché les antonymes de ‘redouter’, et on n'en trouve que trois, à égalité, cotés trois centimètres cinq :  mépriser, négliger, souhaiter.  Si l'on fait une recherche pour ‘appréhender’, il faut écarter ‘relâcher’ car on a affaire à un accident polysémique, ce qui nous laisse :  désirer, espérer, rassurer, tranquilliser, à deux centimètres chacun.  Dans les autres séries, c'est plus délicat.  On examinera donc ceux qui apparaissent dans les trois listes.

« Désirer, espérer, mépriser, souhaiter. »  On part du principe que les contextes devraient avoir un minimum de diagnosticité, bien qu'on ne puisse jamais être sûr de ce qui motivait le choix du lexicographe.  Ici il s'agit de l'équipe du TLF , puisque c'est à ce dictionnaire que j'emprunte les exemples qui suivent.  Je répéterai l'exercice dans l'autre sens, c'est-à-dire à partie de l'antonyme (par exemple, ‘désirer’) ;  pour la deuxième série, faute de phrases idoines, j'ai eu recours en partie au Petit Robert.

Tu as bien raison d'appréhender les ennuis du retour.  L'enfant qui appréhende l'instant où la lumière va s'éteindre.  ...les risques d'un incident brutal dont je redoute les suites.  c'est au coupable épouvanté de redouter la mort.  Gilbert ne craignait pas les gardes-chasse, mais il redoutait tout l'appareil de l'État.  Le peuple craignait la famine; les aristocrates, disait-on, la souhaitaient.  [Je n'ai retenu que ce qui me semblait diagnostique.]

Il ne faut pas se leurrer sur les résultats si la thèse de l'intersection sémantique (que Pottier appelait isosémie en 1974 et Greimas isotopie) est fondée, il n'y a aucune raison que les substitutions donnent des résultats satisfaisants.  Dans le cas d'une synonymie, oui, mais dans le cas de contraires, non.  Et si la substitution se fait, on a alors affaire à ce que j'ai appelé un « contexte indifférent », c'est-à-dire neutre.  Chaque phrase-exemple fait l'objet de quatre substitutions, à l'exception des deux contextes en double, où j'ai utilisé les résidus de la première liste d'antonymes.  J'utilise trois symboles :  ⋔ pour la non-intersection ;  ∩ pour l'intersection et ∅ pour le contexte indifférent.

Tu as bien raison de ⋔ désirer les ennuis du retour.  Tu as bien raison ⋔ d'espérer les ennuis du retour.  Tu as bien raison de ∅ mépriser les ennuis du retour.  Tu as bien raison de ⋔ souhaiter les ennuis du retour.

L'enfant qui ∅ désire l'instant où la lumière va s'éteindre.  L'enfant qui ∅ espère l'instant où la lumière va s'éteindre.  L'enfant qui ⋔ méprise l'instant où la lumière va s'éteindre.  L'enfant qui ∅ souhaite l'instant où la lumière va s'éteindre. 

...les risques d'un incident brutal dont je ⋔ désire les suites.  ...les risques d'un incident brutal dont j' ⋔ espère les suites.  ...les risques d'un incident brutal dont je ∅ méprise les suites.  ...les risques d'un incident brutal dont je ⋔ souhaite les suites. 

...c'est au coupable épouvanté de ∩ désirer la mort.  ...c'est au coupable épouvanté d' ∩ espérer la mort.  ...c'est au coupable épouvanté de ∅ mépriser la mort.  ...c'est au coupable épouvanté de ∩/∅ souhaiter la mort. 

Gilbert ne ⋔ désirait pas les gardes-chasse, mais il ∩ bravait tout l'appareil de l'État.  Gilbert ⋔ n' espérait pas les gardes-chasse, mais il ∩ affrontait tout l'appareil de l'État.  Gilbert ne ∅ méprisait pas les gardes-chasse, mais il ⋔ recherchait tout l'appareil de l'État.  Gilbert ne ⋔ souhaitait pas les gardes-chasse, mais il ⋔ escomptait tout l'appareil de l'État. 

Le peuple ⋔ désirait la famine; les aristocrates, disait-on, l' ∩ escomptaient.  Le peuple ⋔ espérait la famine; les aristocrates, disait-on, la ∩ voulaient.  Le peuple ∅ méprisait la famine; les aristocrates, disait-on, la ∅ recherchaient.  Le peuple ⋔ souhaitait la famine; les aristocrates, disait-on, la ∩ [y] aspiraient.

Les symboles ne comptent pas pour le deuxième segment (le point de vue des aristocrates), comme il s'agit d'un contexte oppositif.  L'alinéa suivant présente les phrases-tests pour la série inverse.  Ce sont donc « appréhender, craindre, redouter » qui serviront aux substitutions.

...une rivière de diamants qu'elle désirait.  Ardemment ils désiraient le bruit, la gloire, les victoires.  ...j'espérais un roman, des contes.  espérant la pluie comme un pauvre homme.  Croyez-vous qu'il viendra ? Je l'espère bien (PRE).  Mépriser [faire peu de cas de] la célébrité, la gloire.  il méprise la mort.  Ils réclament l'honneur de mépriser les honneurs (PRE).  souhaiter la gloire, le pouvoir, le succès.  souhaiter la paix.  Tous les changements, même les plus souhaités, ont leur mélancolie (PRE)

...une rivière de diamants qu'elle ⋔ appréhendait.  Ardemment ils appréhendaient le bruit, ⋔ la gloire, les victoires.  ...une rivière de diamants qu'elle ⋔ craignait.  Ardemment ils craignaient le bruit, ⋔ la gloire, les victoires.  ...une rivière de diamants qu'elle ⋔ redoutait.  Ardemment ils ⋔ redoutaient le bruit, la gloire, les victoires. 

∅...j'appréhendais un roman, des contes.  ∅ appréhendant la pluie comme un pauvre homme.  Croyez-vous qu'il viendra ? Je l'⋔appréhende bien (PRE).  ...je ∅ craignais un roman, des contes.  ∅ craignant la pluie comme un pauvre homme.  Croyez-vous qu'il viendra ? Je le ∅ crains bien (PRE).  ...je ∅ redoutais un roman, des contes.  ∅ redoutant la pluie comme un pauvre homme.  Croyez-vous qu'il viendra ? Je le ⋔ redoute bien (PRE). 

∅ appréhender la célébrité, la gloire.  il ∩ appréhende la mort.  Ils réclament l'honneur ⋔ d'appréhender les honneurs (PRE).  ∅ Craindre la célébrité, la gloire.  il ∩ craint la mort.  Ils réclament l'honneur de ⋔ craindre les honneurs (PRE).  ∅ Redouter la célébrité, la gloire.  il ∩ redoute la mort.  Ils réclament l'honneur de ⋔ redouter les honneurs (PRE). 

∅ appréhender la gloire, le pouvoir, le succès.  ⋔ appréhender la paix.  Tous les changements, même les plus ∅ appréhendés, ont leur mélancolie (PRE).  ∅ craindre la gloire, le pouvoir, le succès.  ⋔ craindre la paix.  Tous les changements, même les plus ⋔ craints, ont leur mélancolie (PRE).  ⋔ redouter la gloire, le pouvoir, le succès.  ⋔ redouter la paix.  Tous les changements, même les plus ⋔ redoutés, ont leur mélancolie (PRE)

Certaines appréciations pourraient changer à la relecture, mais en gros, les résultats ne me surprennent pas.  On peut se demander ce qui différencie vraiment l'indifférence contextuelle (ici ∅) et l'intersection.  Il se pourrait que cette dernière indique une polyvalence plutôt qu'une neutralité.  À creuser. 




Antonymes de A) craindre, B) redouter, C) appréhender (CRISCO)

A) affronter, aspirer, braver, désirer, escompter, espérer, mépriser, oser, rechercher, se déterminer, souhaiter, vouloir.
B) mépriser, négliger, souhaiter
C) désirer, espérer, rassurer, tranquilliser




24.  Vous avez dit contexte ?

« Dans le contexte actuel... » Ce n'est pas dans ce sens-là qu'un sémanticien entend le mot contexte, normalement et s'il veut être clair et conséquent.  Le pratique petit dictionnaire de Galisson et Coste consacre une page à la discussion.  Il paraît que Jakobson qui n'aimait pas le mot référent prenait contexte comme équivalent, mais il vivait aux États-Unis ;  en fait, le TLF indique :  « L'emploi de contexte au sens de « situation référentielle à laquelle renvoie le message » (synon. référent) est propre à R. Jakobson. ».  Il héritait donc directement ou non de l'ambiguïté entretenue par Bloomfield et ses disciples, pour qui le contexte est un mot passe-partout, tantôt verbal, tantôt social.  G. et C., sans se prononcer pour ou contre, penchent néanmoins pour les sens 1 et 2 de leur recensement, c'est-à-dire ce qui entoure une unité linguistique, et non le cadre socioculturel d'une communication.  Jack et Jill sont rentrés car il commençait à pleuvoir.  « Ensemble des éléments réellement présent dans le texte au voisinage immédiat ou éloigné de l'unité considérée ».  Si cette acception est particulière à la parole (on est très saussurien en 1976), le sens deux l'étend à la notion de rang en langue, avec un exemple assez clair :  [m] a pour contexte a_i [ami] qui a pour contexte « Tu es mon _ ».

Pourquoi la notion de contexte doit-elle être claire ?  Parce qu'elle est centrale dans toute étude linguistique, mais surtout dans l'étude du sens.  Si vous me dites que dans un contexte médical le mot opération n'est pas polysémique, je ne comprendrai qu'une chose.  C'est que la phrase où apparaît ‘opération’ a dans son voisinage immédiat ou médiat suffisamment d'indications pour contraindre le sens de l'unité.  Si vous me parlez du contexte de la médecine, je vous dirai qu'un hôpital peut être le lieu d'autres opérations que celles d'un chirurgien et je saurai qu'il ne s'agit pas de linguistique.

Il est donc important de ne pas confondre contexte avec « situation » ou « domaine ».  On a vu avec la règle d'interprétation qui est le pivot de la théorie des opérations sémantiques que le contexte, la situation et le domaine sont des conditions différentes.  Il y a d'ailleurs suffisamment d'emplois possibles de ces deux termes pour que règne malgré tout un certain degré de confusion.  Comme j'ai déjà pu le signaler, la situation d'un énoncé peut être double et doublement différente.  Quand je signale à l'employé de chez Subaru que le « check engine » s'est allumé à mon retour de Sainte-Lucie, il me demande en retour si là, aujourd'hui, il l'était encore.  Réponse affirmative.  Les situations évoluent avec l'énoncé et, en mode narratif (passé), à la situation de communication se greffe la situation narrée.

Le domaine est pratique d'un point de vue lexical, mais dans un énoncé, plusieurs domaines peuvent intervenir.  On pourrait transposer la définition que donne le Robert pour ‘domaine de définition d'une fonction’ :  « espace sur lequel ou ensemble des valeurs pour lesquelles la fonction, la relation existe », mais ce serait de l'usurpation, même s'il y a congruence.  On doit se contenter, bon gré mal gré, de l'acception liée à la compétence, mais on la restrendra au troisième larron, la science, bien que la politique ou la théologie soit un domaine :  ≝ Secteur relevant de la compétence de qqn, d'une institution, d'une science.  On peut toutefois rapprocher l'acception concernant les caractéristiques :  Portion de territoire présentant des caractères (géologiques, climatiques, botaniques) particuliers, en insistant sur la paraphrase naturelle.  Le domaine c'est ce dont il est question dans l'énoncé (cf. matière [au sens scolaire], sujet d'un livre, thème d'une discussion, question théorique ou pratique).  L'exemple du PRE n'est pas de trop :  π L'art médiéval est son domaine. 

À ce titre, l'actualité peut être considérée comme un domaine, dans la mesure où tels termes s'emploient plus spécifiquement à tel propos.  Non seulement certaines des étiquettes de dictionnaire constituent des marques de domaine (Hist., sc., didact., Littér., Poét., Mat., Admin.), mais c'est dans cet esprit que je me sers du terme.  La liste (extensible) se trouve généralement dans le tableau des abréviations de ce genre d'ouvrage.  Toutefois, toutes les abréviations lexicographiques ne constituent des domaines, pas plus que les tableaux du type Habitation, Chien, Cheval, Renaissance, Pompiers ne constituent spécifiquement des domaines, même si les exemples donnés ici sont relativement pertinents (« Pompiers » est du domaine de la lutte contre les incendies, et malheureusement, malgré l'étymologie, la cynégétique n'est pas le domaine du chien, mais on trouve cynophilie et cynographie, ainsi que cynotechnique).  Le domaine est souvent signalé par l'énoncé, comme on dira « en termes de ⊥ ».

C'est, selon le TLF, « Dans la terminologie, le vocabulaire propre à une discipline, un art, une science, une pratique.  En termes d'art, de biologie, de chimie, d'informatique, de mathématiques, de médecine. »

Mais nous sommes bien loin du contexte, non ?  Pas vraiment.  Central en linguistique, le contexte est essentiel en sémantique.  L'indifférence contextuelle n'est pas la règle et ne fait que confirmer la notion de distribution comme celle de paradigme, qui est une classe de cooccurrents, où certains vont être en intersection sémantique variable avec le terme servant de repère.  Très tôt dans ma recherche, j'ai pu établir que chaque unité d'un contexte donné peut être la base à sémantiser et inversement et corrélativement peut être l'opérateur d'une autre base, en vertu de la structure primitive de l'incidence sémantique où tout élément d'une syntagmation peut être à la fois opérateur et base.  S'il y a « opérateur », il y a nécessairement opération.

Mais comme toujours, et je l'ai montré avec le contexte indifférent, tout cooccurent n'est pas déterminant sémantiquement, sinon, la règle d'inférence n'aurait besoin que d'une condition.  Mais tout se passe dans le contexte, comme la synonymie et l'antonymie, sauf que pour ces deux relations (la synonymie est un terme stylistique — il vaut mieux parle d'équivalence), le « même contexte » n'est plus diagnostique.  Normalement, les autres relations ne touchent que le terme servant de repère et non ses cooccurrents.

Même la glose peut se substituer à la forme-repère (la « base ») sans troubler le contexte immédiat (que j'appelle contigu), exception faite de ce qu'il est convenu d'appeler les mots-outils (je n'utilise pas l'expression « mot vide »).  Par glose, on entendra ce type de phrasillon :  « s'est placé de telle façon qu'on ne le voie pas » pour ‘se cacher’ ;  il s'agit de la périphrase dont parlait Josette Rey-Debove ou chez moi, de la paraphrase.  Contexte :  Le chasseur ⊥ derrière un buisson.  Plusieurs gloses sont possibles sans qu'une soit préférable à l'autre, ce qui pourrait ébranler une conception analytique par blocs de construction (le sème revampé), comme on en rencontre encore parfois.

Parmi les candidates :  « se soustraire à la vue/aux regards », « se dissimuler ».  Avec un sujet (grammatical) non humain, c'est moins évident, comme on le voit avec « Le soleil se cachait derrière les nuages ».  Aucune des trois ne semble possible.  Le PR, qui a repris l'exemple du Dictionnaire général, a choisi « a disparu » (son exemple étant réduit à π le soleil s'est caché, avec une précision inutile entre parenthèses :  derrière un nuage.  Plutôt qu'une glose, c'est à la paraphrase qu'on a recours, car en réalité, le soleil ne se cache pas.  S'il disparaît à la vue, c'est parce qu'un nuage nous le dissimule.

Ces exemples remontent à l'époque où je travaillais encore sur l'hypothèse (ou sous) que le contexte « sémantisait » ou « sélectionnait le sens » d'une unité donnée (la base).  C'est encore la conception implicite d'une notion comme l'actualisation, que le DDL (Galisson et Coste) définit comme une « opération qui fait passer du sens général et virtuel d'une unité en langue (π bouteille) au sens particulier de cette même unité en discours (π passe-moi la bouteille ».  On ne s'attardera pas sur le fait que l'unité ‘bouteille’ est dénotative, comme d'ailleurs, le second exemple :  π Le Buffet ouvre à 8 heures.

Aujourd'hui l'ambiguïté qui me conduisait à scinder la théorie en deux versants est résolue :  il n'y a d'opération nulle part ailleurs que dans la cognition du sujet humain qui entend, lit et comprend.  En relisant au hasard des documents que je convertissais du format Word au format Open, je suis tombé sur une phrase que je n'écrirais plus aujourd'hui :  chez Saussure la différence est opératoire.  Et si l'on se reporte à son énoncé à propos des synonymes, on y verra de l'animisme à l'état pur.  Sans doute pour lui la langue était-elle vivante dans plus d'un sens.  À toutes fins pratiques, d'après Durozoi et Roussel 1987, la différence se présente comme « la relation d'altérité entre des choses ou des concepts qui ont des ressemblances ».

Nous ne quitterons pas le contexte de sitôt, si, comme je me le propose, j'examine les relations d'hier et celles d'aujourd'hui.  Ce n'est pas par un faux regret de ce qui était alors et ne peut plus être aujourd'hui, mais une façon d'estimer le chemin parcouru et de vérifier, toujours, plutôt que de passer son temps à falsifier à la Popper.  Inutile de fausser sciemment les données du problème si on procède honnêtement à la vérification.  Dans mon premier contact avec les relations sémantiques, comme beaucoup j'y voyais surtout des rapports logico-mathématiques, puis par réaction, je n'y discernais que des rapports lexicaux, où se mêlaient les tropes :  métonymie, synecdoque, métaphore.

Les classements qui ont suivi tendaient à faire des relations des phénomènes de langue, indépendamment du discours, mais il s'agit d'une fausse abstraction :  et Bally avait raison, non pas parce qu'il fondait une stylistique, mais parce qu'il s'intéressait à la seule chose observable en linguistique, le discours.  Il est donc préférable de parler d'équivalence de sens que de synonymes, puisque ces derniers sont limités à l'unité lexicale.  Dès le syntagme on est au seuil de la paraphrase.  Il ne va de même pour l'antonymie :  les antonymes ne seraient substituables que s'ils étaient sémantiquement neutres ou synonymes.  Il est donc souhaitable de parler d'opposition sémantique, puisqu'on l'a vu, la contrariété (et éventuellement la contradiction) touche à la phrase et non à l'unité lexicale.  L'antithèse est une opposition entre propositions à l'intérieur d'une phrase, comme le montre l'exemple emprunté au vieux manuel scolaire de Larive & Fleury (1895) :  le travail rend tout aisé ;  l'oisiveté, tout difficile — l'une de ses moitiés exprime une idée contraire à celle qui est développée dans l'autre moitié.

Une relation en cache une autre. 




24 bis.  Chausse-trape ou attrape-nigaud ? 

Les relectures ne sont pas simples.  Par moments, le sentiment qui domine et qui risque souvent de l'emporter, c'est l'envie de tout reprendre à zéro.  Mais au point où j'en suis, le zéro c'est le néant.  Si je considère certains passages avec moins d'esprit critique, je suis enclin à les sacrifier quand même car ils semblent passer à côté de ce qui constitue l'essentiel de cette question.  Je ne sais pas ce qui m'a incité, par exemple à parler de l'antonymie à la suite de la synonymie.  Et les deux questions sont trop compactes.

Le drame, mon drame, c'est qu'en réalité je n'ai d'autre interlocuteur que moi-même, et j'ai donc tendance à passer sur ce qui me semble aller de soi ou qui pourrait être mieux expliqué avec des moyens différends et que je ne possède pas.  Parmi les questions qui auraient besoin d'éclaircissements, il y a certainement l'assimilation que je fait du dictionnaire et du sujet-parlant (locuteur, usager de la langue).  Et qui en fait me semble le seul moyen de tourner efficacement le risque de subjectivité qui s'attache à tous les propos du sémanticien.

Mais ce qui est crucial ici c'est qu'il retourne (tête en bas) le problème du sujet-parlant qui affirmer savoir ce qu'il dit.  Le sémanticien (je parle de celui-c- ou de celle-là en général, pas nécessairement dans le cadre de ma réflexion), le sémanticien, dis-je, offre donc « ce que veut dire » tel objet lexical ou phrastique x.

C'est pourquoi le dictionnaire-comme-locuteur est important.  Il empêche le sémanticien de tomber dans le panneau qu'il a ouvert.  Sinon, on pourrait lui rétorquer comme le faisaient les linguistes américains des années 70-80 :  « not in my idiolect ».  Même si tout le monde peut s'accorder sur le fait que ‘s'assoupir’ et ‘s'endormir’ sont synonymes dans cette phrase que j'emprunte à Axelle de P. Benoit :  π je crois que je fus le dernier à céder au sommeil

⇨  Exception faite sans doute de Bertaud du Chazaud, l'homme au million de mots.

Néanmoins, celui qui s'adresse au dictionnaire comme super-informateur a toutes les chances d'être sinon mieux renseigné qu'auprès de soi-même ou d'un autre locuteur, c'est qu'il trouve chez ce locuteur fictif les moyens de vérifier ce que celui-ci avance.  D'où l'intérêt de ma conception auto-vérificatrice de l'article du dictionnaire.  Même si le Petit Larousse 1918 ne conçoit l'assoupissement que comme un demi-sommeil (je me demande comment on le mesurais à l'époque, sur le principe, sans doute, de celui qui s'endort le premier réveille les autres).  s'endormir ≝ {se laisser aller au sommeil}.

Le dernier intérêt, quasi anecdotique, de l'emploi du ducitionnaire comme sujet-informateur, tient au fait qu'il a à sa manière les mêmes limitations que l'être humain que vous pourriez interroger :  il a des contraintes d'âge (comme le Petit Larousse 1918, ou le DQLF [1948]), de taille, comme tous les Larousse en un volume, de style, comme le Robert et le TLF, soumettant la didactique (l'exemple pratique et illustratif) au bon usage.   Le Bordas et le DFC ont les défauts de leurs vertus, mais ils permettent plus facilement de contrôler un emploi que le TLF ou le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933).

On peut encore rappeler, sans verser plus avant dans l'anthromorphisation, qu'un dictionnaire peut, à la manière d'un locuteur, n'en pas comprendre un autre.  Cela suppose, naturellement, le dispositif [définition + phrase-exemple], et l'opération consistera à chercher à sémantiser la phrase donnée en guise d'exemple (ou l'un de ses membres) du dictionnaire A au moyen de l'article correspondant dans le dictionnaire B.  Si la sémantisation n'est pas satisfaisante, on peut alors considérer que B « ne comprend pas » A.  Ainsi le DQLF (1948) ne permet pas de sémantiser ‘à discrédition’ dans la π la garnison se rendit à discrétion du PL 1918, c'est-à-dire d'y substituer un équivalent ou une glose ;  autrement dit, de comprendre ce que veut dire la locution adverbiale.




25.  Les relations vues à la loupe

Si ce n'est qu'une façon de parler, c'est aussi une hyperbole.  Je n'ai certes pas épuisé les formes que l'on s'entend d'habitude à classer dans le phénomène de l'antonymie [pour une présentation plus sreine, voir les passages de l'Essai :  Chap VIII, Chap XII et Chap XIII.  Mais je m'en voudrais de reprendre le carré logique, malgré tout le respect que j'ai pour Greimas qui, après tout, l'a emprunté aux aristétoliciens.  La négation d'une proposition ne constitue pas une relation.  La relation est entre les deux propositions et ne nous apprend rien d'autre que ce qu'elle est, et par conséquent, on ne peut rien en dire d'utile.  Le soleil s'est cachéet Le soleil ne s'est pas caché sont en relation de contrariété (visible ≢ invisible), mais ils ne le sont que parce que nous savons le sens ou la dénotation de ‘caché’ ou ‘visible’.  La contradiction (concept ou proposition) est du même tonneau.  Comme l'ont montré Eccles et Popper, tous les philosophes sont de mauvais scientifiques → certains philosophes ne sont pas de mauvais scientifiques ;  on permute et on recommence.

Le phrasillon préfixal (en italiques) est destiné à montrer qu'il s'agit d'un jeu d'opinion.  Un pince-sans-rire dirait que règle générale on se méfiera de l'universelle.  Les surréalistes et Picabia en particulier se sont amusés à ce déplacement du « mobilier phrastique ».  Dans l'exemple, on peut très bien intervertir ‘philosophes’ et ‘scientifiques’ et déplacer ‘mauvais’.  Malgré son Prix Nobel, Eccles cherchait l'âme dans le cerveau, avec le secours de Popper ;  il attribuait même à Popper le fait d'avoir vu la lumière, alors qu'il était dans le « tout-électrique ».  On aurait pu choisir :  tous les scientifiques sont de mauvais philosophes → certains scientifiques ne sont pas de mauvais philosophes [et pourtant sortir du carré et ajouter : ] mais de mauvais scientifiques.  On se souviendra qu'ils étaient les champions du trialisme, version philosophique du triathlon.

On m'a reproché un ton trop familier, je l'ai sûrement déjà mentionné quelque part, mais à la différence des chercheurs qui cherchent un avancement personnel je ne cherche que l'avancement de la connaissance des phénomènes sémantiques et un peu d'humour n'a jamais fait de mal à qui n'a rien à en craindre.

La relation que j'avais en tête c'est celle qu'on tend à considérer comme une figure, un trope, la métonymie, où l'on range également la synecdoque, malgré sa spécificité :  à notre époque la relation partie-tout éclate terminologiquement en méronyme et holonyme.  Sans me faire l'apôtre de la simplicité, je suggère de ramener tout cela à la contiguïté, définie comme proximité sémantique, avec pour symbole ∥ ;  la contiguïté connaît deux formes, l'absolue (y compris le singulier pour le pluriel et inversement) et la spatiale ou temporelle :  c'est un phénomène courant, notamment où le membre de la classe tient lieu de la classe :  le chien pour les chiens.  L'exemple du Robert pour ‘canidé’, détaille les sous-classes :  π Le chien, le loup, le renard, le chacal sont des canidés.

Le manuel scolaire de Larive et Fleury (1895), regroupe, dans la métonymie, la cause pour l'effet, l'effet pour la cause, le signe pour la chose, le contenant pour le contenu, le lieu pour la chose, le possesseur pour la chose possédée, l'auteur pour l'ouvrage, l'abstrait pour le concret.  Dans l'ordre, les exemples :  Neptune pour la mer, le mont Pélion n'a plus d'ombre, la palme pour le martyre (l'aigle signifie l'Allemagne [ex. de Dumarsais, dans Littré]), un verre d'eau, un panama, le tour du propriétaire, Homère pour ses ouvrages, indolence pour indolente.  Durozoi et Roussel signalent que le rapport entre la chose nommée par métonymie et la chose qui prête son nom est nécessaire, mais ne donnent que la cause et l'effet et le contenant et le contenu comme exemples ;  on ajoutera le rapport de l'instrument à l'utilisateur (Glatigny et al. ;  cf. Picoche et Glatigny et Collignon) et le physique pour le moral :  toute la ville (ses habitants) en parle (cf. tout le séminaire est en émoi), il vit de son travail (salaire) [cf. il gagne son bifteck], une main de fer (autoritaire).  Avec la métonymie, la perspective prioritaire est celle de la désignation (au sein de la dénotation) :  rapport d'un signe à une chose.  Littré ajoute :  « 7° les parties du corps regardées comme le siège des sentiments ou des passions, pour ces passions et ces sentiments ; 8° le nom du maître de la maison pour la maison même, 9° l'antécédent pour le conséquent. »

Les figures en question sont des substitutions (un nom pour un autre), mais elles ne se se prêtent pas nécessairement à la commutation avec le terme d'origine dans sa distribution (l'ensemble de ses contextes).  On verra très vite que la substitution est orientée (non symétrique) et la métonymie limitée à certains emplois culturellement déterminés, cf. « Les habitants  ↺ la ville dorment [dort] », mais « Ils discutaient au pied de ˥de l'ombre ↺ l'arbre ».  Ville-habitants est déjà dans la 1re et la 4e éditions du Dictionnaire de l'Académie (1694 et 1762).

L'exemple classique de la synecdoque est la voile pour le navire, relation partie-tout, mais culturellement déterminée (et historiquement datée), à laquelle Larive et Fleury ajoutent l'espèce par le genre, le genre par l'espèce, le tout par la partie, la partie par le tout, un nombre par un autre, ou une quantité indéterminée par une quantité déterminée.  Dans l'ordre :  un mortel, une Tempée délicieuse (= vallée), vingt printemps (âge), un bouclier fait de trois taureaux ;  le Français, né malin, créa le vaudeville ;  je vous l'ai dit vingt fois.  On trouve aussi la matière pour l'objet, le fer au lieu de l'épée, et le particulier pour le général (le cochon pour l'espèce porcine).  Il s'agit toujours de solidarités d'un domaine d'expérience ou d'un univers de discours (classe).  On notera l'absence de transitivité :  le fer ne peut pas prendre la place du sabre qui prend la place de l'armée.

Si l'exposé qui précède sur la métonymie et la synecdoque ne sort guère des sentiers battus, c'est qu'il en coûte de s'en écarter.  Un bon exemple du genre de malencontreuses excentricités qui peut en résulter se trouve dans SensAgent qui reprend sans vergogne (ni corrections) un article de Wikipédia qui tient plus du fouillis (malgré un plan - où est intégré l'antonomase) et du (médiocre) travail d'étudiant.  Je n'ai jamais eu d'estime exagérée pour les contributions anonymes de Wikipédia qui n'ont à mon barême qu'une cote extrêmement basse et généralement fondée.  Je me base généralement sur des indices stylistiques (la qualité de l'écriture, le choix des tournures [cf. « au final »], la cohérence). Outre le fait que l'article que j'ai sous les yeux parle d'un axe diplomatique (Saussure et ses disciples doivent se retourner dans leur tombe respective — pourquoi pas dipsomatique ? ), on a des affirmations comme celles-ci :  « figure très courante » et « aboutit à une anomalie », et dans le même alinéa, s'il vous plaît. 

Sans compter les citations inutiles :  si le TLF intègre la chose à sa définition, il n'est pas nécessaire d'indiquer une source pour signaler que « la métonymie s'appuie [métaphore] sur un rapport de contiguïté » (Patrick Bacry).  Les conclusions (introduites à répétition par « au final ») sont du même tonneau (et incohérentes) :  il y a des métonymies inclassables et les métonymies élaborent un sens complexe, alors qu'il ne s'agit que d'un changement d'adresse (dénotativement, la métonymie désigne autre chose).  Le jugement y est aussi pour quelque chose.  [ce segment est de moi] Rastier est cité (y a-il un plagiaire dans la salle ?) est cité à propos d'une remarque sur un sujet auquel il n'a rien contribué (les réseaux sémantiques en question sont de Jackendoff), et cité à tort, puisqu'il affirme indirectement que les relations synecdochiques sont hiérarchiques, ce qui est faux :  il n'y a pas hiérarchie, contrairement à ce qu'il affirme, entre le plus et le moins ni le singulier ou le pluriel ni la matière pour l'objet, ni la partie et le tout :  ‘toit’ pour ‘maison’ est spatialement supérieur au tout, mais au-dessus ne veut pas dire hiérarchie.  Il fait en plus état de prédicats prologiens, qui ne sont là que des étiquettes, et dont l'organisation ne doit pas être préjugée :  le prédicat « est un », isa (comme iko [is a kind of]) est une appartenance à une classe ou une inclusion, selon le point de vue (où alors un argument implique l'autre argument), mais ne s'applique pas à la synecdoque ni d'ailleurs au sens, puisque la machine ne sait pas ce que c'est.  Celui qui cite un prédicat prolog cite nécessairement quelqu'un, car ce langage, que j'ai pratiqué (cf. ma communication de Perpignan, notamment ⇩), permet de contruire tous les prédicats, avec n'importe quel nombre d'arguments que vous voudrez [en deça des limites du logiciel].  « est_un_synonyme_de(A,B) » est possible, comme « est_une_synecdoque_de(C,D) » — les majuscules sont des variables dans le dialecte que j'utilisais (Borland).

⇨  « Les opérateurs sémiotiques :  création d'un système expert de recherche sémiotique », Association Internationale de Sémiotique, 30 mars-6 avril, Barcelone-Perpignan.  Cf. aussi les articles suivants :  systèmes experts lexicaux ;  système experts d'apprentissage :  morphosyntaxe, anaphore ;  PISA ;  synonymes et systèmes experts

SenAgent reproduit également l'article synecdoque de Wikipédia, avec le même bonheur (sic), indiquant que cette figure est essentiellement quantitative.  L'auteur (qui doit être le même) note non sequitur qu'elle est une inclusion ou une dépendance matérielle.  On serait curieux d'en apprendre davantage sur cette « dépendance », asémantisable.  Quant à la nature inclusive, elle n'est valable que pour les rapports espèce-genre et inversement (ce qui n'est plus une inclusion [espadrille ⊂ chaussure], mais une implication [chien ⊃ loup]).  L'application systématique du double schéma xy et yx à tous les couples espèce-genre et genre-espèce ne confirmerait pas ces affirmations.

Cf. (avec les symboles de superordonné xy et subordonné, ⇘) cordage ⇗ hauban ;  marque ⇗ tache ;  bruit ⇗ sifflement ;  plaisanterie ⇗ scatologie ;  abandon ⇗ résignation ;  mouvement ⇗ recul ;  membrane ⇗ peau ;  substance ⇗ musc ;  machine ⇗ locomotive ;  danse ⇗ gavotte ;  discours ⇗ galimatias ;  perte ⇗ décri ;  faculté ⇗ compréhension ;  querelle ⇗ batterie ;  richesse ⇗ écus.

Les exemples d'hyperonymes ont été glanés dans ma source à tout faire, le Petit Larousse 1918), pour des raisons sentimentales plutôt que pratiques.  On peut procéder mentalement à des commutations dans des bouts de phrase que ces mots vont nous suggérer.  Le problème qui va se manifester est clair, c'est l'orientation (comme la détermination culturelle de la métonymie).  Si tout nom-de-classe peut tenir lieu provisoirement du nom de membre de la classe en question, l'inverse n'est pas vrai.  La substitution par le genre n'est d'ailleurs pas un trope dans son emploi quotidien (ou le plus fréquent), comme il s'agit plutôt d'anaphore ou coréférence nominale, reprise stylistique dans la proximité de l'hyponyme, en cela proche de la synonymie.  D'ailleurs, il n'y a pas obligation de substitution, comme on trouvera des contextes partiellement définitoires, comme celui-ci :  π son discours est un galimatias.

Exemples potentiels permettant de tester l'inversion du procédé :  je ne comprends rien à son galimatias ;  ses écus sont d'origine douteuse ;  la compréhension diminue avec l'âge ;  dans une foule dense et agitée les batteries ne sont pas rares ;  nous leur ferions danser une telle gavotte (Hugo-Tlf) ;  la locomotive est restée sur les rails ;  le musc est soluble dans l'alcool ;  la peau est un organe excréteur ;  un mouvement de recul inattendu de sa part ;  sa résignation est soluble dans l'acool ;  la scatologie déclenche chez lui le même gros rire ;  il a un sifflement ophidien quand il me voit ;  de grandes taches indiquaient la pourriture avancée du bois (d'apr. Zola-TLF) ;  le hauban est une manœuvre dormante.  Il suffit de substituer le genre à l'espèce pour constater les variations dans la validité des réalisations.  Pour mémoire, ‘jouer une gavotte’ est donné comme métonymie par le TLF et la manœuvre (courante ou dormante) également.

La contiguïté permet de généraliser la relation et d'éviter les chausse-trapes de la tropologie.  La contiguïté a son lieu d'élection dans la réalité perceptuelle et rend compte d'idées voisines, apparentées, associées, c'est-à-dire appartenant à des ensembles observables dans la réalité, comme ‘creuser’ et ‘profondeur’ ou lire-livre.  La contiguïté se définit en priorité par rapport à l'extension, c'est-à-dire la dénotation et invite à l'associer à ce qu'on appelle classiquement les circonstances et que j'ai étendues d'abord dans la grille d'intelligibilité qui est devenue cette année le sagittal phrastique ou situationnel (ou encore référentiel).

Le sagittal qui s'y trouve a été gonflé en raison de l'examen du rôle de la dénotation, il est donc souhaitable de le dégonfler, c'est-à-dire de le ramener à ce qui est pertinent par rapport au sens et non essayer de jouer à Aristote.  Ensuite :  De la contiguïté à l'interdéfinition. 


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26.  De la contiguïté à l'interdéfinition

Comme notion chez les logiciens, l'interdéfinition est un vice, en particulier chez Quine qui la dénonce comme synonyme de circularité, non comme observation, mais comme condamnation au titre d'exercice futile ('empty').  Le Gdel cerne les « définitions circulaires » comme les définitions se présentant telles que la première renvoie à la seconde et la seconde à la première.  Son point de départ reste l'usage logico-philosophique pour décrire l'interrelation circulaire de postulats indémontrables ou de primitifs conceptuels.  Selon S. Marcus, c'est parce que les « dictionnaires habituels ont l'ambition de définir tous les mots » que la circularité de leurs définitions « est inévitable ».  Je ne vois pas bien à quoi rime ce reproche, puisque cette « ambition » est partagée par la plupart des disciplines scientifiques, sur des objets différents.  La critique de Quine est évoquée, semble-t-il, dans la tradition philosophique française par l'emploi du terme d'indéfinissable.

M'autorisant d'un emploi de l'adjectif ‘interdéfini’ par Greimas et par Culioli, chacun avec une valeur différente, il est vrai, j'ai introduit le substantif dans ma terminologie, notamment dans ma thèse d'État, en 1987, dans un sens neutre.  Je lui donnais d'emblée la même base que la relation de contiguïté, c'est-à-dire celle d'un système de solidarités observables dans la réalité et représentées dans le lexique.  Évidemment, une notion en cours d'élaboration a d'abord des contours incertains, malgré l'apport significatif de ses formants :  ‘inter-’ ‘définition’.

L'interdéfinition est une combinaison de l'intersection et de la définition et peut, en termes de perception, se rapprocher de la notion de collocation, de la tradition anglo-saxonne et qui est, selon Frans Liefrink (1973), « une relation plausible entre deux objets ».  Même si à cette époque j'employais encore le terme de « sème », je considérais que toutes les relations, qu'elles soient ou non liées à la contiguïté, passaient nécessairement par le partage d'éléments de sens mis en jeu ;  la relation fondatrice était (et est encore) l'intersection.  La lecture d'un vieux Que sais-je ?, publié trois ans après ma naissance, celui de Gaston Viaud (1946) a confirmé mon hypothèse, qui étendait l'intersection à l'interdéfinition, alors qu'il signale et illustre l'interdépendance dans le domaine conceptuel :  « Un concept n'existe jamais isolément dans notre esprit, puisque, pour le penser, on est obligé de faire appel à d'autres concepts et qu'il n'existe, en somme, que par les relations qu'il a avec ces derniers. »  Un manuel de philosophie de la même époque, celui de Thonnard (1950) parle également de « rapport mutuel des idées ».  Les interdépendances de Viaud sont encore illustrées par les séries métonymiques de Robert Martin (1976).  Dernière confirmation :  le terme d'interdéfinissable est recensé dans le Gdel, comme ce qui « en logique se dit des symboles dont l'un peut se définir à partir de l'autre et réciproquement ».

La différence entre circularité et interdéfinition tient essentiellement dans le fait que la circularité obéit au schéma suivant (l'exemple est forgé) : 

définition de période ⇨ définition d'époque ⇨ définition de période.

On peut y faire figurer x et y, mais le schéma est plus parlant avec des mots qui justement sont très voisins par le sens.  Cette boucle est typique des remontées vers l'abstraction dans une hiérarchie, de genre en genre, jusqu'au genre « suprême » qui renvoie à l'un de ceux qui le précèdent, obligatoirement ;  j'appelais ce parcours un chemin générique ;  notion délaissée, comme je suis de moins en moins persuadé que le lexique intériorisé (le seul qui « existe » naturellement, avec ses défauts) soit organisé hiérarchiquement et que la hiérarchie en question doit être reconstruite quand la nécessité s'en présente.  À l'époque où je travaillais à l'élaboration de la notion, il ne faisait pas de doute dans mon esprit que le phénomène se produisait sur deux plans, celui de la langue objet et le plan descriptif.  Le sème, à ce moment-là, appartenait à la panoplie du second.  Aujourd'hui, la description utilise des « éléments de sens » qui sont issus d'une métaconversion d'ailleurs basée sur le besoin d'interdéfinir (il n'y a plus de plan sémique ni de signifié comme tels).

L'outil d'analyse et de description s'inspire de celui que j'ai déjà introduit, le « mma » (modèle ou matrice métalinguistique d'analyse) et qui consiste à comparer les définition des termes mis côte à côte.  L'exemple ci-dessous illustre, à partir du PRE comme informateur, l'interdéfinition non pas des trois termes, mais de deux paires :  l'interdéfinition n'y est que relative.  L'interdéfinition stricte (forte ou complète) suppose une image en miroir, correspondant parfaitement au symbole ⋈ et où le traits se croiseraient pour forme un X.

circonstances.png

mmaitd.png

L'interdéfinition, comme les synèses, varie avec les sources (lexicographiques ou humaines).  Les apparentes lacunes ou défaillances du dictionnaire tiennent au fait que son objet n'est pas la démonstration de la cohérence de portions du lexique.  Même en prenant l'exemple déclencheur de mon intérêt pour le phénomène (dans un cours, le vocabulaire des châteaux-forts, dans ma deuxième année d'enseignement [1980]), ‘créneau’ et ‘merlon’, il faut parfois procéder à une réorganisation des matériaux lexicographiques pour obtenir une interdéfinition acceptable.  Prenons le plus accessible, le Robert :  ‘créneau’ est défini (dans sa dénotation, il s'agit donc de solidarités du monde réel) par « ouverture pratiquée à intervalles réguliers au sommet d'un rempart, d'une tour, et qui servait à la défense » ;  ce n'est que dans les exemples qui suivent l'acception que l'on trouve :  «  Merlons et embrasure du créneau ».  On a plus de chance avec ‘merlon’ :  ≝ partie pleine d'un parapet entre deux créneaux, deux embrasures.  Quant à ‘embrasure’, le créneau y est un renvoi analogique.  Pas de merlon à l'horizon.


interdéfinition (en gras)
créneaumerlon
ouverture pratiquée à intervalles réguliers au sommet d'un rempart, d'une tour, et qui servait à la défense — merlons et embrasure du créneaupartie pleine d'un parapet entre deux créneaux, deux embrasures


merlonpr.png


Dans le Petit Larousse 1918, c'est à ‘créneau’ (maçonnerie dentelée) et ‘parapet’ qu'on fait chou blanc.  Seul ‘merlon’ mentionne ‘embrasure’, mais celle-ci ne lui rend pas la politesse.  Pour qu'il y ait interdéfinition, il faut qu'on aille au-delà de l'intersection.  Il faut que la définition de l'un des deux termes au moins soit énantiomorphe, c'est-à-dire reproduise l'autre terme ;  un cran, donc, avant la circularité.

Le TLF aurait pu être plus utile, mais, avec son désir d'être exhaustive, l'équipe ne produit qu'un article incertain, en ce qui concerne l'acception qui nous intéresse ici.  Et cela tient à leur observation (voir la Rem. dans I. A.) sur l'ambiguïté des contextes, notamment un long exemple de Mérimée qui semble à côté de la plaque, et les choses ne s'arrangent pas si l'étymologie de merlon (merlone, ital.) en fait un créneau.  Leur description même de ‘créneau’ prête le flanc à « l'ambiguïté ».  ≝ ⊲dentelure pratiquée au sommet d'un mur, d'un parapet, etc., et faisant partie d'un ensemble d'horizontales, alternativement hautes et basses, raccordées par des verticales, formant des pleins et des vides ;  forme que présente une partie vide (je souligne) entre deux pleins (synon. archière [sic], embrasure), une partie pleine (idem) entre deux vides (synon. merlon)⊳.  Avec ‘merlon’, nous sommes en pays connu, bien qu'imprécis, si l'on commence la recherche par ‘créneau’.  ≝ ⊲partie d'un parapet se plaçant entre deux créneaux⊳.  Il aurait fallu insérer ‘pleine’ après partie, mais il s'agit d'une citation, comme c'est souvent le cas dans le TLF.  On note l'incohérence entre la définition de ‘merlon’ (créneaux est pluriel) et la définition de créneau (singulier) comme dentelure, alors que ce sont les créneaux qui forment une dentelure.

La remarque de Gide à propos des bibliothèques est peut-être un peu légère, mais il arrive parfois qu'un livre fasse toute la différence.  Il s'agit ici du volume 2 du Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933).  Ce que le rédacteur du TLF considère comme une ambiguïté chez les auteurs qu'il a consultés (notamment Anatole France, ce qui me chagrinait) est en réalité une polysémie qui s'est installée apparemment très tôt.  Le créneau est à la fois la dentelure (la crénelure) et l'embrasure.  L'illustration du LXX en fait foi.  Et qui n'a rien à voir avec l'acception I. B. par ext. du TLF, où il est synonyme de meurtrière.  Toutefois, de notre point de vue, si j'ai réussi à réhabiliter Mérimée et France et tutti quanti, nous ne sommes pas plus avancés, car ce n'est que dans la phrase-exemple qu'apparaît le merlon.  Allons voir de son côté.  ≝ ⊲partie pleine entre deux embrasures d'un créneau⊳, où l'on voit ici que ‘créneau’ est pris au sens du tout.  C'est cette polysémie qui fait échouer l'interdéfinition ici, car je ne peux pas prétendre que ‘créneau’ ait ici le sens d'embrasure.  Je suis obligé de me contenter des informations glanées dans le TLF.  On apportera une restriction à leur définition de ‘créneau’ car d'après LXX l'‘archière’ se pratiquait dans le merlon, comme la meurtrière :  elle ne doit donc pas être confondue avec l'embrasure (le créneau) séparant deux merlons.  Je suis obligé de raccourcir la définition de ‘créneau’, mais le résultat est toujours une interdéfiniton relative.  On a cependant une double intersection (les parenthèses synonymiques sont du TLF).


interdéfinition (italiques)
créneaumerlon
dentelure pratiquée au sommet, d'un parapet (...) présente une partie vide entre deux pleins (synon. embrasure), une partie pleine entre deux vides (synon. merlon)la partie du parapet entre deux embrasures

crantlf.png


On peut se tourner vers des solidarités moins concrètes, mais là non plus il n'y a aucune garantie de succès.  Voyons ce qu'on peut tirer de notion-idée-concept :  tiens, une synèse... mais point d'interdéfinition dans les deux premiers tableaux, uniquement des intersections (en gras).  L'italique indique un rapport de contiguïté.


Petit Robert
notionconceptidée
objet abstrait de connaissancereprésentation mentale générale et abstraite d'un objetreprésentation abstraite et générale d'un être, d'une manière d'être, ou d'un rapport, qui est formée par l'entendement

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TLF
notionconceptidée
construction, représentation de l'espritreprésentation mentale abstraite et générale, objective, stable, munie d'un support verbaltout ce qui est représenté dans l'esprit, par opposition aux phénomènes concernant l'affectivité ou l'action

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Académie 8e éd.
notion conceptidée
représentation que l'esprit se forme d'un objet de connaissance - idée générale et abstraite - conceptconstruction de l'esprit explicitant un ensemble stable de caractères communs désigné par un signe verbalnotion abstraite et générale fournie par l'entendement

acadnotion.png

L'Académie fournit en réalité ce qu'il y a de plus près d'un locuteur moyen (mes excuses aux Immortels).  Les lexicographes auraient tendance à éviter les reprises dans des termes qui sont en réalité de bons candidats à la synonymie.

Je me propose d'aborder la fois prochaine la question de l'indéfinissable par la « boucle générique » qui coiffe les remontées des taxonomies lexicales.  On ne s'étonnera pas que je parle de superordonné plutôt que « genre » ou d'hyperonyme.  Il sera aussi question du terme subordonné (l'espèce ou l'hyponyme), bien que, généralement, la relation favorise le superordonné.  J'éviterai également l'emploi intempestif de l'inclusion et m'en expliquerai si besoin est. 




26 bis.  Vide ou plein ? 

Bescherelle Aîné 1856 :  créneauArchit. Maçonnerie dentelée qui couronnait les murailles des châteaux forts.  Les créneaux étaient la partie pleine des remparts et non l'échancrure.  Fortif. Ouverture percée dans les murailles des places fortes, des avancées etd e tout obstacle maçonné qu'on veut mettre en état de défese, dans le but de tirer sur l'ennemi sans s'exposer à ses coups.

merlonFortif. Vide qui se trouve entre les deux jours d'une embrasure de batterie de rempart, depuis le haut de ces deux jours jusqu'à la genouillère.  Ce vide ou ouverture a extérieurement 5 m 847 et 3 m 672 intérieurement. | Demi-merlon, Espace compris entre l'embrasure et l'épaulement du parapet. — figure textuellement dans Bouillet 1854.

Bescherelle Jeune (1 vol.) 1880 :  créneau — Dentelure en haut des murs d'un tour, d'une citadelle, d'une ville :  les créneaux d'une muraille.

merlonFortif. Partie du parapet entre deux embrasures.

On note qu'avec les fortifications (sans doute à partir de Vauban et avec la diffusion de l'artillerie) les dénotations changent ;  on ne les retiendra que comme repères :  le crénelage d'origine a surtout disparu avec la fin de la féodalité et le passage de Richelieu.

Académie 1798 :  créneau — Une de ces pièces de maçonnerie qui sont coupées enforme de dents et séparées l'une de l'autre par intervalles égaux, au haut des anciens nurs de Villes on de Château.

merlon — Terme de fortification.  La partie du parapet entre deux embrasures.

On notera que cette source ne permet pas de placer les deux termes précédents dans la proximité du parapet, ≝ ⊲Élévation de terre ou de pierre au-dessus d'un rempart⊳.

Boiste 1803 :  créneau — Dents au haut des murs.

Dans Bouillet 1854, on trouve à barbacane :  « petit ouvrage de fortification, ayant pour objet de masquer un pont ou une porte ville, consiste en un simple mur percé de créneaux ou de meurtrières. » et à casemate « souterrain voûté à l'épreuve de la bombe et percé d'embrasures et de créneaux (...) »

Bouillet 1854 :  créneau — nom donné, au moyen âge, à la maçonnerie dentelée qui couronnait les murailles des châteaux-forts. [Pour sa contre-partie, voir ci-dessus.]

Furetière 1701 :  créneau — Dentelure, entaillure faite au haut d'un parapet, d'unemuraille, d'une tour, pour avoir liberté de regarder par là, ou de tirer.  Toutes les villes, les tours, les châteaux fortifiez à l'antique, étoient entourez de créneaux.

merlon — ou Tremeau, subst. masc.  Terme de Guerre.  C'est le plain du parapet qui est entre deux embrasures ;  sa longueur est de huit à neuf pieds du côté des canons, et de six du côté de la campagne, sa hauteur de six pieds , et son épaisseur de dix huit.

Guérard-Sardou 1864 (1 vol.) :  créneau — dentelure au haut des murs fortifiés. [‘merlon’ est absent.]

Guérin 1886 :  créneau — Une de ces pièces de maçonnerie qui sont coupées en forme de dents, et séparées l'une de l'autre par intervalles égaux.

merlonFortif.  La partie du parapet qui est entre deux embrasures. [Note, :  le parapet est d'abord un ⊲massif de terre ou de maçonnerie, qui borne un ouvrage de fortification (...)⊳]

Lachatre 1869 :  créneau — Anc. fortificat. Entaillure, vides par intervalles, en forme de dents, au sommet des murs d'un château, d'une citadelle ;  maçonnerie dentelée qui couronnait ls murailles des châteaux forts.

Larive et Fleury 1889 :  créneau — Au moyen âge, vide rectangulaire, non fermé par le haut que l'on pratiquait dans le parapet couronnant soit une tour perminée par une plate-forme, soit une courtine.  C'est parchacune de ces ouvertures que les défenseurs d'une forteresse lançaient des pierres ou des projectiles analogues sur les assiégeants.

merlon — Dans l'architecture militaire, partie pleine d'un parapet située entre deux créneaux et souvent percée d'une petit ouvertire appelée ‘archère’, ouverture par laquelle on lançait des flèches.

Larousse 1856 (1 vol.) :  créneau — Ouverture dentelée au haut des murs d'une tour, d'une citadelle, d'une ville. [‘merlon’ est absent.] ;  idem pour le Larousse 1878 (1 vol.) ;  dans le Larousse 1905 (1 vol.), ‘créneau’ devient ⊲maçonnerie dentelée⊳ (etc.) et merlon apparaît comme ⊲partie du parapet entre deux embrasures⊳.  Les créneaux étaient séparés les uns des autres par de petits murs comparables à des pilastres et que l'on nommait des merlons (...) [on note que les archières sont pratiquées dans les merlons ;  l'article, pédagogique, est très complet.]

Larousse (Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 17 vol.) :  créneau — Nom que l'on donnait à des ouvertures pratiquées d'espace en espace dans les anciens parapets, et par lesquelles ou pouvait tirer sur les assaillants ; on donne souvent le même nom aux parties de maçonnerie élevées entre deux de ces intervalles,et que l'on appelait ‘merlons’ (...) [on y trouve la citation de Bardin à propos de la mansuétude de Louis XII faisant prendre aux créneaux le gouverneur de Peschiera et son fils.

merlon — Fortif. Partie du parapet comprise entre deux créneaux.  — Dans la fortification moderne, Partie du parapet comprise entre deux embrasures.

Les dictionnaires cités sont disponibles sur Gallica.  S'ils ne figurent pas tous dans la bibliographie, ils ne tarderont pas à y être ajoutés.

Cette section constitue une entorse à ma démarche actuelle (!), mais c'est par attachement sentimental, étant donné que c'est à partir de cet exemple que s'est construite la thèse de l'interdéfinition et que le MMA a pris forme, constituant au départ un moyen de mettre en évidence la redondance, devenue homosémie puis intersection, seule notion qui subsiste de mon intérêt pour la théorie mathématique de la communication et sur laquelle j'ai publié un fascicule.




27.  Les relations taxonomiques

Il s'agit ici surtout du genre et de l'espèce, du terme surordonné (ou superordonné) et du terme subordonné.  Autrement dit du rapport entre la classe et le membre de la classe et inversement.  Au début de mes recherches, influencé par mon activité de traducteur, j'employais pour le superordonné l'adjectif et le nom ‘générique’.  Je les ai retrouvés dans la terminologie de Bernard Pottier (1974), où génériques et spécifiques font partie du découpage du sémème, avec les descriptifs et les applicatifs.  Les sèmes génériques indiquaient l'appartenance à une catégorie générale.  Dans ce sens-là, déjà dans son article sur la Langue des arts, où il est question de synonymes, l'encyclopédiste Denis Diderot (1713-1784) emploie ‘générique’ dans son opposition à ‘spécifique’, ce que ne faisaient pas, semble-t-il, les Synonymistes de l'époque, ancêtres de l'analyse sémique, qui tendent à préférer « nuances » et « différences » pour la spécificité.  Le PRE date « générique » de 1582.

On dit d'un mot qu'il est générique (ou qu'il a un sens générique, c'est-à-dire qu'il fonctionne comme genre) quand il sert à dénommer une classe naturelle d'objets dont chacun, pris séparément, reçoit une déno­mination particulière. Ainsi le mot ‘poisson’ est le générique d'une classe dont les membres sont le maquereau, la sole, la truite, etc.  L'article défini confère habituellement au nom la valeur de générique :  le maquereau, ce qui fait de celui-ci une sous-classe.  La qualité de genre (aujourd'hui, superordonné) est déplaçable (transportable) dans la hiérarchie.  On dira qu'elle est labile.  C'est ce que l'aisse entendre les syntagmes ‘genre prochain’ et ‘genre suprême’.

La relation générique n'est pas réciproque :  elle n'est pas une définition au sens logique, avec l'exemple de Thonnard (1950) :  Eau-liquide, liquide-eau.  On en fait, dit-il, la source de sophismes, de raisonnements vicieux.  Josette Rey-Debove a signalé le problème que pose en sémantique la notion d'inclusion.  Si taxonomiquement ‘mammifère’ est compris dans ‘vertébré’, sémantiquement ‘mammifère’ implique {vertébré}.  J'emploie ma notation pour mettre en évidence le changement de statut du « générique ».

chevesne ⇘ carpe ⇗ chevesne  ;  cette représentation évite la chausse-trape de l'inclusion.  xy se lit « x domine y » ou « x est le superordonné de y »

Pottier (1992) maintient la terminologie de John Lyons, alors que le linguistique britannique semblait avoir abandonné un des termes, pour désigner les termes correspondant au genre et à l'espèce :  hyperonyme (superordonné) et hyponyme (subordonné).  La définition du générique coïncide avec celle de superordonné.  On pourrait penser que le superordonné est le terme dont le sens inclut (comprend) le sens (ou les sens) d'un ou de plusieurs autres termes, appelés alors hyponymes ;  ce qui, techniquement, est faux :  le superordonné est le sens que les co-hyponymes ont en commun.  L'espèce (subordonné) a nécessairement au moins un sème (élément de sens) de plus que le genre (superordonné, qui est donc plus général).

À l'époque où je démêlais tout cela avec plus ou moins de bonheur, j'avais encore recours à l'inclusion, malgré la mise en garde de Rey-Debove.  J'employais même, encore en 98 les signes qui sont propres à cette notion :  xy (où y est le superordonné ou genre) et yx (où x est le subordonné ou espèce), d'un point extensionnel, toutefois.  Car dans π la turpitude est une ignominie, c'est le prédicat qui est le superordonné.  On attribue à C. S. Peirce (1839-1914) la formulation (ou le symbole) de l'inclusion ;  toujours est-il que la tournure passive change l'orientation du rapport, c'est pourquoi il vaut mieux utiliser la notion de superordonné est de marquer le rapport ‘ignominie ⇗ turpitude’, plutôt que « turpitude ⊂ ignominie ».  Le subordonné est alors signalé par ⇘, soit « talent ⇘ aptitude » ou inversement « aptitude ⇗ talent ».

Cf. La classe des ignominies comprend la turpitude.

On notera que le surordonné a un degré d'abstraction plus grand que le terme qu'il domine, ce qui correspond à une raréfaction du sens, sauf, naturellement quand la définition est une explication morphoanalytique, comme dans le cas de ‘participial’ ≝ qui appartient au participe ;  qui vient du participe.  Mais patience ⇘ vertu ;  cloche ⇘ instrument.

Dans le cas du subordonné, on peut traduire la subordination, yx par « y est un x ».

Le rôle le plus fréquent du superordonné (en dehors des disciplines utilisant massivement les classifications) est d'entrer dans la constitution d'une définition.  On parle aussi de compréhension (au sens logique, c'est-à-dire d'intension) qui s'oppose à l'extension, dont la caractéristique est une énumération (cf. la famille des canidés comprend les chiens, les loups, les renards, le chacal).  On parle de définition en extension, mais c'est évidemment propre à la logique.  Si le PRE utilise cette forme, c'est en guise d'exemple et jamais en remplacement de la définition par genre prochain ou par périphrase ou paraphrase.  La définition modèle (du substantif) est donc ≝ genre prochain + différence spécifique.  C'est sur ce modèle que se calque le sémème de Pottier en 1974.

Néanmoins, il existe des définitions de type synonymique ou paraphrastique, qui sont littéralement des gloses sans qu'on y trouve une hiérarchie précise.  Soit ‘chez’ ≝ {dans le pays de[s]}, π chez les Turcs.

La différence spécifique n'est pas une espèce par rapport au genre qu'est l'identificateur générique.  {pouvoir souverain} n'est pas l'espèce du genre {usurpateur} dans la définition de tyran (par le Petit Larousse 1918, ma source ici hormis les exemples venant de travaux antérieurs ou du PRE), ≝ usurpateur du pouvoir souverain :  identificateur + spécificateur, où le spécificateur est un différenciateur.  Il est possible d'usurper autre chose que le pouvoir souverain.  La définition classique correspond à une phrase prédicative également classique :  le tyran usurpe le pouvoir souverain ;  l'inadvertance est un défaut d'attention.

J'ai eu maintes fois l'occasion de signaler que si cette forme de définition est un schéma général, elle ne constitue pas la forme unique des définitions ou acceptions lexicographiques, comme on le voit ici (l'exemple s'analyse mal, même s'il se paraphrase) :  tyran ≝ genre d'oiseaux passereaux d'Amérique. ⇨ le tyran est un genre d'oiseaux passereaux d'Amérique.  Genre ici n'est pas un superordonné, ni identificateur ni spécificateur.  Il est en fait synonyme d'espèce.  Les autres définitions s'écartant du modèle utilise des termes comme « ensemble », « partie », « absence de », « espace de », « manière de », « action de » et du côté des verbes et assimilés et des adjectifs :  « faire », « devenir », « se dit de », « qui », « ce que ».  Ce qui ne veut pas dire que certains verbes ne fonctionnent pas comme superordonné, ainsi ‘limiter’ ≝ déterminer la limite ;  malfaire ⇘ faire.  Mais ce n'est pas la définition qui doit nous occuper ici.  C'est la chaîne générique.

Je l'appelais chemin, mais c'est souvent un cul-de-sac.  Pour marquer le rapport, il faut avoir recours au signe du subordonné :  porte-billet est subordonné à portefeuille (est une espèce de portefeuille).  [18] indique qu'il s'agit de mon vieux Larousse.  Dans le deuxième exemple, j'ai enchaîné avec le PRE.

[PRE] porte-billet ⇘ portefeuille ⇘ étui ⇘ objet ⇘ ∅ ⋁ ↹

[18] intimer ⇘ notifier ⇘ faire savoir ⇘ ∅ [PRE] communiquer ⇘ faire connaître (↹)

[18] science ⇘ connaissance ⇘ savoir ⇘ ↹

[PRE] science ⇘ (corps de) connaissances ⇘ (ce qui) connu ↹

[PRE] engrenage ⇘ système ⇘ ensemble ⇘ totalité ⇘ réunion ⇘ ↹

[18] engrenage ⇘ disposition ⇘ arrangement ⇘ (action de) ↹

Les verbes réservent des surprises, un exemple (qui cafouille un peu en passant de ‘se déplacer’ à ‘quitter’) : 

[PRE] enjamber ⇘ franchir ⇘ passer ⇘ se déplacer ⇘ quitter ⇘ laisser ⇘ ↹

On peut donc admettre qu'en dehors des taxonomies construites par des disciplines dont c'est un des objets sinon le seul, on ne trouvera dans le lexique rien de ressemblant à ce que présupposait l'analyse sémique ou componentielle.  Le parcours dans lequel nous entraînent les verbes est pour sa part sinueux sinon tortueux.  On observe dans le PRE le même accident avec « abîme-gouffre... ».

Les dictionnaires analogiques (Boissière, Maquet) ou le Thésaurus de Larousse (éd. papier 1991) constituent des entreprises de classement du lexique, mais il ne s'agit pas d'un classement sémantique.  on a ainsi à partir de ‘méandre’ une trentaine de noms classés par généralité (courbure en haut, enroulement en bas), dont le parcours superordonné est courbure ⇘ formes ⇘ l'espace ⇘ le monde.

Avec ‘tortueux’, on a quatre axes différents, selon l'application de l'adjectif.  Le même que méandre, puis « déviation » ⇘ le mouvement et ses directions ⇘le mouvement ⇘ le monde.  Puis « finesse » ⇘ l'intelligence et la mémoire ⇘ l'esprit ⇘ l'homme.  Suivi de « hypocrisie » ⇘ les comportements ⇘ le rapport à l'autre ⇘ la société.

Mais si l'on demande au PL associé (1996) de vérifier ‘fallacieux’, seul trompeur est dans sa proximité, ‘spécieux’ est absent.  C'est qu'il est classé dans la tromperie (1) et le mensonge.  Il faut croire que les déplacements dans le Thésaurus se font à l'aide d'une carte, mais

Il y a une douzaine d'années, j'écrivais :  Dans un parcours ou chemin générique, c'est-à-dire un parcours de classes emboîtées, la boucle (↹) indique que dans un système lexical donné on arrive à la circularité (l'exemple était déjà emprunté au PRE).  Les termes qui forment boucle sont probablement, dans le système en question, de véritables synonymes (c'est-à-dire indépendants du contexte).  épingle ⇘ tige ⇘ pièce ⇘ élément ⇘ partie ↹ élément (PRE)

[PRE] interdire ⇘ défendre ⇘ prohiber ↹ défendre

[18] interdire ⇘ défendre ⇘ prohiber ↹ interdire

[18] partie ⇘ portion ⇘ ↹ partie

Cette boucle existe encore dans l'édition 96 (Bibliorom), avec la possibilité d'opter pour élément (ils se suivent dans la définition), mais ‘élément’ conduit à ‘objet’ qui conduit à ‘chose’ qui fait boucle.  Le cas de ‘gouffre’ et ‘abîme’ dans le Petit Larousse 1918 est typique de la boucle, c'est-à-dire de la circularité ou si l'on veut, de la synonymie.  Il y a certainement une recherche amusante à faire sur un corpus d'occurrences d'indéfinissable où l'on se trouverait devant un problème de synonymie.  Je ne nie pas qu'il puisse y avoir un très grand nombre de termes que nous ne sommes pas en mesure de définir en tant qu'individus, mais « dans l'absolu » en dehors de la vie comme phénomène (l'existence est une autre affaire, dirait Sartre) et du nombre en mathématiques, il ne doit pas y en avoir des masses.

Pour se rassurer, dans un cas comme dans l'autre, on peut noter que le PL 96 ne suit pas son ancêtre, mais s'il recule, c'est pour mieux sauter (dans l'insondable) : 

[96] abîme ⇘ gouffre ⇘ cavité ⇘ partie...

L'indéfinissabilité pourrait coïncider avec l'inconnaissance ou, plus clairement, l'inconnu.

Pour terminer, je donnerai le parcours accidenté du Robert que j'ai signalé plus haut et ce que donne Boissière (1862) [analogique] à ce sujet.

[PRE] abîme ⇘ gouffre ⇘ trou ⇘ enfoncement ⇘ partie ⇘ élément ⇘ ↹

[Boissière] Gouffre, abîme, précipice, fosse.

Au moment où j'ai abandonné l'idée d'une théorie sémantique de type structural, j'ai aussi tenté de me défaire du rapport espèce-genre et de reporter sur d'autres ses fonctions (le sémiogramme devenu sagittal a eu une carrière aux contours changeants).  Il est clair, en tout cas de mon point de vue, que son importance est surfaite en ce qui concerne la langue.  Le lecteur a pu s'apercevoir que le strict rapport d'un membre à sa classe le prive d'une partie importante sinon essentielle de sa définition.  En faisant du gouffre un trou, on lui enlève certainement « son caractère distinctif », sans jouer sur les mots.

Je laisse donc à la sémantique lexicale et à la lexicologie l'étude des aléas du lexique qui est non pas un objet linguistique, mais une construction conceptuelle :  dans le modèle sémiocognitif il n'y a pas de lexique comme tel qui soit distinct de l'encyclopédie ;  c'est par abstraction que le locuteur le conçoit isolément, si cela se produit.  On retiendra cependant que comme dans la théorie des ensembles, les classes sémantiques s'emboîtent ou « se déboîtent », entre l'infime et le suprême des Anciens, et en ce qui nous concerne, le plus souvent au gré des locuteurs.

Le lexique, dans la mesure où on imagine un ensemble de ce type, n'est donc pas une hiérarchie.  Il s'agit plutôt d'une matière où celles-ci sont découpées au besoin.

Pour la suite, je me propose d'aborder le couple appartenance-implication, toujours dans l'optique de la classe (il reste six relations à examiner, si l'on compte l'intersection qui compénètre toutes les autres).

Note :  pour mémoire, si le gouffre est un trou, le TLF fait de l'abîme une cavité.




28.  Ce qu'implique l'appartenance

L'appartenance est une relation concurrente de celle que l'on a vu au numéro précédent.  Elle a été proposée par Guiseppe Peano (1858-1932 [cf. R. Blanché 1968]) et qui se note distinctement '∈' et se lit « appartient à ».  L'appartenance est interdéfinie dans son rapport à l'extension, comme l'inclusion.  Si l'extension est une série, où l'individu d appartient à la classe A, que l'on note traditionnellement (a), on aura (b) :  (a) d ∈ A ;  (b) Classe-A[a, b, c, d...].  Comme les accolades marquent dans la théorie des opérations sémantiques les éléments de sens, les classes vont dans les crochets « à tout faire ».

À partir des quatre définitions de l'alinéa qui suit, on peut, entre autres, écrire les relations suivantes :  série ∈ études ;  éducation ∈ formation ;  moyens ∈ formation ;  effort ∈ étude.  Jusqu'à présent, on aurait pu utiliser le signe xy, c'est-à-dire marquer la relation comme une superordination :  moyens ⇗ formation ou comme une subordination :  étude ⇘ effort.  ⊼ est le signe de la comparaison.

études ≝ série ordonnée de travaux et d'exercices nécessaires à l'instruction ⊼ formation ≝ éducation intellectuelle et morale d'un être humain ⊼ formation ≝ moyens par lesquels on la dirige, on l'acquiert ⊼ étude ≝ effort intellectuel pour acquérir des connaissances

L'avantage que présente l'appartenance (outre le fait qu'elle ne constitue pas une forme passive par rapport à l'inclusion [cf. le chien est inclus dans les canidés ;  chien ∈ canidés]), l'avantage, dis-je, c'est de permettre de faire l'inventaire de ces définitions et de les marquer de la même manière, à la façon des éléments d'un ensemble, sans privilégier le nom-de-classe par rapport à ses membres.  Naturellement cette puissance a l'inconvénient a priori de ne pas pouvoir former de taxonomies ;  on méditera sur :  étançon ∈ étai ∈ pièce ∈ partie...

« Un terme peut être subordonné par rapport à un autre et superordonné par rapport à un troisième », comme l'indique Cuvillier (1938), en rappelant la labilité (transportabilité) de la relation.  Ce caractère déplaçable se retrouvera dans l'appartenance.  Dans la série déjà vue (n° 27), « [18] interdire ⇘ défendre ⇘ prohiber », ‘défendre’ appartient à ‘interdire’ et à ‘prohiber’.  Toutefois le rapport n'est pas de même nature.  Si E ⇘ G et G ⇗ E (respectivement, « est le subordonné de », « est le superordonné de », avec l'appartenance on peut se trouver en extension (relation membre-classe) ou en intension (compréhension logique, définition, sens).

Prenons un autre exemple déjà vu, mais moins synonymique d'apparence.  « porte-billet ⇘ portefeuille ⇘ étui ».  ‘portefeuille’ ∈ ‘étui’ et {étui} ∈ ‘portefeuille’.  Les accolades et les pseudo-guillemets marquent la différence de « nature ».  ‘x’ est en extension et {x} est en compréhension.  La classe des étuis contient les portefeuilles et portefeuille « contient » le dénotateur {⊲étui⊳}.

L'appartenance peut donc servir à rattacher les membres à leur classe :  « impair ∈ maladresse », soit « un impair est une maladresse » que l'on peut considérer comme l'expression naturelle d'une extension :  maladresse[impair], soit « l'impair appartient à la classe des maladresses », comme la colère peut figurer dans celle des sentiments :  sentiment[colère], colère ∈ sentiment.  Mais surtout, elle permet d'exprimer le rapport entre les éléments de sens et le terme qu'ils circonscrivent.  {personne} ∈ cireur (= personne[cireur] ou personne ⇗ cireur).

La « transitivité » de l'appartenance (cf. si le porte-billet est un portefeuille et que le portefeuille est un étui, alors le porte-billet est un étui) s'applique également à l'envers (sémantiquement) :  si {étui} ∈ portefeuille et que {portefeuille} ∈ porte-billet, alors {étui} ∈ porte-billet.  C'est sur cette propriété que s'appuie en partie le modèle métalinguistique d'analyse, avec les tiroirs successifs.  C'est aussi cette propriété qui explique ma réaction devant le trou ou la cavité que serait l'abîme ou le gouffre.

On peut essayer de vérifier une appartenance comme Pierre Lerat se propose de vérifier l'inclusion (bien que la légitimité de la vérification à cet endroit m'échappe :  les chaînes génériques varient avec les locuteurs, mais pas en ornithologie), avec le test de sauf :  soit « les oiseaux sauf les passereaux » — ∅ les passereaux, sauf les oiseaux [Lerat emploie le signe de l'agrammaticalité].

‽ les gouffres, sauf les cavités ;  ‽ les abîmes sauf les trous ;  le problème de ce test c'est qu'il dérive de l'idée que l'idiolecte est une aulne fiable.  La limite est aussi la catégorie grammaticale, difficile avec les verbes :  aventurer une somme, sauf la risquer ;  attiser, sauf exciter.

Si atelier ∈ lieu :  ∅ les ateliers, sauf les lieux (ça n'a rien d'étonnant puisque l'inclusion de Lerat est le superordonné), mais pour l'instant je ne vois pas comment vérifier l'exemple suivant {lieu} ∈ atelier, sauf par le détour de l'extension qui ne s'applique pas aux autres éléments de sens appartenant au terme.  Cf. {travaille(r)} ∈ atelier ;  {artiste} ∈ atelier ;  {décisif} ∈ catastrophe :  pour ce dernier exemple je ne vois que la forme adjectivale — décisif mais pas catastrophique ;  funeste mais pas catastrophique.  Je ne suis pas sûr que cela vérifie quoi que ce soit.  Il me semble que le mma soit plus utile, même s'il semble terre-à-terre et nettement moins transformiste.

Cf. [18] catastrophe ≝ événement décisif et funeste.

C'est peut-être l'implication (qu'on a voulu voir à tort dans mon emploi de l'inférence) qui viendra nous dépanner, comme la meilleure vérification du superordonné est son subordonné :  brûler ⇗ cautériser ⇘ brûler.  creux ⇗ cavité ⇘ creux.

L'implication ‘⇒’ (anciennement ‘⊃’) est une relation entre le mot et l'élément de sens, en ce qui concerne la sémantique de la théorie des opérations sémantiques et non une forme de raisonnement fondé sur la vérité.  Elle est la relation symétrique de l'appartenance ou équivalente de l'inclusion (est contenu dans [⊂] = comporte [⇒]) :  si {mot} ∈ adjectif, alors adjectif ⇒ {mot}.

En logique, on appelle implication entre deux propositions une relation telle que, la première étant vraie, la seconde est nécessairement vraie, soit ci-après « Jacques est mortel » est impliquée par (contenue dans) la précédente.  Tous les hommes sont mortels ⇒ (⊃) Jacques est mortel.  C'est donc un syllogisme « réchauffé ».

L'implication, ⇒, est liée au prédicat (à l'attribut), étant donné que la notion du prédicat est toujours contenue dans le sujet, selon Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), et fait partie de sa compréhension.  « mammifère ⇒ vertébré » ;  moineau ⇒ passereau.  En compréhension (Lalande), celle de ‘vertébré’ est comprise dans celle de ‘mammifère’ et celle de ‘passereau’ ∈ ‘moineau’.  Je reviendrai au prédicat pour la très bonne raison qu'il a été une relation à éclipses dans la genèse du sagittal des relations, à partir de quatre relations originales de Pottier.

Disons pour le moment que le rapport entre un terme, soit ‘achèvement’, et ses éléments de sens, soit {état, chose, finie}, pourrait être mieux rendu par l'implication, en (1), tandis que le rapport entre l'élément de sens et son terme se rendra par l'appartenance, en (2) ou par l'inclusion, en (3), que remplace la superordination — on constate le rapport inverse avec l'implication : 

(1) achèvement ⇒ {fini}, c'est-à-dire « implique » ;  (2) {état} ∈ achèvement, c'est-à-dire « appartient à » ;  (3) état ⊂ achèvement, c'est-à-dire « est inclus dans » (état ⇗ achèvement) ;  (4) séraphin ⇒ esprit céleste « comporte » (séraphin ⇘ esprit céleste).

C'est dans l'emploi (4) que la prédication peut intervenir avec la valeur « possède ».  ‘séraphin’ ∋ {esprit céleste}.  ‘série’ ∋ {suite}, cf. un séraphin est un esprit céleste ;  une série est une suite.  La prédication peut vérifier une intersection (ou, plus généralement, une compatibilité) :  serrer ∋ se fait/dit d'une gorge ;  gorge ∋ peut être serrée.  Mais comme telle la prédication, relation inverse de l'appartenance, prédique (naturellement) une propriété ou un caractère (un élément de sens) d'un terme.  ‘se creuser la tête’ ∋ {laborieusement} (PL 96) ;  ‘se creuser la cervelle’ ∋ {chercher} ;  ‘se creuser le cerveau’ ∋ {grand effort}.

La différence avec l'implication est probablement négligeable, ce qui n'est pas surprenant.  Cf. chien ⇒ mordre ;  schnauzer nain ⇒ aboie.  La superordination décrit le rapport de sens entre 'chien' et 'animal' ;  on note que 'chien' a tous les éléments de sens d'animal, tandis qu'animal n'a pas tous les éléments de sens de 'chien'.  On parle parfois d'implication unilatérale, comme dans l'exemple « rouge-cramoisi ».

x est cramoisi ⇒ x est rouge → x est rouge ⇏ x est cramoisi

On peut émettre quelques doutes sur la généralité de la prédication, par rapport à l'appartenance, mais essentiellement en ce qui concerne l'inversion de la superordination.  Cf. la carotte est (∋) un échantillon ⇔ ‽ un échantillon est (∋) une carotte.  Le premier n'est valable qu'avec la condition de domaine (⌂), à cause de l'article défini.  La synonymie est une prédication réciproque par où argument et prédicat sont interchangeables.  Par opposition, l'espèce et le genre constituent une prédication orientée (a) où l'argument ne peut être prédicat (b) :  (a) le pistolet est une arme à feu ;  (b) ? une/l'arme à feu est un pistolet.  On comparera à la série synonymique :  fallacieux, captieux, spécieux.

(b) n'est vérifiable qu'en situation singulière, qu'on normalise en précisant « dans ce cas » :  (b) l'arme à feu est [dans ce cas] un pistolet — On peut également barrer [à feu].

Un argument fallacieux est un argument trompeur ;  un argument captieux est un argument trompeur ;  un argument spécieux est un argument trompeur → fallacieux ∋ captieux ∋ spécieux ∋ fallacieux ∋ captieux.

Mais elle se révèle probablement un meilleur moyen de vérifier l'inclusion que « sauf » :  reprenons l'exemple du PL 18, avec une série est une suiteune suite est une série (indécidable, mais vérifié dans la source avec l'acception ≝ série de personnes qui se succèdent).  Si le renversement est tolérable, il faut croire qu'on a quelque chose comme une équivalence.  Le PL 96 maintient l'équivalence dans une acception au moins, ≝ série de choses rangées les unes à côté des autres.  Au lieu des rois de 1918 on a des mots.  Un gouffre est une cavité → une cavité est un gouffre.

On doit noter l'incidence déterminante de l'article ou du démonstratif :  la/cette cavité.  [96] un abîme est un gouffreun gouffre est un abîme.  Si vous tolérez ce dernier, il y a équivalence.  Il faut remarquer que même si je me suis souvent servi de la forme linguistique du prédicat, la relation de prédication « myriade ∋ indéterminé » se lit «  myriade possède [l'attribut] indéterminé », mais naturellement il est plus facile de lire et de dire « une myriade est indéterminée ».

Par ordre de généralité, on vient de voir trois relations qui se chevauchent partiellement, mais ne se remplacent pas l'une l'autre.  Il en va autrement pour les rapports espèce-genre et genre-espèce ou subordonné-superordonné et inversement :  l'appartenance et la prédication pourraient les prendre en charge, mais ce faisant on perdrait sans doute un peu de la mobilité de l'appartenance qui, je le rappelle, n'est pas, comme l'inclusion ⇩*, contrainte à la taxonomie.  La prochaine relation au menu :  l'analogie. 




⇨* Rapport de deux termes dont l'un englobe l'autre en extension (Cuvillier) ;  le même considère que x ∈ A s'énonce « x est un A ».




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