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De la sémantique, perspective cavalière

67 — 72


table d'orientation de la page 9
67.  Pensée immatérielle et immédiate  ·  68.  Pensée confuse  ·  69.  Pensée abstraite  ·  70.  Pensée opératoire  ·  71.  Pensée opératoire bis  ·  72.  Pensée définie



67.  Pensée immatérielle et immédiate

On croirait à un retour de l'inconnaissable.  Sans affirmer que tout est affaire de définition, il n'est pas inutile de se renseigner.  Il est bon de se souvenir que l'immatérialisme est la thèse qui soutient que la matière n'existe pas.  Concurremment, l'immatériel n'a pas l'air de coïncider, outre le sens appliqué à ce qui ne l'est pas (autrement dit qui a l'air de l'être :  une grâce immatérielle).  L'immatériel n'a pas de corps.  Gênant.  Je suppose qu'au microscope électronique il maintient son incorporéité.

[hypotension artérielle :  102/53 hier soir]  Ce qui explique les vertiges et l'impression d'avoir un ours en peluche dans le crâne.  Mais comment expliquer l'hypotension :  le régime sans sel que je m'impose because les schnauzers ou les quinze jours de dérangements intestinaux.  Rien à voir avec la recherche de l'absolu de Monsieur Bergson.

« Toute décomposition, toute dislocation du continu est funeste dans la recherche de l'absolu », a-t-il écrit selon André Cresson (1920) qui note sur le « mouvant Bergson » :  « Métaphores grosses de promesses, assurément, et auxquelles il est naturel que ceux-là se prennent qui n'ont pas le goût des idées nettes. »

Je ne suis donc pas le seul à penser qu'il y a anguille sous métaphore.  Naturellement, mon hostilité peut s'expliquer par le fait que je n'ai pas le Nobel de Littérature.  Mais entre vous et moi, à part la récompense monétaire, je ne crois pas que cela ait plus de signification de la médaille Fields de Monsieur Allègre, chevalier du climato-scepticisme.  Je m'égare, mettons cela sur l'hypotension.  Je vois l'infirmière demain pour mon intramusculaire de B12, je lui demanderai comment procéder...  Si je suis en mesure de me rendre au rendez-vous.  Répétition évitable, grâce à ces honteux synonymes :  de me présenter au rendez-vous.

À propos de bottes et de synonymie, la meilleure preuve de l'existence de la synonymie est le pléonasme.  J'ai trouvé chez Benoit qui pourtant écrit correctement un « continuer à se poursuivre » qui m'a préoccupé un instant, jusqu'à ce que j'admette que l'inverse n'était pas possible (je veux dire :  permuter les deux verbes).  On admettra effectivement la continuation d'une poursuite.

Le titre est bicéphale mais je crains qu'il n'y ait pas grand-chose à dire de l'immatérialité.  La pensée ne laisse de traces [intelligibles] que si elle passe par le langage et surtout l'écriture, à moins que vous assimiliez la peinture et la musique à la pensée, mais vous avez néanmoins la « concrétion » pour reprendre le mot qu'on attribue à Ampère.   La sculpture et le dessin comme la peinture ne se conçoivent que dans ou par une forme.  Attribution polie, car le TLF signale un emploi avant 1546, mais naturellement le mot vient du latin.  Dumont d'Urville parle de ‘concrétions madréporiques’ en 1843.

On ne touche pas aux figures géométriques, chasse gardée.  Et le rêve est une autre histoire.

Yves Delage (1915), note, « à propos de la fonction élaboratrice du neurone la seule objection derrière laquelle on puisse se retrancher consisterait à dire que le neurone est la condition et non l'organe de la pensée, laquelle aurait une existence propre et immatérielle en dehors de lui. »  Hum.  On suppose que le neurone est à prendre au sens collectif.

Une pensée extérieure ?  Le plein-air, quoi.  Je viens justement de terminer un voyage dans la jungle avec M. de la Ferté.  Il a la même ambiguïté que son Fabrice.  Comme je m'intéresse assez rarement à la vie des écrivains (exception faite de Flaubert), je ne sais pas s'il a été inquiété pour sympathies progermaniques lors des deux guerres.

Si la pensée semble immatérielle c'est essentiellement parce qu'on n'a pu l'observer que comme activité cérébrale.  On sait en outre que lorsque toute activité cérébrale disparaît, on n'observe plus la moindre trace de pensée.  On a là, dans un même alinéa, le pour et le contre de l'immatérialité.  Comme je ne suis pas croyant, j'aurais tendance à ne pas assimiler la pensée à l'âme et même, dois-je le dire, refuser même à l'âme son immatérialité (et son existence, cela va de soi).

C'est pourquoi l'hypotension me dérangeait (outre les vertiges et le ralentissement psychique) :  le cerveau a besoin d'oxygène pour « tourner » et c'est le sang qui le lui apporte.  Naturellement nous n'avons pas encore les moyens d'identifier la pensée dans l'influx nerveux ou les neurotransmetteurs (le discret dans le continu de Bergson), mais c'est l'hypothèse la plus plausible, même si elle doit rester invérifiable encore fort longtemps n'en déplaise aux mânes de Sir(e) Popper.  Il cherchait l'âme quand la limite d'âge l'a atteint et l'en a privé.  Il aurait mieux fait de chercher la pensée car il ne l'avait pas, malgré sa prétention précoce.

C'est à dessein que j'ai indiqué l'histoire du voyage dans le temps à douze ans (je n'ai pas dit qu'il était réalisable, mais que j'avais trouvé la solution).  Aragon aussi, le Tsar des Lettres françaises, était précoce.  Mon premier roman date de mes treize ans.  Mais entre vous et moi, et mes schnauzers, je n'en ai rien à [...].  Même si j'avais lu le Capitaine Pamphile avant de partir pour le Canada, mes lectures étaient strictement des bandes dessinées.  C'est à Jacques B. que je dois la découverte de la littérature, Sartre, Gide, Camus.

Revenons à la nature du titre.  La mention « immédiate » est naturellement une allusion à l'intuition.  Elle se portait très bien dans les années auxquelles correspond la bibliographie de « De l'inférence sémantique » pour les raisons que j'ai déjà données (santé, éloignement, budget), et il m'arrive de passer sous silence l'absence d'affiliation, mais je m'y suis fais.  Même Ernst Mach (1908) écrit :  « Organiquement, l'intuition est plus ancienne et plus solidement établie que la pensée abstraite. »  Ce que j'avoue ne pas bien comprendre.  Une intuition organique ?  c'est sans doute quand on a des crampes abdominales.  À l'époque où j'ai pris la note, j'ai ajouté un commentaire :  l'intuition est une notion qui m'est opaque, et mon sujet-comprenant, le Petit Larousse [1918], me confirme dans ma réserve :  ≝ connaissance claire, droite, immédiate, de vérités qui, pour être saisies par l'esprit, n'ont pas besoin de l'intermédiaire du raisonnement.  Par ext. Pressentiment.

Quand l'esprit ne raisonne-t-il pas ?  Compte tenu du fait qu'il y a assez peu d'opérations qui soient distinctes.

On peut aisément la confondre avec la perception.  C'est peut-être la perception des gens du monde — je pense à ce pauvre monsieur Bergeret d'Anatole France :  comment peut-on autant accabler un de ses personnages ?  Si l'on se fie à ce que raconte Cuvillier (mon philosophe de poche), l'intuition serait une échelle :  elle permet de connaître des vérités supérieures à l'expérience pour les Écossais et Hamilton et de passer à l'absolu pour Bergson (pour qui c'est également un moyen de transport à l'intérieur des objets).  Je vous conseille les articles intuition, intuitionnisme.  Et une aspirine [extra-forte] à portée de main.

Après Mach, Meyerson (cité par André Metz (1934)) :  D'ailleurs, « l'intuition, selon la belle formule de M. Brunschvicg, n'étant pas autre chose que le travail profond de l'intelligence », « c'est la science réfléchie, raisonnée, qui est le propre de l'homme ».  L'intelligence serait le fameux puits d'où sort la vérité ?  Mon grand-père paternel a connu le « travail profond », le vrai, et pas le gargarisme métaphorique.  Oui, décidément, je préfère ‘gargarisme’ à ‘psittacisme’ depuis que j'ai finalement enregistré le fait que Louis Dugas est le psittaciste de Leibniz.  Modèle réduit, naturellement.

Ce que je disais de la pensée, plus tôt, est encore trop optimiste.  La pensée concrétée [l'opération a quelque chose de malpropre], donc, pour reprendre ce terme dont je ne suis pas sûr qu'il veuille dire quelque chose ici, cette pensée écrite ou gravée (ou tatouée) nous est aussi fermée ou éteinte que l'auteur défunt.  Ce que nous y lirons (par interprétation) restera désespérément nôtre.  C'est ce à quoi je pensais en observant la succession des interventions de chacun des locuteurs chez le libraire où Bergeret ouvre toujours le même tome de l'Histoire des voyages.  Les interlocuteurs ne se répondent pas, ils se bornent à intercaler leur participation à la conversation.  Mais je m'égare.  Il faudrait probablement vérifier ma tension.

Maurice Desbiens (1932) est bergsonien.  On s'en aperçoit parce que comme Brunschvicg il sort la pensée de son chapeau :  « car l'esprit élabore de lui-même ses moyens d'expression avant d'avoir reçu le secours d'une technique extérieure.  Si penser est inventer, percevoir n'est pas seulement subir, mais réinventer ;  la formation de la pensée symbolique est donc toujours antérieure et supérieure aux chocs en retour exercés par le langage. »

Une chose est certaine, métaphoriser n'est pas penser :  c'est plutôt proche du rêve.

[chocs en retour exercés par le langage]  Cette violence m'inquiète.  Comme la voix intérieure qui lui donne raison.  « C'est un fait connu qu'après avoir mûri une réflexion, on entend en quelque sorte une voix intérieure qui fixe dans une formule vérifiable le résultat cherché et enfin trouvé. » Maurice Desbiens (1932).  C'est sans doute sa voix intérieure qui a informé Bergson :  « Quelle que soit la structure présente de notre intelligence, l'instinct en diffère par nature, écrit M. Bergson » signale Alphonse Chide (1909).  On sait que Bergson était très animal et proche des ruminants.

Alfred Binet (1883) s'oppose à la conception de la perception comme raisonnement devenu instinct.  « Il n'y a point de différences, sinon de degré, entre le raisonnement de la perception, raisonnement simple et en quelque sorte animal, et les démonstrations les plus compliquées et les plus abstraites (...) il n'y a point deux manières de raisonner, il n'y en a qu'une seule ».  [Cite Helmholtz (1821-1894)]

Edmond Goblot (1898) affirme que :  « La conscience est littéralement une réflexion, c'est-à-dire une complication spéciale et définie de l'activité psychique. »  Peut-on suggérer qu'il n'y a pas d'activité psychique simple ?  Au niveau cellulaire il semble que ce soit déjà un phénomène collectif.

Voyons ce qu'Edmond Goblot (1898) essaie de démêler et laissons à la prochaine fois la distinction des idées claires des idées confuses d'Élie Rabier et de Leibniz.  La construction est volontairement amphibologique.  Dans le passage qui suit, on entendra « conscience » à l'égale de ‘pensée’.

« La conscience, écrit Goblot, a des conditions physiologiques si elles sont réalisées, elle existe, sinon elle n'existe pas.  Les processus qui s'accompagnent de conscience et ceux qui en sont dépourvus ne sont pas identiques, sans quoi les mêmes faits dans les mêmes circonstances pourraient indifféremment se produire et ne pas se produire.  Le mécanisme consiste seulement à dire que, dans le cas où il y a des phénomènes psychiques, ils accompagnent des phénomènes organiques sans contribuer en rien à les déterminer.  Deux hypothèses sont alors possibles — Ou bien le mental est comme juxtaposé au physique ce sont deux séries parallèles qui se correspondent exactement, comme par une sorte d'harmonte préétablie, mais sans aucune interaction ou bien le mental et le physique sont une seule et même chose, qui pouvant être connue par deux voies différentes, les sens et la conscience, se présente sous deux aspects irréductibles.  La première hypothèse comprend toutes les formes du dualisme spiritualiste.  C'est une hypothèse invérifiable, et d'ailleurs bien peu satisfaisante.  Elle est métaphysique et extrascientifique ;  elle est même théologique et anti-scientifique.  Une harmonie préétablie suppose un Deus ex machina :  de cette façon on explique tout, et on n'explique rien.  La seconde hypothèse, au contraire, semble s'imposer à l'esprit.  L'atome et le mouvement sont des représentations, des concepts ;  le mécanisme est la forme abstraite que prend l'expérience sensible quand elle est systématisée, transformée en science.  Il est bien vrai que l'Univers est un pur mécanisme réductible à l'étendue, au mouvement et à l'impénétrabitité, mais cela est vrai de l'Univers représenté dans un esprit qui élabore une expérience sensible.  L'Univers n'est pas réellement tel qu'il est représenté.  Dès lors, si un observateur analyse les faits que l'observation externe lui révèle dans une cellule, et en fait la théorie, ces faits se réduisent pour lui au mécanisme mais ces mêmes faits sont, pour la cellule, en supposant qu'elle se connaisse elle-même, des faits psychiques, sensations, émotions, tendances, et, à un degré plus élevé, idées, volitions. »

Formulation regrettable :  « semble s'imposer à l'esprit ».  Doit-on subodorer l'intuition ? 

Le terrain est un peu spongieux dans la deuxième hypothèse, mais elle est seule possible pourtant, la première étant inattaquable, du fait de son immatérialité.  La représentation cognitive peut être opposée à la représentation sensible à des fins de distinction, mais les neurones et leurs moyens de transmission (là, je prends un risque) n'ont pas vraiment « de raison » d'y voir de différence autre que celle qui consistera à mobiliser tel groupe plutôt que tel autre.  Cela dans la mesure où les localisations ont encore quelque crédibilité.  [À méditer, si le Deus ex machina ne me coupe pas l'oxygène.]




68.  Pensée confuse

[Sans les hypotenseurs, la tension remonte un peu :  126 sur 68.  Mais cela ne veut pas dire que j'ai isolé la cause.  Je dois remercier ma sœur cadette Françoise qui, au lieu de me parler de grippe, a tout de suite évoqué la cause des vertiges.  On en saura davantage demain.  Cela peut paraître sans rapport avec le titre, mais si la pensée peut être confuse parce que le cerveau ne reçoit pas suffisamment d'oxygène ou les éléments nutritifs qui lui sont nécessaires, la pensée peut être confuse faute d'information pertinente (ou suffisante).  Pour l'ordinateur c'est différent.  En deux jours, celui que j'ai baptisé SQN (Sine qua non, par allusion à son origine — c'était par opposition au HP, fabriqué aux États-Unis ou au Mexique), a trouvé moyen de me dire qu'il était midi et que nous étions le 18 décembre.  Et pour une raison quelconque, pas moyen d'accéder au net par le truchement de Firefox.  Il y a peut-être quelque chose qui ne va pas depuis qu'Xmarks n'est plus :  une fenêtre m'annonce que son certificat n'est plus valide.  Qui donne des certificats pour 3 (trois) jours ?] 

Selon Élie Rabier (1899), « Leibniz définit avec précision ce qu'il faut entendre par distinction et confusion des idées, et montre bien en quoi la distinction et la confusion diffèrent de la clarté et de l'obscurité des idées.  Une idée est claire, dit-il, lorsqu'elle suffit pour faire reconnaître la chose ;  elle est obscure dans le cas contraire.  Par exemple, si je cherche une chose et que, celle-ci m'étant présentée, je ne la reconnaisse pas, c'est que je ne sais pas clairement quelle chose je cherche.  Mais, bien qu'une idée suffise pour faire reconnaître ou distinguer son objet parmi plusieurs autres, elle n'est point nécessairement, par cela seul, une idée distincte.  Elle peut-être au contraire fort confuse.  Par exemple, un pêcheur a une idée claire des différentes espèces de poissons, un jardinier des différentes espèces de plantes :  mais les idées qu'ils ont n'en sont pas moins très confuses.  Ces mêmes idées sont, au contraire, distinctes chez le naturaliste, qui connaît par le détail l'anatomie et la physiologie de ces plantes et de ces poissons.  Par où l'on voit qu'une idée distincte est celle dont le contenu, les éléments sont reconnus et distingués par l'esprit (Nouv. Ess., liv. II, ch.XXII. Cf. Meditationes de cognitione veritate et ideis). »

Entre vous et moi et le respect que l'on doit aux sources vénérables, le pauvre ne sait pas de quoi il parle.  Il décrit un univers cartésien, pas la réalité, et surtout pas ce qui peut ressembler à une idée, que de toute évidence il confond avec l'information que l'on possède sur une chose, ce qui n'a rien à voir avec 1) sa représentation et 2) son sens et 3) ni même sa dénotation.  Si les idées du jardinier étaient confuses, on se méfierait des semences qu'il vous conseille.  C'est le tort de Leibniz :  une idée claire est une propriété dérivée de la chose, pas de l'idée qu'on en a.  Ce que je suggère, c'est que la pensée de Leibniz n'est pas claire, dans le sens où il ne sait que ce qui distingue un jardinier d'un pêcheur et l'un et l'autre d'un naturaliste.  Mais quelle idée se ferait-il d'un naturaliste pêcheur et jardinier ?  Prenons le cas de mon ours (que j'ai pris pendant une fraction de seconde pour un moine).  Comme j'ai pu le reconnaître comme ours plutôt que comme moine, notamment à cause de la violence avec laquelle il essayait de forcer la clôture (1 m 80) de l'intérieur [il était sous le sapin, à 50 m de la maison], je devrais selon Leibniz avoir une idée claire de ce qu'est un ours.  Ce qui est faux.  Je reconnaîtrais plus facilement une girafe.  D'ailleurs, dans la région, je croyais que les ours étaient noirs et non bruns. Et le mien était brun, sinon je l'aurais pris pour un prêtre (non, bien sûr, car c'est la tête qui a la forme d'un capuchon de bure).  Pourtant j'ai une excellente photo d'un ursus maritimus, mais elle est en noir et blanc.  Disons que j'ai une dénotation relativement claire de ce qu'est un ours (même au sens humain).  Pour mémoire, le mien (celui qui en avait à ma clôture — de l'intérieur) se tenait debout et a disparu sous la clôture dans un roulé-boulé digne d'un commando.  Avant de le voir s'exécuter, je n'avais qu'une idée très obscure de la manière dont il avait pu pénétrer dans l'enclos (les grilles sont toujours fermées).  Au fait, debout, il faisait plus de 2 m.  Ce qui ne correspondait pas aux images que la télévision donne ici des ours capturés pour être remis en liberté dans une zone plus propice à leurs ébats.

Entendons-nous, on a une idée claire quand on est en mesure de se l'expliquer (le « je me comprends » n'est pas suffisant) et éventuellement de l'expliquer à un tiers avec suffisamment de détails pour qu'il s'en fasse une représentation cohérente.  La clarté et l'obscurité de nos idées sont en constante évolution, comme elles dépendent de nos informations et de notre expérience du monde.  Je n'ai qu'une idée très vague (ou obscure) de ce qu'est un cyclotron ou un accélérateur de particules (moins obscure que le cyclotron).  Mon accélérateur de particules le mieux connu est un balai (et je ne le fréquente pas beaucoup). 

On remarquera que Leibniz confond lui-même claire et distincte puisqu'il fait de la propriété de l'idée claire celle de distinguer x d'y.  En outre, son exemple est plus loufoque que mon expérience véridique de la visite de l'ours.  « Par exemple, si je cherche une chose et que, celle-ci m'étant présentée, je ne la reconnaisse pas, c'est que je ne sais pas clairement quelle chose je cherche. »  Si je cherche une chose dont je ne sais même pas de quoi elle a l'air, je ne cherche que ‘quelque chose’ et non pas une chose.  Il est possible que je ne sache pas « clairement » ce qu'est un béret basque, mais je ne le prendrais pas pour la corne d'abondance.  Leibniz était-il myope, avait-il de bons yeux ?  Il est clair qu'il entend clairement au sens de ‘voir clair’.  Cf. « distinguer son objet parmi plusieurs autres ».

La confusion est encore plus claire, si je puis me permettre, quand il l'aborde comme propriété compatible avec la clarté.  On remarquera qu'il manque d'une vertu reconnue par tout chrétien :  la charité.  Ce n'est pas très charitable de prétendre que le jardinier et le pêcheur ont des idées confuses, sans les avoir examinées :  « les idées qu'ils ont n'en sont pas moins très confuses. »

L'anatomie du poisson est certainement connue du pêcheur, à moins que ce soit par jeu qu'il pêche (pèche), jeu assez cruel.  Sa démonstration tourne court :  je parle de l'anatomie de la clarté comme de la distinction ;  pour ce qui est de la confusion, il nous en donne un bon échantillon :  « Par où l'on voit qu'une idée distincte est celle dont le contenu, les éléments sont reconnus et distingués par l'esprit. »

Il veut donc qu'on ouvre le ventre à l'idée comme au poisson.  Une idée ne serait plus confuse une fois analysée ?  Et si l'analyse elle-même était confuse ?  On notera que tout le passage entretient la confusion entre l'idée (comme concept, sans référence au sujet sauf quand il cherche ce qu'il ne connaît pas, rarement à l'objet) et l'idée qu'on a de l'idée (la conception que se fait le jardinier de la botanique, « distingué[e]s par l'esprit »).

Je n'aurais pas fait un bon historien ni d'ailleurs un bon philologue, même si j'ai un faible pour les vieux manuels — je ne les prends pas pour ce qu'ils ne sont pas  :  voilà ce qui serait un bon exemple de confusion.  je ne me vois qu'une vocation :  grincheux ou grognon, mais elle est un peu tardive.  Je vais en donner une preuve (bien superfétatoire) en m'en prenant à l'un des auteurs que j'épargne normalement (sauf avec sa thèse de synthèse de systèmes) : 

« Dans ce passage, nous dit Frédéric Paulhan (1878), M. Spencer paraît affirmer que l'absolu est plus grand que le relatif.  Mais cela est incompréhensible, car une chose, quelle qu'elle soit, ne peut être grande que par relation, par comparaison avec une autre chose ;  or l'absolu, pour être absolu, ne peut être mis en comparaison avec rien :  nous ne pouvons donc pas dire qu'il est grand. »  Au risque de paraître expliquer l'évidence, on pourrait lui faire remarquer que l'absolu de Spencer bénéficie des éléments de signification de la culture anglo-saxonne, en plus des éléments de sens.  On peut se borner à ouvrir mon Crabb (1816) [English Synonyms Explained], « Absolute power is independent of and superior to all other power. »  Plus récent, le Macmillan mérite qu'on signale les acceptions 5 et 6 :  « without reference to anything else ;  not relative or comparative » ;  « self-existent or self-evident ;  ultimate ».

Pour le TLF (en français donc) l'antonyme est justement ‘relatif’.  Admettons qu'on suggère à Paulhan que l'absolu est hors d'atteinte... l'assimilation avec ‘au-dessus de’ n'est pas loin d'une idée confuse de grandeur.  Un esprit retors lui ferait remarquer qu'un comparatif absolu existe :  « assez grand ».

Pour ne pas faire de fixation, Henri Poincaré (1906) dénonce aussi une confusion ou une obscurité, même si le terme est différent (l'intuition serait une idée obscure et confuse).  « Nous n'avons pas l'intuition directe de la simultanéité, pas plus que celle de l'égalité de deux durées.  Si nous croyons avoir cette intuition, c'est une illusion. »

Dumont (1876) signale pour sa part que Delbœuf soutenait que le cerveau transformait le mouvement en pensée.  Sans doute l'avait-il vu à l'œuvre (l' = le cerveau, pour éviter toute confusion).

Émile Boutroux (1895) essaie louablement d'y voir clair :  « En définitive, la conscience est le seul sentiment de l'être dont nous disposions.  Or, les phénomènes qui, chez l'homme, affectent l'esprit dans son union la plus intime avec le corps sont les phénomènes d'habitude, et il semble bien que les effets en aient une certaine ressemblance avec la causalité mécanique.  Au point de départ se trouve, au moins dans certains cas, l'activité de l'esprit ;  les actions sont rapportées à la pensée comme à leur cause génératrice.  Peu à peu elles se détachent de la pensée et se poussent en quelque sorte les unes les autres. »

Sauf à être psycho-physiologue patenté (et de nos jours neuroscientifique spécialiste de l'imagerie cérébrale), on ne parle que de sa conscience (de l'idée qu'on s'en fait) quand on parle de conscience.  On ne jettera donc pas le discrédit sur l'équivalence que fait Boutroux avec le sentiment qu'on a d'une chose (synonyme de ‘idée de’).  La conscience de soi est tellement marquée à l'habitude qu'on a du mal à admettre le changement.  C'est le cas des vertiges, qui m'ont moins surpris parce que ce sont des symptômes de la carence en B12 (maladie de Biermer) et des effets de l'allopurinol, entre autres, si l'on ne tient pas compte des hypnotiques.  C'est en raison des effets indésirables que j'ai décidé de mon propre chef de prendre les hypotenseurs et l'allopurinol le soir plutôt qu'au lever.  Néanmoins, c'est l'intensité et la fréquence qui font ressortir un phénomène qui pourrait passer inaperçu.

Malgré tout, je ne suis plus du tout sûr que la comparaison avec une mécanique ne soit pas trop cartésienne à mon goût et je ne suis pas plus convaincu d'y voir quelque causalité rapportée à la conscience qui me semble là l'effet plutôt que la cause.  On acceptera sans peine :  « L'esprit est composé d'états de conscience et de rapports entre eux. »  Herbert Spencer (1892 [1870/72]).  Alfred Binet (1903) faisait remarquer [presque contradictoirement] : 

« Trop matérialiser la pensée, c'est la rendre inintelligible.  Penser n'est pas la même chose que de contempler de l'Epinal.  L'esprit n'est pas, à rigoureusement parler, un polypier d'images, si ce n'est dans le rêve ou dans la rêverie ;  les lois des idées ne sont pas nécessairement les lois des images, penser ne consiste pas seulement à prendre conscience des images, faire attention ne consiste pas seulement à avoir une image plus intense que les autres. »  Mais est-on prêt à épouser les vues de Paulhan ?  ⇩

⇨ « Nous pouvons entrevoir ici une vérité que nous aurons occasion de vérifier de plus en plus :  c'est que toute pensée est un langage intérieur.  On a déjà soutenu cette thèse, mais on n'a voulu considérer comme langage que la représentation des mots, et on a dit alors que l'idée générale par exemple était simplement un mot.  C'est là une conception trop étroite.  Il y a un autre langage que le langage par mots.  On reconnaît d'ailleurs le langage par signes et par gestes, nous devons reconnaître aussi la réalité du langage intérieur par les représentations abstraites. »  Frédéric Paulhan (1886).

Que croit-il que soient le mot et le sens si l'on distingue les deux lorsqu'il s'agit de comprendre ?  En admettant que la signification soit repoussée dans l'affectivité [socialisée ou non].  L'abstraction est une boîte de Pandore que je réserve pour plus tard.  La confusion est déjà assez grande avec la connaissance, la conscience, l'idée et sa représentation.  Charles T. Waddington (1857) cherchait à distinguer la conscience comme « faculté distincte de connaître », contre l'opinion qui ferait de « cette vue sur nous-mêmes (...) un mode inséparable de nos diverses facultés chacune d'elles ayant la double propriété de produire certains actes et en même temps de les apercevoir, il ne semblerait pas qu'on pût à volonté reproduire une telle connaissance. »

Gaston Milhaud (1898) résout la question de Leibniz :  « Le simple fait de conscience, considéré en lui-même, ne suffit-il pas cependant à former pour l'esprit quelque chose de clair ? »  C'est pourtant là que Boirac situe l'équation personnelle (l'écart entre le phénomène et la perception individuelle du phénomène), syntagme bisémique.

Et pour clore ce texte assez hermétique, quand Edmond Goblot (1898a) coiffe sa casquette de psychologue, on ne sait pas trop bien à quelle école il se rattache : 

« Dans la perception externe, nous prenons connaissance d'un état psychique donné, qui est la sensation, en faisant le jugement d'extériorité :  ceci est un phénomène du non-moi.  Peu importe que ce donné soit causé par un excitant périphérique, puisqu'aussi bien il ne l'est pas toujours :  l'hallucination est une perception sans excitation périphérique.  Dans la perception interne, nous prenons également connaissance d'un état psychique donné, mais en faisant le jugement d'intériorité ceci est un phénomène de moi.  Cet état psychique donné peut fort bien subsister sans être conscient.  Il y a des ‘sensations dont on ne s'aperçoit pas’. »  Sont-ce encore des sensations ?  demande l'incrédule.

Sans chercher la petite bête, on peut se demander ce qu'il considère réellement comme la conscience et si l'interne-externe se rapporte à elle ou à la localisation des sensations.  Ce qui n'est pas senti par la conscience ne devrait pas être considéré comme une sensation.  La circulation du sang n'est consciente que quand elle est perçue (comme pouls, sauf phénomènes spécifiques :  hypotension orthostatique, par ex., battement à la tempe).

Ma thrombose veineuse profonde m'a été diagnostiquée par un médecin :  personnellement, j'avais horriblement mal à la jambe et elle enflait.  Et si je n'avais pas eu ce faux préjugé envers l'acide acétylsalicylique, elle aurait probablement évolué différemment.




69.  Pensée abstraite

Je n'ai pas l'intention d'aborder la question de l'abstraction comme caractéristique de certaines disciplines (d'après Cuvillier cette distinction remonte à Auguste Comte).  On ne peut pas sérieusement croire que le fait d'employer une notation symbolique consiste en une abstraction si l'on sait à quoi elle correspond.  ab n'est abstrait que pour celui qui n'en possède pas la dénotation.  D'accord, les logiciens parlent de sémantique dans les limites de leur domaine, mais en réalité et en général ils n'y connaissent rien.  Donner une valeur à une variable ressemble à l'interprétation d'un mot par un locuteur, mais on doit se méfier des analogies.

Autrement dit, je me propose de parler de l'abstraction comme opération et d'abstrait comme produit de l'opération et non d'un langage formel dont on ne connaît ni les symboles ni les règles.  Les représentations chimiques sont aussi abstraites pour moi que les formules mathématiques ;  dans le domaine chimique mon vernis est encore plus mince qu'en mathématique.  En logique, idem.  En fait, cette valeur du terme ‘abstrait’ est très proche du sens courant, qu'on oppose à concret.  Est abstrait tout ce qui ne nous est pas familier.  Certains mots de la langue courante, sans appartenir à un domaine scientifique ou technique (au sens large, le droit a une langue technique), peuvent être abstraits dès qu'ils font appel à une familiarité qu'on ne possède pas (les courses de chevaux, la pyrogravure, la cuisine).

Le journalisme contribue à répandre une fausse familiarité.  Qu'il s'agisse de la vie à partir de l'arsenic, financée par la Nasa, ou des « crimes sexuels » dont on charge (en français, charger) Julian Assange* ⇩ * (quelle que soit la réputation des mâles australiens dans ce domaine), alors que la loi suédoise considère l'absence de protection dans des rapports sexuels comme une infraction passible de prison.  Le Washington Post peut alors parler de Sex Crimes (= viol, pédophilie, etc.), mais l'Américain moyen ne connaît pas le code criminel suédois en matière sexuelle.  Il y a donc abstraction dès que l'on est forcé de se servir de notions dont on n'a pas les repères.  La vie... bactérienne (ex-microbienne) n'est pas pas la vie organique.  Même dans un pandarwinisme, je ne crois pas raisonnable d'envisager la bactérie comme l'origine de la vie organique, mais c'est ce qu'impliquent les journalistes qui abordent la question.

Il en va ainsi de la conscience, même aujourd'hui, et même si on la considère comme le siège d'opérations abstractives.  Joseph Tissot (1847) expliquait :  « Nous ne connaissons pas la conscience comme capacité pure et simple :  nous sommes réduits à la supposer par suite de l'existence des phénomènes qui se passent au-dedans de nous  (...)  La conscience n'est donc pas un phénomène.  Ce n'est pas non plus une réalité substantielle, mais un point de vue de l'esprit, une manière de nous concevoir relativement aux faits appelés internes. »  Naturellement, dans la plupart des cas, on passe outre cette précaution.  Quand on parle d'un état de conscience, on invite à l'identifier à un phénomène observable.

Ces confusions sont souvent des fusions, comme celle que pratique Victor Egger (1893) qui prétend que la contiguïté n'est pas pure avec la copule ‘être’ :  « C est à côté de D » et qu'elle est associée à la ressemblance.  Il est clair qu'il travaille avec des catégories aprioriques :  « la contiguïté est affaire d'intuition empirique ;  l'esprit ne la pense, à proprement parler, qu'en la revêtant du manteau (sic) de la ressemblance ;  à cette condition seule elle entre dans le jugement, c'est-à-dire dans la pensée. »

Pour un observateur désintéressé, ce serait plutôt l'inverse :  la ressemblance est une contiguïté.

Personnellement, je ne vois pas la ressemblance dans « Montréal est au nord de New York » ou « Montréal est à la hauteur de Bordeaux », même si l'on croit voir une analogie dans la hauteur en question (implicitement, sur une carte).  On trouve la même attitude chez Lachelier : 

« Le propre de la pensée est, en effet, de concevoir et d'affirmer l'existence de ses objets et il est évident qu'une chose n'existe, au moins pour nous, que parce qu'elle est au nombre des objets de la pensée. »  Jules Lachelier (1871 [1896]).  L'expression technique ne doit pas nous tromper (objets de pensée), car ce qu'il dit tient essentiellement en ceci :  le monde existe parce que je le pense.  Cher solipsiste.  [le = le monde].

Louis Liard (1897) qui fait une place à l'intuition reconnaît néanmoins qu'il y a quelque chose hors de nous :  « notre connaissance débute par l'intuition ou l'appréhension directe des faits en nous et hors de nous. »  Alors que Joseph Duval-Jouve (1844) voyait déjà la perception comme connaissance, c'est-à-dire « fait intellectuel isolé », soit un phénomène.  Dans ce domaine, Revault d'Allonnes (1920) marque alors un recul par rapport à Binet :  « La sensation, si l'on préfère ce terme accrédité, diffère de la perception en ce qu'elle est la réception brute, celle que n'élabore à aucun degré une réception antérieure, fût-elle brute aussi. »  Il faut croire que le SNA (système nerveux autonome) n'avait pas encore été distingué, bien qu'aujourd'hui on remette en question son isolement.

Barat (1917) attribue cette conception (qu'il étend jusqu'au mot) à Taine :  « Considéré en lui-même, le mot n'est qu'une sensation auditive, et si la compréhension du mot n'est en somme qu'un cas particulier du passage de la sensation brute à une perception plus ou moins complexe [école de Taine]. »

Pour Alfred Binet (1886), « L'esprit a [aurait] le pouvoir de produire, de fabriquer, et d'extérioriser certains simulacres qui ressemblent d'une manière frappante à des sensations. »  Mais on retient surtout ce qu'il note de la perception, à commencer par le percept, « le produit de la perception, c'est-à-dire les images de l'objet extérieur définitivement acquises et liées à la sensation excitatrice. »

La perception est pour Binet « le processus par lequel l'esprit complète une impression des sens par une escorte d'images » (suit l'usage de Galton) [= représentations ;  cf. chaque sens a ses images, visuelles, auditives, tactiles, motrices, etc.].  Après avoir rappelé la définition des psychologues anglais [cf. Bain] :  « l'acte qui se passe lorsque notre esprit entre en rapport avec les objets extérieurs et présents :  état mixte, phénomène cérébro-sensoriel formé par une action sur les sens et une réaction du cerveau. »  Et même s'il y introduit le raisonnement, il en restreint la « conscientisation », en se basant sur l'idée qu'il se fait du raisonnement comme acte intellectuel : 

« Si dans la plupart des raisonnements les prémisses restent inconscientes, dans toutes ou presque toutes les perceptions, les expériences antérieures qui les rendent possibles ne sont pas davantage rappelées à l'esprit. »  Alfred Binet (1886).  Il n'explique pas ce « silence » par l'abstraction.

Pourtant Ribot (1913) note qu'une des « opérations essentielles [de la pensée] est l'abstraction, et abstraire est séparer, diviser.  »  [Reprend-il Condillac ?]  Toutefois, l'abstraction ne réussit pas à s'abstraire de la généralisation.  Georges Fonsegrive (1896) indique bien qu'elles ont partie liée : 

« Qu'est-ce en effet que généraliser ?  C'est d'abord discerner par l'abstraction les caractères les plus importants d'un être et les distinguer des moins importants, séparer par la pensée l'essentiel (ou ce qui nous paraît tel) de l'accidentel ;  c'est ensuite reconnaître que ces caractères essentiels peuvent se retrouver unis à d'autres caractères accidentels. »  Dugas (1896) en fait le sentiment d'une capacité, mais on comprend que le général ne peut être sans une abstraction : 

« Penser le général, ce n'est donc pas parcourir toute la série d'idées particulières qu'exprime un terme universel, c'est l'avoir parcourue, au moins en partie, c'est être en état et se sentir en force de la parcourir tout entière.  »  Est-ce un progrès par rapport à ce que disait Cournot ?

« Notre esprit saisit et exprime les traits dominants du plan de la nature, à propos des abstractions rationnelles et de la difficulté de les démêler des abstractions artificielles — et naturellement, le langage et ses signes sont imparfaits, n'étant pas des abstractions rationnelles. »  Antoine-Augustin Cournot (1851).  Pour Boutroux, c'est l'un ou l'autre : 

« Quand nous nous expliquons l'universalité, la réalité nous échappe, et réciproquement. »  Émile Boutroux (1895).  Pour Liard c'est au contraire ce caractère double qui permet de saisir la généralité (et l'abstraction) : 

« Toute notion générale contient une matière et une forme ;  la matière, ce sont les éléments constitutifs ;  la forme, c'est le lien qui fait de ces éléments des ensembles permanents et déterminés. »  Louis Liard (1873).  Il faut croire que Cournot fait des mathématiques et de la logique les abstractions rationnelles.  Damiron y voyait le modèle, ce que le langage atteint, malgré l'opinion de Cournot, par les fameux mots abstraits :  la bonté, beauté, etc.

« Nous avons alors un type, écrit J. Philibert Damiron (1831), c'est-à dire un fait réel, telle affection particulière qui, dégagée par l'abstraction de tout ce qu'elle a d'individuel, et réduite à ses éléments essentiels et généraux, nous représente comme un modèle toutes les affections de même nature. »  Si l'abstraction est nécessaire à la généralisation, comme le remarque Duval-Jouve, Dorolle appuie cette dernière sur l'extension.

« Général — commun à différents objets », écrit J. Duval-Jouve (1844) :  « il faut abstraire pour distinguer le général du particulier. »

« Ainsi, généraliser, c'est bien poser et déterminer l'extension du concept sur lequel porte une relation. »  Maurice Dorolle (1926).  Le rapport d'interdépendance que marque Liard, plus haut, était conditionnel et constitutif pour Charles Renouvier 1854 [1875]) :  « Le général n'existe pas plus sans le particulier que le particulier n'est intelligible sans le général. »  Ce qui est une façon de court-circuiter l'abstraction.

On aimerait pouvoir le prendre en défaut, malgré l'ambiguïté sous-jacente (en raison de la polysémie de ‘général’ comme de ‘particulier’ et de la confusion entre nom et adjectif pour ce dernier) au couple particulier-général (singulier-universel).  L'exemple du Petit Larousse 1918 est banal et ressemble à un cul-de-sac :  « l'intérêt particulier doit s'effacer devant l'intérêt général ».  Néanmoins, le particulier du raisonnement est déjà une classe et par rapport au général elle est une sous-classe (on peut se reporter au carré logique pour plus de clarté, même s'il met en jeu l'universel plutôt que le général (tous et non la plupart) ;  dans l'exemple cité, le ‘général’ = tous, mais on peut se demander si le particulier est alors un particulier ou ‘quelques’ ⋁ ‘certains’, cf. le « simple particulier », qui est alors un singulier.

Si l'extension est obligatoire dans la constitution d'une classe (car c'est une extension), on ne doit pas négliger pour autant ce qui fait le genre (et la classe), c'est-à-dire ce qu'ont en commun les membres de la classe, et ce à quoi donc on ne parvient que par abstraction de ce qui les différencie.  Ces sacrifices sont parfois considérables comme on l'a vu en botanique, à propos des arbres, les critères déterminant les familles échappant à l'observation du citoyen lambda.  On comparera ce site à celui de Wkpd en ce qui concerne (pour ce dernier) les classifications.

L'ouvrage élémentaire de Mme Nouteau (1897) est catégorique, comme c'est souvent le cas (trait partagé avec les entreprises dogmatiques) :  « Les idées abstraites n'ont pas d'objet réel, tandis que les idées concrètes ont un objet réellement existant. ».  Cette remarque n'équivaut pas à une condamnation, car on ne peut pas dire qu'elle a tort :  « L'abstrait n'existe que dans la pensée; c'est une création de notre esprit. »  Nouteau (1897).

Mon commentaire porte surtout sur l'emploi de l'expression ‘idées concrètes’, l'idée ne pouvant l'être.  Seul l'objet qui lui correspond est ou dénotatif matériel (dans la référence extralinguistique) ou dénotatif notionnel (objet « abstrait »).  Elle aurait pu tourner la difficulté par une périphrase.  On remarquera aussi une tendance, dans le premier extrait qui suit, à favoriser la métaphore.

« Nos premières idées sont concrètes et l'abstrait naît du concret.  Par exemple, un enfant voit un oiseau pour la première fois :  le mot ‘oiseau’ est une idée concrète qui répond à une image déterminée, c'est-à-dire à l'animal qu'il a vu.  Mais, si peu de jours après il voit un autre oiseau, différent de celui qu'il a vu précédemment, il faudra lui faire remarquer que tous les oiseaux ont des ailes et des plumes ;  alors il saisira l'abstraction et ne verra plus, lorsqu'on lui montrera un autre oiseau, que des plumes et des ailes. »  Nouteau (1897).  Je ne sais pas ce que voit l'enfant la deuxième et la nième fois qui suit, mais quand je vois un oiseau il a aussi un bec et des pattes, car l'abstraction ne va pas aussi loin que l'amputation [malgré le vocabulaire associé].  On remarque que pour Nouteau il saisit l'abstraction, comme s'il s'agissait d'une schématisation.  En outre, si abstraction il y a, ‘l'oiseau’ serait une idée abstraite ?  Son explication suit : 

« L'abstraction consiste à détacher une manière d'être de l'ensemble des manières d'être d'un objet, comme si elle existait en dehors de l'objet.  L'abstraction n'est qu'une conséquence de l'attention.  En effet, par l'attention nous percevons nettement, nous étudions séparément un objet, nous le distinguons de tous ceux qui l'entourent ;  nous faisons donc une abstraction. »  Nouteau (1897).

Il me semble qu'au contraire [dans ce dernier cas], c'est en le remettant dans sa classe qu'il est abstrait et non en le séparant.  Elle fait erreur, naturellement :  l'attention peut isoler une propriété (un caractère) d'un objet [la couleur de la corneille], ou isoler un objet parmi d'autres de la même classe [une perruche dans une volière, un poisson dans un aquarium], mais il ne s'agit pas dans les deux cas automatiquement d'une abstraction (sauf peut-être au sens [contraire ?] de ne pas tenir compte).  Ce n'est pas par l'extension qu'on doit aborder l'abstraction, mais par la compréhension (voir Cuvillier) :  une idée est plus abstraite, par rapport à une autre, si sa compréhension est plus restreinte [si elle compte non pas moins de membres, mais moins de caractères — les membres au contraire sont plus nombreux].  — Mme Nouteau confond les deux modes d'appréhension de l'objet.

Dans la classification dite « classique » (par opposition à phylogénétique), par exemple, le règne plantea est plus abstrait que le genre fagus (je mets en accordéon le sous-règne, la division, la classe, l'ordre et la famille (en ordre décroissant d'abstraction).  Le rapport auquel Antoine-Augustin Cournot (1851) ramène la connaissance est plus complexe qu'il ne l'imaginait : 

« En effet, nous concevons clairement que toute perception ou connaissance implique un SUJET percevant et un OBJET perçu, et consiste dans un rapport quelconque entre ces deux termes d'où il suit que, la perception ou le rapport venant à changer, il faut que la raison du changement se trouve dans une modification subie, ou par le sujet percevant, ou par l'objet perçu, ou par chacun des deux termes du rapport.  »  Ne fût-ce qu'avec l'abstraction (comme la confusion et la clarté du texte précédent) :  la modification peut affecter le rapport du sujet à l'objet représenté [la représentation de l'objet] (avec un tiroir pour la représentation du sujet par et à lui-même dans ce rapport représenté) et le rapport du sujet à l'objet dont la perception serait modifiée par l'abstraction à laquelle se livre le sujet.  On retient que l'objet n'est jamais que l'objet perçu ou l'objet représenté.  L'objet lui-même est hors d'atteinte (off limits), en particulier dans l'intégrité qu'explore la science.  L'électron de la pomme de terre que je réduis en purée m'est aussi étranger que les mamouths.

Il n'est peut-être pas inutile de signaler en quoi ‘abstraire’ consiste réellement (concrètement) :  « LOG., GRAMM. Dégager d'un ensemble complexe les traits communs aux éléments ou aux individualités qui le composent. »  Trésor (TLF) qui nous donne une belle citation de Destutt de Tracy (la bête noire de Napoléon) :  « toute idée d'un individu étendue à plusieurs est déjà un mot abstrait ».




* ⇨ *Détrôné depuis par DSK, mais dans les deux cas même s'il n'y a pas vraiment d'analogie, il y a non coïncidence d'univers (Suède, USA) pour le sujet francophone et surtout français, et la question de la vérité, du mensonge du témoignage et de l'incommunication se posent cruellement.  Dans quelle mesure peut-on par exemple apporter un démenti où nous ne jouons aucun rôle ?  Plus généralement, peut-on encore parler de justice après la mobilisation médiatico-raciale ? 





70.  Pensée opératoire

J'ai hésité :  fallait-il parler de la raison ?  Je ne crois pas.  Si la raison est une notion viable, elle ne peut désigner qu'un ensemble de comportements et de croyances et les règles qui en découlent.  Je ne ferai pas d'étymologie [sauvage] non plus, mais la tentation est grande [rapport = raison].

Je ne me propose pas non plus de traiter la question « motrice », pour laquelle je ne suis pas équipé et qui a priori ne réserve rien de particulier en matière de sens que je n'ai déjà indiqué dans ma thèse sur la lecture, à propos de syntagmes se présentant comme des programmes :  ‘faire le lit’, ‘mettre la table’, et mentionné en passant dans « De l'inférence sémantique » à propos d'une certaine psychologie.  C'est dans ce sens que l'expression ‘ouvrir la porte’ comporte une contrepartie sous la forme d'un « schème » de coordination motrice, indépendante de son sens ou de l'analyse linguistico-sémantique qui peut être faite de l'ensemble des éléments descripteurs qu'elle comporte comme action.

Je ne parlerai donc essentiellement que des opérations que les philosophes et les logiciens ont voulu voir dans le psychisme.  Et il semble que cette fois, je ne puisse pas échapper à la volonté, si Ernest Naville (1880) a raison :  « L'observation est le résultat de l'activité volontaire de l'esprit, c'est-à-dire de l'attention accordée aux phénomènes perçus. »  Il distingue en outre « observation et expérimentation », cette dernière consistant à « introduire une modification intentionnelle dans la marche des phénomènes ».  Me voilà donc coincé :  volonté et intention, que je me refuse cependant de démêler.

Quand on parle d'opérations mentales, il est souvent question, plus spécifiquement, d'intelligence (abstraction faite, naturellement, de celle de celui qui parle ou écrit) :  Frédéric Paulhan (1889a) a son propre point de vue — « L'intelligence n'est pas, bien souvent, une faculté générale de l'esprit ou du cerveau, mais une manière d'être particulière de systèmes psychiques qui peuvent rester isolés. »  Celui ou celle qui a déjà jeté un coup d'œil distrait sur ce site sait que faculté ne fait pas partie de mon vocabulaire, ce que le Petit Larousse 1918 définissait comme ≝ {puissance physique ou morale qui rend un être capable d'agir}, avec comme exemple π la volonté, l'intelligence et la sensibilité sont les trois facultés maîtresses de l'homme.

L'intelligence se distingue du langage, comme le note Goblot :  « L'animal qui n'a point de langage peut avoir une intelligence, mais elle est pour nous impénétrable.  Nous saisissons quelque chose de la pensée du chien et de quelques autres animaux, parce que nous communiquons avec eux par un langage :  le chien interprète un grand nombre de mots et de gestes de son maître, et sait se faire comprendre par sa voix et sa mimique.  Nous ne connaissons pas d'intelligence dépourvue de systèmes de signes. »  Edmond Goblot (1918).  Ribot (1913) confirme :  « L'hypothèse d'une pensée pure, sans images et sans mots, est très peu probable et, en tout cas, n'est pas prouvée. »

Pour mon propos, il n'est pas vraiment utile de distinguer systématiquement l'intelligence de la pensée, bien qu'on admette sans mal le caractère plus générique de la pensée.  Spencer cherchait la distinction à faire entre état de conscience et intelligence, en faisant intervenir l'esprit :  « ‘états de conscience’ ne signifient pas obligatoirement qu'ils relèvent de l'intelligence, mais de l'esprit [on supposera qu'il désigne mind]. »  « Les sensations non-seulement constituent les formes inférieures de la conscience, mais elles sont dans tous les cas les matériaux d'où sort l'intelligence par combinaison de structure dans les formes supérieures de la conscience.  Partout la sensation est la substance, dont l'intelligence, quand elle existe, est la forme.  Et là où l'intelligence n'existe pas ou n'existe que peu, l'esprit consiste en sensations sans forme ou qui n'en ont que peu.  L'intelligence ne comprend que les éléments relationnels de l'esprit; et omettre les sensations, c'est omettre les termes entre lesquels les rapports existent. »  Herbert Spencer (1892 [1870/72]).

Il précise :  « La condition d'existence de deux états de conscience, c'est une différence. » et « Cette pensée distincte ne peut exister qu'à condition d'une simple succession d'états. »  D'où il tire :  « Toute action mentale quelconque, considérée sous son aspect le plus général, peut se définir : La différenciation et l'intégration continue d'états de conscience »  Et ensuite, s'installe l'association :  « Dans le développement de l'intelligence, il y a une consolidation progressive des états de conscience.  Des états de conscience séparés, à l'origine, deviennent indissociables.  D'autres états qui à l'origine ne s'unissaient que difficilement, deviennent si cohérents qu'ils se suivent l'un l'autre sans effort. »  Herbert Spencer (1892 [1870/72]).

« Quelle est la condition requise pour qu'il se crée une connexion entre deux états de conscience ? » demande Théodule Ribot (1903), « L'auteur (E. Claparède, L'association des idées, 1902) montre qu'elle ne peut résulter ni des rapports objectifs entre les choses, ni des rapports subjectifs des idées entre elles) « Il faut donc que ce soit une condition réglant à la fois les rapports objectifs et les rapports subjectifs, or le seul rapport qui appartienne à la fois au monde extérieur et à celui de la conscience est le rapport de temps. » On doit donc dire « Deux ou plusieurs faits de conscience ne peuvent s'associer mutuellement que s'ils ont coexisté ». C'est la loi de simultanéité. »

Goblot, curieux de psychologie, cherche les correspondances :  « Toute activité psychique correspond à une certaine activité cérébrale ;  quand, par une excitation quelconque, cette activité cérébrale se répète, l'activité psychique correspondante se répète également. » — « Chaque état de conscience correspond non à une cellule, mais à un état du cerveau. »  Edmond Goblot (1898a).

Alors que Milhaud anticipe de façon sans doute risquée :  « L'activité de l'esprit peut créer des notions où il n'y a lieu de chercher l'expression directe d'aucun objet concret réel ou même possible. »  Gaston Milhaud (1898).  Piéron ne partage pas cet esprit d'aventure :  « Il ne s'agit certes pas de prétendre atteindre la nature en soi des opérations de l'esprit, car là autant qu'ailleurs, si ce n'est plus qu'ailleurs, l'absolu nous échappe irrémédiablement.  Mais on peut atteindre une vérité progressive, et faire un pas en avant dans l'adéquation de la connaissance, c'est-à-dire du langage et de l'hypothèse, aux faits scientifiquement déterminés, de plus en plus nombreux, de plus en plus complexes. »  Henri Piéron (1904).

Les opérations de l'intelligence ou de l'esprit sont au nombre de quatre pour Port-Royal, comme le rapporte J. Philibert Damiron (1836), « concevoir, juger, raisonner et ordonner »  ;  il s'agit, pour cette dernière, de méthode ou de disposition, mais Damiron la retranche.  Il conteste en outre la place du jugement :  « il est bien moins un mode distinct de la pensée que la condition finale des divers modes de la pensée. »

Edmond Goblot (1918) a le point de vue opposé :  « L'acte élémentaire de l'intelligence est le jugement.  Le jugement est essentiellement une assertion, affirmative ou négative, et il y a autant de jugements dans une pensée qu'on peut y distinguer d'assertions. »  C'est ce qu'avait pressenti Binet à propos de la perception, en s'appuyant sur « la physiologie de l'esprit » de Fr. Paulhan :  « Au point de vue logique, le percept est un jugement, un acte qui détermine un rapport entre deux faits, ou en d'autres termes un acte qui affirme quelque chose de quelque chose. »  Alfred Binet (1886)

« En réalité il y a jugement, suggère Henri Delacroix (1918), dès qu'une relation est affirmée, c'est-à-dire dès que l'esprit établit un rapport il suffit donc de deux termes, ou même d'un terme qui se dédouble. »  L'idée était déjà chez Spencer :  « Quand la pensée est conduite avec précision, penser une proposition c'est réunir dans la conscience le sujet et le l'attribut. »  Herbert Spencer [F. Howard Collins (1894)]

Henri Delacroix (1924a) reprendra la chose sous cette forme :  « La phrase est l'analyse verbale d'une pensée, c'est-à-dire d'une représentation complexe.  La possibilité de penser et de parler en phrases est liée au jugement, à l'unité à la fois synthétique et analytique de la pensée. »  Cite-t-il Ribot (1913) ?

Si pour celui-ci ‘la pensée’ ou ‘penser’ « est un terme général qui peut se résoudre en des termes plus concrets tels que juger, raisonner, combiner, calculer, etc. », « L'activité de la pensée, de la connaissance, me paraît réductible à deux opérations fondamentales l'analyse, la synthèse.  Elle dissocie, sépare ou elle associe, réunit. »

S'il y a synonymie apparente entre ‘dissocier’ et ‘séparer’, ‘associer’ et ‘réunir’ sont des opérations distinctes, malgré un air de famille.  Le PRE indique :  dissocier ≍{Séparer des éléments qui étaient associés}, mais à son ordre, ‘séparer’ est traité comme distinct (superordonné).  Le rapport est encore plus complexe entre ‘associer’ et ‘réunir’, car il est limité par certaines acceptions d'un nombre presque égal pour l'un et l'autre.  Ma conception est évidemment marquée par le fait que l'association est distincte de la réunion ou union dans la théorie des opérations sémantiques.  Un rapport peut associer deux objets sans que ceux-ci en forment un troisième.  En bornant l'activité cognitive à deux opérations si Ribot ou Delacroix gagnent en simplicité, ils perdent la possibilité d'être spécifique.

Or, la théorie des opérations sémantiques recense plusieurs relations qui ne peuvent pas être « écrasées », tandis que le « jugement » permet de subsumer la synthèse et l'analyse (qui sont des démarches [=des stratégies], pour moi, comme l'assimilation et la distinction, et non des opérations cognitives) A ℛ B : 

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André Metz (1934) résumera la question du jugement ainsi :  « Tout jugement, qu'il s'exprime sous la forme ordinaire, « Le cygne est blanc », « La rose est rouge », ou sous la forme mathématique, « A = B », affirme l'assimilation de deux termes, un sujet et un prédicat.  Pour qu'on puisse émettre cette affirmation, il faut qu'il y ait effectivement identité partielle entre ces termes, mais pour qu'elle ait un sens, il faut qu'il y ait aussi des différences, autrement ce serait une tautologie, c'est-à-dire une inutilité. »  Mais on peut y voir l'assimilation des deux opérations que voyait Ribot.  La proposition est produite comme synthèse et interprétée analytiquement pour ensuite être réunie sous forme de référentiel.

Ma remarque n'entérine pas l'assimilation qu'il prétend faire du sujet-de-la-phrase et de l'objet-de-la-phrase (ou son prédicat).  Il est très risqué de faire d'une proposition linguistique (Popper est mort et il y a des cygnes noirs) une équation mathématique.  Si z(a+b) = za + zb (les femmes et les hommes d'Europe) est amusant, pour faire une métaphore, je dirais que le sens est trop « informe » pour être assimilable à z(x) = zx.  Cet exemple transmis par Alexandre Bain (1875 [1870]) viendrait de Boole.

Tandis que Binet (1902a) différencie la pensée de la sensation :  « La difficulté principale est de distinguer entre la pensée et la représentation ou image, ou entre l'idéation et l'imagerie », Goblot cherche la nécessité logique :  « car ce n'est pas dans l'objet de la pensée, mais dans l'acte de l'esprit qui juge, qu'il faut chercher la nécessité logique.  L'intelligibilité, l'évidence, c'est la nécessité d'affirmer, c'est-à-dire l'impossibilité de nier. »  Edmond Goblot (1927).  Mais Lalande (1919) note cependant « l'antériorité du jugement sur le concept chez Goblot ».

On voit que l'étude des opérations de l'esprit dérape, comme l'observe sans critique Élie Rabier (1899) :  « Étudier ces opérations par rapport à la fin à laquelle elles tendent, à savoir :  la connaissance de la vérité, de manière à pouvoir, au bout de cette étude, assigner les règles qui en assurent la légitimité, la sûreté, l'efficacité, voilà un second point de vue :  c'est le point de vue logique. »

Ces incidents de parcours sont inhérents aux méthodes et aux disciplines :  Charles T. Waddington (1857), imperméable à la psychologie naissante, ne fait état que du chapitre que lui consacre immanquablement la philosophie :  « Il est donc établi pour nous qu'il y a un moyen d'atteindre directement et avec certitude les faits moraux de la nature humaine, que ce moyen est la conscience, et qu'il n'y en a pas d'autre.  Telle est la première autorité en psychologie c'est sur ce fondement qu'il faut la construire, si l'on en veut faire une science. »  Introspection et idéalisme.

Il signale toutefois une opération qui est omise par les logiciens comme par les psychologues :  la réflexion.  « Cette attention sur soi-même qu'on appelle réflexion.  Ce mot qui revient à chaque instant dans nos discours et qui n'exprime que l'observation volontaire de soi-même, atteste que cette observation n'est pas une fiction des philosophes, mais une opération de l'esprit. »  Charles T. Waddington (1857).  Tandis que Paulhan se heurte à l'absolu :  « Dire que nous ne pouvons connaître l'absolu, c'est affirmer implicitement qu'il y a un absolu. »  Il est facile de répondre que nier que l'absolu puisse être connu, ce n'est pas affirmer l'existence de l'absolu, ce n'est pas non plus la nier ;  c'est constater seulement que, si l'absolu existe, nous ne pouvons le connaître. »  Frédéric Paulhan (1878).  [Chez Waddington, il est vrai que la réflexion est un leitmotiv et probablement le déguisement de l'introspection.]

C'est pourtant le piège que réserve le jugement, n'en déplaise à l'antériorité qu'y voyait Goblot :  « juger x », c'est affirmer«  x est ».  Mais on voit que la pensée opératoire n'opère pas vite.  Ce sera donc pour le texte suivant.  Récapitulons : 

Outre « concevoir, juger, raisonner et ordonner », « juger, raisonner, combiner, calculer », on a l'analyse et la synthétise et éventuellement la réflexion.  Naturellement, le grand mystère c'est l'etc. de Ribot.  Est-ce qu'imaginer et inventer seraient acceptables, si c'est cela que suggérait Milhaud ?  Ou s'agit-il toujours de formes diverses d'analyse et de synthèse ?  J'en suis tout baba, raplapla ou flagada.




71.  Pensée opératoire bis

En tant que biologiste, Le Dantec croyait dur comme fer à l'hérédité du syllogisme, mais pour Ernest Naville (1880) :  « La diversité des deux ordres [physiologique/psychologique] est contenue, je le répète, dans la démonstration de leurs rapports, et conclure de ces rapports qui supposent la différence à l'identité est un paralogisme. »  Il souligne qu'il rejette uniquement l'identité et non la « production de l'un par l'autre ».  Attitude moderne pour l'époque, même si la langue commence à évoluer :  G.-L. Duprat (1913) parle ainsi de « modes idéo-affectifs de systématisation mentale ».  Toutefois, on le verra plus bas, il est difficile de trouver de véritables hypothèses sur les opérations mentales au delà de la courte liste établie à la fin du texte précédent.

Quand Jean Ullmo (1936) suggère que « l'intelligible naît du répétable », il ne parle pas de la simple répétition, mais de la possibilité de reproduire.  C'est aussi une supposition liée aux opérations intellectuelles :  l'antériorité.  Alfred Binet (1902a) écrit :  « il faut admettre que bien des réflexions qu'une personne fait spontanément supposent une pensée antérieure aux mots qui l'expriment, une pensée dirigeant les mots et les organisant.  Ceci soit dit sans diminuer en rien l'importance du mot, qui doit singulièrement influencer, par choc en retour, la nature de la pensée.  Je suppose que le mot, comme l'image sensorielle, donne de la précision à la pensée, qui, sans ces deux secours, celui du mot et celui de l'image, resterait bien vague. »  Il est vrai que si l'on se base sur l'expérience personnelle, le mot qui manque coïncide avec un état de conscience particulièrement mal défini, et une sensation de manque.  Mais il se peut que le mot manque uniquement parce que l'accès est bloqué par une sorte de tabou personnel ou social.

Les structuralistes saussuriens devraient se souvenir que le signifiant de leur maître (l'image acoustique) est ce que disait Alfred Binet (1883) :  « La sensation, dans l'ordre des opérations mentales et conscientes, c'est le phénomène le plus rudimentaire qui existe. » ;  pour sa part, Henri Delacroix (1924a) parle plus généralement d'opérations « automatiques sans raisonnement au-dessous du jugement et au-dessus d'intuitions sans raisonnement qui le supposent », mais sans entrer dans un détail qui nous satisferait.  Théodule Ribot (1913) posait la question :  « Est-il certain que ces moments d'hésitation et d'arrêt, vides de tout élément sensoriel et verbal conscients, soient de ce fait totalement vides ? »

Si dans la phase interprétative qui succède à la perception, c'est « la forme sensible » qui peut poser des problèmes d'identification (mots anciens, rares, techniques, argotiques), dans le rappel le filtrage serait axiologique [entendre également doxologique et idéologique] en même temps qu'affectif.  Ces blocages se manifestent également dans la réflexion et l'examen de certaines questions.  Un des obstacles à l'étude des opérations mentales est sans doute la croyance qui fait du moi (l'état de conscience qui paraît unifié ou unificateur) une âme.  On se demande d'ailleurs comment Charles T. Waddington (1857) a pu donner tant de place à la réflexion en se posant des questions comme :  « Qu'est-ce que l'âme ou le moi ?  »  « Que deviendra la spiritualité de notre âme ? »  Il cite naturellement Descartes :  « Moi, c'est-à-dire mon âme ».

Jules Lachelier (1871 [1896]) voit plutôt dans le moi « l'existence d'un sujet [de la connaissance] qui se distingue de [ses] sensations ;  l'unité de ce sujet dans la diversité de [ses] sensations. »  À cette époque l'intelligence tend à ne se reposer que dans l'intelligible ; le problème tient justement à ce que Goblot considère comme intelligible ce qui n'existe qu'en idée, ce qui s'oppose à empirique chez Kant (Cuvillier).  Le pas suivant est aisément franchi.

À la rédaction, j'étais passé outre la contradiction de Lachelier, mais « l'unité dans la diversité » tient du mot d'ordre plutôt que de la réalité ou d'une observation quelconque.

Martial de Fornel de la Laurencie (1906) définit les opérations intellectuelles comme celles « ayant pour objet le vrai ».  Or, hypothétiquement, l'intelligible ne devrait être d'emblée ni vrai ni faux.  Ernst Mach (1908) essaie de faire un pont :  « L'adaptation des pensées aux faits, c'est, pour mieux dire, l'observation ;  l'adaptation des pensées entre elles, la théorie. »

Binet était heureusement plus matérialiste :  « Nous raisonnons parce que nous avons dans notre cerveau une machine à raisonner. »  Alfred Binet (1886).  Et cela, même s'il apporte une restriction mentale en note :  « Nous croyons que, dans toutes les espèces de raisonnements, le travail psychique consiste essentiellement dans une fusion d'images. »  Que fait-il alors de l'opération qui consiste à distinguer ?  Cette fin de siècle (le XIXe) semble avoir pour obsession la synthèse sous quelque forme que ce soit.  Que se passe-t-il alors dans une division (je parle du calcul) ?  Naturellement cela suppose que le calcul (surtout celui qui est dit mental) est vraiment une opération psychique propre et non pas une série d'opérations générales appliquées au quantifiable.

Ernst Mach (1908) rappelle encore qu'on « ne saurait exagérer l'importance qu'a pour le développoment psychique la comparaison d'un fait sensible A.B,C.D avec un autre fait sensible A.K,L.M, reproduit mentalement. »  Mais la comparaison n'est qu'une étape, qui même dans son unicité mène à un produit.  Bien sûr le produit linguistique implique de la part du lecteur/auditeur l'exécution de l'opération dans le cours de la compréhension.  Je ne cherche pas à diminuer la notion de rapport qui est centrale dans la théorie des opérations sémantiques, même si on n'y insiste pas sur les relations dites grammaticales.  Mais la réalisation grammaticale n'est que la fin de la chaîne dans la production du discours.  C'est pourquoi l'observation de R. Hourticq (1909) est intéressante : « On affirme l'attribut du sujet ;  il en est un des aspects.  Mais on n'affirme pas le sujet de l'attribut.  En d'autres termes les propositions universelles affirmatives ne peuvent se convertir sans réserve.  La relation qui unit un sujet à son attribut, ou à l'attribut de cet attribut ne comporte pas de réciprocité. »

On se doit de lui faire remarquer que ce « sens interdit » (sens directionnel) n'est que grammatical et non cognitif.  L'attribut comme concept implique un sujet.  Dans « cette vue est inexacte », ‘inexacte’ est affirmé de ‘vue’ et effectivement on n'affirme pas ‘vue’ de ‘inexacte’.  Mais ‘vue’ est présupposé(e), comme le serait le sujet postiche (coréférent/anaphorique) de « C'est inexact ».

Sans faire de rapprochement intempestif, le rapport attribut-sujet (comme le rapport objet-sujet sans la phrase) n'est pas sans analogie avec la comparaison.  Je ne parle pas d'un troisième larron qu'on pourrait introduire par ‘comme’ :  « inexact comme ⊥ » (ou « par rapport à x »).  Avec Goblot, on ne quitte pas le jugement : 

« Les jugements de comparaison ne sont objectifs que quand on aperçoit le petit dans le grand, qui l'enveloppe et le dépasse, l'homme dans la maison, l'acte dans la pièce ou la scène dans l'acte.  Lorsque le petit n'est pas enveloppé dans le grand, il faut qu'ils soient l'un et l'autre mesurés, afin qu'on aperçoive le petit nombre dans le grand.  La recherche de la vérité consiste souvent à substituer des jugements d'identité et de différence aux jugements de ressemblance.  Elle consiste aussi à substituer de jugements de mesure aux jugements de comparaison. »  Edmond Goblot (1918).  On ne s'attardera pas à se demander ce que la vérité à avoir avec le fait de passer d'un rapport à un autre, mais quant à l'objectivité, on peut s'en remettre à Mach : 

« D'où nous viennent donc les nouvelles connaissances, puisque la logique ne nous en apporte aucune ?  Elles viennent toujours de l'observation, soit de l'observation sensible extérieure, soit de l'observation intérieure, qui est relative aux représentations. Nous dirigeons notre attention sur telles ou telles liaisons des éléments et nous aboutissons soit à une connaissance scientifique, soit à une erreur suivant que le fait observé est compatible ou non avec les autres observations. La base de toute connaissance est donc l'intuition sous ses deux formes, intuition sensible avec les représentations intuitives, et intuition potentielle avec les concepts. »  Ernst Mach (1908).  Dan Badareu (1925) ajoute :  « L'image vient de nous et l'objet est véritablement une chose extérieure. »

Pour les esprits chagrins, comme moi, on remplacera ‘intuition’ par ‘connaissance’.

Si J. Duval-Jouve (1844) s'attache à « reconnaître la spécialité des objets et des procédés intellectuels ;  les rapports des objets et des procédés », on peut soupçonner Goblot de s'intéresser à la vérité, mais de s'en prendre à Herbert Spencer qui a écrit :  « le rapport de ressemblance sous sa forme la plus haute, celle d'égalité » — « Le jugement de ressemblance « ceci est comme cela », ou plutôt « ceci est à peu près comme cela », et même « ceci est un peu comme cela » est bien différent du jugement d'identité. »  Edmond Goblot (1918).  Néanmoins, notre panoplie ne s'est pas vraiment enrichie.  Mais les auteurs les « évoquent » (je crois que le mot convient pour une fois), comme Henri Delacroix (1924a) et (1934) : 

« Parler et comprendre la parole, c'est déployer les processus les plus profonds de la pensée et un jeu très familier d'habitudes intellectuelles et sensori-motrices.  La pensée dépasse le mécanisme du langage, mais elle le suppose. » ;  « Nous appréhendons toujours des ensembles, des ensembles organisés, des ensembles différenciés. »

Incontournable synthèse.  Toutefois, malgré sa fréquence, quand est-il pris dans le sens de {généralisation} ? 

Ou Élie Rabier (1899) :  « Le langage réduit à l'unité tous les rapports saisis par le jugement.  Dans le langage, en effet, tous les rapports deviennent des rapports de qualification ou d'attribution, c'est-à-dire des rapports d'inhérence d'un attribut à un sujet. »  [Ex.  Socrate était sage.]

Apparemment, Henri Poincaré (1908) propose une démarche contraire à celle qui pourrait compléter notre examen :  « Mais ce que nous devons viser, c'est moins de constater les ressemblances et les différences, que de retrouver les similitudes cachées sous les divergences apparentes. Les règles particulières semblent d'abord discordantes, mais en y regardant de plus près, nous voyons en général qu'elles se ressemblent ;  différentes par la matière, elles se rapprochent par la forme, par l'ordre de leurs parties. »  Si cette démarche présente un grand risque, celui d'assimiler des incompatibles, on l'explique par une volonté obsessive de synthèse propre cette fin de siècle, que j'ai signalé, et à la croyance de nombreux scientifiques de l'époque à « l'harmonie du monde. »

Edmond Goblot (1918) nous donne plutôt un slogan qu'un programme :  « Raisonner, c'est construire. » Et Revault d'Allonnes (1920) s'intéresse à autre chose :  « Les opérations supérieures de l'intelligence jugement, conception, raisonnement, chacune de ces opérations présente trois formes inverbale, semi-verbale, verbale. »  C'est la même généralité encore chez Delacroix (1924a) :  « Toutes nos opérations mentales, tous nos actes se ramènent à la construction d'ensembles organisés et différenciés. » — « La phrase est, nous le savons, l'expression linguistique d'une représentation synthétique, dont les éléments sont distingués et disposés suivant leurs rapports logiques. »

Je souligne.

Goblot (dans l'alinéa suivant) aurait dû mettre en pratique la remarque que se faisait Henri Poincaré (1908) :  « Je ne me permettrais pas d'énoncer une opinion sur la structure du système nerveux que je ne connais pas, tandis que ceux qui l'ont étudié ne le font qu'avec circonspection ;  ensuite parce que, malgré mon incompétence, je sens bien que ce schéma serait par trop simpliste. »

« [Le langage articulé] n'exprime que des idées par la signification conventionnelle des mots, et à mesure qu'il progresse, la distinction se fait plus nette entre ce qu'il exprime et ce qu'il suggère.  Par la liaison des mots et des phrases, il exprime la liaison des idées, la détermination du jugement par le jugement :  la nécessité logique et l'intelligibilité ne sont pas autre chose. »  Edmond Goblot (1918). 

Trois points d'interrogation :  a)  de quel progrès s'agit-il ?  celui de la langue ou celui du discours (progression) ?  b)  « ce qui exprime » et « ce qu'il suggère » se rapportent quoi dans la suite ?  c)  « la nécessité logique » et « l'intelligibilité » ne sont pas quoi ?  la liaison des idées ou la surdétermination du jugement ?  Voilà que notre logicien nous laisse en rade.

Car même Piéron peut plaider une mauvaise cause :  « Un certain nombre de théoriciens intellectualistes ont voulu expliquer la reconnaissance par un jugement basé sur la comparaison de deux images ;  mais il est facile de constater que dans bien des cas la reconnaissance constitue une impression immédiate, et qu'il n'y a pas le temps voulu pour une opération intellectuelle préalable. »  Henri Piéron (1918).  Je ne reviendrai pas sur mes calculs impressionnistes, mais compte tenu de la taille maximale d'un neurone (20 µm), ne fût-ce qu'une microseconde serait une éternité.

Mais Zig comme Moustache m'épargnent le dilemme du calcul.  Compte tenu de la nécessité d'une antériorité (induction), le raisonnement est immédiat.  s'il change de pantalon, alors on va sortir.

La quête de l'identité présente les mêmes risques que celle de la différence :  « Pour Meyerson, l'identification est la découverte d'une identité partielle entre le sujet et l'attribut.  Elle suppose la cohérence des attributs, qui sont identifiés dans l'essence du sujet.  Tous les attributs sont en droit essentiels :  les attributs accidentels doivent faire partie de la notion du sujet, même si nous ne voyons pas comment ils s'en déduisent. »  Jacques Picard (1937) qui renvoie au Cheminement de la pensée, p. 161, mais Picard s'empresse d'entendre l'identification d'une autre manière, identité de rapport (pas mal, puisque comme on sait, l'identité est déjà un rapport).  Émile Meyerson (1923a) volait au secours de la raison :  « Or, c'est là calomnier la raison, car cela revient proprement à lui dénier la suprématie qui est sienne et qui doit le rester, si l'homme ne veut point déchoir. »  Pour votre serviteur, la raison est le produit du sentiment de la supériorité de l'homme comme prédateur extrême.  Pour terminer ce texte, je citerai un peu longuement Mach, mais l'extrait vaut son pesant de neurones (et là je ne ricane pas).

Pour être cohérent et complet, je suis obligé de reprendre une partie du texte déjà cité à la page précédente.  Je vous présente mes excuses.

Sous une forme différente, et indépendamment de moi, J.-B. Stallo a exposé des idées qui s'accordent en principe avec ce qui vient d'être dit.  Voici comment on peut condenser ses conclusions :  1° La pensée ne s'occupe pas des choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais de leurs représentations intellectuelles (concepts).  2° Les objets ne nous sont connus que par leurs relations avec d'autres objets. La relativité est ainsi un attribut nécessaire des objets de notre connaissance (par concepts).  3° Un acte de pensée particulier ne renferme jamais en lui-même l'ensemble de toutes les propriétés connaissables d'un objet, mais seulement les relations qui se rapportent à une classe particulière. 

De la négligence de ces principes, viennent, comme Stallo l'a montré, plusieurs erreurs très répandues, naturelles, et ayant pour ainsi dire leur origine dans notre organisation psychique.  On peut citer comme telles :  1°  Tout concept est le pendant d'une réalité objective discernable ;  il y a autant de choses que de concepts.  2°  Les concepts les plus généraux et les plus compréhensifs, et les réalités qui leur correspondent sont antérieurs à ceux qui sont moins généraux ces derniers concepts et les réalités qui leur correspondent se forment ou se développent à partir des premiers par adjonction de caractères.  3°  L'ordre dans lequel les concepts naissent l'un après l'autre, est identique à celui dans lequel naissent aussi les choses.  4°  Les choses existent indépendamment de leurs notations.  Ernst Mach (1908).




72.  Pensée définie

La pensée serait plutôt le sujet que l'objet affublé d'un attribut impossible, mais la « pensée définitoire » ne me plaisait pas.  Il s'agit pourtant de cela.  C'est une opération qu'on a tendance à oublier et qui pourtant ne recèle pas les mystères qu'ont voulu y voir les logiciens de Port-Royal.   La plupart des sujets parlants sont en mesure de définir, tant bien que mal, la majeure partie de leur vocabulaire usuel, ne fût-ce que par recours à la dénotation ou à la désignation objective (objectale [ostensive]) :  « c'est ça ».

Si je passe à la définition, c'est en partie pour des raisons matérielles :  le fichier de notes concernant la pensée comme telle est vide (non :  la pensée, elle ne devrait pas l'être, pas tout de suite).  Il me reste deux notes, l'une sur la raison et l'autre sur l'intuition, mais ce ne sont pas des opérations.  D'ailleurs, on peut court-circuiter mon projet en affirmant que l'opération de définition n'est qu'une application particulière de la mise en rapport de notions (concepts) ou de termes, intervenant dans des associations.  Mais cette « définition » peut aussi s'appliquer à la construction d'une phrase.

Pour Joseph Duval-Jouve (1844) la Raison légitimise nos moyens de connaître :  « La raison se trouve donc ainsi le point fondamental de l'intelligence humaine, la faculté sur laquelle reposent toutes les facultés ;  aussi de tous nos moyens de connaître est-elle, avec la conscience, celui à qui il est le plus difficile de ne pas accorder sa confiance »

La même certitude devait être partagée par Georges Fonsegrive (1896), mais c'est à la défense de l'intuition qu'il se portait :  « La guerre que, depuis Kant surtout, l'on fait à l'intuition intellectuelle paraît reposer en grande partie sur des préjugés, sur une vue inexacte et incomplète de la vraie nature des opérations mentales.  Quelle que soit l'autorité de ceux qui chez nous l'ont combattue et condamnée, je crois qu'il faut en appeler de cette condamnation trop absolue et réviser le procès. »

On sait ma méfiance ou défiance envers ces deux concepts-monuments.  Et si j'emploie concept ici c'est parce qu'il me semble que les deux n'ont ni contrepartie vérifiable dans l'expérience ni de « définition » autre que verbale, à moins de substituer à celle de faculté qu'on attribue à la raison la version que j'en ai donnée :  ensemble de valeurs idéologiques, dictant un comportement autojustificateur ;  l'intuition n'a pas cette chance, en raison de son caractère magico-mystique (on admettra toutefois le sens courant de {pressentiment}).

On peut faire découler l'Intuition de la Raison, comme « appréhension instantanée d'un objet sous forme de conviction évidente. »

Comme j'ai procédé à une nouvelle répartition des notes restantes, deux fichiers se disputaient la succession de celui concernant la pensée :  celui des idées (où se trouvent les notes de la définition) et celui des croyances, mais je réserve celui-là pour la fin qui fusionnera « croyances » et « science ».  Penchons-nous donc sur la définition comme opération (souvent vue comme méthode) et comme mythe.  On commencera par un exemple de la méthode, bien que j'y dénonce deux erreurs qui devraient se retrouver dans les mythes qui entourent la définition de la définition.  Le mieux serait de varier à intervalles réguliers, avec signaux appropriés.

Henri Delacroix (1924a) a une fâcheuse tendance à définir par entassement (définition impressionniste, par touches successives), quand il n'est pas aussi lyrique que son « maître » :  cf. « Le langage est une mélodie intellectuelle. »  Le TLF ne donne pas cette définition pour l'acception péjorative :  « P. ext., dépréc. Qui n'est pas rigoureux, qui ne repose que sur des intuitions. Synon. intuitif, subjectif. »

Si l'on se représente l'opération que décrit Ernst Mach (1908), on aurait une pyramide sur sa pointe :  « Chaque définition peut contenir de nouveaux concepts, de telle sorte que, seuls, les derniers concepts, fondations de cette construction abstraite, ne peuvent se ramener à des réactions sensibles dont ils sont les signes. »  L'inconvénient ici c'est qu'il assimile abstraction et absence de dénotation.  Or l'absence de dénotation est aussi le propre d'un sens dit « figuré » :  loup-cervier ≍ {capitaliste avide}.  On peut m'objecter que la personne ainsi désignée est « sensible », mais je parle ici de dénotation du terme et non du fait que l'objet désigné est externe.

Antoine-Augustin Cournot (1851a) fait une remarque intéressante sur ce qu'il appelle des définitions corrélatives, mais il tombe aussitôt dans l'allégorie au lieu d'en donner un exemple utile :  « Il y a une foule de définitions génériques qu'on peut appeler corrélatives, qui s'impliquent ou semblent s'impliquer mutuellement.  Les chimistes connaissent des acides et des bases, doués en général de propriétés contrastantes, et dont les propriétés se neutralisent respectivement lorsque ces corps s'unissent pour donner naissance à des composés que l'on nomme sels. »

John Stuart Mill (1862 [1889]), T. 1, s'en tient à l'essentiel :  « Définir, c'est choisir parmi toutes les propriétés d'une chose celles qu'on entend devoir être désirées et déclarées par le nom ;  (...)  Tout ce qu'on peut donc attendre d'une définition placée en tête d'une étude, c'est qu'elle détermine le but des recherches »

Le programme de Poincaré (1908) est plus ambitieux (on sait qu'il a reproché à Mill ne ne pas comprendre l'essence des mathématiques [l'histoire des ronds dans la nature]) :  « Chacune des parties de l'énoncé d'une définition a pour but de distinguer l'objet à définir d'une classe d'autres objets voisins.  La définition ne sera comprise que quand vous aurez montré, non seulement l'objet défini, mais les objets voisins dont il convient de le distinguer, que vous aurez fait saisir la différence et que vous aurez ajouté explicitement :  c'est pour cela qu'en énonçant la définition j'ai dit ceci ou cela. »

Ambitieux ou s'agit-il simplement d'une gaucherie due à une application mathématique de la définition à la définition en général ?  Son conseil relatif à la vérification de la définition est juste :  « Le plus souvent, pour montrer qu'une définition n'implique pas contradiction, on procède par l'exemple, on cherche à former un exemple d'un objet satisfaisant à la définition. »

De par sa nature (en tout cas dans la tradition [genre prochain+différence spécifique]), la définition remplit les conditions que lui impose Poincaré.  Ne cherchons pas midi à quatorze heures, quand vous me dites, comme le Petit Larousse 1918, le lougre est un « petit bâtiment de cabotage », dans cette classe, vous le distinguez par « importé par les pirates normands ».  Que la description soit exacte ou non, les conditions posées sont remplies.

On peut bien sûr préférer celle du TLF :  « Petit trois-mâts aux formes fines par l'arrière et renflées par l'avant. », mais pour cela il faut savoir 1) ce qu'est un trois-mâts (facile, direz-vous, il suffit de compter), mais petit ?  par rapport à quoi ?  L'exemple de Mérimée (trois canons, soixante hommes) dans le TLF est le seul à pouvoir trancher, tandis que le cabotage [« navigation le long des côtes, de port en port »] ci-dessus constituait déjà une indication.

Henri Poincaré (1908) nous permet de passer brièvement du côté du mythe, avec sa remarque :  « On n'a pas tardé à s'apercevoir que la rigueur ne pourrait pas s'établir dans les raisonnements, si on ne la faisait entrer d'abord dans les définitions. »  Antoine-Augustin Cournot (1851a) prête aux définitions une finalité qu'elles ne peuvent avoir :  acquérir une idée nette d'une science, par exemple (c'est son exemple).  Ce sont des plans sur la comète.

Et le pire, c'est qu'Antoine-Augustin Cournot en est parfaitement conscient, bien qu'un peu incohérent :  « Quand nous parlons, dans ce qui précède, de termes impossibles à définir, nous n'avons point en vue les définitions telles que les entendent les lexicographes et les logiciens ;  celles-ci vont être, dans le chapitre suivant, l'objet d'une discussion spéciale.  Les mots nombre, angle, ne sont pas définissables, suivant la notion que l'on a communément de la définition ;  et pourtant les idées correspondantes sont rigoureusement définies ou déterminées ;  tout le monde les conçoit de la même manière, sans qu'il puisse s'établir à ce sujet de controverses philosophiques dignes d'une attention sérieuse. »

Les mots seuls sont définissables, les idées qui résultent de ces définitions sont peut-être déterminées, mais définies ?  délimitées, d'accord, et encore.  C'est de l'optimisme d'imaginer que même les angles sont conçus de la même manière.  Il faut ajouter à ce genre d'affirmations :  idéalement.

Il persiste pourtant, préparant le terrain à Poincaré :  « Après la définition, les termes d'arithmétique et de géométrie cessent d'être des mots vides de sens, pareils aux articulations d'une langue inconnue. »  Antoine-Augustin Cournot (1851a).  Ce dernier va chercher très loin ses matériaux (et il n'avait pas mes excuses) : 

« L'énumération des propres et des accidents ne constitue pas une définition, dans le vrai sens du mot, mais une description en sorte que les individus peuvent être décrits, mais non définis.  La définition proprement dite et la description s'appliquent aux choses, et en ce sens sont opposables à la définition de nom, ou à l'interprétation qui a pour objet de faire connaître, au moyen de l'étymologie, des synonymes ou de la traduction, la valeur d'un mot à celui qui l'ignorait, ou en connaissant la chose à laquelle ce mot s'applique.  Le mot qui a été interprété, ou qui n'a pas besoin d'interprétation, montre la chose, mais comme enveloppée et dans une sorte d'intuition synthétique la définition développe, décompose cette notion, en distinguant la matière et la forme, le genre et la différence. »  Cournot renvoie à Abélard, dans les extraits publiés par de Remusat.  À propos de ‘propre’, précision donnée par le TLF (qui cite comme exemple un fragment du passage ci-dessus) : 

« PHILOS. SCOLAST. Qualité de ce qui appartient à une espèce définie, mais qui n'est un trait ni essentiel, ni permanent ;  il se distingue ainsi du genre, de l'espèce, de la différence et de l'accident qui constituent avec lui les cinq universaux. »  L'empreinte scolastique était encore indélébile à l'époque ;  en fait, on la retrouve encore au XXe siècle chez Gardeil et Thonnard, entre autres.

Tout n'est pas à rejeter.  Il est vrai que si vous écrivez « ressemblant à un chien de forte taille », vous décrivez l'animal au lieu d'en donner la définition, mais le lexicographe, quels que soient ses défauts, n'est pas naturaliste et s'acquitte déjà de cette partie en parlant du « genre de mammifères carnivores, de la famille des canidés ».  On comparera ce qui précède à ce « décrit » le TLF :  « dont l'espèce commune se caractérise par un pelage jaunâtre, mêlé de noir, un museau effilé, des oreilles droites, des yeux jaunes, une queue touffue ».  Assez pour qu'on ne reconnaisse pas un schnauzer.

Les idées ont parfois (souvent même) la vie dure.  Martial de Fornel de la Laurencie (1906) reprend ainsi Leibniz*⇩* (à moins qu'il ait lu Lalande :  « L'emploi judicieux de la définition est seul capable de prévenir ou de terminer des controverses ;  on discute souvent sans parvenir à s'entendre, faute de raisonner sur les mêmes idées, par l'illusion et l'entraînement des mots, dont chacun est toujours plus ou moins dupe. »  L'inconvénient de ce genre de remarque, c'est qu'elle passe à côté du problème.  La controverse peut naître d'une définition.

*⇨*Voici la citation d'André Lalande (1929) :  « Si les hommes, disait Leibniz, s'entendaient pour définir avec précision ce dont ils parlent, presque toutes les discussions cesseraient. »  J'avais noté :  Encore faudrait-il qu'ils s'entendissent sur les termes de la définition même et qu'ils les eussent entendus mêmementmais il se trompait, le pauvre, car on discute pour prouver qu'on a raison, pas pour chercher à s'entendre ni pour définir.

Fornel de la Laurencie évoque une « définition purement réelle », mais qu'il ne définit pas :  « Une définition purement réelle n'aurait pas de sens.  Toute définition a pour but de fournir un équivalent à une idée.  Ces deux éléments, identiques au fond, doivent être différents dans la forme, c'est-à-dire dans les termes.  Si la définition avait pour unique objet la réalité immédiate, on ne pourrait définir une idée que par elle-même, par tautologie :  A est A ;  car aucune idée ne pourrait servir à en définir une autre, n'ayant pas la même compréhension. »  Il prêche le vrai et le faux avec pour résultat la confusion.

parenthèse[Pour Thonnard (1950:37), la « définition réelle » correspond à ce que j'appelle une description :  elle « explique ce qu'est une chose ».  La définition nominale devrait correspondre à celle du lexicographe :  nenni.  Il ne s'agit que d'une « précaution pour s'entendre dans la discussion ».  La définition que l'on rencontre le plus fréquemment (par exemple dans un dictionnaire) serait, dans les termes de Thonnard, l'intrinsèque descriptive (a) ou essentielle physique (b) ou métaphysique (c).  Ouf !]fin de la parenthèse

C'est justement la différence de compréhension (au sens logique, la connotation de John Stuart Mill) qui rend possible l'équation que l'on cherche à faire dans la définition.  Argumentativement, on pourrait même lui rétorquer que le seul objet d'une idée est de servir à définir une autre idée.  A est A n'est pas une définition, c'est une identité :  A est B se rapproche de la définition et A est B+C est un modèle éprouvé par des siècles, sinon des millénaires, d'usage.  Comme le savent ceux qui se sont penchés sur la question, ce n'est pas le seul modèle ni le meilleur et il ne convient pas à toutes les formes lexicales.  Certaines définitions sont analytiques :  ‘losanger’ ≝ {diviser en losanges}.  On ne sait plus alors lequel est le définissant, de ‘diviser’ ou de ‘losange’.

Le définissant :  c'est ainsi que G. Gougenheim (1958:7-14) désigne les termes génériques qui ne figurent pas dans le vocabulaire du premier degré du « français fondamental » dans son Dictionnaire fondamental :  action, ensemble, qualité, véhicule, siège.  On rapprochera le définissant et le « générique » (le genre dans le rapport genre-espèce) du terme d'identification (identificateur) mis en place par Bally (1906:105) :  « un terme d'identification correspond toujours à un élément psychologique indécomposable (représentation concrète ou concept abstrait). »  On note que la « décomposabilité » est fonction de la nécessité où l'on est d'opérer une discrimination suffisante (distinctivité).

Dans la méthode, le piège principal reste la logique.  On ne prendra pas au sérieux l'objection de Charles Sanders Peirce (1879) qui, s'en remettant aux effets sensibles, définissait néanmoins dans le feu du discours :  « Par ‘fatal’, nous entendons simplement ce qui doit inévitablement arriver. »  Les pseudo-guillemets et l'italique sont de moi.

Partant du principe qu'une définition est équivalente à son défini, Edmond Goblot (1918) écrit :  « La proposition qui définit est une universelle affirmative convertible et toute universelle affirmative convertible est, en un sens, une définition, les deux termes ayant la même extension. » angle ≝ {point de vue} ⇨ tout angle est un point de vue.  L'exemple est de moi et comme on le constate porte un coup fatal au rapprochement qu'il veut faire.  Je ne suis pas assez marin pour l'appliquer au lougre, mais pour le loup et tous les sens de ‘loup’, c'est également un échec, y compris dans la formulation du TLF :  ?!-tout mammifère carnassier de la famille des Canidés...  On bloque également sur « l'espèce commune. »

définition ≝ énonciation des caractères propres à un objet.  Petit Larousse 1918.  On comparera au PRE (je ne retiens que ce qui me semble pertinent :  définition ≝ a) formule qui donne le sens d'une unité du lexique (mot, expression) et lui est à peu près synonyme ;  b) opération mentale qui consiste à déterminer le contenu d'un concept en énumérant ses caractères.  —  Je ne sais pas d'où vient leur définition philosophique (j'ai laissé de côté le produit de ladite opération), mais la plupart des locuteurs ne sont pas en mesure de se livrer à ce genre d'exercice.  J'ai volontairement décalé les deux formulations.  Ils n'ont pas eu recours à Cuvillier qui détaille comment on procède :  opération qui consiste à déterminer les « limites » de l'extension d'un concept, ce qui se fait par une analyse de sa compréhension.  Les guillemets sont ceux de Cuvillier.  Lalande ne fait pas état de l'extension et parle d'opération de l'esprit.





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