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De l'inférence sémantique




I




Prolégomènes




« Qu'est-ce qu'il en fait, le lecteur, de ma page d'écriture ?  Une suite de faux sens, de contresens et de non-sens. »  Anatole France.

« J'entends ce mot au sens des molinistes. »
Pascal

« Il n'est jamais inutile d'examiner comment s'est établie une doctrine et sur quels postulats elle repose. »
Henri Delacroix


plan
plan détaillé de « de l'inférence sémantique » ⇦  ·  remarque préliminaire  · introduction  ·  l'incontournable - terminologie  ·  métalangage (annexe)  ·  tour d'horizon ou visite guidée :  les « idées reçues » de Marina Yaguello  ·  la pensée et le langage  ·  le langage et la langue  ·  notations et symboles et leur emploi  ·  un mot sur la perspective  ·  considérations générales  ·  remarque sur la ou les logiques





Remarque préliminaire

Cet ouvrage fait suite aux trois « traités » de sémantique maintenant refondus sous le titre d'Essai de sémantique.  À l'origine, c'est la Présentation alphabétique et chronologique, dite AZ, qui m'aurait permis de réunir les matériaux d'un travail de plus longue haleine, mais des circonstances indépendantes de ma volonté m'imposent des limites.  C'est aussi ma situation particulière qui dicte certains aspects hors normes des textes que l'on trouve sur ce site.  Même mes sources encyclopédiques ont maintenant vingt ans.  Il ne s'agit donc plus de faire un état de la question, devenu impossible par suite d'autres facteurs.  Je dirais même en ce qui me concerne que c'est hors de question, et au-dessus de mes forces comme de mes moyens.  Bref.  Sans pour autant m'imposer de contrainte absolue, je me suis efforcé de ne pas reprendre de matériaux à la refonte des trois ouvrages en question, c'est-à-dire à l'Essai de sémantique.  Voir la note sur les sources du XIXe siècle au bas de la page.


Introduction

« De l'inférence sémantique » se présente donc de manière assez originale, comme je ne reprendrai pas à zéro une « sémantique » qui de toute manière n'existe pas.  Je veux dire par là qu'on ne trouve que des systèmes d'opinions ou d'a priori, souvent avancés avec l'arrogance du dogme, sous formes de classifications d'objets qui ne sont que des idoles au sens de Bacon.  Comme personne ne s'entend sur ce qui est l'objet de la discipline ni sur ce que seraient ses moyens ou ses méthodes, les seuls progrès scientifiques possibles sont très limités et le fait d'individus isolés, travaillant à l'écart des grands messes.  Par grand messe, ici, je fais notamment allusion au retour à Saussure, très métaphysique, autrement dit, qui constitue un recul considérable pour toute la linguistique où il aurait encore quelque crédit.  On peut admettre qu'un Diderot parle de la métaphysique des mots, mais de nos jours une métaphysique de la langue tient de la supercherie.

Ce qui demeure et ne constitue pas à proprement parler une reprise, c'est le modèle général de la cognition sémiolinguistique avec ses trois phases, les relations inventoriées et leur classement ou leur organisation en schéma, la règle et ses variantes et enfin ses conditions d'application.  Le tout pourrait tenir sur une dizaine de pages format Word (bien tassées toutefois).  Ces aspects de ma réflexion seront abordés à tour de rôle.  Les renvois (les liens) se feront normalement aux fiches d'AZ et de son aide-mémoire.  Je ne renverrai qu'exceptionnellement à l'Essai refondu, dont le contenu détaillé figure dans le tableau de navigation.


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Je me proposais toutefois de m'inspirer librement, mais sans abuser, de mes deux tentatives précédentes, de 2006-2007, l'une et l'autre rédigées dans des périodes où ma santé compromettait très sérieusement mon travail.  Ce qui s'est appelé « Sémantique restreinte » et un blog au moyen duquel je luttais contre l'enlisement, « Croire ou savoir ».  À ce dernier je reprendrai notamment ce que j'ai appelé l'hypothèse Γ (gamma), sur la répartition des éléments de connaissances entre croyances (opinions) et connaissances proprement dites, et à la sémantique restreinte, j'emprunte les observations sur la synonymie qui fait maintenant deux pages du supplément.

L'hypothèse Γ devait permettre de donner certaines indications sur le type de structuration de la « phase trois » du modèle en ce qui concerne les données qui sont stockées et qui servent de base aux jugements qui y sont portés.  Je toucherai sans doute un mot des descriptions définies, en me basant sur le traitement qu'en fait SEP [Stanford Encyclopedia of Philosophy], surtout dans leur rapport à la deuxième phase qui porte sur le cadre de référence de l'énoncé [sa situation, ses coordonnées, son domaine].

rem  —  Ce programme n'a été qu'imparfaitement réalisé, principalement pour des raisons épistémologiques, mais aussi de méthode.  L'hypothèse Γ en se développant a mis en évidence un porte-à-faux et c'est sur ce porte-à-faux que s'édifient les considérations philosophiques qui portent le nom d'attitudes propositionnelles.  Formuler l'attitude d'un tiers vis-à-vis d'une proposition ou d'une cafetière, c'est en fait se positionner soi-même et donc faire un cas immodéré de son propre jugement.  Si la sémantique doit un jour être une discipline scientifique elle devra rompre avec toute tentation philosophique.

Il est évidemment question des thèmes habituels pour le sémanticien indépendant [en rupture de ban] que je suis, plus par nécessité que par inclination, c'est-à-dire aujourd'hui intrigué par l'épistémologie qui m'avait autrefois passionné.  En vrac, la scientificité, le formalisme, l'universalité et sa forme atténuée la généralité, la spécificité qui fait la sémantique, la reproductibilité et la question de la vérification.  Vérifier ou infirmer ?  Oléron avait-il lu Popper ?  Pour faire bonne mesure on y ajoutera la chasse à l'intuitif et à l'existentiel qui a conduit les logiciens formalistes à remplacer, semble-t-il, le couple sujet-prédicat (ce que j'appelle la prédication, a ∋ b) par la conjonction et la déductibilité par la dérivabilité, après avoir rejeté la conversion, non sans avoir pourtant conservé sa version la plus contestable, la contraposition, chère à Hempel, célèbre corvoïde.

En 2006, dans ce qui a été une « sémantique inachevée » plutôt qu'une sémantique qui se voulait restreinte, j'écrivais quelque chose qui ressemble à une ordonnance que je devrais m'administrer à intervalles réguliers :  toute construction théorique est généralement extrêmement myope et l'ascendant de la logique ne tient pas seulement à l'arrogance épistémique des logiciens, sous le parapluie des mathématiques, mais aussi à une complicité plus ou moins volontaire de certains linguistes en quête de modèles ou à court d'idées.

C'est pourquoi j'ai un faible pour les idées « courtes ».  Je relisais ce que j'ai écrit hier page 2 à propos de l'idée très répandue, sinon commune, qui veut que la phrase ait un sens, en guise d'introduction au tableau qui présente la formule de la règle par les sens syntagmés du mot ‘boisson’.  Le Quillet définit la phrase comme un ≝ assemblage de mots ou de propositions présentant un sens complet.  Il rajoute les propositions à la définition que donnait le Petit Larousse 1918, soit ≝ assemblage de mots présentant un sens complet.  La datation que donne le Robert n'est que pour la forme, car il cite La Bruyère pour qui le terme est synonyme de « diction » ≍ façon de dire.

≝ est la notation de la définition et l'asymptote, ≍, se lit « au sens de ».  Ce sont à peu près les seuls signes qui apparaissent dans le corps du texte, sans escorte, les autres sont réservés aux descriptions et aux formules, ainsi qu'aux tableaux.  J'en constituerai graduellement l'inventaire page suivante.

Grevisse allait plus loin, avec un certain lyrisme.  « C'est par phrases que nous pensons et que nous parlons (!) ;  la phrase est un assemblage logiquement (!) et grammaticalement organisé en vue d'exprimer un sens complet :  elle est la véritable unité linguistique. » (7e éd.).  Les points d'exclamation sont de moi :  d'une part, nous nous exprimons plutôt par quasi-phrases et de l'autre ce n'est certes pas l'avis des logiciens.

On peut remonter jusqu'à Arnauld (1612-1694) et Lancelot (1615-1695) mais ces Messieurs de Port-Royal ne semblent pas utiliser autre chose que « jugement » et « proposition ».  On trouve phrase dans les Remarques de Ch. Duclos (1704-1772).  Larive et Fleury (1895) sont muets.  Chapsal (1855) reprend à Arnauld et Lancelot l'idée de construction, dont il existe deux sortes, la simple et la figurée.  Ses trois pages intitulées « de la syntaxe en général » sont une expansion de la section syntaxe de la Grammaire générale.  Le mot phrase apparaît au détour de l'introduction de la construction figurée dans l'alinéa 10 :  « ...qu'on s'écarte de la marche que nous venons de tracer, soit par la suppression de certains mots nécessaires à la construction grammaticale de la phrase, ou par l'emploi d'autres mots inutiles à l'expression rigoureuse de la pensée... »

Il n'est pas vain de se demander comment s'est faite la transition ni quand.  Le Robert date le sens en question du XVIIIe s., mais, comme dirait l'autre, un siècle en voit passer du monde.  Si on se fie à l'allusion historique au sujet de Louis XVI, l'expression « faire des phrases » aurait précédé le sens d'unité de discours.

Il sera question plus loin de ce fameux « sens complet » dont on veut doter « l'assemblage » que présente la phrase, et l'on se demandera si ce sens complet en fait une unité sémantique.  Disons d'emblée que le critère de l'intégration n'est pas de nature uniforme, entre le phème et le textème, en admettant qu'une telle aberration ait vu le jour.  L'intégration sémantique n'est valide que sur deux ou trois niveaux ou plans, pratiquement du morphème affixal au mot, du mot au syntagme, du syntagme à la phrase.  La phrase elle-même, si elle intègre un plan (paragraphe, énoncé, discours ?), elle n'y joue plus le même rôle que les intégrants inférieurs.  Ce n'est que par analogie qu'elle est « contexte », au sens que lui donne l'EUL, « Ensemble du texte à l'intérieur duquel se situe un élément d'un énoncé et dont il tire sa signification ».

La question du sens complet ne peut être réglée que par rapport à celle du sens « incomplet ».  À titre d'exemple intuitif, on imaginera le préfixe, ‘pré-’.

rem  —  Il y aurait lieu de gloser sur cette formule trop rapide :  « dont il tire sa signification » et de se demander en retour d'où vient le sens de l'énoncé, ici assimilé au texte et inversement.


L'incontournable terminologie

Langue, métalangue et métalangage.  L'idéal serait de pouvoir résumer et définir ma terminologie en quelques mots.  J'aurais pu m'appuyer sur le glossaire du petit livre auquel je me rapporterai pour la suite de cet avant-propos, mais si j'emploie des mots du discours quotidien, que tout le monde reconnaît sans peine, comme mot et phrase, j'ai aussi d'une part recours à des expressions plus techniques, comme « syntagmé », ci-dessus et de l'autre à certains termes plus ou moins familiers qui reçoivent dans mes travaux des sens particuliers.  L'avantage, c'est que d'habitude ce sens ne change plus, du moins sans avertissement.  À tout hasard, j'ai joint à cette liste les mots qui reviennent souvent quand il est question du sens, et que l'on a tendance à considérer, à tort, comme allant de soi.

J'ai donc constitué un tableau des termes qu'on est susceptible de rencontrer dans ces pages, mais pour qu'il ne gêne pas la lecture, je l'ai reporté en annexe, où vous pourrez le consulter en cas de besoin.  Les termes de la théorie des opérations sémantiques sont en ocre, ainsi que ceux qui y prennent un sens spécifique.

Si le terme recherché est absent de l'annexe, on peut se reporter aux listes des fiches de la Présentation alphabétique.  En désespoir de cause, on a toujours la possibilité de se servir du moteur de recherche.

J'éviterai donc dans ce texte de multiplier des termes dont l'emploi exigerait une définition à chaque usage qu'on en fait.  La connotation (au sens moderne et courant de « sens virtuel ») est dans mes travaux généralement remplacée par la notion et le terme d'association, suivant en cela Pottier (1974).  L'association, qui est péjorative ou méliorative, se signale par des flèches et peut, en exposant, comporter un élément de sens indicatif, comme on l'a vu plus haut.  Elle peut encore être neutre, mais rarement — la flèche est alors horizontale—,   L'association peut également se faire à une unité lexicale (un mot).  La désignation est d'un emploi relativement clair, mais autrement, je me servirai presque toujours du terme de ‘référence’ pour désigner les faits extralinguistiques (dont la situation, et les circonstances d'un énoncé, context chez les Anglo-Saxons) et pour désigner les unités de langue qui réfèrent à l'extralinguistique.

Déjà il y a soixante ans, il semble qu'un « groupe imposant de linguistes, de psychologues et de philosophes » ait affirmé que « le mot n'existe pas en dehors de contextes, qu'il n'a de sens que dans des situations déterminées, à l'intérieur d'un énoncé concret » ;  Ullmann déclare que la thèse en question n'a guère besoin de réfutation, étant absurde. — Il faut tout de même être raisonnable.  Si j'ai le choix entre deux mots, c'est bien parce que chacun existe indépendamment de l'autre avec suffisamment de « sémantisme » distinctif.  N'en déplaise à Saussure, le poids du système lexical n'est pas la signification.  Mais cela n'a pas empêché Henri Bertaud du Chazaud de pontifier sur la fréquence d'emploi dans un contexte.  Et où donc se trouve-t-il ce compteur d'emploi en contexte ?

Cette définition en extension ne satisfait qu'indirectement (et à demi) le principe de la définition, car le genre prochain (le superordonné) n'est présent dans la relation que comme prédicat ou nom-de-classe.  La classe peut être artificielle ou ludique et rien ne la contraint à subordonner ses membres à un trait qui leur serait plus général.  D'une certaine manière, on a affaire ici à des contraintes résiduelles inhérentes à l'importation de concepts d'un domaine dans l'autre.  Le développement d'une discipline passe, on le voit, non seulement par un travail sur l'objet, mais également sur les instruments.

Le métaterme.  Terme de la métalangue explicitant un terme de la langue objet.  Faut-il un permis de métalinguiste pour avoir le droit d'user d'un métalangage ou d'en construire un ?  — Fonction métalinguistique.  Ceci dit, je rappelle que la fonction métalinguistique est, selon Dubois et al. (1973:317), la « fonction du langage par laquelle le locuteur prend le code qu'il utilise comme objet de description, comme objet de son discours, du moins sur un point particulier.  Des membres de phrases comme ce que j'appelle X c'est Y, par exemple, relèvent de la fonction métalinguistique. »

On passera la notion de « code » par profits et pertes comme elle ne s'applique que métaphoriquement en ce qui concerne les échanges linguistiques.

On parle aussi de métadiscours (ibid.) :  « Avec la phrase 'Franglais est un mot de création récente', nous avons un métadiscours explicite (sur le statut linguistique du terme ‘franglais’). »  On note que dans la perspective adoptée ici la construction appeler X Y est un opérateur de référence (dénomination), classe d'opérateurs qu'on trouvera dans ces pages. — Il y a par conséquent une méta-référence et une méta-signification, dans la mesure où le discours peut prendre le produit de la phase de signification comme objet.

« Toute langue a sa propre métalangue dans la mesure où elle utilise des mots comme c'est-à-dire, signifier, pour ainsi dire, vouloir dire, etc. »  Dubois et al. (1973:317).  Ces expressions sont, on le verra plus loin, des opérateurs métalinguistiques, appartenant à la métaphrase ou au discours [voir la sémiotique opératoire].  A. Culioli (1990:21) impose des conditions très strictes sur le métalangage du linguiste :  pauvreté, extériorité par rapport à son objet, « robustesse », c'est-à-dire transmissibilité sans pertes (reproductibilité) ;  ses objectifs :  adéquation et simulation (calcul non subjectif).  Il le définit (Culioli [1990:21-23]) ainsi :  le métalangage est un « système de représentation qui porte sur le système de représentation qu'est la langue (c'est-à-dire les langues) ». 

Les trois conditions sont difficiles à satisfaire, en particulier dans la description du sens, qui devient un sens appauvri.  L'extériorité également.  Quand est-ce qu'un linguiste/locuteur peut raisonnablement se considérer comme extérieur au langage, compte tenu des deux niveaux (représentation, cognition) qu'admet Culioli ?  Se pose également la question de l'extériorité par rapport au domaine de l'objet :  le domaine englobant reste un domaine de l'objet.  Quand le physicien est-il hors de la (ou du) physique ?  C'est la précaution de G. Fauconnier (1984) qui prévaut :  la simulation commence dans le comportement de l'analyste et non seulement dans le métalangage ;  le chercheur fait comme si.  La robustesse est un problème de diffusion :  plus une théorie se répand, plus elle se dilue.

Il est curieux que la transmission de la métalangue soit considérée comme une forme du critère de reproductibilité ;  habituellement ce sont les calculs (manipulations) qui y sont soumis et non l'orthodoxie conceptuelle/terminologique.  On remarque l'absence de la généralisation, dont pourtant G. Fauconnier (1984:11n.) adopte une version « maximum ».  Sans doute est-elle à chercher dans la pauvreté du métalangage chez Culioli (1990:22), où dans la recherche de l'invariance qui reste le but à travers la labilité et déformabilité des objets. 

Compte tenu des trois phénomènes principaux qu'il cerne représentation, référenciation, régulation, Culioli (1990:14, 129) devrait admettre des métalangages correspondants, le métalangage qui fait la passerelle entre le niveau I et II assurant la cohérence des dialectes.  On s'inquiétera également de la contrainte de réécriture imposée à la description, en particulier après le constat d'échec des logiques du flou (Culioli 1990:84-85, 115).  Dans la sémantisation, la paraphrase n'est pas d'ordre formel, mais strictement manipulatoire et, dans la stricte délimitation du champ d'étude, elle ext exclue comme faisant partie de la « production » du discours et non de sa « réception ».

La déformabilité des objets linguistiques a été proposée par A. Culioli (1990:86, 129; cf. Martin [1983:175]), pour rendre compte de leur adéquation « aux circonstances les plus diverses. »

Avec un outil comme la corrélation, malgré son origine anglo-saxonne, Lerot (1993:173-175) éprouve le besoin d'introduire les associations, clairement originaires de la psychologie (allusion à la mémoire et aux notions de terme inducteur et terme induit) ;  il ne signale qu'un recoupement entre association et collocation, lors de la relation entre base et actant typiques (pêcher-poisson).  Les autres relations associatives sont l'inclusion (où il situe curieusement le prototype), la parasynonymie et l'antonymie, la connotation (tonneau-gros), la « partition » (synecdoque, partie-tout) et le temps, le lieu, l'instrument.  Il est curieux de constater qu'il range dans une même catégorie les diverses relations infirmière-malade, feu-cheminée, table-chaise, papillon-été et encore plus curieux qu'il la baptise connexité ( « Cette relation est communément appelée :  connexité », écrit-il).  C'est de contiguïté qu'il s'agit en effet, et non de connexité, qui exprime « un rapport étroit », mais le « communément » vient peut-être de la psychologie.

Personnellement, je fais remonter la connexité à Condillac, dans son Dictionnaire de synonymes, mais elle semble appartenir aussi au vocabulaire de Leibniz.


Tour d'horizon ou visite guidée


Plutôt que de me donner un plan hiérarchisé auquel je préfère l'organique, pour tâter le terrain, j'ai choisi, peut-être à tort, de ne pas être le premier de cordée.  Je suivrai selon mon humeur le guide que Marina Yaguello se propose d'être dans son Catalogue des idées reçues sur la langue de 1988.  Mes commentaires et remarques seront précédés d'une flèche (sans intention belliqueuse).


Les « idées reçues » de Marina Yaguello


« ...chacun de nous, sujets parlants, se fait une idée de la langue, idée qui se traduit par des jugements de valeur que le linguiste professionnel, habité par le souci d'objectivité scientifique, est amené à taxer d'idées reçues et de préjugés. » MY-12 (Marina Yaguello, Catalogue des idées reçues sur la langue, p. 12, abréviation adoptée par la suite).

⇨  La distinction entre les deux n'est pas toujours très claire, notamment quand un linguiste fait appel à son idiolecte.  Par ailleurs, certains linguistes dogmatiques tendent à considérer le travail de certains de leurs pairs comme des élucubrations naïves, confondant l'autorité (l'abus de) avec la science (l'absence de).  J'ai connu des linguistes, mais des linguistes professionnels ?  Et des linguistes habités par le souci d'objectivité scientifique...  vœu pieux.  Un linguiste poppérien, oui.  Et je connais maintenant des linguistes métaphysiciens.

À propos du sentiment de changement dont procéderait la curiosité étymologique.  « Toute langue est organisée en systèmes et en sous-systèmes régis par des lois.  Le changement n'a donc pas un caractère anarchique. » MY-17 .

⇨  Comme se le demandait il y a trente-six ans Roger Caratini, y a-t-il des lois sémantiques ?  Les lois auxquelles MY fait allusion ne touchent même pas à la grammaire ou au lexique.  Il s'agit de changements phonétiques principalement, et établies, ces lois, dans des conditions de scientificité douteuses.  La plus grande prudence est de mise.  Il n'est même pas sûr que l'expression « loi sémantique » veuille dire quelque chose.  Imaginons une loi de figurativité, dans le même esprit où j'avais mis au point un programme de production de métaphores écrit en Prolog.  Que va-t-elle prédire de vérifiable, en dehors de l'imprudence du sémanticien ?  Toutes les unités lexicales ne sont pas systématiquement sujettes à l'apparition d'un sens figuré.

⇨  Système de systèmes est préférable à structure, car il faudrait préciser qu'elle est « labile » ou déformable.  Bien que système doive être entendu au sens de la systémique et non de la systématique (taxonomies).  Les hiérarchies lexicales pour ne prendre que cet exemple sont des reflets d'autres modèles et d'autres systèmes, extérieurs à la langue.  Quand un mot comme vésanie devient litt. et vx. (marqué par association), ce n'est pas seulement lui qui a vieilli et a été déclassé.  1918 ≝ {{nom générique des différents} troubles des facultés intellectuelles} ⇨ 1932 ≝ {{nom général que l'on donne à toutes les} maladies mentales} ∥ syn. psychose ⇨ 1976 ≝ ↘vx.{trouble des facultés intellectuelles et mentales} ⇨ 1985 ≝ ↗litt.vx.{dérèglement d'esprit ; folie ⇨ 2001 ≝ ↗litt. {aliénation ∥ folie}↗sens large.

« Le terme de langue naturelle, encore utilisé aujourd'hui, se fait l'écho lointain de ces conceptions. » (origine des langues).  « Ce terme particulièrement trompeur n'a de sens que si on l'oppose aux langues artificielles — langues inventées par des utopistes ou langages de l'informatique — qui sont, elles des produits culturels. »  MY-20.

⇨  Cette opinion n'est pas confirmée par mes sources.  MY semble se faire l'écho de l'argumentation verbaliste de F. Rastier.

« Une langue est par définition un ensemble flou » MY-23.

NB p. 79 « Ce qui caractérise la grammaire interne de tout locuteur, c'est encore une fois de plus la variation et le flou.  La langue est condamnée au flou.  Est flou le contour même de la langue, comme on l'a vu ;  est floue la frontière entre dialectes ;  de même est floue la frontière entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, entre ce qui est grammatical et ce qui est agrammatical. »

⇨  On pourrait imaginer qu'ici l'auteur emprunte la notion aux mathématiques, mais Bouvier, George, Le Lionnais lui donnent tort.  L'ensemble (pardon, le sous-ensemble) flou « n'a de sens (je cite) que lorsqu'on a fixé un ensemble au sens habituel dans lequel on travaille ».  Or, ici point d'ensemble de ce genre.  Je préfère alors m'en rapporter à mon choix d'il y a trente ans, c'est-à-dire labile au sens de changeant, ou comme dit Culioli, déformable.  Il n'est d'ailleurs pas sûr que la définition naïve d'ensemble fasse l'affaire pour 1) pour la grammaire intériorisée, 2) la langue, 3) les dialectes ;  elle ne s'applique certainement pas quand il s'agit de « frontière », entre l'usage et le « bon usage » (ce qui se dit), entre ce qui est grammatical et ce qui est rejeté comme agrammatical.

⇨  Pour ces deux derniers, grammatical et agrammatical, il ne s'agit pas à proprement parler de frontière, mais de jugements en fonction de critères issus de 1) qui est d'ailleurs une mémorisation partielle ou fautive de la grammaire enseignée (normative, dont la forme varie également).  La grammaire au sens de Chomsky est une vue de l'esprit, qui ne se prive pas de bricolage en faisant intervenir le sens de la langue du locuteur (linguiste ou non) sous forme d'idiolecte.

⇨  La Tradition considérait le Bon Usage (remarquez les majuscules) comme fixé plus ou moins directement par le style des Grands Écrivains.  Comme tout cela appartient à une époque révolue, on peut remarquer que les écrivains en question étaient promus à leur rang par les critiques, qui faisaient naturellement intervenir leur jugement.  On peut en visiter le Mausolée en feuilletant la grammaire de Grevisse, mais on en trouve des échos chez un linguiste comme Dauzat.

⇨  En ce qui concerne la langue comme collection d'autres langues, je laisse le soin aux spécialistes de trancher, mais la notion de système au sens de la systémique est rentable pour le lexique, alors pourquoi ne pas l'étendre ?  L'avantage de ce système-là, c'est qu'il n'est ni fixe ni fermé d'emblée, il ne résulte pas d'une systématisation, mais de l'observation d'interactions.

⇨  Pour quitter ces questions « pittoresques » (le premier sens vient de la peinture), les flous évoqués par MY sont de types différents.  Absence de forme définie, indécision de contours, absence de netteté (trouble), incertitude, sans compter le vaporeux, dégradé et fondu.  Naturellement, on peut les ramener à deux ou trois types par réduction et assimilation, mais on déborde déjà sur la remarque suivante.

(Typologie des langues) « La recherche s'oriente davantage vers les universaux de langage, c'est-à-dire le noyau commun à toutes les langues.  À l'unicité fondamentale de la race humaine répond ainsi l'unicité fondamentale du langage humain. » MY-61 ≢ « Le fait même que les langues divergent dans leur agencement, dans leurs catégories, nous interdit d'y voir un rapport avec la logique au sens philosophique. » MY-121 ≢ « Il est probable — les recherches contemporaines vont dans ce sens — qu'une même organisation régit, en profondeur, toutes les langues humaines. » MY-126.

NB pp. 69-73, exemples de caractères non universels, temps, mode, singulier, pluriel, masculin, féminin, verbe, nom, adjectif, adverbe, genre, nombre, défini, indéfini, duel, pronom, aspects.

⇨  La juxtaposition des trois énoncés différents n'est pas fortuite ;  deux d'entre eux (le premier et le dernier) tendent à un même idéalisme prébabélien, comme le comparatisme historique du XIXe siècle, lui-même issu des recherches fantasmatiques du XVIIe et XVIIIe siècles (sur l'hébreu et le grec), dont on trouve un écho dans la Grammaire générale.  On se demande alors pourquoi la logique est rejetée comme « noyau commun ».  Personnellement (et là, c'est une opinion), j'ai toujours été très sceptique au sujet des Indo-Européens, parés d'indo-germanisme, comme par hasard.  Le legs du XIXe siècle est mixte en ce qui concerne les idées.  Là comme en ethnologie et dans d'autres domaines, je tends à privilégier, à tort ou à raison, le « localisme ».  La liste des non universaux (marquée NB) que fournit MY ne milite guère en faveur d'un noyau, à moins qu'il s'agisse de ceux sur lesquels on se casse les dents.

« C'est justement parce que les langues constituent des systèmes indépendants de la réalité extralinguistique qu'il est si difficile de définir la nature exacte de la relation entre langue, pensée et réalité. » MY-67.

⇨  Que les langues marquent différemment leur rapport à la réalité ou à la pensée, je veux bien l'admettre, mais on ne peut pas en conclure qu'elles soient indépendantes pour autant.  On se demande bien à quoi ressemblerait une langue où la pensée n'interviendrait pas (et inversement) et à quoi ressemblerait une langue qui n'aurait aucun rapport avec la réalité.  On en a un semblant de préfiguration avec les mathématiques, la logique, et comme l'affirmait Poincaré, la géométrie.  Mais ces langues sans presque aucun rapport avec la réalité en ont d'autant plus, et singulièrement, avec la pensée.

⇨  Ce n'est pas tant la nature de la relation qui importe, mais le fait qu'elle soit observable, avec l'exemple-bateau, même si l'animal n'a pas le sabot marin, le cheval (Bréal, Saussure, Quine, au moins).  Dans les confins de la linguistique où je me cantonne, le cheval sémantique et le cheval référentiel ne sont pas les mêmes objets sémiotiques.  Je ne sais pas quelles sont les chances de généralisation d'un tel fait, mais l'observation se répète avec assez de régularité (mais je ne suis pas enclin à parler de « loi »).

« ...sabirisation progressive, dans le cas des plus démunis, qui mène à un appauvrissement de l'expression et donc [je souligne] de la pensée. » MY-82.

⇨  MY admet donc un rapport entre pensée et langue ou langue et pensée (les thèses sur la préséance de l'une ou de l'autre dans la production du discours se sont succédées).

« Les mots de la langue constituent, une fois de plus, un ensemble aux contours incertains.  On ne peut pas dénombrer les mots d'une langue.  Tout au plus peut-on donner un ordre d'idée. »  MY-87.

⇨  Voilà une précision sur le flou :  mais l'incertitude est de mise.  Le sentiment linguistique du locuteur, même de celui qui lit et écrit fréquemment, peut être pris en défaut par des mots anciens ou rares.  Il n'est pas toujours possible de statuer sur l'appartenance d'un mot à la langue, en particulier dans les langues en contact que MY évoque plus haut (MY-82).  Pour les mots anciens et scientifiques, la connaissance du latin et du grec est un atout, mais celle de l'anglais peut être un piège.  Et cette remarque s'étend à la grammaire (syntaxe).

« Ce qui est sûr, c'est que les mots évoquent autre chose que leur sens propre.  Ils sont perpétuellement soumis à des jugements de valeur. »  MY-88.

⇨  Je ne suis pas sûr que j'emploierais le verbe évoquer ici, même s'il fait partie du vocabulaire pratique de chacun.  Ma critique porte strictement sur le fait que si le mot « évoque » autre chose que son sens propre, alors il « évoque » son sens propre.  Moins mécaniquement, d'une part le sens n'est pas « évoqué », ensuite, on ne dispose pas vraiment de deux cases « propre », « autre » pour chaque sens et pour chaque mot.  Autrement, j'abonde dans son sens, pour ainsi dire.  C'est pourquoi le modèle prévoit trois classes de phénomènes d'ordre sémiotique (entendre sémantique et parasémantiques).  Il est d'ailleurs intéressant qu'elle ne fasse pas strictement allusion à la galvaudée connotation, mais bien aux jugements de valeur auxquels les mots sont soumis.  Le modèle répartit ceux-ci sur trois types, dont il sera amplement question plus loin.

« La synonymie (plusieurs mots pour un même sens) comme la polysémie (plusieurs sens pour un même mot) sont constitutives de toutes les langues et il est illusoire de vouloir, comme certains inventeurs de langues artificielles, établir des correspondances univoques entre concepts et mots. » MY-90.

⇨  Ces deux phénomènes sont effectivement liés à la notion même de langue sinon de langage.  Ceux qui cherchent des lois sémantiques devraient y trouver à boire et à manger.

« La langue n'est pas un organisme vivant ;  on ne peut donc l'appréhender en termes évolutionnistes.  Ce n'est pas non plus un produit culturel. »  MY-93.

⇨  Il est vrai que la métaphore commence à être vieillotte.  Si toutefois elle n'est pas culturellement produite, la langue n'en est pas moins un phénomène d'expression groupal ou interpersonnel (chez les humains).

« ...le changement linguistique est mû par deux forces distinctes ;  l'une procède de la langue elle-même, est inhérente à sa logique interne, et l'autre procède de la communauté linguistique et des conditions socio-historiques de son devenir.«  MY-96.  Cf. pp. 104-5  phonétiques [acquis du XIXe s. ;  106-7, lexicaux [pas de lois comme telles].

⇨  Quitte à friser l'argument de la vertu dormitive du somnifère, j'hésiterais à hypostasier la langue et surtout à lui prêter d'emblée quelque chose qui a un parfum de « génie ».  Il est indéniable qu'on observe des manifestations d'une chose qui serait « la langue française », « la langue anglaise », etc.  Mais on doit la postuler à titre d'hypothèse et non comme une réalité que l'on peut cerner ou « penser ».  Je ne trancherai la question de l'auto-transformation de la langue, car celle-ci est indissociable de son emploi.  Une langue « morte », c'est-à-dire qui a cessé d'être parlée ou écrite n'a plus de « logique interne » qui effectuerait des changements « internes ».  J'hésiterais donc à parler de logique interne dans le cas de « la » langue.

« La langue permet la mise en forme du raisonnement logique.  Elle n'est pas nécessaire à son expression, pas plus qu'elle n'en est le reflet.  Il est évident que, si les langues reflétaient une logique universelle, elles seraient toutes coulées dans le même moule. » MY-121.

⇨  D'accord, mais à un modulo près :  s'il ne s'agit pas d'une relation de nécessité, c'est sous forme de caution qu'elle existe par rapport à la logique qui après s'être débarrassée du sens s'est débarrassé de la forme d'expression qui lui a donné naissance.  Quant à la phrase d'ouverture, je la mettrais au passé.

« On a donc la possibilité de produire des énoncés de contenu propositionnel identique [mobilité des éléments], mais de sens différent. »  MY-125.

⇨  J'ai retenu cette citation parce qu'elle illustre un emploi du fameux contenu qui serait dans une phrase asémantique.  On remarquera en l'occurrence que l'interdit est tel que les mots n'ont plus droit de cité et qu'ils sont devenus un « contenu propositionnel ».  Je crois que Vendryès touchait un mot du tabou comme facteur de changement de sens/de mot.

« Bien sûr, la fonction essentielle d'une langue est de permettre la communication — mais l'existence même de la poésie, du jeu de mots, dans toutes les cultures, atteste que ce n'est pas la seule. »  MY-137.

⇨  Quitte à lasser, je ne crois pas que dans l'ordre des fonctions du langage (historique ou génétique), la communication ait été la première.  Il y a une distinction à faire entre exprimer et communiquer, mais je suis enclin à voir d'abord avertir et ordonner (corollaire du surveiller et punir).

⇨  Alain Rey, par exemple, précise dans une parenthèse que la communication est la condition préalable de la signifiance (mot auquel il me faudra revenir).  Voilà une vue bien myope.  Le seul à mettre un modulo semble avoir été Ducrot, car Jean Dubois affirmait aussi que l'analyse distributionnelle présupposait la communication.  Personnellement, je ne vois pas en quoi. 

⇨  Le langage est autrement plus complexe que ne le requiert la simple communication.  Et les exemples débiles sont à la mesure des ambitions de ceux qui les utilisent.  Je me souviens d'un ouvrage de Lakoff, je crois, où il était question de sortir la poubelle ou le chat.  La linguistique américaine ne guérira jamais de la blessure que lui a infligée Bloomfield.  Jack and Jill indeed.  Pass the salt, please.  Sans m'extasier sur le psychisme humain ni sur telle ou telle œuvre littéraire, dramatique ou philosophique, il y a quelque chose de profondément ridicule à ramener le langage à la vie quotidienne qui dans la plupart des cas s'en passe.

⇨  À l'époque de mon tardif mémoire de maîtrise (il y a 33 ans), je ne réglais pas les questions épineuses de manière aussi cavalière.  Je citais Adam Schaff (1960) à propos de la satisfaction du sens commun de savoir [que] des informations sont transmises et de la communicabilité des connaissances (communication intelligible).  La citation que je faisais [en 1976] de Martinet/Ducrot méritait cependant un examen sérieux. « Seul peut avoir valeur informative ce qui témoigne d'un ‘choix’ du sujet parlant, et d'un choix guidé par le souci de communiquer. »

⇨  Ducrot poursuivait ainsi :  « je ne perçois une information que là où je peux discerner une volonté de m'informer. »  Un lecteur un peu critique pourrait lui répliquer qu'il le lit parce qu'il y est obligé et non parce qu'il cherche à s'informer.  En effet, il y a dans cet enfilade de perles assimilation sur amalgame.  Le choix qu'opère le locuteur entre /b/ et /p/ (pour rester dans les eaux de Martinet) n'a rien à voir avec son intention de communiquer, qui pourrait être un besoin de communiquer, ce qui n'est pas la même chose. Si je parle de la salle de bains ou du pain que je veux acheter, ce « choix » est une servitude.  Ensuite la valeur informative est à prendre avec des pincettes, que ce soit du point de vue de la théorie mathématique de la communication ou de l'information auparavant absente de mon encyclopédie intériorisée.  L'information n'est pas indissolublement liée à un choix de la part du locuteur, elle peut très bien appartenir à un indice.

⇨  N'est pas souci de communiquer tout ce qui recourt au langage ; n'est pas choix tout ce qui parle. Allons plus loin :  mon intérêt pour les auteurs catholiques est nettement pervers.  Peu me chaut le souci qu'a de me communiquer J. Faivre [Histoire de la littérature française et Analyse des auteurs. Paris :  Gabriel Beauchesne.  1920.  Échantillon — « Diderot n'est pas foncièrement méchant et sectaire. »], je le feuillette pour me familiariser avec les dégâts que peut faire l'idéologie dans le jugement.  J'en ai également eu un échantillon à ma soutenance d'État, à propos de Bourdieu dans ma bibliographie.  Mais il faut dire que je ne m'en suis pas sorti indemne.  Disons pour passer outre que quand je perçois une intention de communiquer, je change de trottoir, surtout si elle masque une volonté.  Nous revoilà chez Bourdieu.  Quand dire c'est faire acte d'autorité et de censure.

⇨ Turner adopte un point de vue analogue à celui de Martinet/Ducrot. « The intention to communicate or to engage with another person appears to be basic to language. »   On notera que le ‘engage’ intransitif n'est pas absolument évident. Le Webster Collegiate parle d'une entreprise, mais pas d'un dialogue.  Autrement il s'agit de conflit, mais on n'en est pas loin.  Je n'évoque pas le ‘intercourse’ que donnerait un dictionnaire plus récent.  Encore une fois, il y a selon moi assimilation entre l'état de société et le langage, ou plutôt l'inverse.  Chez De Mauro, on trouve un « acte significateur ».  Pour Benveniste, c'est dans un pré-codage que se situe l'intentionnalité.

⇨  En admettant que le langage ne serve qu'à l'intention de communiquer, c'est déjà beaucoup car l'intention repose sur la présomption que la communication est possible, or il n'en est rien.  Pas au sens moderne.  Le Petit Larousse 1918 donne pour communication ≝ action de communiquer :  π la communication d'un mouvement.  Avis, renseignement :  recevoir une communication.

⇨  Communiquer (Petit Larousse 1918) ≝ transmettre: π l'aimant communique au fer ses propriétés attractives.  Donner connaissance de :  π  communiquer un avis. V. n. Être en relation :  π communiquer avec un savant . — On peut ainsi suggérer que la communication est une illusion technologique, comme la communion est une illusion mystique.

note terminologique  Turner est le seul à savoir ce qu'il voulait dire par « engage with », ni le Sage ni le Macmillan ne permettent de comprendre (Macmillan donne la forme avec et sans with pour le combat).  WordNet indique (sens 1 de 10). « prosecute, engage, pursue -- (carry out or participate in an activity; be involved in; "She pursued many activities"; "They engaged in a discussion") ».

« Vidé de sa fonction distinctive, qui lui permet de produire du sens, le son linguistique devient un son pur, un matériau musical... »  MY-137.

⇨  La mainmise de la phonologie sur la sémantique ne cessera jamais de m'étonner.  Pourquoi la distinctivité est-elle productrice de sens ?  Parce que Saussure a prétendu qu'il s'agissait d'une masse informe que se partageaient des unités oppositives par ailleurs (le fameux craindre et cie).  Et s'il avait fait fausse route ?  Tout d'abord, tous les sons distinctifs ne sont pas significatifs.  Ensuite, certains sons deviennent polysémiques, comme MY l'a observé elle-même, alors que certaines cases oppositives restent en friche.

« ...l'organisation même de la langue, autrement dit les moyens qu'elle met en œuvre pour produire le sens. »  MY-141.

⇨  On a voulu voir dans ces moyens la fameuse présupposition.  J'emprunte la discussion à un commentaire sur mon mémoire de 1976.

J'ai eu, à l'époque, l'audace ou la poltronnerie de refuser d'entrer dans la discussion entre les tenants de la présupposition authentique et de la présupposition-implication.  Si on me posait la question aujourd'hui à brûle-pourpoint, il n'est pas sûr que je satisfasse l'un ou l'autre camp.  Mon mouvement naturel serait d'en faire un implicite strictement lexical, de la nature des couples philosophiques de Perelman.  À l'époque, la présupposition passe avec le message ; elle l'escorte.  Je tente même, accessoirement, d'établir un parallèle entre le découpage de Leech et celui de Ducrot.  D'une part, entailment (entraînement), presupposition, expectation (attente) et de l'autre, posé, présupposé et sous-entendu.

En 1975-76, la présupposition anglo-saxonne était mêlée à la grammaire chomskyenne qui occupait tout l'horizon théorique.  Il est donc question de projection ou de transformation.  Il serait intéressant de savoir à quel moment, dans l'histoire des idées ou des mots, la présupposition a pris le pas sur la supposition.  Dans l'exemple que j'emprunte au dictionnaire de Dubois et al. Jacques est guéri, pose, paraît-il, que Jacques a cessé d'être malade et présupposerait qu'il l'a été.  Tandis que dans Pierre viendra, l'analyse en ces termes n'est pas très enrichissante.  On pourrait toujours aller chercher le fait que s'il vient, c'est parce qui a décidé de venir, mais on soupçonne vite la circularité stérile de ce genre de propos.  Si vous m'analysez la phrase en qqn vient, je serai d'accord avec vous, mais j'aurai peut-être l'humour d'ajouter, « mais pas n'importe qui ».  

À l'époque je me suis prêté au jeu de Ducrot, mais en signalant que ce sont des modalisateurs, des quantificateurs, des connecteurs, des comparatifs et des locutions qui mettent en évidence l'implicite.  Je me trahissais déjà en parlant d'inférer la présupposition.  Quand Ducrot constate que même et seul ne découpent pas le présupposé de la même façon, on peut se demander s'il ne se livre pas à une analyse indirectement de ces opérateurs grammaticaux. — Je suis allé déterrer Leech pour ne pas avoir l'air d'avoir un compte à régler avec Ducrot.

Leech tombe sous ma double critique, même s'il fait en même temps une excellente critique de Lakoff, en distinguant la supposition de l'attente, à propos de ‘few’ impliquant ‘some’, dans « Few girls are coming. »  Voilà pour l'opérateur syntagmatique peu de - quelques.  Selon Leech « Misogynists amuse me » presuppose {(some) men hate women}.  C'est à dessein que j'ai mis mes accolades :  la présupposition a connu une certaine vogue parce que le linguiste qui s'en servait avait oublié que les mots ont un sens.  Or, il est faux et surtout balourd d'affirmer qu'une phrase présuppose le sens qu'elle est tenue d'avoir.  ‘Misogyne’ aurait alors un posé que tout emploi supposerait ?).

Si l'on cherchait vraiment une supposition ou un/une implicite à tirer de l'exemple de Leech (plutôt que la taille de Jacques par rapport aux Français, où l'on a affaire à la doxa plutôt qu'à un implicite), l'interlocuteur entendant « les misogynes m'amusent » part du principe 1) que le locuteur sait ce que c'est [là on a une vraie supposition], 2) qu'il en a une certaine expérience [et non simplement le sens du nom], et 3) qu'il s'imagine n'en pas faire partie.  On n'aurait pas les mêmes constatations avec « l'hémophilie me fait peur. »  À demain la présupposition !






notes et remarques

Note :  Les initiales NPR, NPRé et PR renvoient tous au même dictionnaire, le Petit Robert électronique sur cédérom (2001).  L'édition papier est indiquée par les mentions « Millésime » ou « 2007 ».

eul  Les citations de l'Encyclopédie Universelle Larousse (EUL) portent un © Larousse / VUEF 2001

Avertissement concernant les sources du XIXe siècle  —  Ma bibliographie ne s'étant pas vraiment enrichie de titres récents depuis plusieurs années, faute de moyens, mais aussi faute d'une situation universitaire régulière, c'est-à-dire d'une affiliation, mais encore en raison de mon éloignement relatif des grands centres et, toujours, bien sûr, de mon état de santé, je me suis tourné, dans ce texte, davantage vers le passé (mais un passé orienté :  logique, théorie de la connaissance, psychologie au XIXe siècle et au tournant du siècle, c'est-à-dire celui qu'on désignait ainsi jusqu'au nouveau) et vers internet, la toile, tissée « de bric et de broc », mais je m'efforcerai de rendre à César ce qui lui revient, dans la mesure du possible, comme j'ai toujours été d'une honnêteté intellectuelle scrupuleuse.

plan détaillé de l'ensemble « de l'inférence sémantique »

Les pages qui suivent se sont « enrichies » de l'apport de philosophes, logiciens et psychologues, tels que Henri Delacroix, Goblot, Couturat, Meyerson, Binet, J. S. Mill, Théodule Ribot, Liard, Frédéric Paulhan, Henri Piéron, Ernest et Adrien Naville, Antoine Meillet, et d'autres, surtout grâce à Gallica) et, moindrement, les éditions Vigdor et GoogleBooks. — Le site de docschnauzer a maintenant son blog, sorte de chronique d'humeur les mots du sens qui forme un prolongement plus ou moins badin ou chagrin, baromètre de ladite humeur.

La place des logiciens s'explique par le désir de vérifier l'hypothèse d'une inférence « indifférenciée » qui est à la base de la règle — primitive, en quelque sorte.  Je crois l'avoir découverte non pas en remontant à Aristote, prisonnier du syllogisme comme prototype de la déduction, non pas chez les scolastiques, pas plus que chez Descartes (ou Leibni[t]z) ni chez Kant, mais bien dans le passage de la logique formelle (c'est-à-dire la logique traditionnelle, y compris Port-Royal) à la logistique (ou logique symbolique) dont l'apparition graduelle se fait entre 1875 et 1925.  Et quand je parle d'inférence je n'entends pas les conversions, inversions, obversions ou contrapositions dites inférences médiates dans la langue de l'École, mais bien la formule fondamentale du raisonnement.  Je ne comptais pas faire l'historique de la notion, mais expliquer comment elle a pu apparaître dans le débat, que dis-je, la polémique sur le syllogisme qui faisait rage tout au long du XIXe siècle ;  je ne présenterai cependant pas les arguments de la Tradition, qui s'apprêtait à canoniser saint Aristote et saint Descartes qui tournait le dos à l'École (mais créait un courant de pensée rétrograde), quand les Anglo-Saxons donnèrent un coup de pied dans la fourmilière (cf. Hamilton, Stuart Mill, Bain, Spencer).





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