De l'inférence sémantique
X
Montaigne (1533-1592) (...) dans ses Essais professe
que la vérité varie avec les façons variables de considérer les choses
par des esprits différents et en des temps divers.
F.J. Thonnard, A.A., Précis d'histoire de la philosophie (1937 [1963])
« Les vérités de fait ne peuvent être assurées que par la philologie.
Elle est aux sciences de l'esprit ce que les mathématiques
sont aux sciences physiques et naturelles. »
[Georg] Curtius(note).
Dans l'emploi quotidien du langage et les situations ordinaires de l'existence, le problème du sens ne se pose qu'en de très rares occasions. Généralement, sous la forme d'une question relative à « ce que veut dire » tel mot, ou ce que quelqu'un veut dire par ce mot, c'est-à-dire, en réalité, quelles sont ses intentions. Mais le plus souvent, c'est la désignation du mot qui prime. Sa fonction de « nom d'une chose » et le plus souvent, comme il ne s'agit pas de nom propre, sa fonction de nom de classe de choses (dénotation), comme le voulait John Stuart Mill (1862 [1889] T. 1). Le phénomène se produit même avec le nom propre, comme Bithynien. La part du sens est congrue, elle tient dans le suffixe polysémique -ien, ici ≍ {natif ou habitant}. L'autre partie de la forme est géohistorique, autrement dit de l'ordre de l'encyclopédie dans le modèle de la théorie des opérations sémantiques.
Le choix de l'exemple est fortuit : c'est en Bithynie que s'empoisonna Annibal. La désignation peut donc présenter les mêmes problèmes que le sens. Rassurez-vous, il ne s'agit pas de devinettes : l'ancienne capitale, Brousse (Pruse), est une ville turque aujourd'hui, et a été de 1327 à 1453 la capitale de l'Empire ottoman.
Ce genre d'informations, portant sur l'extension, appartient à l'encyclopédie du sujet, qui est une des zones de la fonction de mémoire liée à l'emploi du langage et de l'expérience du monde (les connaissances et les événements) ; l'autre, le sémiolexique tient lieu de ce qui dans d'autres théories porte le nom de mémoire sémantique et la troisième les jugements qui se rapportent aux éléments des autres zones. « La formation d'une classe implique, note John Stuart Mill, la conception de la classe comme telle, c'est-à-dire, la conception de certaines circonstances comme étant celles qui caractérisent la classe, et distinguent de tous les autres les objets qui la composent. »
Si pour des raisons de méthode, on peut établir que l'encyclopédie dispose d'une relative autonomie, elle n'est pas coupée du phénomène sémantique, qui consiste en ce que Mill appelait la connotation, c'est-à-dire la compréhension (les attributs ou qualités). Dans les deux cas, l'opération de généralisation a pu être isolée ; cf. Alexandre Bain (1875 [1870]) ; mais la connotation [au sens de Mill] privilégie l'abstraction, ce que note Émile Boirac, même s'il s'encombre de la phraséologie cartésienne : « condition de toute connaissance claire et distincte ».
Dans un modèle théorico-hypothétique inspiré des machines, on peut distinguer le stockage lexical du stockage encyclopédique, mais cette séparation s'explique aussi parce que le traitement de la référence n'est pas le même que le traitement sémantique, malgré les dispositifs cognitifs communs. La désignation, dénotation ou extension, n'échappe pas à l'inférence. Dans le même esprit, on distinguera également des zones appelées mémoires de travail et correspondant aux principales zones de la mémoire.
Toutefois, ces divisions sont faites dans un souci de clarté et de représentativité, car il n'est pas vraiment réaliste de croire que nous nous servons d'une mémoire différente selon la tâche que nous imposons à notre pensée ou selon le type de discours, par exemple. Affectivement, le sémiolexique n'est pas sevré des événements vécus euphoriquement ou dysphoriquement. L'ecmnésie peut être déclenchée par un mot ou une phrase ou une situation et ce genre de phénomènes va à l'encontre d'une conception muséale ou bibliothécaire de la mémoire, où tout serait ordonné selon le mode taxonomique des sciences naturelles. Naturellement, cela n'empêche pas l'exploitation cognitive de notions comme celle de classe ou de genre, mais on n'en fera pas des copies ni des modèles des taxonomies élaborées à des fins scientifiques ou, plus simplement, méthodiques. Autre considération qui, bien qu'extérieure à ma compétence, a son importance : les « objets » (êtres, grandeurs, données) mnémoniques ne sont pas « fixes » ou fixés, à moins d'avoir fait l'objet de méthodes ou de techniques de mémorisation dans ce but.
Contrairement à Perfetti, je ne souscris pas à l'idée que le traitement du discours change avec la nature des phrases, pas plus d'ailleurs, toutes proportions gardées, qu'avec le type d'objet sémiotique. On en distingue trois sortes, essentiellement. Les objets lexico-sémantiques (les mots/les éléments de sens/les éléments de description*⇩), les référents externes (choses) et internes [cognitifs] (représentations de choses ou d'idées) et les jugements de valeur qui forment la signification.
*⇨Les éléments de description correspondent à la dénotation (classe). On peut envisager un référent notionnel, par exemple, pour les mots du genre de ‘rationalisme’ qui coïncide avec un concept [il n'y a pas de concept de ‘cheval’ ou d'‘arbre’, n'en déplaise aux mânes de Saussure, mais fort probablement pour ‘équidé’].
C'est la représentation graphique (c'est-à-dire par écrit) du traitement de la référence qui présente des difficultés et non le traitement lui-même. Le psychisme humain manipule aussi bien les images (et là je parle d'images visuelles) que les mots. La « preuve » m'a réveillé tout à l'heure, dans un épisode ecmnésique [qui ne sont pas, quoi qu'on en dise, réservés à l'hystérie]. Pardon, je ne suis pas censé faire état de faits introspectifs.
Ce qui me pousse à mentionner les avis contraires qu'avaient noté Delacroix (1924a), à propos de la « compréhension », mais du point de vue de la production : Wundt affirmait qu'il avait d'abord une représentation d'ensemble, dont les éléments obscurs ne se précisaient que par condensation en représentations claires, c'est-à-dire en mots particuliers. Tandis que chez James, « ce qui apparaît d'abord c'est l'intention de dire une chose » — l'intention précise se réaliserait d'un coup en expression définitive. Delacroix y voyait des attitudes mentales se rattachant à des différences individuelles, mais j'y vois surtout l'axio-idéologie (ou encore l'affectif) primant la démarche analytique. On peut aussi suggérer que l'un et l'autre décrivaient non pas la cognition, mais la perception qu'ils en avaient, et qui empruntait donc les modèles de celle-ci (vue d'ensemble, motivation).
Loin de moi l'idée de formuler quelque hypothèse que ce soit sur la production du discours, mais l'explication par l'idiosyncrasie s'accorde mal avec la façon dont le discours se forme, vu de l'extérieur. La représentation d'ensemble de Wundt est abusive : un ensemble n'est concevable que formé de parties ou de membres. Si les parties sont obscures, l'ensemble l'est également. L'opinion de James ne nous apprend rien. En dehors des rituels phatiques, toute expression est commandée par le désir de dire (ou de commander, ou de demander). Mais je m'éloigne de la dénotation-désignation.
Pour Georges Fonsegrive (1896), il semble d'abord naturel de placer la formation de la compréhension d'un concept avant d'en constituer l'extension. J'admets que je n'ai jamais révoqué en doute la succession des phases du modèle telles que je les ai conçues dès 1978-1979. La référence ou dénotation, si elle semble première dans la production, ne serait prioritaire dans la compréhension que si la zone du sens n'existait pas ; la solution consiste à poser un parallélisme. On a l'exemple de la priorité de la dénotation chez les empiristes et les behavioristes. Pour eux, le mot fonctionne comme un nom propre et désigne littéralement la chose nommée (mais surtout dénote sa classe, ce en quoi je suis d'accord pour certains termes). Un broussin, c'est une « excroissance qui vient aux branches et au tronc de certains arbres... le frêne, le buis, l'orme, l'érable, le noyer sont les arbres où l'on trouve le plus souvent ces tubérosités, que le commerce des bois nomme loupes... »
Mais le même auteur leurrait son lecteur : Fonsegrive s'en prenait en fait aux criticistes, pour lesquels « le problème existe à peine : la généralisation s'opère par le seul contact de la représentation consciente avec les catégories ; l'idée générale se forme comme par un coup de magie ». Il revient sur ses traces : « Ainsi l'idée générale a besoin, pour être formée, de la considération de plusieurs objets ; c'est de l'extension que la compréhension [logique] est tirée. [sic] L'abstraction n'est pas constitutive de l'idée générale, elle n'en fournit que les matériaux épars ; le concept complexe abstrait n'est pas antérieur, mais postérieur à la généralisation, tout au plus contemporain. La généralisation proprement dite ne porte d'ailleurs que sur le passé. » Cette dernière remarque demande réflexion.
Fonsegrive (1896) appelle sa théorie de la généralisation une « théorie intuitive », mais sa formulation est essentialiste : le « Tout A est B » qu'il prête à l'autre théorie (qu'il désigne du nom de théorie discursive) y est remplacée par « Il est de l'essence de A d'être B. ». On notera qu'il confond généralisation et universalisation, de même que concept et proposition — la seule proposition équivalente à un concept est sa définition.
Donc, explique George Fonsegrive (1896), il y a dans la conception générale des qualités simples les plus voisines de la sensation, 1° une sorte d'abstraction sensible naturelle et toute passive ; 2° une distinction opérée par l'esprit entre les qualités élémentaires de la sensation abstraite, une abstraction intellectuelle, l'idée abstraite ; 3° enfin la reconnaissance par l'esprit de la tendance universelle de cette idée abstraite, ce qui constitue proprement la généralisation.
Comment cette généralisation s'est-elle opérée, demande-t-il. « C'est le problème de la formation des idées générales qui est, à vrai dire, le problème fondamental de l'intelligence, puisque, dans le langage qui traduit nos pensées [je souligne], à peu près tous les mots dont nous nous servons sont des noms communs, c'est-à-dire des mots représentatifs d'idées générales. »
Il est naturellement délicat d'essayer d'adapter les propos portant sur la formation des concepts à la mise en œuvre des mêmes concepts sous une double forme, celle du mot ayant un sens et du nom ayant (étiquetant) un objet. En effet, si nous nous reportons aux tubérosités, nonobstant les considérations empirio-behavioristes, il nous faut comprendre « excroissance », « branche », « tronc », « arbre » pour savoir ensuite ce qu'ils désignent. J'avoue qu'avec deux des cinq arbres nommés j'ai autant de mal à établir leur « image » que leur description. Je n'ai jamais été botaniste, sauf à dix-sept ans et pendant une seule année (scolaire).
Car le problème est complexe. Si l'apprentissage empirique se fait par la désignation, « Tiens, ça c'est un orme », il néglige l'information encyclopédique. Mais en outre, la sémantique ne m'aveugle pas. Je suis parfaitement conscient que la tripartition sur laquelle s'articule le modèle est en fait présente dans le langage comme phénomène sémiotique. Toute définition ne constitue pas un sens, comme le montrent les extraits de ‘broussin’ et toute phrase n'est pas strictement ni entièrement, primo sémantique et secundo, référentielle. Le meilleur exemple de phrases qui n'auraient qu'une signification nous est donné par les proverbes, notamment dans la première où le sens (en admettant que l'on comprenne brouter, herbe, courte) n'est d'aucune utilité :
A π L'herbe sera bien courte, s'il ne trouve à brouter.
B π Où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute.
C'est délibérément que je n'ai pas rattaché l'explication (du Grand Larousse du XXe siècle) au proverbe correspondant. Seul le verbe falloir permet l'attribution exacte (dans B). S'il paraît impossible de faire passer l'attribution de la signification avant celle du sens ou de la référence, on peut néanmoins spéculer sur l'ordre à suivre entre le sens et la dénotation, sinon en général, au moins au niveau de l'ordre d'application local.
Il saura vivre là où d'autres mourraient de faim.
Il faut savoir vivre où l'on est et avec les ressources dont on dispose.
rem Pour bien « comprendre » A, il faut d'abord procéder à une permutation des membres de la phrase, qui donne le premier membre comme explication : c'est que l'herbe sera bien courte. En réalité, toutefois, l'application du proverbe ne se conçoit pas sans son mode d'emploi (sa « signification » au sens de la théorie).
Par « spéculer sur l'ordre à suivre entre le sens et la dénotation », j'entends envisager l'application hétérogène de la règle d'inférence, où l'ordre sens-référence serait appliqué à l'échelle du syntagme. Soit l'exemple suivant :
π (a) les vaches ont brouté ici.
On peut imaginer une application mixte de la règle, où le sens {ruminants} n'est pas suivi de l'attribution du sens {manger l'herbe}, mais de la référence aux membres d'un troupeau ; et ainsi de suite pour l'herbe rase. Avec l'adverbe de lieu [flécheur déictique], la phase de sens est omise et remplacée par l'identification réelle ou fictive du « lieu où se trouve la personne qui parle », comme dit le Petit Robert.
La seule raison qui m'empêche d'adopter cette solution en dehors des complications de méthode que cela soulève, c'est le fait qu'il y a des phrases où la prédominance de la référence n'est pas aussi affirmée. C'est donc encore une fois une question de généralité. Toute tentative de description à vocation ou à prétention scientifique doit doser spécificité et généralité. Voici deux exemples où la dénotation-désignation avorte, en quelque sorte :
π (b) les broussailles de la philologie.
π (c) la métaphysique a brouillé bien des cerveaux.
La question de la préséance ou de l'ordre reste ouverte, car Goblot (1910) est nettement favorable au pôle référence : « Or les relations d'extension sont plus commodes à manier que celles de compréhension. Celles-ci sont plus conformes à nos habitudes de pensée, celles-là à nos habitudes de langage. Les éléments de l'extension sont des sujets individuels et concrets : donc distincts et stables ; les éléments de la compréhension sont des caractères abstraits, difficiles à discerner et à fixer. »
Sans faire état de l'essentialisme de Fonsegrive, il considère néanmoins que la relation de la chose à sa classe est plus simple que celle de la chose à son ou ses attributs. Ce que je ne m'explique pas très bien, sauf à faire fausse route moi-même. La représentation ci-dessous illustre mon point de vue (fondamentalement, la relation en question dans un cas est l'inverse de celle de l'autre cas c, d ∈ A ; mot ∋ x, y, z ) :

Goblot ne se rend pas compte que les « abstractions » ont aussi une extension et que les noms de classe comme leurs éléments ont des attributs, également énumérables comme les membres d'une classe. Même si le TLF y distingue les paradigmes, la classe de ‘vaste’ (sa distribution) comprend aussi bien ℄[désert, horizon, mer, paysage, prairie, terrain] que ℄[esprit, génie, intelligence, culture, érudition, entreprise, problème, programme] ou que ℄[édifice, enceinte, escalier, hangar, local] et ℄[blague, canular, plaisanterie, rigolade]. Un cooccurrent peut être dénotatif matériel ou notionnel, mais aussi simplement sémantique. Voir plus bas.
Quoi qu'il en soit, la mise en place de la « situation » à laquelle se réfère la phrase a lieu, avec ou sans solution de continuité, comme sera le cas pour les exemples (a), (b) ou (c). Tantôt c'est le sens qui « fait défaut », tantôt c'est la désignation qui reste indéterminée (on suppose alors qu'il y a dénotation).
rem Rappel de la distinction (TLF, citant le Dictionnaire de linguistique de Dubois et al.) dénotation/désignation « La classe des chaises existantes, ayant existé ou possibles constitue la dénotation du signe « chaise » tandis que « cette chaise-ci » ou « les trois chaises » constituent la désignation du signe « chaise » dans le discours. » Quant à la dénomination, c'est l'acte de nommer ou le nom attribué (deux sens différents mais liés, l'un résultant de l'autre).
Modèle modifié ⇩ (juin 2010)

Traitement et stockage : règle de référence
Si dans la règle d'interprétation sémantique, le passage de la perception à la compréhension se situe sur la position de l'unité à sémantiser dans la phrase, c'est-à-dire en regard et en fonction de ses cooccurrents immédiats, le problème n'est pas le même avec la dénotation. Hormis le fait qu'il faut déterminer si l'application de la référence est plausible (qu'on peut distinguer de la désignation d'objets physiques avec des notions comme métaphysique et philologie), il importe également de déterminer si la référence est interne ou externe (extérieure). Une référence peut être mixte et faire appel à deux « espaces de travail » distincts.
Dans le même ordre d'idées, le « stockage » des situations (réelles ou imaginaires) sera maintenu le temps que dure l'échange, s'il s'agit d'une conversation, ou le temps que dure la lecture ou l'audition (discours ou radio). Dans la lecture romanesque ou historique, la situation est imaginée (« construite ») à partir du texte et d'éléments encyclopédiques du sujet, qui peuvent comprendre des produits imaginaires extérieurs perçus, comme le cinéma ou la télévision. Je ne parlerai pas de loi, comme on le faisait au XIXe siècle, mais on peut supposer qu'il existe un principe de désencombrement, avec démantèlement progressif par ordre d'importance ou plutôt d'intérêt : la juxtaposition sémantique se dissipe au même rythme que disparaît la phrase une fois interprétée et selon l'intérêt qu'elle présente, avec ou sans mémorisation partielle ou complète sous forme de synèses. Il ne s'agit pas de synthèse, mais de réduction
On peut considérer que lorsque le procès atteint la phase de signification (lorsque celle-ci n'a pas fait d'intrusion préalablement), la phase sémantique correspondante s'est autogommée. Dans une lecture romanesque, les référentiels (les situations et leurs coordonnées) ont une conservation variable, en fonction de leur vivacité ou de leur réalisme (ou leur sentiment d'irréalité : c'est souvent l'affectif qui « décide »). Sans insister sur mon expérience personnelle, dans la relecture de romans dont le contenu est a priori oublié, ce sont les situations qui sont le mieux reconnues, mais l'illustration de la couverture (souvent sans rapport réaliste avec le récit) n'est sans doute pas à négliger. Il est à remarquer toutefois que dans le cadre d'un même roman des situations reconnues individuellement n'entraînent pas la réminiscence (reviviscence) de situations qui leur succèdent chronologiquement (cf. Tess Gerritsen, The Sinner) : l'intégrité du texte n'est donc pas un fait mnésique.
J'ai évoqué dans l'Essai de sémantique la difficulté que présente la transcription de règles dont l'application est référentielle ; je me bornerai ici à utiliser le symbole ℝ comme valeur référentielle attribuée [il s'agit du référent matériel ; la prise en compte de la dénotation est ultérieure à la rédaction de ce passage, mais à la différence de la règle dénotative, la règle référentielle ne s'applique pas aux notions]. Le principe de la règle d'interprétation référentielle est le même que celui de la règle d'inférence sémantique : la référence d'un objet sémiotique transitoire constitué d'une unité lexicale et de son sens est inférée à partir des conditions concomitantes.
▲rr [‘vache’≍{bovidé}] ∁ [‘brouter’≍{manger {de l'herbe}}] ⊢ ℝ
▲rr [‘brouillé’≍{dérangé}] ∁ [‘cerveaux’≍{esprits}] ⊢ ℝ
▲rr [‘bien des’≍{beaucoup de}] ∁ [‘cerveaux’≍{esprits}] ⊢ ℝ
Si l'on se reporte à la « phase de référence » dans l'application de la règle d'interprétation référentielle, dans l'Essai, on remarquera que je maintenais un semblant de référent au moyen de « mots », mais cette licence n'est plausible que dans le cas où les termes à sémantiser et à référencer sont effectivement des abstractions (ce qui était justement le cas de ‘géométrie’), et peut-être du verbe ‘traiter’, et même de l'expression ‘solide naturel’. Toutefois, je remplaçais ‘géométrie’ et son sens implausible par une analogie à Euclide (nom propre). Et ‘solide naturel’ devenait par négation [objet non matériel], où j'employais le symbole ˥ qui marque toujours la négation dans ce texte et surtout dans les esquisses de règles.
Le signe de l'analogie était alors justifié par l'impossibilité de représenter le référent et se lisait « le référent a pour modèle x » ; « ⊨2 » était le référent improvisé de ‘deux’ et « ⊨= » tenait lieu de ‘même’. Mais au lieu de bricoler à tort et à travers, il vaut mieux s'abstenir de rendre ce qui ne peut pas être rendu de façon satisfaisante.
Je viens de faire allusion au sens implausible d'une science (j'entends par là qui lui rendrait justice), mais à l'époque, c'est la représentation de la référence qui m'intriguait et me poussait à donner un référent nominal au verbe ‘s'occuper de’ au sens de (≍) pour lequel le Petit Robert est bien en peine de donner un sens (acception ou définition). On comprendra l'embarras que le référent pouvait causer.
L'emploi du signe ≍ était réservé aux conditions, mais pas de façon aussi rigide qu'ici. On trouvait la « condition de contiguïté » sous cette forme :
rr ∁ ⊥ s'occuper ≍ {traiter}
rem Le Petit Robert donne comme sens de ‘traiter de’ {parler de}. rem 2 La plupart des conditions de la référence sont des conditions de contiguïté (notamment spatio-temporelle), sauf s'il s'agit des catégories de la grille d'intelligibilité pertinentes, c'est-à-dire les coordonnées Agent, Patient, Objet, Action-État, Temps, Lieu, Moyen.
rem Le Trésor est beaucoup plus utile dans ce cas précis, même si l'on peut se demander en quoi consiste le lien figuré : Au fig. [Le suj. désigne une discipline scientifique, littér., un écrit] Avoir (quelque chose) pour objet. « Ces ouvrages ne s'occupent guère que des vérités particulières aux peuples britanniques » (Chateaubr.). On préférera l'exemple du Petit Robert. « La géométrie ne s'occupe pas de solides naturels. » (Poincaré).
Si la représentation du référent dans une règle d'attribution n'est pas praticable, il en sera de même pour les « assemblages » de référents, pour reprendre le terme qui définit les synèses, exploitées dans la phase précédente. Le projet que je caressais de montrer la déformabilité du « signe » se heurte donc à une impossibilité majeure. Il en va de même pour ce que j'appelle la signification, comme je ne peux faire état que de mon jugement comme signification, soit Σ<x>, en raison de la nature individuelle du jugement axiologique en particulier et de la variabilité relative de l'idéologique. J'écarte le doxologique également, comme je suis assez peu représentatif des opinions qui forment la doxa. rem On peut « lire » dans cette dernière précaution une « dénonciation » axiologique : la doxa c'est les autres.
En admettant que lors d'une interprétation une unité lexicale reçoive successivement trois valeurs de nature différente, que ce soit ou non de façon inégale, ce n'est pas tant la possibilité ou non de la représentation matérielle dans un texte qui devrait nous préoccuper, mais le cadre même dans lequel on cherche à l'inscrire. Avec le léger recul, soit deux ans, au lieu de chercher à faire entrer quelque chose de plus dans la définition d'une notion, le signe, on est en droit de se demander si ce n'est pas la notion même de signe qui ne répond pas aux besoins, non pas de la description, mais de la démonstration.
Quant à l'organisation des images mentales visuelles, le fait de ne pouvoir les reproduire ici ne nous empêche pas de spéculer sur la forme que prennent les assemblages. Pour une phrase comme celle qui suit, le schéma n'a aucune raison de s'écarter du modèle que fourniraient la ou les synèses correspondantes, antérieures ou postérieures à l'énoncé :
« Les planètes se meuvent d'est en ouest » (le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) à (se) mouvoir).
Personnellement, j'ai un peu de mal avec l'est et l'ouest à l'échelle du système solaire, n'étant pas féru d'astronomie, mais on a le choix entre les points cardinaux vus de la Terre et vus de l'extérieur du système solaire (Sirius, par exemple).
rr [‘planète’≍{corps céleste {système solaire}}] ∁ [‘se meuvent’≍{se déplacent}] ⊢ ℝ
Schémas (hypothétiques) de l'encyclopédie du sujet : planètes-Soleil-graviter-(autour) ∥ (décrire)-orbite-planète-Soleil ; celui des points cardinaux s'aligne également sur celui de son équivalent lexical (bien qu'ici on puisse imaginer qu'il s'agit d'un processus inverse) : Nord-Sud-Est-Ouest.
note relative à la représentation des référents Désormais et, sauf évolution ultérieure du point de vue, le signe de l'inférence suivi du R, sous la forme ‘ℝ’, symbolise l'attribution du référent et ℝ le référent lui-même. Soit en rouge :
[‘capron’≍{grosse fraise}] ⊢ ℝ.
D'autres « conventions » étaient possibles, comme le changement de caractère ou de casse ou la reprise du mot à sémantiser sans les pseudoguillemets, entre crochets ou chevrons avec ℝ en indice ou en exposant... [capteur]ℝ <capteur>ℝ. Disons que pour le moment, je m'en tiendrai au plus simple. Pour mémoire, on peut se reporter aux notations de l'Essai, c'est-à-dire ici.
Je rappelle donc que la forme mixte [‘capron’≍{grosse fraise}] ou [tactique ≍{manière d'agir}] sont le produit de la règle d'inférence sémantique qui se voit associer une valeur dénotative (une désignation), symbolisée ici, étant donné les contraintes ambiantes, par ℝ. Le produit soumis à l'évaluation de la phase de signification est donc du type [ℝ[fossile ≍{qqn {aux {idées {démodées}}}}]]

Pour les synèses, la représentation sémiolexicale peut servir avec une convention indiquant la nature hétérogène du référent (cognitif ou matériel) ; on remarquera que dans le cas des notions abstraites (ne possédant pas de référent matériel), le référent va, selon les individus, se confondre avec le mot ou les mots qui y correspondent. La représentation du référent dans une interprétation où intervient une condition de référence niée (une figure) pose naturellement un problème et l'on optera pour la représentation référentielle de la valeur attribuée, soit, dans ce curieux exemple, la solution la plus simple (le premier mouvement serait de penser à ∅, mais il y a conflit avec ‘tout’ :
π Le fer moissonna tout [Racine] (Petit Larousse 1918).
␞ moissonna ∁ fer ⊥ ⋀ [fer[℟[⊥]]tout] ⊢ {détruire}
RR moissonner ∁ ≍ {détruire} ⊢ ℝ
Selon le Trésor, c'est la faux de la récolte qui entraîne la disparition du lien avec le sens original et dont l'association est l'abondance. Cf. « (...) ce qui a été semé dans les ténèbres sera moissonné un jour dans une implacable lumière » (Mauriac). La phrase du Petit Larousse est de Racine, selon le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933), qui y voit une extension et non un sens figuré, où le rapport serait le fait de faucher.
La synèse correspondante (avant ou après la lecture) aurait potentiellement l'aspect suivant :

Complexité des types de référence
La complexité de la référence peut être illustrée sous forme de tableau, que j'emprunte à l'Essai, avec quelques retouches, et où chaque case fait intervenir un type de référent différent selon les modalités retenues. Le signe ˥ est celui de la négation (non) : ˥perçus = non perçus
| communication* | agents/patients | action/état | temps | lieu | notion |
| situation contemporaine | impliqués/ désignés/ perçus | réelle/ événement interprété | même | même/ différent | expérience/ connaissance/ (in-)directe |
| situation rapportée (historique ou non) | impliqués/ non impliqués/˥perçus | réelle/ événement interprété | différent (passé) | même/ différent | expérience/ connaissance/ (in-)directe |
| situation à venir/projet | impliqués/ désignés/ perçus ou ˥perçus | imaginée | différent (futur) | même/ différent | imaginée |
| situation fictive (imaginaire) | ˥impliqués/˥perçus | inventée | inventé | réel/ inventé | imaginée |
*Toutes les situations de « communication » sont combinables. — La dernière ligne constitue la provision pour la lecture littéraire ou ludique ; la deuxième tient compte des récits faits en personne, de l'actualité ou de l'Histoire, ou encore les textes généraux, scientifiques et techniques (rapports). Les cinq colonnes n'interviennent pas avec la même importance. La dernière (notion) a un rôle mineur dans la situation contemporaine de la communication, mais très important dans le deuxième type de situation ou le dernier.
La distinction entre expérience et connaissance et entre connaissance directe et indirecte tente de cerner les degrés de « savoir ». C'est la partie de la référence qui se rapproche le plus du sens, puisque l'expérience physique d'une notion se rapproche de l'implication dans une action ou un état et non de la capacité de la reproduire, ce qui distingue l'opéré du chirurgien dans le cas de 'excision'. La connaissance la plus indirecte est sans doute la connaissance symbolique, qui donne lieu à des référents flous ou distaux (par opposition à proximaux), sur lesquels nous n'avons pas de prise.
La sixième colonne me vient de catégories empruntées à Pottier (1974), mais comme on l'a vu plus haut, j'hésite aujourd'hui à faire d'une « idée générale » une chose-du-monde au même titre que l'écorce d'un arbre ou même un phénomène naturel qui nous est connu pourtant sous forme de notion. Le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) est ouvert à la page de Démosthène, qui est doté d'un référent réel, tandis que la licorne n'a qu'un référent imaginaire. Mais une notion comme « démoralisation » (même page que Démosthène) est indécise. Il lui faut au moins autant de référent qu'elle a d'acceptions : {décourager} ⋁ {corrompre}.
La distinction est plus facile avec un couple comme ‘démonyme’ et ‘démopédie’, où cette dernière, étymologiquement mixte, n'est pas un objet autre qu'intellectuel (et l'on est pas sûr du tout que ce soit le même mot qui les désigne). Quant au pseudonyme général comme nom d'auteur (cf. par « une société de gens de lettres »), c'est bien une désignation. Tout comme la notion de ‘démophile’ peut être qqn. [Les trois termes sont absents du Trésor.]
rem Pour la clarté du texte, je signale les définitions données par le LXX. Démonyme : pseudonyme général, que porte un ouvrage, comme nom d'auteur ; démopédie : art d'instruire le peuple ; démophile : ami du peuple. Ces deux derniers sont marqués « peu usité ».
Il est possible d'envisager la référence sur un échantillon de phrases, prises au hasard, ou sur un échantillon du lexique, bien qu'avec ce dernier, la forme lexicale n'est pas une garantie de monoréférence, comme elle ne garantit aucune monosémie. À ce sujet, on est en droit de se demander si une « action », sans être abstraite, est encore un moyen d'isoler un référent « matériel » ou matérialisé.
L'adoration des démons (démonolâtrie) est un cas mixte, car on peut se représenter visuellement le fait d'adorer, mais avec le mot ‘culte’ nous sommes dans le notionnel. Pour avoir deux cas bien nets, on prendra l'action de démonter et celle de démontrer. ‘Démonter’ n'est notionnel que dans le sens passif {se fâcher} ⋁ {se révolter}. Avec ‘démontrer’, c'est le contexte verbal ou la situation qui rendront la notion objectale, hormis les acceptions où la démonstration est physique (rougeur) ou affective. On peut faire une démonstration au tableau (avec référent, avec ou sans notion), mais « démontrer des vérités » reste notionnel [sauf en géométrie euclidienne].
Soit la phrase de Pascal (toujours tirée du Grand Larousse du XXe siècle), particulièrement pauvre en référence (indiquée par le ℝ en exposant et le notionnel par le ℕ en indice — le trait d'union n'a pas de signification ici, l'autre possibilité étant [jamais]ℝ :
On-ℝ ne devrait-ℕ jamais-ℝ consentir-ℕ qu'aux vérités-ℕ démontrées-ℕ.
Un sens dit figuré, c'est-à-dire dont la référence première est niée ou indirecte, est notionnel plutôt que référentiel (π du Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933)) :
Le travail-ℝ peut-ℕ désinfecter-ℕ un peuple-ℝ corrompu-ℕ.
Le « notionnel », comme ‘corrompu’, qui présente déjà une proportion de péjoration, peut donner prise aux jugements de valeur de la signification, comme le montre aussi ce dernier exemple du Grand Larousse du XXe siècle :
La désinvolture-ℕ frise-ℕ parfois-ℝ l'impertinence-ℕ.
On notera que le Petit Robert donne par indirection (figurée ou transitive) un sens de ‘friser’ une définition bien ancrée dans le réel : ≝{approcher de très près}. Quant aux deux quasi-synonymes, ils se prêtent très bien à un développement axiologique dans la phase de signification.
Il est difficile de trancher entre dénotation matérielle, notionnelle ou indirection conduisant au sens tel quel avec une telle formulation, mais en fait l'interprétation de friser dans cette phrase n'est pas dénotative : il s'agit d'un sens — {ressembler à [de]}.
La référence n'est donc pas une phase automatique où chaque terme de la phase antérieure, doté de son sens, recevrait sa dénotation correspondante. Le « notionnel » ou référent intellectuel complique non seulement la description du phénomène proprement dit de la référence, mais rend la formulation d'une règle vraiment apparentée à la règle sémantique difficilement concevable.
Avec « l'intrusion » de la dénotation dans la théorie des opérations sémantiques, on doit même envisager que la phase 2 (la référence) puisse concurrencer la phase 1 (sémantique). Comme la succession des phrases n'a jamais constitué un article de foi ni un dogme, rien ne s'oppose à un parallélisme des deux phases et même de la troisième. C'est la description du processus qui devient alors compliqué.
En admettant que la règle de référence consiste le plus simplement possible en l'attribution conditionnelle d'un référent (x ⊢ ℝ), le problème n'en est pas pour autant réglé. Le sort des phrases comme celles-ci est réglé, naturellement :
« Le coméphore habite le lac Baïkal » ; « le coin maintient le rail dans une position invariable correspondant à l'écartement de la voie. »
Mais il en va autrement avec un énoncé comme celui-ci, tiré du Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933), mais il ne s'agit pas d'une phrase-exemple (remarque valable pour les deux extraits ci-dessus) :
« Lorsque les raisons qui militent en faveur d'une opinion sont, ou nous paraissent, équivalentes à celles de l'opinion contraire, nous ne pouvons nous prononcer entre elles ; nous restons suspendus entre les deux (...). »
Il s'agit du développement encyclopédique sur le doute qui, s'il peut être représenté par un point d'interrogation, reste impossible (pour moi, s'entend) à visualiser. Même la proposition sur la « suspension » [étymologiquement, incertitude, mais il y a là métaphore avec le sens de {faire pendre}] n'a de référence réelle que pour le pronom et la coréférence aux opinions, elles-mêmes sans référent.
Cette discussion nous amènerait à scinder la référence en fonction de ses objets, ce qui serait une contradiction en ce qui concerne les principes de la théorie des opérations sémantiques, mais elle n'est pas touchée, d'une part parce que la référence n'est pas son domaine et de l'autre, parce que la référence peut être divisée en paliers auxquels correspondraient des fonctions distinctes, ce qui peut se faire sans contrevenir au principe selon lequel la règle d'interprétation n'admet normalement pas de mixité comme produit de l'inférence. Par principe, tout élément hétérogène est une condition et non une valeur substituable, mais il est possible que cette position remonte à l'époque où c'est la paraphrase (terminale) qui déterminait l'intégrité de la règle.
J'avais écrit :
Quoi qu'il en soit, la référence comme telle échappant à la sémantique, on peut très bien imaginer deux schémas où la véritable différence tiendrait dans la nature du référent : extérieur ou intellectuel/affectif. Avec la provision que les conditions pourraient également varier corrélativement.
Le cap est doublé : l'introduction de la dénotation dans la TOS est chose faite et, qui plus est, constitue un argument-massue contre le compositionnalisme. Les fonctions relatives à la dénotation sont l'indirection (qui donne le sens) et la redirection (qui conduit à une nouvelle dénotation) ; la dénotation est distincte de la désignation, à l'intérieur de la référence, et a un référent matériel ou notionnel qui sont dans le premier cas, objet ou être et dans le second idée ou concept. Les référents se distinguent alors de leur représentation cognitive. Les schémas ci-dessous donnent une idée de l'ensemble : celui de droite illustre le cas de ‘inséparable’.

Si l'on examine la π un doute si universel et si général, que ce doute s'emporte soi-même.
▲rr [‘doute’≍{incertitude}] ∁ [‘universel’≍{totalité}] ⊢ ℕ
Je ne me risquerai pas à sémantiser positivement ‘s'effacer soi-même’, sauf par {se {lève}} peut-être, avec une dénotation [{disparaître}ℝ] et non ℕ, mais la phrase de Pascal n'en a pas plus de signification, ne voulant rien dire. C'est le doute cartésien qui est une duperie, préjugeant de la vérité. Même si l'on admet {prévaloir}, douter du doute ne revient pas à croire. Ni Littré ni le Grand Larousse ne me permettent d'être plus précis. Je n'insiste pas sur l'étrange cohabitation de l'universel et du général, car je ne suis pas sûr que Pascal les ait distingués ; néanmoins, Littré le fait.
On peut songer qu'il ait voulu dire : ce doute qui doute de tout (si universel) et tellement répandu (si général) doute de lui-même. Impossible de trancher. Et quelque respect que l'on ait pour Littré, on le censurera quand il censure le purisme de Voltaire, prônant dans le mouvement un retour à la langue du XVIe et XVIIe siècles. Trêve de philologie.
rem C'est sans doute un philosophe catholique qui est le mieux placé pour comprendre Pascal aux prises avec l'orthodoxie faux-jetonnesque de Descartes : « (...) si bien que celui qui aurait poussé l'ascèse du doute assez loin acquerrait par là même une connaissance presque intuitive de Dieu. » (Lacroix, Marxisme, existentialisme, personnalisme, cité dans le Trésor.
Pour ‘emporter’ il a d'abord fallu choisir entre ‘emporter’ accidentellement pronominal et ‘s'emporter’ (sens figuré ℟ ≍ {colère}). On doit ainsi tenir compte des rapports que peuvent entretenir deux acceptions en fonction de leur référence.

J'avais fait observer, dans l'Essai, la variabilité des référents pour un même énoncé, que je rappelle : Les référents retenus par un sujet interprétant diffèrent non seulement de ceux qu'imaginait le producteur du récit, mais également de ceux que choisit le lecteur voisin.*⇩ On sait maintenant que ce n'est pas la seule chose qui soit instable dans la référence, face à la frontière faussement simple du concret et de l'abstrait. Et il faut s'attendre à trouver les mêmes incertitudes dans la signification, c'est-à-dire où le jugement (de valeur) s'approprie signe, référence et sens. On ne voit pas bien, dans cette perspective, le crédit qu'on pourrait donner à une thèse misant sur l'automatisme. La reproductibilité elle-même doit se borner aux opérations et à un schéma fondamental.
*⇨ « ...tout livre a autant d'exemplaires différents qu'il a de lecteurs... » Anatole France.
Dans la synèse référentielle qui suit (d'après le Petit Larousse 1918), on imaginera que se superposent d'autres synèses lexicales et référentielles (ou mixtes) en fonction de l'encyclopédie du sujet, notamment aux nœuds Mazarin et Fronde, comme le proposent les deux synèses plus bas.



Signification : conception, organisation et mode opératoire
Pour les psychologues qui ne distinguent pas le sens de la signification, il n'y a pas non plus de raison de s'arrêter au syntagme. Le contexte est la phrase. Ce qui revient à dire que la phrase est la condition du sens du mot mais comment saurais-je le sens de la phrase-contexte si je ne commence pas par le mot et son cooccurrent ? On va voir à quelles apories on arrive.
La première consiste à faire du tout une unité.
Henri Delacroix (1918) est un tenant du tout phrastique. « Du point de vue psychologique on comprend que la phrase soit l'unité verbale qui réponde à la pensée ; car l'élément n'est pensé que dans sa relation à l'ensemble. Le langage n'aurait aucun sens s'il était une mosaïque de mots. Quand on parle ou qu'on écoute, on a la représentation d'un tout, où les détails apparaissent progressivement. On comprend par contre qu'il y ait dans une phrase des mots dominateurs, et qu'un mot puisse jouer le rôle d'une phrase. »
« Le jugement se formule par une proposition, c'est-à-dire par une phrase ; aux éléments du jugement correspondent les éléments de la phrase. Le mot n'existe pas par lui-même : il n'est qu'une unité provisoire : il n'a de sens que par le contexte, c'est-à-dire dans la proposition », affirme Henri Delacroix (1918)
Cette position, en équilibre sans doute entre Bergson et de Saussure, semble faire peu de cas des réalisations des deux géants de la lexicographie du XIXe siècle, Littré et Larousse, sans compter Bescherelle aîné (Louis-Nicolas, distingué de son cadet de deux ans, Henri, dit Bescherelle jeune). Mais si on la relit, on voit qu'elle entre même en contradiction avec toute thèse sur la production du discours. Et si on voulait faire le difficile, on comprendrait mieux que le mot n'a pas de sens, en suivant le raisonnant par équation successive de Delacroix : jugement = proposition = phrase = contexte. [Les « éléments » sont ici le sujet et le prédicat, et accessoirement la (vraie ou fausse) copule.]
Delacroix (1924a) persiste et signe :
« Il [Bergson promu linguiste, à propos du Cours de de Saussure] a enseigné avec précision [je souligne] que le mot n'est rien par soi-même, puisqu'il n'existe qu'en vertu d'une analyse préalable et par l'efficace du contexte. »
Analyse préalable à quoi ? À la perception de l'objet ? Et quelle analyse devrais-je faire ou avoir faite pour combler le vide la phrase suivante [la coquille se lisait pharse] :
Les hirondelles vivent d'insectes qu'elles ____ en volant. (Buffon.) Le sens peut faire l'objet de conjecture... mais ce n'est que par ce que j'omets un mot que l'on est obligé d'analyser le contexte pour en inférer le mot manquant.
Cet emploi magique (ou mystique) du mot « contexte » me rappelle les leçons que me donnaient les étudiants en traduction (1979) sur le rôle du « contexte », formés par un collègue qui de toute évidence n'avait jamais pris le soin de donner une définition de son hochet verbal. On est en droit de se demander si l'on a affaire à autre chose qu'un effet de psittacisme ou de mode. Faute de références précises, surtout, il est difficile de savoir si Bergson répète Meillet ou Vendryès ou quelqu'autre, comme Bernard Leroy (1905).
« La division du discours en mots est sans valeur au point de vue phonétique et morphologique, (...) le sens du mot est déterminé par le contexte, que la signification met en jeu tout l'esprit et même toute la personnalité. » répète Henri Delacroix (1924a) qui s'accommode facilement de contradictions :
« Un mot, comme le dit fort bien Meillet, résulte de l'association d'un sens donné à un ensemble donné de sons, susceptibles d'un emploi grammatical donné. »
Que le mot ne soit pas phonétique est un problème pour la phonétique et non pour la lexicologie. Ce qui est sans valeur, c'est l'application d'un système fermé (phonologique) à un système ouvert (sémantique). Prenons un exemple plus familier, avec la syntaxe. Admettons que j'écrive : « la division du discours en mots est sans valeur au point de vue syntactique »... On se demande d'ailleurs d'où vient ce morphologique de l'aube du XXe siècle. De quelle morphologie s'agit-il ? De celle des auteurs du Dictionnaire général de la langue française ?
Naturellement, le préjugé scientifique en linguistique fait du langage écrit le parent pauvre (qui pourtant semble le seul facteur de progrès d'une civilisation, quand il est démocratisé). La langue est « d'abord » parlée et l'écriture n'est qu'un code de transcription tardif. Ce qui en outre renforce ce point de vue quasi « anthropologique » tient à la manière dont se produit l'apprentissage de la langue chez l'enfant, promu au statut de sujet d'expérience ou victime des théories à la mode.
Henri Delacroix (1924a) prête à la phrase un mouvement, mais je suis bien en peine de le sémantiser ce mot qui n'existe « qu'en vertu d'une analyse préalable et par l'efficace du contexte » : « La compréhension d'une phrase se fait non seulement par le mouvement général de la phrase, mais aussi par le sens des mots principaux, qui, tour à tour et à leur heure, viennent inscrire dans l'esprit la note qu'ils apportent au discours (...) »
Il y a effectivement des mots « pleins » et des mots-outils, selon une certaine tradition, mais « principal » est sujet à caution. Le mot note est un rappel que Delacroix développe une allégorie sans doute bergsonienne qui ferait du discours une mélodie. C'est probablement le sens qu'il faut donner à ce « mouvement », autrement asémique (qui n'est qu'un ordre). Outre le fait que nous sommes en pleine métaphore (à leur heure, inscrire dans l'esprit), un mot n'apporte pas de note au discours. Sauf par péjoration ou mélioration, mais surtout en mauvaise part.
Le discours sans le mot n'est rien qu'une suite confuse de bruits. Ou justement un mouvement. Selon le Petit Robert (77 ans plus tard, sans allusion à Tintin), le mouvement de la phrase, c'est « Ce qui traduit le mouvement, donne l'impression du mouvement », avec comme renvois analogiques « rapidité, rythme, vie, vivacité ». Le mouvement de la phrase n'est donc pas une propriété de toute phrase, mais de celles qui « imitent » la vie. Toutefois, si le sens du Petit Robert est délibérément imitatif, ce n'est pas le cas de l'acception du Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) qui réserve le sens imitatif au récit, tandis que le mouvement est la manière de grouper les pensées et les expressions, avec pour exemple la phrase de Buffon : « Le style n'est que l'ordre et le mouvement que l'on met dans ses pensées. »
Henri Delacroix (1924a) qui parle aussi de la mobilité du sens (mais on craint encore que ce ne soit qu'une métaphore), écrit toutefois : « De même, dans la lecture, la configuration générale du mot joue un rôle important pour le déchiffrement et la construction du texte. Un mot est un ensemble significatif. »
Comme on était en droit de le craindre, la mobilité du sens, n'est pas celle que postule la théorie des opérations sémantiques : selon Delacroix, « le mot contient une pluralité de sens (...) un concept est toujours ouvert : il « attend » de nouvelles déterminations de sens (...). D'autant que le même mot signifie plusieurs concepts différents, et que le même concept est signifié par plusieurs mots. »
Il est discret sur cette observation de la polysémie et embrasse un peu vite la synonymie pour un saussurien enthousiaste. S'il a fait les bonnes lectures, il est parfois difficile de le lire sans éprouver de malaise. Le signe est donc pour lui un automatisme, où le sens est « impliqué ».
« C'est l'habitude répétée qui a établi cet automatisme du second genre [« évocation du sens » par le mot], cette implication du sens dans le signe. C'est grâce à elle que nous usons des mots, sans avoir besoin de chercher le sens qu'ils contiennent [sic] ou spontanément évoquent [idem]. La signification adhérente au signe (...) » Henri Delacroix (1924a)
Magie de l'implication : le sens est donné dans l'adhérence au signe. On comprend mieux pourquoi le signe saussurien n'a pas engendré de véritable sémantique.
Le sens, la référence, la signification et le Professeur Russell
Le même optimisme survit, malgré les échecs de description du sens. Signification (Hachette) « PHILOS. Tout ce qui est impliqué dans le fonctionnement du langage sous son aspect conceptuel ; ce qu'il désigne, communique, provoque, révèle. (La signification du signe est liée à son interprétation plus ou moins immédiate, évidente ou facile, qui dépend du système de référence, implicitement ou explicitement choisi.) »
La signification figure dans le modèle depuis l'origine (1979), avec la mise en valeur du caractère interprétatif des opérations qui la constituent. On se souviendra que la signification, dans la théorie des opérations sémantiques, n'est pas synonyme de sens et n'est pas une variante terminologique interchangeable avec la signification (ni d'ailleurs le sens) dans telle ou telle autre théorie, notamment pragmatique ou présuppositionnelle. La signification de la théorie des opérations sémantiques regroupe depuis les années 80-90 trois types ou secteurs opératoires : l'axiologie, la doxologie et l'idéologie. Il est sans doute possible qu'une analyse plus fine dégage une quatrième ou cinquième composante, mais en gros, ces trois aspects ont l'avantage de correspondre à certains pronoms, le je est axiologique, le on est doxologique (la doxa) et le nous, dans son opposition au ils (et au je) est idéologique. Ce dernier (‘ils’) est idéologique car il constitue le mode dénonciation de celle-ci (cf. ‘eux’).
Cette signification est pourtant une composante du sens pour le locuteur non averti. Un peu comme, à l'inverse, avec la dénotation, Russell faisait l'économie du sens (intensionnel) alors qu'on ne pouvait le comprendre sans attribuer un sens à ses propos (sauf exception, pour Russell, je m'en tiendrai à certaines de ses conférences présentées sous le titre global de The Analysis of Mind et à l'article de Kent Bach Comparing Frege and Russell, deux auteurs qu'il considère comme descriptivistes [article accessible sur le Oueb]). Russell substitue à meaning l'expression objective reference.
On se demandera ce qu'il advient de la subjective reference.
On trouve une brève discussion de la position de Russell sur l'inutilité de la sémantique (contradictoire, même pour un profane) dans La philosophie du langage au XXe siècle de Diego Marconi, qui aborde aussi les descriptions définies, dont je ne parlerai pas, contrairement à ma première intention. Comme elles n'ont pas de sens et n'ont qu'une vérité ou une fausseté, elles ne présentent donc pas d'intérêt pour un sémanticien. Russell était grand amateur de négation puisqu'il enregimentait la zoologie aux côtés de la logique pour déclarer que ces deux disciplines ne pouvaient admettre l'existence d'une licorne. C'est ce genre de balivernes qu'entraîne la négation de la zone tampon qu'est le sens par rapport à la référence. Russell n'aurait sans doute pas compris l'astuce de Léo Malet quand il écrit « c'est l'histoire de Blanche-Neige et du Grand Méchant Loup ». Il y a là absence patente de référence objective.
Le modèle que j'utilise était d'emblée tripartite (un cran de plus que le modèle sous-jacent de Frege, que Bach dit two-tiered). Le sens, la référence (ou dénotation) et la signification, chacun étant nettement distingué théoriquement, bien qu'au cours d'opérations de compréhension-interprétation réelles les frontières des domaines s'estompent et les « phases » sens, référence et signification soient perméables.
Si d'une certaine manière on peut avancer, bien qu'avec d'énormes précautions, comme on l'a vu, qu'à tout sens devrait correspondre une référence, il n'est pas obligatoire qu'il en aille de même pour le rapport sens-signification. Ainsi, l'expression ‘avoir à sa disposition’ n'entraîne pas nécessairement une interprétation (appelons-la « particulière » pour la distinguer du processus général d'interprétation, après ou avec sa compréhension (l'ordre des opérations est de l'ordre du dixième de seconde, ordinairement). L'interprétation « particulière », dans le modèle d'origine, était normalement la contribution du locuteur-interprète (lecteur ou auditeur). Il s'agit d'un jugement sur ce qui est dit (« ce qui a un sens » : ce à quoi on a attribué un sens) ou sur ce qui est représenté (« ce qui a une référence » — ce qui constitue le référentiel de la conversation, de l'audition ou de la lecture). Accessoirement, on peut supposer que certains mots n'ont pas de représentation matérielle-mentale (notamment pas de prototype) ; ce serait par exemple le cas du mot ‘occurrence’ ou de tout autre suffisamment abstrait pour accéder au statut de concept. La raréfaction du sens n'est pas toujours ni systématiquement la marque du concept : il peut s'agir de notions mal connues (mal maîtrisées), comme c'est aussi le cas du ‘Rubicon’ que j'emprunte à Russell (en outre, je n'en ai pas « d'image », au niveau de la référence). Sémantiquement, je ne peux en prédiquer que trois attributs, {rivière}, <Italie>, <César>. Dans le cas de César, ma mémoire serait plus généreuse, mais y avait-il un pont ?
On note ici que je rejette la thèse qui fait qu'un nom propre n'a pas nécessairement de « sens » ou de signification, mais uniquement une dénotation (ou, plus exactement, désignation). Ce n'est cependant pas une position théorique inflexible. La thèse se maintient si l'on me dit « Ursule a franchi le Rubicon », comme je ne dispose d'aucune information (autre que l'énoncé) au sujet de madame ou mademoiselle (ou sainte) Ursule. Par contre je sais d'elle qu'elle a fait quelque chose d'irrémédiable et qu'elle risque de le regretter [sens et signification amalgamés].
rem Il serait plus exact de privilégier la signification d'un nom propre (au sens de la théorie des opérations sémantiques), notamment de personnages historiques ou d'actualité. Ainsi, le cas de Mazarin, pris en exemple plus haut : ce n'est pas parce qu'il baragouinait le français que les deux Frondes se sont succédées, bien que ce fût un thème des mazarinades.
L'exemple de Russell (et d'autres, sûrement) est pratique à un double titre ici. Il permet de distinguer le sens (franchir ≍ {traverser}) de la référence mais aussi de signaler la nature complexe de la signification. L'expression « franchir le Rubicon » a une signification préfabriquée, qui se confond avec son sens qui n'est plus l'opération directe consistant à {traverser une rivière}, mais bien celui de {prendre une décision hardie et décisive}, c'est-à-dire un sens paramétrique.
Dans l'encyclopédie du lecteur (ou de l'auditeur de Russell) cette expression est certainement liée à une autre, latine, cette fois, dont la traduction pourrait servir de paraphrase sémantique au franchissement de la frontière entre la Gaule cisalpine et l'Italie : {le sort en est jeté}. C'est encore Russell qui me fournit un exemple d'une signification « à faire », avec une phrase digne de Chomsky (Russell l'a précédé sur la question de la compréhension d'une phrase jamais entendue) :
Given the meanings of separate words, and the rules of syntax, the meaning of a proposition is determinate. This is the reason why we can understand a sentence we never heard before. You probably never heard before the proposition "that the inhabitants of the Andaman Islands habitually eat stewed hippopotamus for dinner," but there is no difficulty in understanding the proposition.
La lecture de la phrase (je parle de son exemple) se fait sans mal, comme il le dit lui-même, mais sa compréhension va cependant varier en fonction de l'encyclopédie géographique de chaque lecteur et de ses connaissances relatives aux habitudes alimentaires exotiques [sans parler de la faune insulaire]. Pour ma part il a fallu que je situe les îles en question au moyen d'une encyclopédie physique (le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933)), bien que la connexion (synèse) « Andaman-tsunami-Océan Indien » se soit faite. Il existe donc un phénomène qu'on pourrait appeler la compréhension à inconnues. La situation géographique est particulièrement pertinente en ce qui concerne la signification que lui attribuerait un lecteur (le jugement qu'il porterait, pas le sens) . Sans compter les habitudes culinaires des Anglais et le fait que les habitants de l'Archipel en question usent de la notion de dinner (il a été longtemps une colonie pénitentiaire de l'Inde britannique). Le lecteur connaissant l'Archipel des Andaman rejettera la phrase comme pure invention (ou comme plaisanterie) comme l'hippopotame est africain (les hippopotames d'Asie sont des fossiles, durs à cuire) et que les Andaman sont dans le golfe du Bengale. La question du ragoût est pendante, comme l'archipel est colonisé depuis le milieu de XIXe siècle par les Britanniques (principalement pénitentiaire, la colonie le GDEL parle d'une interruption entre 1796 et 1858, mais autrement l'occupation a duré jusqu'à l'arrivée des Japonais [on suppose que c'est au cours de la deuxième guerre mondiale] ; l'Archipel compte deux ans îles peu peuplées et les autochtones ne semblent pas faire de ragoût à l'anglaise).
⇨ pourtant En effet, je devais connaître les îles Adaman. Dans le Roi lépreux de Pierre Benoit, on trouve : « Une nuit, le palais de Manipour fit envahi une compagnie de soldats britanniques. Le rajah et la princessee, son épouse, furent arrêtés. Déportés aux îles Andaman, ils y sont morts de façon bien rapide. » ⇦
rem Un esprit porté sur la plaisanterie pourrait suggérer que la phrase de Russell était vraie il y a x centaines de milliers d'années ou que ces mammifères amphibies sont fossiles par suite de leur sort culinaire.
Comme le propose Brentano, le jugement peut tenir en un seul terme, en l'occurrence, {calembredaines}. On pourrait s'attarder sur le passage, notamment en ce qui concerne l'espèce de tour de passe-passe par lequel le sens d'une proposition est déterminé par le sens des mots qui la compose et les règles syntaxiques.
On admettra sans difficulté que l'ordre des mots dépende des règles syntaxiques (SVO, accord, etc.), puisque étymologiquement et par définition c'est ce que veut dire syntaxe, mais ces règles sont inopérantes en ce qui concerne le sens, tandis que l'ordre des mots peut constituer une condition déterminante du sens (sans aller jusqu'au facteur qui mord le chien, qui d'ailleurs est un fait de référence). Je n'insisterai pas à l'excès sur la légèreté de Russell en l'occurrence (il dit bien « mots distincts » et non syntagmés), je dresse un petit tableau des éléments de la phrase où l'on pourra noter « ce qui détermine quoi ». On ne s'éloigne pas beaucoup de la signification, comme on vient de montrer en quoi le sens permet de décider (en partie) de la signification d'un énoncé.
| dinner | Andaman | inhabitants | stewed |
| Islands | habitually | hippopotamus | eat |
| the | the | for | of |
| îles | hippopotame | du | dînent |
| d' | des | les | de |
| Andaman | généralement | habitants | ragoût |
On cherchera à syntagmer les divers candidats. Dans la traduction, j'ai contracté le fait de manger et le repas : l'accord en français écarte le syntagme ‘hippopotame dînent’, mais pas ‘ragoût des îles’ — en anglais, la syntaxe n'empêche pas la semi-phrase ‘the Andaman Islands hippopotamus habitually eat dinner...’. On peut conserver ‘habituellement’ au lieu de généralement ou préférer ‘ordinairement’.
Même si la sémantique opératoire ne s'intéresse pas à la production d'énoncés, on est bien obligé de constater que la semi-phrase que je propose contrevient à ce qui pourrait être une forme de syntaxe référentielle. Ce que les pragmaticiens cherchent justement. Ici, on peut songer à une règle suffisamment générale comme celle-ci : « Les continents se distinguent généralement par la spécificité de leur faune. » Mais il ne s'agit en aucun cas de sémantique. Ce sont des formes axiomatiques des connaissances encyclopédiques.
Dans un souci d'exactitude, on pourrait même prétendre que la signification telle qu'elle se présente ici appartient à d'autres disciplines que la sémantique : la morale et la psychologie pour l'axiologie, la sociologie pour la doxologie et l'idéologie. Toutefois, ici même il n'est nullement question d'étudier les valeurs (au sens courant), les opinions (doxa) ni les systèmes de pensée sociaux (idéologies). Les trois subdivisions de la signification ont pour but de formuler des hypothèses sur le traitement sémiocognitif que reçoivent les objets sémiotiques au cours du phénomène de compréhension et d'interprétation.
On peut éventuellement proposer des hypothèses concernant le mode d'organisation des croyances, parallèlement à leur mode opératoire, comme on l'a fait pour la référence, plus haut et dans le modèle cognitif. Le locuteur adulte qui est le sujet-interprète dont il est le plus souvent question ici (même s'il est souvent assimilé aux dictionnaires en un volume) dispose déjà d'un ensemble de jugements avant toute conversation, lecture, audition, etc. Ces jugements sont issus d'expériences antérieures et sont alors considérés comme des croyances.
Une croyance est un énoncé (une proposition) qui peut être préfacé par un opérateur phrastique du type X croit que. Russell prend le cas de César ou de Charles 1er (on suppose qu'en tant que sujet britannique, Russell a choisi un roi d'Angleterre). La différence que je ferais entre César franchissant le Fiumicino ou conquérant la Gaule et la façon dont est mort quelque Charles 1er que ce soit, c'est que pour César je substituerais (dans mon cas - et parce que tous les témoignages concordent) sais à ‘crois’, tandis que pour Charles 1er je ne peux dire (toujours dans mon cas) qu'une chose : que « Je crois que Charles 1er d'Angleterre est mort. », sachant que le roi actuel est une femme (ou, plus grammaticalement, le roi actuel est une reine). Le fait qu'il soit mort dans son lit ou exécuté ne fait pas partie de mes connaissances disponibles (pas fort sur l'histoire d'Angleterre et moins encore sur l'histoire de Pologne). On abordera la question, non pas de la mort de ce monarque, mais de la transformation d'une croyance en savoir et inversement chapitre 12, avec l'hypothèse Γ (gamma) qui envisage les conditions de transformation des connaissances.
Le mode d'organisation que je répugne à considérer comme une structuration, à moins de songer à une « bergsonienne » structure fluide et métaphorique, s'apparente naturellement celui qu'on trouvera dans le lexique ou les connaissances encyclopédiques et l'expérience [mémoire situationnelle] du sujet. Je me sers du terme de connexion, que j'emprunte à Condillac, mais qui remonte à Leibniz (selon Lalande), pour désigner une « organisation cognitive déformable », conformément à l'hypothèse d'organisation sémantique qui fait reposer ces « synèses », comme je les appelle désormais, sur la redondance ou, mieux, sur les formes de l'intersection sémantique. Les synèses ont été adoptées d'abord lorsqu'il s'agit du sens, mais elles se prêtent aussi bien à la référence, comme je l'ai montré plus haut et rien n'interdit leur extension aux croyances, c'est-à-dire aux connaissances évaluées et évaluatrices de l'encyclopédie qui sont ici rangées sous la notion globale de signification.
Les connaissances relatives à l'hippopotame (ici le sujet est « impartial », comme il s'agit du Dictionnaire général de Guérard et Sardou (1864) s'organisent en prédicats et sous-prédicats disponibles [quadrupède, amphibie, gros, habitant les fleuves, grands, d'Afrique]. Ceux-ci forment des connexions (synèses) du type : hippopotame-gros ; amphibie-habiter-fleuve ; hippopotame-Afrique ; potamos-fleuve, hippos-cheval, etc. déformables et reformables (amphibie-terre-eau).
Le trait d'union peut être remplacé par le signe de l'intersection (hippos∩cheval). Naturellement, les connaissances peuvent être autres que livresques ou dues aux visites de jardin zoologique (ma première panthère noire) ou de ménagerie de cirque (mon premier hippopotame). Il peut s'y mêler des représentations fausses (corrigées par une Africaine [que je remercie ici] pour qui les hippotames ne sont pas des habitants de jardins zoologiques), dues à une expérience réelle limitée (la longueur des dents du quadrupède en question diffère selon qu'il est en liberté ou en captivité). Toutes les connaissances encyclopédiques (et même lexicales) peuvent être examinées (et classées) au moyen des paradigmes des opérateurs de croyance ou de savoir.

Certaines connaissances et, par conséquent, certaines croyances vont être limitées (succinctes) ou vagues, incomplètes ou incertaines, aux contours changeants. Le dictionnaire de Guérard et Sardou (1864) est à ce titre très utile, assez paradoxalement. ‘sorte d'outil’ forme un prédicat extrêmement vague, mais qui correspond à foule de connaissances et de croyances : ∋sorte d'outil. ⇨ X croit que l'amorçoir est une sorte d'outil. On peut y voir un opérateur générique, comme « espèce de [_] », quand il ne s'agit pas d'une injure. Le NDL (Petit) Larousse (1856) est moins généreux : ≝ quadrupède amphibie, que l'on trouve sur les bords des fleuves de l'Afrique.
Croyances et jugements : préliminaires
La vérité. Je me souviens notamment de l'objection de Greimas à la théorie de Grice. Tout se passe comme si nous n'utilisions pas le langage pour mentir (ou, s'il avait lu la phrase de Russell, il aurait ajouté pour raconter des balivernes). Quine, dans son combat donquichottesque, ne manque pas de s'en prendre à la théorie de la vérification du sens qui justement établit qu'un sens est fonction de sa vérité. « C'est une crapule » est vrai si et seulement si c'est une crapule. En dehors de son caractère tautologique (sémantiquement un pléonasme), on remarquera que le terme peut être employé comme injure, ce qui le désolidarise de tout rapport avec la vérité, à moins que la vérité ne trouve refuge dans un for intérieur imprenable.
En fait, ce procédé, appliqué à mon exposé, donnerait quelque chose comme :
(crapule ∁ c'est une ⊥ ⊢ {individu très malhonnête}) est vrai ssi une crapule est un individu malhonnête.
Ce qui me convient à merveille, mais n'avance guère la démonstration. Par ailleurs, la véracité du propos dans une situation réelle ne peut être vérifiée que par un accord des interlocuteurs sur les qualités de la personne en question. La différence technique entre une canaille et une crapule est sans doute de l'ordre de la signification, mais difficile à vérifier. Le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) omet {très} dans le sens {malhonnête} de ‘canaille’.
Le Trésor semble le suivre, mais l'article dénote une méthode de définition différente dans le cas de crapule. Cf. CANAILLE : Individu malhonnête et sans scrupules ; CRAPULE : Personne sans principes, capable de commettre n'importe quelle bassesse, n'importe quelle malhonnêteté.
La vérité dont il sera question dans la signification et les coyances n'est pas apodictique au sens strict. Elle doit très peu à la logique et se borne au rôle de prédicat d'une proposition qu'elle décrit alors (plus souvent par inversion au moyen de ce que j'appelle le complexe préfixal [phrastique] : il est vrai que P = P est vrai ; il est faux que P ; P est faux). La démonstration peut être postulée comme partie intégrante du jugement (axiologique, doxologique, idéologique*⇩), mais n'a pas de rigueur propre. Goblot indique : les vérités qui se prouvent par l'expérience sont des propositions assertoriques. Je me servirai du terme de proposition, mais pas dans le même cadre qu'un certain cognitivisme qui fait ensuite état de « macroproposition » dont la présente théorie n'a que faire : les propositions ne s'étagent pas ; il y a naturellement succession de propositions, mais celle qui prend la place de la première le fait dans un phénomène d'économie, plutôt que de hiérarchie ou de synthèse proprement dite.
*⇨ je crois que P ; on croit que P ; nous croyons que P - ils croient que P (dénonciation).
Quand un lecteur arrive à la fin d'un roman, ce qui lui reste est une version très condensée des référentiels partiels et qui devient, par défaut, le référentiel global, mais celui-ci n'est pas un objectif, ni dans la lecture ni dans l'audition ni dans la compréhension en général. Militent dans ce sens un certain nombre d'expressions quasi-phatiques encourageant notre interlocuteur à abréger, du style, « en somme, à quoi veux-tu en venir ? »
On pourrait suggérer que ce qui « sort » de la phase référentielle est une proposition, bien qu'une situation, compte tenu des circonstances recensées, risque d'être à l'étroit dans le cadre propositionnel, et que le jugement dont elle est l'objet forme avec elle une forme « multipropositionnelle », mais il est aussi simple (et préférable) de parler de référentiel et de sa signification, dans un cas, ou, dans l'autre, du sens et de sa signification.
Rappel de la « grille » d'intelligibilité (qui prend désormais le nom de sagittal) :

Russell attire l'attention sur le fait qu'une croyance ≍ {chose crue} se distingue mal d'une proposition (au sens logique) : the content of a belief, when expressed in words, is the same thing (or very nearly the same thing) as what in logic is called a « proposition ». Sur la foi d'un petit livre comme celui de Cuvillier (dont la 4e édition datait déjà de 1937), on aurait du mal, sauf à être rompu à ce genre d'exercice, à distinguer de façon nette l'« assertion » de la « proposition » de la « lexis » du « jugement ».
« Lexis : simple énoncé d'un contenu intellectuel sans assertion. »
« assertion : affirmation ou négation de la lexis d'un jugement. »
« jugement : affirmation ou négation d'un rapport entre un sujet et un attribut. ≋proposition. Un jugement est essentiellement une assertion. »
« modalités : assertorique - celle qui énonce une simple assertion sans la poser comme logiquement nécessaire (« il pleut ») ; apodictique - proposition nécessairement vraie (...) soit en vertu d'une évidence immédiate, soit en vertu d'une démonstration déductive » — j'avoue ne pas bien comprendre que l'évidence soit sur le même pied que la démonstration (ou inversement).
« problématique (jugement) - celui qui exprime une simple possibilité. » [extraits du Vocabulaire philosophique de Cuvillier].
Goblot (1901:71) ajoutait que le jugement assertorique exprime une vérité de fait et l'apodictique une vérité de droit. Pour les modalités, Goblot (1901:346) donne des opérateurs phrastiques qui permettent de préfacer les énoncés. il est vrai que [...], il est possible que [...] et il est nécessaire que [...], respectivement assertorique, problématique et apodictique.
On ne peut pas limiter les catégories des connaissances-croyances-jugements (bel exemple de connexion ou synèse) à ces trois modalités. Le terme de problématique est tentant, mais il recèle aussi, de mon point de vue, l'incertain, l'incomplet (aspécifique, cf. « sorte d'outil » [sans autre forme de procès], « exposer sur l'herbe » pour herber) et l'invérifiable.
rem Le TLF précise, pour ‘herber’ ≝ « Étendre sur l'herbe pour faire blanchir au soleil. Herber de la toile, des draps. (Dict. XIXe et XXe s.). »
La discussion des formes de croyances se poursuit au chapitre suivant.
Règle de signification : le passage du sens et de la référence à la signification
Après le tournant quelque peu radical vers la simplification pris par la description de la règle de référence (d'inférence référentielle), on peut être inquiet quant au sort de la règle de signification qui risque, elle aussi, de voir sa participation aux opérations de compréhension, réduite dramatiquement, faute de moyens pratiques pour la décrire explicitement.
Si l'on reporte encore une fois aux pages 24 et 25 de l'Essai, on verra que déjà à l'époque des Opérations sur le sens (entre 2001 et 2003), la règle de signication tendait à être succincte. En effet, a priori, ce n'est pas sur le syntagme que va s'appliquer le jugement de valeur, encore que la chose soit possible. Normalement, donc, le jugement de valeur, à moins d'être déclenché par une tournure (ou un emploi) qui provoque une réaction immédiate et, à ce moment-là, perturbe la lecture, le jugement de valeur, dis-je, n'a pour objet privilégié qu'une « situation » ou une action dont le déroulement justifie une appréciation (idem pour une description).
Dans l'actualité politique française de février 2010, on a un bon exemple de syntagme-déclencheur avec l'emploi par un homme politique du syntagme figé φ[jeunesses hitlériennes] à propos des procédés des jeunes-xxx (l'autre camp).
Le jugement lui-même peut tenir en un mot (même une interjection), mais aussi épouser un développement rivalisant avec une phrase complète. Il ne coïncide pas nécessairement avec l'énoncé tel qu'il se présente à l'orée de la phase de référence, comme j'ai pu le suggérer dans l'Essai, avec la citation de Poincaré : La géométrie ne s'occupe pas de solides naturels. ⊢ Σ<l'objet de la géométrie n'est pas physique>.
Une phrase comme celle-ci [tirée du Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933)] :
π Il faut de l'assortiment entre les tapisseries et le mobilier, entre les idées et les métaphores
ne commande pas un jugement équivalent chez le lecteur. Ma réaction personnelle (hélas, il est rare que le dictionnaire se juge) est « curieuse combinaison » ou « singulier manque d'assortiment », faute d'une analogie véritable entre tapisserie-mobilier et idées-métaphores, au niveau référentiel (c'est une proportion : la tapisserie est au mobilier ce que la métaphore est à l'idée). Je ne peux pas jurer que tout lecteur aura une réaction analogue à la mienne ni si la phase de signification sera ou non sollicitée dans ce cas particulier.
Le modèle sémiocognitif ne doit pas être considéré comme une machine où s'enchaînent les traitements ou les processus. La seule obligation où l'on se trouve en face d'une phrase à lire (ou d'un énoncé de quelque longueur que ce soit), pour parvenir à savoir de quoi il s'agit consiste à attribuer un sens aux unités susceptibles d'en recevoir et doter d'un référent celles qui y font appel (avec l'entrée de la dénotation dans le cadre théorique, l'ordre peut peut changer en fonction des éléments de la phrase). Le jugement porté sur l'énoncé n'est pas une fonction ni obligatoire ni inévitable du modèle, pas plus qu'elle n'est entièrement aléatoire.
Une des caractéristiques des exemples des vieux dictionnaires est justement d'amener le lecteur sinon à sourire, du moins à se poser des questions sur la validité du propos de nos jours. Les exemples littéraires du Petit Robert ont, eux, une égale tendance à faire réagir, mais plus négativement, comme il m'arrive de le faire quand je m'aperçois que l'acception ou la subdivision de la définition coïncide avec la phrase-exemple choisie plutôt que celle-ci ne l'illustre, comme il se devrait. Je me souviendrai toujours de cette fameuse ‘clairière’ d'Anatole France que j'avais d'ailleurs signalé à une collaboratrice de Josette Rey-Debove, à l'occasion d'une communication donnée à l'Université Concordia à Montréal. Absente du cédérom de 2001, la clairière, s'entend.
Comme j'ai eu l'occasion de le signaler, le TLF a volé à la défense du Petit Robert avec une section métaphorique sur ‘clairière’ tout à fait burlesque (je l'ai signalé à deux reprises ici, me bornant à citer les perles et là, en les « analysant »).
Mais le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) ne manque jamais de surprises, même s'il n'en est parfois qu'indirectement responsable : π les mots diversement rangés font divers sens (Pascal).
Phrase qui devance de plusieurs siècles le ragoût de Russell mais qui présente malheureusement le même inconvénient. Mais ma réaction serait plus sereine ; voilà Pascal linguiste avant la lettre. Sur un ton plus critique, un contemporain aurait dû lui faire observer que sa phrase ne se prêtait pas si facilement à ce jeu de construction qu'il évoque. Deux « transformations » plausibles (à deux déplacements) : diversement rangés, les divers mots font sens ; rangés, les divers mots font diversement sens.
En ordre alphabétique : ‽ divers diversement font les mots rangés sens ; avec une seule permutation : ‽ les sens diversement rangés font divers mots.
rem On notera que cette permutation est à l'origine de la figure de style qui porte le nom de régression, où l'ordre inverse a pour effet un sens différent [ce à quoi il fallait s'attendre] ; l'exemple du Petit Larousse 1918 est le classique « Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger. »
Cependant, cette phrase de Montesquieu s'y prête mieux, bien que de mauvais gré :
π Nous n'apprenons à disputer que pour contredire (Montesquieu)
où ‘disputer’ et ‘contredire’ pourraient à la rigueur permuter :
‽ Nous n'apprenons à contredire que pour disputer.
Les permutations avec ‘apprendre’ ne sont pas convaincantes : Nous disputons pour apprendre à contredire ; nous contredisons pour apprendre à disputer. La chandelle n'en vaut pas le jeu, si je puis dire, même avec cet exemple non signé :
π Des dissentiments naissent souvent les dissensions.
Piètre sémanticien, ce vieux Pascal [terme affectueux, puisqu'il est mort à 39 ans] qui, pour une fois, charriait [je me garderai de faire de lui un hérétique, par contre, malgré son jansénisme en matière de définition]. Néanmoins, on constate que la signification n'est pas non plus une construction, pas plus que ne l'était le sens ni d'ailleurs la référence. C'est une conception pourtant assez courante qui fait du texte un édifice, mais édifice de quoi ? On doit donc écarter l'idée (que j'ai moi-même déjà généreusement entretenue) que la signification ferait la synthèse d'une phrase. Elle n'en réalise pas plus un résumé. Elle tend plutôt à s'y substituer, ou, dans le meilleur des cas, à s'y amalgamer : ce qui explique l'enchevêtrement, dans l'encyclopédie et le lexique du locuteur, du sens et de la signification, c'est-à-dire du sens et de valeurs parasémantiques (introduites ou non par la relation associative.
À ce sujet, un détail amusant : en furetant dans mon vieux Grand Larousse, je suis tombé sur le « sens composé » en Philosophie, qui s'oppose au sens divisé. Ce serait le sens de la proposition considérée dans son ensemble. Toutefois, à divisé, on n'a que le sens « grammatical » improprement attribué à un mot, auquel il a actuellement cessé de convenir. Et quand le GL dit en philosophie, il y a fort à parier qu'il remonte au Moyen Âge (bon, j'exagère mais pas tant que ça, comme elle a eu tendance depuis des siècles à se suffire à elle-même, comme le montre le retour à Bergson ma démarche « historique » n'a pas les mêmes motivations, comme je l'explique au bas de la première page).
Dans Goblot (1918) on trouve ceci : « L'addition déterminative est souvent sous-entendue [un homme prudent, ou ici divers mots] ; on dit alors que le terme est complexe dans le sens. Quand nous disons : le président de la république, nous voulons dire ordinairement l'homme qui est présentement président de la république française. Il faut donc faire attention si les termes sont pris dans le sens divisé ou dans le sens entier (...). » À propos de la Fallacia divisionis, erreur consistant à passer du sens composé au sens divisé, il note encore : « Ainsi de cette proposition : La strychnine est un poison, conclure qu'il faut s'en abstenir absolument, c'est une fallacia divisionis, car la proposition, incomplexe on apparence, est complexe dans le sens, et signifie : La strychnine, prise hors de propos et à dose excessive, est un poison. »
Le Lexique philosophique d'Alexis Bertrand (1892) permet de remonter à Port-Royal, censé prendre le contre-pied des scolastiques, où la Fallacia et sa converse figurent dans la liste des sophismes. Frege aurait-il comme ancêtres les scolastiques ? Cela valait le détour.
Quant à savoir si la strychnine est un poison (violent, selon le Petit Larousse 1918), je m'en remets plutôt à un dictionnaire courant qu'à un logicien disputeur. Devenu chez Robert un « alcaloïde toxique », il n'en faut cependant que 50 mg (pas beaucoup donc) pour tuer un homme. Problème de sens composé, divisé, de référence ou de signification ? Il serait intéressant d'avoir une échelle de toxicité. Mais ceci n'est pas un traité de toxicologie ni de pharmacie. Voyez plutôt un médecin ou un pharmacien avant de suivre Goblot.
rem Pour éviter de noyer le poisson et d'empoisonner le lecteur, il est bon de rappeler ce que toxique veut dire et d'où il vient : Petit Robert ≝ Adj. (1845) Qui agit comme un poison. Idem pour l'étymologie : 1584; tosique XIIe; lat. toxicum, gr. toxikon « poison pour flèches », de toxon « arc, flèche ». Confirmation dans le TLF : « II. - Adjectif A. - CHIM., MÉD., BIOL. Qui est ou qui contient un poison » ; le Trésor confirme également l'étymologie (1583 au lieu de 1584) en l'enrichissant E. Du Monin, L'Uranologie pour le XVIe s. et la date de 1845 est marquée Bescherelle (Besch.). Probablement le Grand (Bescherelle père).
En ce qui concerne la composition du sens dans l'expression qui sert d'exemple à Goblot (comme terme complexe, « ne faisant qu'un seul terme »), « un homme prudent », on pourrait aussi bien parler de détermination, car en plus, extensionnellement, la classe des hommes prudents est plus petite que celle des hommes. La composition du sens entraînerait la division de la référence ? La question, déjà confuse, ne peut guère gagner en précision avec les jugements de valeur.
Il faut en tout cas retenir que la signification comme forme de jugement porte sur les deux phases précédentes et non seulement sur le produit de la deuxième, comme j'ai pu l'avancer à une époque, marqué que j'étais par le paradigme structural : ordre, disposition, arrangement, construction. Je faisais du référentiel (les coordonnées de la situation) le point d'application privilégié des formes de la signification. Il est cependant possible que l'intervention ne soit pas globale (sur un tout indépendant), mais aussi bien sur certains éléments privilégiés du référentiel, notamment certaines circonstances, comme il peut l'être également sur certains mots ou syntagmes.
L'utilisation de tableaux (rangs, colonnes) pour la représentation schématique du modèle fausse les rapports en leur assignant des cases dont les bordures semblent former des frontières. La référence et la signification partagent une « mémoire » avec le sens et cette mémoire rend possible des croisements et des contaminations, ce que j'ai appelé l'encyclopédie du sujet (ses connaissances et ses croyances). La cooccurrence d'‘alcaloïde’ et de ‘toxique’ (étymologiquement « poison ») va devenir une association péjorative (sauf pour les amateurs de sensations fortes) qui empiète sur le sens d'alcalis végétaux (les alcalis sont néanmoins toxiques) et tend à faire ressortir le caractère de poison de l'alcaloïde.
On en arrive ainsi à rappeler que la relation dite d'association n'est en fait qu'un prédicat de valeur (comme dans jugement de x) et qu'elle est une emprise de la signification sur le sens. Cette mainmise peut-être bénigne ou neutre, et souvent méliorative, bien que ce soit la péjoration qui frappe le plus. Elle affecte même les formes lexicales, c'est-à-dire leur morphologie, certains morphèmes étant marqués ou se marquant dans l'usage en évolution. D'un point de vue plus sémantique, la négation n'a pas a priori de valeur « négative » (cf. par ex. il n'est pas malade), mais dans la définition de stérile et de stérilité, surtout, dans les sens par extension, la négation s'exprime comme jugement par les éléments de définition : incapacité, pauvreté, sans résultats, qui ne se prête pas aux développements, devenir impropre, etc.
Cela suppose non seulement que la référence ait partie liée avec la signification, par l'entremise de l'encyclopédie, mais aussi avec le sens, par les marques associées au lexique, intégrées aux synèses. Se pose alors une question délicate, une question de méthode, et qui porte sur la prolifération des « mémoires », en gardant à l'esprit qu'il faut atteindre un équilibre entre la spécificité et la généralité.
Le lexique intériorisé ou la mémoire lexicale tels qu'ils sont conçus dans le modèle se passent de mémoire sémantique du fait de la règle de métaconversion et pourraient se fondre dans l'encyclopédie du sujet, mais j'hésiterais à noyer celle-ci dans la mémoire générale, si tant est qu'elle existe, bien que dans la sémiocognition rien ne semble imperméable, ni par ailleurs vraiment permanent.
Dans l'Essai, j'avais finalement adopté, au chapitre XXV, le symbole unique dont j'ai fait état ici, plus haut, c'est-à-dire le R de la référence, ℝ. Mais à ce moment-là, j'utilisais une version du schéma de règle où les conditions étaient décalées vers la droite, là où se trouve de nouveau désormais le signe de l'inférence et son produit. J'insistais également pour y mettre une condition proprement référentielle, ce qui risquait de ne pas être praticable [on peut y suppléer par une unité lexicale dénotatrice ou dénotative]. Soit :
rr ‘a’/{b} ⊢ ℝ ∁ ␅[_]/␏[_]
Dans cet ancien schéma, la valeur et son signe se trouvent au centre de la formule (en rouge) et la forme et son sens (la sémiotaxie) n'a pas un aspect compact (en bleu) :
rr ‘a’/{b} ⊢ ℝ ∁ ␅[_]/␏[_]
Les deux conditions indiquées sont tirées 1) de l'encyclopédie (␅) et 2) de la situation (␏), accompagnées de leurs crochets paradigmatiques. Cette restriction n'est pas une loi : la condition d'attribution d'un référent peut très bien appartenir à la phase précédente (ou même subséquente, l'ordre n'étant que théorique), comme l'ont montré les premières règles de ce chapitre. Pour mémoire, dans ce texte, je suis revenu au schéma antérieur, où l'unité de départ [à a)sémantiser, à b) référencer, à c) sémiotiser] se trouve en tête de la règle, suivi par le symbole des conditions (implicitement « dans le contexte de ») et des conditions pertinentes pour se terminer par le signe de l'inférence et la valeur correspondant à la phase de traitement.
␞ ‘_’ ∁ ⊥ ⋀ [_] ⊢ {_}
Pour le sens la convention adoptée ici est l'encadrement par les accolades. La valeur de référence (le référent matériel) en est dispensé, mais le référent notionnel devrait, si on ne l'assimile pas au sens, être marqué par ℕ, soit {plan}ℕ, pour ‘cadre’ (« d'un ouvrage de l'esprit », comme dit le Petit Larousse 1918).
La règle de signification devrait suivre le même modèle et ne devrait différer que dans l'identification de « l'unité de base », des conditions propres et les marques du jugement axio-, doxo-, idéologique. Pour ces dernières, on avait retenu les chevrons <>, avec le signe de l'assertion, mais dans la proximité du signe d'inférence (la règle de signification reste une règle d'inférence) j'ai pu songer à recourir au signe adopté pour la prédication, ∋. Il reste à décider de l'emploi des deux signes de la signification, celui du jugement Σ (sigma) et celui des conditions, ∞ (infini). Problèmes cosmétiques en quelque sorte. Soit a) ou b), avec c) pour la prédication assertive :
a) ␞Σ [ℝ[x]] ∁ [ℝ[y]] ⋀ [∞[z]] ⊢ <v>
b) ␞∞ [xℝ] ∁ [yℝ] ⋀ [z∞] ⊢ <Σ⊣v>
c) ␞∞ [xℝ] ∁ [yℝ] ⋀ [z∞] ⊢ <Σ∋v>
rem Le choix actuel (a) est accompagné de remaniements. On les remarque en comparant a) à b) : l'unité à évaluer et les conditions sont réorganisées et comme la règle est préfacée du signe sigma ‘σ’, on allège la forme de l'attribution, en la privant en outre désormais du signe d'assertion qui constituait une intrusion. Je l'avais intégré pour expliquer la nature quasi « productive » (à la manière de la paraphrase) de la dernière phase du traitement cognitif, mais en réalité la prédication ‘∋’ est une opération cognitive, donc nécessairement présente du côté de la réception également. Le modèle de (a) décrit l'application d'une signification à un élément référentiel, dans la version où la signification était appliquée à un syntagme, c'est celui-là qui figurerait devant le signe ∁.
Pour conserver un minimum d'intelligibilité, x, y et z devraient être les formes lexicales correspondant aux référents ℝ et à la condition de signification. Cette dernière pourrait être importée de la règle d'inférence sémantique de la première phase.
␞Σ [ℝ[convive de pierre]] ∁ [ℝ[statue]] ⋀ [∞[Commandeur]] ⊢ <Don Juan>
␞Σ [ℝ[débauche]] ∁ [ℝ[balcons, vérandas, minarets]] ⋀ [∞[véritable]] ⊢ <profusion>
L'origine du premier exemple est un simple renvoi à ‘convive’ dans le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933). Le second s'applique à un exemple figuré de Baudelaire : on notera que la « signification » pourrait encore être une indirection sémantique, mais le Petit Robert déplace l'étiquette Fig. devant un emploi abstrait (profusion de détails).
Le convive (convié) de pierre figure déjà dans le titre du premier ouvrage consacré aux faits racontés dans la Chronique de Séville et réapparaît en italien, en français et en allemand, sans oublier l'espagnol d'origine. On trouve aussi le Festin de pierre. Le dernier exemple, ci-dessous, est une définition de discours, trouvée dans le Petit Larousse 1918, qui est ou risque d'être une source de confusion ou de faux sens.
≝ « La suite des mots qui forment le langage » est suivi, en italiques, de : Les dix parties du discours, expliqué en bas de casse « les catégories grammaticales dans lesquelles on range les mots. » La liste (des dix) est donnée entre parenthèses. « Ce sont ... »
L'erreur d'interprétation peut se produire dès la règle sémantique, mais on retiendra ici que si ‘suite’ est sémantisé comme {succession}, le lecteur peut se demander si le ‘discours’ est la forme successive privilégiée du langage. Précèdent, les sens de {propos familiers}, {morceau oratoire}, et {développement didactique}.
␞Σ [ℝ{succession}] ∁ [ℝ[mots du langage]] ⋀ [␅[∞[mots sans suite]]] ⊢ <≟[parties]>
À l'époque, le lexicographe ne pouvait pas comme ceux du TLF écrire : « Actualisation du langage par un sujet parlant. P. méton. résultat de cette actualisation. », et pourtant le Trésor cite Destutt de Tracy qui dès 1803 aurait pu éviter le risque de confusion que le Petit Larousse de 1918 faisait courir à son lecteur : « Nous savons que tout système de signes est un langage : ajoutons maintenant que tout emploi d'un langage, toute émission de signes, est un discours ; et faisons que notre grammaire soit l'analyse de toutes les espèces de discours. Puisque tout discours est la manifestation de nos idées, c'est la connaissance parfaite de ces idées qui peut seule nous faire découvrir la véritable organisation du discours... » Éléments d'idéologie, Grammaire, 1803, p. 23.
L'explication de cette obscure concision est donnée par le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) [6 vol.] qui, selon toute vraisemblance, reprend, en partie, le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle [17 vol.] : « La suite des mots, des phrases qui forment le langage parlé ou écrit : le discours familier, le discours soutenu. » D'autre part, la mise en page aérée écarte toute confusion avec la rubrique suivante (identifiée comme « Gramm. »).
rem Il existe une réalisation intermédiaire de grande envergure entre les deux monuments, le Nouveau Larousse illustré en huit volumes, sous la direction de Cl. Augé.
La maladresse du Petit Larousse 1918 (à propos de ‘discours’) donne tort à l'auteur de la citation qu'a choisie le TLF pour ‘abrégement’ : « L'abrégement du discours le rend toujours plus fort et plus convaincant. Mercier, Néologie ou vocabulaire de mots nouveaux, t. 1, 1801, p. 3. » La figure illustre la mésaventure potentielle :

Goblot pourrait nous dire de quoi il s'agit dans le cas de ‘suite’, mais on se contentera d'y voir la maladresse de celui qui était chargé de l'abrégement des articles du GDU XIXe. On notera que l'article du Petit Larousse 1911, pour succinct qu'il soit, ne comporte pas ce danger. rem Depuis la rédaction de ce passage j'ai eu l'occasion d'agrandir ma bibliothèque du XIXe s. notamment en ce qui concerne les dictionnaires (Boiste, notamment, et les premiers Larousse en un volumes, ainsi que le Bescherelle aîné en un volume, postérieur au Dictionnaire général, qui est un trop gros morceau pour ma connexion escargot. L'article ‘discours’, dans le NDL (Petit) Larousse (1856) se lit ≝ Assemblage de mots, de phrases, pour exprimer sa pensée ; ouvrage oratoire en prose ou en vers ; entretien. ‘Partie du discours’ se trouve à l'article ‘partie’. La préface de ce petit dictionnaire est un modèle dans le genre, à une époque où tous les « lexicographes » se divisaient quant à la place à donner à l'étymologie, la prononciation et les exemples. Bescherelle jeune marque notamment un recul, qui le ramène la sèche énumération de Boiste, où distniguer deux acceptions tient du pari. Si j'ai le temps, j'ajouterai en annexe quelques notes sur les conceptions qui se heurtaient au sujet de la langue et la lexicographie, sa nomenclature, ainsi que l'ordre des acceptions et la pertinence du sens propre (premier) ; Je partirai de la conception de Fénelon (1651-1715) sur « les coccupations de l'Académie » (1714, parues en 1716] pour arriver à son juge de 1920, J. Faivre, auteur d'une Histoire de la littérature française et analyse des auteurs, et qui s'en prend à lui, dès son premier chapitre, « Origines et premiers développements de la langue française. », à propos de la caractérisation du français, sans tenir compte des deux siècles qui séparent le critique de son objet : « Notre langue n'est qu'un mélange de grec, de latin et de tudesque, avec quelques restes confus de gaulois » (Lettre à l'Académie III).
L'examen de la nature des croyances et des connaissances devrait permettre de réévaluer les suggestions de ce chapitre, et d'évoquer, avec l'exemple de Faivre, le rapport qu'établit une opinion sur une opinion et ce qu'elle implique.
Note À la première relecture, il m'a semblé curieux que l'auteur puisse être Ernst Robert, et vérification faite, on a le choix entre trois Curtius [si l'on écarte les Romains et le dénommé Curz], dont deux frères. J'ai opté pour le philologue et helléniste (1820-1885).
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