De l'inférence sémantique
XI
Axiologie, doxologie, idéologie (fin)
| axiologie · doxologie · idéologie · point d'inférence, point de sens · mais alors qui définit ? · Inférer ou s'enferrer |
Axiologie ‘α’
Avec la signification au sens de la théorie, l'inférence conduit à une assertion (mentale) de la part du sujet-interprète, inférence ‘⊢ <α>’ qu'il déduit des éléments du référentiel ou du sens et de son stock d'opinions (personnelles, partagées ou justificatrices). Elles peuvent se combiner ou se succéder et même s'annuler. Pour caricaturer la formulation logique, « P est vraie », avec l'axiologie, le sujet-interprète « asserte » ou, mieux, prédique que « P est bien » ou « j'aime P ».
Pour Émile Durkheim, cité dans Lalande (1926), des énoncés comme « j'aime la chasse ; je préfère la bière » ne sont pas des jugements de valeur, mais des jugements de réalité. Il lui faudrait pourtant distinguer « j'aime la pluie » de « il pleut. » Les commentateurs rejettent quasi unanimement l'expression en remarquant qu'elle n'est pas entrée dans l'usage. Ce qui n'est plus le cas. Néanmoins, la construction « j'aime x » n'est pas le jugement proprement dit, dans la phase axiologique, mais cette forme de connexion intervient comme schéma dans la règle d'inférence, à l'égal de la base du jugement constitué par les éléments du référentiel (ou du sens) qui se prêtent à l'opération.
Prenons l'exemple de l'allusion de Blaise Pascal au nez de Cléopâtre qui « s'il eût été plus court, eût changé la face du monde ». À la lecture de la phrase, et compte tenu des préférences du sujet en ce qui concerne l'appendice nasal, celui-ci peut s'imaginer qu'elle l'avait particulièrement long, mais il peut tout aussi bien n'y trouver qu'un jeu de mot : nez-face, sans esprit. Quelle que soit le résultat, il aura pour formule :
A) α[ℝ{s} ∁ [xℛy] ⊢ <∋ z>]
A) qui se lit : dans la phase alpha (axiologique), du référentiel mixte ℝ{x} « dans le contexte de » la connexion [x ℛ y] on infère la prédication z. La connexion référentielle (l'équivalent dans l'extension de la synèse sémantique) ici est symbolique et peut former une chaîne plus étendue, xℛyℛz ℛ...
rem Ce passage a été remanié et la règle refondue, à la suite des décisions prises dans la section concernant la référence et la signification, notamment la décision d'écarter l'assertion (cf. chapitre 10). La forme ℝ{crier{aigle}} est l'équivalente de [glatir≍{crier{aigle}}].
Un lecteur de bandes dessinées fera probablement un amalgame d'Astérix et Cléopâtre et des aventures d'Alix à qui la jeune reine se serait donnée dans l'imagination de Jacques Martin et notre sujet-interprète se fera, à la lecture ou à la réminiscence de la citation pascalienne, la réflexion que son nez n'était pour rien dans l'ordre du monde d'alors qu'elle a un tant soit peu chamboulé, mais plutôt sa promiscuité. La métaphore pascalienne prend ainsi une toute autre saveur ; il en a d'autres d'ailleurs, comme le méridien qui décide de la vérité ou du grain de sable qui a empêché Cromwell de ravager la chrétienté.
Pour ne pas m'en tenir à deux exemples comme Gettier, je citerai l'allusion de Léo Malet à une chanson populaire qu'appréciait certainement Nestor Burma. « ...mon pote le gisant » déclenche presque automatiquement une réaction « d'adhésion », pour qui reconnaît « mon pote le Gitan », appréciation qui peut aller de l'« excellent » au « très drôle », sur fond mélancolique de ce Paris mythique des Nouveaux mystères.
rem Cette « adhésion » n'est ni une « adhérence » ni une « activation ».
Je rappelle que la phase axiologique en est une d'appréciation personnelle. C'est le « moi, je » et le « personnellement » qui dominent, même au détriment du « nous » et de la doxa. Le jugement inféré (en dehors des prédicats possibles, comme P est bien, P est vrai, P est juste, etc.) est à la première personne du singulier, avec, hors schémas, l'appréciation « j'aime ». Le « complexe préfixal » de la proposition (l'opérateur propositionnel) est [je crois que] lors de l'examen. Ce qui rend difficile une étude de l'extérieur, un peu comme se mettre au balcon pour se regarder passer dans la rue. Il n'est pas vraiment possible d'y substituer le nom du sujet-interprète, comme ici « Jean-Claude croyait que « Mon pote le Gitan » était de Brassens ». [Vérification faite sur le Oueb : paroles de Jacques Verrières et musique de Marc Heyral] La difficulté pourrait être tournée par un nouvel emboîtement :
X sait que Y [je] croyai-t[-s] que P.
On peut illustrer la difficulté que présente la description de l'axiologie au moyen de la contre-opinion, ou de l'avis contraire, destiné à contrer une appréciation formulée par un autre sujet. J'ai retenu le cas de J. [Joseph] Faivre [s.j.] qui a le douteux mérite d'avoir été un ouvrage incontournable du cours classique du Québec du vivant de Lionel Groulx [on recense des éditions successives de 1910 à 1932 au moins.] Il a aussi le redoutable mérite d'avoir été intransigeant en matière de foi [Pascal en prend pour son rhume].
Je prendrai, parmi ses innombrables diktats, le cas de Fénelon (1651-1715) et celui du Bajazet (1672) de Racine (1639-1699). Les curieux pourront voir ce qu'il déverse sur la tête de Montaigne ou de Diderot. Sur sept pages et un tiers Faivre brosse un tableau des « origines et premiers développements de la langue française », qu'il clôt par une citation de Fénelon (Lettre à l'Académie III) : « Notre langue n'est qu'un mélange de grec, de latin et de tudesque, avec quelques restes confus de gaulois. » Faivre prend aussitôt le relais :
« C'est exact. Cependant, le mot mélange dit trop peu : la langue française, en empruntant ses éléments à divers idiomes, ne les a pas assemblés au hasard ; elle les a transformés et fondus harmonieusement ; elle est donc une, parfaitement organisée et vivante. »
Outre l'hypostase incontournable, on remarque la personnification. Elle est tellement vivante qu'elle assemble, tranforme et fond. Mais ce n'est pas cela qu'il attire l'attention, c'est qu'à deux cents ans de distance, il se pique de corriger un auteur du siècle où la langue en question a été la plus polie et policée. Surtout, il part du principe que le « mélange » de Fénelon a le même sens que celui que lui donne Faivre, qui a le bénéfice de pouvoir le distinguer de « combinaison », par suite des progrès de la chimie. Or Littré confirme comme 3e acception, la « fusion de conditions différentes » et la 4e édition*⇩ du Dictionnaire de l'Académie(assez rapprochée, la 2e ayant paru après la mort de Fénelon) indique : « Ce qui résulte de plusieurs choses mélées ensemble. »
*⇨ La huitième est de 1832.
Ce que l'on note dans la contre-opinion, c'est que le sujet énonciateur part du principe qu'il a un rapport privilégié avec l'objet de connaissance du premier sujet. Ce qui est particulier comique dans ce cas. Fénelon connaît certainement mieux le français du dix-septième siècle que Faivre qui le lit à travers les prismes de deux siècles qui l'ont bouleversé la langue.
Le second exemple devrait mieux encore faire ressortir cette usurpation de la connaissance, comme la conception de la langue n'entrera pas en ligne de compte : personnellement, je ne vois pas la langue comme Faivre veut la voir ou croit la voir, mais cela n'a rien de surprenant et je ne me donnerai pas la peine de réfuter une conception idyllique comme la sienne.
Dans ce deuxième exemple, Faivre ne s'en prend pas à Racine [qu'il considère comme au-dessus de tout soupçon], mais à Corneille qui avait écrit « Les personnages de Bajazet dont des Français habillés à la turque. » Faivre enchaîne :
« C'est exagéré ; le tableau des mœurs et des usages turcs est suffisamment exact. » Racine s'est inspiré d'une part d'une mode, les turqueries, à la suite de la visite d'ambassadeurs ottomans à Louis XIV, et d'une histoire [qui s'est déroulée au XIVe s.] racontée par l'ambassadeur de France à Constantinople, relayée par le chevalier de Nantouillet. On n'a pas besoin de gloser sur la fidélité sociologique de l'idée qu'un Français du Grand Siècle se faisait de la Turquie de quelque époque que ce soit.
Si Pierre Loti ou Claude Farrère se prononçaient sur la véracité de la chose, ils auraient un minimum de crédibilité, mais on ne voit pas comment Faivre peut avoir une idée quelconque de la vie en Turquie au dix-septième siècle comme au quatorzième, pas plus d'ailleurs que Racine ou même son critique, mais le mérite de Corneille c'est de signaler que s'il est plausible de transposer des sujets antiques, il l'est moins de déguiser des Français en Turcs et sans facile de céder à une mode.
Retenons de tout cela que le sujet axiologique est une sorte d'autocrate comme le sultan ottoman et que comme les Jésuites de Pascal, il envisage en son for intérieur l'homicide pour venger un soufflet.
Doxologie ‘δ’
Inutile de signaler que doxologie n'a ici aucun lien avec la manifestation glorieuse du Christ dans la liturgie catholique et se rapporte directement à son étymologie doxa (opinion) et logos (discours) ; cf. doxographie, doxographe, doxométrie.
La formule pour la phase doxologique (delta) ne diffère que très peu, conformément au principe d'économie des opérations cognitives, et se présente ainsi :
B) δ[ℝ{s} ∁ [xℛy] ⊢ <∋ z>]
B) qui se lit de même qu'en A), avec la différence suivante : dans la phase delta (doxologique), du référentiel ℝ « dans le contexte de » la connexion [xℛy] on infère la prédication z.
Le domaine de la doxologie est naturellement la doxa, c'est-à-dire le « je » multiplié x fois, jusqu'à ce que les différences individuelles s'effacent pour ne laisser qu'une uniformité où le « on » s'installe. Le « je » y est soumis à l'effet de groupe, mais dans l'anonymat. Cette forme de base de la doxa, on croit que, est souvent utilisée dans la dénonciation par le sujet parlant, mais en tant que sujet-interprète (ou sujet comprenant) le « on » ne lui apparaît pas d'abord comme l'adversaire, mais plutôt comme le refuge, avec le sentiment de n'être pas seul. Ce n'est qu'en cas de conflit avec les connexions (synèses) α que les croyances δ peuvent apparaître comme menaçantes pour la liberté de jugement du sujet.
Le conflit peut être mineur, comme celui dont j'ai été le « siège » avec un de mes exemples. Soit l'intérêt est le pivot de beaucoup d'actions, dont l'appréciation α tire une nouvelle formulation, c'est-à-dire que δP devient αP ou α[l'intérêt est le pivot de la plupart des actions humaines].
La subjectivité est traîtresse, cependant, car on (justement !) est rarement porté à admettre qu'on sacrifie à la doxa. Sauf à rédiger une confession, personne (le « on » absent) ne prendrait plaisir à considérer ses opinions comme des opinions partagées (à l'exception de la blague qui joue sur le partage de « mon » opinion Monsieur Prudhomme dixit), c'est-à-dire de penser comme tout le monde. Tout le monde est d'ailleurs plus positif (l'association y est méliorative et non péjorative comme avec on) comme opérateur de contrôle dans le complexe préfixal, usurpant souvent le verbe épistémique-type :
Tout le monde sait que P où P peut être « La République n'a pas besoin de savants », dont Lavoisier fit les frais. Avant d'être considéré comme « savoir partagé » et de passer pour anonyme, cette phrase tronquée a eu un auteur, le président du tribunal révolutionnaire Joseph Coffinhal, lui-même exécuté peu de temps après. La réalité de la phrase serait contestée, mais non le caractère de son auteur présumé, elle se poursuivait ainsi : ni de chimistes ; le cours de la justice ne peut être suspendu (Lavoisier ayant demandé un sursis pour terminer une expérience). J'invite les curieux à consulter Wikipédia à Lavoisier, Coffinhal et Anaxagore de Clazomènes, car si Coffinhal (coup final ?) a privé Lavoisier de sa tête, l'Histoire lui a aussi retiré la paternité du « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Remarque : il semble que Wikipédia l'ait dépouillé à tort. Cf. les notes de Croire ou Savoir 1.
La doxa est souvent l'objet de plaisanteries ou de jeux de mots. J'en ai relevé un chez Léo Malet, qui ne manque pas de sel (pas attique, mais latin) que je livre ci-dessous, avec, intégrée, une variante de l'opérateur gnostique (le « complexe préfixal » devient suffixal) :
Alea jacta est, comme dit le rubicond M. Larousse
Cela rappelle Russell et sa traversée du Rubicon (Pisatello ou Fiumicino, selon le Petit Larousse 1918), les pages roses ayant ici déteint sur le visage de leur auteur présumé (le Larousse de 1911 petit format en possède déjà et si elle n'était pas roses en 1856, les citations latines sont présentes). On a donc l'exemple d'une « signification conditionnée » prête à l'emploi, détectable dans la phase sémantique et référentielle, avec pour connexions (synèses) possibles :
alea jacta est ℛ César ℛ Rubicon et visage ℛ rubicond ℛ face ℛ rouge.

Comme je l'ai suggéré, la doxa est mieux cernée chez l'autre, et c'est pourquoi je reprendrai l'exemple qui avait servi à Sperber et m'a servi dans mon étude cahotique des verbes doxastiques (avec une affirmation de Chomsky [en pleine crise de thyréotoxicose ; pas Chomsky, moi) :
a) On sait que « l'inconscient est structuré comme un langage »
b) Tout le monde sait que « le langage repose sur une structure innée »
Et pourquoi pas à la théorie platonicienne de la réminiscence qui nous dispense d'apprendre ? a) reprend la forme de la « mise entre guillemets » typique de la manipulation symbolique au sens de Sperber. J'ai donné la même forme à b), mais au départ la proposition figurait entre crochets. On notera que l'emploi de ‘savoir’ est ici une usurpation, car comme le faisait remarquer Sperber il faut être lacanien ou, dans le cas de b), chomskyen pour que les énoncés figurent dans votre doxa.
Voici un exemple d'énoncé subjectivement invérifiable pour moi, qui me condamne à une manipulation symbolique au sens de Sperber ; le soulignement est de moi et délimite le segment symbolique : « Mais les mathématiques ne sont pas purement subjectives; elles sont objectives parce que tout ce qui est vrai de l'étendue mathématique est vrai de l'étendue véritable, ce qui est vrai des abstraits est vrai des concrets ». Jules Lachelier (1867)
Ce que Sperber appelle la « mise entre guillemets » est ici une italicisation, comme il s'agit déjà d'une citation. rem À la relecture, j'ai restreint la portée du « symbolique », parce qu'il me semble que si les mathématiques (comme pratique et comme forme de pensée) me sont fermées, il n'en va pas de même pour la conclusion généralisante qu'en tire Lachelier qui « m'interpelle », comme on dit, à deux titres au moins. Par sa légèreté vis-à-vis de ce qu'il est convenu d'appeler la vérité, d'une part, et, de l'autre, lorsqu'il mêle la notion de vérité à l'abstraction, qui relève partiellement de ma compétence, puisque le sens, par rapport aux formes linguistiques, est abstrait, même s'il est en tant que phénomène d'abstraction soumis à une progressivité de l'abstrait. Lachelier, on le présume, établit une correspondance entre les abstraits et les concrets qui semble tenir de l'homologie, ce qui n'est pas « vérifiable », c'est-à-dire répétable au sens de reproductible : on distinguera ici la répétabilité d'une relation et la répétition d'un segment discursif (une citation, même si elle est faite sans nom d'auteur).
Les effets de la doxa, comparables en cela à ceux de l'idéologie, sont généralement la prégnance, la stabilité et la force de conviction : l'irréfutable. Si le on-dit constitue une autorité implicite de la pensée, l'idéologie va tendre à se présenter comme le discours de l'autorité et l'autorité du discours.
À ce titre, les théories qui prennent la forme de doctrines au lieu de devenir partie intégrante du savoir scientifique (même à titre d'hypothèses) passent au niveau supérieur de la phase de signification, l'idéologique ω. Dans ce cadre, le postulat de la forme logique est vrai, au sens où est vrai le paradoxe du « corvophile » Hempel.
La morale est « à cheval » sur le doxologique et l'idéologique.
Il est dit que (variante du « on dit que » et du « tout le monde sait que ») [rien ne légitime une [mauvaise action]].
L'encadrement de ‘mauvaise action’ indique qu'il s'agit déjà d'un jugement, correspondant à un paradigme « P est une mauvaise action ».
Le doxologique comprend naturellement ce que les philosophes appellent le sens commun, soit pour le dénigrer, soit pour le louer, selon leur humeur ou leur objectif. Cuvillier le définit comme l'ensemble des opinions professées sur une question par le « commun » des hommes, avec comme premier exemple : « le sens commun est plein de préjugés. »
rem Il faut prendre « exemple » comme bisémique ou 1° au sens de {illustration} et 2° avec la signification où « P est typique de {s} ». Il est probable qu'il lui était impossible d'écrire : « la philosophie est pleine de préjugés » sans se trahir ou trahir sa caste [l'emploi de ce dernier mot se justifie par l'actualité du statut de non-philosophe de BHL et le rejet public dont il a été l'objet : je ne prends en aucun cas sa défense il s'en montre bien capable lui-même et avec des moyens que je ne lui envie pas et me borne à observer le comportement de ceux qui se donnent pour philosophes et se transforment en chiens de garde (chez Castoriadis c'était probablement involontaire)].
Victor Brochard (1884), partisan d'une croyance volontaire, le courtise : « Mais peut-être ne faudrait-il pas insister beaucoup auprès du sens commun pour obtenir de lui l'aveu qu'après tout, être certain est une manière de croire, et que si on peut croire sans être certain, on n'est pas certain sans croire en d'autres termes, la croyance est un genre dont la certitude est une espèce. »
Autrement dit, la certitude est synonyme de connaissance (ou savoir) dans le paradigme socratique.
L'inconvénient de la hiérarchisation c'est qu'en principe il faut au moins une autre espèce (et quelle sera-t-elle ? ), comme une classe à un membre aurait quelque chose d'inquiétant. L'incertitude n'est certes pas une forme de croyance, non plus que le doute. Il faut voir dans l'affirmation de Brochard un effet de style plutôt qu'une manière de dire : « La certitude est une croyance. »
Émile Boirac (1891), dans son cours, établit ainsi une échelle de vérité du jugement : « est certainement vrai tout jugement 1° confirmé par l'autorité, c'est-à-dire par les personnes qui ont autorité pour juger (anciens ou compétents) ; 2° confirmé par le consentement universel de l'humanité ; 3° conforme au sens commun. »

G. H. Luquet (1935) nous fournit un excellent exemple de préjugés qui n'est pas du sens commun : comme « elles ont été construites artificiellement pour exprimer une signification bien définie, les notations symboliques évitent les équivoques auxquelles sont sujettes les expressions verbales. »
Je ne crois pas, cependant, que le sens commun puisse regrouper les opinions en un ensemble en sériant les « questions ». Celles-ci, comme les éléments de l'encyclopédie du sujet, sont liés entre eux par des relations qui franchissent les compartiments des domaines, des situations et des points de vue, et bien sûr des « sujets », c'est-à-dire ici des questions, que les politiques appellent des « dossiers ».
À ce sujet, les auteurs les moins connus ne sont pas à l'abri de l'insignifiance, dans les deux sens du terme comme dirait Barthes, comme le prouve cette phrase : « le sens commun est déjà une métaphysique » [André Metz (1934)] qui cite les deux mamelles de la philosophie, Descartes et Bergson. Et comme il n'a pas cité Aristote, il se rattrape avec saint Thomas d'Aquin (sur l'universalité de la science, comme si la science de saint Thomas avait quelque chose de commun avec celle de Perrin [la même remarque s'applique à l'énoncé qu'on prête à Aristote, savant célèbre pour son observation sur le fiel]).
Et voici un exemple également insignifiant (au sens où il ne signifie rien, mais engendre un iugement de signification chez le lecteur) : « La philosophie étant éminemment la science des sciences. » Charles Renouvier (1842)
Dans le modèle sémiocognitif et la théorie des opérations sémantiques, si le sens commun a une place, celle-ci est à cheval sur le doxologique et l'idéologique, puisqu'il est, chez les philosophes (du corpus bibliographique, en tout cas), le plus souvent dénoncé.
rem L'échelle de vérité des jugements de Boirac ne diffère guère des thèses plus modernes, sauf peut-être par cette idée « idéaliste » qui imagine que l'humanité existe à la façon d'un être singulier et puisse donner son consentement. Il y a d'ailleurs pléonasme sous roche, comme « universel » tend à faire concurrence à « humanité ». D'autre part, il faut être particulièrement doué pour distinguer efficacement le « commun des hommes » et l'humanité. Naturellement, on peut avec un peu de bonne ou de mauvaise volonté voir dans le consentement universel une promotion du sens commun. La forme larvée du consentement universel prend souvent l'histoire de l'humanité comme prétexte pour entériner des traditions suspectes. Une variante relativiste et iconoclaste consiste à élargir le groupe consensuel aux mammifères.
Nous avons vu le « je » et le « on » ; il reste le « nous » qui prend également une forme différente dans la critique ou la dénonciation (« ils ») ; ce qui ne manque pas de se faire, puisqu'il s'agit ici de croyances organisées en systèmes contraignants. Le nous est justificateur (il légitime) et mobilisateur, il est l'oméga, mais il est aussi revendicateur. La phrase que l'Histoire attribue à Coffinhal appartient aussi à une idéologie, le robespierrisme.
Mes sources sur l'idéologie n'ont pas changé : Ansart (1974), Dumont (1974), Rocher (1972), Ellul (1962) et Prieto (1975). Par opposition, Jean-Claude Corbeil (1975) donne de l'idéologie une définition lénifiante qui la naturalise : « la conception abstraite que se fait un groupe humain à la fois de sa situation et du destin qu'il se donne à lui-même ». Cette double fonction conduit certainement à la psychose collective par son caractère contradictoire.
Pour nos besoins ici, l'idéologie est un système de représentations, c'est-à-dire de concepts, de jugements, de croyances, d'idées reçues, d'opinions et de valeurs, qui visent le général et l'universel. Ce système se manifeste comme schème collectif d'interprétation de la situation d'un groupe, dans un discours évident, vrai et plein assignant la place, l'identité, la raison d'être et l'action d'une collectivité (et de l'individu dans la collectivité), en garantissant les cohérences provisoires et en maintenant l'unanimité et l'adhésion. Même si elle est multiple, comme le signale Corbeil, en fonction des groupes (d'un point de vue sociologique), ici, dans une perspective sémiocognitive, intégrée à la cognition comme processus (usurpateur, mais n'insistons pas), elle est « une », conformément à son rôle unificateur.
rem Les trois épithètes en rouge et en italiques sont bien sûr les attributs que s'arroge le discours idéologique. De ce point de vue, certaines disciplines scientifiques ont une forte base idéologique, mais elles ne sont pas celles que dénonçait Popper. On notera que l'idéologie n'a pas besoin d'être hypostasiée pour sacrifier le groupe humain aux buts qu'elle lui impose (ou plutôt que lui impose ses idéologues).
Les traits principaux sont donc les suivants : interpellation du sujet-interprète comme membre d'un groupe possédant une vision et un but (si confus soient-ils) ; explication, dans un « discours se référant à une connaissance de la réalité matérielle [et] qui vise à naturaliser cette connaissance » (Prieto 1975) ; systématique (et non systémique) — système de significations concernant l'organisation sociale légitime implicitement présent dans toute construction culturelle (Ansart 1974) ; omniprésence — l'idéologique est présent dans toute construction culturelle pour y légitimer une connaissance, sa fonction d'explicitation tend à se manifester par l'imposition d'une signification toute faite (Idem) [je souligne].
En tant que discours, elle a ses unités : il existe des idéologèmes, ou unités idéologiques, slogans, devises, sentences, formules qui se rapprochent des proverbes comme « La fortune appartient aux audacieux », « un tiens vaut mieux que deux tu l'auras », hérités d'une tradition ; il est même possible de voir dans la phraséologie des traces idéologiques : « montrer des prétentions exorbitantes ».
L'inférence idéologique ne diffère guère de l'exploitation doxologique des mécanismes du raisonnement, mais elle a pour but d'« expliquer cette connaissance, la légitimer ou la faire apparaître comme étant la conséquence nécessaire de ce qu'est son objet », comme le remarque Prieto (1975) [c'est moi qui souligne]. La légitimation vise à « fournir une explication du divers » et « restitue la continuité », comme le signale Ansart (1974). Dans le Traité des opérateurs (inédit), dont je m'inspire pour cette section, je cite un excellent exemple, qu'apprécierait certainement Sperber :
« La vraie science, le vrai savoir, est, faut-il le rappeler, cumulatif, et les découvertes ne sont souvent que des redécouvertes qui remanient le « paradigme » ancien sans l'invalider. » [D. Lindenberg 1986.]
Elle se prête parfaitement à l'encadrement de contrôle :
D. Lindenberg rappelle que [la vraie science, le vrai savoir, est, cumulatif]
D. Lindenberg rappelle que [les découvertes ne sont souvent que des redécouvertes qui remanient le « paradigme » ancien sans l'invalider]
On notera, comme il s'agit de la connaissance, qu'il a tort, car chaque époque a sa science [entendre « ses sciences »] et LA science, si tant est qu'une telle chose existe, se renouvelle plutôt qu'elle ne consiste en une stricte thésaurisation. Certains esprits chagrins iraient même jusqu'à prétendre qu'elle se fragmente jusqu'à finir par être une poussière de savoir. Je serais le premier à admettre qu'il est des sciences plus scientifiques que d'autres, et il n'est pas nécessaire de les nommer ; toutefois, elles sont comme les autres, sujettes à bouleversement et à progression sinon progrès.
On admettra toutefois que toute forme de savoir est cumulative (je n'assimile pas savoir et science comme semble le faire Platon par nécessité socio-historique), dans la mesure où le stockage mnésique ne connaît pas d'accidents. La chimie ancienne n'est pas partie intégrante de la chimie moderne, mais le savoir d'un chimiste peut comporter des connaissances « chimiques » qui n'ont plus cours aujourd'hui.
A contrario, dans la mesure où je suis, à ma façon, une sorte de « continuateur » de Michel Bréal, je suis très mal renseigné sur les études comparatistes qui étaient l'ordre du jour de son temps.
La citation de Lindenberg mérite un autre commentaire : on aura remarqué que son appel à la vérité, véritable invocation à l'Antique, est caractéristique de la contrainte que constitue l'idéologie : « hors de mon cadre de pensée, point de salut. » Il est d'ailleurs assez curieux ou piquant que l'exclusion (ou sa menace) constitue un élément fédérateur.
rem Il fut un temps où il était de bon ton de dénoncer les vieilleries que se transmettent les manuels scolaires de génération en génération, avec la complicité d'éditeurs peu scrupuleux. La continuité dont parle Lindenberg tient plus du mythe que de l'observation pertinente, de la répétition que de la répétabilité au sens d'Ullmo.
La formule de l'idéologique est la même que pour les deux autres « strates » de la signification. Seul le symbole indicateur diffère.
ω[ℝ{x} ∁ [xℛy] ⊢ <∋ z>]
rem ℝ{x} tient lieu de « référentiel mixte », notion apparue tardivement dans ce travail pour accommoder les rapports triple de la signification avec le sens et la référence et non plus strictement l'enchaînement successif : sens ⇨ référence ⇨ signification.
En vérité, il est extrêmement délicat de parler d'idéologie, ne fût-ce qu'à titre d'exemple(s). Ce qui semble un idéologème à l'un est fort certainement une conviction profonde sinon inébranlable pour l'autre ; a fortiori, dirait l'observateur impartial. Généralement, on peut circonscrire historiquement les idéologies en les considérant comme une sous-classe des termes se terminant en -isme. Un « mouvement » (d'opinions, d'idées), une « thèse » ou « attitude » sont les termes plus neutres, tandis que « système » ou « doctrine » comportent déjà l'idée de critique. Les religions ont cette terminaison et se conforment assez bien à la brève description que j'ai donné de l'idéologie.
Naturellement, tropisme, séisme, tellurisme, sexdigitisme, sémantisme, alphabétisme et autres termes du genre n'en font pas partie, par contre tous les systèmes politiques et toutes les tendances doctrinaires de certaines sciences (sociologisme par rapport à sociologie, cf. psychologisme) le sont. On observera que royalisme ne l'est pas, selon le PR, mais monarchisme, si. Les modes (snobisme, dandysme, esthétisme) en sont des formes larvées ou larvaires (plus ou moins anodines). Un des (premiers) critères de tri (sans consulter la définition) consisterait à tester les termes au moyen du schéma [Y est accusé/soupçonné de x-isme]. Anthropocentrisme (oui), antipodisme (non), etc. — ne permet cependant pas de distinguer le système du défaut (cf. byzantinisme), à moins de faire entrer les notions de {politique} ou de {concept ⋁ idée}. Le test avec « Y a défendu le x-isme » est aussi probant. J'ai employé moi-même un métaphorisme qui pourrait trahir un système.
Au lieu donc de chercher des exemples comportant le pronom emblématique (le « nous ») qui ne s'emploie qu'entre tenants du système en question, il faut s'en remettre aux formes relativement neutres (définitions) ou à la dénonciation ou assimilé(e), quand, dans la définition, l'auteur semble avoir choisi son camp. Le Petit Robert permet de construire la π avec sociologisme et le Petit Larousse [1918], définit le « socialisme » comme le « système de ceux qui [« ils »] veulent transformer la société... » Suit le programme en trois points, mais la forme donnée en fait un mouvement d'action et non un système de pensée ; ce qui ne me permet pas d'en faire un exemple satisfaisant. Le TLF, dans sa définition générale, s'en fait l'écho : « ayant pour objectif la transformation de la société dans un sens plus égalitaire. », mais si l'Histoire a montré que la société pouvait être transformée, elle a démontré que tous les socialismes n'étaient ni égaux ni égalitaires. On notera que si le libéralisme est une doctrine, le capitalisme se double d'un régime économique ; là, je m'appuie sur le Petit Robert car le Petit Larousse 1918 n'est pas au fait de la question ; il définit le capitalisme ≝ « Puissance des capitaux ou des capitalistes ». Il n'en est encore qu'au système ou à la doctrine.
π X affirme que les faits sociaux ont la priorité épistémologique.
X peut se voir substituer « les sociologistes » ou le sociologisme. Pour ne pas manquer au parallèle que je me proposais de faire, on peut construire cet exemple au moyen de ce qu'on trouve dans le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) :
π X pense que le régime social de la propriété doit être transformé.
Autres exemples, où X peut être remplacé par nous ou ils, et le verbe accordé :
X affirme que Dieu est la somme de tout ce qui existe
X soutient que tout est intelligible
X prétend que tout ce qui est est une fiction de l'esprit
X est persuadé que les formes traditionnelles sont l'expression naturelle des besoins d'une société
X a la certitude que les phénomènes sont des combinaisons de mouvements physiques
X s'imagine que les événements sont fixés à l'avance par le destin
X est convaincu que toutes les idées viennent des sensations
Une dernière remarque sur l'idéologique, dont le fonctionnement cognitif quant à l'inférence ne diffère pas des deux autres « modalités », sauf en ce qui concerne un taux plus élevé de rejets : le nous pour celui qui en fait partie forme une sorte de police de la pensée, qui applique le principe du tiers exclu à sa manière — « si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. » La dénonciation de l'idéologie est conforme à la nature du dispositif, car la dénonciation (de l'ennemi) est son mode opératoire (principe de cohésion).
Naturellement, le terrain est miné, car si l'on considère ce dernier exemple du Petit Larousse 1918, il semble « naturel » (ou raisonnable) de prendre le contre-pied de l'ignorantisme : « système de ceux qui repoussent l'instruction comme nuisible. » (absent du PR, sans doute pour des raisons de diachronie).
X est convaicu que l'instruction est nuisible.
Le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) donne un exemple intéressant : π l'ignorantisme est la doctrine favorite des despotes.
Point d'inférence, point de sens
On s'attendrait, dans un ouvrage sur la sémantique, de quelque bord qu'elle soit, à trouver enfin ce qu'est le sens, mais le sémanticien, sauf s'il cherche à leurrer son monde, n'est pas mieux placé que le commun des mortels pour le découvrir. Là où il a une longueur d'avance sur le peloton, c'est qu'il sait, normalement, un peu mieux ce qui n'est pas le sens. La définition des dictionnaires (que ce soit sens ou signification, là, la distinction importe peu) a toujours été pour moi un objet de fascination. Le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933), après avoir donné l'acception où la forme ‘sens’ a la valeur d'opinion ou de point de vue {manière de comprendre, de juger} passe à la « manière d'être compris, considéré », celle qui nous intéresse. Les équivalents sont {acception|signification}, explicités par le sens propre et le sens figuré, le premier étant « ce qu'un mot signifie à proprement parler » et le second, « ce qu'il signifie par métaphore ».
On gardera pour plus tard, si besoin est, le développement encyclopédique, qui vaut bien les indications du TLF, où le poisson est noyé dans une foule d'avis contradictoires. Et le développement encyclopédique du LXX ouvre le ban en indiquant que les mots peuvent être polysémiques, c'est-à-dire avoir des significations différentes (comme le mot ‘sens’), ce qui est encourageant. Allons plutôt voir du côté de la signification. L'article est assez sommaire (alors que le TLF fait presque basculer le sens dans la signification). La signification est ici (Grand Larousse du XXe siècle) plus générale, « ce que signifie, représente une chose » : π la signification d'un symbole. Il faut donc se reporter au verbe ‘signifier’.
signifier : vouloir dire, avoir le sens de, avec un exemple que j'ai déjà cité ailleurs, en le critiquant : π en latin, le mot ‘auriga’ signifie cocher. Ce mot latin ne peut pas signifier un mot français, même pris métalinguistiquement. Il ne peut être que l'équivalent de ou se traduire en français par. Il était également possible de traiter le sens comme dénotation est de dire qu'en latin le mot en question désignait un cocher.
Ce ne sont pas des faux-fuyants de ma part. On comprend mieux ce qu'est un sens quand on a compris ce qui a un sens. Ainsi, comme le fait remarquer le Grand Larousse, dans sa note comparative sur sens et acception, le mot a un sens (π le sens d'un mot) et la phrase a un sens (π le sens d'une phrase). Il indique aussi qu'acception n'est substituable que dans un des deux exemples. Ce qui permettrait de conlure que la phrase n'a pas « d'emplois ».
S'il fait, dans son développement, état d'un sens absolu (isolément) et relatif (placé dans un ensemble), il prend la précaution de préciser qu'un mot n'est jamais isolé dans la pensée. Ce que je comprends, mais qui ne me satisfait pas pleinement, car quand je suis en face d'un mot inconnu (‘rogué’, admettons, comme je ne suis ni pêcheur ni amateur de poisson), s'il n'est pas isolé sur le papier, il l'est dans mon esprit. Je ne passerai pas en revue leur description des sens au moyen d'un adjectif, car elle est déjà intégrée à ma petite étude sur les sens intuitifs.
rem On en déduit que le sens de la phrase n'est pas « la même chose » que le sens du mot.
Le TLF (Trésor de la langue française) construit (entre autres objets, non linguistiques) : signification d'une expression, d'une phrase, d'un texte. Je cite : « [À propos d'un signe ling., d'un mot] Sens déterminé et spécifique. Les différentes significations d'un mot ; mot pris dans toute sa signification ; donner une signification à un mot. » Et en Remarque :
« Rem. La dissociation des concepts de sens et de signification est fréq. dans les théories sém. Cependant il n'y a pas de consensus et les deux mots recouvrent des déf. différentes selon les écoles ling. Pour certains, qui fondent la distinction sur l'oppos. de l'intension et de l'extension, le sens d'un signe corresp. à l'aspect intensionnel du concept alors que "la signification (...) d'un signe représente l'aspect extensionnel d'un concept (...). Si (...) on parle des significations possibles (des denotata) du signifiant ville ou town, on pense précisément à une certaine ville, ou à plusieurs villes, ou à toutes les villes" (H.-E. BRECKLE, Sém., 1974, pp. 44-45). » On se gardera de le prendre comme guide touristique ou sémantique.
rem suite « Pour d'autres, plus nombreux, la distinction repose sur des oppos. telles que langue/discours ou type/instance. Ainsi: "La signification relève de l'énonciation et de la pragmatique ; elle est toujours liée à la phrase" (REY Sémiot. 1979), ou: "L'énoncé : Donne-le-moi a toujours la même signification, mais son sens varie pour chaque énoncé, selon le lieu, le temps, les interlocuteurs, l'objet visé" (MOUNIN 1974, s.v. sens), ou encore, en permutant les termes de l'oppos. : "La phrase C'est réussi véhicule l'idée de « résultat favorable ». Pourtant, prononcée dans certaines circonstances et avec une intonation particulière, le sens littéral de « réussite » disparaît totalement au profit de la « signification », exactement contraire de « revers » ou d'« échec » : c'est réussi!" (R. MARTIN, Inférence, antonymie et paraphrase, 1976, pp. 16-17). » [Trésor de la langue française, au mot ‘signification’]
J'ai également retenu du TLF cette allusion : « À chaque unité significative minima, correspond, dans la langue, un et un seul sens », Ducrot-Todorov (à propos des effets de sens de Guillaume, précision de ma part, car j'ai vérifié à la page indiquée.). On est étonné qu'un linguiste comme Ducrot ait laissé passer un truc pareil, qui est non seulement dogmatique, mais également faux (je n'irais pas jusqu'à affirmer qu'ils ont tendance à se confondre).
Bien évidemment, le terme « signification » dans les passages cités n'a aucun rapport avec la signification axio-doxo-idéologique de la théorie des opérations sémantiques. On évitera d'assimiler, comme le fait le passage cité de Brekle, la signification et la dénotation (extension). On retiendra que la situation entraîne aussi le jugement : qu'est-ce que ça signifie ? Tandis que le sens d'une démarche fait appel à la notion de but (l'idée de direction, comme le sens de la vie). Mais ces considérations sont hors de mon propos.
On l'a vu, pour le Grand Larousse, le sens est lié à la compréhension, comme il est la {manière d'être compris}. Dans la note comparative de comprendre, ce verbe supposerait l'intelligence des termes et des idées.
Henri Poincaré (1908) se pose la question : « Qu'est-ce que comprendre ? Ce mot a-t-il le même sens pour tout le monde ? Comprendre la démonstration d'un théorème, est-ce examiner successivement chacun des syllogismes dont elle se compose et constater qu'il est correct, conforme aux règles du jeu ? De même comprendre une définition, est-ce seulement reconnaître qu'on sait déjà le sens de tous les termes employés et constater qu'elle n'implique aucune contradiction ? »
Je me souviens, à l'époque de mon D. E. A., à l'École des Hautes Études en Sciences sociales, la notion de lecture me préoccupant, avoir posé la question à un jeune mathématicien, boulevard Raspail. À quoi correspond l'action de lire une chaîne mathématique ? à l'idée de lire ou de refaire le calcul. Selon lui, c'était par analogie qu'on parlait de lecture, car pour suivre l'énoncé mathématique (s'il n'est pas connu), il fallait le refaire.
« Puisque le mot comprendre a plusieurs sens, continue Poincaré (1908), les définitions qui seront le mieux comprises des uns ne seront pas celles qui conviendront aux autres. » Henri Poincaré ici me semble confondre le fait qu'il y ait des types de compréhension avec les acceptions d'un mot. Ce qu'entraîne sur la pente glissante qui fait de la signification α-Δ-Ω (au sens de la théorie) le sens, autrement, le comportement ordinaire du citoyen lambda, pour qui le sens c'est ce qu'il pense.
Idéologiquement, il adhère en tout cas à la thèse qui veut que le progrès intellectuel existe, non seulement, mais qu'il est accéléré : « Si nous lisons un livre écrit il y a cinquante ans, la plupart des raisonnements que nous y trouverons nous sembleront dépourvus de rigueur. » Henri Poincaré (1908)
rem (février 2010) Cette impression n'a rien à voir avec le progrès car le fait de lire BHL à propos de Kant a le même effet ; quant aux erreurs de citations, elles se produisent, mais personne en dehors de l'incriminé n'aurait la mauvaise foi d'accuser la journaliste d'être logée à la même enseigne que lui.
Après mon expérience d'immersion dans les profondeurs du passé (mes six mois passés de 1836 à 1940), je ne peux pas lui (à Poincaré) donner entièrement raison. La plupart de ses contemporains immédiats nageaient dans l'éther. Il y a également le fait que certains domaines soient compatibles avec une version partielle du progrès (physique et technologie) ; la philosophie, comme la métaphysique, je l'ai noté, consiste à faire marche arrière avec une régularité étonnante. Dans les années soixante-dix, on faisait des « relectures », entre deux coupures épistémologiques. Le principe même de la recherche universitaire dans certains domaines consiste à réorganiser ce qu'ont dit nos contemporains ou nos prédécesseurs immédiats. Seules les mathématiques semblent être circonspectes vis-à-vis de leur hérédité, si on en juge parce qui demeure à la surface dans une brique comme celle de Bouvier, George et Le Lionnais. La logique, quoiqu'elle semble se renouveler (mort du syllogisme, adoption de la notation symbolique, puis prolifération contradictoire de notations), est en fait un exercice aussi stérile que la critique littéraire, reprenant indéfiniment les techniques scolastiques.
Il est étonnant que Poincaré se soit plaint de « l'ambiguïté » de comprendre, car il n'y a, en somme, que deux sens principaux (les autres sont surtout des emplois) et donc deux acceptions, dans lesquelles on peut aménager des sous-acceptions, mais sans entamer le sens proprement dit. C'est le cas, par exemple de la dénotation matérielle ou notionnelle de ‘comprendre’, ≝ {contenir} ⋁ {renfermer en soi}. On peut en tirer la sous-acception, {faire entrer dans}, au sens d'inclure.
Le sens principal par indirection (dit par extension), ≝ {saisir [qqch/qqn] par l'esprit} avec son dédoublement paradigmatique {choses ⋁ personnes} et {nature ⋁ raison d'être ⋁ manière d'être ⋁ d'agir} ; la sous-acception regroupe ≝ {connaître ⋁ se représenter ⋁ approuver}. On peut noter que la dernière valeur appartient au domaine de l'axiologie et n'a en réalité rien à voir avec le sens direct ou indirect, puisqu'il est indirect par rapport à l'indirect.
Pour ne pas « dépayser » Poincaré, je me suis servi d'un dictionnaire dont la langue était la sienne, le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933), compte tenu de l'inertie typique des monuments lexicographiques. Il eût été injuste de se servir d'une version récente du Petit Robert ou, dans mon cas, du Trésor, comme je ne suis pas sûr d'une part d'être d'accord avec leurs présupposés (j'ai lu les communications de la conférence qui a décidé de sa création) et de l'autre de leurs méthodes qui consistent souvent à ratisser dans les plates-bandes des autres, sans compter qu'ils n'ont pas « mise en abyme » au sens gidien, celui qui a fait tout un tabac dans les années soixante-dix.
rem Il faut noter que le Petit Robert reconnaît parmi les choses qu'on comprend, les unités linguistiques, avec ces exemples : Comprendre un mot, connaître son sens. Comprendre un mot de telle façon, l'interpréter.
Le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) est plus compact en ce qui concerne la compréhension, ce qui est généralement le cas des noms correspondant à des verbes, bien qu'ici la dérivation date probablement du latin. Le dictionnaire recense quatre acceptions, dont l'une peut être considérée comme sous-acception de la première. La {connaissance parfaite} est soit le résultat soit une forme de la {faculté de comprendre} (hormis les accolades et l'opérateur de disjonction, je respecte la formulation du dictionnaire). Le sens théologique est apparenté à cette sous-acception, ≝ {vision béatifique}.
C'est le sens logique (je parle du domaine) qui a droit au développement encyclopédique, opposé à l'extension, ces deux termes sont en raison inverse l'un de l'autre.
Pour les psychologues, la compréhension, qui n'est plus une faculté depuis un moment, ne renvoie pas simplement au verbe, et s'emploie généralement à propos d'une phrase, bien que rien n'empêche une personne de dire qu'elle n'a pas compris le mot x. Par exemple, ‘inaudible’, dans un énoncé comme celui-ci :
Vos cris sont inaudibles. (Clin d'œil à JFB.) Sans doute parce qu'on vous a bâillonné.
En sémantique, il y a des dérivations qui sont des dérives.
Pour Perfetti (1976), par exemple, « la compréhension d'une phrase implique la connaissance de la grammaire, la connaissance de la signification des mots et la connaissance du contexte, à la fois linguistique et non linguistique. » Mais il n'est pas le premier à noter les facteurs de la compréhension. Déjà Delacroix (1924a) écrivait (cf. plus tôt ici même) :
« Comprendre le langage c'est comprendre les mots et les formes grammaticales ; c'est se placer, grâce à ces formes, dans un système de relations concernant les choses ou les événements que les mots désignent. (...) c'est réaliser l'adaptation intellectuelle à la réalité à travers les signes. »
On note que d'une certaine manière que Delacroix, malgré le style bergsonien, était en avance sur Perfetti qui ne distingue pas la dénotation du « context » (prononcez à l'anglaise ; le contexte n'étant pas ici le même que les segments de la chaîne avant et après une unité).
Delacroix (1924a) est nettement moderne, que l'on soit d'accord avec lui ou non : « Comprendre, en général, (...) c'est construire une forme, un sens, une signification, en ordonnant des représentations qui ont elles-mêmes un sens. Comprendre une chose, une situation, une idée, c'est l'intégrer dans un système, qui est lui-même intelligible parce qu'il est un système de relations, les éléments que l'on intègre dans ce système étant déjà eux-mêmes partiellement intelligibles parce qu'ils sont déjà intégrés à des systèmes. »
Ce n'est pas le cas de Frédéric Paulhan qui semble s'inscrire dans une psychologie stimulus-réponse :
« Comprendre le mot vertu, c'est éprouver à un faible degré la tendance à agir d'une manière vertueuse. Il est d'ailleurs parfaitement reconnu en psychologie que l'idée d'un acte est une tendance à l'acte. De même la compréhension d'une vertu, l'idée d'une vertu, est une faible tendance à agir selon cette vertu. »
Je ne dois pas avoir été dressé par Pavlov, car le mot vertu aurait plutôt un effet contraire sinon contradictoire. D'ailleurs, la thèse d'une compréhension motrice, à part les passages érotiques d'un roman, se rapporte surtout à la lecture de modes d'emploi, mais la mobilisation là est antérieure à la compréhension. Quand Paulhan insiste sur « l'éveil d'une tendance et sa mise en rapports avec les autres tendances et les autres faits qui composent une personnalité ou au moins avec quelques-unes de ces tendances ou quelques-uns de ces faits, la systématisation de cette tendance avec les autres, leur union en un tout organisé », il combat la thèse de l'image. Mais il a tort. Le mot girafe, comme le nom manchot empereur ou lamentin, ont ce que j'appelle une référence, c'est-à-dire que leur lecture ou leur audition, sauf contexte ou situation les « décrochant » de leur dénotation ou de leur désignation, vont produire dans ma conscience une représentation visuelle ; il s'agira en fait d'un rappel, car il n'y aura pas de référent visuel d'un objet, d'un phénomène ou d'un animal dont je n'ai jamais vu l'image ou que je n'ai jamais vu personnellement. Dans le cas des loutres, ce serait des « images vécues », comme pour la girafe et le lamentin, sans compter mon âne du Poitou, pas si bête que ça, puisqu'il s'était placé à un mètre derrière la pancarte l'identifiant.
Et si par hasard Paulhan luttait contre l'image motrice ou autre, y compris visuelle (la théorie psychologique dominante du XIXe siècle), il risque de verser dans la querelle terminologique. Quant à savoir si oui ou non certains mots déclenchent des phénomènes psycho- ou physiologiques, certes, mais cela n'a rien à voir avec leur sens en tant qu'unités linguistiques, mais plutôt à l'expérience (c'est-à-dire les situations) qui s'est rattachée à leur emploi au cours de mon existence (pas de manchot empereur dans mes fréquentations, mais il y a eu des pélicans). Là, on est en droit de parler de signification, puisque la « valeur » du jugement de valeur est essentiellement affective.
Bien qu'amateur d'architecture je ne visite plus d'églises depuis qu'un individu est venu m'interdire de prendre des photos parce que je dérangeais l'office qui se déroulait à l'autre bout, alors que je m'étais bien gardé de les approcher et que je ne me servais pas de flash (c'était il y a longtemps, avant la photo numérique). Il faut croire que la prière n'est pas un exercice spirituel et a un lien avec la territorialité. L'individu en question (blocage lexical la désignation de sa fonction m'échappe) a surtout eu le malheur de me parler de respect. Revenons aux choses sérieuses : comme j'avais dit à une collègue linguiste dans une conférence, la sémantique ne consiste pas à décrire le monde.
Mais si l'on en croit Paulhan (1886), « le mot vertu, le mot bonté, pour être compris, impliquent l'éveil à un degré plus ou moins faible de la tendance à réaliser par ses actes le caractère commun aux actes de bonté ou de vertu, et la rencontre de cette tendance avec les autres tendances du moi. »
Ce point de vue qu'il martèle a sans doute partie liée avec sa thèse automatiquenote, mais il est prêt à concéder qu'il puisse y avoir des idiosyncrasies.
« Lorsque je pense à un nom ou que je me représente une phrase quelconque, je ne remarque rien généralement parmi les données de ma conscience qui ressemble à une représentation visuelle des mots écrits ou imprimés. Mais les habitudes mentales diffèrent beaucoup à cet égard d'une personne à l'autre, et il faut se garder d'ériger en formule générale ce que l'on observe chez soi. » Frédéric Paulhan (1886). Il a raison : les mots qui ont l'air de le faire saliver auraient tendance à m'indisposer.
Il cite un long passage d'un témoignage divergent (que je trouve personnellement aussi peu plausible que sa propre thèse), mais c'est pour aussitôt revenir à la charge.
« M. Stricker, qui a examiné dans son livre le fait de la compréhension des mots, indique ainsi qu'il suit la façon dont il interprète les mots abstraits, explique Frédéric Paulhan. « Quand, dans le cours ordinaire de la vie, il me vient à l'esprit des mots comme « immoralité », « vertu », je me les explique d'ordinaire non par des mots, mais par des images visuelles. Au mot « vertu », par exemple, je pense à quelque figure de femme ; au mot « bravoure », à un homme armé ; bref à des figures de l'origine desquelles je ne me rends pas compte. Mais quelle qu'en soit l'origine, je rattache à ces mots l'idée de figurer, et je suis satisfait de cette représentation, elle tient lieu, pour le besoin journalier, de toute autre explication ; elle me facilite l'image de ces mots. Car il me faut rattacher quelque chose à chaque mot pour qu'il ne m'apparaisse pas comme une pure représentation, comme un terme mort, comme un mot d'une langue qui m'est inconnue. »
« Je ne puis admettre que le fait de se souvenir d'une figure quelconque à l'occasion d'un terme abstrait constitue l'acte de comprendre ce terme. Je crois que cela peut, dans certains cas et pour certaines personnes, faciliter la compréhension, mais je suis sûr que cela ne la constitue pas. Il est évident que, ici, l'image évoquée est un simple substitut de l'idée, comme le mot lui-même est un substitut, à moins que l'image n'ait aucune valeur et soit simplement un phénomène parasite associé au phénomène principal. » Frédéric Paulhan (1886) qui étend sa thèse à la phrase :
« Si la phrase exprime un conseil, elle tend aussi, si elle est comprise, à éveiller une tendance, là tendance d'accomplir l'acte suggéré ; cette tendance, plus ou moins vaguement excitée et reconnue, tend à s'accommoder à l'état psychophysiologique qu'elle rencontre, et, selon le résultat de cette rencontre, elle détermine l'acte ou bien elle est repoussée. Si l'on me dit par exemple « Prenez votre pardessus ». Le fait de comprendre se manifeste par la naissance d'une tendance à prendre mon pardessus et par d'autres impressions qui se produisent au même moment, l'impression par exemple du froid de l'air; il s'établit ainsi une sorte de lutte, et l'organisation momentanée ou habituelle de l'esprit, le groupement, le système de nos sensations, de nos idées, des résidus de nos faits psychiques antécédents, détermine le rejet ou au contraire l'aboutissement de la tendance suscitée par le mot. » Frédéric Paulhan (1886).
En réalité, Paulhan (1886) se prend à son piège : « Je suis donc conduit à admettre cette proposition que comprendre un mot, une phrase, c'est non pas avoir l'image des objets réels que représente ce mot ou cette phrase, mais bien sentir en soi un faible réveil des tendances de toute nature qu'éveillerait la perception des objets représentés par le mot. »
Comment peut-il être le siège de tendances éveillées par la perception des objets représentés par les mots s'il n'a pas « l'image » de ces objets réels. C'est cela qu'il dit : 1° les mots représentent des objets ; 2° les objets sont perçus ; 3° cette perception éveille (réveille) des tendances.
Ernst Mach (1908), qu'on ne peut pas soupçonner de collusion avec Frédéric Paulhan est également un adepte de l'automatisme : « Par un exercice répété, nous arrivons à parler, entendre et comprendre une langue si couramment que tout cela se passe presque automatiquement. Nous ne nous attachons plus à analyser la signification des mots. » Loin de moi l'idée de suggérer que la compréhension implique une analyse.
Dans ma thèse de troisième cycle sur la lecture, à l'époque où je n'avais pas encore sondé la question de l'attribution du sens, j'avais également tendance à faire de l'acte en question une série d'opérations automatisées (au nombre de trois sur trois phases). Et la désautomatisation occasionnelle n'intervenait qu'en cas de non-reconnaissance des formes ou de l'impossibilité d'associer (d'assigner [comme dirait A.-A. Cournot]) un sens à la forme ; elle impliquait alors une analyse partielle.
Aujourd'hui « l'analyse » a une place aussi réduite que l'automatisation. On ne peut pas doter le sujet-interprète d'une panoplie de philologue ou de grammairien, mais on ne peut pas non plus faire de lui une mécanique savante qui calcule sans conscience de ce qui se passe. L'hypothèse la plus réaliste et la plus plausible, en dehors des idiosyncrasies, consiste à admettre que le lecteur ou l'auditeur moyen infère et conjecture le sens, la dénotation et la signification de ce qu'il lit ou entend sans se livrer à une analyse grammaticale ou sémantique poussée.
Mais alors, qui définit ? Et quoi ?
Il faut donc croire que le citoyen lambda ne pratique pas la définition, ou alors, exceptionnellement et d'une manière très personnelle, « creative », diraient les Anglo-Saxons. Cela s'explique dans le feu de la conversation, par la fonction métalinguistique, et ce sont des emplois qu'il tente de définir et non de rivaliser avec le lexicographe, d'analyser le sémantisme, et surtout pas avec le logicien, de déterminer la compréhension (intension) pour limiter l'extension.
Mais le logicien ne l'entend pas de cette oreille. La définition est son fief, depuis Aristote au moins, mais surtout depuis les Scolastiques. Ici j'examine les rapports que peuvent avoir le sens et la définition.
Pour Émile Boirac (1891), dans son cours, « la définition est l'analyse intégrale de la compréhension d'une idée et par cela même de la signification d'un terme. » [Je souligne.]
On note les deux fonctions distinctes : l'idée a une compréhension [entendre « ensemble d'attributs »] et le terme une signification (qu'on interprète ici comme sens).
Dans le cas de John Stuart Mill (1862 [1889] t.1), « Si donc la définition est une exposition complète de la connotation, elle est tout ce qu'une définition doit être. », c'est-à-dire qu'il aligne la « signification », la connotation et la définition. On se souviendra que sa connotation n'a rien à voir avec celle de nos jours. Il confirme son point de vue :
« La seule définition adéquate d'un nom est, avons-nous vu, celle qui exprime les faits, et tous les faits impliqués dans sa signification. » Idée reprise par Alexandre Bain (1875 [1870]) :
« la définition est la somme de toutes les qualités que connote le nom. Elle épuise la signification du nom. »
Je ne sais pas si Henri Poincaré (1908) partageait cet avis, mais il est certain qu'il n'admettait pas l'axiome qu'en déduisait le logicien anglais :
« Stuart Mill disait que toute définition implique un axiome, celui par lequel on affirme l'existence de l'objet défini. À ce compte, ce ne serait plus l'axiome qui pourrait être une définition déguisée, ce serait au contraire la définition qui serait un axiome déguisé. Stuart Mill entendait le mot existence dans un sens matériel et empirique ; il voulait dire qu'en définissant le cercle, on affirme qu'il y a des choses rondes dans la nature. Sous cette forme, son opinion est inadmissible. Les mathématiques sont indépendantes de l'existence des objets matériels ; en mathématiques le mot exister ne peut avoir qu'un sens, il signifie exempt de contradiction. Ainsi rectifiée, la pensée de Stuart Mill devient exacte ; en définissant un objet, on affirme que la définition n'implique pas contradiction. »
Je ne puis confirmer ce qu'entendait ou non Mill par existence, parce que je n'ai pas l'assurance de Poincaré quant à ce que pense un autre. Toutefois, il est regrettable, pour un mathématicien, de vouloir rectifier la pensée d'un contemporain (Poincaré avait dix-neuf ans quand Mill est mort), surtout s'il n'est pas mathématicien, et qu'il ne parle pas strictement de mathématiques. Les mathématiques ne constituent pas, contrairement à ce que croient les mathématiciens, la seule forme de pensée. Personnellement, je considère qu'elles se soustraient d'elles-mêmes à la sémantique. Quant à savoir si exempt de contradiction veut dire {exister}, là, j'ai des doutes, et de sérieux. Le Petit Larousse 1918 confirme d'ailleurs l'opinion de Mill (pas à propos des cercles naturels), mais de l'implicite de ‘exister’ : {être en réalité} dans sa deuxième acception.
J'ai fait une recherche assez poussée dans les deux tomes de son Système de logique et je ne trouve aucune trace de « choses rondes » qui obligeraient les mathématiques à être une science du réel. Poincaré a lu trop vite ou a lu quelqu'un qui n'avait pas lu attentivement Mill (son traducteur ? ), mais la seule discussion sur l'existence et la définition (y compris des mathématiques) semble porter sur Aristote et Hobbes, relativement à leur principe (les prémisses originelles des mathématiques sont des définitions) qu'ils sont obligés de conforter par cette « réserve qu'elles n'ont cette propriété que sous la condition qu'elles seraient établies conformément aux phénomènes de la nature, c'est-à-dire qu'elles donneront aux mots une signification qui convienne à des objets actuellement existants. »
Poincaré se trompe de cible et fabule. Mill, au contraire, critique cette position (plus loin il définira un dragon, comme s'il avait voulu prouver sa bonne foi, mais Poincaré ne l'a sans doute pas lu jusque là). Le passage que je cite précède l'exemple qu'il emprunte à Euclide, où il démontre que le postulat d'existence tient moins à la définition qu'au fait qu'il s'agisse d'instructions sur comment mener des lignes. Le cercle n'est donc pas dans la nature, mais on l'y met. Mais Mill n'a pas contraint les mathématiques à quoi que ce fût.
« On peut, nous dit-on [c'est-à-dire Hobbes et cie], de la signification d'un nom inférer des faits physiques, pourvu qu'une chose existante corresponde à ce nom. Mais si cette réserve conditionnelle est nécessaire, de laquelle de ces deux existences se fera réellement l'inférence, de l'existence d'une chose ayant les propriétés ou de l'existence d'un nom signifiant ces propriétés. »
À propos du dragon, il arrive à la seule conclusion qui l'intéresse : « c'est là le seul genre de conclusion qui puisse être tiré d'une définition, c'est-à-dire d'une proposition relative à la signification des mots. »
John Stuart Mill revient à la géométrie dans le tome 2, à propos des lois de la nature, en raison de son caractère parlant. S'il écrit « on admet qu'il existe des cercles », ce n'est pas pour en faire une machine de guerre : il se borne à décrire la géométrie telle qu'il la comprend. De même, ce n'est pas dans l'intention de régenter les mathématiques qu'il écrit : « (...) les prémisses de la géométrie comprennent ce qu'on appelle les définitions, c'est-à-dire ces propositions qui énoncent tout ensemble l'existence réelle des divers objets qu'elle désignent, et quelque propriété particulière de chaque. » [On notera qu'une définition de cette sorte n'a rien d'une définition lexicographique.]
C'est naturellement une interprétation personnelle (et erronée), car il ne semble pas qu'il comprenne qu'une ligne est, comme disent les géomètres, une création de l'esprit, un être géométrique. On notera en outre que quand il renvoie à mieux renseigné que lui, il choisit Auguste Comte, bien qu'il ait cité ailleurs De Morgan. Il faudrait toutefois prendre connaissance du texte anglais d'origine.
Pour revenir à la définition et ses rapports avec le sens, il faut quand même admettre que Mill ne se trompe pas, bien qu'il ait eu tort de vouloir jouer au géomètre, car les mathématiques, on l'a vu, ont leurs chiens de garde : la définition lexicographique comporte un postulat implicite l'être ou l'objet défini (ou décrit) existe. Et dans le cas de plusieurs acceptions (de polysémie) l'être ou l'objet comme classe peut être multiple, comme c'est le cas pour césar, dans le Petit Larousse 1918 où l'on recense au moins quatre classes de césars.
rem Il ne faut pas, comme le ferait sans doute Poincaré, déduire de cela que j'affirme l'existence de la licorne, mais bien que la « chose » en question est un référent imaginaire, comme l'indique son appartenance au genre ou à la classe des animaux fabuleux. La licorne a également une existence héraldique.
Martial de Fornel de la Laurencie (1906) qui nous dit que « la définition est l'énoncé de la compréhension d'une idée ou d'un terme », ajoute malheureusement un mauvais exemple de définition en action : « Définir une notion, c'est en déterminer l'essence, en délimiter le contenu, en indiquer la nature. » On a là le type même d'une définition embarrassante ou plutôt de trois types de définition, car l'essence, la nature et le contenu d'une idée ou d'un terme ne sont pas du même ordre, même si l'on peut admettre que le « contenu » soit spécifique au terme, dont certains sont dits vides (de sens), comme si on faisait des phrases (hum) avec des petits pots ou des petites boîtes. L'essence est alors le propre d'une idée, bien que l'expression « par essence » soit paraphrasée dans le Petit Robert par ℘ par sa nature même, qui a un parfum de « par définition ».
Le même auteur (pas le dictionnaire) nous explique qu'« une définition purement réelle n'aurait pas de sens. Toute définition a pour but de fournir un équivalent à une idée. Ces deux éléments, identiques au fond, doivent être différents dans la forme, c'est-à-dire dans les termes. Si la définition avait pour unique objet la réalité immédiate, on ne pourrait définir une idée que par elle-même, par tautologie : A est A ; car aucune idée ne pourrait servir à en définir une autre, n'ayant pas la même compréhension. » Martial de Fornel de la Laurencie (1906). Et le piège se referme.
Il est certain qu'il n'erre pas en marquant le rapport d'équivalence, mais je ne suis pas sûr de pouvoir sémantiser « purement réelle », probablement à cause de mon aversion pour l'adverbe en question. Il est toutefois curieux de parler de « réalité immédiate » à propos d'une idée. La seule réalité vérifiable d'une idée est sa contrepartie linguistique, phonique ou graphique. Il fait cependant fausse route car normalement le défini et le définissant doivent entretenir un rapport tautologique ; je parle de celle des logiciens, mais observable également entre un terme et une de ses définitions (son sens ou acception). chagrin ≝ {affliction} ⋁ {souci}.
Et il s'égare complètement lorsqu'il conclut : c'est le fondement même de la définition qu'il perd de vue. La possibilité, au moyen d'autres termes rendre le sens d'un terme donné. C'est à cela que s'oppose Joseph Delbœuf (1876), prétendant qu'alors l'idée serait définie mentalement :
« Il est possible qu'une idée soit définie dans l'esprit sans qu'elle ait pour cela sa définition exacte dans le langage, car on ne peut expliquer le sens de tous les mots par des mots. Ainsi la définition du nombre est impossible, mais comme nous savons tous ce que c'est qu'un nombre, cette circonstance n'empêche pas l'invention du signe. On ne peut définir le nombre, parce que, comme nous le dirons encore plus bas, il renferme quelque chose de réel. La réalité n'est susceptible que de description. »
Comme l'auteur précédent, Delbœuf se piège lui-même. La définition par compréhension (Déf = GP + DS) passe par le langage. S'il dit que le nombre n'a pas de définition, il ne peut pas être défini mentalement non plus. Le Petit Larousse 1918 se tire d'affaire avec cet « indéfinissable » en le traitant comme rapport entre quantités égales dont une d'elles est le terme de comparaison et qui prend le nom d'unité. Bouvier, George et Le Lionnais se gardent de le définir. Le Petit Robert refuse : « Concept de base des mathématiques, une des notions fondamentales de l'entendement que l'on peut rapporter à d'autres idées (de pluralité, d'ensemble, de correspondance), mais non définir. »
L'indéfinissable, c'est le dernier chic, ma chère.
Ce refus ou cette superstition est un marchepied tout indiqué pour les métaphysiciens de métier ou de cœur. Antoine-Augustin Cournot (1851a) formule ainsi une thèse de la transcendance de termes comme matière, force, substance, droit, basée sur le principe du Π 3,141592, le nombre dit transcendant :
« De même, des termes dont l'acception ne peut pas être, ou du moins n'a pas été jusqu'à présent nettement circonscrite, ne laissent pas que de circuler dans le discours avec l'indétermination qui y est inhérente et avec avantage pour le mouvement et la manifestation de la pensée. Prenons pour exemple le mot de nature, entendu dans le sens actif (natura naturans, comme on disait dans le style de l'école) on ne peut tenter d'en fixer rigoureusement l'acception sans résoudre, par la foi religieuse ou autrement, le plus haut problème de philosophie transcendante et pourtant il est évident qu'on ne peut se dispenser de l'employer dans la science aussi bien que dans la conversation familière. »
Cournot a donc une curieuse idée de la pensée : elle se manifeste mieux et se meut davantage (je transforme « mouvement de la pensée ») lorsque les mots n'ont pas de sens établi. Je conçois qu'on éprouve la sensation de pouvoir tout dire et n'importe quoi, mais le résultat le plus souvent est celui-là. On finit par dire n'importe quoi. Il emploie d'ailleurs le mot acception comme si celui-ci n'avait pas été circonscrit. Il est difficile pour un mot monosémique d'être autre chose que circonscrit, en tout cas, dans son sens. Son exemple témoigne de sa méconnaissance de la question. « Nature » ne peut pas avoir une acception. Sa polysémie commence avec le type d'article : la, une, des. Ce qu'il y a de curieux, c'est que je ne vois pas ce qu'il veut dire avec son sens actif de nature. Aucun des 16 sens du Petit Larousse 1918 ne me paraît plus actif que l'autre (en excluant la nature morte, naturellement). Je n'ai pas compté les acceptions du Robert (difficile, à cause de leur curieux système hiérarchique), mais j'ai noté qu'il y avait double emploi entre le sens 1 et le sens 4 de la première division.
On imaginera la polysémie « à la Cournot » de ‘four’ sur le même modèle : le four, un four, des fours...
La nature naturante est éclairée par cette phrase sybilline de HARALD HÖFFDING, sur le site d'Agora : La nature naturante (natura naturans) agit en tous les points de la nature naturée (natura naturata).
Une chose est certaine à propos du sens : tout le monde s'en mêle et l'homophonie ne manque pas de sel. Je comprends mieux, à la lecture des extraits de Spinoza, qu'une définition bien délimitée puisse faire l'effet d'un empêcheur de penser en rond.
Prudence Boissière (1883), l'auteur du fameux dictionnaire analogique, a également son idée sur les idées métaphysiques : « Ainsi les idées de possession, de cause, d'existence, de changement, de mouvement, celles de l'espace et du temps, sont souvent appelées métaphysiques, par cela seul qu'elles sont vagues et qu'il est fort difficile de les définir sans tomber dans des tautologies ridicules. Mais les véritables idées métaphysiques, dans la signification pleine du mot, représentent des êtres qui sont ou qu'on suppose placés en dehors ou au-dessus de la nature vraie, qui, certainement, renferme bien des choses difficiles à observer et à définir. Ces idées métaphysiques, dans le sens plein du mot, ne résultent point d'une abstraction ; elles résultent plutôt d'une déduction, d'une suite de jugements ou de raisonnements, et quelquefois d'une foi souvent aveugle dans certains enseignements qu'il est impossible de contrôler par des faits. »
Il est curieux de le voir tomber dans le même piège, mais que cela ne nous empêche pas de tirer parti de son dictionnaire. Une idée difficile à définir n'équivaut pas à une idée vague (ni une vague idée), même si le Petit Larousse 1918 définit LE vague comme {ce qui est {indécis} ⋁ {mal défini}}. Le Petit Robert assure à Boissière un illustre prédécesseur : « Le mot esprit « est un de ces termes vagues auxquels tous ceux qui les prononcent attachent presque toujours des sens différents » (Voltaire). »
Voltaire commet l'erreur commune : la polysémie (réelle ou due à diverses interprétations) n'est pas le vague. Quant au métaphysique qui ne résulterait pas d'une abstraction, il est difficile, faute d'exemples précis, de s'en faire ne fût-ce qu'une vague idée. La spatialisation (en dehors, au-dessus) de la phrase de Boissière incite à la prudence.
Le sens, disais-je, est à tout le monde et le sémanticien, comme le célèbre coordonnier, n'est pas aux premières loges. Mais il se peut que « le vague » en question soit le produit de l'esprit de celui qui le voit. Ainsi, selon Victor Egger (1893), « Mon mouchoir est dans ma poche » signifie que la classe (je souligne) ‘dans ma poche’ contient l'individu ‘mouchoir’. Il ne comprend pas « être dans » comme tout le mode et parle indifféremment de genre et de classe. Il est possible d'employer les deux termes, comme je le fais, mais le minimum de prudence consiste à ne pas les employer pour désigner la même chose en même temps, ou dans la proximité immédiate de l'autre. En admettant que ‘poche’ et ‘mouchoir’ soient des classes dénotatives, cela n'a rien à voir avec ‘dans’. D'ailleurs les deux « mon » font de la dénotation une désignation. « Ma poche » n'est pas une classe.
Le genre et l'espèce appartiennent à la compréhension, tandis la classe appartient à l'extension, mais tout mot (substantif) qui n'est pas un nom propre (encore que les Nassau, disons, forment une classe ou un ensemble) est automatiquement une classe, c'est sa détermination grammaticale ou la situation qui l'individualise. Il faut croire que Egger prend les phrases pour les propositions d'un syllogisme qui n'en finirait plus.
Le beurre [« les »] est onctueux ; le beurre [« ce »] est sur la table.
Mais sa position prédicative ne fait pas de « sur la table » une classe.
Même si le sens n'est peut-être pas démystifié, on sait, grâce à Valéry qui a le dernier mot :
« l'auteur n'a pas plus d'autorité que qui que ce soit d'entre ses lecteurs pour interpréter ce qu'il a écrit. L'écrit est un fait. L'écrit est une chose. Il est désormais hors du pouvoir de celui qui l'a engendré d'imposer une signification ou une valeur quelconque à cet objet. Voilà ce qu'il faut bien comprendre et qui n'est généralement pas compris. On pourrait dire aussi que l'œuvre est comme l'énoncé d'une sorte de problème et il n'est pas dit que celui qui a énoncé le problème soit nécessairement celui qui puisse en donner la solution la plus élégante. » Paul Valéty, cité par Frédéric Paulhan (1927).
rem C'était avant que je ne consulte le TLF pour la ventilation des acceptions du verbe ‘comprendre’. Je me suis aperçu, une fois de plus, que si la lexicographie et la sémantique chassent apparemment sur les mêmes terres, elles ne chassent pas le même gibier. Pour le lexicographe (je parle de celui qui travaille sur un corpus principalement littéraire), la distinction cognitive et opératoire que je fais entre sens et signification n'a pas de pertinence, car il est clair que la signification (entendre les jugements sur l'objet défini) peut se substituer à ce qui serait autrement un emploi très large du mot. On trouve ainsi, à l'entrée comprendre, cette curieuse subdivision, dont je donne aussi la première définition et le premier exemple.
« b) Appréhender quelqu'un ou quelque chose dans toute la vérité de sa nature profonde, par une communion affective, spirituelle. Comprendre qqn, qqc. - [Le compl. d'obj. désigne une pers., son tempérament, son comportement, etc.] Percevoir la vraie nature de telle personne par une disposition d'esprit très favorable, voire complice, en allant parfois jusqu'à reconnaître explicitement le bien-fondé de ses motivations particulières et même jusqu'à excuser ses travers avec une extrême indulgence. Comprendre profondément, comprendre l'Homme. « Comprendre et approuver ce qu'est une existence vouée à la galanterie » (Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, 1918, p. 606) »
Comme on le voit, la lexicographie scientifique a encore du chemin à faire. Les passages en bleu forment des pièces d'anthologie sinon des morceaux de bravoure.
Edmond Goblot (1918) indique que « le problème logique n'est pas de déterminer comment s'opère dans un esprit [je souligne] le passage du principe à la conséquence, mais de déterminer en quoi consiste le rapport du principe à la conséquence. » Dans l'univers saussurien, le rapport de la forme au « signifié » serait un rapport de signification, mais dans la théorie des opérations sémantiques qui se situe dans une perspective sémiocognitive, l'opération prend le pas sur le rapport qui appartient à une description statique de la langue. Dans l'inférence sémantique, le principe n'est pas une proposition ou deux propositions, mais une forme à sémantiser et un ensemble de conditions dont le nombre est relatif à l'efficace de l'attribution qu'opère l'inférence.
L'inférence sémantique est donc une forme de déduction assez particulière qui ne correspond pas à la description qu'en fait Edmond Goblot (1898) :
« Nous ne définirons la déduction, ni par le passage du genre a l'espèce, ni par le caractère purement formel des inférences ; la déduction, c'est l'aperception de relations nécessaires entre des concepts sans avoir recours à l'expérience. »
Il n'y a certes pas de rapport de genre à espèce entre la forme et son sens, pas plus qu'on y trouvera le formalisme des conversions ; toutefois, le rapport ne s'établit pas entre concepts, mais entre deux plans distincts, dont on peut, si l'on veut, considérer le plan métalinguistique du sens comme un équivalent du plan conceptuel, mais ce serait alors en faire un objet et retourner au modèle sans étendue du signe saussurien.
Charles Sanders Peirce (1878) formulait une position analogue à celle que prendra Goblot : « A étant les prémisses, et B la conclusion, la question consiste à savoir si ces faits sont réellement dans un rapport tel, que si A est, B est. Si oui, l'inférence est juste ; si non, non. La question n'est pas du tout de savoir si, les prémisses étant acceptées par l'esprit, nous avons une propension à accepter aussi la conclusion. » On élève ainsi le raisonnement au statut d'un fait objectif, alors qu'il n'est, dans les faits, qu'un phénomène subjectif. Mais il est possible de voir dans le schéma de la règle les conditions comme garanties du rapport du sens à la forme (le « réellement »), sans néanmoins rejeter l'accord du jugement de la cohérence nécessaire des conditions et de la valeur attribuée.
Pour ne pas s'enferrer complètement et irrémédiablement, je rappelle quelques faits relatifs au sens et à la sémantique : il n'y a pas homologie ni d'isomorphisme des « parties » qu'on imagine constitutives du signe (pas de recto-verso) ; il n'y a pas de relation contenu-contenant ; si l'on tient à considérer le « signe » il faut admettre sa disproportion, où sa double forme sonore-graphique n'est rien en regard des éléments cognitifs, affectifs et socioculturels qu'on y rattache.
Pour plus de sûreté, dans la théorie des opérations sémantiques, il n'y a de signe que visuel (graphique) ou auditif, le reste vient en sus. Toutefois, pour éviter les méprises, le mot, le syntagme, la construction verbale sont considérées comme « formes à sémantiser ». Ce sont elles qui sont les inducteurs de l'élaboration cognitive que tente de décrire la règle.
La règle elle-même n'existe (théoriquement et, dans ma démarche personnelle, ainsi que celle de mes schnauzers) que parce que le sens, pas plus que la référence ne sont de simples appariements, et le « sens des énoncés » de simples calculs ou équations. L'expression entre guillemets n'est pas un postulat de la théorie ; elle n'est ici que pour inclure dans mon propos les présupposés des thèses compositionnelles. En réalité, il n'y a pas de sens au sens de la sémantique au-delà de la proposition, c'est-à-dire du module verbal dont les cases sont saturées et, pour des raisons pratiques, le lieu du sens est le syntagme, puisque c'est là que s'opère l'attribution du sens pertinent des mots qui le constituent.
Il nous est donc difficile de suivre Victor Brochard (1879) dans sa description de la déduction pour caractériser les opérations d'interprétation sémantique : « Le raisonnement déductif consiste, étant donné qu'une notion est contenue dans une autre, à montrer que si une chose ou une notion est comprise dans la première de ces notions, elle sera contenue dans la seconde. Or, dans une telle opération, on peut bien se tromper en affirmant à tort soit le premier, soit le second de ces rapports ; mais non pas en tirant la conséquence, une fois les identités posées. En d'autres termes, si un syllogisme est faux, l'erreur est toujours contenue dans les prémisses, c'est-à-dire résulte toujours d'une généralisation ou d'une induction ; le procédé déductif en lui-même ne crée pas plus l'erreur qu'il ne la fait disparaître ; il est indifférent au vrai et au faux. »
L'erreur dans l'attribution d'un sens n'a rien de « formel ». Quand au téléphone, l'un des interlocuteurs affirme qu'il n'aime pas les danseuses, celui qui l'écoute fait remarquer qu'elles ont pourtant de belles jambes et vient un moment où l'on comprend que l'un pense à danseuses de cabaret (« à tout le monde ») et l'autre à danseuses de ballet (« perfection physique »). L'inférence sémantique est plus près de la conjecture et de la devinette que de la pseudo-découverte de la mortalité de Socrate qui a dû souffrir mille morts et bien plus.
Antoine-Augustin Cournot (1851a) a beau rameuter « le philosophe de Koenigsberg », aussi bien que « le Stagirite » qui ne voient « dans l'induction qu'une récapitulation logique d'expériences particulières. » Leur univers dichotomique (expérience ⋁ raison), quelle que soit la conception qu'il en attribue à Kant, réduit toute inférence à « une présomption ou une probabilité sans valeur scientifique et dont il n'a nul souci de scruter l'origine. ». En note, le passage suivant « bref et sec » : « Tout raisonnement rationnel doit donner la nécessité : l'induction et l'analogie ne sont donc pas des raisonnements de la raison, mais seulement des présomptions logiques ou des raisonnements empiriques. On obtient bien par induction des propositions générales, mais pas des propositions universelles. »
Il est possible que je fausse la perspective en redirigeant leurs critiques (à tous les trois) envers l'induction vers l'inférence, mais ici j'ai pu établir, avec le concours de mes schnauzers, que pour passer de l'induction à l'inférence il suffit de remplacer les opérateurs temporels (quand, lorsque, au moment, avant, après) par des opérateurs conditionnels (si, alors, donc, en conséquence).
John Stuart Mill (1862 [1889]) est passé à côté de l'occasion de contribuer à un réel progrès de la logique en qualifiant d'absurdité l'innovation de Thomas Brown (avec quelque cent-quinze ans d'avance) qui consistait à « retrancher tout à fait la majeure du raisonnement, sans rien mettre à sa place », et à soutenir « que nos raisonnement se composent seulement de la mineure et de la conclusion » : « Socrate est un homme, donc Socrate est mortel » L'exemple est de Mill qui attaque Brown et qui affirme à tort : « Mais si, comme c'est en réalité, le mot Homme ne connote pas la Mortalité, comment supposer que dans l'esprit de toute personne qui admet que Socrate est un homme l'idée d'homme doit renfermer l'idée de mortalité ? »
L'ironie du sort veut que la phrase-exemple du Petit Larousse 1918 fasse de la mortalité un caractère associé de l'espèce humaine (ce qu'un linguiste contemporain appellerait à tort connotation) π l'homme est sujet à la mort.
Cent-quinze ans après la mort de Brown, Luquet (1935) donne au syllogisme la forme d'une biconditionnelle (avec le même exemple bateau qui prend l'eau depuis des siècles) : si tous les hommes sont mortels et si Socrate est homme, Socrate est mortel. Mais dans son esprit, la majeure (universelle) reste hypothétique dans un sens restreint (hypothèse d'un raisonnement = prémisse). C'est sans doute un luxe que de faire d'une universelle une condition.
Ça l'est en tout cas dans la règle d'inférence sémantique. ‘hochet’ dans le syntagme hochets de la vanité n'a pas le caractère d'universalité, ni sa condition sémiotaxique ∁ ⊥ vanité. Ce serait même faire fausse route, puisque la condition a un rôle contraire à l'universalisation. Pour paraphraser un des logiciens cités et le contredire, l'universalisation est une source d'erreur plus grande que la généralisation, bien que la langue courante n'y reconnaisse pas toujours ses petits.
Les défenseurs du syllogisme moribond donnent souvent d'excellents exemples d'aveuglement ; c'est le cas d'Adrien Naville (1929) avec ce curieux syllogisme (pas d'universelle ici) : « La draba verna ne vit qu'une saison. Cette plante est une draba verna. Cette plante ne vivra qu'une saison. Il y a là pour moi, écrit-il, une connaissance nouvelle obtenue d'une manière indirecte ; elle se fonde sur des observations nombreuses faites par d'autres personnes que moi sur des plantes mortes depuis longtemps. » Son erreur consiste à prendre la répétition sous une autre forme pour une connaissance nouvelle.
rem On remarquera que la « connaissance nouvelle » n'est pas la conclusion mais l'une des prémisses ou les deux. Quant à la manière indirecte, on s'interrogera sur sa raison : par rapport à quoi est-ce le fait qu'une plante annuelle meurt après une saison est indirect ?
Sa formulation donnerait à penser que l'espèce est rare ou menacée ; l'érophile ou la drave est commune d'après l'herbier consulté sur le Oueb. Elle est bisannuelle. Comme le « syllogisme » est formel, c'est à la forme qu'on doit s'attacher, or il est clair qu'Adrien Naville nous désigne un objet matériel que nous ne pouvons voir : il contrevient à une règle implicite du syllogisme qui doit être autonome. Sa démarche rappelle le pickpocket de Max Black qui nous avait laissés sens dessus dessous.
« Le raisonnement a est égal à b, b est égal à c, donc a est égal à c n'est pas, du moins sous cette forme, rappelle Edmond Goblot (1918), un syllogisme. » En effet, c'est la règle de transitivité, sauf en mathématiques, où il semble qu'elle puisse constituer une démonstration [sans garantie aucune de ma part, par crainte d'une réaction d'un mathématicien cerbère].
Parallèlement, une suite de trois propositions, même liées entre elles, ne forme pas obligatoirement un syllogisme (du moins du genre que les héritiers des scolastiques nous abreuvent). « Je suis ici ; elle est là ; nous ne sommes pas ensemble » peut ressembler à une inférence, mais ce n'est certainement pas un syllogisme du modèle « M-T ; t-M ; t-T ». On notera que la majeure de Naville n'est pas une universelle (ce n'est donc pas une première figure) et qu'il emploie (outre le démonstratif) le genre de l'espèce de M comme petit terme [ce qui est contradictoire]. Rappel : M=moyen terme, t=petit terme, T=grand terme. Cf. la Présentation alphabétique et chronologique (AZ) de la théorie des opérations sémantiques.
Adrien Naville (1929) s'entête à vouloir faire du syllogisme un instrument de découverte ; il s'en prend même à « Goblot [qui] défend avec succès le syllogisme contre Lachelier et Poincaré ; son apologie pourtant est insuffisante. Il écrit par exemple que la fonction propre du syllogisme est « non de découvrir une vérité nouvelle, mais de faire usage de celles que l'on possède ». Je me demande ce que signifient ici les mots faire usage de. Que le syllogisme se fonde sur des vérités que l'on possède, d'accord. Mais l'usage qu'il en fait, c'est précisément de découvrir par leur moyen des vérités nouvelles. »
rem Le passage en bleu est la citation que Naville fait de Goblot ; l'alinéa est de Naville. Il aurait mieux fait de révoquer en doute l'expression « vérité nouvelle » qui tient du pari. Comment sait-on que c'est une vérité si elle est nouvelle ? Et inversement. Et il s'agit de la deuxième acception du Petit Larousse 1918 : ≝ chose vraie, principe certain. La même remarque s'appliquerait à vérités inconnues.
On reviendra obligatoirement, sinon de gaieté de cœur, à la vérité et aux vérités (jugements vrais) dans le dernier chapitre, qui suit celui-ci. On ose espérer que Naville posait une question rhétorique à propos de faire usage de, car ce que veut dire Goblot, c'est qu'on ne tire pas de lapin de la majeure, c'est-à-dire du grand terme [je m'en tiens personnellement à la première figure et à son mode le plus fréquent ; je n'ai pas de vocation scolastique].
notes
note « Remarquons que grâce à nos habitudes, à notre éducation, le mot est compris même si les images auxquelles il est associé ne sont pas réveillées d'une manière apparente. Je comprends ce que veut dire le mot ‘froid’ ou le mot ‘cheval’ sans penser à un cheval particulier, et sans me représenter le froid sous aucune forme. Le mot, comme son entendu, me met simplement dans un état psychique tel, alors qu'il est réellement compris que je pourrai réagir d'une manière appropriée à l'excitation qui m'arrive si une excitation arrive qui soit en rapport avec les images que peut réveiller en moi le mot que je viens d'entendre. Je suppose qu'on me dit « il pleut » : il n'est pas nécessaire, pour que je dise que j'ai compris le mot, que je me sois représenté un ciel couvert, des gouttes de pluie, etc. Il suffit que consciemment, ou d'une manière à demi consciente, j'aille prendre mon parapluie au moment où je désire sortir. Si j'agis ainsi, je puis dire réellement que j'ai compris les mots « il pleut », alors même que je ne les ai nullement associés aux images qu'ils représentent. Le mot est simplement ici pour remplir l'office que remplirait la sensation de la pluie si j'avais cette sensation, mais il n'est pas nécessaire qu'il détermine une représentation semblable à l'objet qu'il représente, il suffit qu'il me mette à même de répondre d'une manière appropriée aux excitations du dehors, il suffit en un mot que je réagisse sous le mot comme je réagirais sous la sensation. » Frédéric Paulhan (1886).
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