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De l'inférence sémantique




XII




Hypothèse Γ




plan du chapitre douze
avertissement  ·  hypothèse Γ (gamma)  ·  quelques définitions préalables ·  dernier tour d'horizon ·  croire & savoir ·  l'hypothèse gamma Γ et ses outils ·  droit dans le mur ·  un mur en papier mâché ? ·  classe des opérateurs gnostiques ·  connaître, c'est-à-dire croire ou savoir ·  récapitulation ·  les opérateurs ·  le savoir ·  contraintes de l'hypothèse Γ ·  conclusion





« Toute connaissance est une réponse à une question. »
(Bachelard).

« La réponse à toute question possible doit se résoudre en une Proposition ou Assertion. »
John Stuart Mill (1862)

« Considéré dans sa fonction, tout jugement est la réponse à une question posée.
Au moment où il est formé, le jugement est l'acquisition d'une connaissance,
l'addition d'une information nouvelle au savoir acquis antérieurement. »
Edmond Goblot (1913)

« On peut admirer à quel point de pareils conseils permettent d'éviter les erreurs,
mais il reste à se demander si, pour empêcher un faux pas,
ils n'en viennent pas à prescrire l'immobilité. » 
Gaston Milhaud (1898)  [À propos de Bacon].

« Encore en 1624, le Parlement de Paris défendait, à peine de vie,
de tenir ni enseigner aucune maxime contre les auteurs anciens et approuvés. »
Joseph Duval-Jouve (1844)

« Il n'y a point d'absurdités si insupportables qui ne trouvent des approbateurs. 
Quiconque a dessein de piper le monde est assuré de trouver des personnes
qui seront bien aises d'être pipées ;  et les plus ridicules sottises
rencontrent toujours des esprits auxquels elles sont proportionnées. »
Charles Waddington (1857) citant la Logique de Port-Royal (1662)

« Les grues métaphysiques, qui soulèvent (plus ou moins d'enthousiasme) les ballots,
ne connaissent pas de différences de climat ou de race. »
Léo Malet.  1957.




« Les problèmes métaphysiques sont des problèmes mal posés,
c'est-à-dire posés prématurément et en termes vagues. 
À les analyser, on découvre qu'ils n'ont pas de sens,
et que la difficulté d'y répondre provient d'abord de ce qu'on ne sait pas exactement
ce qui est demandé.  Précisés, distingués et circonscrits, rendus enfin intelligibles,
ils tombent sous la juridiction de quelqu'une des sciences positives. »  Edmond Goblot (1898).





Avertissement

Je tiens à préciser que l'hypothèse Γ (gamma) et ses prolongements sont indépendants de l'inférence sémantique et de la théorie des opérations sémantiques.  Si elle constitue une application de ce que j'ai appris, notamment en essayant de voir clair dans les jugements de valeur qui coiffent les processus cognitifs, cette hypothèse n'a d'autre prétention que d'essayer de faire la lumière sur une question assez confuse, celle de la catégorisation des faits de conscience d'ordre cognitif.  Pour certains il s'agit d'une question de logique, pour d'autres elle relève de la métaphysique ou appartient à l'épistémologie, comme je ne suis ni philosophe ni logicien ni épistémologue, je traite donc le problème en sémanticien.


[Encore] Quelques définitions

Il s'agit dans cette section strictement de définitions lexicographiques et non d'interprétations d'auteurs (ce sont néanmoins des interprétations, mais de lexicographes).  La science est ici considérée comme un sous-ensemble du savoir (ou, si l'on préfère, une forme ou encore une sorte de savoir ;  une espèce dont le savoir serait le genre ou la classe).  Du terme science, le Petit Larousse 1918 donne trois acceptions.  a)  connaissance exacte et raisonnée de certaines choses déterminées ;  b)  tout ensemble de connaissances fondé sur l'étude ;  c)  ensemble de connaissances coordonnées, relatives à un objet déterminé.  Ce ne sont que b) et c) qui correspondent à l'adjectif « scientifique ». 

Le Petit Robert indique d'une part ≝ Ensemble de connaissances, d'études d'une valeur universelle, caractérisées par un objet (domaine) et une méthode déterminés, et fondées sur des relations objectives vérifiables et de l'autre ≝ Ensemble des travaux des sciences; connaissance exacte, universelle et vérifiable exprimée par des lois, où l'on reconnaît respectivement les b) et c) du Petit Larousse.  Le PR considère le sens a) du même comme vieilli ou littéraire qui prend néanmoins cinq acceptions.  Le sens b) est précédé d'une version didactique, ≝ Corps de connaissances ayant un objet déterminé et reconnu, et une méthode propre; domaine organisé du savoir.

rem  —  Pour le lecteur qui douterait de la pertinence du sens b) du Petit Larousse, c'est la phrase-exemple (syntagme, en fait) qui permet de s'en assurer :  π les progrès de la science.


croire & savoir
croyance*opinionhypothèseconnaissancesavoir
Petit Larousse 1918ce qu'on croitsentiment qu'on se forme d'une chosesupposition que l'on fait d'une chose possible ou non, et dont on tire une conséquenceidée, notionensemble des connaissances acquises
Guérard-Sardou 1864conviction | opinionavis, sentiment de qqn qui opinesupposition d'où l'on tire une conséquencenotion de | plur. instruction, savoirconnaissance
Bescherelle jeune 1880opinion sentiment particulier qu'on se forme d'une chose, en la considérant en soi-mêmesuppositionidée, notion | pl. savoir, instruction, lumières acquisesconnaissance acquise par l'étude, l'expérience
Lexis 76convictionjugement, manière de penser sur un sujetproposition initiale admise provisoirement**compétence de qqch | plur. ce que l'on sait après l'avoir apprisensemble des connaissances acquises par l'étude
Petit Robertce que l'on croitassertion que l'esprit accepte ou rejette***base de la démonstration | proposition admise provisoirement****ce qui est connu | ce que l'on sait pour l'avoir apprisensemble de connaissances plus ou moins systématisées, acquises par une activité mentale suivie

*Lexis définit ‘croyance’ par rapport au verbe ‘croire’ ≝ {considérer comme vrai, être convaincu de qqch}.
**pour servir de base à un raisonnement, une démonstration, une explication et que l'on justifiera par les conséquences, par l'expérience.
***généralement en admettant une possibilité d'erreur.
****avant d'être soumise au contrôle de l'expérience (sciences expérimentales).
rem  —  science ne figure pas dans le tableau en raison de la taille de ses définitions.





Voici le même tableau dans une présentation portative et qui incorpore la plupart des notes.



croire ≝ Tenir pour vrai ou véritable [Qui a lieu ;  qui existe réellement, en dépit de l'apparence] ; 

croire que : considérer comme vraisemblable {qui est à bon droit considéré comme vrai} ⋁ {qui semble vrai] ou probable}.  Petit Robert.  [Les accolades définissent l'italique qui les précède ;  même source.]

connaître ≝ {Avoir présent à l'esprit} (un objet réel ou vrai, concret ou abstrait ; physique ou mental) ⋁ {être capable de former l'idée, le concept, l'image de}.  PR.

avis ≝ Ce que l'on pense, ce que l'on exprime sur un sujet.  PR.

savoir ≝ Avoir présent à l'esprit (un objet de pensée qu'on identifie et qu'on tient pour réel); pouvoir affirmer l'existence de.  PR.

rem  —  Le recours au Trésor prendrait évidemment trop de place.  Je résume donc :  ‘croire’ se paraphrase généralement par {ajouter foi} ou {admettre}.  ‘Croyance’ par {assentiment}, {certitude}, {opinion}, {foi}.  ‘Opinion’ se paraphrase par {manière de penser}, {jugement}, {état d'esprit}, {hypothèse}.  ‘Hypothèse’ par {proposition}, {explication}, {supposition}.  ‘Connaissance’ par {acte de la pensée}, {représentation}, {expérience}, {étude/pratique}.  ‘Savoir’ enfin, se paraphrase par {connaissances}, {compétence}, {état de conscience}.


Dernier tour d'horizon

Je signale dans cette section quelques « redéfinitions » ou, comme les appelle Port-Royal, des définitions de nom des notions auxquelles s'attaque l'hypothèse Γ.

André Cresson (1920) fait remarquer qu'« on peut connaître qu'une chose est et savoir, partiellement au moins, ce qu'elle est, sans en avoir, pour cela, ni une connaissance, ni une compréhension totale. »  On notera qu'il n'a pas tort de distinguer la compréhension d'une chose (pas au sens des logiciens) et la connaissance.  Je sais ce qu'est un mascaret et je sais que j'en ai lu l'explication, mais je ne peux pas dire, en ce moment, sans vérification, que je comprends le phénomène suffisamment pour pouvoir l'expliquer ;  ni d'ailleurs que je puisse le reproduire sur une plus petite échelle.  J'attire l'attention sur le fait que spontanément j'ai associé la possibilité d'expliquer et la compréhension.

rem  —  On remarque que le philosophe, quand il n'est pas résolument optimiste optimiste ou enthousiaste, tend néanmoins à l'absolu, ou plutôt à l'exagération, qui le pousse immanquablement à dire des absurdités.  Je serais curieux de voir celui qui aurait une 1° connaissance totale et 2° une compréhension totale d'un phénomène, d'un fait ou d'un objet, même physique et ordinaire.  La raison principale ne tient pas à l'objet ni aux capacités de l'individu mais au sens que peuvent bien avoir les deux syntagmes en question.  Il y a dans l'emploi même de ‘total’ une inflation verbale.

Victor Brochard se situerait à l'opposé de Cresson, car « Comprendre et croire sont souvent des expressions synonymes, et la signification de ces deux mots est enveloppée dans celle du mot connaître. »  Je lui laisserai la responsabilité de l'enveloppement sémantique, mais sa phrase suggère une intéressante synèse :  comprendre ∩ croire ∩ connaître.  ‘Comprendre’ est absent des définitions ci-dessus.

rem  —  À propos de la compréhension, on devrait toujours se souvenir de l'ânerie de Pascal (ou de sa présomption, si vous vous sentez charitable à son égard) :  « Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit ;  par la pensée, je le comprends » qui n'a d'autre valeur que celle d'un jeu de mots.  Il ne pouvait avoir en tout état de cause ce que la définition du Petit Robert lui prête, « l'idée claire ».  Évidemment, la forme la plus obscure de la compréhension est la connaissance intuitive, avec comme exemple, sorti du même moule que celui de Pascal, « comprendre la Nature ».

« La croyance est autre chose que la connaissance, affirme Brochard, s'il est nécessaire de comprendre pour croire, il ne suffit pas de comprendre pour croire. »  Je ne vois pas bien pourquoi il imagine que la croyance implique la compréhension.  Personnellement, je serais enclin à associer la croyance à l'incompréhension ou plus exactement à une méprise sur les rapports perçus (une non-compréhension).  Il faut se garder de « prendre le mot pour l'idée », c'est-à-dire de confondre la pensée avec l'emploi de la construction « je pense que P » (≢ je pense P).  Il en va de même pour la compréhension qui serait sous-jacente à la croyance.  La croyance commence par croire qu'elle comprend.  Qu'elle cumule aussitôt avec la croyance qu'elle pense.

Le graphique ci-dessous essaie de rendre la relation non réciproque que Brochard prétend voir entre comprendre et croire (ça n'en est pas l'aval).

Arnold Reymond (1935) retient de M. Gonseth l'analyse selon laquelle « une proposition peut avoir l'une ou l'autre des trois valeurs suivantes le vrai, le faux, l'absurde, entre lesquelles existent les relations que voici
I. Dire que A vrai est absurde, c'est déclarer que A est faux ou absurde.
II. Dire que A faux est absurde, c'est dire que A est vrai ou absurde. » La valeur « indifférente au vrai et au faux » ou « ni vrai ni faux » est intéressante, mais cela n'explique pas la vérité.

Selon J. Duval-Jouve (1844), l'erreur, c'est « ne pas savoir et se croire en possession de la connaissance ».  Il la dit « imputable et personnelle ».  Je proposerais donc que la vérité (ou le vrai, comme on peut être dans le vrai ou dans l'erreur) le soit également.

D'après le même, c'est ce qui est communiqué par autrui qui « forme la portion sans comparaison la plus considérable de nos connaissances. »  J'ajouterais que cette masse imposante est également, dans la plupart des cas, incontrôlable, pour des raisons pratiques ou intellectuelles.

André Cresson (1920) cite Pasteur pour qui « le pire dérèglement de l'esprit est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient ».  La remarque est intéressante car elle fait ressortir l'aspect créateur de la croyance.  Le croyant ne se contente pas du crédible :  il le fonde.  D'où l'inférence curieuse qui veut que si je crois P, P est.  On en a l'exemple avec les relations que tire Reymond du vrai, du faux et de l'absurde.

Victor Brochard (1879) analyse un Descartes analytique :  « De ce qu'une chose pensée est vraie et qu'elle est connue, Descartes conclut qu'elle doit être connue comme vraie ;  il ne voit pas que connaître comme vrai, c'est déjà croire, et que cette connaissance par laquelle il se flatte d'expliquer la croyance la suppose.  Il ne prouve pas qu'on ne puisse avoir dans l'esprit une idée claire et distincte sans la croire vraie.  À l'expression idée claire et distincte, il substitue témérairement le mot évidence. »

Sans vouloir paraphraser Brochard, on observe que si P est pensée, elle est « connue » de quelque manière que ce soit, quant à être vraie, c'est une question affective, et comme le remarque Brochard la croyance de Descartes place la vérité avant la connaissance.  L'évidence est sûrement la cousine de l'intuition, sinon sa sœur.

Edmond Goblot (1918) est séduit par le camp cartésien :  « Certes la vérité était vraie avant d'être connue, est vraie quand même elle est ignorée. »  Cette position m'indispose :  comment donc vais-je déterminer que ce qu'on m'apprend est vrai, s'il est vrai avant que je le connaisse ?  Je veux bien admettre qu'il y ait des opinions et surtout des savoirs qui me sont inconnus, mais des vérités ?  c'est une atteinte à ma liberté de conscience.

« John Stuart Mill (1806-1873), dans la Philosophie de Hamilton (W. 1788-1856), nous dit encore Victor Brochard (1879), réclame deux conditions pour qu'une croyance soit une connaissance.  La première est qu'elle soit vraie.  Personne ne peut élever de contestations sur ce point, si on juge la croyance du dehors, si on la compare à autre chose qu'elle-même, dans un autre moment que celui où elle se produit.  Mais subjectivement, il est de l'essence de la croyance d'être ou de paraître vraie, et la question est de savoir comment on peut distinguer être et paraître.  La seconde condition est que la croyance soit « bien fondée », car « ce que nous croyons accidentellement, ou sur des preuves insuffisantes, nous ne le connaissons pas ».  Rien de plus juste encore, si on se place au point de vue du métaphysicien ou du logicien.  Mais psychologiquement la croyance, en tant qu'elle est l'acte d'un être réfléchi (et elle ne présente d'intérêt qu'à cette condition), ne se produit jamais sans raison.  On peut croire l'absurde, on ne le croit jamais parce qu'il est absurde, mais parce qu'on a une raison qu'on considère comme « bien fondée », comme une « preuve suffisante » pour l'admettre.  Quoi qu'on fasse, la croyance et la certitude sont psychologiquement indiscernables. »

rem  —  On reconnaît l'axe Platon-Ayer-Gettier.  Il est d'ailleurs curieux que ni Ayer ni Gettier n'aient signalé le passage.  Quoi qu'il en soit, je m'écarte du point de vue que Mill ou Hamilton (ou les deux) ont vraisemblablement hérité de Platon.  Sans me réclamer du point de vue psychologique, j'aurais cependant plus de sympathie pour la confusion, chez le croyant, entre les deux états :  croire et être certain.  Formulons le principe d'Hamilton-Mill, pour mémoire, en notant que d'emblée la vérité n'est pas suffisante : 

croyance ⇒ connaissance, ∵ [croyance ∋ vraie] ⋀ [croyance ∋ fondée]

C'est-à-dire croyance implique connaissance si la croyance est vraie et la croyance est fondée.

« La même adhésion peut être donnée à l'erreur », poursuit Victor Brochard (1879). « On peut être ou se croire certain du faux comme on l'est de la vérité.  Psychologiquement et au moment où elle est admise, la croyance fausse ne diffère pas de la croyance vraie. »

Le point de vue privilégié ici est celui de l'antériorité de la connaissance sur la croyance qui n'est qu'une forme imparfaite de la connaissance dont la forme la plus assurée est le savoir.  La connaissance est donc ici un état cognitif, un état de conscience où un objet est perçu, représenté ou formé conceptuellement ou par imagination).  La croyance devient un de ses modes d'affirmation.  Le fait de ne pas croire n'est pas une affirmation de l'existence de l'objet.

On verra plus bas qu'il est nécessaire, à une étape de l'examen, de trancher la question qui veut que la croyance soit une connaissance vraie (ou inversement).  Et c'est pour cela qu'on bouleversera les rapports traditionnellement tracés entre les notions de croyance, connaissance et savoir (abstraction faite de la science ou des sciences).  Quant à admettre la bivalence de la croyance, c'est soit de la mansuétude, soit de l'aveuglement.

Il est curieux que Duval-Jouve (1844) qui adopte l'avis de Damiron (1836) fasse, comme je me propose de faire, c'est-à-dire qu'il place la connaissance avant la croyance :  « la croyance dépend de la connaissance seule, intime et personnelle, ou qu'elle vienne d'un témoin. » 

Joseph Duval-Jouve (1844) note que « quand une croyance nous est proposée, nous ne pouvons faire qu'une de ces trois choses :  croire aveuglément, rejeter obstinément, douter et examiner.  Croire sans examen qu'une chose est, ou croire sans examen qu'une chose n'est pas, c'est toujours croire aveuglément, ce n'est jamais savoir. »  Il ajoute :  « même admise après un sévère examen, une croyance peut être fausse. »

Ernst Mach (1908) s'inquiète du statut particulier qu'a la croyance : «  Je ne puis me familiariser avec l'idée que l'acte de croire soit un acte psychique spécial, qui soit à la base du jugement et en forme l'essence. »  J'avoue moi-même que si une croyance vérifiée était une connaissance, je n'aurais pas une grande foi en la connaissance.

Henri Poincaré (1902) pose le problème en terme de confort :  « Douter de tout ou tout croire, ce sont deux solutions également commodes, qui l'une et l'autre nous dispensent de réfléchir. »  —  Notons qu'il se trompe certainement, douter est loin d'être une activité confortable et n'a certainement pas la stabilité de la position contraire.  Le doute est la condition préalable de la réflexion.

Joseph Tissot (1847) introduit un relativisme intéressant :  « Les idées ne sont qu'une espèce d'un genre qui comprend les phénomènes de conscience :  il y a cognition.  Les idées n'existent qu'autant que l'esprit est porté à croire à quelque chose qu'il se dit connaître. »  Mais on note la priorité donnée à l'acte de croire comme procès cognitif, encore qu'il semble, cet acte, supposer l'antériorité de la connaissance.

Victor Brochard (1879) évoque la même question :  « il reste à savoir si la croyance est déterminée uniquement par l'idée, si on croit parce qu'on pense et en proportion de ce qu'on pense.  À cette condition seulement on pourrait identifier la croyance et l'idée. »  Il suggère également que la connaissance n'est pas « inaltérable » :  « l'esprit humain ne connaît pas toujours les choses telles qu'elles sont ;  il ajoute à ce qu'il reçoit ;  souvent il le modifie ;  la connaissance n'est pas indépendante du sujet qui connaît. »

Selon André Lalande (1919), « Goblot distingue radicalement le savoir positif [« imposé par l'expérience »], qui mérite seul le nom de connaissance, et les constructions philosophiques ou artistiques, dans lesquelles entre de l'imagination et du sentiment, qui entraîne selon Lalande une défiance peut-être excessive des grandes hypothèses. »  Ce sont pourtant des savoirs au même titre que les autres.  On a là, chez Goblot, les germes du poppérisme le plus dogmatique.

On ne s'étonnera donc pas qu'Edmond Goblot (1918) se méfie de la croyance :  « Dans la notion de croyance, il y a quelque chose de louche : la croyance, c'est ce qui, sans être un acte de connaissance, veut se faire passer pour tel. »  Pour lui, on le voit, elle n'est pas connaissance et celle-ci ne la précède pas.

rem  —  Cette méfiance est légitime quand on se souvient précisément que la croyance est la voie royale d'une part de l'opinion et de l'autre de la foi.  Quant à la crainte de Mach, signalée plus haut, elle est fondée dans la mesure où une proportion importante de nos jugements (les jugements de valeur) sont des opinions, c'est-à-dire des croyances usurpant le titre de savoir.  Dans notre optique, Goblot a tort de faire de la connaissance un savoir privilégié (l'épithète ‘positif’ est d'ailleurs suspecte, ‘expérience’ étant aussi polysémique que ‘positif’).

rem  —  Le Petit Larousse 1918 (dictionnaire en un volume, je le rappelle) compte trois acceptions distinctes pour ‘expérience’ et ‘positif’ en réunit dix.  On note que deux des expériences intersectent un positif au moins.

Victor Brochard (1884) inquiète quand il se livre à une curieuse assimilation :  « Mais dire que les théories sont des hypothèses, c'est dire qu'elles font, en dernière analyse, appel à la croyance, et par la force des choses, la théorie de la croyance ne devient-elle pas une des parties principales de la théorie de la connaissance, si les systèmes se proposent comme des croyances, au lieu de s'imposer comme des certitudes ? »

Brochard semble confondre la croyance (le fait de croire et ce qui est cru) avec la théorie de la croyance alors qu'il n'assimile pas la connaissance (le fait de connaître et ce qui est connu) avec la théorie de la connaissance :  ce n'est pas par la force des choses, mais par analogie.  Une supposition n'est pas d'emblée une croyance, car il lui manque un élément, c'est-à-dire l'affirmation ;  envisager une possibilité ne demande pas qu'on y adhère, moins en tout cas qu'une probabilité que Claude Bernard semblait faire une condition de l'hypothèse (mais avec lui on est déjà dans la science) :  « Une autre condition essentielle de l'hypothèse c'est qu'elle soit aussi probable que possible » (Cl. Bernard).  [cité dans le Petit Robert.]

Une hypothèse scientifique est moins une supposition, possible ou probable, qu'un essai d'explication plausible d'un phénomène, et dont le caractère de possibilité et de probabilité dépend de sa compatibilité avec les faits répétables d'une part et de l'autre les hypothèses existantes non concurrentes.

Jean Philibert Damiron (1831) a le mérite, par rapport à Descartes, de ne pas s'emmêler les pieds dans la carpette :  « Dans sa plus grande généralité, et par conséquent dans sa plus grande simplicité, le fait de l'intelligence consiste à voir qu'une chose est là avec tels ou tels attributs, à s'apercevoir qu'elle existe ;  à le savoir, à le comprendre, quand il y a réflexion dans la perception.  L'action de voir, de s'apercevoir, de savoir, etc. voilà l'idée, la pensée, la connaissance, le jugement, comme on voudra ;  il ne s'agit pas ici de mots :  prenons celui d'idée, pour faire un choix.  L'idée est donc l'acte de l'esprit qui sent (le sentit des Latins) qu'une chose est là et qu'elle est modifiée de telle ou telle façon. »


L'hypothèse gamma ‘Γ’ et ses outils

La discussion qui suit a comme point de départ la conclusion de l'étude sur les verbes-opérateurs, dont je reprendrai immanquablement certaines formulations.  Un verbe-opérateur consiste en ce que j'ai également appelé une « préface » à une proposition, une phrase ou un énoncé.  J'emploie également le syntagme « complexe préfixal » pour désigner |aΓ| et son paradigme.  Blanché parle d'opérateur initial pour ces formes, c'est-à-dire « je crois que », « il n'est pas vrai que »

Le point de départ de la formalisation de l'hypothèse Γ est celle-ci :

a)  KaP ⇔ (BaP ⋀ P)

que l'on doit à Hintikka (1962), c'est-à-dire : « le savoir est une croyance vraie ».  Un an avant la publication de l'unique article de Gettier.  Il devait donc s'inspirer d'Ayer.  J'ai essayé de remonter à l'origine de la formule :

b)  [BaP ⇔ ¬(KaP ⇒ P)] v [BaP ⇔ (¬KaP ⋀ ¬P)]

Il est entendu que K = know (savoir) et B = believe (croire).  Il semble en outre que « a » soit le sujet [je me servirai moi-même du terme « agent », promotion du sujet axiologique].  Pour ma propre démonstration j'adopterai des lettres grecques, savoir = ε ;  croire = Δ (δ reste la doxa, dans la phase doxologique) et énoncer = Γ.

En français moderne, il n'est plus possible de dire « connaître que », c'est pourquoi je m'en remets à la neutralité de l'assertion.  J'aurais pu avoir recours à ‘trouver que’ ou même ‘penser que’ qui sont relativement bénins.  Mais comme il s'agit de l'opérateur de transition, le mot n'est pas déterminant, à condition de conserver le sens {avoir présent à l'esprit}.

rem  —  Le Trésor est moins exclusif et signalent des emplois qu'il considère littéraires.  Il reste qu'à la lecture ces exemples ont le sens de {savoir} ou d'{apprendre} ;  autrement dit, ils n'ont pas la neutralité nécessaire à la formulation de l'hypothèse.

La formule de b) se lit « l'agent croit la proposition P », ce qui équivaut à « l'agent ne sait pas que P ni que P est vrai » ou équivaut encore à « l'agent ne sait pas que P et P est faux ».  Ces raisonnements sont basés sur l'idée que le fait de croire s'oppose au fait de savoir, mais la définition de croire du PR devrait s'écrire :

a croit que P, c'est-à-dire [aΔP ⋀ P] ⋁ [aΔ±P].

± indique le vraisemblable ou le probable.  La double formule se lit : 

« l'agent croit (que) P et P est vrai ou l'agent croit que P est vraisemblable »

La forme exacte de la formalisation d'Hintikka semble être la suivante, si l'on s'en remet à Hendricks et Symons (2009) : 

BcA et KcA

A est une proposition arbitraire et Kc est un opérateur épistémique.  Si l'opérateur doxastique n'engendre pas la véracité de la proposition A, c'est néanmoins le cas avec l'opérateur épistémique : 

KcA ⇒ A.

Il faut noter que dans l'hypothèse Γ l'opérateur épistémique n'implique pas la vérité, contrairement à la formule a) citée plus haut que je prêtais à Hintikka (sur la foi d'une citation de Nicolas Ruwet).

L'hypothèse Γ (gamma) s'est d'abord développée de cette façon : 

P ⇒ aP
aΓP
⇒ (aεP v aΔP) ⊢ (P →⊤→ aP →⊤→ aΓP  ⇨  (aεP v aΔP))

Ce qui se lit :  « Un énoncé implique un énonciateur (agent d'énonciation a) qui implique un mode d'énonciation, ici un opérateur gnostique, qui implique soit un opérateur épistémique soit un opérateur doxastique).  On en déduit (‘⊢’ = par inférence) que tout énoncé peut être transformé (-T-> [→⊤→] se lit devient par transformation) en distinguant l'énonciateur de l'énoncé et de son opérateur. »

Pour éviter que P soit assimilé à « P est vrai » dans [P ⇒ aP], on aura recours au signe contextuel/conditionnel de la règle d'inférence (anciennement la barre oblique ‘/’ empruntée à la phonologie américaine), c'est-à-dire ∁, ce qui donne A) :

A)  a ∁ P

Je tiens à souligner le fait que je ne tente pas de construire une Nième « logique épistémique » et que la formalisation n'est qu'un moyen de donner un semblant d'ordre à mon discours.  L'implication de la première étape de la première formulation est donc sacrifiée pour éviter le postulat de la vérité de la proposition.  On complète A) avec l'opérateur gnostique gamma Γ :

A)  a ∁ P ⇒ aΓP

qui se lit « un agent (d'énonciation ou d'interprétation) « devant » la proposition P la conceptualise comme une forme de connaissance. » 

Je m'inspire ici de la définition citée plus haut pour le verbe ‘connaître’.  Dans l'hypothèse Γ la connaissance est soit une croyance (une opinion) soit un savoir quelconque ;  la scientificité [je parle ici des sciences dites « dures »] a ses propres conditions sur lesquelles j'éviterai de me prononcer comme ce ne serait de ma part qu'une manipulation symbolique [je songe plus spécialement aux mathématiques et à la physique et en général aux sciences fondées sur le calculable ou le quantifiable].

D'emblée, cependant, on considérera que l'opérateur épistémique ne préface que des propositions vérifiables, c'est-à-dire contrôlables.  Prenons le cas d'un agent connaissant tous les champions du Tour de France depuis sa création.  Par contre la date de naissance de Platon est invérifiable et donc l'énoncé ci-dessous n'a pas de validité : 

X sait que Platon est né en 429 avant notre ère.  [C'est à dessein que j'ai repris la date du Petit Larousse 1918, que nos contemporains ont corrigé en 427, sans doute par réminiscence, mais qu'il m'est impossible de valider ou d'invalider.]

On ne déniera pas à l'agent (le sujet-locuteur) la possibilité [et le droit] de choisir quelle attitude prendre devant une proposition (cf. « c'est une question d'opinion »), mais cela ne garantit à celle-ci aucune validité si le contrôle ne peut avoir lieu.  On ne maintiendra donc pas l'implication bivalente de la première formulation, sans ajouter une condition.  Je la rappelle, tout d'abord, avec les transformations, qui vont se révéler inutiles.

A1)  aΓP ⇒ (aεP v aΔP)

qui se lit :  « [l'agent énonce que P] implique [(l'agent sait que P) ou (l'agent croit que P)] »

A2)  ⊢ (P →⊤→ aP →⊤→ aΓP  ⇒  (aεP v aΔP))

qui se lit :  « infère [P a un agent (ou implique un agent) qui énonce (ou « a connaissance que ») P, c'est-à-dire que l'agent sait que P ou croit que P]. »

où A2) est inféré [⊢] de A1).  La nouvelle formulation réécrit les deux segments sous forme de deux opérations distinctes et non d'un choix :

B1)  aΓP ∁ (P ⇒ ψ) ⊢ aεP

qui se lit :  l'agent énonce que P si P est contrôlable infère l'agent sait que P

B2)  aΓP ∁ (P ⇒ ˥ψ) ⊢ aΔP

qui se lit :  « l'agent énonce que P si P est incontrôlable infère l'agent croit que P »

où ψ (psi) stipule la contrôlabilité de P et ˥ψ son incontrôlabilité  —  on peut préférer le terme de validation, mais on évitera la rectification bachelardienne qui a une association argotique pour moi et la falsification popperienne, qui a un parfum de faussaire.  Il est possible d'envisager l'indécidabilité de certaines conceptualisations et on peut alors songer à la formule qui suit, où le signe Υ (upsilon) devant P a pour équivalent « P est indécidable » :

C)  aΓP ∁ (P ⇒ ?/‽) ⊢ aΥP

qui se lit :  « l'agent a connaissance que P si P est incertain alors l'agent énonce que P est indécidable »


Droit dans le mur

Les formules qui précèdent, y compris celles qui ne sont pas de moi, se heurtent au problème majeur de l'étude de l'énonciation et qui s'étend aux recherches concernant les attitudes propositionnelles :  l'impossibilité où l'on est de savoir ce qui se passe dans la tête de l'autre.  Si j'ai pu construire une sémantique opératoire c'est en utilisant un artifice qui prête aux dictionnaires le statut d'un informateur permettant l'autovérification de ses dires, ainsi que la possibilité d'interpréter les énoncés des autres (les fameuses phrases-exemples), en utilisant la commutation, instrument linguistique essentiel.

Mais un tel artifice ne semble pas possible ici.  Quand j'écris que l'agent a énonce P (aΓP), d'accord, je note effectivement quelque chose qui pourrait faire l'objet d'une contre-observation.  Mais cela n'est plus valable si je lui prête des intentions.  Or dire que aΔP (a croit que P) c'est, pour moi, juger ce qu'il dit négativement, sauf si je l'accompagne de comme moi, comme nous (alors jugement doxologique de reconnaissance) ;  ce jugement négatif n'est pas associé à la formule avec savoir, c'est-à-dire aεP.  Mais on n'en est pas pour autant dédouané, car convenir que x sait quelque chose, c'est encore juger, mais dans l'autre sens, ce qu'il dit ou ce qu'il « pense » (!) comme étant vérifiable.

rem  —  À ce titre, l'expression que je prône plus haut, « a connaissance que », a la prétention de sonder l'activité psychique du sujet.

Autrement dit, les limites d'application de ce genre de formules sont vite atteintes.  D'ailleurs, à l'origine, l'Hypothèse Γ venait en point d'orgue à un essai de classement des verbes auxquels s'était intéressé Nicolas Ruwet.  Je ne me proposais donc pas d'élucider la pensée de l'autre.  Ma démarche, malgré cette apparente incursion dans des terres inconnues sinon hostiles, demeure celle d'un sémanticien prudent qui, agacé par la certitude de ceux qui croient, s'est demandé comment on s'y prend :  cela a donné le blog qui se trouve sur le site, mais qui n'est que le second que je consacre à la croyance, le premier étant un brûlot contre les négationnistes.

L'Hypothèse Γ est une sorte de corollaire à la phase trois (celle de la signification) du modèle sémiocognitif.  Elle permet, comme on le verra plus bas, sans modification importante dans le schéma aΓP ⇒ (aεP) ⋁ (aΔP) de montrer la genèse de la croyance et celle du savoir sans faire appel à la vérité et sans jeux logistiques à la Gettier.


Un mur en papier mâché ? 

Malgré le fouillis que présentent les réflexions ex abrupto sur les verbes opérateurs de Croire ⋁ savoir, une relecture, en plus de toujours permettre d'apporter quelques corrections (et combien !), m'a permis de retrouver d'intéressantes affirmations (ou condamnations) au sujet de la science ou de la non science.  Quitte à me répéter, je n'ai pas qualité pour me prononcer sur ce qui fait réellement la science, mais il m'est possible de chercher à circonscrire ce qui ne l'est pas et de montrer que les « scientifiques » sont logés à la même enseigne que le citoyen lambda quand ils s'adonnent à la vaticination.  On peut même considérer l'épistémologie comme une discipline parasitique.

Pour imiter Bachelard, je ne remonterai pas à Aristote, mais à Platon, pour situer l'équivoque qui est entretenue depuis au sujet de la connaissance, où l'on assimile trop rapidement (ou malicieusement) le savoir à la science et la science au savoir.  Pour mémoire, je rappelle sa phrase (il s'en prenait à ce qu'il appelait la « doctrine du général ») :

« Rien n'a plus ralenti les progrès de la connaissance scientifique que la fausse doctrine du général qui a régné d'Aristote à Bacon inclus et qui reste, pour tant d'esprits, une doctrine fondamentale du savoir. »

Rien de tel que la désignation par un nom à association péjorative (« doctrine ») pour jeter le discrédit à la fois sur certains penseurs et sur ceux d'entre nous qui n'ont pas déjoué la supercherie.  Naturellement, je n'entends pas critiquer Bachelard comme tel [même s'il reste à démontrer qu'une science du singulier est viable], comme je me borne à passer sa phrase au crible.  On ne saura pas s'il remet en cause la notion de général (la généralité) et si c'était le cas, qu'offre-t-il à sa place ?  Le singulier, l'individuel ou le particulier ?  Ne joue-t-il pas un jeu dangereux en fusionnant généralisation et « généralisation hâtive » (que craindrait la « vraie science » selon Henri Poincaré et qu'avalise le symbole ∀), Bachelard se rangeant alors parmi les esprits qui amalgament raccourci et absence de liaison.

Le GDEL ne considère plus, comme le GML, l'induction comme une méthode, mais comme une hypothèse.  Textuellement :  « La généralisation se fonde sur l'hypothèse de la validité de l'induction. »

C'est faire peu de cas du processus cognitif correspondant, qui permet de constituer une classe à partir d'un ensemble de propriétés.

On évitera de basculer dans ce que j'appellerai le projectionnisme, variante de l'anthropomorphisme, que semble professer Jean Largeault quand il écrit :  « l'induction est ordinairement prise à l'envers.  Nous nous étonnons qu'elle nous conduise à découvrir des lois, des espèces, des genres... c'est parce qu'il y a, dans la nature, des lois, des espèces, des genres, que nous pouvons faire des inductions correctes. »  Portrait du logicien en naturiste ou en peintre naïf.

Cette espèce d'alenversisme ne va pourtant pas jusqu'à prêter à la nature et au monde (pas mal papal) un « sens », qui reste la prérogative de la science, toujours selon Largeault qui note :  « des faits ne peuvent pas départager ni réfuter des théories dont ils tiennent leur sens. »  Quoi, la Nature ne peut pas se prononcer sur ses lois ?

Paraphrase analytique :  les faits tiennent leur « sens » [non, il ne s'agit pas du nôtre, c'est-à-dire celui du sémanticien] des théories ⇒ les théories donnent leur « sens » aux faits.

Mais si les inductions « correctes » font partie intégrante de la théorie, ne faut-il pas se montrer plus souple et envisager un animisme plus « général », où les faits auraient leur mot à dire ?  Cette attitude (celle qui consiste à prêter à la nature des processus cognitifs) était déjà celle de Bergson, qui m'a donné, par transformation, un bel exemple : 

« la science, entre autres, constate que l'univers est régi par des lois mathématiques ».

Bergson pense que l'univers est régi par des lois mathématiques

C'est d'ailleurs à ce genre d'examen que je me propose de me livrer, après un rappel des verbes et de leur classement (qui pourrait varier en fonction du temps, du mode et de la négation).

On notera ici que je m'inscris en faux contre le calcul auquel se livrerait la nature chaque fois qu'une planète exécute son tour autour du Soleil.  La phrase de Bergson s'appuie sur une transposition de la thèse de l'horloger.  Que les phénomènes naturels puissent faire l'objet de calculs, d'accord, mais autrement on fait de la métaphysique ou de la théologie.  On rencontre le même phénomène (aussi peu naturel) avec l'intelligence que posséderait le formalisme :  il ne faut pas perdre de vue que la logique aristotélique des scolastiques est formelle (c'est la le hic).  La logique moderne entretient les mêmes croyances avec ses tables de vérité. rem  —  paraphrase :  la vérité est dans la table, et si elle est bancale, votre carte de crédit la calera.


Classe des opérateurs gnostiques

L'étude des verbes-opérateurs gnostiques avait commencé par des tests établissant la validité relative de certaines constructions linguistiques pour arriver au classement suivant :

I — Sous-classe des opérateurs doxastiques (« croire ») :  Héloïse accepte que, accorde que, admet que, affirme que, assure que, s'assure que, s'attend à ce que, certifie que, comprend que, conçoit que, conjecture que, considère que, conteste que, croit que, décrète que, devine que, doute que, espère que, se figure que [+subjonctif], [garantit que], imagine que, [juge que]*⇩, pense que, [prédit que], [prétend que], propose que, reconnaît que, (qqch) requiert que, songe que, soutient que, se souvient que, suppose que, [témoigne que], trouve que, (qqn/qqch) [le Proverbe] veut que qui terre a, guerre aPL 18.

*⇨ ajouté pour l'occasion

II — Sous-classe des opérateurs épistémiques (« savoir ») :  Abélard annonce que, s'aperçoit que, apprend que, [atteste que], conclut que, constate que, déclare que, découvre que, déduit (de qqch) que, démontre que, [dénote que], dit que, se doute que, énonce que, enseigne que, estime que, s'étonne que, explique que, [se figure que], [indique que], infère que, informe (qqn) que, montre que, note que, observe que, pose que, postule que, (qqn/qqch) présuppose que, (id) prévoit que, proclame que, prouve que, rappelle que, [rapporte que], [révèle que], sait que, [signale que], [signifie que], [soupçonne que], voit que la Russie est un pays de plainesPL 18.

Les listes peuvent s'enrichir de verbes passifs et de locutions (a la certitude que, a l'idée que, a la conviction que), comme mes exemples « idéologiques » le laissaient entendre. 

Il faut également tenir compte de mots-opérateurs comme ‘selon’ et de son équivalent ‘d'après’. Ou encore de ‘pour’, que j'ai eu l'occasion d'employer à satiété ici même.

La fonction d'introduction de ‘selon’ est signalée par le Petit Robert.  Le dictionnaire pousse même la précision à faire de ‘selon’ une indication que « la pensée exprimée n'est qu'une opinion parmi d'autres possibles ».  Ce traitement singulier en restreint l'application, compte tenu des exemples fournis pour le sens « neutre » :  Selon ses propres termes.  Selon l'expression consacrée.

Il faut se reporter à « après » (d'après) pour avoir droit à un traitement lexicographique digne de ce nom.  Les renvois analogiques comprennent selon, suivant, et un curieux conformément à, dont le sens est bien celui qu'on attend :  {d'une manière conforme à...}, mais assez éloigné de propos qui seraient rapportés.

Les formes ‘il est possible, probable’, et ‘il est incontestable, nécessaire, vrai’ s'imposent aussi à l'attention.  En outre, l'agent non humain (signalé par qqch) devrait être assimilé à l'agent humain.  Cf. les résultats nous apprennent que...


Connaître, c'est-à-dire croire ou savoir

Je reprends le tic des commentateurs de Bachelard sans malice, mais je donne à ‘c'est-à-dire’ son sens habituel, celui qui établit une équivalence, et auquel j'ai consacré un article il y a longtemps.  Et pour ne pas être en reste, je m'abrite derrière le Petit Robert, pour plus de sûreté, en ce qui concerne le sens du verbe connaître.  C'est l'acte cognitif le plus simple, celui qui consiste à avoir conscience d'une chose (ou d'un être ou encore d'une idée ou concept, image, etc.)  On peut, si l'on veut, voir dans la prise de conscience, la conscience réfléchie.  Mais ce n'est pas l'objet qui nous occupera ici.

L'hypothèse Γ a donc établi :  aΓP, qu'on peut remplacer par l'exemple déjà vu, et dont les composantes seront marquées par des crochets.

1)  [[Bergson] [pense que] [l'univers est régi par des lois mathématiques]]

On remarque que si j'avais employé ‘constater’, comme il le fait dans sa phrase d'origine, je marquerais mon assentiment à la proposition qu'il avance.  La raison est double :  je ne serais pas objectif, et surtout parce que je ne crois pas que l'univers soit doté d'intentionnalité.  La nomologie n'est pas une propriété des objets naturels ni d'ailleurs de la plupart des êtres vivants [il ne s'agit pas d'une allusion à Husserl].

L'enchâssement (une expansion à gauche) de l'énoncé ou du jugement complexe que représente 1) modifie le sens.

2)  [[[je] [crois que]] [[Bergson] [pense que] [l'univers est régi par des lois mathématiques]]]

On peut l'observer avec un retour à la citation :

3)  [[[Bergson] [pense que]] [[la science], entre autres, [constate que] [l'univers est régi par des lois mathématiques]]]

Soit encore :

4)  John Locke montre qu'aucune idée innée n'existe dans l'esprit

5)  John Locke [s'efforce de] montrer qu'aucune idée innée n'existe dans l'esprit

‘Montre’ laisse entendre une adhésion également, tandis que ‘s'efforcer de’ n'implique pas la réalisation du but fixé, uniquement la mobilisation des efforts.

Henri Poincaré, bien qu'il croie à une harmonie de la réalité, n'a pas franchi le pas comme Bergson ou Largeault :

6)  Poincaré croit que la réalité objective est exprimée par des lois mathématiques

Il faut bien comprendre que, pour le lecteur, l'énoncé que je rapporte doit se préfacer également d'un opérateur, du type :

7)  docschnauzer (Jean-Claude Choul) prétend que X

8)  X = [[agent] [verbe-opérateur] [proposition]]

9)  Francis Courtès décrète que l'économie de pensée anéantit la pensée

Il emploie pour ce faire une curieuse expression où « nous devrions (je souligne) le saisir abstraitement d'emblée ».  Comme une obligation.  La théorie se fait doctrine et devient dogme. Il se peut que je me trompe sur l'emploi qu'il fait de l'expression « économie de pensée ».  Il y avait dans les années soixante-dix une fâcheuse locution qui parlait de « faire l'économie de », au sens de {s'en passer}.  Je tends pour ma part à y voir l'intervention de l'intelligence, distincte ici de la pensée, et permettant d'économiser mais non de se passer de la pensée.  C'est à Émile Meyerson qu'il s'en prend, mais il n'est pas assez explicite (Courtès est en fait franchement obscur), et comme après enfin avoir lu Meyerson je ne suis pas plus avancé, je m'en tiendrai à ma version.  Je trébuche aussi sur l'abstraitement d'emblée, comme j'aurais tendance à placer l'abstraction en fin de processus.  Ce genre de décrets est commun dès qu'on patauge en épistémologie ou même en philosophie.

10)  Hume (1711-1776) soutient que la réalité du monde extérieur n'est qu'une croyance.

11)  Bachelard a prétendu que les obstacles épistémologiques à la science étaient des formations de la pensée réfléchie.

12)  Trotignon (bachelardien) affirme que la science élabore des propositions vraies, c'est-à-dire des propositions sans cesse soumises à la rectification.

On opposera à Hume que, sauf à renaître chaque jour, il se constitue une mémoire des phénomènes, ainsi qu'un regroupement et une forme naïve de classement.  Ce classement n'est possible qu'au moyen de la notion de classe qui dépend du processus de généralisation.  Les observations de Hume ne sont ni intelligentes ni généralisables, parce qu'il a fait le vide et traite l'esprit comme une boîte noire avant la lettre, sinon tout simplement comme une boîte vide.

L'exemple de Bachelard  —11)—  s'accompagne d'une négation :

11a)  Bachelard ne croit pas que les obstacles épistémologiques à la science soient le fait d'« un vague et éternel sens commun »

La formulation est celle du commentateur.  Ce qu'on retiendra de cet exemple c'est qu'il dénonce sélectivement.  Bachelard ou son commentateur auraient pu (avec rigueur) éviter les mots ‘vague’ et ‘éternel’, qui conviennent moins au sens commun qu'aux obstacles épistémologiques.

L'exemple 12) est sémantiquement indécidable.  Est-ce là (vraie, c'est-à-dire rectifiable) une façon d'éviter de dire « vérifiable » ?  Il ne s'agit pas de la vérité nécessaire de la logique, qui se décide sur une table, ni certainement de la vérité du sens commun qui n'y voit que la réalité.  Est vrai ce qui est réel.  On voit mal le scientifique « rectifier » le réel, bien qu'il l'ait fait, à sa façon, avec les bombes A et H.

Si je semble assez sévère avec les auteurs de mes citations prises comme exemples, on notera à ma décharge que ce sont dans la plupart des cas des affirmations qui sont l'expression d'une certitude usurpée, dont voici deux nouveaux exemples (le deuxième est scindé en deux propositions) :

13) Hume pense que la certitude des connaissances résulte de l'invariance des opérations mentales

14a) Maurice Pradines soutient que les choses ne peuvent pas se contredire.

14b) Pradines assure qu'il n'y a contradiction que là où il y a diction.

Pradines a tort sur le terrain qu'il a choisi, comme le mot est latin, et historiquement, ≍ {incompatibilité}, le Petit Robert cite Voltaire, et Litttré Condillac (1715-1780), Régnier (1573-1613), Massillon (1663-1742).

La certitude dont fait preuve Pradines et celle dont se fait l'arbitre Hume (qui a également tort, mais pour d'autres raisons), ne sont, d'après Goblot (cité par Cuvillier) que des états d'esprit, où le sujet « se croit en possession de la vérité ».  On pourrait m'opposer que je ne cherche, dans cette démarche d'analyse, qu'à plaquer ma « vérité » sur celle de l'autre, mais ce n'est point l'objet avoué de ma démarche et cette superposition ne peut être qu'accidentelle.  C'est l'absence de sens critique qui me frappe et le peu d'humilité des détenteurs d'une vérité qu'ils sont les seuls à percevoir.  Donneur de leçons, je ne crois pas ;  je suis mal placé pour enseigner l'humilité.  S'il y a une leçon à tirer de cet examen c'en est une de prudence.  Comme en manque cette phrase de Bergson :

Il n'y a pas de choses, il n'y a que des actions. Soit 15) : 

15)  Bergson veut qu'il n'y ait pas de choses, qu'il n'y ait que des actions.

On pourrait m'objecter que ma critique tombe à plat comme il s'agit d'énoncés coupés de leur contexte, quel que soit le sens que vous donniez à contexte.  Mais l'intransportabilité du contexte est notoire et constitue un autre objet d'interprétation (encore une fois, peu importe qu'il s'agisse de l'environnement verbal cooccurrent ou du cadre culturel ou de pensée ou encore la situation).  Ce ne sont pas les deux pages avant ni les deux pages après qui déterminent le sens d'un mot ni, si l'on en étend la portée, le « sens » de la phrase.  On notera que Bergson est l'homme du schème moteur, ce qui assure ici une certaine caution.

Mieux frotté de grammaire ou de lexicographie, notre philosophe nobelisé eût été conscient que le résultat d'une action n'est pas une autre action, mais une chose et s'il avait été plus soucieux d'exactitude, il eût pu se demander sur quoi s'exerçaient les actions.  N'en jetez plus.  Et pourtant les meilleurs esprits peuvent être suspects d'élitisme (at least), comme ici Poincaré :

« Ce que nous appelons la réalité objective, c'est, en dernière analyse, ce qui est commun à plusieurs êtres pensants, et pourrait être commun à tous ;  cette partie commune [... [la coupure est dans la citation transmise, et non de moi]], ce ne peut être que l'harmonie exprimée par des lois mathématiques. »  Francis Bailly [« Les mathématiques :  de la diversité à l'unification », avec la collaboration de Jean Petitot.  EU: Symposium, vol. 1:700-707.]

J'extrais 16) et 17) de cette citation :

16)  Poincaré considère que la réalité objective est ce qui est commun à plusieurs être pensants.

17)  Poincaré envisage que la réalité objective puisse être commune à tous.

Le corollaire est naturellement que Poincaré pense que la réalité objective n'est pas accessible à tous.

Il semble assimiler « réalité objective » et « harmonie exprimée par des lois mathématiques », ce qui est son droit en tant que mathématicien, mais s'il a l'embryon d'une pensée sociale, il est franchement élitiste en restreignant l'usage de la pensée à quelques-uns (bon, plusieurs), ce qui l'oppose à Descartes :

18)  René pense que la pensée est ce qui se connaît le plus aisément.

On peut prétendre voir dans 17) une pensée différente de celle de 18) ;  cette dernière serait l'activité psychique dans son ensemble, tandis que la première serait « la pensée réfléchie et organisée » (17) [je tire cette distinction de Cuvillier].  Toutefois, il est également possible de la limiter à la pensée mathématique et/ou logique, ce qui normalise 16) et neutralise ma remarque.  Il y a d'ailleurs un problème sémantique (et moral) à vouloir faire de la réalité mathématique une réalité objective, le lot du citoyen lambda étant alors la réalité subjective.  L'article du Petit Robert est le pot au noir, en ce qui concerne ‘objectif’.  J'en cite les extraits que je considère pertinents (ils se sont gardés de citer Poincaré) ;  j'ai placé le sens courant en premier (je n'aime pas le schéma historique emprunté à l'OED) : 

3- Cour. Se dit d'une description de la réalité (ou d'un jugement sur elle) indépendante des intérêts, des goûts, des préjugés de la personne qui la fait. ⇨ impartial. ∥  Ling. Relatif à l'objet. Sens objectif des adjectifs possessifs en français. ∥ 2- Philos. Vx Chez Descartes, Qui n'est que conceptuel. — (déb. XIXe) Mod. Qui existe hors de l'esprit, comme un objet indépendant de l'esprit. L'espace et le temps n'ont pour Kant aucune réalité objective. — Log. Qui repose sur l'expérience. Méthode objective. ⇨ scientifique. — [Tout l'alinéa est tiré du Petit Robert.]

On voit surtout que la π (phrase-exemple) mettant en cause Kant n'a pas du tout un sens transposable dans la phrase de Poincaré.  Ce n'est pas non plus le sens courant qui s'applique, car dans la réalité, nous sommes tous partie prenante.  Le problème des philosophes et des logiciens (et de certains mathématiciens, semble-t-il) est, en matière de langage, de considérer que le sens est l'opinion que l'on a de la chose, comme le montre la citation en note, sur subjectif.

Comme la sémantique des opérations est nécessairement une sémantique linguistique, on peut avoir recours à la commutation, comme à la transformation, à titre d'évaluation : 

18a)  la réalité subjective est l'harmonie exprimée par les lois mathématiques

18b)  la réalité est l'harmonie exprimée par les lois mathématiques

18c)  la réalité subjective est ce qui est commun à plusieurs être pensants

18d)  l'harmonie exprimée par les lois mathématiques est ce qui est commun à plusieurs être pensants

18e)  l'objectivité de la réalité

18f)  l'objectivité de l'harmonie des lois

18g)  la subjectivité de l'harmonie des lois

18h)  la subjectivité de la réalité

rem — La réalité objective est déjà chez Descartes, mais pour cartésienne qu'elle soit, elle n'en est ni plus claire ni plus distincte.  rem  —  La remarque qui précède est antérieure à l'insertion de la discussion sur l'objectivité de la réalité.  Poincaré serait-il sémantiquement cartésien ? 

Le Petit Robert confirme la possibilité de 18a, c, g et h, si l'on consulte l'article consacré à ‘subjectif’ : 

« Qui concerne le sujet en tant qu'être conscient ;  qui est du domaine du psychisme. La pensée est un phénomène subjectif. ∥ 3- Propre à un ou plusieurs sujets déterminés (et non à tous les autres) :  qui repose sur l'affectivité du sujet.  Les goûts sont subjectifs. ⇨ individuel, personnel.  Une vision subjective du monde. »

Sans pour autant entrer dans une querelle sans doute séculaire sinon millénaire, mais surtout métaphysique, comme les lois mathématiques sont un produit de l'intellect humain, il en découle qu'elles sont subjectives.  Les géométries non-euclidiennes en sont au moins un témoignage.  Mais ce disant, je ne me porte pas garant de « l'objectivité » de la géométrie de ce vénérable Euclide (né vers -325, mort vers -265).  Une autre voix, plus récente, témoigne :  « Pour autant que les propositions de la mathématique se rapportent à la réalité, elles ne sont pas certaines »  Einstein ;  la source (Cuvillier) nous assure du sens de certain, ici :  « assurément vrai. »

rem  —  La curiosité, comme on le sait, est un vilain défaut, sauf quand on apprend quelque chose d'utile.  L'âge d'Euclide m'a refait penser à ce pauvre Mill, injustement passé à tabac par Poincaré, et je me suis aventuré en eaux troubles, autrement dit, j'ai cherché le libellé des axiomes, postulats, définitions d'Euclide, et le site bibmath.net m'a aimablement fourni ;  grand merci : 

« 1. il existe toujours une droite qui passe par deux points du plan.

2. tout segment peut être étendu suivant sa direction en une droite (infinie).

3. à partir d'un segment, il existe un cercle dont le centre est un des points du segment et dont le rayon est la longueur du segment.

4. tous les angles droits sont égaux entre eux.

5. étant donné un point et une droite ne passant pas par ce point, il existe une seule droite passant par ce point et parallèle à la première. »

Je leur présente mes excuses pour avoir mis en évidence ce qui devrait dédouaner quelque peu Mill et la conception qu'il se faisait de la géométrie : les formes du verbe être et l'emploi du verbe exister.


récapitulation

« Lorsque l'assentiment, selon Kant, n'est suffisant qu'au point de vue subjectif et qu'il est tenu pour insuffisant au point de vue objectif, on l'appelle croyance. »  Cuvillier subordonne la croyance à l'opinion, et la fonde sur une simple probabilité (s'oppose à savoir), opposition qu'il illustre malheureusement par une citation de Pradines.  Le second sens est celui de la foi, qui fait de la croyance une certitude (!) ni démontrée ni rationnelle, fondée sur l'autorité, le témoignage ou l'affectif (il pousse le raffinement jusqu'à faire de la foi religieuse une espèce particulière dépassant la raison).  Pour Brochard, également cité, après Kant et Pascal, la croyance est un genre dont la certitude est une espèce (cité séparément et in situ au chapitre précédent).  Je ne dresserai pas vraiment de classement (qui, binaire ou non, pourrait prolonger les distinguos selon les épithètes), en dehors des catégories que j'ai déjà retenues.

rem 1  —  L'assentiment que Cuvillier définit ≝ « adhésion donné par l'esprit à un jugement » comporte au moins deux degrés :  l'opinion (faible) et la certitude (le plus fort) ;  il écrit « plusieurs », mais n'en cite que deux, précédés de « not. », pour notamment, mais on peut se demander quels sont les autres degrés si peu dignes d'être notés.  Je les ai trouvés dans Lalande qui, passant outre Bossuet, les attribue à Newman, auteur de An Essay In The Aid Of A Grammar Of Assent (1870).  Les degrés appartiennent selon Newman à l'assentiment conceptuel ou notionnel dont se distingue l'assentiment réel (real) où l'adhésion à une proposition se fait avec « toutes les forces de son esprit ».  On a donc la profession verbale, la créance, l'opinion, la présomption et l'assentiment spéculatif.  L'Essay de Newman est une œuvre d'apologétique, une apologie de la foi (avec une majuscule pour ceux qui croient), à laquelle il a travaillé vingt ans.  Il y oppose l'assentiment à l'inférence (formelle, informelle, naturelle) et le « sens illatif » au jugement.  Le texte est en ligne sur ce site.  N.B. Lalande signale que « illation » est un synonyme vieilli (Leibniz) d'inférence.

rem 2  —  Il est important de noter que le « sens » illatif n'est pas un sixième sens (ni un septième, au cas où le lecteur serait doté du sixième).  Il n'est pas non plus de l'ordre du sens ni de la signification (la référence est également exclue).  Littéralement, il s'agit de la « faculté ou capacité (en angl. Power) de juger et de conclure », autrement dit, du jugement.

L'incursion chez Lalande (1926) m'amène à noter que la citation que Cuvillier donne de Kant, ci-dessus, est accompagée d'un commentaire, qui suit [Glauben], que j'avais écarté comme n'apportant pas de lumière à un non germanophone, mais « il prend tout son sens » pour employer une expression courante, car le commentaire de Lalande précise :  ce mot peut aussi se traduire par foi.

Je me sens tenu également de donner les citations de Lagneau et Pradines in extenso, à mon corps défendant toutefois : 

« Toute aperception suppose affirmation implicite, au sens de croyance, même si elle était unique, simple...  Si elle est multiple, elle est croyance à la liaison de ses parties. »  Jules Lagneau.

« Nous ne pouvons pas croire ce que nous savons, et nous ne pouvons pas savoir ce que nous croyons. »  Maurice Pradines.

Cuvillier s'est sans doute amusé aux dépens de Pradines en faisant précéder sa citation de celle de Pascal qui exploite sinon le même procédé verbal, un analogue (c'est un habitué du jeu de mots, ce qui le fait « très moderne ») : 

« Deux sortes d'hommes :  les uns justes qui se croient pécheurs, les autres pécheurs qui se croient justes. »  Blaise Pascal.

Les surréalistes s'en sont donné à cœur joie, avec ce genre de déconstruction, mais on peut, avec un sérieux de rigueur, examiner les variations (je ne vise que Pradines, et encore, pas personnellement)  —  les segments en violet sont inchangés : 

TR1)  Nous ne pouvons pas croire ce que nous savons, mais nous pouvons savoir ce que nous croyons.

TR2)  Nous pouvons croire ce que nous savons, mais nous ne pouvons pas savoir ce que nous croyons.

TR3)  Nous ne pouvons croire que ce que nous savons et nous ne pouvons savoir que ce que nous croyons.

TR2) et TR3) me semblent beaucoup plus « conformes à la réalité » [c'est-à-dire observables chez nos contemporains] que TR1 et que l'affirmation analogique de Pradines qui devait songer à la contraposition, énoncé que je rappelle :  « Nous ne pouvons pas croire ce que nous savons, et nous ne pouvons pas savoir ce que nous croyons. »  Maurice Pradines.


Les opérateurs

 —  L'opérateur gamma Γ (pour gnôsis = connaissance) qui donne son nom à l'hypothèse, avec pour exemple 19), semble conforme à la supposition de Kant :  « Je n'ai jamais le droit d'avoir une opinion sans avoir au moins quelque savoir », mais pas à celle de Lagneau dont « l'affirmation implicite » réalise le tour de force de mettre la croyance avant l'aperception.  [Il s'agit d'une rectification de ma part.]

19)  aΓP

où P est « [Il imagine que] les catégories sont distinctes des concepts scientifiques »

 —  L'opérateur doxastique Δ qui prend la place de la pistis (croyance) de Platon, pour qui la doxa est un type de connaissance inférieur (selon Cuvillier).  Cf. Le terme « doxique » figure dans le supplément du Vocabulaire de Lalande.

20)  aΔP

où P est « [il croit que] les catégories sont distinctes des concepts scientifiques ».

Si je n'analyse pas l'opinion ou la croyance à la manière des philosophes, en probabilité, en assentiment et en certitude, je dois tout de même signaler que les modalités de la signification se retrouve dans l'opérateur doxastique Δ, c'est-à-dire α (axiologique), δ (doxologique) et ω (idéologique).

20a)  « Je » crois que les catégories sont distinctes des concepts scientifiques

20b)  « On » croit que les catégories sont distinctes des concepts scientifiques

20c)  « Nous » croyons que les catégories sont distinctes des concepts scientifiques

 —  L'opérateur épistémique ε qui représente les savoirs en général et notamment la connaissance intellectuelle (noêsis).

21)  aεP

où P est « [il sait que] les catégories sont distinctes des concepts scientifiques »

‘Catégorie’ est pris ici au sens de {concept très général, exprimant des relations}, celui, par exemple, des catégories d'Aristote :  essence, qualité, quantité, relation, action, passion, lieu, temps, situation, manière d'être (cf. Cuvillier, et ici même, chapitre sept).  Les catégories de Kant sont plus mixtes et plus discursives.  On a remarqué, ici, que la même proposition est passée « intacte » par les trois opérateurs, mais je ne crois pas que cela puisse être le cas pour la majorité des exemples qui forment le corpus étudié dans Croire ou savoir.

Le concept, selon Ole Hansen-Love, qui commente Kant, est [déjà] une représentation abstraite et générale, qui réunit des caractéristiques propres à une classe d'objets.  Il est une forme, ou règle d'unification du divers, issue de l'entendement, qui a besoin d'une matière pour constituer une connaissance effective ;  cette matière lui est fournie par la sensibilité au moyen des intuitions.  [Je souligne.]

Étendons le test à la citation de Poincaré condensée en 18d), ci-dessus, d'après l'extrait plus haut : 

18d)  l'harmonie exprimée par les lois mathématiques est ce qui est commun à plusieurs être pensants

On observera en passant que la conversion (permutation sujet-prédicat) n'est pas très probante.  Le lecteur peut tenter la contraposition, dont les règles sont données ici.  Voir également.  Pour plus de sûreté, il peut se reporter à Thonnard, ou se pencher sur la définition du GDEL (1982) :  « Loi logique selon laquelle il est équivalent de dire que A implique B (A ⇒ B) et que non-B implique non-A (˥B ⇒ ˥A) ».

22)  ce qui est commun à plusieurs être pensants est l'harmonie exprimée par les lois mathématiques

23)  aΓP

qui se lit :  il dit que l'harmonie exprimée par les lois mathématiques est ce qui est commun à plusieurs être pensants

24)  aΔP

qui se lit :  il croit que l'harmonie exprimée par les lois mathématiques est ce qui est commun à plusieurs être pensants

25)  aεP

qui se lit :  il sait que l'harmonie exprimée par les lois mathématiques est ce qui est commun à plusieurs être pensants

On admettra que l'opinion s'oppose à elle-même ;  le savoir, s'il est possible sur « la question que pose » l'opinion, dans la mesure où l'on ajoute foi à la première citation en exergue de cette page, la remplace.  On remarquera à ce sujet que Bachelard reprend presque mot pour mot la phrase de Goblot, en troisième position, et qui elle-même est une paraphrase de celui qui a fait scandale dans la logique du XIXe siècle et que Goblot avait lu, indubitablement.  Héritage des scolastiques, de Port-Royal ou d'Auguste Comte (que John Stuart Mill semble avoir admiré) ?  Parallèlement, on se souviendra que la question est une torture et que la réponse suppose un interrogatoire.

Le savoir se succède à lui-même chronologiquement, à mesure que les découvertes, les observations et les théories se confirment ou sont abandonnées.  J'aurais pu, à cet égard, utiliser comme exemples des citations où il était fait état du phlogistique, de la génération spontanée ou de l'éther en tant que fluide impondérable.  Le lien de l'opinion et du savoir dit scientifique avec la perception n'est pas le même, le savoir la corrigeant et la censurant si elle s'écarte de ce qui est reconnu comme validé ou hypothétiquement acceptable.  L'opinion (en l'espèce de la foi doctrinaire, surtout, ou politique) se comporte de manière analogue, mais pas vis-à-vis de sa propre perception ;  elle vise d'emblée l'opinion de l'autre ou même son savoir, comme le montre Faivre, ce qui concerne la littérature française.

Le sens de la proposition P devrait être en intersection avec le sens de l'opérateur et inversement, mais il y a là jugement de la part du lecteur ou de l'auditeur, comme je l'ai indiqué plus haut, comme de celui qui examine ou rapporte les faits à l'étudevoir rem.  Les philosophes parlent d'adhésion ou d'assentiment, mais on peut y voir simplement partage de conviction ou partage de savoir, avant qu'intervienne l'examen qui débouche sur la décision d'ajouter foi, en supposant que cet examen soit un phénomène général. 

Comme je l'ai signalé dans l'étude des verbes-opérateurs, je ne suis pas du tout persuadé que la croyance vienne de l'habitude et qu'ensuite on parvienne à en dégager le savoir.  Ni empiriste ni poppérien ni tout à fait relativiste.  Je doute même que le critère de vérification externe du savoir soit entièrement valide.  Par là, j'entends que la validation puisse se faire dans tous les cas (c'est-à-dire qu'elle ait une validité générale, laissons l'universel au syllogisticiens, s'il en reste).  C'est pourquoi j'ai réservé un opérateur de proposition indécidable [upsilon, ‘Υ’], dans C), plus haut, que je reprends ici, en remplaçant le point d'interrogation par le signe d'asémie (incertitude quant au résultat de l'inférence sémantique) :

C)  aΓP ∁ (P ⇒ ‽) ⊢ aΥP

rem  —  Il ne m'est pas possible, par exemple, de proposer à mon lecteur une proposition (= un jugement) préfacée par un « je » qui ne serait pas moi.  Ce faisant, je fausserais le rapport double ou triple qu'il perçoit en lisant l'énoncé rapporté :  [C dit que [A dit que P]] ;  rapport de l'agent à son jugement, rapport de l'auteur C à l'agent et à son jugement.  C'est pourquoi les pronoms de 20a), 20b) et 20c) sont entre guillemets.


Le savoir

Pour Foucault, la pratique discursive forme le savoir qui la définit et celui-ci coordonne les notions citées dans le graphique (la forme ovoïde [ou ellipsoïde aplati] est un accident) : 

Quoiqu'un chiffre soit nécessaire pour décoder la parole du maître, personne n'en doute (voir le commentaire reporté en annexe), mais une chose est certaine :  la multiplicité des savoirs, dépassant en cela la prolifération interne et externe des sciences.

La variété des savoirs est signalée et confirmée par les exemples de syntagmes du Trésor :  « Savoir culinaire, intellectuel, scientifique. »  commes ses modalités :  « Savoir objectif; fondement, limites du savoir. »  «  Grand, profond, immense, vaste, vrai savoir; savoir approfondi, encyclopédique, étendu, livresque, superficiel, universel; homme de savoir; étendue, profondeur de son savoir; acquérir du savoir; mettre tout son savoir à faire qqc.  »

Cet asservissement ou cette subordination du savoir au discours est propre à Foucault, et n'a pas d'écho dans le Petit Robert.  Je ne nie pas la réalité du lien qui existe entre le discours et le savoir, mais il y a des discours indépendants d'un ensemble de connaissances plus ou moins systématisées, acquises par une activité mentale suivie (Petit Robert).  Ce serait le cas du discours quotidien ou spontané.  L'inverse n'est pas nécessairement exact, l'acquisition de connaissances passant généralement par la lecture.  Le discours a un sujet parlant/écrivant (un auteur), mais le savoir n'a, a priori, de sujet qu'au sens de matière.  À l'exception, cependant, du fait que l'activité mentale constitutive de la définition du savoir est celle d'un sujet humain.  Néanmoins, et c'est pour cela qu'il vaut mieux préférer le terme d'agent, le savoir peut être envisagé comme un ensemble d'objets de pensée et donc distinct du sujet humain (l'agent) et ainsi conçu de façon à ne pas constituer le savoir intériorisé (propre) de cet agent.

Le Trésor s'en fait l'écho par une citation de Lafon :  ß) « Ensemble des énoncés verbaux compréhensifs et justifiables qui ont été élaborés au cours de l'histoire par les philosophes et par les savants » (Lafon 1969).  Mais il s'agit là d'une acception limitée et l'on peut spéculer sur qui a la priorité ici Foucault ou Lafon.

Le savoir d'ordre scientifique se succède à lui-même chronologiquement, comme je l'ai noté plus haut, à mesure que les hypothèses, les expériences, les découvertes, les observations et les théories sont réexaminées et approfondies, se confirment, deviennent obsolètes, s'infirment, passent de mode ou sont délaissées.  Ce renouvellement n'est pas obligatoire pour un savoir non scientifique ou non directement intellectuel, et sa caractéristique principale est alors l'accumulation (cf. la philatélie), tandis que le savoir scientifique tend à un progrès autocorrecteur, mais en dents de scie.  Ce n'est probablement pas le cas de toutes les disciplines, dont beaucoup aujourd'hui se distinguent par un morcellement du domaine d'ensemble au point d'en empêcher la maîtrise générale par un seul individu.  Le foisonnement des théories ou des hypothèses, comme la spécialisation des recherches, contribue à une désarticulation du savoir par l'intérieur.


Les contraintes de l'hypothèse Γ

rem  —  La relecture des notes sur le savoir foucaldien et la lecture de l'entrée savoir dans le Trésor m'ont rappelé que la discussion concernant la croyance et le savoir (pas seulement ma petite contribution) ne distinguait peut-être pas assez clairement le fait pourtant patent que la plupart des savoirs ne sont pas « scientifiques », c'est-à-dire qu'ils ne peuvent pas se réclamer d'une discipline ayant pignon [sur rue] sur le boulevard des Sciences.  Cela tient sans doute à son origine philosophique, et d'ailleurs longtemps science et savoir ont été aussi interchangeables que savoir et connaissances.  La question que je me pose est la suivante :  y a-t-il, pour moi, une raison particulière, de distinguer autrement que comme domaine d'activité, le savoir scientifique ?  Je veux dire par là, autrement que par la nature de ses propositions, que par ses méthodes de confirmation (pour certaines, l'expérimentation et le calcul) ?  Ma prudence naturelle (on ne parlera pas d'humilité, qui me rappelle trop l'humiliation) me pousse à décliner la tentation.  Après tout, je ne suis pas épistémologue de métier et je n'ai pas de formation en sciences dures.  Et le seul physicien nucléaire qui m'ait enseigné m'initiait à la programmation informatique.  Quitte à être accusé d'avoir aplati le concept de savoir (diable), je ferai remarquer que le verbe savoir n'a pas les limites de domaine qui se profilent dans les associations mélioratives ou péjoratives du substantif.

Le savoir, même s'il faut éviter de l'assimiler à la certitude dans son opposition à la croyance, peut avoir un aspect parfaitement banal : 

X sait que Greimas est cité une fois dans l'entrée savoir du TLF, et Ricœur, deux fois.

Au terme de l'étude des verbes-opérateurs, j'avais essayé de cerner les difficultés propres à une analyse des conditions des faits de connaissance et des formes apparentées.  Il était clair, à ce moment-là, que la proposition seule (son sens et son référentiel) ne permettait pas avec une certitude absolue de déterminer quel opérateur convenait, c'est-à-dire, par conséquent, de déterminer la nature de la relation qu'un agent pouvait avoir avec elle (connaissance Γ, croyance Δ ou savoir ε).

À cette époque-là, il y a trois ans, la question ne se posait que comme une alternative (Δ ⋁ ε), entre le doxastique et l'épistémique, mais aujourd'hui, la connaissance non systématisée et la connaissance indécidable ont introduit deux nouvelles possibilités, le maintien de l'opérateur gamma Γ et l'opérateur Υ (upsilon) pour les propositions indécidables.  Le signe psi ψ marque la validation ou le caractère invérifiable ˥ψ d'une proposition.

De la validation de P, on infère son appartenance au savoir, suivant la formule : 

aΓP ∁ (P ⇒ ψ) ⊢ aεP

qui se lit : 

si la proposition P dans « l'agent connaît que (dit que) P implique validation », on infère que l'agent sait que P.  « connaît que » peut aussi se paraphraser par l'agent a conscience que.

De la non validation de P, on infère son appartenance à la doxa, suivant la formule :  aΓP ∁ (P ⇒ ˥ψ) ⊢ aΔP

qui se lit : 

si la proposition P dans « l'agent connaît que (dit que) P implique la non-validation », on infère que l'agent croit que P.  La variante ⇏ ψ est possible et se lirait « n'implique pas validation ».

Si la proposition P n'est ni ψP ni ˥ψP, elle peut considérée ΥP, c'est-à-dire indécidable, suivant la formule : 

aΓP ∁ (P ⇒ ‽) ⊢ aΥP

qui se lit : 

si la proposition P implique incertitude alors P est dite indécidable.

Le sens de la proposition est probablement en intersection avec le sens de l'opérateur, soit P ∩ Γ ;  P ∩ Δ ;  P ∩ ε ;  P ∩ Υ

L'incertitude n'est pas la probabilité, la possibilité ou la supposition (au sens de {conjecture}), cf. « Il se peut que », etc.  On note que comme la croyance, le savoir et l'indécidable, l'opérateur Γ n'est pas mis en doute.

Il ne s'agit pas d'une validation du même type que celui qu'invoque Hempel ou Goodman.  Goodman s'égare en faisant du temps un facteur décisif de la propriété d'un membre (des membres) d'une classe [sauf en ce qui concerne les espèces animales décimées directement ou indirectement par l'homme], comme erre également Hempel en s'imaginant qu'une confirmation est singulière ou particulière alors que la propriété était générale.  Sans être kantien, on peut très bien comprendre que le prédicat exprimant une propriété (un attribut) soit plus général que le sujet.  La validation ici est celle de P, c'est-à-dire d'une proposition donnée et non d'une « loi ».  Néanmoins, sans prétendre résoudre le problème qu'ont les humiens avec l'induction, la confirmation ne peut se faire qu'au cas par cas et c'est la nature de ce que l'on vérifie qui détermine son inductibilité.  Hempel n'en était pas loin avec l'attribut noir du corbeau, mais si une propriété assure l'appartenance à une classe, les chaussures de la couleur du corbeau ne peuvent pas passer pour des corbeaux, même si on leur met des ailes.

La validation d'une proposition est normalement une affaire subjective (P est validé par et pour a, un agent, c'est-à-dire quelqu'un), mais elle peut se faire par délégation avec les objets de connaissance dont fait état Sperber.  Dans le cas de l'orbite des planètes, par exemple, l'agent, a, pourrait être obligé de s'en remettre à un garant extérieur, sans pour autant que ce savoir devienne symbolique (une source « fiable » n'est pas symbolique).  Néanmoins, la preuve fournie peut ne pas être entièrement intelligible et comporter des segments qui seront traités symboliquement, cf. « dans un plan voisin de l'écliptique » du Petit Robert.  On notera également que le « savoir symbolique » est normalement inutilisable par le sujet, sauf par psittacisme ou écholalie et ne constitue pas à proprement parler un savoir au sens de l'hypothèse Γ.  Il n'est pas non plus une croyance, mais plutôt un fait de connaissance indécidable.  Dans ces cas se pose alors la question de l'objectivité ou de la subjectivité de l'indécidabilité.  L'écholalie ou le psittacisme sont-il indécidables pour l'agent qui s'en sert ? 

Il faut envisager la situation où l'agent du fait de conscience ne serait pas en mesure d'effectuer lui-même la substitution de Γ en Δ ou encore de Γ ou de Δ en ε.  Ainsi dans ma lecture de Gaston Milhaud, il m'a fallu m'en remettre à Cuvillier pour confirmer ce que j'« appréhendais » avec incertitude.  Il est donc nécessaire de prévoir un processus de validation par procuration ou par délégation, sans qu'il s'agisse entièrement de « savoir symbolique » sperberien. 

À propos de la thèse et de l'antithèse où la raison selon Kant serait impuissante à prendre part (cf. Le monde a-t-il commencé | l'univers est-il limité dans l'espace | la matière est-elle divisible à l'infini ou constituée par des éléments indivisibles ?  ≢ le monde n'a ni commencement ni fin [dans Milhaud]), je me suis trouvé dans le cas de l'agent maniant un savoir symbolique, surtout pour la question de la divisibilité de la matière à l'infini.  La question de l'Univers est pour le moment indéterminée*⇩.  Il y a sûrement moyen de faire une vérification « par intermédiaire », mais on peut, dans le dilemme de Kant, reconnaître l'indécidable des propositions, quoiqu'on ne soit pas loin de l'inconnaissable, pour ceux qui n'appartiennent pas à l'élite pensante dont se réclamait Poincaré.

*⇨L'antithèse avance l'argument de l'incompréhensibilité :  « un commencement absolu dans le temps ou dans l'espace vide est incompréhensible ».  Accessoirement on peut muser sur le fait que l'Univers serait l'espace.

André Cresson (1920) signale ce problème à propos de sa discussion de Spencer :  « Soit le problème de l'origine de l'univers.  C'est un de ceux à propos desquels Spencer a formulé sa pensée de la façon la plus nette.  Nous ne pouvons, d'après lui, faire, à l'occasion de ce problème, que trois hypothèses verbalement intelligibles.  L'une consiste à supposer que l'univers existe par lui-même ;  la seconde à admettre qu'il se crée lui-même ;  la troisième à penser qu'il a été créé par une puissance extérieure.  Les métaphysiciens qui s'arrêtent, soit à l'une, soit à l'autre de ces trois doctrines croient avoir une idée qu'ils comprennent.  Spencer prétend établir qu'en réalité ils n'ont d'idées, ni les uns, ni les autres.  Son but n'est donc pas de prouver que l'esprit humain est hors d'état de vérifier la valeur d'une de ces trois hypothèses :  il est de prouver que ces hypothèses ne semblent en être que parce que, en les créant, nous croyons penser des idées, quoique nous ne pensions, en réalité, que des mots. »  —  Il ne semble pas avoir songé que ce puisse être des « objets imaginaires ou imaginés » ;  il est parfaitement possible en termes de classe ou d'ensemble, d'imaginer un emboîtement :  planète ∈ étoile, étoile ∈ univers, univers ∈ X [j'ai sauté quelques étapes pour faire court].

À l'opposé, si je puis me permettre, quand Alexis Bertrand a écrit, à propos du conceptualisme (nominalisme déguisé, selon lui) :  « Sous les mots, il y a un sens, un concept », je me suis trouvé devant un agent, b, disons, dont l'apparent savoir n'était qu'une croyance (ou simplement une métaphore, mais ce n'est qu'un exemple) que je me suis empressé, mentalement, de traduire en plus neutre :  aux mots correspondent un sens, un concept.  On ne disputera pas la succession d'objets distincts, que la virgule (entre sens et concept) tend à assimiler.

À la fin de l'examen des verbes-opérateurs, il est également apparu que ce n'était pas non plus le statut social de l'agent qui assurait la détermination de l'opérateur, pas automatiquement en tout cas, ni simplement l'agent lui-même (le prestige qui entoure son nom, cf. NouvelObs :  « Lévi-Strauss, le dernier des géants », nonobstant l'existence de baudruche géante).  Le recoupement de la spécialité de l'agent (appartenance au domaine qui est également le domaine de la proposition) est un garant plus sûr et fait l'objet d'une présomption : 

de a ∈ Sc dans aΓP ⋀ P ∈ Sc, on infère aεP .

qui se lit : 

si l'agent appartient à un domaine des sciences et que la proposition P appartient au même domaine, alors l'agent sait P.

Quant à la validité de la proposition P ni l'agent ni son statut ne la déterminent à coup sûr.  Le processus de validation peut être le fait de l'agent, mais peut impliquer le recours à un tiers ou à une source documentaire.  La question de la validation est aussi celle de la possibilité d'un savoir objectif (il n'y a pas de croyances objectives, n'en déplaise au sens commun) :  on préférera le savoir objectif (concernant les objets) à la réalité objective dont parlait Poincaré.


l'hypothèse Γ est une hypothèse

Dans la première relecture qui était une révision j'avais tenté, en terminant, de reformuler les éléments de l'hypothèse Gamma, mais à tort, il me semble, à la deuxième relecture.  Il est surtout ressorti clairement que je ne pouvais pas assimiler le doute à l'indécidabilité, pas plus que je ne pouvais nier l'acte gnoséologique pour en faire une « connaissance ordonnée », dont l'éventail ternaire retrouvait les catégories classiques, croire, savoir, douter.

On maintient donc la neutralité de l'opérateur gnostique et son indétermination.  La formule aΓP qui n'était peut-être qu'un mode de classement, mais cette forme intermédiaire dans la démonstration, comme en 26) ne l'empêche pas de pouvoir représenter un mode de connaissance non systématisé, en 27) : 

26)  aΓP ⇒ [aΔP ⋁ aεP]

27)  aΓP

Toutefois, l'indécidabilité (aΥP) NE peut PAS tenir lieu du doute, qui n'est qu'une forme du refus de croire, malgré sa définition par l'incertitude chez les lexicographes, cf. le Petit Robert ≝ État de l'esprit qui doute, qui est incertain de la réalité d'un fait, de la vérité d'une énonciation, de la conduite à adopter dans une circonstance particulière.  Trésor :  ≝ État naturel de l'esprit qui s'interroge, caractérisé à des degrés différents soit par l'incertitude concernant l'existence ou la réalisation d'un fait, soit par l'hésitation sur la conduite à tenir, soit par la suspension du jugement entre deux propositions contradictoires.

L'indécidabilité résulte de l'impossibilité de statuer en faveur du savoir ou de la croyance, par la contrôlabilité, que je rappelle en C1) : 

C1)  aΓP ∁ (P ⇒ ψ) ⊢ aεP

La formule 29) est devenue 28) et a été corrigée, car la négation ne pouvait pas être maintenue dans aΓP.

28)  aΓP ⇒ [aΔP ⋁ aεP ⋁ aΥP]

se lit : 

si l'agent a a connaissance que P, alors l'agent croit que P ou sait que P ou ne sait ni ne croit que P.

Ce dernière possibilité est technique et constitue nécessairement l'échec de l'aval du savoir ET de la croyance, la croyance résultant de l'échec du contrôle du savoir : 

29)  ΓP ⇒ ψ [⇏ [ΔP] ⇏ [εP]] ⇒ ΥP

En terminant, un mot sur les formules — même en sémantique, mes formules et ma semi-formalisation rudimentaire (un peu anarchique sinon anarchiste) sont à mes propres yeux « naïfs » et n'ont qu'un objet :  assurer un semblant de rigueur, par leur caractère réducteur et monodénotatif dans l'emploi qui en est fait.  Autrement, et c'est normal compte tenu de leur nature, la sémantique et son objet d'étude, le sens et ses conditions sont intrinsèquement rebelles à toute formalisation, à l'exception de la règle d'inférence.  Pour employer un terme que je récuse (contenu), mais qui est pratique ici même [malgré sa récupération par les asémanticiens et les logiciens qui s'en servent pour désigner le « mobilier lexicophrastique » privé de sens — par leurs soins], on ne peut ni décrire ni expliquer le contenu d'une forme par une autre forme dont le contenu est inexistant et dont l'interprétation est strictement référentielle  [c'est-à-dire au moyen d'un objet au sens de {chose, référent mental ou extérieur}].




notes

note  —  « Il n'est pas d'expression plus impropre et plus incorrecte que celle de certitude subjective qu'on a vue quelquefois paraître de nos jours :  c'est une contradiction dans les termes :  la certitude n'a plus rien de la certitude si elle n'est que subjective.  De même si l'évidence est une propriété de l'objet, l'objet ne possède cette qualité qu'à la condition d'être représenté dans le sujet ;  le mot même d'évidence implique la présence d'un être qui voit.  Au vrai, quand on parle de certitude ou d'évidence, Ie sujet et l'objet se confondent et ne font qu'un. »  Victor Brochard (1884)

Naturellement, Brochard est le seul à porter la responsabilité de son interdiction, car rien n'empêche un individu d'être certain, comme de douter ou de croire, ce qui serait une atteinte à la liberté de conscience.  A priori aucune considération sémantique n'interdit une certitude d'être propre à un sujet.  Sémantiquement, c'est la certitude objective qui est plus difficile à gérer :  comment l'objet serait-il certain, autrement qu'en étant lui-même capable de certitude ?  Brochard a raison sur un point au moins (en fait, sur un seul) :  la confusion du sujet et de l'objet, réussie d'une part par les scolastiques et de l'autre par Descartes, comme en témoigne le TLF : 

SUBJECTIF  —  « Vx, LOG. « Qui appartient à quelque chose en tant que sujet d'attributs ou prédicats » (Lal. 1968). « Une chose en latin scolastique, était dite être affirmée d'une autre subjective si on l'en affirmait en tant qu'existant pour son propre compte, et au contraire objective, si on la considérait en tant que présentée à la conscience, en tant que connue » (Lal[ande]. 1968). »

OBJECTIF  —  « Vieilli, rare. [Chez Descartes, repris par Renouvier]  Qui existe en tant que pensé ou représenté par l'esprit, indépendamment de toute réalité lui correspondant et indépendamment du sujet ou de l'acte par lequel il est pensé ou représenté. »

ÉVIDENCE  —  « [En parlant d'une idée claire et distincte [Descartes bis]]  Caractère qui entraîne immédiatement l'assentiment de l'esprit, soit à partir d'un raisonnement, soit à partir de la constatation de faits. »

Assentiment immédiat, dites-vous ? 





supra  ·  ∥  ·  conclusion  ·  ∥  ·  Supplément sur la synonymie