De l'inférence sémantique
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« Du reste, il serait peut-être difficile de rien affirmer en ces matières
sans y avoir regardé à plusieurs reprises ;
mais en tout cas il n'est pas inutile d'avoir discuté chacune de ces questions. »
Aristote.
sémantique ≝ branche de la linguistique qui étudie le sens des unités linguistiques et de leurs combinaisons (GDEL). ≝ Étude d'une langue ou des langues considérées du point de vue de la signification ; théorie tentant de rendre compte des structures et des phénomènes de la signification dans une langue ou dans le langage. (TLF).
La seule juxtaposition des deux définitions (trois en fait, à cause de la distinction introduite dans les acceptions par le Trésor) permettrait de relancer le débat sur ce qu'est la sémantique ou, plutôt, ce qu'elle devrait être, dans la mesure où elle est. Les deux acceptions du TLF se démarquent par leurs présupposés.
De prime abord, la « signification » est ramenée au statut de point de vue, et sa tâche est alors immense : l'étude d'une ou des langues. Mais avec l'acception « théorique », elle est ramenée à un projet (une tentative) qui présuppose que le langage ou la langue disposent de structures de signification. Qu'il se produise des « phénomènes » d'ordre sémantique, je veux bien le croire, mais les seules structures observables sont les formes linguistiques. On écarte l'idée qu'un paradigme soit une structure ; c'est un artifice de représentation qui le présente verticalement : c'est en réalité une série dont les termes sont en intersection et dont la taille dépend des capacités de l'individu ou des limites que s'assigne celui qui le décrit. Le paradigme est une classe et n'a rien d'une structure ni d'un axe d'ailleurs.
La théorie des opérations sémantiques s'accommode parfaitement de la définition du Gdel, avec la provision d'un prolongement dans le domaine de la cognition, comme la communication est écartée en tant que réalité observable, notamment le caractère que lui prêtait André Martinet, « la transmission des significations ». La sémantique n'étudie pourtant pas « la pensée », malgré les liens de cette dernière avec le langage ou la sémiotique en général, comme le signale Binet : « la pensée est un acte inconscient de l'esprit, qui, pour devenir pleinement conscient, a besoin de mots et d'images [je souligne]. » Cette idée de la langue comme dépôt est aussi saussurienne (ils sont contemporains).
On peut même suggérer que le signe qui serait disproportionnel dans une sémantique linguistique descriptive est ici aplati, faisant mentir à la fois le schéma de Saussure et celui d'Ogden et Richards. Le signifié, pas plus que le concept, n'a d'existence dans une conception opératoire du sens. La multiplication des éléments cognitifs ne se justifie pas. Ce qu'on a appelé le signifié ou le sémème (ou même le noème) n'est que l'emploi métalinguistique, dans une opération, du mot, et c'est encore le « métamot » qui est à la base des synèses, éléments d'organisation de la cognition linguistique.
On aura sans doute remarqué que la théorie des opérations sémantiques s'appuyait sur l'observation distributionnelle qu'il y a une relation entre le sens de l'unité et sa distribution, c'est-à-dire son environnement. Sans dépouiller Zellig Harris de son mérite, le précurseur du distributionnalisme sémantique est certainement le lexicographe Pierre Larousse. Je dois également beaucoup à l'équipe des lexicographes qui ont travaillé avec Jean Dubois, au DFC et au Lexis.
Quant à l'objet de l'inférence sémantique proprement dite comme hypothèse, il consiste à rendre compte du fait que le sens est un phénomène d'interprétation individuelle. Si la rédaction de ce travail est terminée, malgré les futures révisions, il n'en va pas pour autant de la réflexion qui ajoutera probablement de nouveaux matériaux. L'objectif : dissiper le négationnisme sémantique de Chomsky, qui aurait affirmé que « le sens » était un terme passe-partout qui masquait « tous les aspects du langage que nous connaissons très mal ».
« Un livre n'est qu'une suite de phrases que l'auteur prononce ou fait prononcer à ses personnages... »
(Taine, Philos. art, t.2, 1865, p.321). [cité dans TLF.]
Le texte est un mythe. Je parle naturellement du texte de l'écrivain, du texte de la sémiotique textuelle, variante moderne de l'Explication de textes. Je parle du texte au sens premier du Petit Robert : « LE TEXTE, UN TEXTE : ≝ la suite des mots, des phrases qui constitue un écrit ou une œuvre (écrite ou orale). » Et non d'une acception particulière qu'on rencontre parfois dans une théorie linguistique, bien qu'elle dérive certainement de celle qui est citée ici.
La clé est là : constituer une œuvre ; je ne parle donc pas du texte du bulletin d'information, ni de celui qui apparaît sous la photo des traces de la coulée de boue (sur Libé en ligne) et dont je me souviens encore en partie, assez en tout cas, pour qu'il me soit familier. Ne parle-t-on pas de légende ? Le texte est un mythe en tant qu'objet sémiotique. Il n'est pas un signe. Je parle par exemple des 373 pages de l'édition de poche d'Innocent Graves de Peter Robinson et non du résumé de l'ouvrage publié en première page par Penguin Books ni des Acknowledgements de l'auteur publiés en page vi.
Je parle aussi des Clients du « Bon chien jaune » de Pierre Mac Orlan, même s'il a des proportions plus maniables mnémoniquement (141 pages, plus gros caractères). Et le sujet humain dont je parle implicitement n'est pas un professionnel de la mémoire, comme cet acteur que je ne nommerai pas et qui a plus en commun avec un perroquet qu'avec un intellectuel, même si ou plutôt parce qu'il récitait Barthes jadis.
N'en jetons plus. Le « texte », au sens décrit ci-dessus, n'est donc pas au terme de la lecture une « structure », même si cette lecture a pu être considérée comme une synthèse quelconque de l'ensemble imprimé. Enfin, un « texte » ne se compose pas d'un couple solidaire, c'est-à-dire d'un signifiant-texte et d'un signifié-texte. Cette précaution est sans doute superflue ici puisque le signe de la théorie des opérations sémantiques, s'il existe et s'il y a un rôle, n'est pas saussurien, même si ce qu'il y reste du signe partage son arbitraire, mais l'arbitraire, on le sait, a précédé de Saussure d'au moins cent ans. Le signe aussi, puisqu'au XVIIIe siècle il se voyait associer une idée. Non, le signe saussurien n'a rien à voir avec le sens, mais tout à voir avec la psychologie de la fin du XIXe siècle.
À telle enseigne qu'il n'est probablement pas nécessaire à la théorie qui s'accommode parfaitement des « formes » linguistiques et des sens qui peuvent leur être attribués (formes promues provisoirement, comme on l'a vu). À croire que le signe est une hypostase. Ce n'est que par un retour à un usage courant que le signe désigne la forme (ICHTHYS, par ex., dont la nature complexe donne lieu à un enchevêtrement de « signifiés »). Mais comme la théorie n'est pas une herméneutique, même si elle est fondée sur l'interprétation, elle s'intéressera autant sinon plus à ‘ignescent’, s'il se trouve sur son chemin.
Victor Brochard considère que [la langue] « est le résumé de tant d'expériences, de tant d'observations, de tant de leçons. » Mais constitue-t-elle un savoir pour celui qui ne l'étudie pas et qui se borne à la parler ? ou simplement un savoir-faire ? On a fait de la langue une structure (cf. Wallace F. Chafe), mais elle apparaît plutôt comme une combinatoire. Au minimum, on dira qu'il y a deux langues : celle qui est mise en œuvre et celle qui résulte de la mise en œuvre, dont l'exemple suivant est un échantillon « produit » à partir de l'anglais :
Henry saw the light, que Chafe dit paraphrasable en gros par « became suddenly aware of the truth » (il a enfin compris de quoi il retournait).
Une langue n'est observable que par ses unités (ce que l'on prend pour telles) ou ses produits (c'est-à-dire les produits de ceux qui la parlent ou l'ont parlé et/ou écrite). La langue n'est donc pas un objet sémantique. Et toutes ses unités ne sont pas des objets sémantiques, pas plus que tous ses produits, dans la mesure où un énoncé d'une certaine longueur va constituer par le fait de celle-ci un objet différent, comme le discours ou le texte.
Dans le cas de l'exemple, nous disposons d'unités qui sont apparemment des objets sémantiques, d'emblée, indépendamment de la possibilité qu'ils ont de constituer des objets grammaticaux ou syntactiques. ‘saw’, ‘light’ ont un double statut et ‘Henry’ et ‘the’ également, mais ne sont pas des objets sémantiques au sens strict de la théorie des opérations sémantiques : ce sont des éléments dénotatifs. On constate ainsi que les produits linguistiques sont mixtes avant même d'avoir franchi la frontière inférieure, celle du rang constitutif de l'unité lexicale ou du nom, c'est-à-dire la phonologie, que nous laisserons au phonologue.
On notera que « see the light » a une signification associée (idéologique), chez les « reborn Christians » (cf. Britannica). La lumière a d'ailleurs une valeur associée (divine) semblable en français (Petit Robert). Le première acception du paramètre « see the light » est cependant « naître », dont ‘voir le jour’ est l'équivalent français, ainsi que ‘voir la lumière’, selon le Gdel.
≝ Ling. Exercice de la faculté du langage Le discours : l'expression verbale de la pensée. (Petit Robert) TLF ≝ Actualisation du langage par un sujet parlant. P. méton. résultat de cette actualisation.
J'omets la parole, n'étant pas saussurien, et tiens le discours pour son équivalent. La succession des sous-titres, apparemment en ordre décroissant de grandeur, ne doit pas leurrer ici. Discours - énoncé - phrase - syntagme - mot. Le discours et l'énoncé sont d'abord des notions abstraites en ce qui nous concerne. Et comme dit le Trésor, il en résulte un « objet ». Ni l'un ni l'autre ne constitue à ce titre un objet sémantique. Linguistique, possible, mais ces notions ne sont des objets sémantiques qu'à titre de mots.
On notera que pour Coyaud (cité ici dans le Trésor) l'ordre en question ne posait pas de problèmes, à une exception près, mais son point de vue était autre :
« On décrira les unités syntaxiques présentes (...) en allant des plus petites aux plus grandes, soit dans l'ordre : le mot, le syntagme, l'énoncé minimum et le discours » (Coyaud, Introd. à l'ét. des lang. documentaires, 1966, p. 23).
La phrase perd son statut d'unité linguistique pour devenir un énoncé minimal. Il prive également le discours de son statut social en en faisant une unité syntaxique, c'est-à-dire qu'il considère qu'il s'intègre à une unité supérieure, sans nous dire laquelle. La parole ? La langue ? Même erreur, leur insertion se fait dans un ensemble hétérogène et si ce sont des unités, elles sont sans homologie avec les précédentes, comme il n'y a pas d'homologie entre les unités phonologiques et les unités morphématiques.
Énoncé : ≝ Ling. Résultat, réalisation de l'acte de parole (opposé à énonciation). ≝ Segment de discours ainsi produit. (Petit Robert). TLF ≝ LING. Segment de la chaîne parlée produit par un seul locuteur et situé entre deux silences.
Dans le cas de l'énoncé, on tendrait à lui reconnaître la position d'un genre prochain par rapport à la phrase, mais le TLF fait usage de l'expression « énoncé réduit » que l'alinéa suivant définit :
Énoncé réduit. ≝ « Énoncé de phrase complexe plus long qu'un syntagme mais syntaxiquement trop incomplet pour former une phrase » (Mise au point des normes de rédaction de la rubrique d'analyse synchronique des articles du TLF, pour le tome 6, 17 janv. 1977); cf. en outre TLF, t. 4, préf., p. VIII. [art. énoncé in TLF.]
On supposera que le terme « protophrase » ou quasi-phrase (ou encore phrasillon) faisait peur, mais il aurait eu l'avantage de décrire ce dont il s'agit. Il est curieux d'ailleurs que le critère de complétude soit la syntaxe alors que la Tradition fait de la phrase un « sens complet ». Le sens serait syntaxique et je ne m'en serais pas aperçu ? Mais le lecteur verra que la Tradition ne rend pas les armes si facilement, il suffit de consulter le segment en violet dans les définitions de la section suivante. Si l'on m'objecte que la syntaxe a un rôle dans le sens avec l'exemple bateau du chasseur qui a tué le lion et du lion qui a tué le chasseur, c'est une question référentielle et non sémantique. Le sens ici est constitué par le verbe : le reste est dénotation... Cf. la voiture a renversé le coureur → le coureur a renversé la voiture [d'enfant].
L'explication du flottement se trouve dans une citation du Trésor : « La phrase est un énoncé analysé, l'énoncé est une production linguistique « brute », antérieure à l'observation » (Lang. 1973) [cf. Pottier (dir.)].
≝ Tout assemblage linguistique d'unités qui fait sens (mots et morphèmes grammaticaux) et que l'émetteur et le récepteur considèrent comme un énoncé complet ; unité minimale de communication. (Petit Robert). TLF ≝ Assemblage de mots, grammaticalement cohérent, marqué par une intonation ou une mélodie spécifique, encadré de pauses (à l'écrit, de signes de ponctuation forte: point, point d'interrogation, point d'exclamation), que le locuteur considère comme produisant un sens complet (assertif, interrogatif ou injonctif).
Ce n'est pas très aimable de faire porter le chapeau au locuteur alors qu'il s'agit d'un des piliers de la grammaire scolaire. On verra plus bas, avec mon coup d'œil à la syntaxe, que la phrase pourrait très bien selon les syntacticiens se caractériser par deux « sens ». On remarque les guillemets : ils ne sont pas arbitraires. La phrase, Benveniste l'a observé, n'est pas l'intégrant d'un niveau supérieur : elle n'a ni distribution ni emploi.
rem En outre, notre locuteur serait responsable de la tripartition entre un sens déclaratif, interrogatif ou injonctif (le mode impératif, applicable au nom : la porte !). Mais il s'agit là d'intentions et non de sens, cf. π Son chant me ravit. L'assemblée tout entière se leva.
L'expression « faire sens » du Petit Robert me gêne, même si l'élucidation est aimablement fournie : avoir un sens, être intelligible. D'ailleurs la définition même de la phrase s'autodétruit : l'assemblage doit être intelligible. Autrement dit, une phrase comportant un ou plusieurs mots inconnus ou dont le sens est mal maîtrisé n'est pas une véritable phrase. On comprend la méfiance vis-à-vis du critère sémantique (l'autre étant prosodique ou mélodique), mais généralement c'est parce que la proposition le satisfait comme la phrase.
Sans nécessairement vouloir prendre mes distances vis-à-vis d'une de mes sources d'inspiration, je dois noter aujourd'hui, en relisant Benveniste à propos du syntagme (voir plus bas), qu'il considère que le « sens d'une phrase est son idée » (cf. le micro-drame de Bréal) et qu'il a une vision statique de l'intégration du mot au syntagme : la polysémie ne serait que la somme institutionnalisée des valeurs contextuelles. S'il fait une place à la sémantique, il ne se rend pas compte du processus réel, en particulier en alignant le sens sur l'emploi. Le TLF lui emboîte presque le pas : ≝ Signification d'un mot selon le contexte dans lequel il se trouve mais c'est en réalité une citation du Dictionnaire de Dubois et al. qui attribue cet alignement aux écoles anglo-saxonnes, alors que l'emploi (Don't look for the meaning, look for the use) s'opposerait au sens. Conception empirique, mais défendue par Wittgenstein également.
Dissipons tout de même le malentendu, s'il y a une représentation cognitive quelconque correspondant à la phrase (une idée), c'est celle de la situation correspondant à l'action ou à l'état (au procès) décrit dans une déclarative, reproduits également dans l'interrogative, mais à laquelle échappe l'impérative. Voir ci-dessous. En accréditant la possibilité d'une sémantique de la phrase, il faisait sans doute le jeu des compositionnalistes qui n'avaient pas pris connaissance de la fonction propositionnelle réductrice dont il chargeait le syntagme.
Dans mes publications, il y a une note assez longue sur la différence à faire entre sens, information et texte et je crois avoir là la véritable distinction qu'on se doit de faire entre ce qu'on appelle trop facilement « sens de la phrase » comme si elle avait, pour revenir sur l'intégration que lui dénie Benveniste, cette capacité qui fait, à ses yeux, le sens du mot. Le problème qu'aura Benveniste c'est qu'il aura ainsi deux « sens », celui du mot et du syntagme, intégrants d'un niveau supérieur et celui d'un niveau qui n'a pas dans les faits pas plus que dans l'analyse, de niveau supérieur, celui de la phrase, qu'il résume par le mot « idée ». Comme il note l'importance que prend à ce niveau la référence, il y a de très bonnes raisons d'opter pour le terme d'information.
Dans une situation relativement neutre, Chafe m'informe qu'un dénommé Henry « a finalement compris ». À l'opposé, la proposition extraite de la définition du Petit Robert illustre que bien que l'information soit autre chose que le sens, elle en dépend, car si « se distribue entre » n'est pas sémantisé correctement, l'information que comporte la phrase est incomplète. Quid ? chaque mot est un fragment de langage ?
« le langage se distribue entre les mots ».
≝ Unité psychologique et syntaxique (réduite parfois à un seul mot) qui constitue à elle seule une phrase simple ou qui entre comme élément dans la formation d'une phrase complexe. (Petit Robert). TLF ≝ 1-Tout assemblage de signes (éventuellement réduit à un signe unique) conforme à la grammaire d'un langage donné et formant un sens. 2- « Noyau de la phrase de base. Si on définit ainsi la phrase par Mod + P où Mod est un constituant indiquant la modalité (Interrogatif, Déclaratif, Impératif, etc.), P sera le noyau ou la proposition » (Ling. 1972).
On supposera que le noyau de la phrase déclarative sera en français : SVO ou [qqc/qqn[V]qqc/qqn]. On peut aussi, comme le fait le Trésor signaler la définition de Galisson et Coste : « Unité syntaxique construite autour d'un verbe, et qui peut être soit une phrase simple (proposition indépendante), soit un élément de phrase complexe (proposition principale, subordonnée) » (D. D. L. 1976). « Mais on ajoutera comme les auteurs le faisaient, leur commentaire : Ce type d'analyse qui mélange les critères de sens (but, concession) et de construction (principale, subordonnée), a été fortement remis en question par les grammaires contemporaines. » (p. 449).
On remarquera encore les faux critères de sens : but, concession ; l'un est une coordonnée (pour rétablir la concorde) et l'autre une modalité exprimée par une proposition subordonnée (quoique la séance fût levée, quelques attardés discutaient encore), épisode de l'action phrastique.
Peytard et Genouvrier (1972:130) parlent de phrases de base, mais on a en fait des propositions qui forment une phrase avec double enchâssement, et qui ont le même « indicateur syntagmatique » : « Ma tante, qui sait qu'on annonce une tempête, ferme les auvents. »

Dans la théorie des opérations sémantiques, les « analyses » des linguistes ont leur équivalent dans l'encyclopédie du sujet et se présentent sous formes de modules : ‘qui’ et ‘que’, par exemple, dans les propositions correspondant au graphique de Peytard et Genouvrier module propositionnel sujet [qui[V]O] et module propositionnel complétif [que[S[V]O]].
On se souviendra que la proposition est une unité logique, également, « énoncé verbal d'un jugement » ; se distingue de l'assertion et de la lexis : la lexis est le simple énoncé d'un contenu intellectuel sans assertion ; l'assertion est l'affirmation ou la négation de la lexis d'un jugement. (Cuvullier 1938).
Groupe de morphèmes ou de mots qui se suivent avec un sens (ex. relire, crayons rouges, sans s'arrêter). Spécialt Ce groupe formant unité dans une organisation hiérarchisée de la phrase (cf. Constituant immédiat). (Petit Robert). TLF ≝ Combinaison de morphèmes ou de mots qui se suivent et produisent un sens acceptable. « Le syntagme se compose donc toujours de deux ou plusieurs unités consécutives (par exemple ; re-lire; contre tous; la vie humaine; Dieu est bon; s'il fait beau temps, nous sortirons, etc.) » (Sauss. 1916, p. 170). « La notion de syntagme s'applique non seulement aux mots, mais aux groupes de mots, aux unités complexes de toute dimension et de toute espèce (mots composés, dérivés, membres de phrase, phrases entières) » (Sauss. 1916, p. 172).
TLF (bis) ≝ En partic., LING. STRUCT. [Le plus souvent déterminé par un adj. spécifiant la nature du noyau du syntagme] Groupe d'unités linguistiques significatives formant une unité dans une organisation hiérarchisée de la phrase. En linguistique structurale (...) Le terme de syntagme est suivi d'un qualificatif qui définit sa catégorie grammaticale : syntagme nominal, syntagme verbal, syntagme adjectival, etc. Le syntagme est toujours constitué d'une suite d'éléments et il est lui-même un constituant d'une unité de rang supérieur ; c'est une unité linguistique de rang intermédiaire (Dubois, 1973 ds Gilb. 1980). Le syntagme est un constituant de la phrase dont les unités s'ordonnent : - soit autour d'un nom, c'est alors un syntagme nominal ; ex. : les petits enfants ; - soit autour d'un verbe, c'est alors un syntagme verbal ; ex. : mange très lentement (D. D. L. 1976).
J'ai cité en détail le Trésor, comme il montre que la notion de syntagme a largement évolué au cours du XXe siècle. On note surtout que pour Saussure il s'agit d'un notion très vague (ou tout au moins élastique), équivalent à ‘suite’ ou ‘séquence’ : toute succession lexicale (y compris les composés morphologiques) inférieure à la phrase, ce qui revient à la sémiotaxie, ci-dessous, si le syntagme se spécialise fonctionnellement autour de sa base (le noyau des citations ci-dessus) ; cf. la sombre pyramide du pin ; puise aux sources.
Ce n'est pas tant le syntagme qui m'a arrêté, bien que dans les années 80 j'aie surtout parlé d'une sémantique syntagmatique, mais le processus qu'y voyait indirectement Benveniste, c'est-à-dire la syntagmation. J'ai passé outre la notion de coaptation pour l'intégrer à la précédente, bien que dans l'esprit de Benveniste (1966) il semble que le sens d'un mot consiste dans sa capacité d'être l'intégrant d'un syntagme particulier et de remplir une fonction propositionnelle (cf. Benveniste 1962) qui se rapproche la règle de résolution de la polysémie proposée par Weinreich (1961 ; 1966). La notion de syntagmation a été décrite dans une communication en 1983, qui a paru en décembre ; elle s'écarte assez du point de vue original de Benveniste qui ne se situe pas dans l'optique de la réception. Intégrant, le sens serait déjà-là, et ne se distinguerait donc pas de « l'actualisation » saussurienne.
Dans mon premier Essai, qui n'a jamais paru, j'étais encore aux prises avec le point de vue « du linguiste » qui tend à prendre l'objet de sa discipline pour quelque chose d'analogue à un phénomène naturel (physique ou chimique) et à privilégier la fonctionnalité apparente du langage, c'est-à-dire la communication, même lorsque je me penchais sur la question de la sémiosyntaxe fondamentale où A et B sont successivement base et opérateur l'un de l'autre. Cf. puiser⇄source ; sombre⇄pyramide ; pin⇄pyramide.
Peytard et Genouvrier, à propos de la conception structurale de la langue (avant d'en venir au « système de Saussure »), rappellent les commentaires de Cassirer sur un texte de georges Cuvier (1773-1838), qu'ils tirent de Malmberg : « si nous remplacions chaque terme de biologie par un terme linguistique, nous aurions devant les yeux le programme du structuralisme moderne. » Je reporte en annexe le passage (à l'exception de l'extrait de Saussure sur le jeu d'échec).
rem Mais le Petit Larousse 1918 n'est pas en reste, qui rappelle que Cuvier posa « en principe 1° qu'un certain rapport lie entre elles toutes les modifications de l'organisme et que quelques organes ont sur l'ensemble de l'économie une influence décisive, d'où la loi de subordination des organes ; 2° que certains caractères s'appellent mutuellement, tandis que d'autres s'excluent mutuellement, d'où la loi de corrélation des formes. » Quand les modèles sont métaphoriques...
Revenons à l'interaction A ⇄ B. La syntagmation y intervenait sous la forme suivante (à peine retouchée) : Grosso modo on considère que le sens de a dans ab est déterminé (au moins partiellement) par b et que le sens de b est déterminé (au moins partiellement) par a. La syntagmation produit un sens (sens syntagmé) à partir du sémantisme. Dans découper une image, découper est à la fois base et opérateur de image qui est à la fois opérateur et base de découper. Cf. π secouer la poussière ; secouer un paresseux.
La sémiotaxie prend le relais.
Je ne suis pas en mesure de donner une citation provenant d'un des premiers utilisateurs de la notion, car je ne dispose plus de la source. Pour Eugene Nida, il faut donc remonter à ma première thèse, Le sens de la lecture, soutenue rue Monsieur-Le-Prince en 1979. Nida emploie la notion de marker et la sémiotaxie est un marquage sémantique par le contexte, que j'assimilais à l'époque à la corrélation de Greimas. À la différence du syntagme tel qu'il s'est spécialisé, la semotaxis peut comprendre la suite N+V, comme π The motor runs ou π The business runs ; ce dernier a d'ailleurs une construction énantiomorphe : π running a business.
Nida (1975) recense les classes sémiotaxiques : objets, événements, abstractions et relateurs. On retrouve ces derniers dans mes modules conjonctifs et prépositifs. Les objets sont les entités pouvant recevoir une dénomination (arbre, homme) ; les événements sont les éléments sémantiques qui permettent de désigner les actions et les procès (changements d'état), comme voir, pousser ; les abstractions sont les caractères des objets et des événements, qui peuvent être abstraits des êtres réels auxquels ils sont inhérents (grand, très), et, enfin, les relateurs sont les éléments qui marquent les relations entre les trois autres grandes classes comme l'ordre des mots, les prépositions, conjonctions, etc.
Guiraud (1967:171-190) adopte tantôt la position bloomfieldienne-rylienne (« les mots n'ont pas de sens, ils n'ont que des emplois », qui est aussi celle de Wittgenstein), tantôt la distinction guillaumienne entre sens dans le système et emplois dans le discours, qui sont les effets de sens qui procèdent de l'insertion du signifié de puissance dans le discours position à l'opposé de celle de la théorie des opérations sémantiques. L'insertion ne donne qu'une forme à sémantiser, sémantiquement inerte. L'explication de Guiraud, avec comme π D'Artagnan tire est très pittoresque et s'appuie d'ailleurs sur la présence d'un lecteur.
Chez lui, donc, la notion de sémiotaxie ou plutôt, de « structures sémio-taxiques », est tellement marquée par la syntaxe qu'il affirme que la notion de sens est d'origine syntaxique ; sans doute veut-il suggérer une interprétation « orientée » du sens, puisqu'il affirme que la « base sémique » n'a pas changé de π tirer un chariot et π tirer de l'eau. Sans épouser les vues qu'il exprime là, on retiendra qu'il considère que les sens d'un mot procèdent de la position de ce mot en syntagme, et donnent lieu à des structures sémio-taxiques. On reconnaît également que les différents sens (acceptions ou emplois) « ne sont, le plus souvent, que des relations différentes du mot dans le discours. » Il y a donc chez lui quelque chose du distributionnalisme également. Quant à l'idée d'une base sémique, elle suppose qu'il y ait un sens de base, qui se confond nécessairement avec le sens d'origine (étymologique ou premier, c'est selon). Pour l'interprète, si les deux actions diffèrent {amener après soi} et {faire sortir} [Larousse 1856, Bescherelle aîné 1865] et si les mots reçoivent des synonymes différents, donc...
Dans la thèse proprement dite, en 1979, la sémiotaxie est une unité de lecture, comme il fallait s'y attendre. À ce moment-là, elle englobe indifféremment la synapsie, le nom composé, le cliché, la locution, l'unité phraséologique, la phrase fortuite et le syntagme libre, avec une prédilection pour la locution qui deviendra plus tard le paramètre discursif. Ensuite, elle relaiera la syntagmation et la sémiosyntaxe fondamentale (A⇄B) :
« J'ai longtemps utilisé le terme de sémiotaxie pour désigner le syntagme d'un point de vue sémantique plutôt que comme constituant de la phrase (SN+SV : syntagme nominal et syntagme verbal). Le terme était attesté chez Nida (Nida et Taber [1969]) dans la perspective d'une solution au hiatus qui sépare le mot des unités plus longues que lui et ne possédant qu'un sens, et chez Guiraud (1967), comme ventilation des sens (les 64 sens de tirer chez Littré). À cet égard, on peut se demander si l'unité lexicale simple de l'angl. sniper correspond à une notion simple ou si le français avec sa lexie ‘tireur isolé’ ne manifeste pas justement la nature composite du concept (cf. Thonnard [1950:31]. »
Cf. Snipe (to) ≝ to shoot at exposed individuals (as of an enemy's forces) from a usu. concealed point of vantage (tiré du Merriam de Britannica). Ce qui fait de lui un ‘tireur embusqué’ plutôt qu'isolé. De son côté, Benveniste avait remarqué la nature simple du terme otarie, mais le caractère composé de la description de l'animal, les oreilles faisant, entre autres, la différence. Cf. le Petit Larousse 1918 : les otaries ont les mœurs des phoques.
Cet exemple permet d'illustrer la différence entre syntagme, sémiotaxie, proposition... et phrase (ces deux dernières sont ici assimilées) :
proposition/phrase : [les otaries ont les mœurs des phoques]
syntagmes : [les otaries][ont [les mœurs [des phoques]]]
sémiotaxies : les otaries ont les mœurs des phoques
otaries ont les mœurs des phoques.
les mœurs des phoques.
mœurs des phoques.

On comparera ce graphique à celui de Peytard et Genouvrier (1972), que je reproduis ci-dessous ; on note l'expression « accrochages syntagmatiques » (p. 105) :

Parmi les notions qui ont survécu au virage de mes recherches vers le pôle résolument interprétatif, la sémiotaxie est vraiment la seule, comme produit de l'interaction fondamentale, a avoir résisté au bouleversement de la perspective amorcé avec la décision d'étudier la sémantisation. Les notions de corrélation et de corrélateur se sont confondues avec la recherche d'un polariseur d'isosémie, l'équivalent sémantique de « l'idée principale » d'un énoncé. Mais le corrélateur a tout de même quelque chose de bon : il nous rappelle que les phrases que nous formons ou que nous lisons sont des assemblages, des arrangements de mots ; et si l'on prétend les combiner, ce n'est certes pas à la façon de l'oxygène et l'hydrogène, mais toujours celui de {disposer}, {coordonner}.
≝ Chacun des sons ou groupe de sons correspondant à un sens, entre lesquels se distribue le langage. ≝ Forme libre douée de sens qui entre directement dans la production de la phrase. (Petit Robert).
On me permettra de retenir cette curieuse proposition, aux deux sens du terme, du PR : « le langage se distribue entre les mots ».
La sémiotaxie n'est qu'un assemblage de mots sémantisable (c'est-à-dire interprétable). Mais les constituants de cet assemblage peuvent être considérés comme « corrélateurs », comme je le faisais pendant un temps.
« On peut aussi parler, comme on l'a vu, de corrélation et de corrélateur. Le cooccurrent est le corrélateur le plus souvent utilisé, comme sauce devant _tartare ou en devant _chœur. La relation entre un mot et un élément de sens est également une corrélation. Elle est générique entre {lieu} et ‘taverne’. Le corrélateur peut être discriminatoire, comme les articles le/un devant _refoulé, comme les éléments de sens {personne} et {chose}, pour le même signe. Dans la phrase « Dans le verger, les arbres croulent sous les fruits », l'intuition d'un sujet parlant/comprenant va corréler spontanément verger-arbres-fruits. Cette triple corrélation écarte certaines instanciations possibles pour la forme croulent : 1) {tomber}, 2) {être détruit}, mais on retiendra a) {s'affaisser} et b) {menacer de tomber} (dans une consultation, qui se révèle insatisfaisante dans le Petit Larousse 1993). Les corrélateurs suggèrent en fait une valeur propre, {plier}, ou sa « définition » {s'affaisser ≝ se courber}. »
« Le repérage des corrélations suppose une connaissance d'un sens préalable, c'est-à-dire une sémantisation. Il est entendu qu'au moindre défaut d'isosémie [aujourd'hui je parle d'intersection (sémantique)] au cours d'une sémantisation, toute corrélation est pertinente, si elle permet une instanciation, même fausse. On note donc que la condition d'une instanciation doit elle-même être instanciée ou constituer une relation précorrélée, au sens d'un fait dans une base de connaissances prologienne. » [Prolog, langage déclaratif qui utilise la logique du premier ordre].
« Si l'on prend comme exemple ‘arénophile’, on peut supposer un locuteur-interprète qui y verrait « Xphile », c'est-à-dire qu'il sémantise -phile en raison de ses connaissances étymologiques, base qui comprend la précorrélation -phile ≍ {qui_aime}, mais pas arén-{_}, c'est-à-dire qu'il ne connaît ni arénicole ni arénacé, toutefois il connaît arène ≍ {cirque}, corrélation morphosémantique qui peut amener la détermination d'un sens approximatif : ‘arénophile’ ≟[≍] {qui fréquente les cirques}. On peut étendre la démonstration à l'énoncé, qui sera généralement plus généreux en ce qui concerne les corrélations. L'analyse de la syntagmation n'est donc pas le fait du locuteur ; c'est une opération que le sémanticien effectue a posteriori, mais qui peut éclairer le processus de sémantisation. »
La sémiotaxie, on l'a vu, est devenue une condition de la règle, mais la corrélation entre unités lexicales n'a pas été abandonnée puisque les conditions contextuelles non contiguës ont également été retenues. Comme le montre l'exemple emprunté au Petit Larousse 1918 :

On ne prendra pas au pied de la lettre les renseignements éthologiques que fournit l'exemple (c'est-à-dire l'information de la phrase). Une rapide comparaison des mœurs des phocidés et des otariidés dans le GDEL montre qu'en matière d'alimentation, ce serait le cas, mais le fait que l'otarie se déplace facilement au sol et la taille du mâle font en sorte qu'elles ont un comportement sexuel particulier (harems sur les rivages). Leur habitat diffère également (le phoque fore la glace pour respirer). J'aurais pu ne retenir que la proposition extraite de la définition que le Petit Robert donne du mot :
« le langage se distribue entre les mots ».
Toutefois, il semble impossible de sémantiser le verbe de façon satisfaisante (même avec le TLF), et sa préposition d'élection est ‘en’ ou ‘par’, d'une part et de l'autre, le langage ne serait-il que cela ? Même en retenant ‘répartir’, on n'est guère plus avancé.
Doit-on se risquer plus bas ? Je veux dire, doit-on parler du morphème, dont le statut et la définition ont évolué passablement ? C'est le dernier arrêt avant la phonologie. On s'inspirera de la deuxième section que le Dictionnaire de linguistique de Dubois et al. consacre à la notion. Constituant immédiat du mot, s'il est segmentable : im- dans ‘imprécis’, mais personnellement, je n'irais pas plus loin avec ce mot. Naturellement, dans la théorie des opérations sémantiques, le morphème n'existe que dans la condition morphologique d'interprétation. Il n'y a pas de « morphologie opératoire », et je ne prévois pas renouer avec le sémantème comme « l'élément linguistique exprimant l'idée » [s'opposant au grammatical morphème], tel qu'il était connu au début du XXe siècle.
What disturbed John was being disregarded by everyone. Noam Chomsky.
≝ Partie de la grammaire traditionnelle qui étudie les relations entre les mots constituant une proposition ou une phrase, leurs combinaisons, et les règles qui président à ces relations, à ces combinaisons. Faute de syntaxe; étudier la syntaxe; syntaxe de l'adjectif, du nom. Nous connaissons (...) les élémens de tout discours, pris chacun en particulier. Il nous reste à examiner les moyens par lesquels on les lie entr'eux, et les lois qui président à cette réunion. C'est l'objet de la syntaxe (Destutt De Tr., Idéol. 2, 1803, p. 166). TLF. [C'est délibérément que j'ai choisi la définition la plus ancienne et la plus neutre. On trouvera les deux autres dans l'annexe (toujours la même source)].
Je ne retiens ici que l'ambiguïté, puisque c'est elle qui est à la base de la construction théorique chomskyenne. On remarque d'emblée l'astuce : pour qu'il y ait deux interprétations, il faut que la phrase soit d'abord interprétée en termes de syntagmes. Sans souligner outre mesure le caractère juxtapositif de la syntaxe anglo-saxonne, on pourra se demander si un énoncé analogue en français recevrait, comme le veut Chomsky, deux interprétations.
Ce qui dérangeait Jean était d'être ignoré de tous (...était [le fait] d'être...)
Ce qui dérangeait Jean était ignoré de tous (Jean est le seul à se préoccuper des choses en question)
Évidemment, ma première lecture (je venais de me lever, ma tête luttant encore contre les effets de l'hydrate de chloral et les vestiges d'un cauchemar violent) a lié John et being, comme si la phrase était en réalité : what disturbed John was [his] being disregarded by everyone. La syntaxe chomskyenne est d'emblée un jeu de construction. Pour arriver à la deuxième interprétation, Chomsky est obligé de nier le rapport isolé ci-dessous :
John was being disregarded
Non seulement cela mais en plus (laissons un instant de côté le fait qu'il veuille introduire our entre was et being), mais il occulte provisoirement « disturbed John »
What was being disregarded by everyone. [Ce que tout le monde ignorait]
Son introduction de our donne lieu à une phrase complètement distincte, c'est-à-dire dont l'information est nouvelle :
What disturbed John was our being disregarded by everyone. [version du traducteur : ce qui troublait John était le fait que nous fussions négligés par tout le monde.]
On retiendra de cette brève incursion dans les fondements du chomskysme le fait que la syntaxe vient en second dans l'interpétation, comme condition de l'inférence à laquelle se livre le lecteur pour assigner les valeurs sémantiques. J'aurais pu traiter en détail la question sous forme de modules, mais il est assez clair qu'il y a juxtaposition [enchâssement] de trois modules : [qqc[V]qqn], [qqn[V]qqc] et [qqc[V]qqc].
sème ≝ Ling. Unité minimale différentielle de signification. Sèmes nucléaires (du « noyau » de la signification). TLF ≝ LING. Unité minimale de signification, trait sémantique pertinent dans l'analyse du sens d'un mot.
Il peut sembler curieux pour un sémanticien de citer un dictionnaire courant (le Robert) pour définir l'unité qui en tout état de cause devrait fonder sa discipline, au même titre que le phonème est la pierre sur laquelle est fondée la religion du phonocentrisme et par conséquent toute linguistique. Il y a un argument en faveur du recours au Petit Robert : c'est une sémioticienne qui a longtemps collaboré avec Alain Rey à la rédaction dudit dictionnaire. On peut d'ailleurs recourir à la définition qu'elle en donne :
« Ling. Unité minimale distinctive de sens entre deux sémèmes dans un ensemble de signes préalablement choisi et déterminé. » Josette Rey-Debove (1979). Elle ajoute une remarque curieuse : « Les sèmes appartiennent au code ; ce ne sont pas des unités minimales de sens (V. Noème, Primitif), et ils varient avec l'extension de l'ensemble choisi. Les sèmes correspondent à des prédicats universels distinctifs et constituent des traits pertinents obligatoires faisant partie des définitions. » Elle renvoie explicitement à définition par un astérisque. Mais c'est l'ambiguïté de sa négation (en rouge) qui semble opérer le refoulement du sens vers le noème qui est la plus intrigante : « Ling. Unité minimum de sens constituant un primitif sémantique. Les noèmes sont des unités sémantiques minimales (inanalysables) du code qui construisent le sémantisme d'une langue. Ces unités sont d'un accès difficile ; on peut considérer qu'aucun lexème ne les représente, ou que certains primitifs lexicaux les représentent (par exemple et, le radical du verbe faire ou être. » Elle renvoie explicitement à primitif, par un astérisque.
Josette Rey-Debove aurait très bien pu renvoyer à code, car il est loin d'être évident que la langue (pas plus que le langage [exception faite des langages informatiques, y compris les ml (html, xml)] soit un code, ni même, d'ailleurs, qu'on s'en serve comme d'un code. Reportons-nous à primitif, que certains auteurs considèrent comme des universaux (qui ne figurent pas dans son Lexique). « Ling. Primitif lexical, morphème lié ou libre (mot) dont le sens ne peut être analysé et exprimé par une périphrase (on sait qu'elle préfère ce mot à celui de paraphrase), expansion, définition (ex. être). Toute tentative de périphrase synonymique d'un primitif est vouée à l'échec à cause de sa pauvreté sémique ; l'analyse, en effet, exigerait des unités multiples encore sémantiquement plus pauvres qui n'existent pas. Il est donc normal que les dictionnaires renoncent à définir les primitifs et recourent à une glose métalinguistique, ou à la seule présentation d'exemples. » Pour primitif sémantique, elle renvoie à noème.
La notion d'universaux remonte à Porphyre (les idées les plus générales) et a été exploitée par les scolastiques à qui Descartes ne s'est pas privé de l'emprunter : le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident (Descartes, Princ. I, 59). Cf. Cuvillier (1938).
Le hiatus sème-noème (appartenant tous les deux au code néanmoins) ne se justifie pas par la butée sur l'inconnaissable, comme l'appellent les philosophes. Je n'insiste pas sur le code : « tout système de symboles qui, par convention préalable, est destiné à représenter et à transmettre une information (...) ». La langue n'est pas un code. Personne n'a jamais été consulté sur la constitution de signes, à l'exception des cas de dirigisme linguistique, pour contrer l'envahissement des anglicismes (mais à moi on ne m'a jamais demandé mon avis). Avant de tourner le dos au code, remarquons que toute distinction qu'elle eût pu faire avec message est niée avec cette affirmation : « Les sémiotiques du code et du message sont indissociables. » Comme sont indissociables le code et la transmission d'information. Mais si l'on parle d'information, on n'a que faire du sens.
Le conflit se situe plus exactement entre (a) « unité minimale distinctive de sens » et (b) « unités minimales de sens » : on pourrait admettre que le noème (b) n'est pas distinctif, mais dans ce cas, à quoi sert-il ? Quant à l'ensemble de signes préalablement choisi et déterminé, c'est une constante dans une démarche analytique, comme il n'est pas possible de s'embarquer dans la description de tous les sens de tous les mots d'une langue (même le TLF a reculé devant la tâche). Naturellement, ma désaffection pour le terme de sème n'a pas pour cause la solution de continuité signalée chez Rey-Debove entre la définition et l'expansion encyclopédique. Elle s'est imposée graduellement, à mesure que je m'enfonçais dans la problématique de l'interprétation du « message ». La remise en question du « sème » n'est finalement qu'une suite de l'abandon définitif de l'idée de « communication ».
L'aporie est la suivante : si les formes sont transmises (communiquées), pourquoi ce phénomène impliquerait-il une entité non transmissible ?
C'est donc le rejet de l'idée que le « sème » puisse être une « unité construite » à laquelle le sujet parlant et lisant la langue ne puisse avoir accès ou recours. Comme on lui suppose une compétence relative en ce qui concerne la production et la réception de suites linguistiques, il doit avoir accès au sens et le sémanticien ne peut pas, sous prétexte de scientificité, s'abriter derrière le rempart d'une terminologie abstruse. Et surtout en prétendant qu'une noèse fonde la « sémie » et le sème. Cette noèse ou noétique n'est que la poursuite du mythe lullien (Raymond Lulle, 1235-1315) et leibnitzien de la caractéristique universelle, De Arte Combinatoria, chez Leibniz (1646-1716).
En guise de pause, je signale qu'alors que j'étais écolier, on ne m'a jamais enseigné le « sens » des mots que par des mots et des images. Il n'y chez le sujet parlant et comprenant aucune compétence sémique ou noémique.
Le Trésor attribue la création du sème à Champollion : « 1822 « unité de signification » (Champollion, Ms. lu devant l'Ac. des Inscriptions cité ds Arch. St. n. Spr., t. 205, p. 371: Nous avons nommé sème toute combinaison de plusieurs signes simples pour exprimer une idée), attest. isolée; », mais ce n'est que 141 ans plus tard qu'apparaît la deuxième attestation. Il est même probable que Michel Bréal n'en ait pas eu connaissance. La date donnée pour Champollion correspond à l'époque où Karl Christian Reisig, (1792-1829) propose la sémasiologie, « ancêtre » de la sémantique, mais si j'en crois les sources disponibles, c'est en 1825 que Reisig forme le terme, ce serait donc un hasard. Reste l'autre contemporain, Benjamin Humphrey Smart, auteur d'un Outline of Sematology, mais là encore la date de parution (1825) semble postérieure à la conférence de Champollion [il s'agit de l'exemplaire pdf de Google Books].
Mais pourquoi, me demandera-t-on, ne pas simplement avoir adapté la notion à l'usage que vous proposiez ? Parce qu'il ne s'agit pas de la même chose et parce qu'il a quelque mauvaise foi à faire d'un élément de description d'une chose une unité sémantique. Et enfin, parce que si le sème est différentiel, la « valeur sémantique » attribuée par inférence ne l'est pas. Même l'exemple de définition que donne Rey-Debove ne l'est pas (il faut dire qu'à cet endroit, elle parle de signifié) : « trembler de froid », comme selon le Petit Robert on peut grelotter de peur et de fièvre, en plus de froid.
Dans la compétence de sujet-interprète que présente le Petit Larousse 1918, elle aurait raison car c'est le seul sens qu'il donne pour ‘grelotter’ comme « forme à sémantiser ». La principale différence entre les éléments de sens et les sèmes tient au fait qu'ils n'ont pas de contrainte discriminatoire, mais de substituabilité. Au lieu de s'inscrire dans la différence, l'élément de sens s'inscrit dans l'équivalence. C'est d'ailleurs l'intersection sémantique qui le fonde et non l'opposition entre trait complémentaires.
En outre, au lieu de prendre deux formes, à l'intérieur d'un sémème, comme le sème chez certains auteurs, de sèmes nucléaires (appartenant au noyau) et de sèmes contextuels, l'élément de sens qui n'est pas substituable est condition de l'inférence. Étant donné le caractère mixte de la langue en particulier dans son usage métalinguistique, les matériaux qui constituent une définition lexicographique ne sont pas a priori des éléments de sens, car les éléments de définition (cf. « malaxer de la farine avec de l'eau et en faire de la pâte » pour pétrir) ne forment pas ipso facto le sens du mot ; dans le cas présent, il y a description d'une action, mais ce pourrait être la description d'une chose (le pétrin). Les définitions comportent donc des éléments de définition et des éléments de description. Un sens au moins de pétrir passe d'emblée à l'élément de sens, comme il s'agit d'un sens par indirection, plus généralement appelé « figuré ».
π On pétrit aisément les jeunes esprits, exemple qui correspond à ‘pétrir’ ≍ {façonner}.
La distinction entre éléments de définition et éléments de description n'a pas pour objet de déclasser un type de définition par rapport à l'autre, mais on comprendra que l'élément de description devient dans la théorie des opérations sémantiques un élément de référence (ou dénotateur), distinct de l'élément de sens. Ceci n'exclut pas qu'une règle d'inférence sémantique s'applique dans le cas, par exemple de « pèse-lettre », mais son intérêt est moindre, comme le générique peut suffire ou un prédicat descriptif. La règle de référence aura la même simplicité, exclue pour ‘méson’, à moins d'être de la branche.
Somme toute, le rejet du « sème » n'est pas la manifestation d'une préférence terminologique, mais d'un souci de cohérence à l'intérieur de la théorie des opérations sémantiques. La synèse vient boucler la boucle, comme elle finit par relier aussi bien les éléments de sens, les éléments de référence que les éléments de signification. De nos jours, par exemple, la phrase du Petit Larousse 1918 à propos de « jeunes esprits » ferait l'objet d'une évaluation doxologique négative.
Vingt-cinq hypothèses sur l'inférence sémantique
Il est possible de résumer les hypothèses de la théorie des opérations sémantiques concernant l'inférence sémantique en 25 points :
1) l'inférence sémantique est une opération sémiocognitive qui n'a ni prémisses ni conclusion au sens classique de la logique.
C'est-à-dire au sens qu'elles ont dans ce passage de Rabier, défenseur du syllogisme menacé : « Si l'on dit, avec la plupart des logiciens, que la conclusion est formellement [c'est moi qui souligne] contenue dans la majeure ou même dans les prémisses, l'objection de Mill est irréfragable : le syllogisme est un cercle vicieux. Mais, nous l'avons fait voir, bien que la conclusion résulte des prémisses, on ne peut pas dire rigoureusement [idem] qu'elle soit déjà contenue et donnée toute faite [idem] dans les prémisses, puisqu'elle n'en résulte que si la synthèse des prémisses est opérée par l'esprit. — ce qui ressort manifestement de cette remarque, à savoir : que la conclusion et la majeure n'ont pas le même sujet. » Élie Rabier (1899). On remarquera qu'il est silencieux sur le fait que les prémisses sont deux et que la deuxième est reprise dans la conclusion, sinon le troisième élément du syllogisme usurperait son nom. Il oublie également que la conclusion est une conséquence et donc qu'elle est tirée de principes. Pour mémoire, ∀ x est y, or z est x, donc z est y.
2) l'inférence sémantique s'exerce sur une forme à sémantiser qui tient lieu de « principe », c'est-à-dire de « point de départ ».
« Nous avons montré [dans le Traité de logique] que déduire n'est pas extraire d'un principe ce qu'il contenait et que par conséquent on savait déjà, mais construire ce qu'on ne savait pas avec ce qu'on savait. L'esprit ne comprend que ce qu'il sait construire. » Edmond Goblot (1923) « principe » est liée à « conséquence », « mécanique » du raisonnement, sur laquelle on peut gloser jusqu'à la fin des temps. L'inférence sémantique présente plus d'analogies avec les règles de production de Prolog : « dans telles conditions, tel prédicat est vrai » (au sens de « satisfait », ou, comme disent les mathématiciens, « existe »). Parler de production du sens serait pourtant une métaphore risquée.
La « forme à sémantiser » est la séquence ou suite graphique ou phonique (variable avec le locuteur qui interprète, déterminée par son empan visuel ou sonore) sur laquelle porte l'attribution d'un sens ; on peut donner comme repères les notions de mot, de syntagme, de proposition (module, dans la règle), de phrase. Il a glissé sur une peau d'orange.
On notera que les tenants de la déduction sans extraction tournent le dos à l'étymologie latine. A fortiori donc l'inférence sémantique (ou cognitive) n'est ni une déduction ni une implication.
3) l'inférence sémantique a pour objet de sémantiser une forme sonore (auditive) ou graphique (visuelle) objet d'une perception préalable.
« Les propriétés locales d'une perception dépendent, de prime abord, de la perception totale dans laquelle elles sont engagées. » Henri Delacroix (1934)
Les situations de perception peuvent être d'une certaine complexité, comme la lecture des « réactions » des lecteurs du site de Libération (ou du NouvelObs, etc.), réactions qui résultent de la perception d'une situation qui est fermée à un lecteur à 5 000 km de là. Mais elle ne diffère pas, dans sa complexité de la reconstruction à laquelle se livre le lecteur d'un roman dont l'action se déroule en Orégon (je n'y ai jamais mis les pieds) et en Virginie (j'y suis allé) et que commentent les personnages.
La notion de perception dans la théorie des opérations sémantiques est neutre et ne suit pas la suggestion de Paulhan : « Je suis donc conduit à admettre cette proposition que comprendre un mot, une phrase, c'est non pas avoir l'image des objets réels que représente ce mot ou cette phrase, mais bien sentir en soi un faible réveil des tendances de toute nature qu'éveillerait la perception des objets représentés par le mot. » Frédéric Paulhan (1886)
L'effet qu'il signale est d'une grande rareté chez moi, comme je ne lis pas de romans érotiques et, il faut l'avouer, même la relecture d'un vieux Dekobra est un exercice très chaste. Exception à la règle, le fait pour Pierre Benoit (dans Erromango] de comparer les « actes passés » (que j'ai étendu à « situations révolues ») à une meute de loups « qui ne perdent jamais notre trace » a eu une résonnance affective.
4) l'inférence sémantique se fonde sur l'application de conditions.
« le mot n'est pas un signe arbitrairement choisi pour correspondre à une idée préexistante il est la condition linguistique nécessaire à une opération psychologique, à savoir à la formation d'une idée générale. » Henri Delacroix (1918)
La différence ici c'est qu'au sein d'une même règle un mot ou une expression qui est « condition » n'est pas en même temps « élément de sens substituable » ou « valeur sémantique ». ∄ piller ∁ ⊥ [un] auteur ⊢ {auteur} ⇨ ␞ piller ∁ ⊥ [un] auteur ⊢ {plagier}. (Voir 8).
5) la valeur attribuée peut être considérée, sous toutes réserves, comme la « conséquence » des conditions appliquées à la forme à sémantiser.
« Ce qu'il faut dire, c'est que le pur intelligible n'est pas une représentation. On ne démontre que des jugements hypothétiques, je veux dire (car le mot est malheureusement équivoque) des jugements composés d'une hypothèse et d'une conséquence ; et ce que l'on démontre, c'est que la conséquence résulte logiquement de l'hypothèse. Que celle-ci corresponde à une réalité, c'est ce que nous ne pouvons apprendre que par constatation empirique. L'esprit construit d'abord en toute liberté l'objet sur lequel il veut raisonner il le définit. Avec la propriété initiale par laquelle il le définit, il construit toutes les autres. » Edmond Goblot (1923)
6) l'inférence sémantique conduit à l'attribution d'une valeur sémantique, {⊥}, à la forme à sémantiser, ‘⊤’.
‘Attribution’ ici n'est pas opposé à ‘prédication’, comme dans « jugement de/d'⊥ ». Cf. Couturat (1912). Je rappelle que c'est le sujet-interprète qui assigne un sens à une forme, en fonction du contexte et non tel mouvement secret du contexte, comme le supposerait une fonction propositionnelle : pas d'immanence dans l'inférence.
7) les conditions régissant l'attribution sont hétérogènes. Voir aussi 9).
Pour s'en assurer, on se reportera au chapitre 9, au tableau allégé.
8) les conditions se distinguent de la valeur (élément de sens représentatif) par leur non-substituabilité à la forme à sémantiser.
Si par exemple la définition d'abreuver était ≝{imbiber jusqu'à saturation}, pour sémantiser π [l'orage] abreuve[r] les terres, trois possibilités existent, mais l'apparition de la valeur comme condition n'est pas une inférence satisfaisante :
(a) abreuver ∁ ⊥ [les] terres ⊢ {{imbiber} {à {saturation}}}
(b) abreuver ∁ ⊥ [les] terres ⋀ ≟[≡[imbiber]] ⊢ {saturer}
(c) abreuver ∁ ⊥ [les] terres ⋀ ≟[≡[saturer]] ⊢ {imbiber} C'est probablement (b) qui serait appliqué.
9) les éléments de sens promus au rôle de valeur sont des formes lexicales appartenant à « l'encyclopédie » du sujet qui sont converties au fur et à mesure des besoins d'application de la règle, conversion qui les prive de référence ; les conditions sont mixtes selon leur incidence et leur nature.
L'emploi métalinguistique d'une forme ne change rien à la forme en question, mais au rapport qu'elle a à la dénotation. Si ‘pétrin’ reçoit dans le Petit Larousse 1918 le genre {coffre}, ce « coffre » n'a pas, dans cette fonction et à cet endroit, de référence comme ce serait le cas la synapsie ‘coffre à outils’ dans π Il gardait son coffre à outils sous l'établi. La mixité des conditions est réglée par leur nature (contextuelle [lexicale], sémantique [élément de sens], dénotative [lexicale], significative [élément de signification], relationnelle [relation]) et leur incidence (ce sur quoi elles portent, la forme à sémantiser ou les modules qui peuvent être des conditions enchâssées).
10) l'inférence sémantique ne suppose pas de lexique intériorisé autre que la mémoire mixte et générale dite « encyclopédie du sujet ».
Ce ne serait qu'à des fins de méthode et de clarté d'exposition qu'on distinguerait « le lexique » des « connaissances du monde », comme j'ai pu le faire par le passé. Seules certaines relations permettraient d'isoler les connexions par fonction, comme ce serait le cas de la prédication évaluative de la signification par rapport au sens. Les jugements passés font également partie de cette mémoire, selon leur prégnance.
11) l'encyclopédie, de nature mixte affectivo-cognitive et aux éléments hétérogènes, peut être assimilée à une partie de la mémoire du sujet.
Dans la représentation ci-dessous, la mémoire épisodique et la mémoire sémantique sont distinguées, mais si cela satisfait le goût de l'ordre de certains, il ne me semble pas que ce soit conforme à mes hypothèses qui font de certains mots des expériences. On y remarque aussi le luxe consistant à distinguer les mots des idées et des concepts, et sans doute ceux-ci de celles-là. Ils ne se différencient que dans les opérations auxquelles ils participent.

On consultera avec profit les textes de ce site consacré au cerveau, à la mémoire d'Henri Laborit. A priori « l'encyclopédie du sujet » est compatible avec ces observations. Pour ma part, je ferais figurer dans le tableau les interactions suivantes (en rouge vif), quitte à dénaturer l'intention première du graphique (sans prétention aucune de ma part, cela va de soi) :

12) l'encyclopédie [du sujet] comporte des assemblages analogues aux sémiotaxies, nommées synèses qui concernent le sens et complètent les modules qui sont consacrés aux schémas grammaticaux.
On peut imaginer la forme discursive d'une synèse dans les termes qu'André Lalande (1914) donne à une connexion : « Tout individu qui est homme est aussi mortel ». La synèse pourrait aussi compter Socrate parmi ses nœuds.
« Il y a là un moyen de se représenter les associations comme des résultantes d'affinités qui s'exercent entre les états de conscience et nous n'avons pas eu de peine à montrer combien ce langage était plus adéquat aux faits d'observation. » « Dans tous les cas la nature des phénomènes d'association est la même il n'y a pas enchaînement d'états de conscience : il y a attraction d'états par un groupe d'états conscients ou subconscients et dont les influences rayonnantes se renforçant dans une direction donnée amènent à la conscience des nouveaux groupements déterminés. » Henri Piéron (1904)
Il ne s'agit pas d'une caution de l'associationnisme tel qu'il a fleuri au XIXe siècle, les connexions se faisant aussi bien par rapport indifférencié que par des relations opératoires comme la prédication ou, plus généralement, par relations d'appartenance, d'équivalence ou d'opposition, etc. V. ci-dessous et 25). Sur les relations, voir les relations examinées ou, mieux, les relations sémantiques sélectives.
13) l'assemblage qui forme les synèses est régi par des relations relativement stables, mais sujettes à évolution.
Ces relations [sémantiques] n'ont rien à voir avec la notion philosophique de relation, telle qu'on la trouve dans ce passage, par exemple : « La raison, suivant Locke, comme, aussi bien, suivant toute la philosophie ancienne et moderne, est essentiellement la faculté d'apercevoir les relations des choses. [relation = catégorie.] Ce dernier genre de relations [relation philosophique ≢ naturelle] est, bien entendu, le seul qui soit affaire de connaissance rationnelle. Il comprend sept espèces différentes, et pas davantage, lesquelles se répartissent en deux groupes d'une part, les relations qui, suivant une remarque de Locke « dépendent entièrement des idées que nous comparons », à savoir la ressemblance, la contrariété, les degrés de qualité et les proportions de quantité et de nombre : et, d'autre part, celles qui peuvent changer sans aucun changement dans les idées, à savoir les relations d'espace et de temps, la causalité et l'identité. » Jean Laporte (1933)
Je rappelle les catégories d'Aristote comme repères : l'essence, la qualité, la quantité, la relation, l'action, la passion, le lieu, le temps, la situation, la manière d'être (source : Cuvillier).
À cette liste on comparera les relations sémantiques recensées (A) et la grille d'intelligibilité (B) sous forme de sagittal (les circonstances de Quintilien, plus quelques autres, mises en jeu dans la phrase) :
A 
B 
Il manque dans ce dernier les catégories que j'avais ajoutées pour l'examen du corpus de phrases, où il manquait déjà la « qualité ». Quantité, possibilité, nécessité, négation, fonction métalinguistique. Mais ni le sagittal des relations ni le sagittal des procès ne vise l'exhaustivité des indéfinissables de la connaissance humaine : le recoupement avec la liste aristotélicienne est quasi total.

14) il est probable que les synèses résultent d'inférences antérieures.
Mais on n'en fera pas ipso facto les correspondances d'états histologiques, comme le proposait Edme Tassy : « Suivant une hypothèse fort probante, ramenant les idées à des groupes d'éléments histologiques, et leurs rapports à des rapports entre ces groupes, » Edme Tassy (1911)
Elles peuvent aussi très bien résulter de modules grammaticaux saturés ou de schémas comme ceux de la proportion a est à b ce que c est à d.
15) dans le modèle sémiocognitif sous-jacent, au niveau de la dénotation, l'inférence intervient également dans l'attribution d'un référent aux formes sémantisées pertinentes, que ce soit avant ou après la sémantisation, selon le type d'échanges verbaux.
Par forme sémantisée, il faut entendre la forme dotée de la valeur qui lui a été attribuée, représentable comme [abreuver≍{saturer}], pour reprendre l'exemple de 8).
L'attribution d'un référent pose un problème de représentation, mais on le symbolisera comme une application de la règle [x≍{y}] ∁ ⊥ ℂ[z] ⊢ ℝ.
L'attribution de référent n'est généralement pas nécessaire lorsque la condition de non-référence (d'indirection ou de déréférence) s'applique dans l'inférence sémantique : cf. ␞ piller ∁ ⊥ [un] auteur ⋀ ℟[⊥] ⊢ {plagier}.
16) les référents sont soit externes [dans la réalité extra-linguistique], soit internes et sont coordonnés dans un ou plusieurs référentiels, à partir des coordonnées du discours.
Le type de référent dépend de la situation de réception où se trouve le sujet-interprète ; la coordination des référents entre eux se fait suivant l'information phrastique : dans un discours narratif ou descriptif, le référentiel suit le modèle de la grille d'intelligibilité (la saturation des circonstances [sagittal phrastique-situationnel] entraîne la formation d'un nouveau référentiel).
17) les référents externes font l'objet d'une identification perceptuelle.
La théorie des opérations sémantiques ne postule pas d'hypothèse proprement perceptuelle ; le domaine a connu tous les extrêmes, comme le montrent les deux citations qui suivent :
De même, il suffit de lire rapidement des mots comme maison, bêche, cheval, pour s'apercevoir qu'on peut comprendre ce qu'ils signifient, mais ne pas les appliquer à des objets précis, et ne rien imaginer. Ce sont là des pensées sans images. Alfred Binet (1902a)
« On perçoit comme on lit l'opération mentale se borne donc à cueillir au vol les points de repère indispensables pour identifier le mot ou l'objet dont nous étaient déjà connus par ailleurs les éléments essentiels. (...) elle [l'image] de ci, de là quantité d'autres éléments, qui n'appartiennent pas à la perception primitive. » Jean Philippe (1902)
Le passage de Binet n'est guère probant, comme il s'agit de listes de mots et non d'énoncés.
« Nous appelons « objet » une portion des apparences extérieures qui donne lieu à la manifestation, dans des relations répétables, de la valeur constante d'un certain nombre de paramètres. » Jean Ullmo (1938)
18) les référents internes, comme les formes linguistiques, sont sélectionnées dans l'encyclopédie au terme d'un parcours comparatif (x ⊼ y → ⊽[x]).
Le parcours est lié au paradigme, mais également à toute forme de série ; dans le cas de la référence interne, comme externe d'ailleurs (celle-ci ayant sa contrepartie intériorisée), le déictique grammatical joue un rôle, comme les célèbres « embrayeurs » (shifters).
19) le référentiel, « en fin de vie », peut être récupéré partiellement par l'encyclopédie, dans des connexions dénotatives analogues aux synèses sémantiques.
Ce détail assure l'apprentissage. Quand il s'agit de référents abstraits, la différence n'est pas appréciable entre une synèse référentielle et une synèse sémantico-lexicale. Pour un sujet donné, il se peut que des objets décrits et possédant des référents inconnus restent des « objets abstraits ».
20) toujours dans le cadre du modèle sous-jacent, certains référentiels ou éléments de référentiels, ainsi que des formes sémantisées et référencées (« référentiels mixtes ») font l'objet de jugements de valeur qui constituent leur signification.
« La croyance est l'acte par lequel l'esprit attribue à ses idées une signification et une valeur objectives. » Émile Boirac (1891)
La règle de signification, selon qu'elle s'applique immédiatement sur une forme sémantisée ou sur une forme sémantisée et référencée, présente une légère variante : [abreuver≍{saturer}] et [ℝ[abreuver≍{saturer}]].
␞∞ [℟[piller≍{plagier}]] ∁ [ℝ[auteur≍{écrivain}]] ⊢ <malhonnête>
21) ces inférences propres à la signification sont de trois ordres combinables : axiologique (α), doxologique (δ) et idéologique (ω).
Ils ne se différencient en réalité que par le pronom qui peut servir à les identifier ou les dénoncer : ainsi le jugement de valeur de 20), [{plagier}<malhonnête>] dans son versant production donnera : « je crois que plagier est malhonnête » ou « on considère le plagiat comme malhonnête » ou encore « ils disent que le plagiat est malhonnête », ou « selon nous, le plagiat est une malhonnêteté ». La forme peut être plus élaborée : « le plagiat est impardonnable, comme il dupe tout le monde, y compris celui qui s'y livre ».
22) les trois types d'inférence, sémantique, référentielle et significative, dont le principe est le schéma de l'inférence sémantique, possèdent des propriétés partagées, résultant de la perméabilité des phases distinguées théoriquement.
La relation d'association, euphorique et dysphorique, en est un bon exemple, mais également le mode d'organisation par groupes restreints, rapportables les uns autres ; naturellement, le choix d'un même processus cognitif, l'inférence, malgré les difficultés de représentation qu'entraîne la référence, pour les trois phrases supposées, n'est pas le moindre point commun.
23) les formes sémantisées, les référents isolés (internes et externes représentés intérieurement) et coordonnés et les significations attribuées peuvent par suite du désencombrement programmé de l'espace cognitif être disloqués et récupérés sous formes de connexions (synèses) propres à leurs types ou mixtes, et cela, dans l'encyclopédie.
On n'envisage pas de la part du sujet-interprète de construction narrative à long terme de type hiérarchique ou chronologique, même dans le cas d'une lecture relativement continue ou assidue. On ne peut même pas être assuré que la chronologie mise en place par l'auteur soit répercutée dans les référentiels successifs.
24) le désenconbrement peut s'accompagner d'autogommage lorsque la pertinence de ces éléments n'est plus évidente, et ce délestage suit vraisemblablement la « loi » de Théodule Ribot (1839-1916) qui veut que la perte ou le retour [de fonctions ou d'éléments] obéissent aux critères suivants : « le récent est plus fragile que l'ancien, le complexe plus que le simple » [cf. Henri Piéron (1921)].
La « survie » mnésique de tel ou tel fait [même dans les lectures d'imagination] dépend en grande partie de son impact affectif, de sa fréquence ou de sa compatibilité avec certaines données existantes (plus anciennes).
25) l'organisation des synèses et des connexions, comme la compatibilité des conditions, obéit au principe fondamental des relations et qui est l'intersection, ‘∩’.
Cette relation, sans être la première ni la plus ancienne cognitivement, est présente dans la plupart des autres relations, à l'exception de l'appartenance qui permet de la définir et de l'implication qui découle de l'appartenance. La prédication comme schéma grammatical suppose l'intersection, bien que sémantiquement, elle soit parallèle à l'implication. Le tableau qui suit est surtout destiné à faciliter la réflexion et reste provisoire.

Légende : ∈, (app) appartenance ; pred = ∋, prédication ; ∩, (inter) intersection ; max., maximale ; min., minimale ; indét., indéterminée ; var., variable.
Pour ne pas trahir mes habitudes, je terminerai par une remarque à propos de l'organisation supposée du lexique : comme on le sait, le modèle est consciemment ou non celui d'Aristote ou, si l'on préfère, celui des sciences naturelles, le « mot » défini étant associé à un genre (prochain) quand cela est possible. On recule d'habitude devant la synonymie, mais le genre (superordonné) n'est pas toujours facile à déterminer, même s'il ne s'agit pas, comme le cas qu'évoquait Rey-Debove, d'un « primitif ». Le genre et le synonyme ont, entre parenthèses, la même propriété, c'est-à-dire l'intersection d'éléments. Le Trésor [de la langue française] surprend, à propos du parasynonyme d'abreuver, arroser, en lui donnant comme superordonné l'inattendu humecter. [Les renvois sont là pour confirmer].
[hypothèses revues le 27-02-2010, corrections mineures le 04/09/2010 et remaniements accompagnés de corrections le 24 et 25/09/2010 ; adjonctions et nombreuses rectifications le 02 et 03/11/2010 02:34:52].
J'emprunte à Antoine-Augustin Cournot sa citation de clôture,
qu'il emprunte lui-même au père de l'histoire, c'est-à-dire Hérodote,
« il ne paraît pas qu'un homme puisse parvenir
à connaître comme il le faudrait ce qui est absolument certain. »
La plus appropriée me semble néanmoins celle de l'économiste Say, déjà citée à la fin de l'Essai.
« Il n'est donné à personne d'arriver aux confins de la science. »
Jean-Baptiste Say (1767-1832)
supra · ∥ · Supplément sur la synonymie (a) et Suite du supplément (b) · ∥ · Annexe sur le métalangage · ∥ · Annexe sur les principes · ∥ · les addenda figurent en annexe 3
