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De l'inférence sémantique




Supplément




La synonymie contre de Saussure




« Les esprits médiocres ne trouvent point
l'unique expression, et usent de synonymes. »
La Bruyère.

« Ne pas craindre de se répéter,
selon le conseil de Pascal ;
il n'y a pas de synonymes. »
Alphonse Daudet.

« La maxime, qu'il n'y a point de synonymes,
veut dire seulement qu'on ne peut se servir,
dans toutes les occasions, des mêmes mots. »
Voltaire. Dict. phil.

Synonymie n. f. Qualité des mots synonymes. || Syn. Dittologie.
Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933)




plan du supplément
la synonymie contre Saussure  ·  Zeitgeist  ·  synonymes ou voisins  ·  ‘craindre’ & cie  ·  I-Larousse classique 1957  ·  II-Larousse de Poche 1954  ·  III-dérivés-composés  ·  IV-Larousse classique 1957  ·  V-Larousse 1982  ·  Va-Larousse 1996  ·  VI-Bordas craindre  ·  VII-Bordas redouter  ·  VIII-Bordas appréhender  ·  IX-Bordas avoir peur  ·  X-Bordas trembler  ·  XI-Bordas s'effrayer  ·  XII-Bordas inquiéter  ·  XIII-Littré  ·  XIV-LXX  ·  XV-LXX bis  ·  XVI-Quillet  ·  XVII-Quillet bis  ·  XVIII-EUL 2002  ·  XIX-TLF  ·  XX-TLF bis  ·  XXa-PR  ·  XXI-Girard-Sardou  ·  XXII-Sommer  ·  XXIII-Roubaud-Guizot  ·  contextes de synonymes  ·  1-s'effrayer  ·  2-trembler  ·  3-avoir peur  ·  4-redouter  ·  5-appréhender  ·  6-craindre  ·  7-s'alarmer-s'inquiéter  ·  frémir  ·  opérations sur contextes  ·  verbes diagnostiques  ·   s'effrayer - schémas phrastiques et substitutions ·   conventions diagnostiques  ·   trembler - schémas phrastiques et substitutions  ·   avoir peur - schémas phrastiques et substitutions  ·   redouter - schémas phrastiques et substitutions  ·   appréhender - schémas phrastiques et substitutions  ·   craindre - schémas phrastiques et substitutions  ·  et la règle dans tout ça ?





la synonymie contre saussure


À la « thèse » bréalienne succède le dogmatisme saussurien, avec cinquante ans de retard.  Pour Louis Guespin, Saussure bouleverse la conception de la sémantique [qui venait à peine de naître] ;  pour Georges Mounin, c'est Saussure qui fonde la sémantique moderne.  Et pas une fois, le mot sémantique n'apparaît dans le cours... Pas plus que « structure ».(1) Quant à la langue-institution, c'est une idée de l'instruction publique.  À croire que le cours est un ouvrage de culte et que le saussurianisme ou saussurisme une religion ou une secte.

Zeitgeist

Sans insister, si de Saussure peut apparaître à la société des années 1970 qui découvre la linguistique comme son principal artisan, le fait de replacer Saussure dans son temps en fait un homme de son temps et rien d'autre :  le système est partout, comme le signe et l'arbitraire du signe a déjà cent ans.  Et la synthèse qui obsède logiciens, philosophes et psychologues (sans compter l'image, la sacro-sainte image) fera du signe une synthèse et sa feuille de papier devient sa feuille de route.

On se souviendra du passage du Cours contre la synonymie (sans repasser par la métaphore de la langue-échiquier) :  « Dans l'intérieur d'une même langue, tous les mots qui expriment des idées voisines se limitent réciproquement :  des synonymes comme redouter, craindre, avoir peur n'ont de valeur propre que par leur opposition ;  si redouter n'existait pas, tout son contenu irait à ses concurrents. »  Suit alors l'idée inverse par où « il y a des termes qui s'enrichissent par contact avec d'autres », c'est la contagion de Bréal, mais l'on se garde bien de citer.

Bally, l'élève et successeur de Saussure, a travaillé sur la notion d'identificateur, allant dans le sens contraire de la valeur saussurienne, terme qui devait coiffer des séries de termes voisins, séries pour lesquelles Bally postulait un sens commun. ‘Faible’ devient ainsi l'identificateur de la série <frêle, débile, fragile, chétif>

« Les mots verre, vers, ver, vert, sont parfaitement homophones si l'un d'eux périt, ce ne sera pas probablement à cause de l'existence des autres, l'homophonie ne peut, me semble-t-il, faire renoncer à un mot que quand elle frappe deux mots quelque peu voisins de sens et peut amener de l'équivoque. » Gaston Paris, cité par Frédéric Paulhan (1889a)


Synonymes ou voisins ? 

Quand, dans une même langue, écrit Paul Regnaud (1897), deux ou plusieurs mots différents au point de vue phonétique ont une signification semblable, ou à peu près semblable, on dit que ces mots sont synonymes. La synonymie tient à deux causes principales :  1° Elle peut résulter d'une altération phonétique qui change la forme des mots sans en modifier le sens. 2° Les mots qui, issus de différentes origines, ont été amenés par l'évolution significative à revêtir des sens très voisins les uns des autres.  Exemples : couper, séparer, diviser, distribuer, repartir, etc.

Ernest Naville (1880) n'est ni de l'école de Paris ni de celle de Regnaud et fait état des objections qu'a pu provoquer son étude.  On lui reproche notamment sa synonymie. « Il n'est pas admissible, proteste-t-il, qu'il y ait dans la langue plusieurs mots pour exprimer précisément la même idée ;  c'est donc à tort que vous avez identifié l'hypothèse, la supposition et la conjecture. »

Martial de Fornel de la Laurencie (1906) ne semble pas du même avis :  « L'hypothèse est un jugement plus ou moins probable inférant un rapport inconnu, à raison de l'analogie de ce rapport avec des rapports connus.  L'hypothèse, synonyme de supposition, de conjecture, naît de l'analogie. Si celle-ci nous refuse la certitude, elle est du moins la source la plus féconde de raisonnements et de découvertes dans tous les ordres scientifiques. »

« La véritable raison d'être du mot ‘cheval’ est en dehors de lui, explique Albert Sechehaye (1917), le collaborateur de Bally dans l'édition du Cours, dans tout le reste de la langue  —  ni les signes ni les idées n'existent autrement que par les différences que l'on constate entre les signes et entre les idées. »  Héritier de Saussure, il lui emprunte son exemple, mais il s'aperçoit pas, ce faisant, que le caractère solidaire ET différentiel qu'il impose à la langue est erroné.

« mais dans les dérivations, l'arbitraire est relatif... » continue Sechehaye qui, pour échapper à la série craindre, redouter, avoir peur, prend la série des habitations  —  cabane, chalet, hutte, chaumière, baraque, bicoque, masure où toutes les définitions qu'on peut donner sont trop générales ou trop spéciales et viennent confirmer la théorie du mot juste, vieille tradition, dont La Bruyère et Beauzée ont été des représentants.  Il y a toutefois un hic dans toute théorie différentielle  —  la différence ne peut se définir qu'à partir de l'identité.

On ne manquera pas d'observer que les désignations, sauf dans les langues de métiers et dans les dialectes les uns par rapport aux autres, se prêtent mal à la synonymie, comme ils sont typiquement asémantiques :  le rapport du nom à l'objet est référentiel (dénotatif) et l'objet ne peut qu'être décrit.  La série qu'offre Sechehaye n'est donc pas recevable, comme il s'agit de dénotations, sauf quand le terme est prédiqué d'un objet qui ne constitue pas son référent (℟).

La théorie du recto-verso n'est qu'une variante de la théorie logique du mot comme nom, comme la solidarité entraîne la monosémie, et la thèse complémentaire du jeu d'échecs qui n'est qu'une mauvaise analogie, sinon proprement un analogisme, sont des vues de l'esprit et d'un esprit dogmatique.

Henri Delacroix (1924a) adopte sans sourciller la position saussurienne sur la synonymie (mots qui expriment des idées voisinent se limitant réciproquement), toujours l'échiquier.

Edmond Goblot (1898) reprend à son compte la critique de Diderot à propos de la langues des arts (techniques) :  « L'abondance des mots n'est une richesse que s'ils correspondent à des idées différentes.  Les synonymies, surtout dans le langage scientifique, sont un encombrement. »

Louis Dugas (1896) note pour sa part que « le signe a encore un autre caractère, il est universel, c'est-à-dire qu'il évoque plusieurs idées.  Il est, par définition, une image qui en évoque une autre il est donc une idée au moins double. »

Et Frédéric Paulhan (1912) s'accommode de la synonymie :  « Si j'emploie, en répétant une phrase habituelle, ou en citant un propos d'autrui, un synonyme au lieu du mot habituel ou réellement employé, il se peut que le changement ainsi produit soit si insignifiant qu'il passe inaperçu. »

C'est aussi le cas de Henri Piéron (1903a) :  « S'associer est synonyme de s'enchaîner, en psychologie. » et d'Alfred Binet (1902) :  « l'immense majorité des personnes à qui j'ai fait faire ce test [écrire 20 mots] comprennent l'expression « mot » comme synonyme de substantif  »

Et Lucien Arréat (1912) parle d'une synonymie psychologique, à propos des équivalents ou des espèces de signes et de symboles (emblème, attribut).

Louis Couturat (1912) n'y voit pas matière à contestation :  « La verbification immédiate correspond à toutes sortes de relations diverses et même inverses ‘dessaler’ est le contraire de ‘saler’, mais ‘détrôner’ n'est pas le contraire de ‘trôner’, et ‘déplumer’ est synonyme de ‘plumer’. »

Il est inutile que je fasse part de façon détaillée de mon point de vue, comme toute la machinerie de la théorie des opérations sémantiques repose sur deux notions que ne pouvait pas engendrer le structuralisme :  l'intersection de sens et l'équivalence asymptotique.  Bien sûr il ne s'ensuit pas que la synonymie existe vraiment, mais si elle n'existe pas et qu'il y a lieu de croire qu'il n'y a pas transmission sémantique dans le processus dit de communication, nous ne produisons alors que des hapax et ni l'audition ni la lecture ne peuvent gérer cette prolifération de signes héraclitéenne.

La synonymie, comme la polysémie, dont elle est l'image énantiomorphe par rapport à la forme, n'est jamais absolue, d'où l'échec du principe d'implication réciproque de Lyons ;  elle est, comme son image au miroir, fonction de conditions, d'où encore l'échec de la clause lyonsienne « dans tous les contextes ».  La différence ne constitue pas un argument, comme elle n'est que la solution de continuité dans l'identité qui n'a pas de statut en sémantique.  Si les formes (phoniques, par exemple ;  hors, or) ont une identité plausible, ce n'est pas le cas des formes sémantisées.  cf. grand mot, fin mot, gros mots, mots couverts.  S'imaginer, par exemple, que la différence constitue un principe d'organisation, c'est avoir mal observé les classifications ou taxonomies ou n'en avoir qu'une vue extensionnelle, mais sans la notion de classe.


Craindre & cie

La série à l'origine de cette étude est celle que donne de Saussure dans son Cours, mais il ne prend qu'un exemple au hasard, et qui avait déjà en 1900 une très longue barbe, sans doute depuis 1718, date de la parution du recueil antisynonymiste de l'abbé Girard.  On remarquera à cet égard que le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) dans ses observations grammaticales sur le subjonctif et la particule ne indique avec le verbe craindre que « ces règles s'appliquent aux autres verbes exprimant la crainte, comme appréhender, trembler, redouter. »  Néanmoins, le Grand Larousse du XIXe siècle donne comme première acception :  {redouter | avoir peur} et comme π (c'est-à-dire exemple) Il faut craindre les ennemis de loin, pour ne plus les craindre de près  (Bossuet)

I d'après le Larousse classique de 1957*
redoutercraindreavoir peurappréhender
craindre fortredouter craindrecraindre la venue de qqch de désagréable,
appréhenderredouter
*le titre original a été modifié, ainsi que le tableau ;  on reconnaîtra une application adaptée de la mama (aussi mma) :  la ligne trois fait état du terme séparé par la virgule (dans l'original) ;  même chose dans II ci-dessous (lignes 3 et 4)


II  d'après le Larousse de Poche 1954
redoutercraindreavoir peurappréhender
craindre fortredoutercraindrecraindre
être sensible à*
respecter*
*acceptions qui ne s'appliquent pas ici


Les intersections sont ici le plus souvent des interdéfinitions.  Les seules différences tiennent à l'intensité (fort, dans la ≝ même) et à la nature de l'objet.  Par curiosité, je suis allé voir ce qu'en disait l'anti-synonymiste Bertaud du Chazaud (édition 1992).  Il élargit la série, comme les appelait Bally première manière, (ré)introduisant s'alarmer, être effrayé/épouvanté, renvoyant à trembler et ajoutant les termes vieillis, « s'apoltronir, s'épeurer, prendre la chèvre, trémoler » qui lui viennent tout droit de Boissière.  Son choix n'est pas très cohérent, comme il avait à sa disposition s'effrayer et s'épouvanter qui, s'il est absent du LC57, est dans Littré, mais celui-ci nous pousse à le rejeter, car l'épouvante est « une terreur profonde et soudaine ».  On ajoutera donc à ce tableau trembler et s'effrayer (n'oublions pas que avoir peur se construit aussi avec « de », ce dont ne semble pas avoir tenu compte Saussure).

J'ajouterais aujourd'hui des considérations lexicales qui tendent à conforter la critique que je fais d'une répartition oppositive du sens sur un ensemble de termes apparentés.  Le point de départ est naturellement celui que prenait Saussure, c'est-à-dire les verbes (sauf avoir peur qui fait exception, bien qu'on puisse y voir une forme de phrasal verb ou de locution verbale), mais on notera d'emblée que les noms et les adjectifs dérivés forment plutôt des groupes hétéroclites :  cf. apeuré, épeuré, peureux, faire peur.

Guizot, Lafaye, Sommer (qui critique Guizot) et Sardou (qui critique Boiste) me permettront d'enrichir quelque peu mes inventaires précédents, tant pour les acceptions que pour les exemples, permettant de contrôler l'équivalence.  L'ironie veut que ce soient ceux que j'ai appelés les « antisynonymistes » qui me servent aujourd'hui à valider l'équivalence.

Comme ces messieurs ne tiennent pas parole, car pour la plupart ils reprennent à l'infini les mêmes remarques en gros depuis Girard (jusqu'à René Bailly), je me sens obligé de faire appel au Trésor ou au dictionnaire du CNRTL (le même dico, dans une présentation plus lisible), dont le site, très riche, comporte l'outil réalisé par le Crisco sur la synonymie comme telle.  Toutefois, il m'a été impossible de copier le graphique représentant la série qui nous occupe ici.  Je transcrirai en millimètres les valeurs accordées.  Malheureusement, comme leur calcul ne nous est pas expliqué, on n'est guère avancé.  On remarque également certaines anomalies, le verbe ‘pressentir’ est à égalité avec ‘appréhender’ et le verbe ‘attendre’ en troisième place à égalité avec ‘avoir peur’.  Après ‘effrayer’, la valeur est la même, pour toute cette série, dont la présence de certains membres est inexplicable de mon point de vue :  (je les souligne) se défier, trembler, être effrayé, s'attendre, s'alarmer, révérer, regretter, plaindre, ménager, honorer, être épouvanté.

Dans mon idiolecte (à mon corps défendant), ‘pressentir’ ne comporte pas d'idée de menace, mais dans celui du PL 18, si.  L'exemple est même π pressentir sa fin ;  l'autre emploi est juridique et m'est assez opaque :  π pressentir un plaideur ≝ ⊲tâcher de pénétrer les vues⊳.

La présence de ‘révérer’ et de ‘honorer’ s'expliquent par la confusion de deux acceptions distinctes de ‘craindre’, qu'une source citée par le Larousse du XIXe siècle (Petit-Senn.) trouve moyen d'exploiter ironiquement.  « Les athées ont de meilleures raisons de craindre Dieu que de croire en lui. ».  La théologie distinguait la crainte servile et la crainte filiale.  On note au passage le caractère absurde de l'énoncé qui suppose que les croyants ont idéologiquement raison.


III  dérivés/composés[en construction]
verbenomadjectifautre
redouter_redouté, redoutableredoutablement
craindrecraintecraintifcraintivement
avoir peurpeurpeureuxapeuré/épeuré*
appréhenderappréhensionappréhensifappréhensivement
s'inquiéterinquiétudeinquietinquiété
tremblertremblote/tremblotementtrembleur
s'effrayerfrayeureffrayéeffroi, effroyable
épouvanterépouvante/épouvantementépouvantéépouvantablement
frémirfrémissementfrémissant
terroriserterreurterroriséterreur panique**, terrorisme
paniquerpaniquepaniqué
*épeuré :  en proie à la peur ;  **terreur panique :  subite et sans fondement


Larousse et Cie


IV  Larousse classique de 1957
redoutercraindreavoir peurappréhendertremblers'effrayer
craindre fortredouter, appréhendercraindrecraindre la venue de qqch de désagréable, redouteravoir peur, appréhenderremplir de frayeur*
appréhenderredouter
*acception de X effraie Y, seul recensé ⇨ *frayeur ≍ crainte vive, grande peur causée par l'image d'un mal véritable ou apparent
Les termes en bleu marque les reprises ;  ce mma a trois rangs d'explication.


V  craindre et cie dans le Larousse 1982 (mma)
craindreredouterappréhenderavoir peurtremblers'effrayer
éprouver de l'inquiétude*craindre vivementcraindre la venue de qqch de désagréableéprouver de la peuréprouver une violente crainte[être rempli de frayeur]**
de la peur avoir peurredoutercraindre
devant qqn, qqch
*les sens sont ventilés verticalement ;  **circularité


Exemples du PL 1982

je crains qu'il ne vienne ;  je ne crains pas qu'il vienne ;  j'appréhende qu'il ne soit trop tard ;  j'appréhende de le revoir ;  trembler pour sa vie ;  ce bruit a effrayé tout le monde = faire peur [à]


Larousse 1996 (ajouté en 2010)
craindreredouteravoir peurappréhendertremblers'effrayer
Éprouver de l'inquiétude* craindre vivementforte inquiétude, alarme**, en présence ou craindre, redouter la venue de qqch de désagréable, de dangereuxéprouver une grande crainte, une vive émotion***** ; appréhender, redouteréprouver de la frayeur ;  s'alarmer**
de la peur devant qqn, qqchà la pensée d'un danger***, d'une menace*********trouble subit, agitation passagère causés par un sentiment vif de peur (...)**s'inquiéter* devant un danger, réel ou supposé
redouter***ce qui constitue une menace, un risque, qui compromet l'existence (de qqn, qqch) ; situation périlleuse****ce par quoi s'exprime la volonté de faire du mal à qqn, par quoi se manifeste la colère(s'alarmer 2002) éprouver une vive inquiétude à l'annonce d'une menace, d'un danger*se préoccuper, se soucier de, s'alarmer**
*→ colonne 6 rang 4 ;  **→ col. 6 rang 3 ;  ***→ col. 3 rang 4 ;  ****→ col. 4 rang 4 ;  *****→ col. 5 rang 3


Exemples du Petit Larousse 2002


Un homme que tout le monde craint.  Je crains qu'il ne vienne.  Il craint d'être arrêté.  Avoir peur.  Prendre peur.  Faire peur à quelqu'un.  J'appréhende de le revoir.  Il tremble d'apprendre la vérité.  S'effrayer d'un rien.   Il s'inquiète de tout.  Ne vous inquiétez pas !  Inutile de s'alarmer.


Bordas du français vivant (1976)


VI  craindre dans le Bordas
formeéquivalentπ*interprétation
craindre qqchredouterle médecin craint une complicationpense qu'elle peut, malheureusement, se produire
craindre de (1)[avoir [bien] peur]je crains de l'avoir froisséje pense que je peux l'avoir froissé et, si cela est, je le regrette
craindre de (2)je crains d'arriver trop tardj'ai peur de
craindre que[j'ai [bien] peur]je crains que tu ne t'abusesje considère comme probable que tu t'abuses et je le déplore

phrase-exemple :  c'est apparemment des auteurs du Bordas du français vivant (Maurice Davau, Marcel Cohen, Maurice Lallemand) que je tiens cette expression de « phrases-exemples » qui apparaît dans leur présentation.  Marcel Cohen est décédé deux ans avant la parution ce dictionnaire innovateur, concurrent loyal des DFC-Lexis, qui, ensemble, témoignaient de la santé de la lexicographie française des années soixante-dix.


VII  redouter dans le Bordas
formeéquivalentπinterprétation
redouter qqchv.* appréhenderles marins redoutent la tempêtecraindre beaucoup
v.* avoir peur
*renvoi propre au Bordas


VIII  appréhender dans le Bordas
formeéquivalentπinterprétation
appréhender qqchcraindre, redouterj'appréhende cette entrevueelle me cause des craintes
appréhender dej'appréhende de le rencontrer


IX  avoir peur dans le Bordas
formeéquivalentπinterprétation
avoir peurIl a peur des chienséprouver de la peur
avoir peur decraindre, redouter
avoir peur quej'ai peur qu'il [n']échoue


trembler dans le Bordas
formeéquivalentπinterprétation
trembler deredouter deOn tremblait de voir leur mère tomber maladeon éprouvait de la crainte, de l'appréhension
frémir [de]
faire frémirv.* frissonnerles acrobaties du trapéziste font frémirtrembler de crainte, d'inquiétude
palpiter
*renvoi propre au Bordas


XI  s'effrayer dans le Bordas
formeéquivalentπinterprétation
s'effrayer de[s']alarmer*Les rougeoleux ont une forte fièvre ⇩éprouver une trop grande inquiétude
⇧ dont il ne fait pas s'effrayeren pensant au danger possible
*alarmerv. inquiéter**les nouvelles que j'ai reçues de mon oncle m'ont alarmém'ont causé beaucoup d'inquiétude
*explicitation typique du mma ;  **renvoi propre au Bordas


XII  inquiéter dans le Bordas
formeéquivalentπinterprétation
inquiéterv.* tourmenterle moindre retard l'inquiètelui cause de l'inquiétude
alarmer
tracasser
*renvoi propre au Bordas


mma.png


bordas5.png


Littré


XIII  Littré
redoutercraindreavoir peurappréhendertremblers'effrayer
craindre fortéprouver le sentiment qui fait reculer, hésiter devant quelque chose qui menacepeurcraindrecraindre, appréhenderConcevoir de la frayeur
passion pénible qu'excite en nous ce qui paraît dangereux, menaçant, surnaturelgrande peur


Grand Larousse XXe siècle


XIV  Grand Larousse du XXe siècle
redoutercraindreavoir peurappréhendertremblers'effrayer
craindre vivementredouter qqch ou qqn ⇨ appréhendercraindre la venue de qqch de désagréableappréhender, craindreêtre effrayé
éprouver de la crainte*en proie à la frayeur
grande peur, grande crainte causée par un danger véritable ou apparent
*les acceptions ne sont pas nettement tranchées.


XV  Crainte (n.) et Cie dans le Grand Larousse du XXe siècle
alarmegrande inquiétude
appréhensionest due à l'incertitude de l'avenirvient de l'idée vague d'un mal possible
craintele sens ne correspond pas*produite par l'apparence d'un mal probable
effroiproduit par un danger réel
épouvantenous fait fuir éperdus, inconscients
frayeursentiment d'effroi passager
peurse rapporte à une chose que l'on considère comme devant être funeste, mais qui est souvent imaginairerésulte souvent d'une erreur des sens**
terreurnaît d'un danger immédiat
*ex. la crainte du Seigneur ≍ respect ;  **voir Sommer et Guizot plus bas


Le tableau ci-dessus est tiré du commentaire synonymique à l'entrée ‘alarme’.  La troisième colonne donne l'information qui figure à l'entrée ‘appréhension’.

Quillet


XVI  Dictionnaire Quillet de 1948 (schéma mma*)
redoutercraindreavoir peurappréhendertremblers'effrayer
craindre fortchercher à éviter qqch ou qqn dont on redoute du malpeurcraindre vivement, redoutercraindre, appréhenderéprouver de la frayeur
crainte violente, inquiétude en présence d'un danger, réel ou imaginairepeur très vive
*c'est le terme souligné qui est défini dans la case inférieure.


Le Quillet offre également les moyens de « distinguer » les synonymes.  Ci-dessous.


XVII  Synonymes dans DQ
synonymesappréhendercraindreredouter
acceptionéprouver une certaine crainte au sujet deconsidérer qqch avec inquiétudeavoir grand peur d'une chose qu'on ne peut empêcher
πappréhender l'avenircraindre les conséquences de son imprudenceredouter la colère des puissants*
*l'exemple date, mais la crainte est toujours là


EUL 2002


XVIII  Encyclopédie Universelle Larousse 2002
redoutercraindreavoir peurappréhendertremblers'effrayer
craindre vivement qqn, qqchappréhender, avoir peur depeurcraindre la réalisation d'une éventualité fâcheuse ; redouterÉprouver une grande crainte, une vive émotionÉprouver devant quelque chose un sentiment de peur ; craindre
Crainte que quelque chose, considéré comme dangereux, pénible ou regrettable, se produise

Avant de faire une incursion du côté des auteurs de recueils de synonymes, je mets en place un dernier tableau de source lexicographique, construit à partir du Trésor de la langue française.  Pour les articles au complet, on se reportera au site du CNRTL.  Quoique le Crisco ait étendu la liste des synonymes de craindre, il ne me semble pas que cette extension se justifie par l'intersection sémantique, mais bien plutôt par le principe de leur centre de recherches, le contexte.


TLF


XIX  craindre et cie dans le TLF
craindreredouterappréhenderavoir peur**trembler
Avoir une réaction de retrait ou d'inquiétude à l'égard de quelqu'un ou de quelque chose Craindre fortement quelqu'un ou quelque choseEnvisager avec une inquiétude mêlée de crainte quelque chose .Éprouver un sentiment intense d'appréhension, de crainte, d'épouvante.
qui est ou pourrait constituer une source de danger*appréhender (quelque chose à venir) avec angoissed'imminent et encore mal définiappréhender, avoir peur,
appréhender, avoir peur, craindrecraindre, s'alarmer, s'effrayer
*Acception dédoublée, sans raison apparente :  ≝ Éprouver un sentiment d'inquiétude à l'égard de quelqu'un qui paraît constituer une source de danger
**n'est défini que comme nom et de façon quasi clinique :  ≝ État affectif plus ou moins durable, pouvant débuter par un choc émotif, fait d'appréhension (pouvant aller jusqu'à l'angoisse) et de trouble (pouvant se manifester physiquement par la pâleur, le tremblement, la paralysie, une activité désordonnée notamment), qui accompagne la prise de conscience ou la représentation d'une menace ou d'un danger réel ou imaginaire.


Exemples correspondant au tableau XVIII

Le gouvernement, le pays, le peuple tremble ;  elle avait peur, peur de Stephen, peur qu'on ne le vît dans le parc ;  c'est une affaire dont on appréhende les suites (Ac. 1835-1932) ;  l'enfant qui appréhende l'instant où la lumière va s'éteindre ;  un incident brutal dont je redoute les suites (Céline) ; elle le craignait parce qu'il était méchant (Staël) ;  craindre les bêtes féroces, les gendarmes, ses rivaux [en vrac].


XX  pour mémoire s'effrayer  —  s'inquiéter (source :  TLF)
être effrayés'effrayers'alarmers'inquiéter
ressent[ir] une certaine appréhension, être saisi de frayeurprendre peur devant un danger, se faire du souci pour quelqu'un, pour quelque chose.
du découragements'effrayer às'inquiéter vivementse faire du mauvais sang,
s'effrayer dese tracasser

Cf. pressentir  —  [Le compl. d'obj. désigne une chose à venir ou non encore connue, gén. défavorable] Prévoir confusément, d'une manière irraisonnée. Synon. deviner, se douter de, prévoir.  1. [Le compl. d'obj. est un subst.] Pressentir l'avenir, un danger, une difficulté, un drame, un malheur, la mort, la venue de qqn. Pythagore (...) a pressenti les nouvelles planètes qui ont été découvertes entre Mars et Jupiter


Exemples correspondant au tableau XIX

Être effrayé d'un changement ;  le jeune homme s'était effrayé de l'intensité de leurs baisers ;  tant d'écueils étaient sur sa route, qu'il était naturel à l'amitié de s'alarmer ;  s'inquiéter de l'avenir, de la disparition, de la santé de qqn ;  s'inquiéter de la nourriture, du vêtement.


Petit Robert 2001


craindre et cie dans le PR
appréhenderavoir peurcraindreredoutertremblerfrémir
envisager* (qqch.) avec crainte, s'en inquiéter par avance (pour qqn) craindre, trembler, redouterenvisager (qqn, qqch.) comme dangereux, nuisible, et en avoir peurcraindre comme très menaçantéprouver une violente émotion, un trouble intense sous l'effet de la peurêtre agité d'un tremblement causé par le froid, la peur, une émotion
commencer à être inquietpeur ≝ phénomène psychologique à caractère affectif marqué, qui accompagne la prise de conscience d'un danger réel ou imaginé, d'une menace*prévoir, imaginer comme possibleavoir (une sensation, un sentiment)agitation du corps ou d'une partie du corps par petites oscillations rapides, involontaires
avoir peur → (renvoi analogique)  s'alarmer, s'effrayer, s'inquiéter
s'effrayeravoir peur, craindre
pressentirprévoir vaguement
inquietqui est agité par la crainte, l'incertitude


Exemples du PR

Il appréhende cet examen.  « Elle appréhendait de lui faire du mal » (Racine).  « La reine de Cythère appréhendait qu'il ne lui fallût renoncer » (La Fontaine).  « Je ne l'ai pas dénoncé parce que j'avais peur de sa vengeance » (Green).  Il ne craint pas la mort.  Craindre le ridicule, les responsabilités.  Il ne viendra pas, je le crains.  C'est à craindre.  On craint le pire.  Ne craignez rien. « Il ne craignait ni les remords, ni la honte, mais il craignait la police » (Mac Orlan).  Redouter qqn.  « Flatter ses ennemis parce qu'on les redoute » (Péguy).  Redouter le jugement, la colère de qqn.  Que redoutez-vous ?  Redouter l'avenir.  Un lieu « où l'on n'ose se hasarder qu'en tremblant » (Gautier). « J'ai toujours tremblé devant les hommes, devant leurs lois iniques » (Maupassant). - Trembler pour (qqn ou qqch.)  - « Je tremble à cette idée horrible que je pourrais perdre sa trace » (Loti). -  « Je tremble toujours de n'avoir écrit qu'un soupir, quand je crois avoir noté une vérité » (Stendhal).  (Avec que et le subj.)  Je tremble qu'il ne l'apprenne.  « Il frémit, haletant d'effroi » (Green).


Synonymistes et antisynonymistes


Sardou (1874) traite les verbes et les substantifs de la série retenue.  Il y a quatre verbes (si l'on fait d'avoir peur un verbe) et huit substantifs :  appréhension, alarme, crainte, peur, frayeur, effroi, terreur, épouvante.  Toutefois il est assez peu systématique car l'exemple d'appréhension est celui de son verbe, et à l'article consacré aux verbes, il donne un exemple qui pourrait faire croire à une acception différente.  Cela tient à ce que son recueil, outre ses contributions, comporte des emprunts venant de huit sources, antérieures au XIXe siècle, à l'exception de Laveaux.  Les verbes de la série sont empruntés à Girard, ce qui explique la différence des phrases en question : 

J'appréhende les effets du tonnerre. (Sardou).

Plus on souhaite ardemment une chose, plus on appréhende de ne pas l'obtenir. (Girard).

Comme il s'agit dans son cas, et ce sera la même chose pour Lafaye, Guizot et Sommer, d'une « étude synonymique », les définitions doivent le plus souvent être inférées et non simplement transcrites.  Ensuite, les auteurs de recueils de synonymes étant généralement des antisynonymistes, leur insistance sur ce qui distinguent les termes donnent lieu à une abondance de « nuances » qui ont un effet pervers sur le sens.

Ces auteurs pratiquent « la synonymique » que l'on date d'habitude de la sortie en librairie de l'ouvrage de l'abbé Gabriel Girard, en 1718, sous le titre La Justesse de la langue française ou les différentes significations qui passent pour être synonymes, bien qu'on relève un recueil bilingue de 1569, d'un certain Gérard de Vivre, regroupant des synonymes français et allemands.


XXI  d'après Girard dans Sardou
craindreappréhenderredouteravoir peur
éprouver de l'aversion pour le mal qui pourrait arriveréprouver le désir d'un bien qui pourrait manquerse défier d'un adversaire supérieur en forces[crainte violente]*
par défaut de couragedans l'incertitude du succèsidée de danger

*emprunté à avoir peur de Sardou, la description de Girard étant inintelligible.


Exemples de Girard et Sardou

Le commun des mortels craint la mort ;  les épicuriens craignent la douleur ;  on craint un méchant homme ;  je crains que la foudre ait mis le feu à la grange ;  on appréhende de ne pas obtenir une chose qu'on souhaite ;  on appréhende les effets du tonnerre ;  un auteur redoute le jugement du public ;  [je passe sous silence l'exemple pour ‘avoir peur’, peu aimable envers les femmes] ;  on a peur d'une bête féroce.  —  Ces exemples seront intégrés aux tableaux des contextes.


XXII  d'après Sommer*
craindreappréhenderredouteravoir peurs'effrayer
crainteappréhensionpeurfrayeur
émotion produite par l'apparence du malidée présente, mais vague d'un dangererreur des sensrésultat d'un ganger apparent et subit
inspirée** par qqch de supérieur dont on attend l'action, favorable ou contraireinquiétude produite par l'incertitude de l'avenirsuppose l'action funeste (cf. crainte) et souvent le sentiment qu'elle inspire est imaginaireeffrayé d'un danger passé qu'on a couru sans s'en apercevoir

*Il reprend mot pour mot Girard, à l'exception des exemples qui sont des citations.  Voir ci-dessous.  Je me suis donc servi de son article consacré aux substantifs correspondants.
**Cette ligne est fournie par l'article 63, consacré à Alarme, terreur, effroi, frayeur, épouvante, crainte, peur appréhension.


Exemples de Sommer*

L'esclave craint l'arrivée d'un maître fâcheux (Bossuet) ;  suivant que la crainte ou l'espérance prévalait (Bossuet) ;  la crainte du monde et de ses jugements (Massillon) ;  il doit appréhender que cette occasion ne lui échappe (La Bruyère) ;  l'appréhension qu'elle avait de déplaire à Dieu (Fléchier) ;  l'appréhension que vous avez eue de la justice des hommes (Pascal) ;  les grands ne font pas assez de cas des hommes pour redouter leur censure (Massillon) ;  il a eu plus de peur que de mal (Acad.) ;  As-tu peur de mourir ?  (Corneille) ;  souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire (Boileau) ;  l'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir (Corneille) ;  la frayeur de la mort ne lui fit point abandonner sa maison (Massillon).

* Ces exemples sont également ceux du Grand Larousse du XIXe siècle (celui auquel travaillait Pierre Larousse), à l'article appréhender dans « l'étude synonymique », c'est-à-dire ce que Mme de Maintenon appelait la dissertation de mots (cf. Préface de Sardou).


XXIII d'après Guizot (empruntés à Roubaud*)
crainteappréhensionpeur
émotion fâcheuse qui va jusqu'à troubler l'imaginationidée présente d'un dangererreur des sens
plus ou moins grandepossibilité qu'il frappecause d'inquiétude
selon que nous paraissons plus ou moins menacéspeut être imaginairepeut être imaginaire
états d'âme livrés aux impressions du danger ;  on a de l'appréhension et des craintes fondées sans avoir peur

*Pierre-Joseph-André Roubaud (abbé) :  Nouveaux synonymes français.


Exemples de Guizot

On appréhende les effets du tonnerre ;  on appréhende que la fièvre ne revienne au malade sans qu'il y ait de symptômes suffisants, mais on la craint lorsqu'elle est apparente ;  on a peur de la mort ;  on a peur des esprits ;  une crainte fondée ;  une appréhension fondée.


Contextes de synonymes

Ces contextes sont constitués à partir des phrases-exemples des diverses sources.  À la section suivante, ils servent de cadre à des opérations de commutation qui permettent de statuer sur leur compatibilité avec les synonymes successifs.  Dans la version d'origine, nettement plus succincte, les opérations sur les contextes suivaient immédiatement les tableaux, moins étendus.

Les contextes seront disposés en tableaux, sur trois colonnes, par terme-repère, et la quatrième colonne recueillera les remarques ou les substitutions proposées (par le DFC [Dictionnaire du français contemporain] et le Lexis).  Certains dictionnaires ne fournissent pas d'exemple pour quelques termes :  ainsi, ‘redouter’ n'est pas illustré dans le PL 2002, ni ‘avoir peur’.  C'est le cas de ‘s'effrayer’ dans l'EUL 2002 et le DQLF (Quillet), sans doute à cause de la forme passive concurrente.  Deux sources donnent une même construction dans deux emplois divergents, « n'ayez pas peur, n'aie pas peur », formule destinée à rassurer pour le Petit Robert et, dans l'EUL, accompagné de « il ne s'en tirera pas comme ça », avec la paraphrase sois bien persuadé de ce que je vais dire.

La préparation des tableaux demande quelques manipulations :  notamment ce que Greimas rappelait dans sa Sémantique structurale à propos des données ; elles doivent faire l'objet d'une réduction, non seulement de ce qui est semblable, mais aussi de ce qui est assimilable, plus délicate, et enfin, le rejet des données inutilisables, malgré une première impression.  Ça a été le cas d'une citation de Gautier, que je ne parvenais pas à ramener à l'un des schémas syntagmatiques :  V+Comp, V+de+Comp, V+de+V (Inf.), V+que+Complét. — « Un lieu "où l'on n'ose se hasarder qu'en tremblant" » (Gautier).  Les tableaux sont présentés par ordre de taille et ne privilégient pas un terme plutôt qu'un autre (le sens est normalement le même, sauf indication contraire).

rem  —  on tremble en osant se hasarder dans ce lieu ? 


1  s'effrayer
Contexte avantContexte aprèsRemarques
ils'effraied'un rien ⇨  un rien l'effraie
la bourgeoisie possédantes'effraie plus de l'armement général du peuple(Jaurès)
ils'effraieau moindre bruit ⇨  le moindre bruit l'effraie
Les rougeoleux ont une forte fièvre dont il ne faut pass'effrayers'effrayer de
Être effrayé d'un changement
le jeune hommes'était effrayéde l'intensité de leurs baisers(Beauvoir)


2  trembler
Contexte avantContexte aprèsRemarques
Le gouvernement, le pays, le peupletremble
le faibletrembledevant l'opinion(Mme Roland)
 J'ai toujours tremblédevant les hommes, devant leurs lois iniques(Maupassant)
jetrembleà la pensée du malheur qui vous menacecf. ‘craindre pour’*
Il se représentait volontiers assistant sans tremblerà l'écroulement de l'univers(Caillois)
Il se représentait volontiers assistant à l'écroulement de l'univers sans trembler[remaniée]
Jetrembleà cette idée horrible que je pourrais perdre sa trace(Loti)
Iltremble/ait d'apprendre la vérité
Je trembletoujours de n'avoir écrit qu'un soupir, quand je crois avoir noté une vérité(Stendhal)
jetremblequ'il n'apprenne cette nouvelle
ontremblaitde voir leur mère tomber malade
*il existe un ‘trembler pour’ que j'ai écarté, parce qu'il présente un emploi particulier


3  avoir peur
Contexte avantContexte aprèsRemarques
avoir peurde la mortVAR. on a peur de
as-tu peurde mourir(Corneille)
un enfant quia peurd'une araignée[une ? ]
ila peurdes chiens
ona peurdes esprits
ona peurd'une bête féroce
Vousavez peurde Joseph, et même une trouille pas banale(Duras) ambiguïté avec appréhender
elleavait peurde Stephen(Karr)
elleavait peurqu'on ne le vît dans le parcid.
elleavait peurde son émotionid.
j'ai peurd'arriver en retard
avoir peurde déranger qqn
ila eu peurde vous déplaire(par exagération)*
J'ai peurqu'il ne se remette à pleuvoir
J'ai bien peurqu'il ne fasse un malheur
les médecinsont peurqu'il s'agisse d'une pneumonie
avoir peurqu'on entende un secret
J'ai peurqu'il n'échoue
ona peurd'un danger que l'on croit présent et pressant
les enfants chantent la nuit quand ils ont peur
il a eu plus de peur que de mal (Acad.)
souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire (Boileau)
l'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir (Corneille)
la frayeur de la mort ne lui fit point abandonner sa maison (Massillon).
*Commentaire du lexicographe qui me semble dépendre de conditions purement pragmatiques ou, dans mon idiome, relever de la situation.  Cf.  « Le déplaisir de certains est redoutable »


4  redouter
Contexte avantContexte aprèsRemarques
redouterle jugement de qqnla colère
un auteurredoutele jugement du public
redouterl'avenir ⇩ appréhender*
un incident brutal dont jeredouteles suites(Céline)
redouterle froid
les marinsredoutentla tempête
tous les animauxredoutentla mort
redouterqqn
flatter ses ennemis parce qu'on lesredoute(Péguy)
les femmes n'ont de respect que pour les hommes qu'ellesredoutent(Troyat)
l'homme dont vous me parlez n'est pas àredouterfaible risque d'ambiguïté avec ↺ ‘appréhender’
les grands ne font pas assez de cas des hommes pourredouter leur censure(Massillon)
le coupableredoute d'être découvert
redouterde rencontrer quelqu'un
redouterde voir qqn ⇨ trembler ⇩ avoir peur*
J'avais redoutéd'être à peu près vide, de n'avoir en somme aucune sérieuse raison pour exister(Céline)
jeredoutequ'il n'apprenne cette mauvaise nouvelle⇧être effrayé, être épouvanté
onredouteune chose à laquelle on ne peut avantageusement résister
*synonyme(s) proposé(s) (DFC, Lexis)


5  appréhender
Contexte avantContexte aprèsRemarques
appréhenderl'hiver
appréhenderla colèrele ressentiment de qqn
appréhenderla misère
il est plus dur d'appréhenderla mort que de la souffrir(La Bruyère)
appréhenderl'avenir
appréhenderle retour de qqnVAR. la rencontre de qqn (LXIX)
appréhenderle jugement du public
Ilappréhendecet examen
j'appréhendecette entrevue
l'enfant quiappréhendel'instant où la lumière va s'éteindre
j'appréhendeun départ fait dans de telles conditions⇧ redouter*
J'appréhendaisde plus en plus le moment où il me faudrait repartir à pied sous la pluie(Butor) ⇧ redouter*
onappréhendeles effets du tonnerre
c'est une affaire dont onappréhendeles suites (Ac. 1835-1932)
j'appréhendede le/la revoir
j'appréhendede le rencontrer
j'appréhendefort de perdre votre estime(Campistr.—LXIX)
onappréhendede ne pas obtenir une chose qu'on souhaite
elleappréhendaitde lui faire du mal(Racine)
Ilappréhendaitde laisser les enfants seuls à la maison ⇨ craindre*
La reine de Cythèreappréhendaitqu'il ne lui fallût renoncer(La Fontaine)
ilappréhendeque vous ne partiez
il doitappréhenderque cette occasion ne lui échappe(La Bruyère)
J'appréhendeque vos conseils ne soient insuffisants pour le faire revenir sur sa décisionavoir peur
onappréhendeun mal ou un désagrément possible
j'appréhendequ'il ne soit trop tard
on appréhende que la fièvre ne revienne au malade sans qu'il y ait de symptômes suffisants, mais on la craint lorsqu'elle est apparente
l'appréhension qu'elle avait de déplaire à Dieu (Fléchier)
l'appréhension que vous avez eue de la justice des hommes (Pascal)
une appréhension fondée
*Synonyme(s) suggéré(s) par DFC/Lexis


6  craindre
Contexte avantContexte aprèsRemarques
craindreqqnVAR. l'ennemi
craindreles bêtes férocesles gendarmes, ses rivaux [en vrac]
l'esclavecraintl'arrivée d'un maître fâcheux(Bossuet)
oncraintun méchant homme
c'est un homme violent, tous ses voisins lecraignentavoir peur ⇧ redouter*
Un homme que tout le mondecraint
ellele craignaitparce qu'il était méchant
jene crains pasles reproches
craindrela maladieVAR. les privations, un accident, la douleur
les épicurienscraignentla douleur
le commun des mortelscraintla mort
craindrele ridiculeVAR. les responsabilités, le pire
Ilne craignaitni les remords, ni la honte, mais(suite ligne suivante)
ilcraignaitla police(Mac Orlan)
Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils mecraignentc'est bien un mot d'ambitieux(Alain)
craindrela mortVAR. une révolte*, un procès ; il ne craint pas la mort
craignantles serpents, il a mis ses bottes
jecrainsles difficultés de ce voyage ⇨ appréhender**
les mères craignenttoujours quelque accident pour leurs enfants
le docteur m'a avoué qu'ilcraignaitune fracture du crâne(Butor)
le médecincraintune complication
oncraintun danger probable
celui quicraintles plaisirs vaut mieux que celui qui les haitJ. Joubert
il craintd'être arrêté
ilcraintde tomberVAR. de ne pas réussir
jecrainsd'arriver trop tard
craindrede prendre l'avion
jecrainsde l'avoir froissé
nouscraignonsd'apprendre une mauvaise nouvelle
jecrainsqu'il ne vienne
jecrainsque tu ne t'abuses
elle craignait seulementque Simon ne lui tienne la main(Sagan)
jecrainsque la foudre ait mis le feu à la grange
suivant que la crainte ou l'espérance prévalait (Bossuet)
la crainte du monde et de ses jugements (Massillon)
une crainte fondée
*l'acception du LXX change ici :  {éprouver certaines appréhensions} ;  **Substitution(s) proposée(s) par DFC/Lexis


suppl. s'alarmer  —  alarmer  —  inquiéter
Contexte avantContexte aprèsRemarques
elles'alarmepour un rien ⇨  un rien l'alarme
Il n'y a pas lieu des'alarmerde ce retard ⇨  ce retard n'a rien d'alarmant
 ⇨* 
les nouvelles que j'ai reçues de mon onclem'ont alarméje me suis alarmé des nouvelles que j'ai reçues de mon oncle
tant d'écueils étaient sur sa route, qu'il était naturel à l'amitié des'alarmer
le moindre retardl'inquièteil s'inquiète du moindre retard
s'inquiéter de la nourriture, du vêtement
s'inquiéterde l'avenir,de la disparition, de la santé de qqn
*marque une transformation.


frémir n'appartient pas à la série, même celle du Crisco, toutefois, il est apparenté à ‘inquiéter’.  Les acrobaties du trapéziste font frémirles acrobaties du trapéziste inquiètent [?] ;  l'adjectif ‘risquées’ normaliserait l'énoncé ;  pour ‘alarmer’, il me semble qu'il faut davantage, comme ‘désordonnées’.


Note sur s'alarmer

Je comptais sur le Robert millésimé pour me fournir la matière, mais je suis de la revue.  Il faut croire que ‘s'alarmer’ a perdu du terrain.  Allons-y :  ≝ s'inquiéter vivement. Elle s'alarme pour un rien.  C'est le rien de ‘s'effrayer’, plus haut.  L'EUL offre ≝ Éprouver une vive inquiétude à propos de quelque chose : Il n'y a pas lieu de s'alarmer de ce retard.  Sans s'aventurer très avant, on peut suggérer que s'alarmer se comportera à peu près comme s'effrayer et ‘trembler’, comme ils partagent avec lui certaines contraintes.


Opérations sur contextes

Ne figurent pas dans mes phrases-exemples certaines phrases de Guizot et celles de Lafaye (non plus celles de Lévizac), compte tenu du fait qu'ils reprennent souvent leurs prédécesseurs [surtout Levizac et Guizot] et du fait que les pdf sont des téléchargements Google (d'assez médiocre qualité dans le cas de Lafaye et de Guizot) en mode image, ce qui oblige à une transcription manuelle.  C'était le cas jusqu'à tout récemment pour Lafaye, mais Gallica a désormais un Lafaye (à l'exception du supplément) en mode texte, bien que décalé.  J'ajoute les extraits à la fin de cette annexe.

On remarquera d'emblée que la vérification synonymique se heurte à un obstacle ou une difficulté non sémantique :  la construction ou, si l'on préfère, plus simplement, la syntaxe.  Il devient vite évident que si le principe structuraliste de la commutation se servait du sens comme alibi, le sémanticien ne peut guère rendre la politesse.  Naturellement, l'évidence n'aveugle personne.  Le sens peut être le même d'une structure syntaxique à une autre sans que la syntaxe soit la même et sans que les unités inférieures à la phrase (ou au syntagme) soient les mêmes.

Les verbes servant d'outils diagnostiques étaient d'abord limités à la série héritée des antisynonymistes, mais Lafaye semble avoir été le premier à ajouter s'inquiéter, qui apparaît clairement dans les définitions du TLF, bien qu'il ne s'agisse pas d'une bible.  Pour faire le compte, on ajoutera frémir, mais pas les verbes d'expectative (s'attendre, etc. ou de méfiance, pas plus que de peur panique [terroriser, épouvanter).  Aux six du tableau XVIII [craindre, redouter, appréhender, avoir peur, s'effrayer, trembler] on ajoute donc les deux supplémentaires du tableau XX (TLF), en plus des deux premiers signalés ici même.  La liste diagnostique complète est donc la suivante, où les gras représentent les obligés : 

Craindre, redouter, appréhender, avoir peur, trembler, s'effrayer, être effrayé, s'alarmer*, s'inquiéter, frémir.

*rem  —  Condillac l'assimile à craindre, comme la plupart des auteurs à partir de Girard et jusqu'à René Bailly.  Le lecteur curieux pourra consulter les aires distributionnelles de ces termes dans l'outil que le Crisco met à la disposition du public :  après avoir tapé votre mot, vous aurez droit à une première représentation au moyen de barres rouges, ensuite, cliquez sur « visualisation de l'espace sémantique » (il faut Java) et vous aurez droit à un tableau où chaque terme de la liste associée au mot choisi est représenté par un point.  Le curseur identifie le point associé au terme... Mieux qu'un jeu vidéo.  Voir aussi pour l'anglais Visuwords et Visual Thesaurus.


schémas phrastiques relevés dans le tableau 1 s'effrayer
qqns'effrayer deqqch
qqns'effrayer àqqch
qqns'effrayer
qqnêtre effrayé deqqch

Ce qui ne veut pas dire que ‘s'effrayer que’ ou ‘s'effrayer de V’ soient impossibles.  La paraphrase habituelle a été signalée dans le tableau 1 :  il y a permutation du complément et du sujet.  qqn s'effraie à qqch ⇨ ℘ qqch effraie qqn.  La paraphrase passive s'ensuit :  qqn est effrayé par qqch.

substitutions

L'exercice de contrôle substitutif consiste à prendre un exemple de contexte dans l'un des tableaux et à faire commuter les verbes de la liste diagnostique avec le verbe de l'exemple.  Soit :  (forgé) je frémis à la vue des acrobaties du trapéziste ↺ ? je m'inquiète à la vue des acrobaties du trapéziste.

Certains exemples vont poser quelques problèmes de substitution.  Établissons les conventions suivantes (qui font défaut dans la première version) :  l'astérique (*) devant le segment signale un problème ou une anomalie de construction ;  ‽ devant un énoncé signale un problème ou une anomalie sémantique (dyssémie ou asémie) ;  le simple point d'interrogation marque une incertitude aspécifique qui exigerait un examen plus approfondi ;  ℘ signale la réécriture paraphrastique d'un énoncé (pour les amateurs de syntaxe, il s'agit d'une transformation) et ∅ indique une construction sans complément.  La parenthèse autour du signe marque un degré moindre de certitude ou de doute.  L'énoncé qui semble acceptable ne porte normalement aucune marque.  Sous forme de tableau : 


conventions diagnostiques
*anomalie de construction
anomalie sémantique (dyssémie/asémie)
?incertitude aspécifique
annonce une paraphrase
cf. je tremble ∅
(*)±*


s'effrayer d'un rien ⇨ (↺). →  ? Il redoute un rien. →  ? Il craint un rien. →  Il a peur d'un rien. →  ? il appréhende un rien. →  ℘ il tremble pour un rien.

Malgré la possibilité de certaines transformations, il semble qu'ici on ait affaire à un degré de stabilisation (figement) vers la paramétrisation (dont le résultat est plus connu sous le nom de locution :  un rien lui fait peur).

s'effrayer de ⇨  La bourgeoisie redoute plus l'armement ;  la bourgeoisie craint plus l'armement ;  la bourgeoisie a plus peur de l'armement ;  la bourgeoisie appréhende plus l'armement ;  la bourgeoisie tremble plus à/de* l'armement.   ou la bourgeoisie tremble devant l'armement.

s'effrayer à  ⇨  ℘ il redoute le moindre bruit ;  ? il craint le moindre bruit ;  il a peur du moindre bruit ;  il appréhende le moindre bruit ;  il tremble au moindre bruit ;  il s'effraie au moindre bruit ;  il s'inquiète au moindre bruit ;  il frémit au moindre bruit

Être affrayé de qqch n'a pas de raison d'entraîner des résultats différents.  « Il s'effraie à la vue de » est possible


schémas phrastiques relevés pour le tableau 2
qqntrembler
qqntremblerdevant qqch
qqntremblerdevant qqn
qqntrembler àqqch*
qqntrembler deV+compl.**
qqntrembler que

*événement, idée
**infinitif suivi ou non de complément


substitutions

trembler ⇨  * le faible redoute devant l'opinion ;  ℘ le faible redoute l'opinion ;  * je crains devant les lois iniques ;  ℘ je crains les lois iniques ;  j'ai peur devant les lois iniques ;  j'ai peur des lois iniques ;  j'appréhende l'opinion ;  le faible s'effraie de l'opinion ;  je m'inquiète des lois iniques ;  je frémis devant les lois iniques.

Avec le deuxième schéma, la transformation paraphrastique est nécessaire également, sauf peut-être dans le cas signalé dans le tableau pour la peur par procuration (cf. ‘se faire du souci pour’).  Pour la phrase de Caillois, on doit procéder à une paraphrase généralisée, restituant la structure réelle sans l'effet de style :

trembler ⇨ ‘assister à’ et non ‘trembler à’.   ‽ je redoute le malheur qui vous menace ;  * je crains pour votre bonheur ;  ‽ j'ai peur à la pensée du malheur qui vous menace ;  ‽ j'appréhende (à la pensée du) [le] malheur qui vous menace ;  ‽ il s'effraie du malheur qui vous menace ;  je m'inquiète de votre bonheurrem

rem  —  Le sens n'est pas celui de ‘s'inquiéter’ analogue d'appréhender ;  même chose pour ‘craindre’ qui est ici ambigu, comme disent les syntacticiens.  Il doit y avoir accord anaphorique ou coréférentiel.  Je crains pour mon bonheur.  Cf. je crains pour ton bonheur, ta sécurité ;  je m'inquiète de ton confort (≏ je m'inquiète des bruits qui courent).

trembler ⇨  ‽* (assistant à l'écroulement de l'univers) sans redouter ;  ‽* (...) sans craindre ;  (...) sans avoir peur ;  ‽* (...) sans appréhender ;  (...) sans s'effrayer   (...) sans s'inquiéter ;  (...) sans s'alarmer ;  (...) sans frémir.

Dans les cas d'agrammaticalité et d'asémantisme (ou d'asémie), la paraphrase nominale reste possible.

trembler ⇨  ℘ je redoute de perdre sa trace ;  ℘ je crains de perdre sa trace ;  ℘ j'ai peur de perdre sa trace ;  ℘ j'appréhende de perdre sa trace   je m'effraie à l'idée de perdre sa trace ;  ? je m'inquiète de perdre sa trace ;  ? je frémis de perdre sa trace.

trembler ⇨  il redoutait d'apprendre la vérité ;  il craignait d'apprendre la vérité ;  il avait peur d'apprendre la vérité ;  il appréhendait d'apprendre la vérité ;  (‽) il s'effrayait d'apprendre la vérité ⇨ il était effrayé d'apprendre la vérité.

trembler ⇨  je redoute qu'il n'apprenne cette nouvelle ;  je crains qu'il n'apprenne cette nouvelle ;  j'ai peur qu'il n'apprenne cette nouvelle ;  j'appréhende qu'il n'apprenne cette nouvelle ;  ? je m'effraie qu'il [n']apprenne cette nouvelle ;  ? je m'inquiète qu'il apprenne cette nouvelle ;  ?/‽ je m'alarme qu'il apprenne cette nouvelle.


Schémas phrastiques du tableau 3
qqnavoir peur
qqnavoir peur deqqch
qqnavoir peur deqqn
qqnavoir peur deV/V+Compl.
qqnavoir peur queProp.

substitutions

avoir peur ↻ redouter ⇨  redouter la mort ;  ℘ un enfant qui redoute les araignées ;  vous redoutez Joseph ;  (‽) je redoute d'arriver en retard ;  il redoute de vous déranger ;  je redoute qu'il ne fasse un malheur ;  redouter qu'on n'entende un secret.

Le mode de diagnostic a varié pour éviter la lassitude qui accompagne la répétition d'un même exemple.

avoir peur ↻ craindre ⇨  craindre la mort ;  ℘ un enfant qui craint les araignées ;  il craint de vous déplaire ;  je crains qu'il ne se remette à pleuvoir ;  les médecins craignent qu'il (ne) s'agisse d'une pneumonie ;  craindre qu'on entende un secret ;  craindre qu'il se mette à pleuvoir.

avoir peur ↻ appréhender ⇨  appréhender la mort ;  ? appréhender les araignées ;  ? appréhender de déranger ;  j'appréhende d'arriver en retard ;  (?) les médecins appréhendent qu'il s'agisse d'une pneumonie → ℘ les médecins appréhendent une pneumonie

avoir peur ↻ trembler ⇨  ℘ trembler [devant] la mort ;  ℘ trembler devant une araignée ;  ℘ vous tremblez devant Joseph ;  je tremble d'arriver en retard ;  il tremblait de vous déplaire ;  ℘ je tremble à l'idée qu'il s'agisse d'une pneumonie (dans une situation idoine) ;  trembler qu'on entende un secret.

On notera que l'idée de la pluie ne semble pas compatible, c'est-à-dire proportionnée, bien que ‘craindre’ convienne.

avoir peur ↻ s'effrayer ⇨  s'effrayer de la mort ;  ℘ un enfant qui est effrayé par une araignée ;  ℘ vous êtes effrayé par Joseph ;  ℘ je m'effraie qu'il [puisse] faire un malheur ;  ? s'effrayer qu'on entende un secret.

Le retard ou la pluie ne semblent pas propices.

avoir peur ↻ s'alarmer/frémir/s'inquiéter ⇨  ? s'alarmer de la mort ;  ? frémir de la mort ;  ? s'inquiéter de la mort ;  s'inquiéter qu'il fasse un malheur ;  s'inquiéter qu'on entende un secret.


Schémas phrastiques du tableau 4
qqnredouterqqch
qqnredouterqqch
qqnredouter deV/V+Compl.
qqnredouter queProp.

substitutions

redouter ↻ craindre ⇨  craindre le jugement, la colère ;  craindre l'avenir/le froid/la mort ;  craindre qqn/craindre ses ennemis ;  les hommes qu'elles craignent ;  l'homme dont vous me parlez n'est pas à craindre ;  le coupable craint d'être découvert ;  craindre de rencontrer/voir qqn ;  j'avais craint d'être à peu près vide ;  je crains qu'il n'apprenne cette mauvaise nouvelle.

On remarquera que la réduction aurait pu être plus complète, mais comme dirait un spécialiste de l'affectivité dans le langage, il nous manquerait « l'atmosphère des mots ».

redouter ↻ avoir peur ⇨  avoir peur du jugement/de la colère de qqn ;  avoir peur du froid/de l'avenir/de la mort ;  avoir peur de qqn ;  flatter ses ennemis parce qu'on en a peur ;  n'ont de respect que pour les hommes dontrem elles ont peur ;  il ne faut pas avoir peur de l'homme dont vous me parlez ;  le coupable a peur d'être découvert ;  avoir peur de voir/rencontrer qqn ;  j'avais peur d'être à peu près vide ;  j'ai peur qu'il n'apprenne cette mauvaise nouvelle.

rem  —  Le « dont » demande une paraphrase intégrale ou presque, mais ‘avoir peur’ n'y est pour rien.

redouter ↻ appréhender  ⇨  appréhender le froid, l'avenir, la mort, le jugement, la colère de qqn ;  appréhender qqn ;  le coupable appréhende d'être découvert ;  j'appréhende qu'il n'apprenne cette mauvaise nouvelle.

redouter ↻ trembler ⇨  ℘ trembler [devant] le jugement/la colère/l'avenir/la mort/qqn ;  idem pour les trois exemples avec ‘qqn’ ℘ on tremble [devant] eux ;  devant lesquels elles tremblent ;  ℘ l'homme dont vous me parlez ne doit pas vous [faire] trembler/cf. faire peur ;  le coupable tremble d'être découvert ;  trembler de voir/rencontrer qqn ;  j'avais tremblé d'être à peu près vide ;  je tremble qu'il n'apprenne cette mauvaise nouvelle.

redouter ↻ s'effrayer ⇨  (‽) s'effrayer du jugement/de la colère de qqn/de l'avenir/de la mort/de qqn ;  le malaise s'accroît avec les exemples de Péguy et de Troyat ;  une paraphrase étendue est nécessaire pour le suivant :   ℘ il ne faut pas s'effrayer/vous effrayer de l'homme dont vous me parlez ;  le coupable s'effrayait d'être découvert ;  je m'étais effrayé d'être à peu près vide ;  je m'effraie qu'il n'apprenne cette mauvaise nouvelle.

Il est possible que le passif soit plus compatible que le pronominal, ou dans une paraphrase plus nourrie :  il est effrayé à l'idée de mourir ; inversement, ℘ la mort l'effraie ; la notion de famille de paraphrases identifiée par Antoine Culioli dans le cadre de l'énonciation est également pertinente pour l'interprétation, bien qu'à un autre titre.

redouter ↻ s'alarmer/frémir/s'inquiéter  ⇨  s'alarmer de la colère de qqn ;  ? s'alarmer du jugement de qqn ;  frémir [devant] qqn ;  frémir d'être découvert ;  s'inquiéter d'être découvert ;  ? s'inquiéter qu'il apprenne cette nouvelle.


Schémas phrastiques du tableau 5
qqnappréhenderqqch
qqnappréhender deV/V+Coml.
qqnappréhender queProp.

substitutions

appréhender ↻ redouter ⇨ redouter l'hiver, l'avenir, le retour de qqn, le jugement du public ; il redoute cet examen ; je redoute un départ fait dans de telles conditions ; je redoutais de plus en plus le moment (...) ; je redoute de la revoir/de lui faire du mal/de laisser les enfants seuls à la maison ; la reine de Cythère redoutait qu'il ne lui fallût renoncer ; (‽/*) il redoute que vous [ne] partiez ; je redoute que vos conseils ne soient insuffisants pour le faire revenir sur sa décision.

appréhender ↻ craindre ⇨ craindre l'hiver/l'avenir/le retour de qqn/le jugement du public/cet examen/un départ/le moment ; je crains de la revoir/de lui faire du mal/de laisser les enfants seuls ; la reine de Cythère craignait qu'il lui fallût renoncer ; il craint que vous ne partiez/qe vos conseils soient insuffisants.

appréhender ↻ avoir peur ⇨  ? avoir peur de l'hiver ;  avoir peur de l'avenir/du retour de qqn/du jugement du public/de cet examen/d'un départ fait dans de telles conditions ;  j'avais de plus en plus peur du moment où il me faudrait repartir à pied sous la pluie ;  il avait peur de laisser les enfants seuls à la maison ;  la reine de Cythère avait peur qu'il ne lui fallût renoncer ;  il a peur que vous (ne) partiez ;  j'ai peur que vos conseils ne soient insuffisants pour le faire revenir sur sa décision.

Pour les premiers exemples se pose la question de l'intensité, comme le DFC et le Lexis ont cherché à en rendre compte par une flèche montante ou descendante (↑ ↓ ou plutôt ⇩ ⇧). Mais cette intensité peut aussi être fonction des contextes ou des situations.  Le retour aux tableaux des sens montre ainsi que les différences étaient plus marquées dans la langue de Littré et du DQ, tandis qu'elles se neutralisent dans EUL.  La définition de crainte du DQ (que j'avais d'abord omise) est très proche de celle de Littré, d'un point de vue paraphrastique.

appréhender ↻ trembler ⇨  trembler — Comme on l'a déjà vu, ‘trembler’ n'a pas d'emploi transitif dans ce sens, donc les premiers exemples (y compris ...un départ et ...le moment) devront se construire un ‘devant’ postiche.  Suivi de l'infinitif, la construction est plus naturelle, soit trembler de la revoir, moins assurés avec les deux suivants :  trembler de laisser les enfants seuls/trembler de lui faire mal ; quant à la complétive, « la reine de Cythère tremblait qu'il ne lui fallût renoncer » passe tout juste, les autres sont recalées, paraissant trop louches (mais je ne fie pas beaucoup à mon sentiment linguistique, surtout ces derniers temps [écrit à l'origine en pleine thyréotoxicose]).

appréhender ↻ s'effrayer ⇨ s'effrayer — Les premiers exemples attirent les mêmes remarques que ci-dessus. (‽) s'effrayer de l'hiver, alors que « l'hiver l'effraie » ne soulève aucun problème.  Observation valable pour tous les c.o. — s'effrayer de est plus tolérable suivi d'un infinitif, et encore plus en substituant ‘être effrayé’.  S'effrayer que passe avec la reine de Cythère, mais je ne suis pas sûr de « il s'effraie que vous ne partiez » ou de « je m'effraie que vos conseils... »

appréhender ↻ s'inquiéter/s'alarmer  ⇨  ℘ s'inquiéter [du] ressentiment de qqn ;  ℘/? s'inquiéter du mal qu'on peut fairerem ;  ℘ s'alarmer d'un départ dans ces conditions ;  ℘ s'alarmer de perdre votre estime.

rem  —  Le sens pourrait ne pas être celui qu'on attend dans la série, c'est-à-dire, grosso modo, celui de ‘craindre’.


Schémas phrastiques du tableau 6
qqncraindreqqn [ou assimilé]
qqncraindreqqch*
qqncraindre deV
qqncraindre queProp.
*objet, phénomène, acte, événement.

substitutions

craindre ↻ redouter ⇨ redouter — c'est un homme violent, tous ses voisins le redoutent[5] ; un homme que tout le monde redoute ; je ne redoute pas les reproches/ni les remords/ni la honte ; il redoutait la police ; redouter la mort ; redoutant les serpents ; redouter les difficultés de ce voyage ; le docteur m'a avoué qu'il redoutait une fracture du crâne ; il redoute d'être arrêté/de tomber/de prendre l'avion/d'apprendre une mauvaise nouvelle ; je redoute qu'il ne vienne ; elle redoutait que Simon ne lui tînt la main.

craindre ↻ appréhender ⇨ appréhender — Le deuxième exemple a plus de chance que le premier de satisfaire au « sentiment linguistique » de chacun.  l'ambigïté homonymique n'est pourtant pas très gênante, mais la construction semble bizarre :  tous ses voins l'appréhendent ; appréhender la maladie/les reproches/le ridicule/la mort/les difficultés ; le docteur m'a avoué qu'il appréhendait une fracture du crâne ; appréhender d'être arrêté (ah!) ; on remarque que la préposition et son verbe peuvent disparaître.  appréhender l'avion, une mauvaise nouvelle, une chute.  j'a ppréhende qu'il viennne  ⇨ sa venue (même remarque).

craindre ↻ avoir peur ⇨ avoir peur — La suggestion du DFC nécessite quand même un léger remaniement grammatical :  c'est un homme violent, tous ses voisins ont peur de lui ; ℘ un homme dont tout le monde a peur ; je n'ai pas peur des reproches/de la maladie/des difficultés de ce voyage, etc. ; ℘ le docteur m'a avoué qu'il avait peur [qu'il s'agisse] d'une fracture du crâne ; il a peur de tomber/de prendre l'avion/d'apprendre une mauvaise nouvelle ; j'ai peur qu'il ne vienne ; elle avait peur que Simon ne lui tienne la main.

craindre ↻ trembler ⇨ trembler — On connaît désormais les principales contraintes propres à l'emploi de ‘trembler’ et de ‘s'effrayer’.  Pas de construction directe possible :  *‽ je tremble la maladie.  les structures de+inf. conviennent à trembler.  Nous tremblons d'apprendre une mauvaise nouvelle/de prendre l'avion.  Je serais moins affirmatif (probablement à tort) pour « je tremble qu'il ne vienne ».

craindre ↻ s'effrayer ⇨ s'effrayer — On préférera pour les c.o., la forme qqn effraie qqn, soit un homme qui effraie tout le monde ; c'est un homme violent, il effraie tous ses voisins  ⇨ tous ses voisins sont effrayés.  La question serait différente, si on avait plus de liberté encore :  ses voisins s'effraient de le voir en liberté.  Il s'effraie de prendre l'avion ℘ il est effrayé de prendre l'avion ℘ prendre l'avion l'effraie.  Je m'effraie qu'il vienne ; elle s'effrayait que Simon lui tînt la main.

Sans risquer de grandes théories, on constate que contrairement à ce l'on pourrait penser en suivant le dogme établi en matière de synonymie, ce ne sont pas les différences de sens qui gênent l'interchangeabilité, mais les servitudes grammaticales et syntaxiques.  Le contexte donc, mais pas dans la mesure où il exerce une super-détermination du sens, mais au sens strictement syntagmatique, celui de la sémiotaxie, ou de l'arrangement des mots.  Le chapitre n'est pas clos, puisque, sauf à faire du locuteur un savant à la Gulliver, contraint de transporter les objets de son discours, ce n'est que par la synonymie (réelle, partielle, pédagogique) qu'on apprend vraiment un sens nouveau (naturellement, ici sens exclut désignation ou dénotation, qui sont affaire de noms de choses).





note 1  Sauf erreur de ma part.  On avait glosé dans le temps sur le fait qu'il ne possédait même pas dans sa bibliothèque un exemplaire de l'Essai de Michel Bréal qui avait pourtant largement favorisé sa carrière en France. (Pas le livre, l'homme).




supra  ·  Suite et fin du supplément sur la synonymie  ·  Bibliographie  —  annexes