De l'inférence sémantique
I
Suite du Chapitre 1
| la pensée et le langage · le langage et la langue · notations et symboles et leur emploi · un mot sur la perspective · considérations générales · remarque sur la ou les logiques |
Ernst Mach (1908) écrivait : « Dans bien des têtes, les idées les plus disparates sont admises, si elles appartiennent à des domaines qui ne viennent jamais en contact. » Mais il semble bien que chez les philosophes comme chez les psychologues du XIXe siècle, la jonction du domaine de la pensée et de celui du langage donnait lieu à une gamme d'idées sinon contradictoires, du moins suffisamment curieuses pour être mises entre guillemets. Le gros de mes sources pour cette section est de ce siècle, mais on ne s'étonnera pas d'y trouver des idées qui ont encore cours dans certains milieux. Ne perdons pas de vue qu'en 1957 ou aux environs, Chomsky a tenu des propos à la Descartes et s'est inspiré de la Logique de Port-Royal (1662). On constate en effet que le langage comme la pensée est l'occasion de tenir des propos pour le moins invérifiables.
Charles T. Waddington (1857) reconnaissait « qu'il peut y avoir quelque avantage à étudier ainsi la pensée dans le langage [je souligne] lorsqu'elle y est fidèlement rendue. » « Une telle méthode, disait-il, peut paraître plus facile ; en nous attachant à une forme déterminée, elle empêche les divagations ; (...) Mais combien les inconvénients ne l'emportent-ils pas sur les avantages, c'était l'esprit lui-même qu'il fallait interroger, et cela par le moyen le plus simple et le le plus familier à l'homme, je veux dire avec les yeux de l'esprit. »
Sans se faire plus sémioticien que de nature, la métaphore est généralement le signal d'un dérapage. Sans non plus restreindre le sens ou la définition de la pensée comme activité psychique, on peut s'interroger sur ce que voient les fameux « yeux de l'esprit ». Avec quoi Waddington se proposait-il d'étudier l'esprit sinon le langage. Le « langage » des images n'est pas en mesure de rendre intelligible, même la pensée imagée. Un passage d'Alfred Binet (1903) indique la difficulté qu'il y a à manier des concepts dont l'essentiel nous est étranger, même s'il s'agit de ce qui nous constitue en tant que tel.
« Je suppose que le mot, écrivait-il, comme l'image sensorielle, donne de la précision à ce sentiment de pensée, qui sans ces deux secours, celui du mot et celui de l'image, resterait bien vague. Je suppose même que c'est le mot et l'image qui contribuent le plus à nous en donner conscience ; la pensée est un acte inconscient de l'esprit [je souligne], qui, pour devenir pleinement conscient, a besoin de mots et d'images. Mais quelque peine que nous ayons à nous représenter une pensée sans le secours des mots et des images et c'est pour cette raison seulement que je la dis inconsciente elle n'en existe pas moins, elle constitue, si l'on veut la définir par sa fonction, une force directrice, organisatrice, que je comparerais volontiers ce n'est probablement qu'une métaphore à la force vitale, qui, dirigeant les propriétés physico-chimiques, modèle la forme des êtres et conduit leur évolution, en travailleur invisible dont nous ne voyons que l'œuvre matérielle. »
rem Le deuxième italique est également de moi, comme il marque un net anthropomorphisme, nommant quelque chose par métaphore, mais de concept, point. Le plus amusant, c'est que vérification faite dans le Trésor, à propos de « force vitale », c'est Cournot qui est cité, dans un passage où il prend apparemment ses distances.
Naturellement, on peut penser « en images », à la condition de construire une forme psychique s'apparentant à un récit, une histoire, comme le fait le rêve, principal témoin de la « pensée inconsciente ». Quant à réfléchir ou raisonner au moyen d'images, il doit s'agir de particularités individuelles, comme le cas de Einstein, rapporté par Hadamard et cité dans Bourguignon (1989). Il n'est même pas question d'images, mais seulement d'une pensée sans « mots », qu'on peut envisage comme léger décalage qui interviendrait entre l'état de conscience et la prise de conscience. Comme il s'agit de propos incertains, il est impossible d'imaginer autre chose que la manifestation de la pensée dans un système sémiotique analogue au langage, celui, naturellement, des mathématiques.
Je ne me prononce donc pas sur une activité cognitive sans support linguistique. L'inverse (le langage sans pensée plutôt que la pensée sans langage) a été dénoncé par L. Dugas (1896), comme une absurdité, quoique, dit-il « les hommes s'en montrent capables », phénomène qui prend alors le nom de « psittacisme, ânerie ou bêtise comme pour faire croire qu'il est la caractéristique et ne peut être que l'effet de la stupidité animale ».
Frédéric Paulhan (1878) tourne la difficulté à la façon dont on rapporte que Leibniz défaisait les arguments des empiristes (cf. « sauf l'esprit lui-même ») sur la même question : « On ne peut supprimer toutes les conditions auxquelles est soumis l'objet de la pensée, disait-il ; il y en a une qui demeurera toujours : cette condition, c'est que l'objet est pensé, quelque vaguement qu'il le soit. Cette condition suffit pour que l'objet pensé soit connu relativement [je souligne], et sans elle la pensée n'existerait plus. »
Ernst Mach (1908) confirme que « la pensée ne procède pas par formes vides, [qu'] il lui faut un contenu représenté d'une façon vivante, immédiatement ou par concepts. » Je l'ai dit, tout à l'heure, le philosophe semble faire abstraction du rapport obligatoire qui existe entre ce qu'on appelle la pensée (l'activité psychique et plus spécialement cognitive) et le langage pour se mettre à les comparer, comme s'il s'agissait de concurrents. Auparavant, on notera que le langage est considéré (ou a été considéré) comme l'instrument de la pensée et inversement la « pensée », quelle qu'elle soit, précisons-le, et sous quelque forme qu'elle se présente, apparaît comme condition nécessaire du langage.
Émile Boirac (1891) notait : « Sans la pensée, les mots ne sont plus que des sons vides et inertes. (...) c'est la pensée qui leur donne leur signification. » Bien qu'il y ait là la métaphore-catachrèse du contenant-contenu, on peut retenir que dans l'existence normale (ou moyenne) de l'individu du genre humain, les deux activités sont complémentaires. Elles ont la même origine, comme le signale une de mes rares sources modernes : « Les langues humaines, tout comme la pensée — consciente ou inconsciente —, sont fonction de l'activité cérébrale. » André Bourguignon et Cyrille Koupernik (1989). L'idée du langage-instrument, par contre, subordonne le langage à la pensée.
C'est l'avis de John Stuart Mill (1862 [1889]) ; « le langage est un instrument qui nous sert autant pour penser que communiquer nos pensées. » Il semble que ce soit sur ce propos que Louis Dugas (1896) enchaîne avec une certaine impétuosité : « Cependant, si le langage est l'instrument de notre pensée, et non pas seulement le moyen par lequel se communique à nous la pensée d'autrui, il se substituera à notre pensée personnelle de la même manière qu'il se substitue à celle d'autrui, et nous donnera le change sur les deux. » Cette pseudo-substitution (sa thèse est celle du psittacisme) est irréalisable : le langage ne peut pas se substituer à la pensée, pas plus que l'inverse n'est possible : la substitution n'est possible qu'en présence d'objets (au sens abstrait) de même nature, sauf à parler de disparition.
Mais Dugas n'est pas le seul à croire à une substitution d'un ordre ou d'un autre, car Henri Delacroix (1924) évoque également une commutation à laquelle procéderait la pensée : « Le signe est un instrument de la pensée, et non pas une enveloppe de la pensée toute faite. Toute pensée est symbolique. Toute pensée construit d'abord des signes qu'elle substitue aux choses. » On voit mal, malgré tout le respect qu'on peut avoir pour l'auteur, comment le signe remplacerait la chose. Sans doute était-il pressé et a-t-il oublié un adverbe qui ne se substitue à rien, mais qui rend moins invraisemblable sa pensée : « mentalement ». Sans doute encore voulait-il dire « remplacer », ce qui n'est pas proprement une substitution d'ordre sémiotique ou cognitif.
La pensée, comme le langage, se prête à un emballement de sa propre activité ; quand ce n'est pas la métaphore, c'est l'universalisation forcée (Tout x) ou l'accumulation. Ici c'est un logicien, Edmond Goblot (1913a), qui est pris en flagrant délit, alors qu'il assimile à tort la signification à la logique : « Le langage exprime la pensée en action [sauf contre-indication ou obligé, c'est toujours moi qui souligne], avec son mouvement, sa portée, sa fonction agressive ou défensive. Tout cela est bien différent de sa signification et de sa valeur logiques. » Il n'hésite d'ailleurs pas à reprendre la fausse critique des imperfections du langage (quand ce n'est pas d'une langue en particulier) :
« En traduisant la pensée, le langage la trahit souvent » Goblot (1913a). Dugas (1896) va plus loin, toujours obsédé par son parallélisme : « Le langage est donc une simplification de la pensée. L'évolution du langage aboutit elle-même à une simplification de ses termes. »
Comme dans les deux cas il nous manque la contrepartie d'origine, il nous est impossible de comparer la « pensée » à sa traduction linguistique et encore moins à sa simplification supposée.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter la nature du langage comme « entité », mais on peut faire remarquer que les changements qu'on peut observer dans une langue ne simplifient pas le langage. En outre, ces changements ne sont pas intrinsèques, mais d'origine sociale, notamment par suite de la démocratisation de l'instruction. À n'en pas douter, de nos jours, Dugas renchérirait en prenant l'exemple des communications « textuelles » abrégées par mobiles (ou téléphones portables, dits cellulaires au Québec).
Pour une position dogmatique dogmatiquement argumentée, on se reportera à l'Avant-propos du Vocabulaire philosophique d'Armand Cuvillier : il établit clairement l'équivalence de la confusion verbale (du sens commun) et de la confusion de pensée, justifiant du même coup le jargon philosophique. Il perd de vue justement que l'absence de pensée se masque le plus souvent derrière un terme abstrus ou abscons (au choix). Dans mes lectures « historiques », c'est à Locke (John) que reviendrait l'initiative du dénigrement du langage, opération qui consiste, comme on le sait, à scier la branche sur laquelle on est assis.
C'est la vue des erreurs et des maux causés par absence de précision et de clarté « qui porta Locke à attribuer, non sans raison, la plus grande partie de nos erreurs aux défauts de la langue », selon Joseph Duval-Jouve (1844). A.-A. Cournot (1851a) va plus loin : « l'une des imperfections radicales du discours parlé ou écrit, c'est qu'il constitue une série essentiellement linéaire ; que son mode de construction nous oblige à exprimer successivement, par une série linéaire de signes, des rapports que l'esprit perçoit ou qu'il devrait percevoir simultanément et dans un autre ordre ; à disloquer dans l'expression ce qui se tient dans la pensée ou dans l'objet de la pensée. » Il s'en prend, on le constate à une caractéristique fondamentale du système sémiotique qu'est une langue et dégagé par de Saussure. Mais l'erreur de Cournot (et le schématisme de de Saussure) consiste à faire de l'ordre obligé (succession des phonèmes et des graphies) une contrainte aveugle, or il est patent qu'avec l'anaphore (coréférence), déjà, et l'inversion, l'ordre de succession souffre des exceptions et qu'en outre, la compréhension du langage, elle, n'est pas astreinte à cette marche forcée en avant. L'empan de lecture de chaque locuteur établit pour lui le contexte effectif d'une unité. Et cette perception n'est pas nécessairement linéaire, pas plus qu'elle n'est traitée linéairement (sauf à en faire la description dans une formule écrite).
Joseph Duval-Jouve (1844), fort des préjugés philosophiques, envisage même par une abstraction osée, l'absence de la fonction sémiotique : « ce qui semble certain cependant, c'est qu'en l'absence de tout langage, la pensée serait — pour qu'elle soit, il ne faut que trois choses, une faculté capable de connaître, un objet capable d'être connu et un certain rapport entre cette faculté et cet objet ; conditions dont aucune n'implique la nécessité d'un système de signes. » On sait aujourd'hui que le cerveau lui-même utilise des systèmes de signes, influx nerveux et neuromédiateurs.
L'erreur commune à cette époque consiste à faire du langage un « être ». L. Dugas (1896) parle même, à propos du psittacisme, du « mécanisme aveugle des mots » incapable d'« exécution intelligente » d'une fonction comme celle de la pensée. Son erreur consiste à pratiquer une forme de raisonnement qu'on pourrait appeler « tangent », comme dans prendre la tangente, forme de métaphorisation de cette pensée qu'il met au-dessus de tout : « de même que nous nous en remettons à autrui de ce qui regarde l'opinion ou la science, nous chargeons en quelque sorte les mots de penser à notre place, ne comprenant pas que la pensée est une fonction qui ne saurait être déléguée par un esprit à d'autres ». On aura compris qu'il s'égarait. Cette délégation est une nécessité (pas aux mots, mais à d'autres, comme le montrera à notre époque Dan Sperber. Je reviendrai sur cette question à propos des croyances et de l'invérifiable, dans les derniers « chapitres », 11 et 12.
Félix Le Dantec (1904) parle « du danger du langage articulé. Si l'homme n'avait pas été doué du langage articulé, sa logique n'en eût pas moins existé, au sens où nous l'avons précédemment définie de résumé héréditaire de l'expérience ancestrale ; les chiens, les renards ont sûrement de la logique, mais si l'absence de langage les empêche de se livrer à de longs raisonnements, elle les empêche aussi de sortir des limites dans lesquelles la logique est applicable. Rien n'est plus préjudiciable au bon sens que la parole, car si le langage nous permet de raconter aisément ce qui est, il nous donne exactement les mêmes facilités pour raconter ce qui n'est pas. »
Il est probablement inutile de faire remarquer que dans ce cas précis la pensée (logique) est dotée des mêmes prérogatives.
On s'étonnera sans doute de l'absence de Bergson dans ces pages, mais avec des spécimens du genre de Le Dantec et Dugas, il est superflu. Je suis le premier à reconnaître la cérébralité des animaux ou l'animalité de l'homme, mais je n'en déduis pas que le langage est pernicieux, même s'il sert, entre autres, à mentir et à filouter. Pour évoquer encore brièvement l'immédiat Bergson, je me suis aperçu, à la relecture du psychologue Henri Delacroix, qui m'avait marqué à la fin de l'adolescence, que ce dernier le tenait en très haute estime... jusqu'à lui emprunter certains tics de style (ne blâmons pas le langage qui n'y est pour rien).
Dans le couple pensée-langage, la grande absente, jusqu'à présent, a été la réalité. Herbert Spencer (1892 [1870/72]) note pourtant que « tout signe de la pensée, vocal ou mécanique, est à l'origine une reproduction des choses signifiées », évitant de parler de substitution. Joseph Duval-Jouve (1844) allait plus loin : il voulait « calquer la langue sur la réalité ou les rapports entre idées », ce qui est un faux projet, comme la reproduction est naturellement d'une nature différente : grand-petit, fendre/défendre, secte/insecte ne répondent pas à ce critère, si c'en est un, pas plus que le terme d'« image verbale » n'a de rapport avec la réalité, dont l'interface sémiotique est la référence.
Mais J. Duval-Jouve (1844) n'est pas obligatoirement dans l'erreur, comme il distingue les langages naturels (gestes, cris, parole) et artificiels (dessin, sculpture, emblème, écriture). Le terme de naturel, comme celui d'artificiel verra son sémantisme s'enrichir avec le temps (avec l'espéranto et assimilés autour de 1900), provoquant parfois des réactions d'arrière-garde de nos jours.
Pour Théodule Ribot (1913) « les mots ou signes quelconques sont (...) inhérents » au mécanisme de la pensée en elle-même, in abstracto. « Ils sont, dit-il, l'ossature qui lui permet de se fixer et de se développer. » On passera outre l'image du squelette qui reflète sans doute une conception du système de signes comme nomenclature ou dictionnaire.
La réalité est invoquée également par Alfred Binet (1902a) qui voit dans « l'image, comme la sensation, (...) ce qui réfléchit le mieux le monde extérieur : le langage, au contraire, est ce qui réfléchit le mieux la logique de la pensée : et je crois, dit-il, qu'il serait utile de faire cette distinction-là quand on étudie le rôle du mot dans la pensée. » Sans doute. L'image (au sens direct d'image) a un canal privilégié avec l'extérieur, complété, pour l'immédiat, par le toucher et les trois autres sens, qui ont engendré au XIXe siècle une polysémie d'image (tactile, olfactive, auditive, gustative, jusqu'à motrice...), mais le psychologue devrait se souvenir que le mot a pour lui la dénotation ou la désignation, qui sont les modes de la référence dans la sémiotique du langage.
Pour Alfred Binet (1902a) « si, en réalité, elle [la pensée] s'exprime par des mots, ce qui suppose des images verbales, il est bien certain que les images verbales ne sont qu'une expression de la pensée déjà amorcée ; la pensée est antérieure. » Je ne disputerai pas la place de telle ou telle fonction ou système. Antérieurement à la pensée, il y a certainement son support, les fonctions « supérieures » du cerveau et le système neurovégétatif, mais aussi la perception, qui, sans fausse humilité, ne sont pas de ma compétence.
Victor Brochard (1881), emporté par le démon de l'inversion et le lyrisme obligé quand on parle du langage, porte ici un dernier coup à la langue. Je cite le passage tout au long, car on y trouve à boire et à manger. « Condillac avait tort de dire qu'une science est une langue bien faite ; mais il est vrai qu'une langue est une science souvent mal faite, sans doute, mais qui contient toujours, à y regarder de près, une très grande part de vérité. Elle est le résumé de tant d'expériences, de tant d'observations, de tant de leçons. Elle représente la connaissance du monde telle que l'avaient ceux qui l'ont faite. La savoir, c'est connaître non seulement des mots, mais des choses ; elle n'est pas aussi purement formelle qu'on le dit souvent ; et, pour le dire en passant, c'est la raison pour laquelle l'étude de la grammaire et particulièrement des langues mortes est d'une si haute importance pour la bonne éducation de l'esprit. On voit bien le rôle du langage, et on aperçoit clairement les fonctions logiques de l'esprit, quand on considère la manière dont les enfants apprennent à parler. »
« Ils connaissent mal la signification des mots, continuait-il, et ils n'ont à leur disposition qu'un vocabulaire restreint. Cependant, il faut à tout prix, lorsqu'un objet se présente à eux, qu'ils lui donnent un nom et le fassent entrer dans une classe de là tant d'efforts ingénieux des audaces souvent heureuses, des rapprochements inattendus, que nous admirons ou qui nous font sourire. L'insuffisance même de la liste où ils veulent trouver la place et le nom de toutes choses montre bien la nécessité de cette liste, et la fonction généralisatrice de l'esprit ne se marque nulle part mieux que par ces généralisations impuissantes ou inexactes. Ainsi font les gens peu instruits dont le langage souvent étonne ou amuse ; ainsi font à des degrés différents tous les hommes. Au moment où s'éveille la pensée réfléchie, la pensée logique, nous sommes tous en possession de cette liste d'idées, de cette nomenclature des choses, qui sera la clef de nos connaissances futures. Et s'il arrivé qu'on modifie les cadres tout faits pour les mettre mieux en harmonie avec la réalité (ce qui n'est pas facile, comme chacun sait), c'est à condition de s'en être d'abord servi. Les progrès de la pensée peuvent les améliorer ; mais seuls ils ont rendu possibles les progrès de la pensée. »
On note l'ambiguïté, outre celle du dernier « ils » [que j'ai souligné], sinon la confusion, dis-je, que l'époque entretenait à l'égard du langage, la linguistique ne s'étant pas intéressée au langage mais à une variante de l'origine du langage, la généalogie des langues et leur histoire comparée. Et surtout, on remarquera l'idée que le lexique et partant la langue est une nomenclature. On la retrouve, moins prégnante, à notre époque dans l'emploi du terme de stockage. Contrairement à nos devanciers, je ne m'appuierai pas sur l'apprentissage de la langue par les enfants, même à titre de curiosité, d'une part en raison de la spécificité relative de mon propos et de l'autre parce qu'il me semble que, dans l'étude de la compréhension, l'apprentissage (chez l'adulte ici) est un mode de fonctionnement en rupture avec l'activité même d'interprétation, qui recourt plus souvent à la conjecture et qui n'exige pas de suspension du procès.
rem À propos de la phrase-mystère de Brochard, on supposera que « Les progrès de la pensée peuvent les améliorer ; mais seuls ils ont rendu possibles les progrès de la pensée. » peut se rendre par la semi-paraphrase (ou métaphrase) suivante : Les progrès de la pensée peuvent améliorer les cadres tout faits ; mais seuls les cadres tout faits ont rendu possibles les progrès de la pensée. Plus généralement, à propos de la pensée, il y a sans doute trois camps : celui des philosophes (que l'inconnaissable ne rebute pas), celui des psychologues (généralement accomodants) et celui des logiciens (pour qui la seule pensée digne de ce nom est celle de la logique et du logicien, même si elles ne coïncident pas toujours). Pour le sémanticien, qu'on voudra sans doute accuser de nominalisme, mais à tort, car celui-ci n'est pas russellien, l'idée (la pensée) comprise correspond à un réseau de relations entre termes et l'idée pensée à un schéma en attente d'une forme (lexicale ou visuelle). On aura compris que la sémantique ne milite pas en faveur du concept.
Antoine-Augustin Cournot (1851a), bien avant de Saussure affirmait qu'« une langue est un système de signes [je souligne], en nombre nécessairement limité, qui doivent s'associer ou se combiner d'après certaines règles, et qui sont destinés à fournir à l'homme les moyens d'exprimer ses sensations, ses idées, ses sentiments et ses passions. »
« D'après ce simple énoncé, concluait-il, on doit comprendre que, dans la plupart des cas, le but du discours ne saurait être qu'imparfaitement atteint. » On note l'erreur d'observation en ce qui concerne la quantité des signes ; la limitation est individuelle, pas propre à la langue, quelque sens qu'on lui donne. C'est probablement une croyance assez répandue, fausse déduction tirée des limites apparentes des dictionnaires et le mythe de la nomenclature (« à chaque chose son nom »), devenu au cours du XXe siècle, « à chaque forme son sens » = one form/one meaning.
J'ai signalé que la langue en tant qu'objet engendre un certain « style », ainsi que le fait qu'Henri Delacroix (1934) était un admirateur de Bergson et c'est sans doute l'influence du maître, objet de dithyrambes, qui l'a poussé à écrire que « Le signe n'a jamais le droit d'être un signe adhérent, il n'a pas le droit d'adhérer à l'esprit, pas plus qu'il n'a le droit d'adhérer aux choses. La pensée dépasse le signe. Le signe n'est signe que parce que la pensée le dépasse. Le signe dépasse la pensée. Tout signe est un appel à tout l'indéfini, à tout l'infini de la pensée. »
rem L'absence d'adhérence compromet le signe saussurien, mais permet d'envisager la disproportion du signe bréalien ; quant aux rapports de l'indéfini et de l'infini et ce dépassement réciproque, je crains fort qu'on ne soit en pleine purée de pois.
On ne trouvera pas, je l'espère, dans mes propos cet enthousiasme ni cette fièvre. La contrepartie devrait être une série d'hypothèses moins lyriques et plus proches d'une observation répétable, sinon d'une vérification expérimentale. J'ai soutenu, au moment de ma thèse sur la lecture en 1979, un point de vue qui admettait l'automatisme des opérations et lui faisait même une grande part, mais en lisant Ernst Mach (1908), dont voici l'extrait : « On apprend à parler et à comprendre une langue comme on apprend à marcher. Les différents éléments d'une activité, qui nous est devenue familière, s'effacent pour notre conscience », j'ai découvert à quel point je réviserais aujourd'hui cette position.
J'aurai l'occasion d'y revenir ; disons que si le langage se limite à la conversation quotidienne, oui, il est à peine conscient, mais par ailleurs je sais que je suis conscient de ce que je lis, qu'il s'agisse de ce que j'écris ou des vieux polars que je relis (bon, ceux-là sont en anglais, donc on n'affirmera rien à leur sujet). Ce que je veux dire ici, c'est qu'il ne faut pas confondre conscience, attention et réflexion. Même conscient de l'activité que l'on mène, l'attention peut avoir des ratés, comme la réflexion d'ailleurs.
Les affirmations de Louis Liard (1873), qui suivent, témoignent d'un raté de la réflexion. « Ou bien les rapports de nos idées sont particuliers et fortuits, et alors la pensée est impossible ou bien ils sont universels et nécessaires, et alors ils ne viennent pas de l'expérience. » En lui accordant que par expérience, il entendait « empirique », son dilemme ne tient pas la route. Le particulier n'implique pas le fortuit, pas plus que l'universel n'implique la nécessité (apodictique) et si le particulier s'oppose à l'universel, il n'y a pas toujours contradiction (cf. tous les hommes ne sont pas égoïstes : dans le carré logique, tout S est P-quelque S n'est pas P est contradictoire, comme nul S n'est P et quelque S est P). Il y a une expérience de la conscience et ni les rapports ni les idées ne sont tout l'un ou l'autre. Ce n'est d'ailleurs pas le fortuit qui s'oppose au nécessaire, mais le contingent. On sait d'autre part que chez le dogmatique, la pensée est remplacée par la métaphysique et celle-ci régnait encore en maîtresse incontestée au XIXe siècle.
rem On a reconnu dans sa phrase la forme du dilemme logique, sous-catégorie du syllogisme, et qui selon moi tient du piège à pensée, surtout en raison de la volonté d'encombrer le raisonnement. Quant à ramener la pensée au carré logique, on n'est certainement pas loin de penser en rond, carrément.
Même à la fin de cette époque, la linguistique, comme le rapporte Martial de Fornel de la Laurencie (1906), est « la science des langues étudiées comme des organismes vivants, [c'est-à-dire] analyse des éléments, affinités, évolution permanente [et surtout] lois suivant lesquelles s'associent les premiers matériaux du langage. »
Je ne ne tiens pas particulièrement à imiter Marina Yaguello en faisant un inventaire des « idées reçues » d'une époque révolue, dans ce cas, mais un regard vers le passé devrait constituer une leçon. Même les observations valables comme celle de Dugas ci-dessous, renouant avec une observation de Diderot, s'appuie sur un mauvais prétexte, faux en soi. Je m'étais déjà attiré des sourires condescendants, il y a trente-et-un ans, en citant Renan à propos du langage devant des sémioticiens chevronnés et voici qu'à mon tour je rechigne. Louis Dugas (1896) écrit donc :
« S'il est vrai, comme le dit Renan, que les mots du dictionnaire de l'Académie suffisent à rendre toutes les idées, il ne l'est pas que ces mots, appartenant par définition à la langue commune, soient entendus de tous, de la même façon et au même degré. Les termes techniques ne représentent pas un abus, mais une nécessité ; et, si nous avions uniquement souci de la précision, nous devrions en étendre plutôt qu'en restreindre l'usage. Toute pensée originale se crée une langue de toutes pièces, ou brise et pétrit à nouveau le moule de la langue commune. Si, « à mesure qu'on a plus d'esprit, on découvre qu'il y a plus d'esprits originaux », on doit admettre aussi et par là même que, sous l'apparence d'un langage commun, se dissimulent en fait bien des langues techniques ou spéciales. »
Son but n'est pas nécessairement garanti par l'observation des degrés de compréhension et des manières de comprendre, ni par celle des langues qu'on appelle aujourd'hui sociolecte, idiolecte, etc. En effet, la pensée originale devient totalement incompréhensible si elle crée son propre système de signes et donne sans doute dans le zeugme, comme le fait l'auteur, que je vois mal en train de « pétrir un moule ». Sa fâcheuse tendance (un tic, pout tout dire) à décalquer ses phrases sur des modèles qui ne sont que formels ; peu importe ce que dit vraiment Renan, ou la citation apocryphe, puisqu'en réalité il tient pour l'originalité les propos que Cuvillier tiendra pour la langue philosophique.
Quant à l'affirmation de Renan, elle n'est certainement plus vraie aujourd'hui et ne devait pas l'être de son temps, compte tenu des progrès de la lexicographie ; mais indépendamment de cela, rien ne permet de soutenir qu'un ensemble circonscrit de termes corresponde à la totalité des idées, ne fût-ce que parce que certaines idées sont exprimées par des groupes de mots (syntagmes). C'est encore un abus de l'universalisation, c'est-à-dire de l'emploi de tous devant une proposition ou un syntagme.
Pour clore cette section générale sur la langue et la pensée, je voudrais mettre en évidence deux points saillants de la thèse des opérations sémantiques : la remise en question de la notion de communication et la différence qu'il importe de faire entre le sens et la signification, sans obligatoirement reprendre les arguments de L. Dugas.
André Lalande (1919) se pose la question : « la communicabilité est-elle au contraire la définition même de la fonction intellectuelle » à propos de la Logique de Goblot qui souscrit à « l'intelligence pure », qu'André Lalande a du mal à définir, avec raison, soit dit en passant : elle serait, selon lui, communautaire et « intermentale », donc pragmatiste.
Je ne me risquerai pas dans ces eaux troubles, mais en dehors d'un minimum commun d'unités lexicales à tendance fortement monosémique sous la double condition du contexte verbal et de la situation d'échange, c'est l'incommunicabilité qui prime. J'irais même jusqu'à affirmer qu'elle a lieu dans le cas du vocabulaire réduit et des situations en petit nombre, mais qu'elle passe inaperçue, la priorité presque absolue étant donnée à la fonction phatique. C'est ce que j'ai appelé la relation d'opacité dès mon premier contact, dans mes études, avec mon premier linguiste (en dehors de Guiraud, Marouzeau et Dauzat que j'avais lu en tant qu'écrivain en formation), c'est-à-dire Martinet.
C'est d'ailleurs cette observation (l'inapplicabilité du « modèle de la communication » de Shannon et Weaver) qui m'a conduit à faire de la sémantique et de la sémiotique de la lecture, plutôt que d'un texte, c'est-à-dire plutôt que d'ajouter une analyse textuelle (c'eût été sur Bouvard et Pécuchet) aux autres. Je me suis borné à analyser la redondance d'une publicité d'IBM sur Venise. C'est cette observation, encore, qui, plus tard, m'a conduit à faire une thèse sur la sémantisation, c'est-à-dire le fait de donner un sens à un signe ou un groupe de signes (« mon » signe, hérité de Bréal, est privé de signifié solidaire et doté de disproportion).
Le logicien Gaston Milhaud (1898) notait que « les choses pensées comportent une signification plus ou moins subjective » et, parallèlement, parlait de « la pensée purement intelligible, c'est-à-dire où une branche infinie d'une courbe rencontrerait son asymptote. » Je ne peux pas dater l'apparition du terme d'asymptote dans mon vocabulaire, mais il y a fort à parier que c'est par l'entremise de Victor Hugo et du Petit Robert. Mais chez moi, la métaphore s'est assagie et « colle » au sens d'origine.
La principale différence entre l'asymptote de la théorie des opérations sémantiques et celle, vouée à la collision, de Milhaud, c'est qu'elle reste une asymptote.
Frédéric Paulhan (1927), dans la La double fonction du langage, me permet de rattacher l'asymptote issue de l'incommunication à la distinction entre sens et signification : « La signification est d'ordre psychologique, mais elle est conventionnelle : elle s'établit par la découverte de ce qu'il y a de commun aux états de conscience des individus qui communiquent ; elle exclut la possibilité de communiquer ce qui est propre à un individu : le moi est ineffable, et personne ne comprend tout à fait personne » ). »
Je ne sais si mon moi est ineffable, mais j'éviterais le risque d'être comparé à Celui qui est censé l'être. Je laisserai donc l'ineffabilité aux mystiques et autres pourfendeurs de subtilités éthérées. Par contre mon scepticisme relativement à la communication allant plus loin que celui de Paulhan, la signification (au sens de la théorie des opérations sémantiques) est strictement individuelle (même le nous, fondé sur un malentendu) et n'implique en aucun cas des états de conscience communs, ne fût-ce qu'en partie, leur observation relevant de l'optimisme.
La signification appartient à la disproportion du signe et présente trois volets, variablement psychologiques, dont l'énumération représente graduellement le remplacement du psychologique par le social : axiologie, doxologie (la doxa), idéologie, que je résume souvent par le Je, le On, le Nous. Elle est normalement exclue de toute « communication », mais intervient comme « valeur ajoutée ». Il s'agit toujours d'une conjecture de la part de l'interprète.
La phase dite strictement sémantique, qui conduit à la référence, est le lieu privilégié de l'asymptote, où l'interprète (interlocuteur dans une conversation, auditeur d'un discours quelconque, lecteur) doit reconstituer, avec les moyens du bord, ce que l'autre peut bien vouloir dire ou croit avoir dit. Néanmoins, même la référence, avec ses référents parfois éminemment concrets est asymptotique. La discussion sera reprise au chapitre 7 pour le modèle sémiocognitif, au chapitre 4 pour les opérations cognitives, aux chapitres 8 et 9 pour l'application de la règle d'inférence et au chapitre 11 pour la signification et sa tripartition.
Notations et symboles de la théorie
| nom | signe | se lit / remarque |
| affinité | ≈ | v. connexité ; terme ± abandonné |
| appartenance | a ∈ b/ c ∉ d | « appartient/n'appartient pas » |
| analogie | bombe ⊨ bombarde | « est analogue à » (relation) |
| antitruc | ⊥ | évite la reprise du terme précédent dans la règle |
| asémantique /asémie | ∅ P | « est asémantique » |
| assertion | ⊣ | « asserte » |
| asymptote | a ≍ {x} | au sens de ; a le sens de, cf. as in en angl. |
| association | ↗ ↘ → | ↗méliorative ; ↘péjorative ; → neutre |
| au sens de | ≍ | v. asymptote |
| définition | a ≝ {...} | « se définit » |
| dyssémantique /dyssémie | ‽ | interprétation impossible dans les conditions données |
| axiologi(qu)e | α | cf. modèle & conditions |
| comme | ⊨ | v. analogie |
| comparaison | ⊼ | opération cognitive |
| complémentaire | ∁ | « dans le contexte de » /« dans les conditions x, y... » |
| conjonction | ⋀ | « et » |
| connexité /compatibilité | ∼⊥ | v. affinité |
| contiguïté /non contigïté | d ∥ e/a ∦ t | « (n')est (pas) contigu de » (relation) |
| domaine | ⌂[...] / ⌂bot. | (condition/relation) |
| doxastique | Δℙ | croit que+Prop |
| doxologi(qu)e | δ | cf. modèle |
| encyclopédie | ␅« ℙ » | élément de connaissance |
| énoncé connecteur | ≎[...] | v. interdéfinition |
| épistémique | ε« ℙ » | sait que+P |
| équivalence | a ≡ b | « a est l'équivalent de b |
| étymologie | ␃ | condition |
| existe / n'existe pas | ∃ / ∄ | quantificateur existentiel |
| extension | ℄[...] | classe |
| gnostique | Γℙ | croit/sait que+P (connaissance) |
| généralisation | ℧ | quanteur asymptote |
| idéologi(qu)e | ω | condition |
| implication | a ⇒ /⇏ b | « implique/ n'implique pas » |
| inclusion / inclusion inverse | y ⊂ x/x ⊃ y | « est inclus dans / contient » |
| incompatibilité | arénicole | paludéen | barre de Sheffer |
| indirection | ℟ | le sens résute de l'indirection dénotative / absence de référence |
| inférence | a ⊢ {x} | « infère » |
| intersection | anagramme ∩transposition permutation | « inter / intersecte » |
| intersection (absence d') | ⋔ | absence de connexité |
| interdéfinition | pierre ⋈ pétrification | (relation) |
| métaphrase | ℳ | paraphrase explicative, v. énoncé connecteur |
| morphologique | μ | condition |
| négation | ˥ | « non » |
| opposition | ≢ | (relation) |
| ou / ou bien | ⋁ | « ou » |
| paradigme | ⇕[...] | parcours |
| paramètre | φ | forme figée |
| paraphrase | ℙ ℘ ℚ | « est la paraphrase de » |
| phrase-exemple | π l'évasement du tromblon empêche la justesse du tir | tirée du dictionnaire |
| prédicat(ion) | ∋ | relation prédicative |
| prédicat (absence de) | ∌ | « ne prédique pas » ou « n'a pas pour attribut » |
| référence | ℝ | condition |
| règle | ␞ | l'introduit |
| relation | ℛ | indifférenciée |
| sélection | ⊽ | opération cognitive qui succède à la comparaison ⊼ |
| sens opératoire | ␎ | escorte des {x} (valeur) |
| signification | Σ /∞ | cf. modèle et condition |
| situation | ␏ | condition (circonstances) |
| subordonné | susciter ⇘ provoquer | « est le subordonné de » |
| substitution | évidente ↺ manifeste, x ↻ y | évidente se substitue à manifeste/y se substitue à x |
| superordonné | entretenir ⇗ sustenter | « est le superordonné de » |
| truc | ⊤ | alterne de l'antitruc ; remplit la même fonction dans la règle de métaconversion |
| universelle | ∀ | « quel que soit / pour tout » pour le sens, le quanteur asymptote ℧ est préférable |
| sont écartés les symboles et notations des figures ; on trouvera la liste complète sur la page qui leur est consacrée, et qui comporte une liste des notions incontournables avec une brève définition, mais on peut tout aussi bien consulter la page-index d'AZ, ou, plus rapidement, la page précédente. | ||
Non, malgré les apparences, ce n'est pas de la logique, mais un moyen de lutter contre la polysémie inhérente à tout emploi d'un langage ou d'une langue et, partant, de tout système de signes.
Il s'agit d'emprunts à une discipline qui se targue d'être aussi rigoureuse que les mathématiques [auxquelles elle semble avoir donné des leçons], mais à un prix qu'aucune science sociale ou cognitive ne devrait lui envier.
Étudiant, mes contacts avec la logique se faisaient par l'entremise de Robert Blanché, W.V.O. Quine lui-même (son manuel de logique) et des citations éparses de Russell. Puis j'ai eu entre les mains l'Introduction à la logique symbolique de Susanne K. Langer et les manuels de Joseph Dopp et le plus général Précis de Philosophie de Thonnard, pour ensuite me casser les dents sur Carnap (qui n'est pas dans ma bibliothèque par opposition aux autres, à l'exception de Quine, qui y fut un temps). Auparavant, j'avais lu Wittgenstein.
Ce n'est qu'avec le temps, justement, que j'ai compris que ce qui se présentait de l'extérieur comme une discipline achevée était en réalité un ensemble de constructions théoriques aussi instables et mouvantes que celui de la linguistique. Langer (1937 [1953]) signale d'ailleurs, non pas dans une intention critique, mais pour aiguiser la sagacité des étudiants, que Louis Couturat, dans l'Algèbre de la logique, utilise le même symbole (±⋜) pour désigner tantôt l'inclusion et tantôt l'implication.
Il suffit en outre de comparer les notations de Langer à celles de Dopp ou de Blanché, ou de suivre les discussions du dictionnaire de Lalande sur les notions correspondantes pour comprendre que si aujourd'hui un consensus semble exister ce n'était pas le cas du vivant de Frege ni du temps de Lewis. Toute discipline a une histoire, et celle-ci n'est une évolution ni linéaire ni rectiligne. Un coup d'œil sur la page consacrée à C. I. Lewis dans l'encyclopédie philosophique de Standford, à laquelle je me rapporterai parfois, montre bien la genèse d'une notion sous forme iconique (Blanché dirait encore avec raison qu'il s'agit encore d'une variante des signes mathématiques > et <).
« Personne ne peut nier que le discours est un produit » , écrit Pottier (1992a:22-23). La question est de savoir quand il le devient (je parle du sens linguistique de discours, et je ne désigne pas une allocution que je m'apprêterais à prononcer). Je veux dire par là : est-ce que l'énoncé est considéré comme tel 1) à sa genèse, quelle qu'elle soit, 2) à sa production phonique ou écrite (celle-ci est différée), 3) à sa réception comme succession de segments auditifs ou 4) à partir du moment où ces segments reçoivent une série d'interprétation corrigées au fur et à mesure ?
Dans l'optique de la communication stricte, ce n'est qu'après avoir été reconnu comme tel qu'un énoncé est un énoncé et plus spécifiquement, « logiquement » quand le sens « est complet ». Mais heureusement, je ne suis pas un tenant de cette thèse, puisqu'il faut admettre que « la communication des idées » veut dire leur diffusion et non le passage ou la migration d'une idée d'un cerveau dans un autre cerveau. Comme on peut supposer qu'on parle pour dire quelque chose (et que l'on s'adresse à quelqu'un), il y a quelque chose qui ressemble à la communication (au sens direct, celui des vases ou du mouvement), mais l'observation finit par démontrer que la chose n'est pas aussi simple. La chaîne sonore produite doit être entendue correctement, reconnue et surtout interprétée (toujours correctement), même lorsqu'il s'agit d'une conversation banale quotidienne.
Admettons que je demande : « où est le bureau de M. Lebrun ? » et que l'on me réponde : « la troisième à gauche ». Celui qui me répond, employé de la maison, ne tient pas compte de la première qui est celle des toilettes, tandis que pour moi elle entre dans le décompte des portes. Je vais donc me tromper de porte. La communication a échoué, comme quand le serveur vous débarque dans un téléchargement.
Mais pour s'assurer d'une communication réussie, il faut des moyens que même un laboratoire largement financé ne peut pas mettre en œuvre. Il n'y a pas de moyens techniques de s'assurer que X a voulu dire ℙ, pas plus qu'on ne peut garantir que cette « intention de sens » sera reconnue par tout autre interprète contemporain ou à venir. Même si X s'en porte garant. Car se faisant, il devient récepteur de son message. On ne peut pas davantage se fier au mythique « sens de la phrase », sauf peut-être dans un énoncé aussi simple que « l'église est sur la place », parce que c'est une tradition propre aux pays de langue française et catholique. Mais on voit d'emblée qu'il ne s'agit pas strictement de ce qui est dit.
Même si mon interlocuteur me montrait dans le dictionnaire le sens de chacun des mots qu'il a employés, je n'aurais jamais la certitude qu'il comprend la même chose que moi par la définition ou l'acception qu'il me montre. Il y a donc une opacité fondamentale entre ce que X pense et ce que pense Y. Cela ne les empêche pas de transmettre des signaux sonores ou écrits, l'un à l'autre ou à eux-mêmes. Naturellement, les ordres et injonctions sont mis à part, comme ils sont généralement comminatoires, et aussi indiscutables que les injures.
De cette discussion impromptue découle deux principes ou deux contraintes, selon le point de vue, d'une part que la sémantique est une discipline qui a pour objet « ce qui est compris » et non ce qui est dit. Ni de ce qui peut être dit. De l'autre, que le sens ainsi décrit sera toujours approché ou approchant, au sens de valeur approchée, que je qualifie d'asymptote ou d'asymptotique. Ces remarques ne sont pas anodines, car elles ont de lourdes conséquences pour tout exercice se réclamant de la sémantique ou du sens.
Il existe certainement une « sémantisation » propre à l'énonciateur, comme je l'ai suggéré plus haut, mais c'est à celle de l'énonciataire (destinataire) que l'on s'attache ici, conformément au modèle de reconnaissance que suppose une sémantique. Les décisions de l'énonciateur restent sans effet sur le destinataire, sauf dans une relation interpersonnelle d'autorité ou un rapport de forces, comme la séduction, par exemple. Les interlocuteurs sont toujours séparés par la relation d'opacité relative dans ce que l'on appelle avec optimisme la communication.
L'importation en sémantique de notions en provenance d'autres disciplines, notamment quantitatives, opère, de manière analogue, une déformation dans leur définition, et la phrase d'Ernst Mach (1908) doit être considérée comme optimiste, même si l'étude du sens repose sur le postulat que celui-ci est fonction du contexte (au sens strict d'environnement verbal) : « Dès qu'on arrive à caractériser les faits par des grandeurs mesurables, ce qui se fait immédiatement pour l'espace et le temps, ce qui se réalise par des détours pour les autres éléments sensibles, la notion de fonction permet de représenter beaucoup mieux les relations des éléments entre eux. »
Selon Greimas (1976) la sémantique ne serait pas en mesure de rendre compte de l'interaction entre langage et réalité. S'il y a coextensivité de l'univers sémantique et de la culture de la communauté, la sémantique, selon lui, n'est capable de donner une représentation satisfaisante que des modes d'existence, d'articulation et de production des formes du signifié [perspective hjelsmlevienne], la description de ces formes organisées en systèmes et en constellations lui étant interdite.
En fait, on achoppe ici sur une des difficultés majeures de toute représentation du savoir et même de la question de sa nature même. Les solutions que j'évoquais en 1978, la pragmatique, l'interprétation d'énoncés, sont des solutions partielles qui ne saisissent pas la discontinuité de nature entre la réalité et le langage, ni la solution originale que le langage apporte à l'aporie. Robinson (1974) fait d'ailleurs fausse route en comparant le savoir-faire et le savoir-dire de ce faire (sa représentation symbolique), malgré le caractère évident de son exemple — il est plus facile de montrer comment monter à bicyclette que de l'expliquer de façon détaillée [c'était d'ailleurs la position de Théodule Ribot, que s'empresse de citer Bertrand Russell]. L'erreur c'est de vouloir rendre compte de l'expérience de la bicyclette ; il ne tient pas compte du fait que le langage intervient dans l'enseignement de l'enchaînement de gestes et de mouvements du syntagme « monter à bicyclette », comme dans l'enseignement de la natation.
Ce n'est que plus tard que moi-même je suis arrivé à comprendre ce qui distinguait savoir monter à bicyclette et « savoir ce que veut dire monter à bicyclette », pour reprendre cet exemple. Greimas ou Milner ou Robinson sont tous trois victimes de l'idée que le langage ne présente pas d'adéquation avec 1) le savoir et 2) la réalité. Il ne s'agit pas de distinguer expérience et compétence linguistique, non plus. Tenons-nous en à deux propriétés fondamentales du langage (dérivables sans doute de la cognition). Vers 1984, je nommais l'un des deux d'un faux anglicisme intraduisible en français sans provoquer des associations parasites. Je parlais de classmanship. Indépendamment de l'apparente « spécificité » d'un terme (sa monosémie ou sa monodésignation), il n'en reste pas moins que linguistiquement, il s'agit d'une expression aussi abstraite que les conventions formelles des logiciens. Crête ou secrétaire, peu importe, chacun désigne une classe d'individus. La description définie est une solution partielle pour contraindre cette propriété à passer en second dans une situation donnée.
rem C'est d'ailleurs cette propriété qui dupe certains philosophes en leur faisant voir dans le substantif un nom (comme le nom-de-classe d'une extension), à l'égal du nom propre qui est individuel, sauf lorsqu'il s'agit de familles (les Romanov[s]).
L'autre propriété, de nature assez semblable, est la généralité. C'est là que le vélo blesse Robinson (le bât n'ayant plus cours). « Monter à vélo » a une généralité que n'aura jamais la mise en scène à laquelle je me livrerai pour illustrer le fait de monter à vélo. Même tous les acrobates du Cirque de Pékin, à vélo, dans un stade, n'atteindront jamais la généralité de l'expression linguistique ride a bike ou « monter à vélo ».
Il n'y a donc aucune co-extensivité possible. Le fait de chercher à intégrer des connaissances du monde dans un modèle sémantique (pragmatique) va donc à rebours de la nature même du langage. On pourrait parler du syndrome de la table rase ou de la boîte noire. C'est à l'ordinateur qu'il faut dire que que le garage est plus grand que la voiture, pas à l'être humain, qui sait d'ailleurs qu'il y a de petits et de grands garages, en plus de garages ayant d'autres fonctions que celle consistant à abriter des automobiles.
Ullmann se sert d'un mot étrange : le sens des mots n'est pas homogène. Selon lui, il offre plusieurs aspects dont chacun s'applique à des contextes différents. Ici, le mot « contexte » n'est plus innocent. Il est clair qu'on a glissé vers la situation. « Même un mot concret comme haricot, écrit-il, aura des valeurs diverses pour le jardinier, le commerçant, le cuisinier, le botaniste, etc. » On comprend qu'il évoque ce que j'appelle la signification, soit ce qui s'ajoute au sens linguistique. Le point de vue qu'on a d'un objet et même du mot désignant cet objet n'a pas d'incidence sur le sens ou la définition de l'objet. Si le botaniste définit différemment le haricot, ce n'est pas pour en parler, mais par métier. Et souvent le lexicographe le suivra. Je ne prône pas l'existence d'une essence abstraite du haricot (une haricotude), mais je ne mange pas des légumineuses papilionacées, même si certaines espèces sont comestibles.
rem Le meilleur contre-argument consiste à signaler que Ullmann se trompe d'adresse lorsqu'il parle du sens de ‘haricot’, dont le sémantisme [en tant que forme] est effectivement assez réduit et ce n'est pas la plante herbacée qui intéresse le plus le sémanticien. La sémantique commence où finit la botanique et la cuisine : courir sur le ⊥, travailler pour des ⊥, etc.
rem Le Trésor sur huit acceptions compte cinq dénotations concrètes (référents matériels).
Il semble donc difficile sinon impossible de se couper complètement de la référence et pour une fois ce ne sera pas la faute des logiciens, même s'ils ont contribué à brouiller les pistes. Je me souviens avoir planché sur la « description définie » de Russell. Cf. L'aigrefin qu'elle a épousé. Ducrot & Todorov (1972) esquissent un inventaire : article défini+nom ; art. déf.+nom+adj. ; art. déf.+n+relative ; art. déf.+n+complément, et élargissent la catégorie aux constructions possessifs+nominaux, cf. mon fripon de fils ≝ le fripon qui est mon fils (cf. Milner et l'injure). Les auteurs du Dictionnaire des sciences du langage insistent sur le rapport entre l'expression et une situation, ne fût-ce que sous-entendue. Mais on peut s'étonner qu'ils ne font/fassent pas mention d'expressions comme ‘cet escroc-là’. Sans doute sont-elles trop évidentes.
Selon moi, il ne faut pas s'emballer. À cette enseigne, tout nom commun défini par son article serait l'équivalent d'un nom propre et perdrait de ce fait sa capacité de tenir lieu d'une classe. C'est justement la position de Russell qui va jusqu'à faire de ‘ceci’ ou ‘cela’ des noms propres au sens de J.S. Mill : ils dénotent sans connoter. [Connoter au sens des philosophes depuis la scolastique [certaines sources disent depuis Stuart Mill (1806-1873)], c'est-à-dire comporter des notes, c'est-à-dire des sèmes en langue moderne et, dans ma terminologie (mon jargon), des éléments de sens.]
rem Pour éviter d'enchâsser les crochets et parenthèses à l'infini, je signale ici que dans la théorie des opérations sémantiques un mot, terme, lexème, etc. ne comporte pas, à proprement parler, d'éléments de sens. Les éléments de sens sont des attributs des formes (sonores ou graphiques) et non parties dont le mot ou terme serait le tout. Pas de contenu, pas de contenant. Pas de mobilier asémantique.
Remarque à propos de la logique ou des logiques
« Il faut d'abord penser pour être en mesure d'imiter la pensée et ce sous-produit de la pensée, qui est rhétorique et scolastique mêlées, peut bien lui servir d'auxiliaire, mais peut aussi l'encombrer ou se retourner contre elle. » Maurice Marsal (1936)
À propos de la logique, que conteste Marsal (1936), justement, je dois avouer que malgré une hostilité marquée envers la logicisation du sens ou la logicisation des moyens d'études du sens, au cours de mes propres recherches et de mes travaux — en plus de trente ans —, je n'aurais jamais songé à remettre en question la logique elle-même, ni comme corps de principes ni comme disciplines (l's tient compte de son évolution historique, c'est-à-dire de son passage par divers états et de la prolifération propre à de nombreuses disciplines).
notes
Pour toute précision sur les termes employés, on peut se reporter aux fiches de la présentation alphabétique AZ, en consultant l'index des noms. ou consulter le tableau du métalangage reporté en annexe.
note 1 — Par sens direct, j'entends celui qui a une priorité relative dans un sémantisme polysémique, ici il s'agit de la « vision intérieure » du Petit Robert, dans la gamme des représentations, l'image-image. ⇨ retour au renvoi.
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