De l'inférence sémantique
II
« The thing to remember is, symbols change.
What means one thing at one time might mean
something completely different at another time. »
Michael Connelly, A Darkness more than Night.
plan du chapitre deux
introduction · axiomes, postulats, principes · principes autres et principes des autres · méthode · nomologie : l'obsession de la loi
Dans la première version de ce chapitre je m'étais proposé de maintenir la présentation par ordre alphabétique qu'ont les trente-trois principes dans AZ, mais à la relecture il m'est vite apparu que malgré le caractère assez court de chaque traitement, il se dégageait de l'ensemble une lourdeur et non pas une impression de répétition (ce qui serait normal, après tout), mais bien de fragmentation, c'est-à-dire, somme toute, un manque d'unité. Cela tient non seulement à l'ordre alphabétique qui rompt toute cohérence et toute cohésion, mais aussi à la spécificité des aspects distincts d'une théorie dont traite chaque principe.
Les principes n'ont pas tous le même champ d'application, comme je le fais remarquer à la fin de la liste des principes, non plus qu'ils partagent une même généralité. J'y voyais posititvement le fait qu'ils constituaient des repères dans l'étude de la notion d'opération appliquée aux phénomènes sémantiques. Mais la dispersion de repères annule leur efficace, obligeant sans cesse à reformuler ce qui les relie.
L'aspect négatif le plus discret sans doute de cette liste est probablement qu'elle n'a plus de raison d'être. En effet, la théorie, si elle est revenue au nom d'origine qu'elle se donnait en sous-titre dans la thèse d'État, n'existe plus telle que les principes en dressaient le plan. S'il est encore possible de substituer l'application de la règle à une « représentation du sens », en devenant résolument opératoire la théorie s'est dégagé des contraintes qui pèsent sur une description analytique du sens, quel que soit son objet (morphème, lexème, phrasème, « textème »).
La théorie des opérations sémantiques est redevenue littéralement une description de la « sémantisation » (mot qui n'existait pas lorsque je l'ai employé en 1987, à ma connaissance du moins, sauf peut-être chez Guiraud, car Benveniste avait la signifiance). La sémantisation elle-même avait une origine descriptive, ayant eu pour origine un article inachevé (et nécessairement inédit) sur le rôle du contexte immédiat. À l'époque (il y a 29 ans), je posais d'emblée l'interaction Unité-Contexte, distinguant ainsi deux types de sémantisation. L'apport du mot au syntagme et la sélection que tout le monde prêtait au contexte dans le sens du mot (certains allant jusqu'à nier l'autonomie du mot sans doute parce qu'ils ne font pas de pause entre les mots qu'ils débitent).
Trêve de réminiscences. La sémantisation désigne aujourd'hui le procès cognitif par lequel un sujet interprète un segment de discours et les éléments distinctifs qu'il y reconnaît en fonction du discours où il apparaît et des situations et des coordonnées auxquelles ce discours donne lieu et dans le cadre desquelles il se produit. Je pourrais donc regrouper les principes selon leur application (générale, spécifique, axiomatique) et selon leur objet (règle, condition, valeur, méthode), mais je pourrais tout aussi bien glaner ici et là ce qui me semble pertinent aujourd'hui, sans astreindre mon lecteur ni moi-même à un exercice de haute voltige intellectuelle, cela dit sans prétention aucune, un domaine mal connu présentant les mêmes embûches que la pire des métaphysiques.
Au moment (2007) où je commençais à constituer la Présentation alphabétique et chronologique, il m'avait semblé nécessaire de revenir de manière critique sur les conditions d'attribution ou d'assignation mes lectures du XIXe siècle m'ont permis de réhabiliter cet emploi pour lequel on m'avait injustement culpabilisé, comme quoi un jury de thèse d'État n'est pas le parangon que l'on croyait. Cette intention de réexamen a pris la forme de ce long texte polymorphe. Plus que jamais le sens, asymptote par la nécessité où l'on se trouve de réinterpréter toute forme concrète qu'on lui donne, est également conditionnel.
Dans les remarques dont je faisais état un peu plus haut, il y avait une allusion à la synonymie incertaine de ces deux phrasillons dans la règle d'inférence appliquée à ‘flairer’ :
on ne peut tout prévoir ![≡] on ne peut tout pressentir
Cette synonymie se retrouve en supplément dans De l'inférence sémantique. Dans mon désir de frapper les esprits, il m'est arrivé d'affirmer que l'identité n'avait pas lieu d'être en sémantique. Si A = A est valide dans les sciences quantifiées et quantificatrices, {a} = {a} ne veut rien dire en sémantique, même en prenant les précautions que j'ai appliquées. On ira même jusqu'à affirmer, sans crainte d'errer, que {a} ≡ {a} n'a pas plus de validité. De prime abord, même une valeur (dont la forme est fictive) doit être réinterprétée (donc elle ne peut pas être elle-même) et, en outre, elle doit s'appuyer sur une ou plusieurs conditions (principe de conditionnalité). Autrement dit, ‘pressentir’ ≡ ‘pressentir’ n'est pas possible et seule est possible ‘prévoir’ ≡ ‘pressentir’ ∁ ‘flairer’, qui reste cependant à évaluer et à valider.
C'est le mot de synonyme qui a motivé cette incartade. Dans le vocabulaire général, on admet sans autre examen que la plupart des termes, qu'ils soient monosémiques ou polysémiques, sont dotés d'une relative stabilité dans leurs acceptions. Le mot ‘synonyme’ est sans doute un de ceux-là, mais il a chez les linguistes la propriété de signifier l'inverse de ce que ses formants nous révèlent.
L'avant-dernier paragraphe entrait de plain-pied dans les principes, percée préparée par la chute de l'alinéa précédent qui liait asymptote et conditionnalité. La théorie des opérations sémantiques s'appuie essentiellement sur une règle, dont il n'existe que trois versions. Et chacune s'appuie à son tour sur un ensemble de conditions. La plus simple est assez contradictoirement celle dont la forme ne s'est jamais vraiment stabilisée et dont la nécessité est purement formelle. En effet, la règle de conversion n'existe que pour cautionner l'emploi de formes linguistiques pour cerner le sens. J'avais commencé à écrire « représenter le sens », mais c'est une contradiction dans les termes. Le sens ne se représente pas plus que la pensée.
La règle de conversion est donc avant tout une convention et une balise pour la règle d'interprétation. Cette dernière n'est jamais constituée des mêmes éléments, puisqu'elle a pour fonction d'attribuer un sens à des formes différentes, apparaissant dans des contextes différents. Soit la phrase π la conséquence découle des principes, au sujet du raisonnement.
␞ découle ∁ conséquence ⊥ [⊥ principes] ⊢ {dérive}
qui se lit : « découle » si « découle » est précédé de « conséquence » dans le module « découle des principes » infère {dérive}.
La règle peut se lire plus naturellement en commençant par les conditions conditionnant la forme à sémantiser, suivant le modèle i) :
i) ∁ conséquence ⊥ ⋀ [⊥ principes] ⋀ ⊢ {dérive}
rem [2008] On dit de la première formulation qu'il s'agit de l'ordre canonique de la règle (voir AZ). ∁ se lit « dans le contexte/dans les conditions » ou plus simplement « si » ; ⊥ se lit « point d'insertion » et tient lieu du « mot/forme à sémantiser » ; ⊢ est la notation de l'inférence et se lit « infère » ou « on infère de. »
La forme de la règle de conversion est relativement plus stable que celle de la règle d'interprétation, comme elle se borne à valider L'emploi d'une forme linguistique comme « forme sémantique », expression contradictoire, s'il en est, mais pas plus que « forme-sens » qui serait une forme qui est un sens, alors que dans la conversion, la forme lexicale devenue élément de sens n'a d'existence qu'artificielle et pour représenter l'opération.
Le principe est une convention sans laquelle on est impuissant à s'attaquer au sens. « Tout mot de la langue peut être converti en métaterme descriptif (élément de sens) en fonction d'une opération d'interprétation. » C'est donc la règle (par exemple celle qui figure en i) qui pourrait constituer la condition de la métaconversion du mot ‘dériver’ en valeur sémantique {dérive}. « La forme de la règle de conversion dérive de la règle fondamentale. » Cela veut dire que la formulation ii) n'est pas nécessaire :
ii) ‘dériver’ ⊤ {dérive} ∁ conséquence ⊥ ⋀ [⊥ principes] ⋀ ⊢ {dérive}
On pourrait se contenter de l'inférence proprement dite comme condition de la règle de conversion, soit :
∁ ‘découler’ ⊢ {dérive}
Historiquement (si l'on peut dire), il y a eu flottement entre l'assertion (après tout la décision est arbitraire) et l'analogie pour représenter le passage du mot à sémantiser à la sémantisation proprement dite comme résultat. Soit l'exemple :
Le mot mode est converti en élément de sens {mode} dans l'obligation où l'on est de sémantiser l'expression « système féodal », soit encore :
mode ⊣ {mode} ∁ système ∈ [⊥ féodal] ⊢ {⊤].
La variante (que j'ai tendance à privilégier aujourd'hui) substitue le signe de l'analogie à celui de l'assertion, soit :
système ⊨ {système} ∁ ignorantisme ⌂[instruction] ⊢ {⊤}
Le signe ⌂ indique un domaine.
Avec l'exemple plus haut, l'analogie donnerait l'aspect suivant à la métarègle :
‘dériver’ ⊨ {dérive} ∁ ‘découler’ ⊢ {dérive}
La règle de métaconversion ou la métarègle est une précaution technique, car le locuteur n'a pas conscience de modifier le statut ses signes qu'il emploie, pas plus sans doute qu'il n'a vraiment conscience d'employer des signes. Autre contrainte technique apparentée à la conversion, celle de non répétition d'une forme à l'intérieur d'une formule. Le signe de l'antitruc (la perpendiculaire) sert dans la plupart des cas, et tient lieu en même temps d'une indication de paradigme, comme dans :
⊥ grossier.
On note qu'un tel paradigme est déjà contraint : masculin, singulier. Tandis que la forme suivante iii) assure plus de liberté, grossier constituant lui-même un paradigme morphosémantique :
iii) ⊥ ⇕[grossier].
L'emploi de l'interdéfinition, qui est une relation complexe entre deux formes lexicales et dont une des descriptions au moins est énantiomorphe de l'autre, a également fait l'objet de spéculation pour la représentation de la métarègle :
calculée ⋈ {calculée} ∁ supercherie ⊢ {tromperie ⊤}
Avant d'écarter la conversion de nos préoccupations immédiates, on peut prendre un exemple qui illustrera la deuxième forme de l'économie de représentation et l'emploi du signe de l'analogie par la même occasion :
iv) nuisance ⊨ {nuisance} ∁ pollution ⊢ {⊤}
Le « truc », contrairement à l'antitruc est un point d'incidence saturé ; c'est-à-dire que si l'on inversait l'ordre de déroulement de la métarègle, on ne pourrait pas avoir v), où la notation ∴ signifie alors :
v) ∄ ∁ pollution ⊢ {⊤} ∴ nuisance ⊨ {nuisance}
Ce serait ou bien vi) ou bien vii) :
vi) ∁ pollution ⊢ {⊥} ∴ nuisance ⊨ {nuisance}
vii) ∁ pollution ⊢ {nuisance} ∴ nuisance ⊨ {⊤}
La deuxième règle dérivée est importante dans la mesure où elle assure une jonction entre la grammaire au sens classique et la sémantique. On sait que la place de la syntaxe est assurée par le module verbal, dont on peut faire dériver, dans une perspective descriptive tous les modules syntactiques possibles, mais le module n'est jamais qu'une condition, à moins qu'on en analyse la fonction en termes de sous-règle. La règle de coréférence ou règle anaphorique est au contraire la règle d'inférence appliquée aux substituts anaphoriques et aux pronoms coréférentiels. Toutefois, comme c'est souvent le cas avec les faits de syntaxe, nous quittons le domaine sémantique pour entrer dans celui de la référence.
Comme telle, la règle anaphorique (qui peut alors prendre le nom de déictique) peut voir étendre sa fonction non seulement aux démonstratifs et aux possessifs, mais également aux articles, toujours, cependant en relation avec la situation et le référentiel qui se construit parallèlement à l'énoncé lu ou entendu. Soit comme type général d'anaphore-coréférence l'exemple : « Vauban publia un projet de dîme royale qui le fit disgracier par Louis XIV ».
le ∁ ⇕[Vauban, projet, Louis] ⋀ [Louis disgracie ⊥] ⊢ ↺[Vauban]
Parmi les candidats possibles, dont ‘dîme’ est exclue d'emblée par son genre, seul Vauban convient. Implicite, ici, on le constate se trouve l'opération cognitive de parcours paradigmatique qui compare et sélectionne.
Revenons aux principes gouvernant une inférence sémantique. Tous les éléments d'une règle doivent être distincts ou différents ou alors distingués par des éléments postiches comme l'antitruc et le truc (⊥, ⊤) ; chaque élément doit également être le plus explicite possible. On peut comparer les applications partielles suivantes.
viii) ménager ∁ critique ⊥ de ses éloges ⊢ {qui ménage}
vix) avare ∁ ⊥ de son temps ⊢ {ménager}
ix) ⋁ (plus formellement) avare ∁ [qqn[[[est]⊥]de]qqch] ⊢ {ménager}
Si l'informateur de viii), ici le Petit Larousse 1918, se satisfait d'une analyse morphologique comme valeur, la distinctivité n'est pas suffisante, car même si les deux formes ont un sens dont la juxtaposition est presque totale, l'identité partielle des formes n'est pas pertinente du point de vue sémantique (ménager, comme ménage est polysémique ou homonymique)
Par comparaison, les deux formes de ix) semblent plus conformes, on tire le principe de non tautologie : aucune forme linguistique ne peut être attribuée à elle-même comme sens. Toutefois, il ne faut pas tirer des conclusions trop rapide à propos du formalisme : la formalisation est ici minimale et relativement transparente (en tout cas reconstituable). Elle ne consiste pas à transcrire un énoncé en un langage purement notationnel, à la manière d'une logique. Aucune des règles relatives à l'inférence sémantique n'a pour objet une logicisation de la langue ou du sens.
La condition modulaire ci-dessous, qui reproduit le schéma syntaxique, échappe à la tautologie, par les antitrucs et les trucs (⊥, ⊤) :
barbotière ⊢ {mare} ∁ ℂ[[⊤]canard[barbote]dans[⊥]]
On remarque que l'ordre est bousculé, l'inférence étant construite comme dans un énoncé en langue.
La règle d'interprétation proprement dite correspond à un énoncé en langue naturelle (culturelle pour les difficiles) :
Tel mot reçoit tel sens dans telles conditions.
On peut, à des fins descriptives, démontrer les modes de réalisation des conditions comme sous-règles, mais pour les mêmes raisons qui ont motivé les travaux des logiciens Herbrand et Gentzen, ce modèle de fonctionnement sera toujours l'inférence.
Étant donné [ou si] x, y ⊢ z.
ou moins couramment :
x, y ⊢ z = x, y infère(nt) z
Le principe de parcimonie qui contraint la formalisation à un minimum contraint également l'attribution du sens. Le sens attribuable par inférence obéit à un minimalisme et à une condition incontournable : la substitution. Toute valeur sémantique figurant entre accolades est en principe substituable à la forme à laquelle elle correspond et dont elle « représente » le sens. En réalité, il est préférable de considérer que la valeur sémantique tient lieu du sens de la forme qu'elle sémantise et lui est donc substituable.
Une application comme celle-ci est impossible, comme l'indique le signe « il n'existe pas » ∄ :
x) ∄ ⋁ ˥ 'insensé' ⊢ {qui a perdu la raison ou qui marque cet état; fou; extravagant}
L'origine de cette contrainte remonte à la première formulation d'une règle (descriptive) de l'idiomaticité qui s'achevait sur une paraphrase. Néanmoins, aujourd'hui la substituabilité, en plus de continuer une longue tradition diagnostique en linguistique, permet dans la théorie des opérations sémantiques de distinguer les éléments de sens entrant dans la règle comme conditions de ceux qui y interviennent comme valeur sémantique.
En d'autres termes, une valeur est une condition substituable et inversement une condition est une valeur non substituable. « Valeur » est à prendre ici et partout dans la théorie au sens de « Sens d'une unité linguistique déterminée par son rôle dans une règle d'inférence interprétative. » Les huit premiers mots de la définition sont empruntés au Trésor.
Quatre autres contraintes pèsent sur les éléments de sens, dont on sait qu'ils n'ont qu'une existence artificielle, puisqu'ils sont le résultat d'une conversion métalinguistique motivée par une interprétation. Un élément de sens, comme le sens, est labile, c'est-à-dire sujet à changer. La labilité est ce « Caractère de quelque chose qui est sujet à changer, à disparaître. » (TLF). Dans le cas de l'élément de sens, le changement entraîne la disparition après qu'il a fait son office.
La deuxième contrainte de cette série est bien entendu la monosémie. Si une forme linguistique a toutes les chances d'être polysémique, un élément de sens ne peut pas l'être et cette contrainte s'étend à toutes les conditions. La garantie de cette monosémie des parties d'une règle est assurée par une forme de verrouillage qu'elles exercent les unes sur les autres.
La troisième porte également sur une propriété sémantique reconnue, la figurativité. L'élément de sens, comme la valeur sémantique, ne peut pas être un sens figuré ou métaphorique, sauf dans le cas d'une catachrèse. Plus précisément, dans la règle, la figure d'une forme n'est pas transférable à son élément de sens. Cette contrainte est en fait technique, c'est-à-dire qu'on ne peut pas dicter de telles exigences à une interprétation naturelle (spontanée, produite par un locuteur in situ).
La quatrième contrainte touche à la référence. Sauf mention expresse, aucun élément de la règle n'a de référence, c'est-à-dire de dénotation dans une situation ou un ensemble de coordonnées. Cette contrainte s'explique du fait que dans la formalisme de la règle le signe ℟ est une indication qu'il s'agit d'un sens figuré. Ci-dessous, quand l'élément de sens {mourir} est une valeur attribuée à ‘plier bagage’, il est privé de référence. Inversement, dans l'interprétation de ‘plier bagage’ ‘bagage’ serait précédé du même signe ℟.
xi) {mourir} = ℟mourir ∁ plier bagage ⊢ {mourir}
Les autres principes (on les trouvera tous en annexe, dans une révision récente) sont soit des réponses à des thèses prétendument sémantiques, comme la prédictibilité, ou des vestiges des principes de la sémantique descriptive, comme la paraphrasabilité, ou des observations très générales sur le mode d'association ou de formation du signe, comme la redondance, devenue avec le temps l'intersection, après avoir été l'isosémie et l'homosémie, et comme le reproportionnement, conséquence de la disproportion. Ces questions sont souvent abordées dans le corps du texte et sont alors mises en perspective, ce qui facilite leur appréhension.
principes autres et principes des autres
Les « principes » dont je vais faire état ici ont été glanés dans mes lectures à bride abattue au cours des six derniers mois (d'avril à septembre 2009) et proviennent des domaines parcourus ; philosophie (y compris des sciences [épistémologie]), logique, psychologie. Il y a nécessairement recoupement lorsque les principes que j'ai réunis pour contraindre la théorie des opérations sémantiques existaient, souvent sous d'autres noms, dans d'autres domaines et souvent depuis un certain temps. C'est le cas pour la pertinence et la parcimonie, qui forment comme corrélation l'équilibre recherché entre la généralité et la spécificité, comme on le voit, chez Waddington, si l'on fait abstraction de son vocabulaire marqué :
Pertinence — « Quelque sujet qu'on traite, deux choses constituent la vraie méthode, à savoir : 1° la distinction et l'ordre exact des questions ; 2° l'application à chacune d'elles du procédé qui lui convient. » Parcimonie (a contrario) — « Un autre inconvénient de sa méthode consiste à établir dans l'âme une telle multiplicité de facultés indépendantes qu'il ne semble pas qu'on puisse jamais reconquérir scientifiquement l'unité du moi. » Charles T. Waddington (1857)
Même son de cloche chez Antoine-Augustin Cournot (1851a), citant Serres (probablement le médecin, son contemporain) : « Ainsi l'abus des détails et l'abus des généralités, voilà les écueils de deux ordres dans les sciences naturelles... »
La vérification ou reproductibilité sont également classiques, comme l'indique cette remarque d'Ernest Naville (1880) : « La possibilité de la vérification résulte avant tout de l'état des observations, qui est à la fois la base des suppositions sérieuses et leur moyen de contrôle. »
Je ne crois pas avoir, comme tel, énoncé un principe concernant l'hétéromorphisme, bien que j'aie souvent discuté des parallélismes que certains voudraient transformer en iso- ou homomorphisme et que je conteste, n'en déplaise à MM. Sapir et Whorf et à ceux qui voudraient étendre ces notions à tous les phénomènes ayant partie liée ou présentant des analogies. Le passage de Beaunis est explicite sur les limites de l'homéomorphisme :
« Si nous prenons les divers organes qui composent notre corps, nous voyons que leur fonctionnement est identique chez tous les hommes ; la contraction musculaire, les sécrétions, la circulation se font de la même façon chez les divers individus, et les quelques différences qui se produisent de sujet à sujet ne sont pas fondamentales et sont des différences de degré plutôt que des différences de nature. Pour les nerfs moteurs et sensitifs, pour les phénomènes réflexes, les actes automatiques et instinctifs, il en est de même; l'uniformité est la règle. Au contraire pour les fonctions du cerveau supérieur et les phénomènes psychiques proprement dits, il n'en est plus ainsi et les différences individuelles présentent de tels écarts qu'ils déconcertent le physiologiste et le psychologue. » Henri Beaunis (1909)
Le principe de l'introspection, en psychologie a été tantôt admis et tantôt condamné, quoique l'étude des processus psychiques conscients ne puisse s'en passer, même de nos jours. Quand Alfred Binet (1903) s'inscrit en faux contre son infaillibilité à une certaine époque, c'est que celle-ci reposait sur la fameuse immédiateté qui est devenue une de mes bêtes noires au même titre que l'intuition, survivance du cartésianisme le plus obscur.
« L'introspection est infaillible parce qu'elle est un mode direct de connaissance », notait-il. Antoine-Augustin Cournot (1851) ne la révoquait pas en doute :
« La distinction du sujet qui perçoit et de l'objet perçu ne cesse pas d'être admissible, lors même que l'homme s'observe et se connaît (ou cherche à se connaître) dans sa propre individualité. »
Ce qu'il faut admettre, c'est la difficulté d'une observation utile et la précarité ou la fragilité des résultats. Émile Meyerson (1934a) ne se les cache pas : « Dans nos préfaces aussi bien que dans le texte de nos livres, nous avons mainte fois insisté sur les difficultés de l'introspection et, en général, sur le malaise et les chances d'erreur que présente toute tentative visant à connaître directement les voies que suit la pensée, par exemple par le moyen de questions habilement posées, etc. La voie indirecte que nous avons suivie consiste, tout au contraire, à nous enquérir non de la pensée provoquée ad hoc, mais de celle produite spontanément ; pour ce faire, nous nous sommes appliqué à analyser, dans la mesure du possible, les produits de cette activité. »
Sauf à scier la branche sur laquelle on est assis, il convient qu'il n'y a pas de vrai dilemme, mais une contrainte dont il faut être averti : « Il est évident, tout d'abord, que vouloir s'abstenir, dans la mesure du possible, de l'introspection, équivaut à se méfier de sa pensée propre, veiller soigneusement à ce que celle-ci ne se substitue point, subrepticement, à celle dont on entend scruter la marche. Or, il importe de garder constamment présent à l'esprit le fait qu'il intervient là une tentation à laquelle il est malaisé de résister. Car, en règle générale, l'auteur dont on prétend suivre la pensée ignore, bien entendu, lui-même par quelle voie celle-ci a procédé ; de sa raison, il n'a connu, comme tout le monde, que les conclusions, les décrets qu'elle a rendus. Et alors, qu'on le veuille ou non, on sera poussé à se dire il a dû raisonner de telle ou telle manière. Est-il besoin de faire ressortir qu'à ce moment on a substitué sa raison à celle d'autrui et donc, en fait, usé d'Introspection ? » (même source : « De l'analyse des produits de la pensée »).
Il finit même par évoquer ce qu'on pourrait appeler le principe d'opacité, évolution naturelle de la relation d'incommunication en matière sémiotique et, partant, cognitive. Mais ce dont nous sommes à même de nous convaincre à tout instant, écrit Émile Meyerson (1934a), c'est qu'une manière de penser différant foncièrement de la nôtre, ne fût-ce que sur un point d'importance secondaire, nous surprend, nous déroute, nous paraît voiler la logique la plus élémentaire comment peut-il croire ceci et ne pas admettre cela, qui, pour moi, en découle de la manière la plus évidente ?
Ernst Mach (1908), sans le désigner comme tel, semble proposer une sorte de principe biologique, comme d'autres ont parlé un peu légèrement d'« élan vital », mais il est trop scientifique pour se laisser emporter. Sans parler non plus d'homologie, il dérive de l'adaptation biologique, deux principes : celui de la permanence et celui de la différenciation suffisante : « Les pensées s'adaptent peu à peu aux faits, de façon à en donner une image suffisamment exacte pour les besoins biologiques. Naturellement, l'exactitude de l'adaptation ne dépasse pas ce qu'exigent les intérêts du moment et les circonstances dans lesquelles elle se produit. Mais, les intérêts et les circonstances changeant d'un cas à l'autre, les résultats de l'adaptation, correspondant à différents cas, ne sont pas absolument concordants. L'intérêt biologique nous pousse alors à corriger l'un par l'autre ces résultats, pour niveler les écarts le mieux possible et le plus avantageusement possible. Cette tâche est remplie par la combinaison du principe de la permanence et du principe de la différenciation suffisante des représentations. En réalité ces deux processus, l'adaptation des représentations aux faits et l'adaptation des représentations entre elles, ne sont pas nettement séparables. »
On le constate, la tentation est grande de voir partout et dans tous les faits le moindrement singuliers un nouveau principe dont l'application nous avait échappé jusqu'alors. Sur un ton plus plaisant, on pourrait ainsi voir un « principe d'inertie sémantique » — si aucune condition n'intervient dans le sémantisme d'une unité lexicale, le sens qui convient est le plus probable et le plus direct. Traduit en termes de référence, sans condition, ‘pipe’ est un article de fumeur. Le Petit Larousse 1918 ne considère pas cette acception comme la plus ancienne.
Il semble, après ma plongée dans l'Histoire, qu'on puisse recueillir ou relever trois principes « fondamentaux », celui d'identité, de « substance » [?] et celui de cause ; si le second semble être de nature métaphysique, le dernier est le plus contesté, comme le déterminisme semble annihiler le libre-arbitre.
Pour Ernest Naville (1876), « Le principe de causalité (ex nihilo nihil) est le postulat général de la science. » Il s'agit en fait d'un vers satirique de Perse, mais qui a reçu des interpétations parfois contradictoires, car s'il postule une cause à chaque phénomène, il a été employé pour soutenir que ce qui existe existait de toute éternité. Avec ma prudence naturelle, je ne prendrai pas position. Disons qu'à l'échelle du quotidien, si je me cogne dans un meuble et que le verre qui s'y trouve tombe et se casse, je suis en mesure d'isoler une cause, mais à l'échelle planétaire, compte tenu du nombre de personnes en mouvement, je ne puis rien avancer au sujet du centre de gravité de la Terre (si l'allusion est obscure, le principe du déplacement du centre de gravité de la Terre en fonction des mouvements des humains semble également obscur).
A priori, il n'y a pas de raison apparente d'invoquer la causalité dans les opérations sémantiques, sauf à faire valoir le principe de présomption de sens de Chaïm Perelman, mais qui était d'application plus générale. Pas plus d'ailleurs que le principe qui domine dans les textes d'époque consultés, celui d'identité. L'identité sémantique, comme le sens, serait asymptotique, c'est-à-dire qu'il s'agirait toujours d'un point quelconque entre le même et l'autre (la différence). Sa forme au miroir, la contradiction, n'est pas non plus un postulat sémantique. Une phrase est contradictoire parce qu'elle a été interprétée comme telle ; il est donc superflu de faire intervenir la contradiction dans les opérations sémantiques, et ce n'est pas parce qu'on invoquerait le principe de parcimonie.
Pour Victor Egger (1893) « le principe d'identité est à l'origine du jugement analytique (définition & division). » Mais, s'il remonte selon toute vraisemblance à l'Antiquité, il tient ses lettre de noblesse d'ailleurs.
Antoine-Augustin Cournot (1851a) cite Leibniz : « Le grand principe des mathématiques, [dit Leibniz], est le « principe de la contradiction ou de l'identité », c'est-à-dire qu'une énonciation ne sauroit être vraie et fausse en même temps, et qu'ainsi A est A et ne sauroit être non A. Et ce seul principe suffit pour démontrer toute l'arithmétique et toute la géométrie, c'est-à-dire tous les principes mathématiques. Mais pour passer de la mathématique à la physique, il faut encore un autre principe, comme j'ai remarqué dans ma Théodicée : c'est le principe de la raison suffisante ; c'est que rien "n'arrive sans qu'il y ait une raison pourquoi cela est ainsi plutôt qu'autrement." »
Antoine-Augustin Cournot (1851a) continue : « Nous avons l'idée que toute chose doit avoir sa raison, apparemment pour chercher quelle est positivement la raison des choses que nous connaissons, et pour que la connaissance des unes nous mène à l'intelligence des autres ; et non pas seulement pour porter ce jugement négatif, que les choses ne peuvent pas être de telle manière, dans les cas, nécessairement fort restreints, où, à la faveur de certaines conditions particulières de symétrie, nous pouvons affirmer qu'il n'y aurait pas de raison pour qu'elles reçussent telle détermination plutôt que telle autre détermination contraire ou symétrique. »
rem De ce principe découle la présomption de sens du Traité de l'argumentation de Chaïm Perelman, mais la présomption de sens n'est pas de l'ordre des faits, en admettant qu'elle soit le moteur du processus d'interprétation, elle est aussi à la base du mysticisme et de la foi.
Commentant toujours Leibniz, Antoine-Augustin Cournot (1851a), écrit : « Selon lui, si les deux objets A et C étaient rigoureusement identiques, ils seraient indiscernables, et il n'y aurait pas de raison suffisante pour que A ne fût pas à la place de B et B à la place de A. Dieu lui-même n'aurait pu se déterminer par un choix qui n'aurait point de raison suffisante. Donc toute hypothèse qui impliquerait la coexistence de choses indiscernables est une hypothèse inadmissible. Voilà ce que nous entendons par l'application du principe de la raison des choses sous une forme négative, et par voie de négation ou d'exclusion d'hypothèse. »
Il semble en effet qu'un principe en engendre un autre, mais celui de « raison suffisante » me paraît se couler dans celui de causalité, mais aussi dans celui de substance, on peut y voir, sans effort, l'annexion de l'ontologie de la substance. Le Vocabulaire de Cuvillier donne trois versions du principe d'identité : 1° ce qui est vrai, est vrai ; 2° une chose est ce qu'elle est ; 3° une même proposition ne peut être à la fois vraie et fausse (en même temps et sous le même rapport). Le Vocabulaire de Lalande (1926) ne donne que : « Ce qui est, est ; ce qui n'est pas, n'est pas », et deux notations, a = a et a ⊃ a
La formulation abrégée de Lalande (1926) s'explique par le fait qu'il veut distinguer d'une part, le principe de contradiction du principe d'identité et ensuite de ce dernier encore, celui de « milieu exclu ». D'après celui-ci, « de deux propositions contradictoires, l'une est vraie et l'autre est fausse ». Le principe de contradiction se bornerait à affirmer que « le contraire du vrai est faux. »
Mais la rigueur que veut introduire Lalande n'est pas observable chez la plupart des auteurs, ce qui nous pousserait à croire que l'identité, loin d'être fondamentale, découlerait de l'absence de contradiction. Néanmoins, Cuvillier cite Lalande affirmant que « si le principe d'identité reste la pierre angulaire de la pensée, c'est en tant qu'il déclare la supériorité du Même sur l'Autre. »
« C'est à juste titre, explique André Metz (1934), que les écoles philosophiques depuis l'antiquité ont considéré comme fondement de la raison le principe d'identité, « A est A » ou « A n'est pas non-A ». Seulement on ne se sert jamais de l'identité complète : si en disant « A est A » on désignait par le second A exactement la même chose que par le premier, on aurait une tautologie [je souligne], c'est-à-dire quelque chose qui ne pourrait avoir ni sens, ni but. Or l'esprit ne raisonne pas sans but. »
rem On note que Metz rappelle la complexité naturelle du signe, même logique, et l'on sait que sémantiquement, comme dénotativement, un signe n'est pas identique à lui-même, puisqu'il fait entrer en perspective une binarité minimale. Soit « barbotière » ≠ « barbotière. » cf. Barbotage ≠ barbotage.
L'explication de la perméabilité des concepts tient sans doute à leur interdéductibilité : « du principe d'identité et de contradiction, on déduit cette règle, dit Élie Rabier (1899), que de deux caractères contradictoires un seul convient à un concept donné, mais qu'il lui convient nécessairement, [c'est le] principe d'alternative ou d'exclusion du milieu : « Tout être est parfait ou imparfait », « L'espace est fini ou infini », etc.).
rem Cet univers booléen n'est pas celui du sens, pas plus qu'il n'est celui de la désignation. Le milieu exclu ressemble au dilemme par son caractère « quand avez-vous arrêté de battre votre femme ? »
Frédéric Paulhan (1910) plaide pour une logique de la contradiction et semble distinguer l'identité de la contradiction sinon comme principes, du moins en tant que faits. « À l'identité absolue, A = A, écrit-il, s'oppose la contradiction absolue, A = non-A, évidemment impliquée dans les propositions contradictoires, dans les propositions contraires aussi, et dans toute idée dont les éléments sont réellement en contradiction. » « Pour qu'il y ait réellement contradiction logique, suggère-t-il, il faut que la même qualité soit affirmée et niée de la même chose en même temps et sous le même rapport. » Il reprend par là les deux conditions que cite également Cuvillier (plus haut).
« Supposons, dit-il, une identité partielle et abstraite. Le principe d'identité, alors, impliquera que A' peut remplacer A dans une combinaison donnée. » Frédéric Paulhan (1910). « Quoi qu'il en soit, conclut-il, la contradiction reste relative. Pour revenir à notre définition de la contradiction, il semble bien qu'une association n'est jamais impossible entre deux idées, que deux idées peuvent toujours s'associer en certains cas pour une fin commune. »
Le caractère tautologique du principe d'identité, qui aurait dû frapper les Scolastiques, gêne certains « modernes » : à propose de Meyerson et de la réduction du divers à l'identique, Jacques Picard (1937), remarque que « le principe d'identité A = A n'offre un sens et une utilité que si l'on donne au second A un sens différent du premier. »
Même malaise chez Adrien Naville (1890), plus tôt, indépendamment de Meyerson, « un même ensemble de causes produit nécessairement un même ensemble d'effets, repose d'après lui sur le principe d'identité, comme il y aurait contradiction à dire : un même ensemble de causes peut produire un autre ensemble d'effets » [je souligne]. On notera le sens de même ≍ (au sens de) {antérieurement observé}.
Émile Boutroux (1895) fait remarquer que les mathématiques sont les sciences-pilotes : « Sans doute on essaie de faire ressembler chaque science, mutatis mutandis aux sciences mathématiques; mais on ne considère plus les unes comme un simple prolongement des autres : on accorde aux sciences particulières la spécificité de leurs principes. », mais fait à tort de l'innéisme : « L'esprit humain, dirons-nous, porte en soi les principes de la logique pure ; mais comme la matière qui lui est offerte ne lui paraît pas exactement conforme à ces principes, il essaie d'adapter la logique aux choses, de façon à entendre celles-ci d'une manière aussi voisine que possible de la parfaite intelligibilité. »
rem On constatera que ses propos supposent l'existence de cette « parfaite intelligibilité. » Qui elle-même tient plutôt de la parfaite crédulité.
Selon Charles Sanders Peirce (1878) les Scolastiques comprenaient la logique d'après un principe fondamental selon lequel « toute connaissance a pour base l'autorité ou la raison. Mais, observait-il, tout ce qui est déduit par la raison repose en fin de compte sur des prémisses émanant de l'autorité. »
Il s'agit en fait de croyances, comme le note Adrien Naville (1890) : « il faut que j'y ajoute [au premier principe (celui d'identité)] une seconde croyance, à savoir que le mouvement dans le temps n'altère pas la nature des atomes [son exemple d'une combinaison chimique], de telle sorte qu'elle sera la même demain qu'aujourd'hui. » Cf. Bradley, cité par Lalande (1926) : « no alteration in space or time (...) can make truth falsehood. »
Si les fondements de la logique disparaissent avec la divinité, la logique continue à être appliquée dans des comportements analogues à ceux des fourmis : « Passant du concret à l'abstrait, du signe concret A à l'idée de l'objet quelconque, de la présence à l'existence pure, et de l'absence à la non-existence absolue, nous formulons maintenant les règles suivantes : I. Tout objet (logique) est ou n'est pas. II. Il ne peut à la fois être et ne pas être. Ce sont, relativement à l'existence pure, les principes logiques de contradiction et du tiers exclu. » Ferdinand Gonseth (1935).
rem À moins qu'il ne s'agisse d'un comportement de taupes. Même s'il l'on doit à Gonseth un référentiel analogue à celui que je situe dans la sémiocognition (le mien me vient de Brice Parain), on hésitera à parler de pureté en sémantique, sauf s'il s'agit de servitude phraséologique.
Selon Ernest Pannier (1882), « le raisonnement n'est pas un instrument de connaissance, mais une opération d'analyse et de classement, qui s'effectue au moyen de substitutions verbales et qui, n'ayant rien à nous révéler en dehors des prémisses fournies, ne repose ni sur une forme catégorique de l'esprit, ni sur une vérité axiomatique, ni sur aucun principe de transcendance quel qu'il soit. Nous concluons parce que nous définissons, et nos définitions n'ont pas un autre objet que de créer toute la substance de nos raisonnements. »
Mais le même s'évertue à syllogiser le principe de transitivité (qui n'est pas un véritable syllogisme, puisqu'il n'y a ni petit ni grand ni moyen terme). La première exposition qu'il donne suffit :
« Il s'agit d'établir, en termes de syllogismes, le lien entre ces deux propositions
1° Hypothèse A = C = B (deux choses égales à une troisième).
2° Conclusion A = B (sont égales entre elles). » Je vous passe sa démonstration (erronée, p. 303) qui comporte en outre une coquille dans le premier « syllogisme » ; il achève sa démonstration par CQFD, mais la locution « ce qu'il fallait démontrer » ne suffit pas à faire une démonstration, car dans aucun des trois « syllogismes » la sacro-sainte forme n'est respectée. Je comprends que pour lui, tout cela est affaire de volonté, mais il ne suffit pas de vouloir pour avoir raison.
En vérité, pour employer un terme dont le sémantisme est pour le moins confus, la logique du syllogisme, qui est encore celle qui a pignon sur rue en France au XIXe siècle, s'épuise et, partant, laisse le champ libre à tous les abus. L'apport de Russell ne résoudra pas la question. Pour Jacques Picard (1937), le syllogisme tient encore debout : « La vérité est que le rapport d'implication, qu'il faut distinguer du rapport d'inclusion, n'est autre que le rapport de principe à conséquence, fondement de toute déduction, du syllogisme comme de la démonstration mathématique. » Selon lui démonstration équivaut à syllogisme, et où principe est employé au sens de « proposition qui sert de fondement à d'autres », mais la chose n'est pas plus claire, la conséquence étant la « conclusion tirée d'un raisonnement, d'un fait » C'est à peu de choses près, ce que dit Cuvillier, réunissant principe et conséquences à ‘principe’.
Je n'ai pas évoqué de principes linguistiques, sauf dans mes remarques, et à propos du sens, mais Claude Lévi-Strauss dans son Anthropologie structurale de 1958, p. 230, cité dans le Trésor de la Langue Française, considère l'arbitraire du signe comme un principe, dans une phrase qui tient plus du coup d'encensoir que de la critique : « Le principe saussurien du caractère arbitraire des signes linguistiques a certainement besoin d'être revu et corrigé ; mais tous les linguistes seront d'accord pour reconnaître que, d'un point de vue historique, il a marqué une étape indispensable de la réflexion linguistique. » Or, l'arbitraire sémiotique est antérieur à de Saussure, comme la notion de signe. Ainsi, Boole, cité par Bain, dans sa Logique (1870), tome I, p. 191, dit : « Un signe est une marque arbitraire ayant une interprétation fixe et susceptible de se combiner avec d'autres signes en restant soumis à des lois fixes qui dépendent de leur interprétation mutuelle. » Joseph Delbœuf (1876).
Albert Sechehaye (1917) cite bien un principe des néo-grammairiens : « il faut juger du passé d'après le présent », dont la formulation et l'application sont suspectes, rappelant le sens commun.
Selon Henri Poincaré (1908), Russell « introduit également des principes qu'il déclare indémontrables. Mais ces principes indémontrables, ce sont des appels à l'intuition, des jugements synthétiques a priori. Nous les regardions comme intuitifs quand nous les rencontrions, plus ou moins explicitement énoncés, dans les traités de mathématiques ; ont-ils changé de caractère, parce que le sens du mot logique s'est élargi et que nous les trouvons maintenant dans un livre intitulé Traité de logique ? Ils n'ont pas changé de nature ; ils ont seulement changé de place ». Je ferai une place à l'inconnaissable et à l'indémontrable, aux côtés de l'invérifiable, dans les sections consacrées à la croyance, de la doxologie à l'hypothèse Γ, soit aux chapitres 11 et 12.
Je ne m'étais heureusement pas promis de faire état de tous les « principes » qu'il m'a été donné de rencontrer dans mes lectures après le premier jet de ce texte, car ils ont tendance a être aussi nombreux que les lois, que j'aborde plus bas. En vrac, on peut citer « un principe de l'unité de l'esprit humain » de Raoul de La Grasserie (1909), « un principe des conditions de connaissance selon lequel il n'est de connaissance que de quelque chose qui est connu par quelque chose qui connaît, en termes d'école, que d'un objet par un sujet », rapporté par Jules de Gaultier (1932). Charles T. Waddington (1857) rapporte « un penchant spécial que Reid appelle principe de crédulité » qui consiste à croire nos semblables, selon Reid.
rem Ce principe de crédulité est une autre variante de la présomption argumentative signalée plus haut.
Alfred Binet (1886) qui cite Pilon (Formation des idées abstraites et générales), lui reproche de « dire que la ressemblance est un principe d'association », [alors que] c'est dire simplement qu'une idée a la propriété d'en suggérer une autre que l'esprit reconnaît ensuite, en vertu de la faculté [sic] de percevoir les rapports, semblable à la première. — mais la pétition de principe ne s'applique-t-elle pas alors à la « faculté » ?
Un logicien comme Edmond Goblot, après avoir établi qu'un principe logique peut avoir une application générale en vient quelques années plus tard à en faire un cas de double dénotation (synonymie sur le mode frégéen).
En 1911, il écrit : « Le principe d'identité préside à toutes les opérations de la pensée, mais il n'est lui-même aucune opération de la pensée; il n'est pas un jugement. Il est quelque chose de plus profond que le jugement et antérieur à tout jugement. »
Et en 1918, « Il ne s'agit pas ici du prétendu principe d'identité A est A, qui n'est pas un principe, car il est sans application, qui n'est pas un jugement, car c'est ne rien savoir de A que de savoir seulement qu'il est A. Le jugement d'identité signifie que A et B sont deux désignations différentes d'une même chose. »
« Cet homme est Socrate signifie l'homme que je désigne du geste et l'homme connu sous le nom de Socrate sont un seul et même homme. »
Pour André Lalande (1914), les principes logiques « expriment une harmonie préétablie de la nature et de l'esprit humain ; mais cela tient seulement à ce que cet accord est la condition de la vie. » On en revient à la croyance. Sans vraiment conclure, on peut noter que le terme de « principe » est quelque peu galvaudé, comme en témoigne (ici) un dernier usage : selon Joseph Duval-Jouve (1844), l'énoncé « deux choses comparées à une troisième et trouvées semblables à cette troisième sont semblables entre elles » constitue le principe de déduction, alors qu'il s'agit encore de la transitivité d'une relation donnée, à laquelle il ajoute la récurrence : « il est aussi vrai d'ajouter que, si l'une des trois est égale à une quatrième, elles sont toutes quatre égales entre elles, et ainsi de suite. »
Pour Charles Sanders Peirce (1878), le postulatum fondamental de la méthode scientifique traduit en langage ordinaire est celui-ci : « II existe des réalités dont les caractères sont absolument indépendants des idées que nous pouvons en avoir. »
Victor Egger (1890) explique pour sa part qu'une « méthode est un instrument plus encore qu'une théorie ; elle est vraie, elle est efficace; c'est en faisant ses preuves, en donnant des résultats qu'elle établit sa légitimité. » Mais il est patent que si quelque chose ressemble à la vérité (ou à une vérité), on n'y trouvera pas nécessairement les mêmes éléments de définition que dans l'efficacité.
Les logiciens disent (...), rapporte Antoine-Augustin Cournot (1851a), que l'on procède analytiquement quand on va du particulier au général, du concret à l'abstrait, en cherchant à retrouver, par l'examen de la question particulière et complexe que l'on veut résoudre, les principes généraux, ou les vérités abstraites qui doivent, en procurer la solution. Cela peut sembler contradictoire à celui pour qui l'analyse est une « décomposition d'un tout en ses éléments » (Cuvillier). Ce même auteur voudrait la distinguer de la division qui serait la « décomposition d'un tout en ses parties » ; nonobstant, la deuxième acception, le citoyen lambda n'y verra pas plus clair : « opération logique qui consiste à distinguer les espèces d'un genre donné. » Comme le particulier n'est ni l'individuel ni le singulier, pas plus que l'espèce, on ne sait trop à quel logicien se vouer.
Joseph Delbœuf (1876) s'en prend aux règles logiques. « Les règles que la logique formule pour bien réunir, juger et raisonner, ont été, chose étrange dans une science à pareilles prétentions, obtenues empiriquement, c'est-à-dire la plupart du temps sans ordre et sans méthode et, chose plus étrange encore, et, à coup sûr, inattendue, certaines d'entre elles sont inexactes et incomplètes. Et cependant voilà plus de deux mille ans que les règles d'Aristote sont reproduites comme des vérités indiscutables. Or, s'il en est ainsi, si seulement même en lisant cette affirmation de notre part, la foi du lecteur dans les principes de la logique, du raisonnement, de la pensée, se trouve ébranlée, ne fût-ce qu'un instant, qu'est-ce donc que l'apodicticité et l'apriorité des prétendues vérités primordiales, rationnelles, innées dans notre intelligence ? Ce doute d'un instant, ce doute pour le moment tout spéculatif, puisqu'il n'est encore fondé sur aucune raison, n'établit-il pas victorieusement à lui seul que toute certitude scientifique repose sur l'expérience, et n'est jamais que provisoire ? »
rem L'innéité est probablement réservée à certains sujets d'élite, comme l'apodicticité (nécessité), l'intuition immédiate et l'apriorité ; les autres doivent attendre que l'expérience les marque, d'où leur méfiance vis-à-vis de l'autorité fondatrice, dont parlait plus haut C. S. Peirce.
Je n'ai naturellement aucune intention de remettre en question la logique pas plus que les logiques, mais il faut admettre que sans garantie théologique ni métaphysique, il y a lieu de douter de son universalité, comme de l'universalité en général. Toutefois, on peut lui emprunter son symbolisme sans adhérer au dogme, ni aux préventions qui l'ont justifié à l'origine, comme le signale Louis Couturat (1899), où le lecteur triera le bon grain de l'ivraie :
« En général, un symbolisme logique a deux fins distinctes d'une part, il doit être une sténographie et en même temps une idéographie, c'est-à-dire qu'il doit exprimer sous une forme aussi claire et concise que possible les relations entre les idées, et cela par des signes qui représentent directement les idées, sans l'intermédiaire fallacieux des mots ; d'autre part, il doit être un algorithme (le Calculus ratiocinator de Leibnitz), c'est-à-dire permettre de tirer de prémisses données toutes les conclusions logiques qu'elles comportent, au moyen de règles de transformation de formules, analogues à celles de l'Algèbre, en un mot, de remplacer le raisonnement par le calcul. »
On se gardera de prendre au sérieux « l'intermédiaire fallacieux des mots » comme d'ailleurs la représentation directe des idées par des signes, comme c'est la fonction même du système sémiotique qu'est le langage. La symbolisation, ici même, se borne à éviter une interprétation trop idiosyncratique ou, si l'on veut, à imposer une monosémie, bien que les symboles logiques et mathématiques soient eux-mêmes le lieu d'interprétations diverses. Elle porte sur les opérations et les relations, mais n'a pas l'ambition de se substituer au langage ni à une langue donnée.
rem Par quelle vertu est-ce que le système de notation logique échapperait au caractère fallacieux des autres systèmes de signes ? On ajoutera, ensuite, un autre bémol et qui peut servir de guide de lecture des philosophes et assimilés. Seul le langage permet de « représenter » les idées, mais à sa manière, qui est exactement la même qu'il adopte pour la description du sens (définition lexicographique, acception, emploi [domaine de la connotation-compréhension au sens de J. Stuart Mill]) ou la description des objets et phénomènes du monde (description de leur nature, de leur état, de leur production, de leur transformation, etc. [domaine de la dénotation]). Aucune notation arbitraire n'a d'accès privilégié aux idées qui ne sont pas, non plus, des entités privilégiées, ne différant des autres états de conscience que par leur relative abstraction. Cette abstraction n'est d'ailleurs rien d'autre que la « raréfaction du sens », comme je le disais en 1987, liée au « butoir générique » que représente ce que les scolastiques appelaient le genre suprême. Cette raréfaction sémantique s'accompagne d'une réduction des relations.
Nomologie : l'obsession de la loi
« Le mot loi lui-même prête à équivoque, selon Jean Ullmo (1938) ; des sociologues éminents voulaient lui substituer systématiquement le mot ‘régularité’. » D'après lui, c'est l'expression classique qui est en cause : « tel ordre de phénomènes est soumis à des lois », qui est, à son avis, une expression « vicieuse » et qu'il propose de remplacer par « les faits comportent des lois », ce qui n'est toutefois pas plus intelligible. Qu'il l'ait voulu ou non, le sémantisme du mot ‘loi’ comporte peu ou prou la notion d'autorité. Cuvillier fait même intervenir l'idée d'impératif dans deux des acceptions. Néanmoins, naturelle ou scientifique la loi serait « l'énoncé d'un rapport constant entre phénomènes ou éléments d'un phénomène. » Si pour Montesquieu les rapports sont nécessaires, c'est à Comte, semble-t-il, qu'on doit l'assujettissement. La demi-page de Cuvillier ne fait pas intervenir la notion d'explication et pourtant l'entreprise de l'esprit humain ne consiste pas établir des rapports constants (simples, prétend Ullmo) pour le seul plaisir d'identifier une invariabilité (ce serait très humien).
rem « Comporter », emprunté à son auteur, n'a pour sens, dans Petit Larousse 1918, que deux substituts possibles : permettre, souffrir. Mais c'est certainement au sens usuel du Trésor qu'il l'entend ≝ « Comprendre, réunir en soi par nature un (ou plusieurs) caractère(s) qualitatif(s) ou quantitatif(s), le plus souvent possible(s) ou virtuel(s). ». Or, en vertu de l'absence de cavité du mot, celui-ci ne peut pas contenir ni comprendre, mais peut-être « entraîner avec soi », que le TLF distingue de la composition : ≝ « Se composer de, compter (réellement, effectivement). »
Émile Meyerson (1923a), commentant l'application du principe « rien ne vient de rien » conclut que « l'esprit serait bien inadéquat à sa tâche » si l'intelligence humaine, en tant qu'elle cherche une explication des phénomènes, commence et finit avec ce principe, « ou si, comme le dit Hamilton, la conception des causes résultait non d'une puissance mais d'une impuissance de l'esprit. » Pour lui (Émile Meyerson[(1934a]) « loi » égale « règles rigoureuses ».
« La conception des lois de la nature, pour Jules Lachelier (1871 [1896]), à l'exception d'un petit nombre de lois élémentaires, semble (...) fondée sur deux principes distincts l'un en vertu duquel les phénomènes forment des séries, dans lesquelles l'existence du précédent détermine celle du suivant l'autre en vertu duquel ces séries forment à leur tour des systèmes, dans lesquels l'idée du tout détermine l'existence des parties. Or un phénomène qui en détermine un autre en le précédant est ce qu'on a appelé de tout temps une cause efficiente et un tout qui produit l'existence de ses propres parties est, suivant Kant, la véritable définition de la cause finale on pourrait donc dire en un mot que la possibilité de l'induction repose sur le double principe des causes efficientes et des causes finales. (...) La plus élevée de nos connaissances n'est, dans cette hypothèse, continue-t-il, ni une sensation ni une intuition intellectuelle, mais une réflexion, par laquelle la pensée saisit immédiatement sa propre nature et le rapport qu'elle soutient avec les phénomènes : c'est de ce rapport que nous pouvons déduire les lois qu'elle leur impose et qui ne sont autre chose que les principes. » Un esprit curieux cherchera ce à quoi ce « elle » se substitue. La pensée ? C'est donc la bonne à tout faire. La pensée impose des lois. Vous m'en direz tant.
Jean Ullmo (1938) considère qu'« une loi naturelle est l'expression mathématique ou orale de la validité permanente escomptée d'une relation répétable constatée entre les phénomènes naturels. »
« Il y a loi naturelle, écrit-il, dès qu'il y a prévision possible, il y a prévision dès qu'il y a parallélisme entre les variations des mesures de certaines grandeurs physiques et les variations des valeurs de certains symboles mathématiques (ce qu'on exprime gauchement en disant que le phénomène est « soumis à une loi mathématique »), et ce parallélisme est assuré par la répétition recherchée, éprouvée pour le monde physique, imposée par le mathématicien. » Ce n'est pas la seule gaucherie de la question.
Non, écrit Henri Poincaré (1906), les lois scientifiques ne sont pas des créations artificielles ; nous n'avons aucune raison de les regarder comme contingentes, bien qu'il nous soit impossible de démontrer qu'elles ne le sont pas. Cette harmonie que l'intelligence humaine croit découvrir dans la nature, existe-t-elle en dehors de cette intelligence ?
Mon objet, ici, n'est pas de discuter la pertinence des lois naturelles ou physiques ni scientifiques en général, mais plutôt de m'interroger sur le foisonnement nomologique qu'a connu cette époque, avec le développement d'une psychologie autonome, délivrée de l'emprise de la philosophie, et l'éclatement des quatre « lois de la pensée ».
Ce nombre est de Lalande (1926), dont trois dit-il, sont irréductibles, de l'avis même des logisticiens (Peano, Russell, Couturat). La quatrième loi est le principe [je souligne] de la raison suffisante (« rien n'arrive sans raison »), de possibilité de l'expérience et d'universelle intelligibilité, qui s'applique aux raisonnements concrets portant sur les choses réelles.
Lalande note également que les trois principes d'identité, de contradiction et de milieu exclu étaient considérés en général comme les énoncés différents d'un « seul et même axiome ».
Jean Laporte (1941), pour sa part considère que « si le principe de contradiction est la loi de la pensée distincte, le principe d'identité est la loi de la pensée cohérente. Aussi est-ce à juste titre qu'on l'appelle souvent : principe de l'accord de la pensée avec elle-même. Comme tel, il ne saurait passer pour une proposition « frivole », et Locke exagère en comparant l'affirmation de ‘A est A’ au geste d'un singe qui s'amuserait à lancer une huître d'une main dans l'autre, sans, naturellement, s'en trouver mieux nourri. Car la permanence du concept fait le nerf de tous nos raisonnements, tant déductifs qu'inductifs. »
Cette persistance de la syllogistique a quelque chose d'inquiétant pour la pensée. rem Il semble à un humble non-logicien non-philosophe que l'accord que devrait chercher la pensée n'est pas avec elle-même, mais avec ses observations.
Émile Boutroux (1895) invitait à considérer « le principe de contradiction tel que l'a formulé Aristote : il contient, selon lui, des éléments qui ne sont pas visiblement inclus dans les lois logiques pures » : « Il est impossible qu'une même chose appartienne et n'appartienne pas à un même sujet dans le même temps et sous le même rapport ».
« Par lois logiques, écrit le même, on entend ordinairement celles de la logique syllogistique, telles que les a formulées Aristote ; mais il existe des lois logiques plus générales encore, à savoir les trois principes d'identité, de contradiction et du tiers exclu. Le principe d'identité peut s'exprimer ainsi : A est A. Je ne dis pas l'Être, mais simplement A, c'est-à-dire toute chose, absolument quelconque, susceptible d'être conçue ; je ne dis pas non plus A = A, car le signe = est un signe mathématique, qui limite déjà le rapport qu'il s'agit d'établir. Le principe d'identité, ainsi défini représente le type de la possibilité. Le principe de contradiction, au contraire, représente le type du faux, de l'impossibilité logique : A est non A, telle en est l'expression. Cette affirmation est impossible, c'est-à-dire que A et non A ne peuvent pas être posés ensemble. Quant au principe du tiers exclu, il signifie qu'il n'y a pas de milieu entre A et non-A. On peut l'appeler le principe de la possibilité indirecte, car ce qu'il y a de nouveau dans ce qu'il énonce, c'est que, si non-A est exclu, A est posé. Le nerf de ce dernier principe, c'est que deux négations valent une affirmation. Supposez qu'entre A et non-A il ait un milieu, ce milieu sera à la fois non-A et non-non-A. Or, si non-non-A = A, le milieu sera à la fois non-A et A ce qui nous ramène à la contradiction. De même que le second principe empêche que deux contradictoires soient posées ensemble, ainsi le troisième empêche qu'elles soient abolies ensemble. » Émile Boutroux (1895).
rem Il serait intéressant d'analyser cette boucle à tête reposée et de montrer encore une fois qu'il n'y a là que des formes (un jeu de formes) alors que la pensée, puisqu'il s'agit supposément de lois générales, devrait avoir à se mettre sous la dent autre chose que des lettres ne représentant rien, apparemment. Voir la note optimiste de Cresson au cinquième alinéa plus bas. rem Sans vouloir jeter le trouble dans les esprits, on notera qu'en sémantique le principe d'identité tel quel est inapplicable, qu'il s'agisse des formes ou des sens (le sens étant une forme « déguisée »).
Le même auteur (Boutroux) semble conclure : « Les lois logiques pures sont incontestables, mais ne concernent que peu ou point la nature interne des choses ; les lois de la syllogistique pénètrent plus avant dans la nature des choses, mais ne peuvent être appliquées qu'avec discernement. » [Le soulignement est de moi.]
On sauve les meubles en accusant la domesticité.
Certains n'hésitent pourtant pas à franchir le pas, comme Martial de Fornel de la Laurencie (1906) : « Les lois de la logique pure sont des lois de l'être, avant d'être des lois de la pensée. »
Dans le même ordre d'idées, Ernest Pannier (1882) expliquait : « Toute doctrine rationaliste repose donc forcément et ouvertement sur un postulatum, qui est l'harmonie préétablie des lois de la raison et des lois extérieures à la raison, l'identité présumée de l'ordre positif et de l'ordre rationnel. »
Toutefois, André Cresson (1920) note, plus optimiste, que « quiconque voudra soulever un doute sur la valeur générale de la loi, en apparence la plus vérifiée, le pourra, en effet, toujours. Il lui suffira de remarquer cette vérité : la loi affirme ce qu'elle contient à propos de tous les objets d'une catégorie, pour tous les temps et pour tous les lieux. Or on n'a expérimenté ni à propos de tous les objets, ni à tous les moments du temps, ni dans tous les endroits possibles. Même les expériences qu'on a faites sont en nombre minime par rapport à la généralité des conclusions qu'on en tire. »
Un mot sur les lois « linguistiques »
Je ne me proposais pas de passer en revue les « lois » linguistiques, notamment, celles qu'a dû formuler la Grammaire comparée, et qui m'aurait obligé à discuter ses fondements épistémologiques. On remarquera cependant qu'entre la genèse des langues et l'origine du langage, il n'y a guère que les méthodes qui changent et l'on a toujours affaire à ce que j'ai appelé le « mythe de la Tour de Babel ». Je ne m'étends donc pas sur les lois du langage, et me borne à signaler ce que j'avais glané dans mon enquête historique.
À ce titre, le plus linguiste des logiciens déclarait : « Or la question de l'origine du langage n'est pas plus philosophique que scientifique ; et, si tant est qu'elle ait un sens, elle ne relève que de l'imagination et du mythe. » Louis Couturat (1912), Sur la structure logique du langage.
Paul Regnaud (1897) est réfractaire (même hostile) à l'idée de lois phonétiques collectives ou ethniques (il consacre son dernier chapitre à son différend avec un disciple de la nouvelle grammaire — Victor Henry) : selon Regnaud, les modes phonétiques du langage d'un peuple ne peuvent présenter de constance que dans la mesure même et à partir du moment où ils se modèlent sur un ensemble de traditions d'origine individuelle admises comme règles communes. Doit-on y voir le « Bon Usage » ?
« Je crois, écrit Regnaud, avec lui [Victor Henry] que le développement des formes du langage et leur application à un usage déterminé sont le résultat d'un procédé inconscient ; et je crois, également avec lui, que les idées et surtout les idées abstraites ne seraient pas devenues nettes sans l'aide des mots. Victor Henry (Antinomies linguistiques, 1896) était un tenant de la nouvelle grammaire, partisan du caractère absolu des lois phonétiques.
Paul Regnaud (1897) aurait pu figurer plus haut : « La constitution du langage, dit-il, est la logique appliquée, de même que la logique n'est à bien des égards que la codification des lois du langage. »
Charles T. Waddington (1857) tend à faire des lois des articles de foi : « disons simplement que l'homme est porté à croire que la nature est soumise à des lois. » — « la conviction de la sagesse divine qui nous fait supposer la permanence des genres et des espèces avec leurs lois et leurs propriétés. » [je souligne].
La faiblesse épistémologique d'une perspective nomologique me semble assez claire. Sans anticiper sur l'hypothèse Γ, quelqu'habile que soit le système d'explication, il reste de l'ordre de la croyance.
supra · ∥ · Chapitre suivant

