De l'inférence sémantique
III
Ne pas saisir ou traduire mal le sens d'un passage, c'est faire un contre-sens.
Non-sens, absurdité, amas de mots ne signifiant rien.
Faux sens, erreur sur l'acception d'un sens particulier.
Quillet
Ce qu'a voulu dire un auteur. Je saisis mal le sens de ce passage.
Quillet
« Rem. La dissociation des concepts de sens et de signification est fréquente dans les théories sémantiques. Cependant il n'y a pas de consensus et les deux mots recouvrent des définitions différentes selon les écoles linguistiques. Pour certains, qui fondent la distinction sur l'opposition de l'intension et de l'extension, le sens d'un signe correspond à l'aspect intensionnel du concept alors que la signification (...) d'un signe représente l'aspect extensionnel d'un concept (...). Si (...) on parle des significations possibles (des denotata) du signifiant ville ou town, on pense précisément à une certaine ville, ou à plusieurs villes, ou à toutes les villes (H.-E. BRECKLE, Sém., 1974, pp. 44-45). Pour d'autres, plus nombreux, la distinction repose sur des oppositions telles que langue/discours ou type/instance. Ainsi : La signification relève de l'énonciation et de la pragmatique ; elle est toujours liée à la phrase. (REY Sémiot. 1979), ou : L'énoncé : Donne-le-moi a toujours la même signification, mais son sens varie pour chaque énoncé, selon le lieu, le temps, les interlocuteurs, l'objet visé (MOUNIN 1974, s.v. sens), ou encore, en permutant les termes de l'opposition : La phrase C'est réussi véhicule l'idée de « résultat favorable ». Pourtant, prononcée dans certaines circonstances et avec une intonation particulière, le sens littéral de « réussite » disparaît totalement au profit de la « signification », exactement contraire de « revers » ou d'« échec » : c'est réussi! (R. MARTIN, Inférence, antonymie et paraphrase, 1976, pp. 16-17). »
[Remarque tirée duTrésor de la langue française (à mi-page, article signification)].
Mounin (1972) prend le soin de préciser que la sémantique ne s'occupe que des significations linguistiques (selon lui, tout aurait une signification). Personnellement, je préfère placer l'adjectif ‘linguistique’ après sémantique, puisque nous sommes placés devant le fait accompli, la sémantique n'appartient plus au sémantiste (mot de Bréal pour ‘sémanticien’). C'est d'ailleurs assez abusif de prétendre que tout a une signification (comme d'ailleurs de dire que tout a un sens et l'inverse), car il ne s'agit pas de la même « signification ». Il le reconnaît lui-même, mais c'est pour dire que « les faits linguistiques » « ont pour fonction de transmettre des significations linguistiques ». J'étais passé outre, à l'époque, aux remarques décourageantes des premières pages. Le soulignement est de moi.
rem Depuis la rédaction de ce premier paragraphe, je suis tombé sur la remarque des auteurs du Trésor, que je cite plus haut. On retient surtout l'idée présenté sous la signature de Mounin* qui fait d'une forme syntaxique une sorte de mot et qui ne s'aperçoit pas que les circonstances qu'il énumère modifie et le sens et la signification de toutes les formes linguistiques. « J'ai pioché toute la nuit » subit les mêmes transformations sémantiques que tabac. Il faut surtout noter que le et moi sont des flécheurs, c'est-à-dire qu'ils désignent des acteurs ou agents d'une situation (moi suppose un tu et peut impliquer une tierce personne, et le peut être un enfant) ; la seule forme sémantisable est donne et sa signification générale est l'assertion : ⊣ [je (le) veux]. Mais le sens du verbe ‘donner’ n'est pas fixe hors du carcan que lui impose Mounin. Il suffit d'ouvrir le Petit Robert.
*note L'article « sens » est écrit par Jacques Roggero et l'alinéa où apparaît l'exemple fait état de la définition de Luis J. Prieto pour qui la signification est l'ensemble des signifiés abstraits (on se demandera ce qu'est un signifié concret) ; chez Prieto, le sens « se réfère à un énoncé particulier concret, explicité par le contexte et les circonstances ». [On imaginera que tous les énoncés sont concrets, dans la mesure où ils ne sont pas des inventions de linguistes]. L'exemple de Roggero (si ma mémoire ne me trompe pas, il s'agit d'un crayon dans Messages et signaux), correspond à un module dans la règle de la théorie des opérations sémantiques : [impér.[x[donne]yanaph.]à[z]].
rem À peu de choses près, la citation de Martin est une observation que chacun peut faire tous les jours. L'antiphrase pourrait même changer le sens de « donne-le-moi » si on savait ce qu'il veut dire. Je n'ai malheureusement plus l'ouvrage sous la main, mais dans la terminologie de la théorie des opérations sémantiques c'est le sens que l'antiphrase modifie, la signification étant une affaire strictement individuelle et propre au sujet qui interprète. On peut évidemment envisager la situation où le c'est réussi est mélioratif dans la compréhension du sujet et péjoratif dans son jugement.
Selon Mounin, Bloomfield consacre un chapitre à la signification « pour montrer que l'analyse de celle-ci échappe aux méthodes scientifiques proprement linguistiques ». On s'interrogera sur ce qu'étaient ces « méthodes » en 1913 et 1933. Il signale aussi que le manuel de Martinet (« actuel » en 1972) n'a pas réservé de chapitre à la question. D'ailleurs, il n'y a pas de sémantique fonctionnelle, celle-ci prenant le nom d'axiologie, si je me souviens bien (v. C. Germain) ; le sémiologue fonctionnaliste Luis Prieto, qui m'a beaucoup influencé au début de mes études tardives, avait ébauché une noologie.
Bloomfield a un devancier en la personne d'Antoine-Augustin Cournot (1851a) qui donne un exemple empirique du sens, préparant le terrain aux behavioristes : « Ainsi, pour définir le sens qui s'attache en France à cette dénomination, [le] « la de l'Opéra », il n'y a d'autre moyen que d'indiquer le nombre de vibrations correspondant à ce ton musical ; et à la faveur d'une pareille définition (fort étrangère, comme on le voit, au mode de définition scolastique et aristotélique), on pourra (...) ». On est loin effectivement, et même du sens proprement dit. Il n'est pas inutile de signaler qu'à cette époque, le sens que fournirait une définition lexicographique n'a pas droit de cité chez les philosophes et logiciens en tout cas.
Mounin rappelle l'axiome structuraliste (Bloomfield, Hjelmslev, Harris) où le sens sert d'alibi ou de caution, dont la présence n'est tolérée que parce qu'autrement il n'y aurait pas de théorie structuraliste [qu'est-ce donc qu'on structurerait ?]. « Une distinction est pertinente sur un plan si elle suffit à établir une distinction sur l'autre plan » ; comme il m'est impossible ici même de transcrire les phonèmes, je cite plutôt le principe que Mounin tire de l'exemple opposant ‘blanc’ et ‘blond’ (en fait /an/ et /on/) — À une distinction sur le plan des signifiants correspond une distinction sur le plan des signifiés, ou, dans les termes de Martinet : « à chaque différence de sens correspond une différence de forme », exception faite des homonymies lexicales, de la polysémie et des structures syntaxiques ambiguës ou amphibologiques. On remarquera l'omission de la synonymie qui, comme on le sait, n'existe heureusement pas pour les structuralistes, en raison sans doute de l'instabilité dont elle doterait le principe énoncé (one form/one meaning). On notera que le vocabulaire de Cuvillier adopte la définition de Cohen pour le phonème, qui confirme ainsi la prédominance alors de l'hypothèse structuraliste : « un phonème distinct est l'articulation qui peut servir à distinguer un sens. » Autrement dit, hors du phonème, point de salut (ni de sens, ce qui revient au même).
Le sémanticien, heureusement, n'a pas à s'appuyer sur le phonème pour établir un sens différent ; si ses moyens sont plus gros (mots-outils, cooccurrents), ils ont aussi l'avantage d'être accessibles et de cerner autre chose qui échappe à la commutation phonématique : la polysémie. Si l'on se fie à Cournot (1851a), le philosophe écossais Reid avait déjà signalé ce que Cournot appelle la polyvalence sémantique. Le moment était mûr pour Bréal.
Sans insister outre mesure sur l'existence ou non de synonymes (c'est une tâche pour le sémanticien s'occupant d'une description du lexique), on reconnaît avec bonhomie que l'équivalence de sens (homosémie) est une pierre [de poids] dans le jardin structuraliste.
Mounin semble être un grand admirateur de Bloomfield, car il revient à la charge avec la définition légendaire et ridicule que Bloomfield a donnée : « la signification d'une forme linguistique [est] la situation dans laquelle le locuteur l'énonce, et la réponse [linguistique et/ou comportementale] qu'elle obtient de l'auditeur. » Mounin enfonce le clou : il faut admettre cette formule parce que c'est ainsi que l'enfant apprenant à communiquer acquiert les signifiés [je souligne] des unités qu'il entend utiliser autour de lui. Magnifique — on définit le sens par un cas d'apprentissage accidentel (apprentissage qui peut avoir des vestiges à l'âge adulte où on distinguerait le ventre de l'abdomen, sans doute par attraction du bas-ventre). Personnellement, je considère que l'apprentissage (autonome, pas celui qui est la contrepartie de l'enseignement) est basé sur le raisonnement inductif (également présent chez d'autres mammifères, comme le schnauzer nain).
rem Le problème de la définition bloomfieldienne en est un de scientificité car si une situation pouvait se répéter, il n'y aurait de difficulté que d'ordre cognitif, mais la reproduction implique ici un schéma fixe qui suppose 1) l'énonciateur, 2) la situation (c'est-à-dire un ensemble déterminé de circonstances), 2) l'énonciataire (auditeur), 3) sa réaction linguistique et 4) sa réaction physique ; à tout prendre, les savants de Gulliver auraient plus de chances de succès en coltinant leurs meubles.
La sémantisation est l'opération par laquelle un locuteur-récepteur (c'est-à-dire interprète) donne un sens à un énoncé. Elle est le pendant de l'énonciation, par laquelle il transforme de la langue en discours. Dans la sémantisation, la manipulation porte sur du discours qui prend un sens en fonction, entre autres et notamment de la langue à partir de laquelle il a été formé. En intériorisant le discours, il se peut que le locuteur modifie en partie sa compétence linguistique.
Le sens des « mots » n'est pas de l'ordre de l'évidence dans la sémantisation, où l'on se demande justement dans quelles conditions se réalise cet effet d'évidence. Le meilleur moyen est naturellement de s'arrêter sur les cas où l'opacité reprend ses droits. Comme le fait remarquer Antoine Culioli (1990:26) « la signification n'est (...) pas véhiculée, mais (re)-construite. »
rem On note qu'il corrige ainsi la tournure qui fait du mot ou de la phrase un véhicule ou un vecteur. L'antiphrase de Martin (dans la remarque du Trésor) peut être entraînée (emportée) au sens logique (soit inférée) à partir des circonstances où « c'est réussi ! » est prononcé, mais encore et toujours c'est réussi ne « comporte » pas l'idée d'un résultat favorable, du moins d'un point de vue sémantique. Le TLF ne signale pas la forme paramétrique c'est réussi, et le Petit Robert ne recense que la version antiphrastique, mais il faut noter que le sens ironique de réussi que signale le TLF ≝ Qui est remarquable en son genre (cf. à peine différent du Petit Robert) a pour exemple une citation de Taine de 1867 ; l'exemple du Petit Robert n'est pas signé.
rem bis TLF : P. iron. Il n'a plus qu'une épine, sa femme, un hibou plumé qui marche à côté de lui, le nez au vent, décolletée, étalant sa clavicule (...) c'est le type le plus réussi de femme (Taine, Notes Paris, 1867, p. 131). Petit Robert : Comme benêt il est parfaitement réussi ! Bravo, c'est réussi ! (le résultat est contraire à celui qu'on cherchait).
Sémantisme. On a d'abord voulu voir le sémantisme comme l'équivalent intériorisé de l'article de dictionnaire (aussi appelé microstructure par opposition à la macrostructure qui forme la nomenclature du dictionnaire) ; cette microstructure (ou son équivalent) est intransposable in extenso dans la phrase à la place de l'unité. — Le sémantisme (sens potentiel pour accommoder la notion de syntagmation) est l'une des possibilités de l'état préalable à la sémantisation, l'autre étant le blanc sémantique que représente une unité lexicale inconnue, soit un signifiant qui serait privé de son potentiel de signifier. Il existe cependant un autre cas, intermédiaire, comparable au sémantisme, mais où le sens préanalytique, au lieu d'être seulement flou, est également instable, mal maîtrisé. Certains emplois, relatifs à des phrases, laissent entendre qu'il s'agit alors du sens des unités ainsi réunies. cf. TLF : Sémantisme, subst. masc. « Contenu sémantique; ensemble des valeurs sémantiques dont un mot ou une expression sont investis. » (Dict. XXe s.).
Référence. La référence, comme on le sait, est normalement extralinguistique, mais elle a néanmoins des signes linguistiques privilégiés (pronoms, démonstratifs, etc.) qui favorisent dès lors l'ambiguïté. L'introduction de rôles chez Jackendoff (1975) ne dissipera pas l'impression du sémanticien : on a affaire à une logique de la référence (l'abondance des noms propres en témoigne) sans aucun recours au sens. Le pronom est reconnu comme le correspondant du nom en vertu de sa fonction (de son connecteur) et non du sens de l'énoncé ou des segments d'énoncé. En outre, Fauconnier (1984:19) qui met tant de soins à écarter les risques de céder à la métaphysique et aux erreurs scientifiques perpétue le principe d'énoncés acceptables et *inacceptables, mais la démonstration semble rester intuitive. Enfin, rien ne semble non plus distinguer formellement cette fonction pragmatique d'une autre qui serait « sémantique », étant donné le statut incertain des « expressions ».
Quoique l'anaphore, qui porte parfois le nom de coréférence, n'ait pas dans la sémantisation l'importance qu'elle peut avoir dans le cadre d'une grammaire ou d'une linguistique générale, le phénomène a déjà été abordé, sans le recours à une « fonction pragmatique », mais au moyen d'une condition d'intersection sémantique, dans l'hypothèse que l'anaphrase est une forme de paraphrase et obéit ainsi aux contraintes de connexité de tout énoncé. La formulation de la fonction pragmatique ressemble à une interdéfinition partielle. En plus de rappeler l'application ou la fonction — f(x). La relation fonctionnelle s'écrirait ∀(x ∈ E) ∃((y ∈ F) ⇒ (x ℛ y)), sauf erreur de ma part. Pour bien faire, la formulation prendrait cette forme (apparemment boiteuse) : ∀(a ⋀ b), ∃(D ∈ a) ⇒ (b ℛ a) — pour plus de cohérence, il faut rattacher b à D (ou l'inverse), sinon rien ne justifie la transformation d'un ⋀ en ℛ ou =. Arrêtons les frais, mais avant réduisons F(b=F(a)) →τ→ F(F(a)), en vertu de l'équivalence b=F(a).
Monosémisme. On pouvait parler, autour des années 86-87, de la mise en place d'une thèse qu'on aurait pu baptiser le monosémisme. En substance, comme il n'y a normalement qu'un sens premier (ce que j'appelais « sens direct », à quelques distinctions près), de jeunes chercheurs, notamment influencés par la psychologie, m'a-t-il semblé, et de pays anglo-saxons, notamment l'Australie (sorry, le nom m'échappe, chaps !), de jeunes chercheurs, dis-je, en ont conclu que les autres sens qui « se greffaient » sur ce sens original étaient des nuances. J'avais déjà entendu ce mot, dix ans auparavant, dans la bouche de logiciens purs et durs, et surtout, très jeunes, tout frais éclos de Frege ou de Tarski ou des deux. Le verbe passer est par conséquent un des verbes les plus nuancés du français. Passons. Personnellement, ce genre de comparaison me semble édulcorée.
L'hypothèse des nuances est facile à manier et c'est son seul avantage. La réalité, après tout, est telle qu'on la saisit. Je réfère y opposer cette explication : La question du sens direct ⋁ indirect est liée à la dénotation (au sens philosophique et non au sens que certains linguistes emploient imprudemment, [cf. « Ensemble des éléments fondamentaux et permanents du sens d'un mot (par opp. à l'ensemble des valeurs subjectives variables qui constituent sa connotation). » (c) Larousse (PLE)]. Après l'examen de la question du sens de la phrase et la prise en ligne de compte, dans la théorie des opérations sémantiques, de la dénotation comme « Propriété, distincte du sens, que possède un terme de pouvoir être appliqué aux êtres ou aux choses qui composent l'extension du concept auquel il correspond »PLE 2001, il a semblé nécessaire de reformuler certaines notions intervenant dans la description du sens et de la référence.
Si le sens est indirect, son « indirection » s'explique mieux par le rôle de la dénotation que par l'existence d'un sens qui serait « direct ». L'expression « sens indirect » devient pléonastique, comme il se définit alors par une dénotation indirecte ou une indirection de la référence (℟). Si l'on admet qu'une des fonctions fondamentales du langage consiste à « parler du monde » (ce qui ne veut pas dire qu'il y ait nécessairement communication), il faut tenir compte du fait que la ‘feuille de papier’ est une indirection par rapport à celle de l'arbre, mais comme elle « désigne » également un objet matériel, il s'agit dès lors de « redirection », ce que traditionnellement on voyait en métonymie, à cause de la contiguïté spatiale, causale ou partie-tout [synecdoque] ou encore en analogie produisant des catachrèses.
On en a encore l'exemple dans l'acception de ‘mélange’ comme « résultat de de plusieurs choses mêlées ensemble » qui est une indirection par rapport à celle de « action de mêler », mais comme elle, elle « désigne » également une action matérielle. Il s'agit donc d'une « redirection » L'indirection qui permet le sens n'apparaît que dans ‘bonheur sans mélange’. C'est également le cas du verre d'eau (redirection : l'eau dans le verre) et du verre de plastique (redirection de matière). L'indirection le sens n'apparaît que dans ‘boire [prendre, payer, offrir] un verre’. Dans le cas de la ‘minerve’, on a avec l'appareil orthopédique une redirection dénotative et avec l'expression de Rousseau « Fatiguez leur minerve » ≍ {intelligence | esprit} une véritable indirection, c'est-à-dire un sens ; le premier graphique illustre le cas de ‘ressort’ d'après l'article du Petit Larousse 1918.
L'indirection réexaminée : sens et dénotation

rem Au sujet du monosémisme, on notera que le prototypisme est une théorie psychologique dénotative et non sémantique, en plus de substituer une image au sens. Je ne nie pas que nous possédions sans doute des images (visuelles) qui remontent à notre période d'apprentissage et nos périodes d'acquisition ultérieures, mais il faut aussi admettre à ce moment-là que dans des expériences successives d'objets semblables, l'image a toutes les chances d'être une synthèse, ce qui rend caduque la thèse du prototype comme théorie explicative. Il y a en fait de bonnes raisons de ne pas concevoir le lexique intériorisé d'un locuteur comme un ensemble de formes corrélées à des images datant de l'enfance, car c'est nier chez l'individu toute formation ultérieure. Or si je me souviens des clignoteurs de la Wolkswagen des années cinquante (analogues à ceux de la Renault si je ne me trompe, d'après la Guerre), quand je mets mon clignotant, ce n'est pas ce souvenir qui constitue la référence de mon geste (ni le sens qu'aurait la phrase « Mets ton clignotant »).
Autogommage. Prenons un exemple un peu délicat, comme la phrase métadiscursive de l'écrivain Jean Paulhan (le fils du philosophe Frédéric Paulhan qui sera abondamment cité ici) :
« Le mot fin ne signifie pas moins dénouement qu'intention, et il n'est guère douteux que nous avons tendance à confondre l'un et l'autre sens » ⇩⇩
L'hypothèse d'un traitement économique semble plausible ; ce que l'on constate en comparant a) à b) :
a) « Le mot fin ne signifie pas moins dénouement qu'intention, et il n'est guère douteux que nous avons tendance à confondre le sens de dénouement et le sens d'intention » ;
b) « Nous avons tendance à confondre le mot fin au sens de dénouement et [le mot fin] au sens d'intention ».
On adopte ici la position que la compréhension efface (après les avoir traitées) certaines instructions discursives, comme « il n'est guère douteux ». Je dois signaler, à regret, que Jean Paulhan pourrait être pris en flagrant délit de légèreté : dans le Petit Robert, sans faire le détail des emplois par syntagme, on ne recense pas moins de six sens (acceptions) pour fin ≍ {terme} et trois pour fin ≍ {but}. Toutefois, le même dictionnaire, opérant sa subdivision classique (reprise par le TLF), marque la deuxième d'une indication qui semble paraphraser la citation que je fais de Paulhan : « Ce qui est la fois terme et but ».
L'autogommage n'est pas la même chose que la syntagmation. La syntagmation écarte (permet d'écarter) les sens qui ne satisfont pas aux conditions réunies pour l'interprétation, comme elle constitue elle-même la première de ces conditions, celle qu'on peut dire « positionnelle ». L'autogommage est une opération de désencombrement de la mémoire de travail.
Le Trésor confirme la fusion des sens que fait le Petit Robert, « But qui constitue le terme de quelque chose. », mais on note qu'il est pas sûr que le but se confonde avec l'intention ni d'ailleurs que le dénouement soit le terme. Ces deux derniers coïncident généralement, mais le terme résulte du fait de mettre fin. L'intention n'apparaît dans le but (dans le Trésor) qu'au figuré : « Au fig. Fin que l'on se propose, intention animant un acte ou motivant une démarche. » Par contre le but est impliqué dans la définition d'intention (celle qui relève de la présente discussion, pas la médicale).
Paramètre. C'est précisément à Jean Paulhan, par ailleurs, que je dois l'idée d'employer paramètre pour désigner une sémiotaxie très stabilisée. Paulhan dit précisément, à propos du paramètre, qu'il situe par rapport au renversement (des sens), « ...certaines nouvelles figures, que j'appellerais volontiers paramètres (...) telles que la citation, l'expression toute faite, la locution proverbiale, le proverbe : vouloir débarbouiller un mort, les chiens aboient la caravane passe, etc. »
Interprétation. L'interprétation peut souvent consister en une assimilation du signe à son définisseur ou définissant, c'est-à-dire son générique, ainsi prouesse se voit assigner {exploit}. La forme canonique de la règle se ramène à un énoncé en langue naturelle qui rappelle la prédication (dérivé de prédicat : « Ce qu'on affirme ou nie à propos de ce dont on parle (sujet) » Petit Larousse 1993) : « x reçoit la valeur {y} », sur le modèle de « x est un y » (schéma de l'appartenance). Jean-Blaise Grize (1986:149) rappelle que le sens du prédicat, c'est sa compréhension et que « les individus qui satisfont au prédicat sont en relation d'équivalence les uns avec les autres », c'est-à-dire que « sitôt que deux éléments font partie de la même classe, ils peuvent être substitués l'un à l'autre sous leur compréhension commune ».
« impair ∈ maladresse », soit « un impair est une maladresse » que l'on peut considérer comme l'expression naturelle d'une extension : maladresse{impair}, soit « l'impair appartient à la classe des maladresses », comme la colère peut figurer dans celle des sentiments : sentiment{colère}. Les extensions et les compréhensions vont varier avec les locuteurs, mais toujours sur le principe de l'intersection, principe constitutif des classes et des sens.
La colère peut être reconnue comme une émotion, comme l'appât du gain, mais pas nécessairement par tous, notamment ceux qui voudraient distinguer les émotions des motivations ou moteurs de l'activité humaine. On a là un exemple de la labilité ou déformabilité ou, si l'on insiste sur la part du jugement, de déformabilité de la signification, dont c'est le mode normal.
Le Dictionnaire Bordas [du Français Vivant] commente ainsi le signe guichet : « Le mot continue d'être employé dans les installations modernes où les employés ne sont séparés du public que par un comptoir. » La forme est donc une survivance, mais la référence originale est perdue, ce qui devrait entraîner une modification du sens (dont ne fait pas état le dictionnaire en question). Cette perte de la référence est également une caractéristique de l'idiomaticité (cf. rompre les chiens : il n'y a pas de chiens dans le fait d'interrompre une conversation qui risque de dégénérer). La directionnalité de la référence (qui a marqué une des définitions du signe ‘sens’) est en quelque sorte faussée ou détournée. Voir « déréférence », plus bas.
Tous les éléments d'un énoncé ne sont pas également pertinents dans le diagnostic du sens d'une forme, et c'est pourquoi toutes les conditions ne s'appliquent pas systématiquement. Le sujet-interprète modèle la règle et ses conditions selon les besoins de la compréhension. Certains éléments auront à ses yeux plus de pouvoir discriminatoire que d'autres, ainsi le module actanciel/syntaxique xVERBEy, qui a une application universelle en français pour la différenciation de l'{action} et de son {résultat} : cf. impression au sens de {marque} et au sens d'{opération}.
Dans la structure prédicative, la solidarité entre le thème (argument sujet) et le prédicat reste le plus variable, comme on l'a déjà indiqué. L'intersection entre le sujet et le verbe s'en ressent. Par contre, les dépendances entre le verbe et ses compléments sont plus nettes, mais toujours selon le type de compléments : « mesurer les pertes subies » présente de fortes attentes sémantiques ; attentes phraséologiques également : on subit normalement une perte, où ‘pertes subies’ est issue d'un module verbal [S[V]O].
Les compléments qu'on a appelés circonstanciels portent bien leur nom, sauf dans les structures qui anticipent leur occurrence (complément attributif), cf. « Pierre va à Lyon », « L'enfant lit un livre dans le salon ». Mais sémantiquement les circonstants appartiennent d'abord à la référence, sauf dans les cas comme celui du verbe aller qui se définit par le trait {destination}. Les circonstants sont des cases vides activées ou non dans un énoncé (contrairement, semble-t-il, aux aspects qui appartiennent au sémantisme d'un signe) : temps, lieu, manière, but.
Ces questions dont on a toujours voulu charger la sémantique appartiennent en fait soit à la grammaire et soit à la référence. Pour les besoins de la description d'un sens, il peut être nécessaire de faire intervenir un élément de sens {temps}. Il est d'ailleurs surprenant qu'aucun des dictionnaires consultés pour grotte n'ait utilisé la catégorie {lieu}.
rem Il ne s'agit pas ici d'une condamnation ni d'un renvoi aux calendes grecques. Parmi les éléments de connaissance généraux que traite la cognition, il faut distinguer au minimum et tout d'abord les éléments de sens, les éléments de définition et les éléments de description (par exemple situant la traverse sous les rails), mais plus strictement aussi des éléments de connaissance, répartis inégalement entre divers domaines de connaissance et d'expérience. La définition de la spirale du Petit Larousse 1918 est un bon exemple de ce qu'est une définition descriptive, bien qu'on puisse identifier un élément de définition type, le genre prochain ou superordonné {courbe} ⇗. Greimas parlait à ce sujet de définition par génération.
L'analyse de Bally. Les « faits d'expression » du fondateur de la stylistique, que contestait de Saussure, doivent être délimités pour être identifiés : ‘panier percé’ dans « votre panier percé de gendre ». L'identification fait intervenir, selon lui, le sens général de la phrase (ce qui est fondé sur la croyance erronée qu'on puisse comprendre la phrase avant de savoir ce que veulent dire les mots), la situation, le caractère du personnage qui parle, ce qu'il appelle l'entourage (cf. l'entour « moderne » de Rastier) du fait d'expression, mais aussi « les expériences linguistiques antérieures où cette même expression apparaissait avec le même sens ». L'identification, dans le cas présent, isole la notion simple et abstraite de prodigalité. La comparaison des deux éléments lui permet de conclure à une expression figurée, à un effet comique (esthétique), à un langage familier.
Transition vers la définition. L'exemple choisi pour l'autogommage n'était pas très heureux. Une métaphrase ou une phrase métalinguistique ne s'interprète pas comme un énoncé ordinaire (en admettant que la catégorie existe). En outre, la discussion d'origine (remplacée) était faussée puisqu'elle faisait intervenir mon sentiment linguistique (mon idiolecte), ce qui est hors de question comme tel dans la théorie des opérations sémantiques. Le rôle du sémanticien consiste à ordonner les matériaux, pas à les interpréter. Sans vouloir me décharger de ma responsabilité sur quelqu'un d'autre, c'est ma récente habitude de recourir au Trésor dans la relecture qui favorise cette fâcheuse tendance. C'est bien le rôle du lexicographe d'enregistrer, de décrire et d'analyser les sens et les définitions des mots et des choses, mais pour le sémanticien « opérativiste » le dictionnaire reste et doit rester un informateur et non un concurrent. À ce titre, le TLF, malgré ses qualités indiscutables, ne permet pas d'interpréter de façon reproductible et contrôlable les énoncés, même pas ceux qu'il fournit : cela tient essentiellement à la démarche adoptée qui est une expansion de celle du Petit Robert (ou, sans doute, du « Grand »). Pour reprendre brièvement la phrase de Paulhan fils, la règle (schématique ici) ne peut pas admettre son affirmation (ni d'ailleurs les confirmations du Petit Robert ou du TLF, qui se livrent à des métadéfinitions) ; il faut opter pour A) ou pour B) mon informateur est le Petit Larousse 1918 qui ne donne pas pour ‘dénouement’ « terme » mais {incident/accident qui termine}, mais {terme} figure à ‘fin’, tandis que ce n'est pas le cas de {intention}, qui est définie par {but} à son ordre :
A) ▴ fin ∁ ⊥ signifie ⋀ [⊥[ne⊤pas moins]y[que]z] ⊢ {terme}
B) ▴ fin ∁ ⊥ signifie ⋀ [⊥[ne⊤pas moins]y[que]z] ⊢ {but}
« Une définition qui contient un cercle vicieux ne définit rien. » Henri Poincaré (1908) — cercle vicieux : raisonnement où l'on donne comme preuve précisément ce qu'il faudrait prouver. Petit Larousse 1918 — cercle vicieux : sorte de pétition de principe consistant à prouver une proposition P par une proposition R qui ne peut se prouver elle-même que par P. Cuvillier (1938) — Pétition de principe : raisonnement vicieux qui consiste à tenir pour vrai ce qu'il s'agit précisément de démontrer Petit Larousse 1918. On notera que la définition de Cuvillier tient de la pétition de principe. cf. « qui consiste à supposer vrai ce qui est en question » Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933).
Henri Poincaré (1908) expose les problèmes de définition qu'on rencontre en mathématiques, sous la pression des logisticiens, et la nécessité d'un sens univoque pour éviter la multiplication des axiomes. Comme on le sait, la polysémie et l'homonymie, dans le langage naturel [celui que parlent les humains et que comprennent certains animaux], rendent ces considérations caduques, mais Poincaré signale le cas où un sens en impliquerait un autre et où une définition succéderait à une autre. Sémantiquement, il y a là deux ordres de problèmes distincts. Le sens qu'on a l'habitude de considérer comme relativement stable en synchronie ne l'est pas, pas plus que le sémantisme. Les dictionnaires classiques faisaient de la signification une sorte d'objet (équivalent soit à la définition, soit à un des sens [acceptions]), mais il est clair qu'il s'agit d'un processus, comme l'avait vu Guiraud et, avant lui, Peirce. L'interprétation [ celle de la signification dans la troisième phase du modèle de la théorie] à laquelle se livre un sujet parlant va enrichir le sémantisme qu'il possède pour une forme lexicale donnée ou s'assimiler aux valeurs existantes. On est loin des valeurs des pièces d'un échiquier ou de champs sémantiques.
La deuxième considération porte sur le fait que dans le rapport définitoire, le terme qui définit est à son tour l'objet d'une définition, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on arrive à ce que l'on considère comme un primitif ou un indéfinissable (compréhension minimale/extension maximale). On se gardera, même dans ce réseau, de considérer la définition comme une description et inversement. Il est possible d'extraire (je ne dis pas toujours) une définition de la description d'un objet (ou d'un être — disons d'une grandeur sémiotique ou cognitive—), mais l'inverse est difficile ; On procède naturellement par réductions successives, en écartant les caractéristiques les moins déterminantes. La définition lexicographique est un genre hybride qui ne se plie pas aux règles de la logique formelle (aristotélique ou scolastique) ; elle définit même par synonymie dans le cas d'acceptions multiples, ou d'indéfinissables dits primitifs (le cas de donner n'est pas un mauvais exemple). Ce qui permet de donner [≍ fournir] un exemple rapide du « renvoi » que suppose un système de définitions (ici celui du Petit Larousse [1918] : gésir ⇨ consister ⇨ {avoir son essence}. La validité de ce genre de renvoi se vérifie par substitution au sein du syntagme d'origine ; là gît la difficulté ⇨ [voilà en quoi] consiste la difficulté ⇨ [voilà] l'essence [l'essentiel] de la difficulté. Note : l'exemple ne donne pas raison au Petit Larousse ; il se borne à illustrer le principe de validation.
La circularité est l'écueil majeur des dictionnaires de petit format, mais aussi de certaines pratiques lexicographiques (la poule et le coq ; dénoûment ≍ {action de dénouer}), notamment la définition par synonyme, comme ‘but’ et ‘intention’, dans le Petit Larousse 1918.
La définition sera également abordée, à nouveaux frais, au titre d'opération cognitive.
Il ne faut pas voir de lien entre ce que je décris comme l'asymptote qu'est le sens et ce qu'Ullmann appelle imprécision. Ce qui manque de contours, pour le paraphraser, c'est cette description impressionniste. L'asymptote tient au fait que l'interprétation ne peut pas « pénétrer » la pensée de l'interlocuteur (pas plus que de l'auteur). Elle en approche (dans le meilleur des cas), mais ne la rejoint pas. La précision du sens n'a rien à voir dans l'interprétation.
À toute fins pratiques, la phrase de Jean Paulhan restera dépourvue de sens valide, mais pas d'une signification qui en fait le procès : en soutenant ce point de vue, il justifie la critique qu'adressent au langage le logicien et le philosophe, faute de battre leur coulpe.
Même « l'idée claire et distincte » du [« bon »] vieux Descartes ne peut être prise au pied de la lettre (elle est d'ailleurs assez confuse). Comme le rapporte Victor Brochard (1879), « il arrive qu'on se trompe même en ayant des idées claires et distinctes, et même au regard de l'intelligence, l'erreur est une chose positive. » Et si l'on fait intervenir la conscience, comme il se doit dans un modèle sémiocognitif, on laissera un peu de jeu dans les hypothèses concernant le sens. Comme le signale Jean Laporte (1941), « au surplus, à regarder ainsi les choses par rapport à la conscience, ce n'est pas sous les seules espèce du continu que l'indéterminé s'y rencontre, c'est encore, et de façon beaucoup plus générale, sous les espèces du confus. Nous avons — on ne le sait que trop — des représentations confuses, non pas simplement incomplètes ou « mutilées », comme le voudrait Spinoza, mais floues, vagues, indistinctes, c'est-à-dire telles que, tout en percevant en elles, comme le dindon de la fable, « quelque chose », on n'ose ni affirmer ni nier qu'elles contiennent ceci ou cela, qu'elles aient cette forme, cette propriété, cette relation. »
Mais j'en conviens aisément : entre l'asymptote « incompressible » qui caractérise la compréhension et le flou qui résulte de la confusion naturelle des idées que l'on se fait des choses, il est parfois difficile de faire le partage. Le côté pratique un tantinet jésuitique de l'asymptote de l'interprétation tient au fait que la confusion de nos idées est un blanc-seing pour faire porter à l'autre le blâme. On ne songe que rarement que l'on puisse se tromper à la lecture ou l'audition d'un message ; il est plus rassurant de dénoncer le galimatias de l'autre. Et les propos du sémanticien n'échappent pas à cette règle implicite.
Joseph Duval-Jouve (1844), à propos du défaut de précision, et devancier d'Edgar Morin : « une idée, si elle n'a pas dans la langue son terme correspondant, se reproduit métaphoriquement sous un autre terme, qui, parce qu'il n'est pas propre, ne représente qu'imparfaitement et incomplètement l'idée, et, parce qu'il a un double sens, engendre une confusion presque inévitable ».
En feuilletant Max Black (1968), je tombe sur ce qu'il appelle « indirectness of meaning relations », bien qu'il s'encombre de l'intentionnalité (intended reference - thing-intended). Naturellement, je peux écrire : par indirection, je veux dire que le sens est détourné de sa référence initiale, mais ‘vouloir dire’ n'a rien à voir avec mon intention. ‘vouloir dire’ signifie {signifier}, de l'aveu même du Petit Robert. Il existe néanmoins un usage ambigu de l'expression (« qu'est-ce que tu/vous veux/voulez dire ? ») lorsque l'interlocuteur demande des comptes au locuteur sur ce qu'on attend de lui, mais il ne s'agit plus là de sens ni de signification, mais de rapports de force sociaux. Si l'activité mentale de l'autre nous est opaque, on ne peut que lui prêter des intentions, à taux usuraire, et se livrer à des procès d'intention, justement.
Je vais essayer ici d'illustrer le fait que le changement de sens diachronique n'est pas le seul, à moins de pratiquer une méthode inspirée de la Sémantique générale de Korzybzki qui consisterait à dater chaque sens (entendre, chaque emploi). Black, pour rester avec lui quelques instants, fait du sens la propriété (au sens d'avoir) du speaker (locuteur-producteur), supputant par là qu'il y aurait du « sens » dans le producteur, tel qu'envisagé par le hearer (récepteur). En réalité, Black ne prend pas parti. Il expose là les idées de Ogden & Richards.
On est donc a cent lieues de l'indirection telle que je la conçois, puisque celle dont parle Black passe par le triangle de O. & R. Mais il est surtout préoccupé par la conception mentaliste que supposent les travaux de O. & R. et qui remonte (pour Black) à John Locke. Pour ma part, je peux remonter à l'abbé Girard, mon anti-synonymiste préféré. Naturellement, J. B. Watson va mettre de l'ordre dans cet enchevêtrement de pensées que suppose la communication linguistique mentaliste : what goes on in the mind is in principle unverifiable. Mais prétendre ensuite à l'intelligibilité tient du pari de dupes. Si l'on a pas une vague idée de ce qui se passe dans le cerveau, qu'espère-t-on en prétendant penser ?
Je suis prêt à admettre que ce qui se passe dans l'esprit de l'autre nous est interdit. Mais à force de s'observer (et de l'observer) on finit par conjecture par se faire une idée de ses habitudes, sinon des véritables processus. Le reste est construction théorique ou métaphorique, dont la vérifiabilité est effectivement variable. Mais si les propos de Watson conviennent parfaitement à l'observation des vers de terre ou des araignées, on peut espérer que l'étude de la pensée des « grands » philosophes (et de quelques moins grands) éclaire quelque peu l'activité de l'esprit humain moyen, dans la mesure, encore une fois, où nous pouvons conjecturer et former quelques hypothèses. À l'époque du succès des thèses de Grice et cie, Greimas rappelait à ceux qui fréquentaient son séminaire que tout se passait comme si le mensonge n'avait jamais existé. Plus exactement, le désir de tromper.
Mais pour revenir à ce qui se passe dans l'esprit de l'autre, plus généralement, et au sujet de ce qu'il écrit ou raconte, plus particulièrement, le résultat n'est pas vraiment assuré, si j'en crois ce que me raconte le Précis d'histoire de la philosophie de Thonnard au sujet de Descartes pour qui j'avais jusque là plutôt de la sympathie, malgré ses animaux-machines, qui n'avaient rien de commun avec les canidés robotiques nippons ; je ne suis pas encore revenu du fait que l'attribut fonde la substance, notamment l'essence. Il semble que ce soit tantôt l'un tantôt l'autre. « Nous ne connaissons que nos idées. » Si l'un est fermé à l'autre, celui-là est fermé au monde.
Charles Morris dort aussi à la belle étoile, car il ne comprend pas son ticket de logement. Il croit que la pensée trouvera sa confirmation en biologie. Comme si la musique avait attendu l'acoustique pour charmer (ou exciter).
En 1927, Percy W. Bridgman dans The Logic of Modern Physics fonde une forme d'opérationnalisme qui postule que le concept est l'équivalent de l'ensemble d'opérations correspondant. « The concept is synonymous with the corresponding set of operations. » On en trouve un écho chez Gilbert Ryle, dont l'influence chez moi tenait à une erreur d'interprétation de ma part sur ses intentions. Le problème c'est qu'il semble que l'ensemble d'opérations soit extérieur, autrement dit le sens de la recette serait sa mise en œuvre. Cela rappelle le meaning de Bloomfield. En fait l'exposé qu'en fait Black n'est pas très cordial, puisqu'il s'empresse d'éreinter ensuite les théoriciens du principe de vérifiabilité [vérification] du Cercle de Vienne (voir plus loin, sur Ayer, chapitres 4 et 11). Selon ceux-ci, le sens d'une proposition est la méthode qui la vérifie. On a là un air de famille avec la méthode bloomfieldienne, version logiciste.
La présentation qu'en fait Black correspond à peu de chose près à l'analyse du sens sous forme de prédicats, dont j'ai touché un mot dans les traités (avec pour exemples l'acropole et le trésor ; voir ce qui en reste dans l'Essai de sémantique), mais son ambition semble avoir perdu de vue ce principe de vérifiabilité auquel Quine fait également allusion.
Il ne cache pas son parti-pris contre le mentalisme (qu'il rend monolithique, confondant idées et images), lui reconnaissant un seul mérite : montrer le rôle de l'utilisateur-de-mots (word-user) dans l'assignation (in assigning) de sens aux mots et conséquemment le caractère indirect (en réalité, ici, relayé) de la relation de sens. Il se rapporte naturellement au triangle d'Ogden & Richards (1923).
Je le rappelle dans le tableau sous une forme adaptée à mes contraintes [les trois -logie sont les manifestations de la signification au sens de la théorie des opérations sémantiques], d'après le schéma commenté de Guiraud (1955) :
| forme linguistique | situation | objet du monde | objet sémiotique |
| doxologie | idéologie | axiologie | sens |
Les cinq sens [de sens] de Lyons
Les cinq exemples de Lyons sont : 1. what is the meaning of 'life' ?
2. what is the meaning of life?
3. The French word 'fenêtre' means "window".
4. The French word 'fenêtre' means the same as the English word 'window'.
5. He is clumsy, but he means well.
À la différence de Black, Lyons ne fait que signaler ces « différences » sans approfondir, et rassure ses étudiants en leur disant qu'il emploiera le mot 'meaning' dans le sens non technique qu'il a dans l'anglais de tous les jours. Cela ne nous empêche pas de traduire ses exemples, même si l'emploi non technique pour lui doit ressembler au port d'une fausse barbe.
A. Quel est le sens du mot 'vie' ?
B. Quel est le sens de la vie ?
C. Le mot français 'fenêtre' veut dire (se traduit en anglais par) « window ».
D. Le mot français 'fenêtre' veut dire la même chose que le mot anglais 'window'.
E. Il manque de tact, mais il est plein de bonnes intentions.
Puisqu'il s'agit d'emploi non technique, on remarquera qu'il n'est pas exagéré de substituer signification (ou signifier, le cas échéant) à sens dans les exemples A (1), B (2), C (3), D (4), mais pas dans E (ou 5), qui est un idiotisme (paramètre).
Pour Vendryès (1923), la « valeur sémantique » d'un mot est le sens qu'il exprime indépendamment de son rôle dans la phrase. Il ne parle pas de lexique, mais de vocabulaire et confie son étude à l'étymologie, qui, écrit-il, « consiste à prendre un à un tous les mots du dictionnaire et à fournir en quelque sorte leur état civil en indiquant d'où ils viennent, quand et comment ils ont été formés et par quelles vicissitudes ils ont passé ». Ce programme historique empiète sans doute quelque peu sur la sémantique historique de Bréal ou de Darmesteter. Vendryès ne manque pas, cependant et presque contradictoirement, de signaler que l'étymologie donne une idée fausse du vocabulaire.
Selon lui, les mots ont toujours une valeur actuelle, c'est-à-dire limitée au moment où on les emploie et singulière, c'est-à-dire relative à l'emploi momentané qui en est fait. Il s'inspire ici de Bally (Précis de stylistique [qui serait mieux nommé Précis de sémantique expressive] de 1909). Vendryès remarque qu'en prêtant plusieurs sens à un mot à la fois, nous sommes dupes d'une illusion. « Entre les divers sens d'un mot, seul émerge à la conscience celui qui est déterminé par le contexte » (il renvoie au philosophe Frédéric Paulhan). Comme il se place au point de vue du locuteur/interprète, le sens fondamental et les sens secondaires n'ont de pertinence qu'historiquement. « Dans le langage courant, un mot n'a qu'un sens à la fois ».
J'avais d'abord ajouté entre crochets, « il n'envisage pas le jeu de mots », mais une vérification dans livre (injustement détrôné par le Cours des élèves de Saussure et retardé par la Grande Guerre : il était prêt en 1914) me permet d'être plus juste : « S'il était vrai qu'un mot se présentât toujours avec tous ses sens à la fois, on éprouverait sans cesse dans la conversation l'impression agaçante que produit une série de jeux de mots. » Joseph Vendryes.
La syntagmation a donc deux devanciers, à moins qu'il s'agisse de la sélection exercée en fonction des circonstances (la situation).
Vendryès analyse pourtant le heurt de ces catachrèses/métaphores incohérentes par le fait qu'elles associent des mots qui ne s'accordent pas. C'est moi qui souligne : ce défaut d'accord je l'ai appelé « anisosémie », sur l'isosémie de Pottier qui désignait par là la reprise de sèmes (la redondance) d'un lexème à l'autre. On n'est pas tenu de souscrire à la thèse postulant l'existence des sèmes, car le phénomène s'explique aussi bien par le partage de corrélateurs ou de définissants (pour ma part, j'ai opté pour les « éléments de sens », relativement neutres). C'est là aussi le point de départ de l'isotopie de Greimas (« même lieu »), qu'il introduit en 1966, dans sa Sémantique structurale, avec justement un calembour basé sur une polysémie/homonymie (‘toilette(s)’), et que des esprits naturellement réducteurs ont réduit à ce qui leur étaient connu, la thématique.
Les puristes du temps de Vendryès ont eu tort contre l'usage dans le cas de la ‘carrière’, que l'on continue à embrasser, avec le statut littéraire, dans le Petit Robert qui donne aussi tort aux puristes pour la robe abîmée. ‘Jouir’ a été recalé par l'usage avec l'idée stricte de possession, même si le PR signale un emploi antiphrastique. On jouit naturellement d'une bonne santé. L'idée de contenance n'est aujourd'hui présente que dans l'expression ‘dans un but’, ‘dans le but de’, encore critiquée selon Larousse 2001, mais pas dans le Petit Robert. Personnellement, c'est ‘poursuivre un but’ qui me chagrine, qui est ainsi doté d'un mouvement fuyant. Cf. « L'idéal, nous le poursuivons sans jamais l'atteindre » (Maupassant), grâce aux bons soins du PR.
Le ‘débarcadère’ ne semble pas s'être maintenu, bien que le quai subsiste. Dans le le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933 [1951]), on trouve un embarcadère, mais avec la date de 1846, dans les tableaux de chemin de fer. À l'entrée même du LXX, le débarcadère est décrit comme un ensemble comprenant une gare et des quais pour la montée et la descente des voyageurs. Je souligne, car au mot ‘embarcadère’, on trouve « emplacement aménagé pour l'embarquement et le débarquement des voyageurs et de leurs bagages », etc. L'article se termine par une parenthèse « (On dit plus couramment aujourd'hui et suivant le cas : quai, halte, station, gare.) ».
Pour ‘arriver’, « l'oubli » de la dissonance sémantique remonte au moins à Littré, qui donne le sens ≝ Venir au lieu où l'on voulait aller, en troisième position (sur une dizaine), mais plus tôt en fait, car il cite Voltaire et dans la section historique (citations datées) date l'emploi du XIIIe s. Arriver ≍ aborder est directement suivi de arriver à bon port ≍ atteindre heureusement sa destination. Le Petit Robert date le sens moderne de ≝ toucher au terme de son voyage du XIIe s., mais sans exemple. Pour ‘avaler’, seul Littré connaît un premier sens ≝ abaisser, faire descendre, mettre en bas. Les exemples historiques mêlent les sens et la rivière n'apparaît qu'au XIIIe s., tandis que la Chanson de Roland (XIe s.) connaît déjà l'emploi au sens d'absorber des aliments, concurrement avec l'opposition aval-amont.
La borne de Vendryès est dans Littré, qui corrige une ancienne étymologie. Il s'agit d'impôt, qu'il fait remonter au XIVe s. Le Petit Robert, dans son étymologie, remonte plus loin, mais v. 1260 ne correspond à aucune source. Il n'est donc pas facile de décider quel sens précède l'autre (imposer ⋁ borner ≍ délimiter). Il est cependant certain qu'à part les lecteurs de Froissart et les médiévistes en général, la {borne} n'intervient pas dans l'abonnement, encore que celui-ci soit limité dans le temps.
Ce qui pousse à supposer que les détails étymologiques ne figurent pas en relation directe avec le sens d'un mot ou d'une expression, mais parmi les connaissances encyclopédiques, formant des « connexions » à part. Il faut entendre ici par connexion une relation relativement stable du lexique intériorisé (sémiolexique), fractionnement du sémiogramme, et qui permet l'attribution d'un sens à un segment donné. Comme le mot ‘connexion’ est déjà chargé d'acceptions diverses sinon contradictoires, il m'a semblé utile de me tourner vers un vocable disparu de nos discours, mais qui rend bien la notion qu'on cherche à isoler avec l'idée d'une connexion lexicale ou sémantique : la synèse.
Dans le modèle de l'inférence sémantique, rien ne distingue mentalement (cognitivement) les formes linguistiques lexicales des éléments de sens ; ce n'est que dans l'application de la règle que ces distinctions « formelles » apparaissent. Autrement dit l'axiome issu de la phonologie « une forme/un sens » est remplacé par « toute forme peut être élément de sens d'une autre forme », qui est moins frappant mais correspond mieux à une approche sémantique opératoire. Il est bon, de temps à autre, de rappeler la spécificité de l'objet pour éviter de calquer une fois de plus la sémantique sur la phonétique/phonologie ou sur le comparatisme historique comme l'avait fait Bréal.
Vendryès cite Saint-Évremond qui rapporte que les puristes de l'Académie voulaient condamner « fermer la porte » au profit de de « pousser la porte » et de 'fermer la chambre'. Je me souviens avoir critiqué, dans une communication, le modèle historique de l'article de dictionnaire. J'avais pris pour exemple le cas de ‘porte’ au sens courant, c'est-à-dire le battant fermant l'ouverture qui porte le même nom. À l'époque, le lecteur du Petit Robert devait parcourir la moitié de l'article avant de tomber sur cet emploi. Naturellement, je ne vais pas nier l'utilité de dictionnaires comme celui-là, mais la consultation en est difficile pour un locuteur moyen. Le Millésime 2007 a une mise en page plus claire, qui permet de sauter à la deuxième division « Dans un espace délimité », subdivision B, panneau mobile.
rem Le Trésor a malheureusement adopté [en partie] le modèle de l'OED [Oxford English Dictionary] ou, si l'on préfère, celui du Robert.
On retient donc du propos de Vendryès que « ce qui détermine la valeur du mot, c'est le contexte ». Cela n'empêche pas, selon lui, le mot d'exister dans l'esprit, avec tous ses sens latents et virtuels, « prêt à surgir et à s'adapter aux circonstances qui l'appellent ». Il n'y a cependant ni valeur générale ni valeur moyenne. Pour ma part, il y a deux facteurs pouvant favoriser un ordre : les emplois récents et la fréquence d'emploi. La latence et la virtualité sont généralement repris dans la notion de sémantisme, si l'on admet que celui-ci serait l'ensemble des sens avant application d'une condition sélectionnant une valeur particulière.
rem On retiendra aussi de Vendryès le fait que le lien entre le signe (forme linguistique) et la chose signifiée (matière de la représentation) n'est pas un lien de nature, mais de circonstance.
Je n'ai jamais été passionné par les cas d'ambiguïté signalés par divers auteurs, car ils résultaient généralement des constructions, c'est-à-dire de la syntaxe ou du désir de mettre le plus d'information possible dans un énoncé (dont le résultat est l'amphibologie). D'autres encore relevaient du jeu de mots, comme les homophonies s'étendant sur plus d'un terme. Il serait cependant intéressant de voir pourquoi la détermination dont parle Vendryès n'a pas fonctionné si elle le pouvait. J'ai eu l'occasion d'étudier le cas des contextes indifférents (non diagnostiques) et il s'ensuit que tous les contextes (ou plus précisément, tous les cooccurrents) n'ont pas une égale pertinence ou capacité de détermination (comme en témoignent les moineaux s'ébrouant). Ceux qui douteraient de l'existence d'un certain nombre de principes sémantiques depuis la fondation de la discipline devraient méditer sur les pages de Vendryès.
Pour Vendryès, la « mémoire » du mot est aussi celle des contextes où il a été introduit auparavant, avec ses cooccurrents. Il postule même des liens avec les familles de mots, que ce soit par le « sémantème » (mot également utilisé par Dauzat, Tableau de la langue française [mon édition est de 1967, mais l'auteur est mort en 1955, cinq ans avant Vendryès]) ou les morphèmes. On reconnaît les séries paradigmatiques de Saussure. Donner, don, donation, donateur, donataire. Bonasse, blondasse, mollasse, cocasse, jaunasse, dégueulasse. Donation - adoration, donateur - armateur, donataire - destinataire.
Vendryès définit les sémantèmes comme « les éléments linguistiques exprimant les idées des représentations », dans son exemple l'idée de cheval et l'idée de course [dans mon expérience d'enfant, le cheval était un animal de trait avant le Far-West hollywoodien]. Les morphèmes, eux, « expriment les rapports entre les idées », dans son exemple, le fait que la course associée au cheval en général est rapportée à la troisième personne de l'indicatif. Je pourrais reprendre l'ébrouement, et y aller de mon exemple hippique-chevalin, mais je ne suis pas assez ferré sur les chevaux, pour interpréter convenablement l'information que me fournit le Petit Larousse 1918.
s'ébrouer ≍ souffler de frayeur, en parlant du cheval — ébrouement ≝ a. ronflement du cheval. b. éternuement volontaire des animaux.
Ces informations font de 1) un énoncé bisémique (« ambigu » pour les philosophes et les syntacticiens) et de 2) une phrase partiellement incompréhensible.
1) Le cheval s'ébroue.
2) « Un dernier ébrouement d'ailes s'apaisa dans les arbres » (F. Mauriac in PR).
Inversement, un sujet comme le Robert interpréterait la phrase 2), comme une analogie. En effet, pour le Petit Robert tout ce qui n'est pas cheval s'ébroue analogiquement [l'eau n'est donnée que dans les exemples]. Sans certitude, pourtant, car on a affaire à une enfilade de 5 possibilités distinctes. On observera l'incommunication des entrées ébrouement et s'ébrouer.
Le sens n'a pas la stabilité que l'on croit, ni diachroniquement (ce qui est généralement [plus ou moins] admis) ni synchroniquement (ce qui l'est [beaucoup] moins). Mais on ne fera un dogme ni d'une position ni de l'autre.
Il est clair, néanmoins, que le sujet qui interprète passe en revue (parcourt) tous les éléments qui d'une manière ou d'une autre lui permettront de « sélectionner » ou de retenir le sens parmi les candidats d'un sémantisme global ou diffus. — La sélection est donc la finalité normale d'une condition. Cette dernière doit avoir une capacité discriminante, sous peine de perdre sa pertinence.
Le verbe ‘interpréter’ a le sens de {donner une signification} dans le dictionnaire Bordas (1976), mais ses analogues sont comprendre et expliquer. Il interprète d'ailleurs un geste comme le PR interprète une conduite, un silence, des intentions, des remarques. Les sens 1 et 3 du Robert n'ont donc pas « bougé » depuis le Petit Larousse 1918. Il y a une perte, en l'occurrence, l'interprétation d'un songe, ramené au sens 1, alors que le Petit Larousse 1918 donne : deviner, tirer d'une chose quelque induction, quelque présage. On aura sans doute compris qu'ici le sens marqué (↘{en mauvaise part}) n'intervient potentiellement qu'en opposition à compréhension. Quand mon locuteur-interprète interprète, il cherche à donner une valeur sémantique à une forme linguistique.
| faux sens | erreur faite sur la signification d'un mot dans la phrase à laquelle il appartient | confondre tangage et roulis |
| contresens | erreur faite sur le sens d'une proposition ou d'une phrase | un contresens peut avoir pour origine un ou plusieurs faux sens |
| non-sens | b. interprétation complètement dépourvue de signification, n'ayant aucun sens | faire un non-sens dans une traduction |
| non-sens | a. façon absurde d'agir | épousseter avant de balayer |
Si l'on exclut l'acception que donne le Petit Robert pour l'emploi adjectival, à propos de l'ADN, ce dictionnaire distingue quatre sens pour ‘non-sens’. Il recense aussi cinq emplois pour ‘contresens’, dont un défini par synonymie et par sa phrase-exemple. ‘Faux sens’ figure à l'entrée ‘sens’ (ce que Bordas faisait pour les trois formes). Je regroupe les sens pertinents sous forme de tableau :
| faux sens | interpréter d'une manière erronée le sens d'un mot dans un texte | Faire un faux sens |
| contresens | Interprétation contraire à la signification véritable | Faire un contresens et des faux sens dans une traduction, une version |
| non-sens 3 | Ce qui est dépourvu de sens (phrase, proposition, raisonnement) | Élève qui fait des non-sens dans une version latine |
| non-sens 2 | Absence de sens | « Sens et non-sens », essai de Merleau-Ponty. |
| non-sens 1 | Défi au bon sens, à la raison.* | « Exalter la violence et la haine pour instaurer le règne de la justice et de la fraternité, c'est un non-sens » (Martin du Gard). |
le dix-neuvième sens de ‘sens’ chez Littré
19° Manière, façon, par extension d'acception, de signification. Il faudrait avoir une règle ; la raison s'offre, mais elle est ployable à tous sens, PASC. Pens. VII, 4. Les hommes, en un sens, ne sont point légers, ou ne le sont que dans les petites choses.... fermes et constants dans le mal ou dans l'indifférence pour la vertu, LA BRUYÈRE, XI. Rejetons pour toujours et en tous sens cette puissance [de produire l'imparfait] que l'auteur [Malebranche] attribue à Dieu, FÉN. t. III, p. 31. C'est sans doute un grand avantage, de quelque sens qu'on le considère, VAUVENARGUES. Justesse. Le bon sens consiste à prendre les choses dans le bon sens, ID. B. sens. Pourquoi la peste, la guerre, la famine et l'inquisition ? tournez-vous de tous les sens, vous ne trouverez d'autre solution, sinon que tout a été nécessaire, VOLT. Dict. phil. Puissance. Il [Guise] était l'idole des catholiques et le maître de la cour, affable, généreux et en tous sens le premier homme de l'État, ID. Moeurs, 171. Tourner quelqu'un de tous les sens, le questionner de toute façon pour lui faire avouer quelque chose.
