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De l'inférence sémantique




III




Sens et signification (suite et fin)




plan de la fin du chapitre trois

le philosophe, le logicien et la définition  ·  sens analytique  ·  la juxtaposibilité





Le philosophe, le logicien et la définition

On pourrait croire qu'en abordant la définition tout serait un peu mieux « défini », mais depuis la Scolastique la définition traîne après soi une distinction qui devrait distinguer, mais comme c'est souvent le cas, la distinction ajoute à la confusion si on la définit.  Ainsi Thonnard (1950) rappelle qu'on oppose la définition nominale (qui explique la signification du terme) à la définition réelle (qui explique ce qu'est la chose).  On reviendra sur cette question à propos de la définition comme opération cognitive.

Edmond Goblot (1898) écrivait :  « Une définition, au sens le plus général, est une proposition qui exprime l'extension et la compréhension d'un concept.  Elle doit convenir omni et soli definito ;  c'est donc une universelle affirmative susceptible de se convertir simplement, une toto-totale.  En d'autres termes, c'est l'énoncé d'une propriété caractéristique.  Toute propriété caractéristique peut servir à définir. »  On voit qu'il avait déjà tendance à rendre solidaires plutôt qu'inverses l'extension et la compréhension, car une définition en extension n'est pas une définition en compréhension.  L'extension peut être assimilée à l'exemple et l'illustration que donne le dictionnaire, tandis que la compréhension le sera à la périphrase ou paraphrase substituable au terme défini.  Car si du point de vue des logiciens, on peut définir des choses et des concepts, ce sont en réalité les signes qui les désignent qui font l'objet d'une définition, tandis que la chose ne peut être que décrite.

« La définition réelle ou définition de chose, écrit plus tard Edmond Goblot (1918), a pour but d'exprimer par la réunion de deux concepts ce qu'est une chose donnée.  Si la chose à définir est un sujet singulier, c'est d'une description qu'il s'agit plutôt que d'une définition.  Elle peut d'ailleurs se faire comme la définition, au moyen d'un genre et d'une différence, et s'exprime, comme la définition, par une affirmative dont la converse est vraie. »  Ce qui ne tient pas debout.  La brique n'est pas la réunion de deux concepts [il en faut au moins quatre à Claude Augée, successeur de Pierre Larousse] et n'est pas la converse d'une affirmative qui la décrit.  Il est vrai qu'elle n'est pas singulière, comme la plupart des noms communs.  ‘Alcmène’ est plus conforme, bien qu'elle réduise la portée d'une description :  « épouse du thébain Amphytrion et mère d'Hercule », mais comme elle appartient à la Mythologie, peut-on soutenir qu'elle soit vraie ?  Elle ne répond pas entièrement à la condition « genre prochain + différence spécifique », à moins qu'Amphytrion ait une une autre épouse qui lui aurait « donné » un autre fils qu'Hercule [fils de Jupiter (Zeus)].

rem  —  On trouve encore parfois des traces de cette idée que la définition est une phrase.  C'est ce que suppose la définition (première acception) de ‘circonspection’ dans le Petit Larousse 1918 :  [la circonscription est] Ce qui borne, limite l'étendue d'un corps.  Tribune ≝ [la tribune est un] Lieu élevé d'où parlent les orateurs.  Cette conception remonte certainement à Aristote, car les scolastiques ne l'ont pas inventée.  En outre la convertibilité de la définition avec le défini est invérifiable autrement que dans le discours, mais n'implique pas une converse.  V. Gardeil (1952:74).  Il faut remarquer que la définition aristotélicienne est une forme de classement et tous les classements ne sont pas des définitions :  « le chat est un *félidé », même suivi d'une différence spécifique ne constitue pas une définition.  *félidés est un n. m. pl., ce qui obligerait à dire :  le chat est « un carnassier du type chat ».  Idem pour ‘canidés’, ce qui rend le maniement des termes difficiles.

Pour Edmond Goblot (1918), « la définition est un jugement qui a pour sujet et pour attribut deux concepts équivalents, c'est-à-dire ayant les mêmes jugements virtuels.  Ce sont donc deux dénominations d'un même concept. »  Cette façon de s'exprimer n'engendre pas la clarté :  deux concepts ou trois, ou un seul ?  Thonnard dit plus simplement « la définition est le concept », qui signale également qu'on la présente comme un jugement, mais ce jugement aurait des jugements virtuels ?  Cette multiplication tient du tour de passe-passe ;  or dans la définition, dit-on, « les mots inutiles obscurcissent les idées ».

On se gardera surtout d'étendre à la définition par extension ces remarques qui ne sont applicables, si elles le sont, qu'à la définition en compréhension.  Goblot lui-même dans son Vocabulaire philosophique (1901) note :  « L'extension d'un terme est le nombre des sujets individuels dont il peut être l'attribut. »  On lira :  est l'ensemble ou la classe plutôt que le nombre.  La suite indique d'ailleurs le risque de dérapage, même s'il maintient là le rapport inversement proportionnel :  « L'extension est en raison inverse de la compréhension. »  En fragmentant la notion d'extension, en termes singuliers, collectif et général, et en la ramenant à une simple prédicat, il masque son véritable caractère qui est l'énumération, quoique il puisse y avoir des classes à un individu.  La forme représentative n'est donc pas x est un y, ou le lapin est un lagomorphe, mais lagomorphes ℄[lapin, lièvre], forme qui permet par inversion de tirer le schéma prédicatif.

Alexandre Bain (1875 [1870]) contestait cette apparente fonction de la « ‘locution’ ou terme complexe », pour qui [à propos du triangle] « est une figure à trois côtés » n'est pas un prédicat réel :  il s'agit, dit-il, d'une instruction verbale, déterminant le sens d'un mot.

Le Petit Larousse 1918 se distingue :  ≝ portion de plan comprise entre trois droites qui se coupent et qui sont limitées à leurs intersections. Le PR intrigue par son hoquet ≝ « Figure géométrique, polygone plan à trois côtés » [le polygone est une figure plane, lit-on ailleurs].  La conception de Bain est intéressante, mais elle lui vient probablement de son exemple géométrique, dont le sémanticien devrait se garder.

L'observation d'Edmond Goblot (1918) au sujet des « primitifs » est juste (et même confirmée plus tard par Thonnard), mais l'universelle est encore ici trop absolue :  « Toute définition se fait au moyen d'un genre.  Ce genre lui-même se définit par un genre plus étendu, et ainsi de suite, mais non pas indéfiniment.  Il y a nécessairement des summa genera, des genres indéfinissables, qui servent à définir tous les autres et ne sont eux-mêmes des espèces d'aucun autre.  Dans la définition réelle la dénotation commande la connotation :  le concept construit devra être attribut de tous les sujets dénotés par le terme donné et ne s'affirmer d'aucun autre. »  Même chose chez Thonnard :  « Elle [la définition] s'applique à tous les objets où se réalise cette nature et à eux seuls ».  Thonnard exclut les synonymes, mais admet l'analogie pour certains objets « du monde spirituel ».

Louis Dugas (1896) est un tenant du recours à l'étymologie dont il fait également le sens propre dans un geste dogmatique.  « Au sens étymologique et propre, terme, définition, veulent dire restriction, borne.  Tout mot par lequel on désigne une chose est à la fois un ordre et une défense, à savoir l'ordre de concevoir cette chose, et la défense de concevoir rien de plus. »

On admettra que c'est pousser un peu loin la notion d'instruction proposée par Bain, à laquelle, on l'a compris je souscris en grande partie, comme le montrent mes travaux sur les opérateurs sémiotiques.

La méfiance envers la « redéfinition », cheval de bataille de la Logique de Port-Royal, semble s'être étendue à l'idée même de définir, la position de Dugas pouvant être considérée comme l'extrême.  Mais si la deuxième moitié du XIXe siècle a été particulièrement riche en entreprises lexicographiques, les dictionnaires usuels, en un volume, n'étaient pas des modèles du genre.  Si l'on se reporte à ‘brique’ dans le Guérard et Sardou :  « morceau de terre pétrie et cuite. Fig. ce qui en a la forme », ou, dans le Bescherelle jeune, « Terre argileuse et rougeâtre, moulée en forme de carreau, puis séchée au soleil ou cuite au four », on note les progrès faits par le Petit Larousse 1918 :  Terre argileuse, pétrie et moulée, puis séchée au soleil et cuite au four.  Ce qui en a la figure.

Le « Petit Larousse » de 1911, intitulé en réalité Dictionnaire complet illustré, dit :  « cuite au feu » et donne un exemple pour ce qui en a la figure :  « une brique de savon ».  L'exemple du Bescherelle jeune était :  « four à brique » (brique au sing.), et n'avait donc pas de sens figuré.  Guérard et Sardou ne donnait aucun exemple.

Charles Waddington (1857), commentant la Logique de Port-Royal (1662) sur les définitions de noms, c'est-à-dire le sens qu'un auteur entend donner à un terme, écrit :  « Un mot exprime toujours quelque chose, et quand cette chose existe depuis des siècles, on n'a pas le droit d'en parler, comme si l'on venait de l'inventer, sans tenir compte de ce qu'elle a été jusque-là. »

Joseph Duval-Jouve (1844), semble-t-il, considérait que certains mots pouvaient être employés sans faire l'objet d'une définition.  « Il faut donc avant tout voir si le mot n'est pas assez clair, assez connu pour se passer de définition  —  il est des mots que l'on ne peut essayer de définir sans s'exposer à en obscurcir le sens.  L'expression prête à confusion, car « connaître un mot » est-ce vraiment savoir ce qu'il veut dire et/ou savoir l'employer ?

rem  —  La définition, on l'a vu, donne lieu chez les philosophes et logiciens à des prises de position parfois extrêmes et souvent dogmatiques.  On ne s'étonnera donc pas que je donne ici quelques définitions de la définition par ceuix qui se sont fixé comme travail la tâche difficutueuse de définir les mots et non les choses (même si la confusion est savamment entretenue).  C'est ce las du Petit Larousse 1918  ≝ énoncé des qualités propres d'un objet.  L'exemple répercute le critère scolastique :  π une donne définition ne doit s'appliquer qu'à l'objet défini.  PL 96 ≝ énonciation de ce qu'est un être ou une chose, de ses caractères essentiels, de ses qualités propres.  PR 2001 acception courante :  « Formule qui donne le sens d'une unité du lexique (mot, expression) et lui est à peu près synonyme. »  Acception philosophique (elle s'écarte de ce qu'on a vu) :  « Opération mentale qui consiste à déterminer le contenu d'un concept en énumérant ses caractères ;  résultat de cette opération sous la forme d'une proposition énonçant une équivalence entre un terme (→ défini) et l'ensemble des termes connus qui l'explicitent. »

rem  —  [suite]  Littré :  Énonciation des attributs qui distinguent une chose, qui lui appartiennent à l'exclusion de toute autre. "On ne reconnaît en géométrie que les seules définitions que les logiciens appellent définitions de nom, c'est-à-dire que les seules impositions de nom aux choses qu'on a clairement désignées en termes parfaitement connus". [Pascal, De l'esprit géométrique] "Il pose des définitions exactes qui le privent de l'agréable liberté d'abuser des termes dans les occasions". [Fontenelle, Leibnitz.] "Une définition sèche est souvent plus capable d'embrouiller que d'éclaircir les idées qui tiennent immédiatement au goût et au sentiment". [D'olivet, Prosod. franç. art. V, § 2] "Il y a deux sortes de définitions, les unes des choses qui sont, les autres des choses que nous concevons ; il y a des définitions partielles, il y en a de totales". [Diderot, Opinions des anciens philosophes] — Définition d'un mot, explication de son véritable sens.

rem  —  [suite]  Larousse en ligne  ≝ # Fait de déterminer les caractéristiques d'un concept, d'un mot, d'un objet, etc., ensemble des propriétés essentielles de quelque chose : La définition de ce mot n'est pas facile. La définition de produits nouveaux, du public à atteindre. — # Logique  Énoncé ou déclaration aux termes desquels un symbole ou une combinaison de symboles nouvellement introduits (definiendum) signifie ou dénote la même chose qu'un symbole dont le sens est déjà connu (definiens).

rem  —  [suite]  Extrait du Trésor (TLF), plus citation de Cournot [qu'on trouve en bibliographie] qui se méprend semble-t-il sur ce qu'est traditionnellement une définition de mot (qui porterait mieux le nom de redéfinition ou de définition d'auteur). — LING. Analyse sémantique d'un mot par l'indication de son genre prochain et de ses traits spécifiques, et/ou par sa mise en relation avec un ou plusieurs autres mots du discours ou de la langue ;  p. méton. ,"paraphrase donnée pour synonyme du terme à définir" (Mounin 1974) :  3. Les définitions de mots, chez les lexicographes, ont pour but de faire connaître le sens d'un mot à ceux qui ont déjà une notion plus ou moins claire ou obscure, plus ou moins superficielle ou approfondie, de la chose que ce mot désigne. S'il s'agit d'un mot nouveau, la définition de mot a pour objet de désigner le mot dont un auteur a fait choix, ... Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances, 1851, p. 348.

rem  —  [fin]  Passage de la Logique de Port-Royal [1662], relativement à la définition de mot (de nom) :  le mot d'âme étant équivoque, comme nous l'avons montré, fera naître aisément de la confusion dans ce que j'aurai à dire : de sorte que pour l'éviter, je regarderai le mot d'âme comme si c'était un son qui n'eût point encore de sens, et je l'appliquerai uniquement à ce qui est en nous le principe de la pensée, en disant : J'appelle âme ce qui est en nous le principe de la pensée.  C'est ce qu'on appelle la définition du mot, definitio nominis, dont les géomètres se servent si utilement, laquelle il faut bien distinguer de la définition de la chose, definitio rei. Car dans la définition de la chose, comme peut être celle-ci :  Lhomme est un animal raisonnable, le temps est la mesure du mouvement, on laisse au terme qu'on définit, comme homme ou temps , son idée ordinaire , dans laquelle on prétend que sont contenues d'autres idées, comme animal raisonnable, ou mesure du mouvement, au lieu que dans la définition du nom, comme nous avons déjà dit, on ne regarde que le son , et ensuite on détermine ce son à être signe d'une idée que l'on désigne par d'autres mots.
Il faut aussi prendre garde de ne pas confondre la définition de nom dont nous parlons ici, avec celle dont parlent quelques philosophes, qui entendent par là l'explication de ce qu'un mot signifie selon l'usage ordinaire d'une langue, ou selon son étymologie :  c'est de quoi nous pourrons parler en un autre endroit ;  mais ici, on ne regarde, au contraire, que l'usage particulier auquel celui qui définit un mot veut qu'on le prenne pour bien concevoir sa pensée, sans se mettre en peine si les autres le prennent dans le même sens.  Et de là il s'ensuit premièrement, que les définitions de noms sont arbitraires , et que celles des choses ne le sont point ; [p. 72] (...)
C'est pourquoi, quand on n'a pas dessein de faire connaître simplement en quel sens on prend un mot, mais qu'on prétend expliquer celui auquel il est communément pris, les définitions qu'on en donne ne sont nullement arbitraires, mais elles sont liées et astreintes à représenter, non la vérité des choses, mais la vérité de l'usage ; et on doit les estimer fausses, si elles n'expriment pas véritablement cet usage, c'est-à-dire si elles ne joignent pas aux sons les mêmes idées qui y sont jointes par l'usage ordinaire de ceux qui s'en servent ; et c'est ce qui fait voir aussi que ces définitions ne sont nullement exemptes d'être contestées, puisque l'on dispute tous les jours de la signification que l'usage donne aux termes. Or, quoique ces sortes de définitions de mots semblent être le partage de grammairiens, puisque ce sont celles qui composent les dictionnaires, qui ne sont autre chose que l'explication des idées que les hommes sont convenus de lier à certains sons, néanmoins l'on peut faire sur ce sujet plusieurs réflexions très importantes pour l'exactitude de nos jugements.  La première, qui sert de fondement aux autres, est que les hommes ne considèrent pas souvent toute la signification des mots, c'est-à-dire que les mots signifient souvent plus qu'il ne semble , et que, lorsqu'on en veut expliquer la signification , on ne représente pas toute l'impression qu'ils font dans l'esprit. [p. 79 ;  extraits tirés de l'édition 1854 chez Hachette, par Charles Jourdain].

Comme la méprise de Cournot semble être l'amalgame de la notion chez Pascal et de celle qu'Arnauld et Nicole reprennent aux scolastiques (et à Aristote), je cite le passage de Pascal [« De l'esprit géométrique », dans l'édition Jourdain, signalée ci-dessus], où l'on voit nettement qu'il ne s'agit pas de la définition d'usage (celle que Port-Royal distingue de la définition de mot et de chose) :  Cette véritable méthode, qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, s'il était possible d'y arriver, consisterait en deux choses principales :  l'une, de n'employer aucun terme dont on n'eût auparavant expliqué nettement le sens ;  l'autre, de n'avancer jamais aucune proposition qu'on ne démontrât par des vérités déjà connues ;  c'est-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions.  Mais pour suivre l'ordre même que j'explique, il faut que je déclare ce que j'entends par définition.  On ne reconnaît en géométrie que les seules définitions que les logiciens appellent définitions de nom, c'est-à-dire que les seules impositions de nom aux choses qu'on a clairement désignées en termes parfaitement connus ; et je ne parle que de celles-là seulement.  [Note Pascal est mort dans l'année où paraissait la Logique.]


Sens « analytique »

Si le sens est analysable (décomposable), pourquoi ne serait-il pas « composable » ?

Dans une théorie des opérations sémantiques, le sens est explicitable d'une manière analytique, sans qu'il s'agisse d'une analyse à proprement parler, même si les philosophes classiques y voyaient des notes (ce qui a donné la connotation dans son sens d'origine, devenu avec le temps un contresens).  Il ne s'agit toutefois pas d'unités plus petites qui seraient des « formants sémantiques », des « blocs de construction ».  On utilise plutôt des signes linguistiques convertis (par une règle de transposition ad hoc [conversion]) en descripteurs sémantiques pour, comme leur désignation l'indique, « décrire le sens ».  Le sens est donc décomposable en éléments de sens, mais cela n'assure pas la pérennité à ces éléments pas plus qu'au sens lui-même (pas de solidarité à la Saussure, pas de réciprocité à la Russell). 

Dans une langue antélinguistique, on dirait que telle notion y comporte l'idée de x.  On admet donc comme convention que les unités du lexique permettent de décrire ou d'expliquer celui-ci, quelque forme qu'il ait.  Et les relations observables entre formes lexicales sont transposables, au même titre que ces formes, au niveau d'explicitation métalinguistique.  Pour ne pas dépayser tout à fait le lecteur, on peut grosso modo admettre la définition du sème selon le Petit Larousse 1993 comme celle de l'élément de sens dans le cadre de la théorie :  « Unité minimale de « signification » entrant, comme composant, dans le sens d'une unité lexicale.  Syn.  Trait sémantique. »  Les deux propriétés essentielles de l'un comme de l'autre sont l'absence de référence et la distinctivité, ou sa pertinence (sa capacité de décrire) ;  par souci de cohérence, on préférera unité de sens plutôt que de signification dans la définition ci-dessus ;  la minimalité n'est pas non plus déterminante dans la règle et on peut lui préférer la pertinence.

rem  —  Il ne s'agit pas dans la théorie des opérations sémantiques d'analyser le sens comme tel ni de parvenir à l'unité la plus petite, puisque celle-ci serait obligatoirement un primitif, et, de ce fait, à sens raréfié (hyper-abstrait).  On écarte a fortiori le composant sémantique défini comme ≝ « Unité minimale de signification non susceptible de réalisation individuelle », puisque par définition (s'il n'a pas d'individualité) il ne peut pas signifier.  Car le dilemme est « quand même faire partie du sens » et « avoir un sens ».

Pour éviter toute confusion avec la signification qui porte généralement sur des propositions (sujet-prédicat) et des segments plus étendus [bien qu'elle s'applique aussi sur les interjections, comme les injures, jurons et autres jurements], on peut réécrire la définition ci-dessus avec quelques modifications :  « Unité sémantique métalinguistique entrant dans la description du sens d'une unité lexicale. »  On notera que la distinctivité n'est pas liée à la phonologie, mais à la différenciation d'une autre unité lexicale de sens approchant.  Cette définition est générale.  Dans l'optique de la règle d'interpétation, « l'élément de sens est une valeur sémantique métalinguistique entrant dans l'interprétation d'une expression linguistique. »

Bien entendu, l'analytique dont je ne parle pas ici n'a rien à voir avec des cas du genre « ophtalmologists are eye doctors » ou « bachelors are unmarried males », où il s'agit de morphoanalycité ou d'analyticité (dérivée de celle de Kant), qui risque facilement de basculer dans l'explication naïve ou plaisante de la formation des mots scientifiques :  les hippopotames sont des chevaux de fleuve.  Sur la question, voir Georges Rey, qui reprend la discussion depuis Kant et signale l'indétermination de l'équivalence d'après Quine.

La question est la suivante :  peut-on avoir des « composants » sans qu'ils entrent en composition.  Ici, pour l'instant, le terme de composant est un artifice de langage.  Il n'y a pas, dans la théorie des opérations sémantiques, d'unités indépendantes des mots (c'est-à-dire les formes auxquelles nous a habitués l'écriture), entrant dans la composition d'autres unités englobantes.  Autrement dit, il n'y a pas, dans ce cadre, de « transcription » sémantique correspondant à une phrase ou à une quelconque unité supérieure.  Au niveau inférieur, les formants « morphologiques » [la redondance ici est consciente et précorrectrice] ont un sens (« dé- » dans ‘déparquer’ [Petit Larousse 1918 ;  π déparquer des moutons]), mais eux-mêmes n'ont pas d'indépendance, sauf alors au titre de mots.

Évidemment, cette position va à l'encontre de la tradition, notamment mentaliste, mais également chomskyenne, qui s'appuie sur la proposition de la Logique de Port-Royal (cf. La Linguistique cartésienne).  Dans Grevisse (1959), « C'est par phrases que nous pensons et nous parlons ;  la phrase est un assemblage logiquement et grammaticalement organisé en vue d'exprimer un sens complet :  elle est la véritable unité linguistique. »

Tout cela est bel et bon, mais relisons et dès le début on peut contester que le fait de parler s'aligne sur le fait de penser, et dès après, révoquer en doute l'autre affirmation qui fait de la phrase un assemblage logique.  On laissera le bénéfice du doute quant à savoir si c'est la grammaire qui vient avant l'organisation phrastique ou l'inverse (il ne s'agit pas de remonter aux origines, mais de marquer ce qu'on est fondé à croire ou non).  Admettons que dans l'usage actuel du français, on peut se livrer à une analyse de la phrase d'après les principes généraux de la grammaire du français. 

C'est le but (et non le bât) qui blesse :  en effet, cette organisation phrastique aurait pour objectif, selon Grevisse, d'exprimer un sens complet.  Il y a évidemment confusion entre phrase complète et sens complet.  Dans « le facteur est passé. » et « le facteur a passé l'arme à gauche. », on a deux sens complets selon Grevisse, ainsi que deux phrases complètes [les exemples sont de moi].  Mais on peut substituer ‘a passé l'arme à gauche’ à ‘‘est passé’’ et le sens de la phrase reste complet, mais n'est plus le même.  On peut également substituer ‘le boulanger’ à ‘‘le facteur’’.

rem  —  On supposera que l'aspect logique de la phrase, en plus de se justifier par l'analyse du même nom, lui vient de ce que l'on croit être le mode d'organisation des idées.  D'ailleurs sait-on ce que Grevisse entendait par « sens » ? 

On peut donc supposer que si les phrases ont des sens complets, c'est aussi le cas des syntagmes.  L'unité linguistique reste la phrase (surtout une unité grammaticale), mais il est clair que Grevisse allait trop vite en besogne en privant de sens complet les constituants de la phrase.  D'ailleurs, si c'était le cas, d'où viendrait la compositionnalité ? 

Pour la petite histoire, on notera que le sens de la phrase « le facteur est passé. » n'est pas vraiment complet au sens de parfaitement déterminé.  Le facteur en question est le troisième dans l'ordre du Petit Larousse 1918 et du Guérard et Sardou.  Sans être difficile, on comprendra qu'une situation (réelle ou imaginaire) complèterait encore mieux le sens, mais en introduisant la référence, qui n'est pas « linguistique », sans laquelle pourtant la grammaire perd une bonne partie de sa capacité d'organisation.  Le fameux « donne-le-moi » n'a pas de sens complet et pourtant, phrastiquement, il l'est (complet).  On admettra donc que l'organisation de la phrase est l'organisation du réel, variable selon les langues.

La forme, qu'elle soit phonique ou graphique, est assez paradoxalement le seul accès au sens.  En effet, celui-ci n'est perceptible que par l'intermédiaire de la forme (c'est le piège que la langue réserve aux empiristes).  Et le sens précis, avec le concours d'une autre forme.  La théorie des opérations sémantiques s'est progressivement affranchie de la description du sens d'unité de langue, c'est-à-dire d'unités lexicales dans l'absolu, comme seules unités du lexique.  L'organisation globale et spécifique de celui-ci est révoquée en doute, ainsi que son existence comme telle (formant un tout distinct).  On pousse ainsi à son terme la remarque de Josette Rey-Debove qui signalait que le dictionnaire est la seule forme du lexique que l'on connaisse.  La langue n'est plus une institution, mais une virtualité.  Néanmoins ce n'est que par métaphore qu'un locuteur pourra parler des termes qu'il manie (activement) ou comprend (passivement) comme étant « son » dictionnaire.

Naturellement, la langue est une institution pour ceux qui se prennent pour ses fonctionnaires.  Mais il ne s'agit là ni de sémantique ni de linguistique, mais de pouvoir.

Plus spécifiquement, pour revenir aux unités, si le sème classique [depuis les années soixante  —  Pottier, 1963] est une unité « analytique », il n'a pas de place dans la sémantique restreinte des opérations asymptotiques menant à la compréhension d'un énoncé.  L'élément de sens, par contre, a une origine et une fonction qui sont balisées et contraintes par la règle de conversion (cf. règle d'interdéfinition) :  le mot ‘caractère’ devient un élément de sens {caractère} dans la nécessité où l'on est d'interpréter le mot ‘gravité’, par exemple.  La même opération s'applique à ‘dangereux’, lorsqu'on parle de la « gravité d'une blessure » (source :  Petit Larousse 1918).

Il conviendrait d'ailleurs de distinguer sens et information (même information sémantique).  R. Carter (1980:76) n'apportait pas plus d'arguments que Lerot en faveur de la thèse de la compositionnalité, sauf le fait qu'une phrase semble avoir un sens et qu'elle doit bien le tirer de quelque part (ou de quelque chose).  — Il faut croire que mon désir d'échapper au carcan (disons à l'inconfort) du sème-sémème m'a fait oublier cette remarque à propos des éléments de sens, mais l'emploi que je fais aujourd'hui du terme élément n'implique pas la compositionnalité, même si ces éléments sont susceptibles de se combiner pour paraphraser un syntagme ou une proposition.  Prenons le cas de Thomas a prononcé de remarquables éloges, où le Petit Larousse 1918 permet de sémantiser éloges par {panégyrique}, mais on constate que si l'adjectif est presque un obligé, son sens lui vient d'ailleurs et vient en général en deux « éléments », c'est-à-dire {digne de} ⋀ {être remarqué} ou {se distingue par} ⋀ {ses qualités}.

C'est aussi la concession que fait Meillet au système différentiel de Saussure :  « le vocabulaire se compose de mots dont sans doute la valeur [c'est moi qui souligne] ne se laisse définir précisément que par rapport à d'autres mots, mais qui, néanmoins sont indépendants les uns des autres » (cité par Mounin [1972:84]).  Personnellement, j'irais dans le sens inverse de Meillet en songeant à l'exemple de l'ébrouement - s'ébrouer, diachroniquement, du Petit Larousse 1918 au Petit Robert.  La phrase de Mauriac (cité par le Petit Robert) fait de ‘ébrouement’ un synonyme de ‘bruissement’, avec pour générique {mouvement}.

rem  —  Dans le cas de sens par métaphore, comme souvent les dictionnaires les signalent on est en droit de se demander s'il s'agit vraiment d'autre chose que d'une acception faite sur mesure, d'après le patron de la citation de l'auteur.  La fameuse clairière d'Anatole France qui s'était glissée dans le premier Petit Robert m'est resté en travers de la gorge comme une arête.  Mais les auteurs du TLF ont vengé l'honneur de ceux du Petit Robert, comme le prouvent ces exemples (où j'invite le lecteur à constater l'absence de sens véritable des métaphores) : 

« - P. métaph. [L'idée suggérée étant celle de clarté ou de moment privilégié, etc.]  Penser, c'est chercher des clairières dans une forêt (Renard, Journal, 1894, p. 212).  Dans ce grand fleuve de vent qui passe, il y a (...) des clairières d'accalmies (Genevoix, La Boîte à pêche, 1926, p. 145).  Il [Ferrague] paraissait doucement s'enfoncer dans (...) une grande clairière de souvenirs (Genevoix, Marcheloup, 1934, p. 228).  Des lieues et des lieues autour de nous de ténèbres vides semblaient nous serrer plus étroitement l'un contre l'autre au cœur de cette clairière d'intimité tiède (Gracq, Le Rivage des Syrtes, 1951, p. 28) : 3.  Vous ne le savez pas, vous autres, mais tout au bout du désespoir, il y a une blanche clairière où l'on est presque heureux. Anouilh, La Sauvage, 1938, III, p. 245. »

Devant l'opposition à la compositionnalité du sens, le lecteur est en droit de se demander si l'auteur, votre serviteur, a une réponse à ce problème « millénaire » (disons bicentenaire) et quelle suggestion il entend faire.  C'est naturellement à la faveur de l'étude de la syntagmation qu'il est donné de se poser des questions sur l'évidence apparente de la thèse compositionnelle :  celle-ci dérive sa force du fait qu'une langue artificielle (un langage logique, par ex., ou mathématique, symbolique, ∴ ⋁ ⇒ référentiel) est nécessairement compositionnelle (comme tout y est motivé, ou arbitraire, mais ici ces mots sont synonymes — l'arbitraire linguistique tient à d'autres facteurs).  On ne devrait pas perdre de vue que la compositionnalité est d'origine arithmétique :  5 + 7 = 12.  Le point de vue de la théorie des opérations sémantiques, pour reprendre cet exemple de Kant, est le suivant si 7 — 2 = 5, 5 et 7 ∩ 4.

Paul Tannery (1879) critique une conception analogue à celle de Frege, à qui les linguistes font remonter la compositionnalité, plutôt qu'à Kant, « un concept composé est une fonction, au sens technique du mot, des concepts élémentaires qui le composent. », cité par O. M. Schmitz-Dumont.

Pour Joseph Delbœuf (1876), « la compositionalité est une propriété des nombres pas des mots ;  dans la mesure où un sens peut être analysé, il peut être composé (comme le concept des logiciens, le cercle-carré, composé mais inintelligible). »

Si c'est vraiment à Frege qu'on fait remonter la compositionnalité, il faut y voir alors le désir d'aligner la langue ou le discours sur l'arithmétique, avec l'exemple de Kant :  12 = 5 + 7.  Toutefois, les propositions du langage ne sont pas des équations et si les mots d'une phrase ne s'additionnent pas, il n'y a aucune raison pour que leur sens le fasse.

Pour reprendre certaines remarques de Carter (1980:76-77), qui ne se borne pas à imposer l'argument d'autorité de Frege (pour qui je ne nourris aucune aversion, puisque sans lui Prolog n'aurait jamais vu le jour, ou alors, dans des conditions totalement différentes), on note qu'entre la compositionnalité et la non-compositionnalité, il n'y a qu'une question de préférence.  Le choix compositionnel est obligé d'admettre qu'il n'y a pas composition dans l'idiomaticité (locutions [ce qui est absurde]), ce que fait Carter, tandis que la thèse refusant le sens compositionnel est obligée de reconnaître qu'il y a composition (morphologique) au niveau inférieur au mot et parfois supérieur (mots composés).  Mais il faut se garder de tout homomorphisme d'un ordre de faits à l'autre.

On remarque aussitôt que l'admission dans le cas de la thèse idiomatique (la mienne) s'accompagne de mises en garde à propos de la composition nominale (étudiée par Benveniste 1967a) :  le sens « des composés » n'est pas une composition « des sens ».  Les meilleurs exemples sont les plus simples :  si pre- et proto- ont le même sens ({avant}␎), pourquoi la préhistoire n'est-elle pas synonyme de la protohistoire ? 

Si le paragraphe (comme le texte) peut être ramené à une phrase, ce n'est pas parce qu'on supprimerait toutes les phrases au profit d'une seule, mais parce qu'on en résume « l'idée ».  D'autre part, parmi les notions irréductibles de la Grammaire générative figure en bonne place le syntagme.  On peut suggérer qu'il n'y a pas d'unité sémantique supérieure au syntagme.  Seuls les segments de phrases lexicalisés (citables sans opérateur, c'est-à-dire la phraséologie) semblent pouvoir « entrer en composition » à l'égal des unités lexicales.  Encore une fois, cependant, la composition des formes n'entraînent pas obligatoirement la composition des sens.

Comme on le voit à l'étude des opérateurs sémiotiques, il s'agit presque toujours dans ces cas précis de segments qui sont des opérateurs ou des métaphrases qui se comportent comme des syntagmes.  Des observations comme celles de l'isosémie (ou homosémie) portent un coup considérable à la thèse de la composition phrastique et fournissent une base à la « résumabilité » d'un texte.  C'est en réduisant les intersections sémantiques que l'on parvient à la « nature du sens », que l'on dira « déformable » pour reprendre le terme de Culioli.

Il faut entendre par là qu'il est reproportionné et reformulé selon les nécessités du moment.

Diego Marconi (1997, chap. 6) rappelle le principe de compositionnalité :  « la valeur sémantique (sens ou dénotation) de toute expression complexe est fonction des valeurs sémantiques de ses constituants ».  Il nous fait la preuve de la composition du sens par la substitution de deux synonymes dénotatifs, l'étoile du berger.  En réalité, la seule preuve, c'est que les synonymes (même dénotatifs uniquement) sont substituables l'un à l'autre, c'est-à-dire que c'est celle de la synonymie et de la différence de sens, mais pour la preuve de la compositionnalité, il faudra patienter.  Elle est, en gros, moins vérifiable et moins générale que la thèse de la syntagmation/idiomaticité.  C'est l'exemple de Frege qui n'a rien de sémantique puisque dans ce cas précis, il s'agit des noms que reçoit une seule et même étoile.  L'article de Frege est discuté dans Sens et dénotation.

La discussion de la valeur de vérité importe peu au sémanticien qui pourrait gloser sur des énoncés faux dans la mesure où ils sont compris.  Le seul argument pour la compositionnalité se trouve dans la prétendue compréhension de phrases jamais entendues.

Je cite :  « il serait difficile de concevoir, sans admettre un principe de compositionnalité de la signification, que l'on puisse comprendre des phrases que nous n'avons jamais entendues — sans qu'elles nous soient expliquées —, à la seule condition qu'elles soient constituées de mots que nous connaissons. » — « La signification d'une expression complexe est, en ce sens, fonction des significations de ses constituants :  la connaissance des significations des constituants suffit à déterminer, sur la base de la structure syntaxique de l'expression, la signification de l'expression complexe. » 

Or cette observation est fausse, puisque 1) on ne possède pas de preuve qu'elle n'ait jamais été entendue et 2) il suffit d'un mot opaque pour compromettre la démonstration, sans compter la restriction qu'apportait Russell, que reproduit Marconi :  « à condition que tous les mots soient connus. »  Et là, j'irais plus loin, non seulement les mots doivent être connus, mais chacun des sens pertinents (syntagmés) au minimum, également.  Autrement dit, le sens est (re-)compositionnel s'il a été interprété (composé) auparavant.

Et que veut dire « connaître un mot » ?  On remarque l'argument dramatico-dogmatique du deus in machina :  si vous n'admettez pas notre point de vue, vous ne pourrez pas comprendre de phrases jamais entendues — mais dont vous connaissez tous les mots.  Autrement dit, la condition de réalisation/de vérification de la compositionnalité tient au fait que vous possédez « tout » le lexique :  c'est le seul moyen technique de pouvoir comprendre des phrases jamais entendues dont les mots seraient connus.  Cet univers de la transparence est certainement un rêve de logicien, c'est-à-dire une aberration.

On ne perdra pas de vue qu'on peut connaître des mots et la syntaxe où ils apparaissent sans qu'on sache ce qu'ils ont comme sens indépendamment et dans leur combinaison (qui n'est qu'une juxtaposition).  On peut connaître ‘lointain’, mais ne pas savoir ce que sont « les lointains d'un tableau ».  La thèse compositionnelle sème d'ailleurs le non-sens :  que veut dire ‘complexe’ dans « expression complexe » ?  On remarquera d'ailleurs que la phrase visée est construite comme une équation.  On note enfin que cette thèse ne distingue pas le sens de la signification, dans son empressement fer-à-repasser.

Le mauvais esprit que je suis constate que le verbe ‘valoir’ a une quinzaine d'acceptions ou d'emplois et ‘salle’ huit (en 1918) et ‘pistonner’ en a deux, dont un que je ne connaissais pas (probablement vieilli).  Je serais donc plus prudent que Frege et ceux qui lui ont emboîté le pas.  S'il y a lieu de faire intervenir la séduisante idée de fonction (x est fonction de y), ce ne sera pas entre le sens de P, P{s}, et le sens de ses constituants, (a(x), b(y), c(y), mais bien entre les constituants a et b (a∁⊥b ⊢ {x}, et b et c...

Phrase forgée à méditer :  « l'obscurcissement des idées engendrent l'obtusion », indépendamment de ses conditions de vérité ou du vérificationnisme.  Le sens n'est décidément pas compositionnel, mais bien le produit d'une interprétation.  Le sens d'une phrase n'est pas fonction du sens de ses constituants, parce qu'elle ne peut avoir de sens qu'en fonction d'une situation.  La phrase n'est pas une unité sémantique, mais référentielle.  Un micro-drame disait, déjà Michel Bréal (dans son Essai de sémantique).


La juxtaposabilité

Henri Delacroix (1924a) écrivait « la phrase est donc l'expression linguistique d'une représentation d'ensemble (c'est-à-dire d'une idée, d'un jugement) dont les éléments sont distingués et exposés suivant leur rapport logique. »  C'est à peu près la définition de son contemporain Hermann Paul :  « La ‘phrase est l'expression linguistique, le symbole du fait que la combinaison de plusieurs représentations ou groupes de représentations s'est faite dans l'esprit du sujet parlant, et le moyen de réaliser la même combinaison des mêmes représentations [je souligne] dans l'esprit de l'auditeur.’ »

La liberté du locuteur tient à cela :  s'il existait des règles de combinaison/composition des sens, il n'y aurait aucune nécessité d'interpréter, car le sens serait littéralement calculable, comme l'aurait « calculé » l'émetteur-producteur, dans le monde idéal d'Hermann Paul et d'Henri Delacroix.  Telle combinaison produirait toujours tel résultat.  Et Carter (1980:78) ne serait pas obligé de s'imposer une contrainte de polysémie minimale.  Il est bien entendu qu'ici on a soin d'écarter l'effet de l'énoncé et la phrase qui le constitue.  « Je te quitte » n'a pas les mêmes conséquences (ni la même signification au sens de la théorie opératoire) selon les locuteurs et les situations, mais cela ne tient certainement pas à la compositionnalité.

La régulation du discours n'est donc pas à voir en contrainte sur les choix de l'interprète, malgré les ambitions de l'énonciateur, notamment dans l'argumentation, mais en moyen de préserver un sens minimal en lui évitant, sauf intention contraire, de parcourir les registres d'une herméneutique.  Évidemment, la thèse de la juxtaposabilité du sens ne nous dit pas ce que Claude Allègre considère comme le Graal ni surtout pourquoi il se voit en chevalier de la Table ronde, mais que sa quête, comme celle du sens, est infinie (au sens de « toujours à recommencer »).  L'asymptote n'est pas, en théorie des opérations sémantiques, une métaphore :  ou plutôt elle n'est une métaphore que par rapport à ses emplois mathématiques.

L'hypothèse de la juxtaposibilité s'oppose à celle de la compositionnalité et dérive à la fois de la syntagmation, que je dois à Benveniste, et de la sémiosyntaxe que je proposais comme alternative à l'hypothèse d'un « automate grammatical mental » que semblait supposer la syntaxe chomskyenne et qui, à l'entendre, eût été inné.  La sémiosyntaxe ne se propose pas de remplacer les notions grammaticales acquises au cours des années de formation et mémorisées à plus ou moins long terme sous forme de schémas, et notamment gâce aux modules verbaux ;  la sémiosyntaxe permet d'envisager l'interaction d'unités lexicales que juxtapose le discours.  Le principe est simple :  dans une cooccurrence A+B, qui est donc A⇄B, tantôt A est l'opérateur de la base B et tantôt B est l'opérateur de la base A.  Dans l'exemple ci-dessous, on peut constater trois interactions sémiosyntactiques à répercussions sémantiques : 

<[[Des éclairs] ⇄  [qui zèbrent]]a ⇄  [[un ciel] ⇄ [d'orage]]b>c.

L'interaction b transforme le pseudo-possessif en « ciel orageux » ;  en l'absence d'un contexte verbal étendu, le relatif est neutralisé par l'interaction a.  La syntagmation d'éclairs et de zébrer permet de déterminer le sens de chacun, confirmé par l'homosémie ‘éclair-orage’ et ‘éclair-ciel’.  La syntagmation ‘ciel-orage’ écarte les sens figurés (dans la théorie, les sens, qui sont le résultat d'une indirection de la dénotation, à l'exception des métonymies qui sont généralement des redirections, la dénotation demeurant matérielle), dont le Petit Larousse 1918 donne trois spécimens.

On comparera : «  Quelquefois, le vol coupant de l'un d'eux [il s'agit de moineaux] zébrait le ciel de Paris sur lequel s'ouvraient les fenêtres à tabatières. » (Léo Malet)

Le philosophe Frédéric Paulhan (1889a) n'était pas de notre avis :  « Le jugement n'est pas une juxtaposition, dit-il, c'est une synthèse. »

Il en devenait presque lyrique :  « il y a dans le fait de lire une phrase en la comprenant une véritable synthèse psychique, des mots, des sons, des images, des idées s'associent dans un acte unique, convergent vers un même résultat, et le sens total qui provient de l'association de ces différents éléments, est un système et non le résultat de la juxtaposition des mots, des images et des idées, mais l'ordre même que prennent particulièrement ces éléments en ce cas.  Frédéric Paulhan (1889a).  Il n'avait certainement pas la phrase de Gracq sous les yeux :  « Des lieues et des lieues autour de nous de ténèbres vides semblaient nous serrer plus étroitement l'un contre l'autre au cour de cette clairière d'intimité tiède. »

Le problème de ce genre d'assertions, c'est qu'il repose sur un emploi particulier des adjectifs et des épithètes.  Véritable, unique, même, total et la forme phraséologique l'x même ;  ainsi que sur une succession de quasi-synonymes ;  synthèse, acte, résultat, association, système, ordre.  On notera cependant un écart :  un résultat, mais pas celui qu'attendent les juxtaposeurs, l'ordre même.  On s'attendrait à trouver « fusion ».

rem  —  Sur l'ordre même :  Les éléments disparates (« des mots, des sons, des images, des idées ») dont il parle n'ont pas d'ordre de combinaison entre eux.  Quant à la combinaison des mots, la syntaxe chomskyenne a montré depuis que la transformation d'un plan ne modifie pas nécessairement l'autre plan (ici celui du sens).

Or, depuis plus de trente ans que je me penche sur la question du sens, je ne suis jamais arrivé au « sens total », sans doute faute d'une âme bien trempée.  À la relire, cette phrase, j'en arrive à douter de l'avoir comprise.  Bon, il est possible d'avoir une méfiance naturelle pour des mots comme ‘synthèse’, mais ne dit-il pas que le sens est issu d'un système ordonné (c'est la moindre des choses) produit par synthèse (association convergente)... 

Somme toute, je préfère la juxtaposition, même si ce n'est pas là l'essentiel de la théorie des opérations sémantiques dont l'objet est la description des processus.  Quant à la synthèse qu'on retrouvera dans la constitution du référentiel, c'est-à-dire du modèle interne que se constitue la lecture ou l'audition, celle-ci ne peut se produire qu'au prix d'un autogommage au cours de l'activité de compréhension, et s'ordonne autour des coordonnées (et de ce qu'on appelait autrefois les rôles et auparavant les circonstances).

rem  —  C'est dans le référentiel que se retrouvent aussi les aspects et les cas, lorsqu'ils sont pertinents.





connotation  —  Le cas de la connotation n'est pas aussi clair que je l'avais cru, et les sources qui me sont disponibles ne sont guère utiles.  Le Trésor par exemple fait remonter le terme à la Grammaire de Port-Royal, mais celle-ci n'est pas plus scolastique que ne l'est leur Logique.  Il accompagne le sens « scolastique » d'une remarque sybilline à propos de l'histoire des sciences, je cite :  « A.- PHILOS., LOG.  1. LOG. SCOLAST. Propriété d'un terme de faire connaître en même temps que son objet certains attributs du sujet.  Rem.  Ce sens qui est celui du mot chez les grammairiens et logiciens du xviie s., est auj. réservé à l'hist. des sciences. »  La citation (en bas de l'article du TLF) d'Arnault et Lancelot peut être considérée comme le premier emploi « mal compris » (premier faux sens) :  « Or ce qui fait qu'un nom ne peut subsister par soy-mesme, est quand outre sa signification distincte, il y en a encore une confuse, qu'on peut appeler connotation d'une chose, à laquelle convient ce qui est marqué par la signification distincte); »  La note relative à l'usage scolastique (impossible à vérifier) tendrait à une interprétation littérale de con- -notatio.  « Empr. au lat. scolastique connotatio « indication seconde, signification seconde » (attesté dans le domaine angl. dep. ca 1200 ds Latham). ».  Le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) fait dériver connotation de « connotatif », du lat. cum et notatum, supin de notare, noter.  « Indiquant à la fois l'idée secondaire et l'idée principale :  Termes connotatifs » ;  « Sens plus général qu'on peut attribuer à un terme abstrait, outre sa signification propre. »  Littré présente une variation du même :  « Terme de grammaire et de logique.  Idée particulière que comporte un terme abstrait à côté du sens général. »  Donnons le dernier mot à Thonnard (1950:32), qui à son époque devait être un survivant de la scolastique :  (Il passe en revue les quatre sorte de concepts du point de vue de la compréhension) « 3.  Le concept est absolu ou connotatif selon qu'il présente son contenu représentatif, soit sous forme d'essence indépendante ou prise en soi, soit sous forme dépendante d'une autre comme son sujet ;  par exemple, un homme, un savant.  Tout concept abstrait est absolu, mais non tout concept concret ;  ainsi celui de cécité, comme celui d'humanité présente à l'esprit une essence prise en soi, absolument, comme aussi celui d'homme ;  mais un ‘aveugle’ ou un ‘noir’, concept concret, désignant d'abord la forme de cécité ou de noirceur comme dépendante d'un sujet où elle se réalise :  ils sont connotatifs. »  On voit que ni Port-Royal ni le TLF n'approche du sens scolastique et que l'indication étymologique du TLF, « seconde », est fausse.  Le seul à s'en rapprocher à peine, c'est le Grand Larousse du XXe siècle, bien que sa définition de connotation soit également erronée, tant à propos de la signification qu'à propos de l'abstraction, comme l'idée de secondaire dans connotatif :  la cécité d'un aveugle n'est certainement pas secondaire, mais bien « dépendante » par rapport au sujet (personne).




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