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De l'inférence sémantique




IV




Opérations cognitives




« La compréhension est un cas particulier du malentendu. »
Aphorisme favori d'Antoine Culioli




plan du chapitre quatre
Sens et opérations cognitives  ·  Max Black dans le labyrinthe  ·  les descendants de Hume ·  l'absence du sens ou le drame d'une certaine philosophie  ·  Russell et le non-sens  ·  l'empirisme envahissant  ·  la philosophie du langage n'est pas une sémantique  ·  ambiguity is in the eye of the beholder  ·  les opérations cognitives  ·  la généralisation  ·  le raisonnement sous forme portative  ·  le jugement





Sens et opérations cognitives


Max Black dans le labyrinthe

Quand Max Black (1968) s'aventure à mettre dos-à-dos mentalistes et anti-mentalistes, il réussit à jeter le discrédit sur toute critique de la nature du sens plutôt que sur toute théorie du sens.  Il attribue au théoricien du sens un curieux raisonnement, qu'il décrit (pour le dénoncer) de cette manière :  « jaune » means (veut dire) yellow, yellow is a colour ; therefore (donc ou par conséquent) jaune means a colour.  Son choix d'exemple(s) est discutable. ‘Jaune’ n'a de sens, en réalité, que lorsqu'il est « indirect » par rapport à sa désignation.  Soit ≍ teinture/peinture ; ≍ partie de l'oeuf ; ≍ personne originaire d'Asie ; ≍ briseur de grève.

Il discrédite à la fois le syllogisme (ce qui n'est pas difficile, bien du monde est passé par là avant lui), et celui qui s'en sert, ici, lui-même.  rem  —  Quand je dis que ‘jaune’ n'a de sens qu'indirect, c'est que le sens direct est ici une dénotation, dans la classe des couleurs, comme dit le Petit Larousse 1918, « entre le vert et l'orangé ».  « Jaune est une couleur », on le note, est un des schémas de Goblot, dont la matrice est x est y.  Si ma description semble ici contradictoire par rapport à ce qui a été dit à la page précédente, c'est que le sens direct d'une couleur se borne à cela, « x est une couleur », qui renvoie donc à la classe (en extension) des couleurs.

rem  —  Le TLF est naturellement plus complet, mais cela ne change rien à l'affaire :  « I A. - [Jaune est inhérent à la nature, à la qualité du qualifié] Qui constitue la couleur la plus chaude et la plus lumineuse et rappelle notamment la couleur du citron, de l'or, des blés mûrs. »  On peut d'ailleurs se poser la question à propos de l'inhérence en parlant de la boue, premier exemple de l'acception I A a).  J'avais pu établir, il y a plusieurs années que « jaune » justement (mais c'était un paradigme) constituait ce que j'ai appelé à l'époque un contexte indifférent, c'est-à-dire non diagnostique du point de vue sémantique.  « inhérent » peut-être, mais certainement pas définitoire.  On notera que c'est bel et bien une description (par opposition à définition) que donne le TLF et qu'elle est presque lyrique ;  comme il advient généralement, le lyrisme fait peu de cas de l'exactitude.  L'exemple définitoire des blés mûrs n'est pas inhérent, comme il s'agit d'un passage, à moins que le sens d'inhérent m'échappe.

Black, pour revenir à lui, démonte le raisonnement de cette façon :  X has the relation Y to Z ; Z is a W ; therefore, X has the relation Y to W. 

Autrement dit, X a la relation Y à Z ;  Z est un W ;  par conséquent, X a la relation Y à (un) W.

Black l'illustre avec un exemple où il cherche le voleur de son portefeuille (j'adapte), cet aigrefin est un Mormon, donc il cherche un Mormon.  Il prétend que la « fausseté » tiendrait au fait qu'il pourrait ne pas savoir que le voleur est Mormon.  En réalité la fausseté tiendrait au fait qu'il a égaré son portefeuille.  Il entasse un troisième exemple, qu'il décrit comme absurde :  Robinson méprise l'homme moyen, or l'homme moyen est un mari, donc Robinson méprise un mari.  On est proche des sorites.  Le plus étrange, là-dedans, ce serait par exemple qu'un misanthrope déteste les mammifères.  L'erreur de Black consiste à croire que toutes les propriétés d'un individu sont celles de la classe, ne tenant pas compte du fait qu'un individu peut être membre de plusieurs classes.  C'est l'inverse qui est automatique, c'est-à-dire que les propriétés ou attributs du genre sont ipso facto ceux de l'espèce.  « Ce qui vaut du genre vaut de toutes ses espèces », comme dit l'École.

Je disais que le choix d'exemples pourrait être plus judicieux, mais la tenue du raisonnement gagnerait aussi à être plus clairement balisée, et même plus sérieusement étayée.  Si jaune est une couleur, couleur n'est pas son sens, mais une partie de son sens [son genre prochain], et encore, de son sens direct, comme je l'ai signalé plus haut.  Tout comme la mormonité n'est pas suffisante à faire un voleur.  Si ‘jaune’ voulait dire couleur, il aurait de très nombreux synonymes.  Il faut distinguer deux types de méta-énoncés :  jaune désigne une couleur (entre le vert et l'orangé ou comme le citron et les blés mûrs) et le jaune se définit comme la couleur du citron ou du bouton d'or.  Quant à Robinson, il n'a rien à voir dans cette histoire et s'y trouve parce qu'il n'a pas cru Zoë.

On peut supposer que la relation Y est celle qui consiste à signifier (moi je préfère vouloir dire, n'en déplaise aux intentionnalistes).  Première précaution, restons dans la même langue.  Black n'apporte aucune justification du passage d'une langue à l'autre.  x est ici ‘hâbleur’ et z est {qui aime à se vanter}.  Or (comme dirait Black) {qui aime à se vanter} (entendre « celui qui aime à se vanter ») est un fanfaron, donc le hâbleur est un fanfaron.  Le « syllogisme » de Max Black n'a qu'un inconvénient dans cette forme, c'est qu'il ne tient pas compte du niveau sémiotique différent.  Z est au plan métalinguistique.

Il faut effectivement penser que pour certains logiciens et certains philosophes les « entités sémantiques », pour reprendre l'expression de Quine, soient [ou sont] « obscures ».  Dans l'exemple de Black, la faille majeure est en fait la déperdition de spécificité.  J'ai déjà évoqué ce problème de méthode et de théorie.  Si le vérifiable/reproductible a intérêt à être général, d'où le « dicton » qui veut qu'il n'y ait de science que du général (ce qui ne revient pas à appliquer le principe d'universalité des logiciens, symbolisé par ∀).  Néanmoins, comme je l'ai signalé, si faire de ‘jaune’ une couleur permet de l'isoler d'autres propriétés en l'assignant à une classe, cela ne suffit pas à faire un sens répétable, c'est-à-dire utilisable.  Il manque dans sa description la concession à une spécificité suffisante.

rem  —  On lira avec intérêt l'article de François Vert, à propos du savoir, que j'ai trouvé en cherchant confirmation de la source de ce dicton :  «  La citation philosophique était tirée d'Aristote ;  « Il n'y a de science que du général », ou (traduction Tricot) « la science consiste dans la connaissance universelle » (Seconds Analytiques, I, 31, 87 b). ».

Un logicien pourrait disputer Max Black sur le fait que son raisonnement syllogistique part d'une existentielle plutôt que d'une universelle, mais je m'en garderai en criant casse-cou.

Pourquoi traduit-il « means Y » par « has the relation Y to Z » ?  Est-ce le triangle O & R qui ne passe pas ?  Il affirme qu'il n'y a pas de désignation dans « l'homme (le voleur) que je cherche » et « l'homme moyen ».  Il a peut-être raison pour le second (en fait, non), mais pas pour le premier.  Il devrait songer à la description définie de Russell.  Il crée une situation référentielle par sa phrase :  il doit désigner.  Il a inventé un Mormon voleur, mais ce personnage existe dans la référence extralinguistique de la phrase, dans la situation correspondante, et dans le référentiel que la cognition met au point.

Quand Black ajoute l'exemple du livre qui coûte cinq dollars, il prétend que la phrase traite la chose comme une identité.  En réalité, c'est lui qui se méprend.  The price of this book is five dollars.  L'ambiguïté, si elle existe en anglais [what about « is worth ? » or « how much ? »], est dissipée par l'emploi du verbe ‘coûter’ [cf. en fr. « le prix du livre est de 5 euros ».].  Pour faire un syllogisme classique, il semble qu'il ait un terme de trop.  A = C, B = C : A = B, formule [axiome d'Euclide], qui décrit la transitivité de certaines relations comme propriété :  Deux choses égales à une troisième sont égales entre elles.  Mais la transitivité n'est qu'une propriété et son schéma ne doit pas être pris pour celui du syllogisme le plus fréquemment cité :  ici celui d'Omnis  —  B est A, C est B  : C est A.

Lalande (1926) donne (pour la propriété qu'est la transitivité) :  « pour une relation ℛ, telle que l'on ait, quels que soient a, b, c :  ab, bcac. »

Autrement dit pour revenir à noter le syllogisme bancal, il nous fau(drai)t trois choses dans un rapport d'égalité.  Reprenons :  l'homme que je cherche (A), est un voleur (C), le voleur (C) est un Mormon (B), donc l'homme que je cherche (A) est un Mormon (B).  Irréprochable.  Mais il n'y a dans ce syllogisme aucune prétention à passer pour le sens.  Essayons avec la couleur.

jaune (A) veut dire couleur (C) ; couleur (C) veut dire qualité (B) :  jaune (A) veut dire qualité (B).  On voit que Black, tout à son combat, a perdu de vue les armes qu'il employait.  Mais ceci ne revient pas à dire qu'il s'égare sans cesse.  On ne peut pas toujours souscrire aux mêmes croyances (il assimile par exemple la complexité des langues à l'intelligence, alors que cette dernière est économe par nature), mais après avoir attribué à Gustaf Stern (1931) les travaux sur les changements de sens (Palmer les prêtait bien à Bloomfield), il note (p. 207, n26) avec justesse qu'il y a un rapport entre le sens (meaning) et l'inférence et la compréhension (understanding).

Il explique [je traduis littéralement] que « le fait de savoir le sens de quelque chose (quoi qu'on entende par là) est souvent le fait de pouvoir inférer ce qui resterait autrement inconnu - ou encore de comprendre ce qui était mystérieux ou ce qui laissait perplexe jusque-là ».  Il n'explique pas, par contre, en quoi consiste ce qu'il infère ou comprend, car il a décrit les « idées » comme autant de fantômes futiles (no better than idle ghosts).  Russell, Ryle et Quine applaudissent en coulisse.  Même s'il semble évoquer la présupposition avant l'heure, Black apporte une preuve de plus que l'empirisme ne comprend pas le sens, au deux sens de comprendre, comme eût dit Roland Barthes.


Les descendants de Hume

Il est possible que la méfiance vis-à-vis des concepts soit une question ethnique ou culturelle :  Black est rejoint par Lyons (ici je me borne au chapitre sur la sémantique de son très didactique et même pédagogique Language and Linguistics [1981], cours d'introduction à la linguistique destiné aux étudiants de première année à l'Université de Sussex).  Lyons, dis-je, qui, avec une mauvaise foi évidente, prétend chercher le concept correspondant aux premiers mots d'une liste des mots les plus fréquents de l'anglais.  Il truque le jeu d'emblée, car on s'en doute bien, même sans voir la liste, qu'il s'agit en gros de mots grammaticaux ou ostensifs.  Du concept il glisse vers l'image et soutient qu'elles varient considérablement d'un locuteur à l'autre, ce que je veux bien croire, mais je n'en dirai pas autant de la conclusion qu'il tire selon laquelle il n'y aurait aucun point commun entre ces représentations :  elles partagent au moins le fait d'être des représentations d'individus distincts à partir d'éléments identiques (ou fort ressemblants).

Lyons entreprend ensuite d'énumérer les types de sens.  Il oppose ainsi sens lexical et sens phrastique (sentence-meaning), dans lequel entre le sens grammatical.  Il n'offre toutefois aucune garantie de la validité du sens de l'énoncé.  Ce en quoi il a raison, mais je ne suis pas sûr qu'il y ait véritablement de sens phrastique, sauf dans les phrases courtes (propositions dites indépendantes, mais c'est moins le sens qui caractérise la phrase que sa référence (la dénotation) :  il suffit de songer au Mormon voleur de Max Black).  Il affirme l'importance du « sens phrastique » en rappelant que le sens de certains lexèmes (c'est le terme qu'il emploie) dépend du sens des phrases dans lesquels ils apparaissent [je souligne], perdant de vue que les phrases en question sont grammaticalement des concaténations de lexèmes (sémantiquement, des syntagmations).  Ce n'est pas la « phrase » qui donne le sens (elle est aussi inanimée que le mot), mais l'interprète qui l'entend ou la lit.  Plus près de son propos, ce sont les cooccurrents qui interviennent sur le sens (sélection [par le sujet interprétant] dans le cas de la polysémie/homonymie).  Benveniste n'a tout de même pas planché sur la syntagmation pour rien.

C'est le problème de la poule et de l'œuf.  Se rend-il compte que la phrase sans le mot auquel elle « donne » son sens n'en a pas ?  Prenons son propre exemple :  He is clumsy, mais he ⊥ well. [skates, dances, swims, sings].  Un retour sur les exemples de Black montrerait qu'il y a là aussi une question de pertinence.  ‘V+bien’ n'est que faiblement diagnostique.

rem  —  On notera que ‘clumsy’ dans la proximité de ‘mean well’ est une collocation, un cran en dessous de la locution et donc qu'elle devrait avoir droit à un traitement spécial, et non être soumise à un paradigme général d'activités diverses.

Lyons dérive ensuite, après avoir parlé des performatifs, un sens descriptif et un sens non descriptif d'un énoncé.  Le sens descriptif serait celui de la proposition assertée dans les énoncés.  Tout cela pour montrer qu'une question n'asserte pas la proposition*.  Doit-on comprendre qu'une question n'est pas un énoncé ?  Ce qui rappelle l'aventure (pré)supposée d'Oswald Ducrot, prenant les préjugés pour des manifestations du sens (cf. Il est petit pour un Texan).  On voit que la révolution pragmatique n'avait pas grand-chose à se mettre sous la dent.

*Cuvillier (Vocabulaire philosophique) précise bien que l'assertion est une affirmation ou une négation de la lexis** [**simple énoncé d'un contenu intellectuel] d'un jugement***.  ***Affirmation ou négation d'un rapport entre un sujet et un attribut.  Autrement dit, le sémanticien anglais nous fait un cours de logique.

Avec le recul, j'en suis à me demander si Lyons ne faisait cette distinction que pour son bénéfice, ou celui de ses étudiants.  Il est clair que les mots d'une phrase ont leur sens ou leur dénotation, c'est selon, qu'il s'agisse d'une question ou même d'une négation.  Même les phrases sans référence ont un sens (leurs constituants) comme l'a montré la mode de la calvitie de l'inactuel roi de France [c'est la dénotation qui foire].  Ce n'est pas la phrase la condition déterminante du sens en général, mais la compréhension qu'en a un être humain.  Après le paradoxe de Quine, on est en droit de songer au paradoxe du linguiste.

Attardons-nous un instant : 

Le sens de D « les moineaux s'ébrouent volontiers » (Petit Larousse 1918) est issu de la cooccurrence de trois termes et « contient » le sens de B « les moineaux s'ébrouent » qui « contient » (admettons) le ‘sens’ [la dénotation] de A « les moineaux », mais pas celui de ‘s'ébrouer’ car c'est la syntagmation avec moineau ou cheval qui permettra d'attribuer le sens pertinent.  Seul B permet de déterminer qu'il s'agit de {{s'agiter ⋁ se nettoyer} dans l'eau}.  On note également que B ne serait pas diagnostiqué de ‘volontiers’, bien que B opère une double syntagmation (moineaux et s'ébrouer) qui permet de retenir {naturellement} pour C) ;  C) est « indifférent ».

D)  les moineaux s'ébrouent volontiers

C)  [V] volontiers

B)  les moineaux s'ébrouent

A)  les moineaux

On comparera avec :  S'ébattant dans une gouttière proche, des piafs piaillaient à tout berzingue. (Léo Malet)


L'absence du sens ou le drame d'une certaine philosophie

Russell et le non-sens

Même si Kent Bach dans son Comparing Frege and Russell déclare que la dénotation de Russell est sémantiquement inerte, Russell dans son Analysis of Mind (1921) fait allusion au sens (meaning) dans une certaine mesure, plus généralement dans la conférence X, mais aussi par rapport aux sens (sensations), dans la conférence XIII.  Dans cette dernière, il explique ainsi qu'une croyance ne peut pas être constituée uniquement de sensations, sauf lorsque, comme dans le cas des mots, les sensations ont des associations qui font d'elles des signes dotés de sens (meaning).  La raison en est, d'après lui, la référence objective, qui est dérivée du sens [ce qui est sujet à caution d'après mes propres recherches (voir sens et dénotation)].  En réalité, il n'ira pas beaucoup plus loin dans ses rapports avec le sens, car une fois qu'il a établi que seules les propositions (par opposition à n'importe quelle série de mots) ont un sens, il indique « or, in our phraseology, "objective reference" ».  [Voir plus loin, chapitre 10, le dilemme des insulaires de l'Archipel d'Andaman ou le ragoût de Russell.]

Russell a raison d'être prudent, car c'est généralement sur la question du rapport entre le sens des « mots isolés » [il dit :  separate words] et « celui » d'une phrase (en admettant qu'elle en ait un) que bute une théorie du sens.  Il se borne à nous dire que la question est difficile.  Pour illustrer la difficulté, sans pousser l'analyse, on peut examiner les phrases (propositions) suivantes, tirées du Petit Larousse 1918 (la paraphrase est celle que donne la source) : 

D1  notre bonheur dépend [= est la conséquence de] de notre conduite

D2  L'effet dépend [= provient] de la cause

D3  L'homme ambitieux dépend [= à la disposition] de tout le monde

Dans la conférence X, Russell a été beaucoup moins prudent, en partant du principe que le sens était nécessairement une relation (idée qui est à l'origine de celle que Max Black tentait de développer).  En outre, son exemple n'est pas très heureux. « The word "Napoleon," we say, "means" a certain person. ».  Il est possible que la forme soit acceptable en anglais, mais on l'écarterait en français.  En outre, comme il le dit lui-même dans l'explication qu'il donne du segment que je viens de citer, la personne est désignée.  « Nous assertons une relation entre le mot (word) Napoléon et la personne ainsi désignée.  Il est possible qu'il ne soit pas à l'aise avec la question, comme l'indique l'explication qu'il donne de la phonation-communication.  Selon Russell, le rapport entre le mot prononcé et l'auditeur est causal.  Mais il semble que ce ne soit pas le cas, car il revient à la charge plus loin avec « The word "Napoleon" means a certain individual ».  Il propose même en fin de la conférence XI de considérer qu'une photo de la cathédrale Saint-Paul « signifie » [représente] la cathédrale en question.

rem  —  Sur la causalité en question, on se souviendra que les rapports A-B et B-C du triangle d'Ogden et Richards sont d'ordre causal (ce qui naturellement « cause » des objections).  Note :  en angl. la relation sous-entendue est dite « implied » (allant de soi, bien que le mot reste sémantiquement incertain  —  il peut vouloir dire sous-entendu, ou, moins sûrement, impliqué).

implied, adjective :  « involved, indicated, or suggested without being directly or explicitly stated; tacitly understood: an implied rebuke; an implied compliment. » Dictionary.com



Il est possible même qu'il réduise la communication à l'appel ou à l'ordre, comme c'est le cas chez les empirio-behavioristes.  Le rapport peut sembler causal entre l'appel du nom d'un de mes schnauzers et sa venue près de moi (s'il est loin) ou son attention à mon égard (s'il est près), mais si sémiotiquement le schnauzer peut « penser » :  mon maître m'appelle/me parle, cela ne constitue pas le sens du nom.  C'est l'acte de le prononcer d'une certaine manière qui a une signification (un jugement de valeur, au sens de la théorie) dans une référence précise.

Dans l'examen de ce que les mots veulent dire, Russell considère naturel de commencer par les noms propres.  Ce doit être une perspective propre à la philosophie (Mill en fait état [1862]).  Dans le cas de Russell, c'est sans doute parce qu'il n'a rien à dire du sens.  Comme le prouve sa digression sur les « états successifs » qui « ont reçu » le nom de Napoléon (permanence du moi napoléonien).  Il serait plus sérieux de considérer que même un nom particulier, propriété d'un individu comme dit le Petit Larousse 1918, puisse être porté par diverses personnes historiquement et simultanément (cas d'homonymie).  Pour donner une idée de la discussion de Russell concernant le « sens », c'est comme si je commençais à muser à propos du fait que jusqu'à l'âge adulte le seul M. Choul que je connaissais était mon père.  C'est quand il étend ce genre de songe éveillé à des mots (nom commun, ou substantif, comme dit le dictionnaire) comme chat, triangle et homme, qu'il me sème. 

Techniquement (et Greimas était d'accord), un nom propre, Napoléon, Sainte-Hélène, Elbe, Waterloo n'a pas de « sens » sémantiquement validable, et s'il signifie, il s'agit de la signification au sens de la théorie de ces pages, c'est-à-dire de la formation de jugements de valeur le prenant comme sujet (en réalité prenant sa référence comme sujet) :  ces jugements seront de trois ordres, individuels (axiologiques), doxastiques, idéologiques.  C'est clairement le cas pour Russell avec Napoléon et St Paul's Cathedral.  Il ne faut pas confondre l'élément d'encyclopédie que l'on peut rattacher au nom en question avec un sens quelconque :  Saint-Paul de Londres chez moi (comme chez beaucoup d'autres) implique ou « entraîne » Sir Christopher Wren.

S'il s'agit d'une survivance des recherches sur l'origine du langage, il aurait pu commencer par les pronoms, plus plausibles.

Selon Russell, on ne peut guère ajouter foi aux distinctions grammaticales parce que ‘pluie’ et ‘pleuvoir’ dénotent exactement les mêmes phénomènes météorologiques (en angl. ce sont effectivement la même forme).  Il aura beau se servir d'expressions comme classe d'objets, il ne me convaincra pas de son sérieux en prétendant que « chose » et « homme » sont plus « complexes » (ce qui est faux sémantiquement [je fais abstraction du caractère abstrait et indéfinissable qu'on peut prêter à ces notions]) que pluie, éclair (pas au chocolat), en faisant intervenir la durée et le fait que ces derniers sont des « ensemble d'occurrences semblables ».  A fortiori parce qu'il se trompe.  Si la dénotation de ‘pluie’ et de ‘pleuvoir’ est la même (admettons), ils ne sont pas substituables dans le discours sauf par recours à une paraphrase, et à condition qu'il ne s'agisse pas du sens indirect de pleuvoir/pluie :  « les coups pleuvaient » ;  « une pluie d'injures. »

Avec l'entrée de la dénotation dans la théorie des opérations sémantiques, l'expression « sens indirect » devient pléonastique, comme il se définit alors par une dénotation indirecte ou une indirection de la référence (℟).  On y verra donc plutôt « sens par indirection ».  Ni Lexis ni le Trésor ne lui donne raison quand à la dénotation.  Cela tient au fait que le verbe ne dénote pas de la même façon que le nom (commun).

Et l'on supposera que l'on sait vraiment ce qu'est la pluie que quand on est né en Grande-Bretagne (ou à Seattle, selon mes sources).  Ce qui est parfaitement logique pour un empiriste puisqu'il remplace le savoir par l'expérience.  Pour Russell, le mot est un ensemble de séries [sic] semblables de mouvements (il n'utilise pas l'idée de phonation ou de production de sons :  il s'agit pour lui de mouvements de la gorge et de la bouche).  Et, dans la foulée, « ce que le mot signifie » est une série d'occurrences (pas au sens linguistique, mais d'événements) liées entre elles par des lois causales d'un type spécial qui fait que l'ensemble des occurrences forme ce que nous appelons une personne, un animal ou une chose.  Ne l'accablons pas davantage.  Le plus grand de mes schnauzers (le mâle alpha) est loin d'être une série de cas ou de circonstances.  Je sais que les empiristes nient le rôle de l'esprit, mais il est clair qu'il manque à Russell l'idée d'unité.

rem  —  En guise de contre-exemple, on prendra le cas de la brique, avec l'allusion habituelle à sa vie dans un mur.  Les lois causales qui font de la brique une série d'événements ne sont pas les mêmes que celles qui font du moustique l'ennemi numéro des schnauzers.

Selon Russell, qui devait avoir ses entrées chez Bloomfield, nous considérons qu'une personne comprend un mot quand (a) des circonstances appropriées le lui font utiliser et (b) quand le fait de l'entendre entraîne chez lui un comportement approprié.  On voit qu'il ne tient pas compte de celui qui ferait la sourde oreille, sans qu'il soit nécessaire de citer des cas où certains mots (y compris des insultes) ne font pas réagir.  Il décide qu'il s'agit là de compréhension active et de compréhension passive, alors que sa description tendrait à faire de la seconde l'active. 

Quand quelqu'un emploie un mot, il bénéficie d'une présomption, mais c'est tout.  Rien ne prouve qu'il sache de quoi il parle.  Russell remarque que les chiens ont souvent une compréhension passive de certains mots, mais pas une compréhension active, puisqu'il ne peuvent pas les utiliser.  On voit qu'il n'a jamais discuté avec un schnauzer nain qui dispose de deux systèmes sémiotiques et peut construire un message au moyen de signes non linguistiques.  En outre, il connaît la synonymie (l'unité de sens hors circonstances), [je parle du schnauzer] mais est dérouté par la polysémie et l'homonymie, et dans une certaine mesure par les paronymes.  Ces restrictions pourraient également s'appliquer à Russell, qui, dans sa linguistique sommaire [on l'a vu, verbe et nom, même combat], n'a certainement pas de provision pour ce genre de fariboles.

Dans la perspective étroite de Russell, dire qu'un mot a un sens n'équivaut pas à dire que ceux qui se servent correctement du mot ait jamais pensé à son sens.  Selon lui, l'emploi du mot vient d'abord et le sens en est « distillé » par l'observation et l'analyse.  Il ajoute qu'en outre le sens d'un mot n'est jamais absolument précis ou exact (definite) — il y a toujours un plus ou moins grand degré de vague.  Il ne pouvait pas ne pas reprendre le credo de l'imprécision du langage.  Il ne lui viendrait pas à l'idée que le mot (ou la phrase) n'est rien sans un interprète (celui qui parle et l'emploie l'interprète quand il est question du sens), en amont ou en aval.

Les contre-exemples sont trop nombreux.  On voit clairement le lien qu'il y a entre le vague dont se plaignent chroniquement logiciens et philosophes et l'empirisme.  Comme le sens ne serait qu'un ensemble de sensations, les mots doivent être ipso facto imprécis, puisqu'une sensation n'est pas précise.  Je ne nie pas qu'il y ait de mots exprimant des notions vagues, ne fût-ce que le mot vague lui-même, mais ni résolu, ni résoluble ne sont vagues.  Si par aventure ces messieurs faisaient allusion aux problèmes de polysémie, d'homonymie, de synonymie, ceux-ci sont inhérents à tout système de signes, y compris la logique et ses nombreux symbolismes successifs et concurrents.

rem  —  Vague  Cf. TLF :  « Que l'esprit a du mal à saisir.  1. [En parlant d'une entité abstr.]  Synon. confus, flou, imprécis, incertain, indéterminé.  Concept, idée, indication, mot, notion, parole, promesse, propos, réponse, sens, terme vague; vague idée, notion. »  On remarque que l'acception laisse à désirer, comme elle met l'esprit hors de cause :  plus exactement, elle part d'un préjugé favorable pour l'esprit qui ne se satisferait que de l'exactitude et la précision.  Il vaut mieux retenir les approximations du Petit Larousse 1918 :  « ce qui est indécis, mal défini », qui ne reporte pas la faute sur l'une des parties.

Avant d'aborder le seul point où Russell se rapproche des positions d'une sémantique opératoire, je dois signaler une autre énormité, concernant l'emploi correct d'un mot. 

Un mot, dit Russell, est employé correctement quand l'auditeur moyen réagi de façon attendue.  Techniquement, c'est l'équivalent d'un signal et non d'un signe.  Il s'abrite derrière la psychologie et critique le « bon usage » (la définition littéraire de la correction) comme étant un moyen de rendre difficile le fait de parler ou d'écrire correctement  —  il ne faut pas perdre de vue qu'il a déjà rejeté le caractère conventionnel du langage, qu'il n'a certainement pas compris.  Le bon usage consisterait à substituer à l'auditeur ordinaire une personne d'éducation supérieure ayant vécu il y a longtemps.  Passons. — Le rapport mot-sens, enfin, est de la nature d'une loi causale gouvernant notre emploi du mot et nos actions quand nous l'entendons.

Russell évoque une cible, après avoir parlé vaguement du vague, qui serait le sens et dont les cercles s'éloignant du centre représenteraient les degrés dont on peut s'écarter du sensrem.  Mais il confond malheureusement l'indétermination potentielle du sens avec l'imprécision du langage, puisqu'il parle d'une langue gagnant en précision et donc d'une cible rétrécissant.  Il ne pouvait pas, dans la vision d'automates qu'il a du locuteur et de l'auditeur, envisager la nature d'asymptote du sens (le sens est asymptotique pour le producteur de l'énoncé comme pour son récepteur, en vertu de l'inversion des rôles), surtout comme il nie au sens une existence autre que celle d'une relation causale, à la Bloomfield ou à la Ogden-Richards.  Jump veut dire que {l'auditeur saute}.  C'est donc un mot à ne pas prononcer sur un pont.

rem  —  C'est de cette image (les cercles concentriques d'une cible) que se servaient les monosémistes des années 80 dont j'ai déjà fait mention.  Le sens est donc une question de tir.

Résumons avec Russell, les diverses manières dont il a compris les mots.  Le mot est « compris » donc si : 
(1)  Vous employez le mot correctement dans les circonstances qui s'imposent.  [Fonction qu'on dira mimétique.]
(2)  Quand vous l'entendez, vous agissez en conséquence.  [Fonction qu'on dira de commandement.]
(3)  Vous associez le mot à un autre mot (disons dans une langue différente) ce qui a l'effet voulu sur le comportement.  [Cf. Black, plus haut ;  fonction qu'on dira de « transcodage ».]
(4)  Quand vous apprenez le mot, vous l'associez à un objet, qui devient sa signification (which is what it "means,") ou un représentant des divers objets qu'il « signifie ».  [Fonction qu'on dira de dénomination.]

Dans le quatrième cas, le mot acquiert, par association, une partie de la même efficacité causale que celle de l'objet (par métempsycose je suppose).  Le mot « voiture » peut vous faire sauter de côté, comme la voiture, mais sans vous renverser.  rem  —  On observe qu'à partir de (4), il ne s'agit plus de la même chose.  L'apprentissage est un comportement différent de l'emploi ou de la compréhension.  Déjà (3) fait appel à un autre système sémiotique, même s'il s'agit d'une langue, et seul un parlant cette langue et la vôtre peut à ce moment-là servir d'arbitre.  En gros, on considérera les critères de Russell comme farcicoles.  Qui peut vous dire que le mot employé correctement est correctement compris par vous ? dans (1) et dans deux (2) le ton seul pourrait vous faire agir (l'exemple d'origine est le traffic londonien avec un ami français) et faire croire que vous avez compris.

(5)  Les mots peuvent servir à décrire une image mnémonique, la décrire quand elle existe déjà, ou pour la rappeler quand les mot sont devenus une habitude et qu'on sait qu'ils sont la description d'une expérience passée.  [Cette idée d'habitude lui vient de Théodule Ribot, qu'il simplifie à l'extrême car Ribot compare l'apprentissage du concept à une activité (savoir-faire) d'une grande complexité.  Fonction qu'on dira d'imagerie.]

(6)  Les mots peuvent servir à décrire ou créer une « image imaginaire » (il doit parler d'une métaphore ou d'une analogie) :  pour la décrire dans le cas d'un poète ou d'un romancier, ou pour la créer à des fins informatives, bien que, dans ce dernier cas, la création de l'image imaginaire s'accompagne de la croyance qu'une chose de ce genre s'est produite.  [Fonction qu'on dira imaginative.]

rem  —  On constate, si l'on comptabilise toutes ces fonctions qu'aucune ne fait état du fait que vous puissiez me dire la différence entre la liaison (le lien) qui peut exister entre les idées et la liaison (le lien) entre les humains, autrement dit, rien n'y permet de parler du sens.

Rétrospectivement, quand on sait la vogue qu'ont connue les descriptions définies chez certains linguistes, on peut se demander, sur les brisées de Russell, si le langage n'est pas l'équivalent d'un gazouillis d'oiseau, sans autre réalité que des tâtonnements dans l'obscurité.  Combien de lois causales faut-il pour un vocabulaire dépassant les 30 000 mots ? [Chaque mot correspondant, selon Russell, à un comportement et mémorisé comme signe.]


L'empirisme envahissant

Selon Graham Macdonald à la base de l'empirisme d'Ayer vis-à-vis du sens se trouve sa lecture de Hume.  L'idée selon laquelle aucune idée n'aurait de signification empirique sans lien avec une impression se confirma chez lui à la fois par la lecture du Tractatus de Wittgenstein et le temps qu'il passa à Vienne avec les logiciens positivistes.  Sa première formulation d'un critère du sens, le principe de vérification apparaît déjà dans la première édition (1936) de son Language, Truth, and Logic (LTL).

Ayer y affirmait que toutes les propositions étaient analytiques (vraies en raison de leur sens) ou bien fortement vérifiables ou faiblement vérifiables (rien à voir avec ma notion d'interdéfinition forte et faible).  La vérification forte exige que la vérité d'une proposition soit concluante, tandis que la vérification faible ne demande que puisse être déduit un énoncé d'observation de la proposition ainsi que de propositions auxiliaires, pourvu que l'observation soit déduite uniquement des auxiliaires.

Macdonald rappelle que cette exigence n'a pas résisté à l'épreuve et, dans la deuxième édition, Ayer a modifié le principe comme suit :  Un énoncé est directement vérifiable s'il constitue une observation ou si une telle observation peut en être dérivée simultanément d'un autre (ou de plusieurs) énoncé(s) d'observation, de sorte que cette dérivabilité ne soit possible des seuls énoncés d'observation.  En outre un énoncé est indirectement vérifiable si, en premier lieu, en conjonction avec certaines autres prémisses il entraîne un ou plusieurs énoncés vérifiables ne sont pas dérivables de ces autres prémisses seules, et, qu'en deuxième lieu, ces autres prémisses « ne comprennent aucun énoncé qui soit analytique, ou directement vérifiable, ou capable d'être établi indépendamment comme indirectement vérifiable. » (LTL 2e éd. angl. p. 17 [1946]) [cf. Macdonald, 2.1 Meaning, fin premier alinéa].

Toujours selon Macdonald, la reformulation de ce principe n'a pas manqué de susciter de nouvelles critiques, essentiellement d'Alonzo Church (1949), qui affirmait que le principe permettait ainsi à tout énoncé d'accéder à la signification ou d'avoir un sens (to be meaningful).

En dépit de ces échecs, d'après Macdonald, Ayer a continué de penser qu'il existait un rapport étroit entre la preuve (voir le témoignage) et le sens, soutenant que l'on devait parvenir à rendre compte de façon satisfaisante de la confirmation avant d'arriver à un critère empirique absolu du sens.

Cet attrait des empiristes pour quelque chose dont ils ne peuvent matériellement (c'est le mot !) pas rendre compte est assez curieux, sinon franchement tragique.

Compte tenu de doutes subséquents sur la possibilité d'une théorie de la confirmation d'assurer le fondement d'une théorie du sens, selon Macdonald, notamment de la part de Quine sur l'impossibilité de rejeter un fait quelconque comme pouvant peser sur la vérité de quelque phrase que ce soit), il semble peu probant de pouvoir rattacher la preuve au sens.  Là réside le drame (ou le mauvais pari) de la philosophie du langage :  comment parler du langage (ou de la langue) et ne pas faire de la linguistique, qui semble avoir couvert tous les aspects possibles.  Au logicien, il reste la vérité, mince consolation et qui n'a absolument rien à voir avec le sens.

Il en va de même pour une vérification.  Le sens de « le gaz est allumé » ne passe pas par le fait de passer la main au-dessus de la flamme.  La vérifiabilité [ou vérification] ne peut confirmer que la véracité ou, mieux, l'exactitude de l'énoncé.  Si la notion de « sémantiquement vérifiable » que j'ai employé veut dire quelque chose, il s'agit d'une manipulation linguistique, la commutation ou substitution, permutation, paraphrase, transformation, etc.  La remarque est valable pour la dénotation, bien entendu, comme le ‘gaz’ ici est un réchaud ou une cuisinière.  On peut s'amuser à prétendre que « le gaz est allumé » si « le gaz brûle », et qu'il brûle si on y a mis le feu ou qu'il est combustible, ou les deux (la dénotation change), etc.  Le sens est alors le parcours du combattant.

Quoi qu'il en soit, Ayer ne prétendait pas faire entrer tous les détails concrets (la preuve) dans le sens de l'énoncé.  Quelqu'un affirmant que « Jacques est le meurtrier » n'est pas tenu de faire figurer dans le sens de la phrase un énoncé à propos du sang sur le veston de Jacques.  Que seules les preuves actuelles soient disponibles à quelqu'un construisant un énoncé sur le passé ne change rien à l'affaire :  il y a hiatus entre la référence (la preuve est extralinguistique) et le sens.  On voit notamment que l'on s'égare doublement en cherchant le sens hors de l'énoncé et dans des énoncés dérivés.  Il n'y a pas de preuve du sens autre que l'interprétation que vous faites d'un mot ou d'une proposition.  Ayer confondait langage et argumentation.

Macdonald fait remarquer qu'Ayer tolérait comme significatifs sans rapport avec le savoir sur lequel se construit une croyance les énoncés tautologiques ou toutes les propositions analytiques.  Ces propositions seraient cogniscibles a priori, leur sens dépendant de l'emploi de la langue et des conventions le gouvernant. 

La théorie de la vérification du sens, qui date au moins de Peirce, prétend que le sens d'un énoncé consiste dans la méthode empirique permettant de le confirmer ou de l'infirmer.  Elle affirme que des énoncés sont synonymes si et seulement si leur méthodes de confirmation ou d'infirmation sont semblables.  (Quine dixit).  C'est aussi ce qu'on appellerait déplacer le problème.  On peut aussi voir dans ces tâtonnements jusqu'où conduit l'idée qu'une phrase a un sens.  Alors qu'en réalité, elle décrit surtout une situation.

rem  —  Il faut préciser que l'identité de méthode ne suffit pas.  Le fait de faire bouillir deux légumes n'a rien à voir avec leur équivalence possible, mais bien l'équivalence de leur état.  On note enfin que le vérificationnisme suppose que les énoncés décrivent des états de choses, qui sont confondus avec le sens.  La vérification porte sur l'état de choses [la référence] et non sur le sens.  « Il est sorti, sa voiture n'est pas là. »  A contrario, « la dénudation du sommet des montagnes » se comprend (a un sens, vérifiable par paraphrase) sans qu'on ait besoin d'un état de choses correspondant.


La philosophie du langage n'est pas une sémantique

Dans sa philosophie du langage, présentée dans Language, Truth, and Logic, Alfred Jules Ayer (1910-1989) assigne à la philosophie comme tâche de fournir des définitions qu'il dit definitions in use, mais il s'y prend assez curieusement, comme le remarque Curtis Brown, en ne faisant pas intervenir la notion de sens (meaning), alors qu'il manie des notions comme la synonymie, en ce qui concerne la définition explicite qui fait d'un célibataire anglo-saxon un {célibataire ˥{marié}}.

Les définitions opératoires (ma traduction) doivent, selon Ayer, montrer comment traduire des phrases (sentences) contenant une expression (eg un mot) en phrases ne la comportant pas, sans fournir un synonyme pour cette expression.  L'exemple est curieusement une phrase (à dormir debout) qui a peu de chance d'être prononcée dans l'existence ordinaire d'un individu :  « Les bambins de deux ans ne peuvent pas être célibataires. »  Les phrases de logiciens font dès lors concurrence aux phrases de linguistes.  rem  —  Personnellement, je pencherais pour la version générique opposée :  les bambins de tout âge ne peuvent se marier.

La tâche dont il est question plus haut tient du pari pragmatique (ou des plans sur la comète) :  « Une élucidation philosophique complète de toute langue consisterait, d'abord, dans l'énumération des types de phrases qui ont une signification dans cette langue (significant) et ensuite dans la démonstration des relations d'équivalence qui existent entre les divers types de phrases. »  C'est-à-dire, explique Curtis Brown, que la philosophie explique d'abord quelles phrases ont une signification (are significant), parce qu'elles sont vérifiables ou parce que ce sont des tautologies, et ensuite elle fournit des définitions opératoires pour les portions de cette langue qui pourraient engendrer une confusion philosophique.  [Lesdites portions étant certainement produites par des philosophes.]  Suit une remarque où la théorie des descriptions définies de Russell se présente comme une mise au jour de la structure d'une langue donnée.

En cas de doute sur les descriptions définies (qui sont des constructions Art. déf. + Nom + Qualif. ⋁ Compl. de nom ⋁ qui/que + prop. relative), on se reportera à l'article de Josette Rey-Debove (1979), dont je cite les deux premiers alinéas.

Énoncé dénotant de façon univoque un objet singulier réel (portant ou non un nom propre). Ex. « l'auteur de Waverley » pour Walter Scott ;  « le plus haut sommet du monde » pour l'Himalaya). — La description définie permettrait de réduire le système des noms propres à celui des mots quelconques.  On distingue d'ordinaire les descriptions définies à dénoté identifiable et à dénoté non identifiable (ex. « Le plus vieil homme qui s'est baigné dans le plus grand cours d'eau ».  [Là, on frise les bambins célibataires.]

Josette Rey-Debove signale que le cas de « L'île de beauté » pour la Corse est exclu, comme il s'agit d'un « syntagme lexicalisé dans le code » et note que la notion est difficilement maniable.  On retiendra surtout que si la description est définie les discussions qu'elles entraînent sans sans fin.


Ambiguity is in the eye of the beholder

Les définitions opératoires d'Ayer, en offrant [selon lui] une langue claire et explicite, sont censées résoudre des problèmes comme ceux de l'ambiguité syntaxique et sémantique.  Je ne donne que les exemples, sans la discussion de Brown, qui établit d'ailleurs que le cas du verbe être n'est pas décisif.  J'écarte également la discussion des descriptions définies qui ont été l'objet d'un battage épistémologique immérité en linguistique et en sémiotique.

He is the author of that book
Il est l'auteur de ce livre
A cat is a mammal
un chat est un mammifère
The F does not exist
Le F n'existe pas
The F is G
Le F est G

Pour le verbe ‘être’, Curtis Brown préfère ‘être’ ≍ {identité} et la copule de la prédication (qu'Ayer voyait à tort [selon Brown] dans le premier exemple).

Pour clore ce tour d'horizon, on pourrait penser que Frege trouve grâce à mes yeux, comme il admet le sens de pair avec la référence (dénotation), mais il emboîte le pas, semble-t-il, à J. S. Mill et à Russell, sur l'emploi ordinaire des mots, qui serviraient à parler de choses et non d'idées — Si les mots sont employés de manière ordinaire, c'est de leur référence que le locuteur entend parler (Frege, 1892:58, cité par Kent Bach).  L'erreur ici est de croire que tous les mots ordinaires dénotent.  L'adjectif ‘empoté’ peut me servir à désigner (en réalité à qualifier) une personne, mais on ne trouvera nulle part de « série d'occurrences semblables », ni de situation automatiquement correspondante.  « L'idée » de maladresse existe et c'est elle qui me permet de lui assurer une référence toute provisoire (celle de mon discours), et qui n'est pas assimilable à une dénotation comparable à celle pavois.  La dénotation ne fonctionne pas de la même manière d'‘empoté’ à ‘embaumé’.

Je me proposais de dire un mot de la position behavioriste de Quine à propos du sens dans la langue, mais Georges Rey sur SEP (Stanford Encyclopedia of Philosophy) [section 3.6, Quine on Meaning in Linguistics] m'en dispense, dans son article sur le couple analyse-synthèse  Ce lien renvoie à la page de cette excellente encyclopédie philosophique en ligne. 

Quine rejette l'analycité, contre Grice, Strawson et Putnam, mais il rejette aussi la définition et la synonymie, entre autres, faute d'une explication suffisante.  Et en vertu d'une condamnation qui semble régner dans les milieux philosophiques à propos de la circularité.  Il me semble que c'est celle-ci justement qui devrait d'abord recevoir une explication si elle sert de critère d'exclusion.  Toutefois la circularité des philosophes n'est pas géométrique, sauf dans le rapport coq-poule, comme j'ai eu l'occasion de le montrer, dès ma thèse de 1987.  Elle constitue en réalité le terme d'un parcours générique vers l'abstraction, correspondant à une raréfaction d'éléments de définition ou d'éléments de sens.

La condamnation à laquelle procède Quine touche jusqu'à l'existence même d'une « vie » psychique.  Il rejoint Russell qui assimilait le sens de « motor » à un mouvement musculaire.  Mais il semble erroné, quelque réserve que l'on ait à propos de certaines notions, de mettre tout cela dans le même sac, avec l'intention.  Sémiotiquement, le philosophe ou le logicien qui rejette les contraintes linguistiques se saborde lui-même, car ce qu'il reproche à la langue est le propre de tout système de signes, sinon de tout système.

En d'autres termes, il fait son propre procès.

Selon Georges Rey, toujours, les critiques de Quine n'ont pas vraiment eu gain de cause.  La question reste de savoir si l'on peut distinguer l'analyse (ou une analyse, pour être plus clair) d'une conviction empirique profonde.  L'empirisme est donc une prison donc on ne s'échappe pas (la profondeur est celle de l'oubliette) et lorsqu'on croit s'en être évadé on reste prisonnier de l'externalisme sémantique (Putnam, Kripke, Fodor) qui n'est qu'un autre nom de l'empirisme et, n'en déplaise à nos philosophes, clôt la boucle de la circularité en retrouvant le Russell de soixante-dix ans plus tôt.


Les opérations cognitives

rem  —  En guise d'apéritif, je renvoie le lecteur provisoirement à l'examen de deux cartes « cognitives » préparées avec les moyens fournis sur le Oueb par Glinkr.net, qui toutes deux s'inspirent des synthèses de deux psychologues, P. Oléron et J.-F. Richard.  Celle-ci (sur le raisonnement inductif) est le complément de celle consacrée au raisonnement expérimental.  Pour obtenir des détails, il suffit de cliquer sur l'icone imitant les lignes de texte et le commentaire s'encadrera dans une petite fenêtre.  Et merci à l'équipe de Glinkr.

Comme le traitement de l'inférence dans l'optique de la théorie des opérations sémantiques est reporté au chapitre 6, il n'est pas inutile de présenter ici les quelques opérations cognitives que l'on recense habituellement.  Ainsi l'Encyclopédie Hachette consacre à l'inférence deux alinéas.

« L'inférence, appelée aussi raisonnement, est un développement de la connaissance par des moyens logiques à partir d'éléments admis, appelés antécédents ou prémisses.  Elle consiste à admettre une proposition du fait de sa liaison avec d'autres propositions antérieurement admises.  L'une des formes de raisonnement les plus pures est l'inférence simple (appelée aussi immédiate), qui est construite sur la base d'une seule prémisse. Elle repose sur quatre techniques logiques :  l'opposition, la conversion, l'obversion et la contraposition.  Une inférence est dite complexe (ou médiate) lorsqu'elle repose sur plusieurs prémisses. »

« Il existe des règles d'inférence formelles, comme celle de la substitution (on peut substituer n'importe quel schéma à toutes les occurrences d'une lettre dans un théorème), et celle du modus ponens qui statue que si un théorème (ou un axiome) est un conditionnel dont l'antécédent est aussi un théorème, alors on peut poser aussi le conséquent comme théorème. »

Le premier alinéa résume le legs aristotélique de la scolastique.  L'inférence médiate est naturellement le raisonnement et a fortiori le syllogisme.  C'est probablement sous l'influence de l'anglais que l'inférence s'est dégagée du carcan des conversions ci-dessous (le texte est tiré du cours de Boirac).  Le sens qu'elle a dans la théorie des opérations sémantiques est celui d'une déduction (la conditionnelle hypothétique, mais distincte de l'implication) :  si x, alors y.


inférences immédiates

On ne retiendra pas l'inférence telle qu'elle est présentée par Guy Denhière et Serge Beaudet (1992) c'est-à-dire « toute information qui consiste en une adjonction, à un état spécifié d'information, de nouveaux éléments dépendant de l'état de départ ». (p. 81)

Comme la théorie des opérations sémantiques forme un tout relativement cohérent à l'intérieur d'un modèle sémiocognitif, il ne m'est pas nécessaire de trancher en faveur du cognitivisme ou du connexionnisme, que présentent ces deux auteurs.  S'il semble y avoir des éléments cognitivistes dans la théorie des opérations, cela tient à l'apprentissage que j'ai fait du langage déclaratif Prolog qui utilise un moteur d'inférence(s).  De là vient également l'emploi neutre que je fais du verbe ‘interpréter’, sans tout à fait oublier que j'ai été, dans ma jeunesse, traducteur.

Je ne dois rien directement au modèle connexionniste, apparemment, car ma notion de connexion vient de plus loin (le Condillac de son dictionnaire de synonymes, pas l'empiriste).  La connexion chez moi est au contraire partie intégrante sinon du sens, du moins de la sémanticité.  Elle est une manifestation de l'intersection, entre le sémiogramme et l'interdéfinition.  Si de ce point de vue je me rapproche du cognitivisme, je ne suis pas prêt à souscrire au postulat dont font état Denhière et Beaudet, par où « les structures mentales déterminent les structures linguistiques (et non l'inverse) ».  Il n'y a d'ailleurs pas à proprement parler de « structure » ni dans un cas ni dans l'autre.  Ce qui me dispense d'ailleurs de les invertir  —  si je ne me trompe, c'est alors l'hypothèse Sapir-Worth  —  les postulats font froid dans le dos, avec leur air de dogmatique sanction, évoquant l'Inquisition.

Néanmoins, comme j'ai décidé de creuser un peu plus le modèle sémiocognitif que j'ai esquissé il y a maintenant trente ans, lors de mon doctorat de troisième cycle après un DEA avec A. J. Greimas, j'emploierai certains termes (et probablement les notions qui s'y apparentent) qui ont cours dans les recherches cognitives et psychologiques (voir à ce sujet le chapitre 5), comme je ferai également certains emprunts à la logique.  Dans la préparation de cette thèse sur la lecture, le Bulletin de psychologie (1976) consacré à la mémoire sémantique n'a pas été inutile.

Les passages qui suivent, dont l'intitulé est de la couleur de cet alinéa, sont tirés de la Grande Encyclopédie :  inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts, publiée de 1885 à 1902, dont les pages sont mises à la disposition du public par les soins de Gallica ;  ils sont cités ici sous le nom de leur auteur.  Seules les signatures d'articles sous forme d'initiales ont fait l'objet de conjectures.  Les commentaires et les adjonctions éventuels seront reconnaissables d'une part par la mention de la source (même si dans un article de Boirac il m'arrivait de citer son Cours de philosophie) et d'autre part par le ton et la démarche assez reconnaissables de votre serviteur, parfois « relaxe » jusqu'à l'hérésie ou l'iconoclasie.  Pour plus de sûreté, mes remarques seront en bleu.

Ces extraits de la GE sont inégaux à plus d'un titre.  De mon point de vue, seule la généralisation est une opération autonome, tandis que dans les autres cas, il s'agit d'ensembles coordonnés d'opérations, à l'exception de la proposition qui est la forme du produit du jugement comme opération.  La section consacrée au jugement d'ailleurs est une adjonction récente, malgré son âge, et a nécessité une remise en ordre des syntagmes et des phrases, et parfois même des mots, au copier-coller.  La GE n'était accessible qu'en mode image jusqu'à récemment.  Merci à Gallica.


Le raisonnement sous forme portative

« Le raisonnement, selon R., dans la Grande Encyclopédie  —  inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts, est l'opération de l'esprit qui consiste à faire passer sa croyance d'un jugement à un autre jugement.  On raisonne par analogie, par induction, et par déduction.  Raisonner par analogie, c'est s'appuyer sur plusieurs ressemblances partielles entre plusieurs objets, pour affirmer une ressemblance totale ;  par induction, c'est observer des faits particuliers en plus ou moins grand nombre, pour s'élever à la connaissance des lois qui les régissent, c'est aller du particulier au général. »

« L'opération contraire, qui consiste à descendre du général au particulier, constitue le raisonnement déductif.  Tout raisonnement de cette nature suppose au moins deux vérités acquises, et, par conséquent, deux jugements antérieurs (A = B, et B = C), de la comparaison desquels résulte le troisième (C = A).  De plus, il faut que les deux jugements antérieurs, au lieu de quatre termes distincts, n'en renferment que trois (A, B et C), et que l'un d'eux (B) soit commun aux deux jugements ;  sans cette condition, toute conception de rapport entre eux serait impossible ;  avec elle, cette conception devient irrésistible et fatale, et il se produit un troisième jugement.  Cette conception résulte d'une application que fait la raison d'une vérité nécessaire :  deux choses (A et C), égales à une troisième (B ), sont égales entre elles ;  ou bien :  ce (C) qui est dans le contenu (B) est aussi dans le contenant (A).  Cela revient à dire que la même chose, substance ou mode, ne peut à la fois être et n'être pas. »

Il est assez curieux, sauf erreur de ma part, de mettre dans le même sac l'axiome de transitivité, qui est une propriété de certaines relations, et non de toutes, et le principe de omni et nullo qui ne l'applique [la transitivité] qu'entre genre et espèces ou individus :  ce qui s'affirme du genre s'affirme aussi des espèces et des individus ;  ce qui est faux du genre ne saurait s'affirmer légitimement des espèces et des individus.

« Le raisonnement a donc pour base le principe de contradiction.  Il n'est accompli que quand notre raison a conçu un troisième rapport et porté un troisième jugement implicitement contenu dans les deux premiers.  Il se compose donc de trois jugements :  deux antérieurement portés et comparés, appelés prémisses ;  puis un troisième, déduit de l'une d'elles sur l'indication de l'autre, et qu'on appelle conclusion, expression de la conséquence, ou rapport entre les deux jugements comparés.  Les deux premiers jugements ne renferment que trois termes distincts (A, B, C), dont l'un (B) est commun.   II est encore appelé terme moyen, parce qu'il sert à faire saisir un rapport entre les deux autres, qui sont les extrêmes, et qui se trouvent réunis dans la conclusion (C = A ou C < A).  Ainsi, trois jugements et trois termes distincts, dont chacun figure deux fois, tels sont les éléments de tout raisonnement déductif complet. » (R. [il doit s'agir d'Élie Rabier, logicien (1846-1932)]), à moins, bien sûr, qu'il s'agisse d'une abréviation conventionnelle, R. = rédaction.  [article reproduit tel quel dans © Imago Mundi-Cosmovisions].

On constate qu'en dehors du syllogisme, point de salut.  L'hypothétique conditionnelle d'aujourd'hui (le schéma si x, alors y) n'était qu'à cette époque une forme « inférieure » du syllogisme, dite par Thonnard (1950), dérivée, avec la disjonctive (le féminin s'explique parce que l'on parle de propositions...).  La forme moderne est simplement la majeure de ce syllogisme, dont Thonnard donne l'exemple suivant :  « Si le monde est bien ordonné, Dieu existe ;  or le monde est bien ordonné, donc Dieu existe. »  En passant, il reproche [Thonnard, pas Dieu] à Lachelier et à Goblot d'avoir voulu faire du syllogisme catégorique (le vrai) un hypothétique.


La généralisation

« La généralisation, écrit G. Fonsegrive, est une opération intellectuelle par laquelle l'esprit, considérant un certain nombre d'éléments communs à plusieurs groupes de représentations, déclare qu'il peut regarder ces éléments communs comme les substituts légitimes de tous les groupes dans lesquels on les rencontre.  Ainsi les éléments animal, vertébré, mammifère, bimane, se rencontrent dans tous les groupes représentatifs appelés hommes ;  ces éléments peuvent être considérés comme les substituts légitimes d'un homme quelconque :  leur ensemble constitue donc l'idée générale.  La compréhension [au sens logique] de l'idée consiste dans l'ensemble de ces éléments, tandis que son extension est formée par tous les groupes que ces éléments sont susceptibles de représenter.  La généralisation a donc pour essentielle fonction de constituer des idées générales qui économisent les forces de l'esprit en lui permettant d'opérer sur des substituts en nombre relativement petit au lieu d'opérer sur les êtres innombrables de l'univers.  Voici comment se fait une généralisation.  Lorsque, après avoir comparé entre eux un certain nombre de groupes, on estime que leurs différences sont accidentelles, le jugement qui exprime ces différences est annulé on ne retient que le premier jugement constitutif de la comparaison, le jugement de ressemblance, où les attributs sont communs à tous les sujets :  ce jugement exprime la généralisation.  Mais ce qui la constitue essentiellement est le jugement antérieur, en vertu duquel on a estimé que les différences sont accidentelles et non essentielles. »

« Le résultat de la généralisation est une idée générale ou un concept.  C'est l'idée d'un genre.  On peut distinguer deux sortes d'idées générales :  les idées générales d'êtres, qui donnent naissance aux définitions et aux classifications naturelles ;  exemples :  les idées d'animal, de vertébré, de mammifère, etc. ;  les idées générales de rapports, qui ne sont autre chose que des lois.  Les lois de la nature, en effet, physiques, chimiques ou biologiques, ne font qu'exprimer des rapports généraux entre des termes.  Ainsi, la loi de la pesanteur, E/Ev = T/Tv2, exprime le rapport général entre les espaces parcourus par un corps qui tombe et le temps qu'il emploie à les parcourir.  On a coutume d'appeler plus spécialement généralisation l'acte de l'esprit qui découvre les idées générales dans les représentations des êtres singuliers, et induction l'acte de l'esprit qui découvre les rapports généraux dans les représentations des faits singuliers.  Mais si l'on veut aller au fond des choses, on verra que les deux opérations sont identiques en elles-mêmes.  Elles ne diffèrent que par leurs objets.  [...]  L'idée représente, au contraire [de l'image], également tous les êtres de même nature.  Ceux-mêmes dont l'aspect extérieur s'éloigne le plus des expériences passées sont aussi bien représentés par l'idée que ceux qui sont de tout point conformes aux expériences habituelles.  Une baleine n'est pas moins mammifère qu'une brebis, et une chauve-souris n'est pas plus oiseau qu'un rat. »

Victor Brochard (1879) confirme :  « l'acte de généralisation dont il s'agit ici porte aussi bien sur les idées individuelles comme celle de Socrate que sur des espèces :  il se produit toutes les fois que, de plusieurs éléments, nous formons un groupe, envisagé désormais comme permanent, et pouvant être exprimé par un nom. »

Joseph Tissot (1847), « les idées de genre s'obtiennent par abstraction ;  c'est le principe de « générification » (sic)  —  les idées d'espèces s'obtiennent par addition des caractères qui déterminent de plus en plus une idée donnée. »  Il fait remarquer que « les genres et les espèces n'existent pas dans la nature, qui ne contient que des individus. »

Frédéric Paulhan (1889), pour sa part, cherche la place et les formes à donner au produit de la généralisation :  « Si l'on recherche la part que prennent à notre vie mentale les idées abstraites et générales, on trouvera, je crois, que cette part est très considérable.  Presque toutes nos tendances organisées sont générales, car celles-là seulement ont pu s'organiser dans la vie de l'individu et de l'espèce qui se rapportent à des circonstances fréquentes, c'est-à-dire a ce qu'il y a de fréquent et de général dans notre expérience.  Les états de conscience engendrés par ces tendances sont également des idées abstraites et générales.  Mais ces tendances et les états de conscience qui leur correspondent se combinent pour produire des idées particulières et des actes particuliers.  Il suit évidemment de là qu'il est aussi juste de dire que nos idées particulières sont des composés de nos idées générales que de dire que nos idées générales résultent de la décomposition de nos idées particulières.  Les deux propositions sont toutes les deux également vraies.  Les deux opérations de dissociation et de réassociation se produisent successivement.  Un acte particulier est en effet une fixation, une actuation d'une tendance abstraite et générale, et souvent une perception est pour ainsi dire l'incarnation d'une idée.  Nos facultés existent continuellement en nous, non pas au sens où l'entend l'école spiritualiste, mais comme dispositions organiques, comme modifications particulières du corps en général, de la substance cérébrale en particulier. »

On évitera de faire le saut que propose Dugas (1896) :  « Le général, c'est l'indéterminé.  »


Le jugement

Le jugement, selon G. Fonsegrive (1885), toujours dans la GE, « est l'acte propre de la pensée réfléchie.  Toutes les fois que nous pensons, nous avons le sentiment d'une dualité intérieure que nous réduisons à l'unité.  Quand je vois, par exemple, un chien et que je réfléchis à cette vision, je dis :  ‘ce que je vois est un chien’.  Un des éléments de cette dualité est posé, c'est le sujet, dans l'exemple cité :  ce que je vois ;  l'autre lui est apposé, c'est l'attribut, dans l'exemple cité :  un chien.  L'acte synthétique pour lequel l'attribut est apposé au sujet s'exprime dans le langage par le verbe.  La proposition est ainsi l'énoncé d'un jugement.  Toute idée renfermant en elle une certaine somme de déterminations contient un jugement implicite.  Nous reconnaissons qu'un certain état de conscience confus, exprimé par un mot, peut et doit même se décomposer en conscience moins confus.  Ainsi, quand plusieurs états de nous nous représentons une rose, nous avons un certain état de conscience nous distinguons dans lequel bien vite des éléments :  forme, couleur, parfum, etc. ;  que nous exprimions ou que nous n'exprimions pas les résultats de cette analyse, le discours de notre pensée n'en constitue pas moins un jugement. »

On retrouve ici l'idée de « synthèse » déjà signalée par la citation de Paulhan au chapitre précédent et à propos de laquelle je m'inscrivais en faux.  Cela tient sans doute, d'une part, à l'idée que je me fais de la synthèse [basée sur la réduction de la redondance au sens technique], mais surtout, je crois, à la thèse opératoire que je soutiens.  Si l'on représente l'exemple de Fonsegrive (« ce que je vois est un chien ») par xy, à l'interprétation, dans le cadre de la théorie, cela devient

x ∁ ⊥y et yx⊥,

c'est-à-dire qu'il n'y a pas synthèse, mais [oh surprise] ce qui pourrait passer pour l'inverse.  On retiendra surtout pour l'instant que dans la version descriptive fantôme de la théorie des opérations sémantiques [la sémantique restreinte], l'attribut est une opération sur le sujet et inversement et la forme sémantique de cette opération a été isolée par Benveniste sous le nom de syntagmation.

« On peut distinguer plusieurs espèces de jugements, explique Fonsegrive, selon qu'on se place au point de vue de leur formation ou de leur constitution.  Au point de vue de leur formation, les jugements peuvent être intuitifs ou comparatifs.  Le jugement intuitif est le jugement premier, l'acte essentiel de l'esprit qui pense ;  il enveloppe toujours la conscience de soi ;  le moi en est le sujet constant et il reste inexprimable :  je pense, je vois, je jouis, je souffre.  Mais ces propositions elles-mêmes, par les mots qu'elles emploient, ne sont déjà plus des jugements intuitifs dans toute la rigueur du terme.  Le jugement intuitif est l'acte par lequel l'esprit se sent penser, voir, jouir, souffrir, s'attribue ses états, mais sans nommer ses états.  Dès qu'il nomme, il faut qu'il sorte de son état pour aller au dehors chercher des mots afin d'exprimer cet état.  C'est donc une marche, un discours et non une intuition.  Les jugements verbaux :  je pense, je vois, etc., sont déjà des jugements comparatifs.  Pour que l'esprit ait le droit de nommer son état pensée ou vision, jouissance ou douleur, il faut qu'il compare cet état à une représentation d'états analogues à laquelle est associé le mot ;  si l'état qu'il éprouve est semblable à cette représentation, il le nommera, sinon il sera forcé de chercher encore.  Il y a là, évidemment, une comparaison, un véritable discours.  On voit par là que tout jugement exprimé est comparatif, et, si on se borne, comme Locke, à considérer les jugements exprimés, on doit dire qu'il n'y a que des jugements comparatifs.  Mais si, comme il le faut faire en psychologie, on atteint par delà la parole l'acte intime de la pensée réfléchie, on découvre l'existence d'une synthèse intuitive qui est un véritable jugement, la source et le type de tous les autres. » 

Si l'on admet que la comparaison est antérieure au jugement (il y a comparaison dans la perception), la « synthèse intuitive » devient plutôt la balise d'une terra incognita.  Qu'un jugement implique comparaison, c'est entièrement possible, mais qu'il soit comparatif, c'est admettre qu'il représente une comparaison, ce qui n'est pas le cas.  Et cette restriction est particulièrement applicable à l'alinéa qui suit, comme le fait remarquer Fonsegrive.  Accessoirement, on peut rester insensible à l'énoncé qui fait d'une synthèse la source... [soulignés dans le texte].

« Quant aux jugements ordinairement appelés comparatifs, poursuit-il, comme cette rose est jaune, ce perroquet est bavard, ce sont des conclusions de raisonnements inexprimés et rapides, et les psychologues les expliquent d'ordinaire inexactement.  Ce n'est pas, en effet, l'idée rose qu'on compare à l'idée jaune, ou l'idée perroquet à l'idée bavard ;  l'opération est bien plus compliquée et se fait tout autrement.  Dans le premier exemple, nous avons d'abord un état complexe où la forme et la couleur sont mêlées ;  dans le second exemple, c'est la forme, la couleur et les sons qui se trouvent associés.  Nous avons conscience de cette complexité :  c'est un premier jugement intuitif.  Puis, dans le premier exemple, l'abstraction sépare la forme de la couleur :  c'est un second jugement intuitif.  La forme séparée rappelle une forme visuelle, à laquelle est associée la forme sonore rose et nous disons :  cette forme est une rose.  C'est là un premier jugement comparatif.  La couleur séparée rappelle une autre image à laquelle est associée la forme sonore jaune et nous disons :  cette couleur est jaune.  C'est là un second jugement comparatif.  Dès que les deux éléments sont ainsi nommés, la synthèse verbale ;  cette rose est jaune, se constitue et reproduit exactement la synthèse sensible primitive.  On ne compare donc pas le sujet à l'attribut, pour examiner si on doit ou ne doit pas les unir ;  leur union n'est pas une conclusion, mais une donnée.  Ceci est vrai de tous les jugements dont les deux termes sont immédiatement saisis dans l'intuition sensible.  Dans le cas où l'attribut n'est pas senti en même temps que le sujet, l'attribution se fait par un intermédiaire, mais alors nous ne sommes plus en face d'un jugement, mais d'un raisonnement véritable. »

Quelque compliquée que soit l'activité cognitive liée au jugement, il n'y a pas de raison pour que l'association soit un emmêlement, ni pour qu'un état confusionnel soit une intuition parce qu'on en a conscience.  La deuxième version du jugement intuitif est contradictoire :  confusion/association (complexité) dans un cas et abstraction (séparation) dans l'autre.  Je suis sceptique quant à une étape du procès où un état de conscience correspondrait à « cette forme est une rose » et « cette couleur est jaune » ;  et surtout on doutera de leur statut « comparatif ».  L'explication de la synthèse est claire si elle suit deux étapes analytiques, quoiqu'improbables.  À intuition, on préférera perception, en particulier dans le phénomène de la compréhension, même si le modèle sémiocognitif n'y fait pas directement appel.  Néanmoins, la chute de son paragraphe apporte de l'eau à mon moulin.  La seule « forme » immédiate du jugement qui lui sert de premier exemple n'est pas « cette forme est une rose », mais « cette rose a une couleur », « cette couleur est le jaune », qui explique plus nettement l'idée de synthèse, que je n'adopterai pourtant pas dans les opérations sémantiques.  Je retiendrai plutôt sa remarque sur l'intermédiaire du raisonnement, c'est-à-dire la condition syntagmatique (sémiotaxique) qui permet l'attribution non pas de la couleur, mais du sens.  [rem  —  Quand Black se débat avec le jaune comme couleur, la question, on le voit, a déjà de la barbe.]

« On distingue encore, conclut Fonsegrive, des jugements analytiques et synthétiques, a priori et a posteriori, contingents et nécessaires.  Les jugements analytiques, sont ceux dans lesquels l'attribut se découvre par l'analyse du sujet, ex. « un triangle a trois côtés » ;  les jugements synthétiques sont ceux dans lesquels l'attribut ajoute au sujet une idée que par lui-même le sujet ne contenait pas, ex. :  ce triangle est peint en rouge.  Les jugements a priori sont ceux dont la vérité s'impose à l'esprit dès que nous en entendons les termes, ex. :  le tout est plus grand que la partie ;  les jugements a posteriori sont ceux que l'esprit n'admet comme vrais qu'après avoir constaté dans une expérience la liaison du sujet et l'attribut, ex. :  ce vase est brisé.  Les jugements nécessaires sont ceux dans lesquels l'attribut ne peut être séparé du sujet, ex. :  la somme des trois angles d'un triangle égale deux angles droits ;  les jugements contingents sont ceux dans lesquels l'attribut peut être séparé du sujet, ex. :  Spinoza est mort à La Haye. »  G. Fonsegrive.

Son deuxième exemple est d'une catégorie intermédiaire, les perroquets étant culturellement perçus comme bavards ;  en tout cas, c'est l'exemple que donne le Petit Larousse 1918.  Pour les catégories nécessaire/contingent, on rapprochera l'exemple de Fonsegrive de la distinction qu'établit Alexandre Bain (1875 [1870]) entre « accident séparable » (Virgile réside à Rome) et « accident inséparable » (Virgile est né à Mantoue).  On peut aussi noter que la phase de signification, comme elle est généralement postérieure à la constitution d'un référentiel, fait appel à des jugements a posteriori, mais comme la catégorie « a priori » n'est pas fondée en ce qui nous concerne, c'est plutôt une curiosité.





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