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De l'inférence sémantique




IV




Opérations cognitives (suite et fin)




plan du chapitre quatre
autour de la proposition  ·  déduction  ·  hypothèse  ·  démonstration  ·  le syllogisme  ·  analogie  ·  induction  ·  l'improbable induction chez Ayer  ·  l'induction chez le schnauzer  ·  essai d'inventaire des opérations cognitives pertinentes  ·  Où est donc l'inventaire ?





Autour de la proposition

Émile Boirac, dans la Grande Encyclopédie, explique qu'Aristote, le premier, a distingué trois grandes formes de la pensée, 1)  l'idée ou notion, 2)  le jugement et 3)  le raisonnement, auxquelles correspondent dans le discours le terme, la proposition et l'argument.  « La proposition, c'est donc, poursuit-il, le jugement exprimé en mots, ou, selon la définition traditionnelle, l'énonciation du jugement.  On sait, d'autre part, que les grammairiens ont (longtemps) conservé le nom d'analyse logique à la décomposition du discours en ses propositions constituantes.  De même que le jugement se compose de deux idées unies par l'affirmation d'un rapport, de même la proposition se compose de deux termes unis par le verbe ou la copule. »

Boirac évoque la question des copules — une seule ou plusieurs ?  « La première doctrine, dit-il, est celle de la grande majorité des logiciens, à partir d'Aristote, qui regardent le verbe "être" comme le verbe unique et universel et ramènent ainsi toutes les copules à l'unité.  La seconde est celle de quelques logiciens modernes, entre autres de Morgan, qui considèrent la réduction de toutes les copules à la copule est comme un procédé arbitraire et artificiel et qui admettent un assez grand nombre de copules spécifiquement distinctes, par exemple la copule ‘=’ qui est la caractéristique des propositions mathématiques, les copules, ressemble à, diffère de, succède à, coexiste avec, etc.  Ils font remarquer que certaines copules sont convertibles, en ce sens qu'elles permettent d'intervertir le sujet et l'attribut sans que le sens et la valeur de la proposition en soient notablement altérés, telles que les copules est, ressemble à, par exemple :  « nul humain n'est Dieu » ;  « nul Dieu n'est humain » ;  « Pierre ressemble à Paul » ;  « Paul ressemble à Pierre », etc., tandis que d'autres ne le sont pas, telles que les copules succède à, est plus grand que, mais sont plutôt corrélatives :  par exemple, Jean succède à Louis ;  « Louis précède Jean » ;  « A est plus grand que B » ;  « B est plus petit que A ». » 

« Il faut remarquer aussi, poursuit-il, que certaines copules sont transitives ou transférables par voie de raisonnement de deux propositions à une troisième, par exemple A = B, B = C, donc A = C :  et certaines autres non, par exemple « Jacques ressemble à Jules » ;  « Jules ressemble à Thomas » :  il ne s'ensuit point que « Jacques ressemble à Thomas ».  Si l'on admet cette théorie, on devra distinguer autant de logiques différentes qu'il y aura de types de copules différents.  Sans aller aussi loin, beaucoup de logiciens modernes ont eu tendance à distinguer deux grandes sortes de propositions, les propositions ordinaires, caractérisées par la copule ‘est’ et les propositions mathématiques, caractérisées par la copule ‘=’, et, auxquelles répondraient deux logiques, fondées l'une sur les rapports de qualité; l'autre sur les rapports de quantité. »

On note que le principe de transitivité ne s'applique pas seulement à la « relation », mais ici à son opérateur ;  de même, les exemples cités écartent le risque de le prendre pour un syllogisme.

« Cependant, reprend Boirac, de même qu'on peut réduire toutes les fractions au même dénominateur, on peut ramener toutes les copules au verbe être ;  et, à ce point de vue, la logique traditionnelle peut servir d'enveloppe commune à toutes les autres. Si donc nous considérons le verbe être comme la copule, exprimée ou sous-entendue, de toute proposition, il s'ensuit qu'on peut toujours envisager une proposition quelconque aux deux points de vue de l'extension et, de la compréhension [voir le chapitre précédent].  En effet, la proposition :  les bœufs ruminent, peut être interprétée connne signifiant, soit au point de vue de l'extension :  « les bœufs font partie des ruminants », soit au point de vue de la compréhension :  « les bœufs ont la faculté de ruminer. »  Dans le premier cas, le sujet rentre dans l'attribut ;  dans le second, l'attribut rentre dans le sujet.  Les logiciens se sont, en général, placés au premier point de vue [du fait que l'attribut est plus général que le sujet], quoique la seconde interprétation soit plus conforme aux habitudes effectives de notre pensée. »

« On a proposé de nombreuses classifications des différentes sortes de propositions, conclut Boirac.  D'après leur quantité, on distingue les propositions générales (ou universelles) et particulières ;  d'après leurs qualités, les propositions affirmatives et négatives.  Combinant les deux points de vue, les logiciens admettent quatre sortes de propositions : universelle affirmative, universelle négative, particulière affirmative, particulière négative, symbolisées par les voyelles A, E, I, O  —  on a reconnu le carré logique.  Hamilton, par sa théorie de la Quantification du prédicat, dédouble les universelles en toto-totales et toto-partielles, les particulières en parti-totales et partipartielles.  Au point de vue de la relation, Kant distingue les propositions catégoriques, hypothétiques et disjonctives ;  au point de vue de la modalité, assertoriques, problématiques et apodictiques que d'autres réduisent aux propositions contingentes et nécessaires [voir plus haut, le jugement].  Une distinction plus importante est celle que Kant a faite des propositions analytiques et synthétiques, selon que l'attribut d'une proposition est ou n'est pas compris d'avance dans la compréhension du sujet dont on l'affirme, et qui n'est peut-être que la reprise d'une distinction plus ancienne faite par les logiciens scolastiques des propositions essentielles, et accidentelles.  À la classe des propositions essentielles. ou analytiques appartiennent les définitions dont, tout le monde connaît l'importance scientifique et philosophique.  Enfin la théorie de la proposition comprend aussi celles de la conversion ⇨* et de l'opposition. » (E. Boirac). [repris dans © Imago Mundi-Cosmovisions]

⇨*Il s'agit d'opérations dites classiquement inférences immédiates, dont cet exemple est une conversion :  tous les hommes sont mortels ⇒ quelques mortels sont hommes. Cf. G. Fonsegrive dans la GE (1885-1902).


AEIO chez Duval-Jouve (1844)

Exemple de Gardeil (1952) : 

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L'analogie

« Pour les anciens logiciens, écrit Victor Brochard, l'analogie était une ressemblance de relations.  L'analogie, dit Aristote, est une égalité de rapports et suppose au moins quatre termes.  Deux choses, sans être semblables ni entre elles, ni à deux autres choses, peuvent être entre elles dans le même rapport que deux autres choses ;  c'est cette ressemblance qui est l'analogie.  Par exemple, dit J. Stuart Mill, si on donne à un pays qui envoie des colonies au dehors le nom de mère-patrie, on veut entendre que les colonies d'un pays sont avec lui dans la même relation que les enfants avec leurs parents.  On raisonnera par analogie si on tire une conclusion de cette relation, par exemple, que les colonies doivent obéissance et affection à la mère-patrie.  Ce raisonnement peut être fort rigoureux et, si les prémisses en sont justes ;  atteindre la certitude. »

On remarque que ce qu'il prend pour de la rigueur est un caractère strictement mécanique, mais l'exemple de Stuart Mill n'est que l'explication d'une métaphore, et quand il ne s'agit pas de métaphore on a un procédé de pensée économe, mais sujet à caution.

« Chez les logiciens modernes, qui se sont en cela conformés à l'usage le plus général, poursuit-il, le mot analogie a un sens moins précis et moins restreint ;  il désigne toute espèce de ressemblance, mais une ressemblance accompagnée de beaucoup de différences, une ressemblance incomplète ;  l'analogue, c'est le semblable dans le différent.  Par suite, raisonner par analogie, c'est tirer une conclusion d'une ressemblance observée entre deux choses ;  c'est inférer que deux choses reconnues semblables en un ou plusieurs points se ressemblent encore par un caractère non observé.  Ainsi entendue, l'analogie est très voisine de l'induction.  Elle en diffère, comme le remarque Stuart Mill, en ce que, dans l'induction proprement dite, on s'est assuré par l'observation, mieux encore, par l'expérimentation, par l'application des méthodes de concordance et surtout de différence, que la ressemblance inférée est liée par un rapport constant et nécessaire à la ressemblance observée.  Rien de pareil dans l'analogie :  on suppose, sans pouvoir s'en assurer, que la ressemblance observée est une propriété fondamentale, ou qu'elle dépend d'une propriété fondamentale commune aux deux objets, et de laquelle dérivent nombre d'autres propriétés, entre autre la ressemblance inférée. »

« Le raisonnement par analogie, conclut Victor Brochard, s'approche aussi près qu'on voudra de la vérité, il ne l'atteint pas sûrement ;  il la précède, il lui prépare les voies, comme l'hypothèse, dont il n'est après tout qu'un cas particulier.  S'il atteint la certitude, il change de nom et devient l'induction s'il reste lui-même, il demeure en deçà, il n'entre pas dans la terre promise.  Et quand la vérité ne peut être directement confirmée par l'observation, on peut bien se contenter des conclusions de l'analogie, mais c'est faute de mieux, et sans se faire illusion à soi-même.  Quand elle n'est pas une forme imparfaite, une ébauche de l'induction, l'analogie n'est qu'un pis-aller. »

Dans le cadre de la théorie, le raisonnement par analogie n'intervient pas spécifiquement, mais l'analogie est une relation opératoire dans la mesure où elle intervient comme condition dans la règle d'interprétation, où elle est la forme relationnelle de l'opération cognitive de comparaison, implicite dans la perception. rem  —  Sa fonction de condition n'assure en rien l'exactitude de l'inférence, au contraire.  Elle est purement conjecturale.


L'hypothèse

Selon Émile Boirac, « une hypothèse est, à proprement parler, une affirmation sans preuves suffisantes, et d'où l'on déduit un certain nombre de conséquences vraies ou fausses.  Les hypothèses sont perpétuellement nécessaires dans une théorie scientifique, car ce n'est point assez pour notre esprit d'observer et de connaître les phénomènes, il veut encore découvrir leurs lois, remonter à leurs causes, et les voir en quelque façon dans le principe même d'où ils sortent.  Plusieurs auteurs distinguent les hypothèses en hypothèses de loi et hypothèses de cause. »

« La première espèce d'hypothèse, dit Pellissier [cité par Boirac], consiste à admettre comme réels des faits non observés, afin d'expliquer la production de quelques phénomènes observés.  Par exemple, Newton supposait, pour expliquer certains faits de réfraction de la lumière, que l'eau devait renfermer un corps combustible ;  et Laplace, pour expliquer la formation des planètes, supposait qu'elles résultent de la condensation de l'atmosphère.  La deuxième espèce d'hypothèse consiste à admettre des forces ou agents à l'action desquels ont rapport les phénomènes observés.  Tels sont, en astronomie, la gravitation, qui sert à expliquer les mouvements des corps célestes ;  en physique et en chimie, les fluides ou éthers (sic), auxquels sont attribués les faits de chaleur, de lumière, d'électricité, de magnétisme, etc. »

« D'autres auteurs se bornent à distinguer les hypothèses en hypothèses vérifiables et en hypothèses invérifiables, continue Boirac :  Les hypothèses vérifiables sont celles que l'on prend dans un domaine où l'expérience, l'observation, l'induction pourront parvenir et s'assurer si l'hypothèse proposée est réelle ou fausse, et si elle doit être éliminée, ou bien passer de l'état de conjecture à l'état de fait.  Ainsi c'est en se posant, au sujet du mouvement des planètes, une série d'hypothèses vérifiables, que Kepler arriva à la découverte des lois qui portent son nom.  Ayant lui-même vérifié successivement par l'observation et par le calcul chacune de ces hypothèses, il les élimina l'une après l'autre, et trouva enfin que l'hypothèse de l'ellipticité des orbes planétaires était la seule qui fût conforme aux faits observés et aux lois de la mécanique.  Les hypothèses invérifiables sont celles qui appartiennent à un domaine où ne peuvent pénétrer ni l'observation ni l'expérience.  Cette distinction des hypothèses vérifiables et invérifiables est de la plus haute importance en logique et dans toute recherche scientifique ;  celle des hypothèses de loi et de cause, au contraire, nous semble de peu d'utilité pratique.  On peut dire cependant que la plupart des hypothèses de cause sont invérifiables, tandis que le contraire a lieu pour les hypothèses de loi. »

« Lorsque l'hypothèse est susceptible de vérification, poursuit-il, elle offre par elle-même peu de dangers ;  en effet, l'observation et l'expérience ne tardent pas à la réduire à sa juste valeur. Une hypothèse de ce genre n'est le plus souvent que le résultat d'une induction prématurée, car ordinairement elle est fondée sur un certain nombre de faits ou sur des analogies plus ou moins probables. S'il faut, en général, un grand nombre d'observations et d'expériences pour vérifier définitivement une loi naturelle, un fort petit nombre de faits, un seul même suffit parfois pour la fonder.  Or, c'est précisément cette sorte de divination qui caractérise les grandes découvertes.  ‘II n'est pas inutile, disait Bacon, de tenter l'interprétation de la nature par une ébauche ou conclusion provisoire.’ »

« Les hypothèses invérifiables n'ont pas la même fécondité que les hypothèses vérifiables, indique Boirac.  Néanmoins la science ne peut s'en passer, car elles servent à établir dans certaines séries de faits une unité provisoire, elles facilitent l'intelligence et la démonstration même des phénomènes en les coordonnant et en permettant de saisir d'un coup d'œil leur ensemble.  Le caractère invérifiable de ces hypothèses provient de ce qu'elles sont relatives à la nature intime des choses, nature qu'il ne sera jamais donné à l'humain de connaître.  Parmi ces hypothèses, les unes tombent d'elles-mêmes, parce qu'elles ne cadrent plus avec les connaissances acquises, avec le résultat des recherches nouvelles ;  la théorie de l'émission de la lumière de Newton nous offre un exemple d'hypothèse abandonnée, parce qu'elle ne suffisait plus à l'explication des faits.  D'autres durent et se fortifient, parce qu'elles sont de plus en plus d'accord avec les faits et la manière de les envisager, sans pour cela, et il importe de ne pas l'oublier, prendre davantage de réalité-objective.  ‘Aux hypothèses invérifiables de ce dernier genre, dit Littré, il vaudrait mieux conserver le nom d'artifice logique, afin de n'être pas exposé à se méprendre et à croire que des conceptions qui ne cessent jamais d'être de simples vues de l'esprit, répondent à quelque chose de connu objectivement.’ »

« II n'y a pas d'exagération à dire que l'astronomie, la physique et la chimie modernes, explique encore Boirac, doivent tout autant à l'hypothèse qu'à l'observation et à l'expérience, tandis que, chez les Anciens, si fertiles cependant en hypothèses, ces sciences n'avaient pu sortir de d'enfance.  Les brillantes hypothèses des philosophes grecs sont restées infécondes non seulement parce que la plupart d'entre elles étaient invérifiables ;  mais surtout parce que les faits eux-mêmes n'étaient ni observés, ni connus.  Au lieu d'étudier ceux-ci en eux-mêmes, on faisait des hypothèses sur leur nature, de telle sorte que les systèmes prétendus scientifiques des Anciens n'étaient que des hypothèses édifiées sur d'autres hypothèses.  Celles des modernes n'ont été fécondes que parce que déjà elles partaient de faits connus, et faisaient immédiatement appel à l'observation, à l'expérience et au calcul. »

« En résumé, une hypothèse pour être admissible, conclut Émile Boirac, doit remplir certaines conditions.  1°  Elle doit rendre compte d'un certain nombre de faits bien observés, celle qui en explique le plus grand nombre étant naturellement la plus probable.  2°  Il faut qu'en tirant logiquement toutes les conséquences qu'elle contient, on n'arrive point à quelque déduction en contradiction avec un seul fait constaté ;  car alors l'hypothèse est fausse.  Mais il n'est pas nécessaire qu'elle explique tous les phénomènes qu'on veut interpréter ;  il suffit qu'elle en rende mieux compte que toute autre hypothèse.  Enfin, il est essentiel de toujours se rappeler qu'une hypothèse est une construction provisoire, et être prêt à l'abandonner dès qu'elle cesse de répondre aux besoins d'une science. »

L'intérêt de cette section est surtout épistémologique et touche à la démarche adoptée plutôt qu'aux opérations mises en œuvre dans la compréhension du discours.  L'hypothèse elle-même apparaît pourtant dans l'interprétation quand le sujet comprenant est obligé de conjecturer le sens à donner à un segment inconnu ou peu familier.  L'hypothèse est alors une valeur sémantique provisoire, pouvant être corrigée ou plus généralement abandonnée en cas d'encombrement.  Dans l'autogommage, la conjecture non confirmée est la première à disparaître, sur le mode de la « loi » dégagée par Théodule Ribot et rappelée par Henri Piéron (1921) :  « nous voyons que la perte ou le retour s'effectuent suivant une même loi générale énoncée par Ribot :  le récent est plus fragile que l'ancien, le complexe plus que le simple. »


La déduction

« On appelle déduction, selon G. Fonsegrive, toujours dans la GE, un procédé de raisonnement qui, étant donné un caractère que la science a déclaré devoir être toujours subordonné à un autre caractère, conclut que l'être qui possède le premier caractère possède aussi le second ou que l'être qui ne possède pas le second ne possède pas non plus le premier.  Par exemple, l'histoire naturelle enseigne que tous les mammifères respirent par des poumons ;  si donc on constate que la baleine est mammifère, on aura le droit d'en conclure que la baleine respire par des poumons avant d'avoir fait l'autopsie.  Par contre, de ce que le requin ne respire pas par des poumons, on peut en conclure que le requin n'est pas un mammifère.  Ce sont là des raisonnements déductifs.  Comme la loi constatée par la science et qui lie l'un à l'autre le caractère dominateur et le caractère subordonné est une loi générale, tandis que l'application qu'on en tire est moins générale et par conséquent est particulière par rapport à la loi, on a souvent défini la déduction en se plaçant au point de vue de l'extension :  le raisonnement qui va du général au particulier, et, en effet, on voit que la baleine n'est qu'une partie des mammifères et que le requin ne constitue qu'une espèce parmi les animaux qui n'ont pas de poumons.  Mais cette façon de comprendre la déduction est une conséquence de la première qui a rapport à la compréhension, à l'essence intime des choses et non à leur nombre plus ou moins grand.  La déduction s'exprime par le syllogisme. »  [Voir plus bas].

Selon Émile Boirac (1885), dans la GE, « la déduction (et à plus forte raison le syllogisme [v. l'article ci-dessous, dont cet alinéa est une partie]) ne saurait être la méthode unique, universelle.  Elle garantit la vérité de la conclusion si les prémisses du syllogisme sont vraies, mais elle ne garantit pas la vérité des prémisses.  « Elle est donc subordonnée à une méthode supérieure par laquelle s'établissent les principes dont elle ne fait que tirer les conséquences et l'une des formes de cette méthode supérieure est la méthode expérimentale ou inductive, absolument irréductible au syllogisme.  Cependant, même considéré sous sa forme théorique et schématique, le syllogisme, outre l'intérêt spéculatif qu'il est impossible de lui refuser, peut encore être utile, soit comme exercice logique pour apprendre à décomposer et recomposer le raisonnement, soit comme instrument de contrôle pour analyser et mettre à l'épreuve un raisonnement obscur et compliqué, soit comme instrument d'exposition pour présenter un raisonnement sous sa forme la plus brève et la plus précise.  D'autres objections plus graves ont été faites par les modernes contre le syllogisme, mais elles portent en réalité contre la déduction elle-même.  Ainsi on lui a reproché d'être une pure tautologie et par conséquent d'être impuissant à rien découvrir ;  c'est l'accusation de Descartes :  « Pour la logique, dit-il dans le Discours de la méthode, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait qu'à les apprendre. »  Stuart Mill prétend que le syllogisme contient une pétition de principe et par conséquent ne peut rien prouver et cette critique suppose comme la précédente que toute déduction n'est au fond qu'une suite d'identités. »

On note l'absence, dans ces articles sur la déduction, du terme d'inférence.  L'explication en est sans doute culturelle.  À preuve, la définition qu'en donne le Petit Larousse 1918 :  inférence n. f. ≝ (angl. inference).  Raisonnement, et spécialm., raisonnement du particulier au particulier.  —  Néanmoins le verbe est présenté comme issu du latin, avec les sens de {tirer une conséquence d'un fait, d'un principe}, {conclure}, {induire}.  Toutefois, Littré (1872) ne s'en fait pas l'écho et cite Descartes et La Bruyère pour illustrer le sens du verbe.  On peut aussi remarquer que dans son commentaire synonymique, il considère que le sens d'inférer comporte un doute [voir induire].  Il recense aussi la forme ‘s'inférer de’.  Pour l'hypothétique ou conditionnelle « Si A est B, C est D » dont la forme complète est, selon J. Stuart Mill (1862 [1889] T. 1), cette assertion :  « la proposition C est D est une inférence légitime de la proposition A est B » pour laquelle il donne cet exemple :  « Si le Koran vient de Dieu, Mahomet est le prophète de Dieu. »  On se souvient de l'exemple du syllogisme de Thonnard, du même tonneau, si j'ose dire, « Si le monde est bien ordonné, Dieu existe ;  or le monde est bien ordonné, donc Dieu existe. »  La conditionnelle, comme le syllogisme, dépend de la validité de la ou des prémisses.  L'inférence proprement dite est neutre, ce sont les objets qui sont manipulés qui sont sujets à caution ;  dans les deux cas donnés en exemple, on a affaire à des croyances et toute déduction tirée d'une croyance reste une croyance :  aucune opération cognitive ne métamorphose ses objets, sauf justement la croyance.  Voir l'hypothèse Γ.


Le syllogisme

« Le syllogisme, dont le nom signifie proprement « conclusion », a été défini par Aristote un ensemble de trois propositions tel que les deux premières étant admises il y a nécessité d'admettre la troisième.  Cependant, explique Émile Boirac, cette définition conviendrait aussi bien à d'autres formes du raisonnement déductif, par exemple aux raisonnements mathématiques de cette sorte A = B, B = C donc A = C [relation d'égalité, transitive], ou encore A > B, B = C donc A > C [relation d'inégalité ou d'ordre/égalité, transitive].  Il faut donc entendre ici, poursuit-il, par « propositions » des jugements de l'ordre qualitatif dont les deux termes soient des notions de genre et d'espèce [je souligne] ;  et c'est seulement à la condition de se placer à ce point de vue, lequel est d'ailleurs celui d'Aristote dans son Organon et de toute la logique traditionnelle, que le syllogisme peut être considéré comme le type ou le schéma du raisonnement déductif.  On pourrait encore définir le syllogisme en disant qu'il a pour but, deux propositions étant données qui contiennent un terme commun, d'en tirer une troisième proposition qui en soit la conséquence nécessaire par l'élimination de ce terme commun et le rapprochement des deux autres termes.  Les deux premières propositions s'appellent prémisses ;  la troisième s'appelle conclusion ;  le terme commun aux deux prémisses s'appelle moyen terme ;  les termes non communs s'appellent extrêmes. »

« Soit ce syllogisme, continue Boirac :  Toute institution humaine est imparfaite ;  toute forme de gouvernement est une institution humaine ;  donc toute forme de gouvernement est imparfaite :  le lecteur y distingue immédiatement les prémisses et la conclusion.  Quant aux termes, les extrêmes sont forme de gouvernement et (chose) imparfaite ;  le moyen est institution humaine.  Au point de vue de l'extension, on peut voir que l'un des extrêmes, sujet de la conclusion, est compris dans l'autre attribut :  c'est pourquoi le premier s'appelle petit terme ou mineur, et le second, grand terme ou majeur.  Par cela même on donne le nom de majeure à celle, des deux prémisses qui contient le grand terme, et le nom de mineure à celle qui contient le petit.   Le moyen terme, qui est le pivot du syllogisme, doit son nom tout à la fois à sa fonction (il est le moyen de la démonstration, étant la raison ou la cause de la conclusion :  pourquoi toute forme de gouvernement est-elle imparfaite ?  parce qu'elle est une institution humaine), à sa place (il est au milieu des extrêmes, intermédiaire entre l'un et l'autre) et à son extension (il est en effet plus étendu que le petit et moins étendu que le grand). 

« Aussi, conclut Boirac, tout l'intérêt de la théorie du syllogisme réside-t-il dans l'interprétation du rôle qu'y joue le moyen terme ;  et cette interprétation varie selon qu'on se place au point de vue de l'extension ou de la compréhension des termes.  Au premier point de vue, qui est celui des logiciens de l'école, le moyen sert à faire voir que le petit que lui-même contient est comme lui contenu dans l'extension du grand ou exclu de cette extension.  Le principe fondamental du syllogisme est alors le dictum de omni et nullo qui se formule ainsi Dictum de omni et nullo dicitur etiam de quibusdam et singulis ;  et le syllogisme peut se symboliser, selon la méthode d'Euler, par les rapports de trois cercles qui s'enveloppent ou qui se coupent.  Au second point de vue, le moyen sert à faire voir que le grand que lui-même contient est lui-même contenu dans la compréhension du petit ou qu'il en est exclu ;  et le principe du syllogisme est alors sous une forme qui s'applique plus expressément à la compréhension Prœdicatum prœdicati est etiam prœdicatum subjecti. »

On comparera ce qui précède à cet extrait de William Hamilton (1840) :  « Un tout logique ou universel s'appelle un genre lorsque ses parties sont aussi des tous contenants, c'est-à-dire des espèces ;  il s'appelle une espèce lorsque ses parties ne sont que des parties contenues, c'est-à-dire des individus.  Si tels sont la nature et les rapports du tout logique et de ses parties, on voit évidemment quelles doivent être les conditions sous lesquelles les deux modes de conclusion logique sont possibles.  L'un de ces modes, celui qui procède du tout aux parties, est le raisonnement déductif (ou le syllogisme proprement dit) ;  l'autre, celui qui procède des parties au tout, est le raisonnement inductif [voir plus bas].  La conclusion logique est donc de deux espèces, et de deux seulement elle peut aller soit du tout aux parties, soit des parties au tout; et rien ne peut être le terme d'une argumentation logique qu'à titre de tout constitué ou contenant, ou de partie constituante ou contenue.  Le premier est gouverné par cette règle ce qui appartient (on n'appartient pas) au tout contenant, appartient (ou n'appartient pas) à chaque partie et à toutes les parties contenues.  Le second, par celle-ci :  ce qui appartient (ou n'appartient pas) à toutes les parties constituantes, appartient (ou n'appartient pas) au tout constitué. »

Le syllogisme sera réexaminé à propos de l'inférence, au chapitre 6.  Ici on peut s'attarder, avec papier et crayon, sur ce qu'écrivait Euler (1707-1783) :  J'ai marqué toutes les positions de ‘c’ qu'il indique ;  il suffit de marquer d'un trait de couleurs différentes les diverses combinaisons qu'il cite.

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On peut recourir aux formules :  A) abcacb ;  B) cacb ;  C) cacbcbcbA) [si] a appartient à b et c appartient à a implique c appartient à b ;  B) c intersecte a [et a appartient à b] implique c appartient à b ;  C) c n'intersecte pas a [et a appartient à b] implique ou bien c n'intersecte pas b ou bien c intersecte b ou bien c appartient à b.  L'alinéa III d'Euler est alors superflu.  C) rend compte des trois positions possibles de c par rapport à b, deuxième paragraphe de l'alinéa II d'Euler et dans le dessin, les positions de c à gauche de la lettre ‘B’.


La démonstration

Démontrer, explique Louis Liard, dans la GE, c'est prouver.  Mais toute preuve, dit-il, n'est pas une démonstration.  « Dans les sciences de la nature, les vérités se prouvent par l'expérience elles ne se démontrent pas. Il y a démonstration lorsqu'on prouve qu'une vérité est la conséquence d'une autre vérité. Toute démonstration est donc une déduction mais toute déduction n'est pas une démonstration.  Aristote a défini la démonstration « le syllogisme du nécessaire ».  Dans tout syllogisme, la conclusion sort nécessairement des prémisses ;  mais il se peut que les prémisses elles-mêmes soient fausses ou douteuses.  Etant posées, il s'ensuit nécessairement telle ou telle conséquence mais nécessaire au regard, des prémisses, la conclusion peut être fausse ou douteuse, si les prémisses elles-mêmes le sont.  Il y a démonstration là seulement où les propositions d'où part ce raisonnement sont nécessaires, et où celles par lesquelles il passe pour parvenir à la conclusion le sont aussi.  La démonstration n'est donc pas limitée à un ordre particulier de sciences.  Partout où se rencontrent les conditions que nous venons d'énoncer, il y a démonstration. Comme elles se rencontrent toujours dans les mathématiques et beaucoup plus rarement ailleurs, la démonstration a été considérée comme le procédé propre aux mathématiques pour établir leur vérité.  Par suite, c'est surtout dans cet ordre de sciences qu'il convient de la considérer.  Dans tout syllogisme il y a lieu de distinguer les termes, les principes suivant lesquels les rapports s'établissent entre les termes et le mécanisme intellectuel par lequel la conclusion est tirée des prémisses.  Puisque la démonstration est un syllogisme, il y a lieu de considérer en elle des termes, des principes, des rapports et un mécanisme spécial.  De cette étude se dégageront les raisons qui ont fait dénommer par Aristote la démonstration le syllogisme du nécessaire. » (...)

« Mais tandis que dans le syllogisme proprement dit, l'esprit procède du connu à l'inconnu d'après l'inclusion ou l'exclusion des termes donnés « mortel est en homme, homme est en Socrate, donc mortel est en Socrate, » dans la démonstration, la marche en avant se fait d'après l'égalité ou l'inégalité des termes. »


L'induction

Selon G. Fonsegrive, on appelle induction l'acte par lequel l'esprit découvre les lois de la nature.  « Cela ne peut se faire que par l'observation des faits qui sont régis par les lois ou, mieux encore, qui les contiennent.  Or, comme les faits que nous présente l'observation sont singuliers, déterminés par des circonstances particulières, situées dans l'espace et dans le temps, tandis que les lois sont exprimées en des propositions générales où ne sont mentionnées aucunes des circonstances particulières qui singularisent les faits et les situent dans l'espace et dans le temps, on définit ordinairement l'induction l'acte, le mouvement, quelquefois le raisonnement par lequel l'esprit passe du particulier au général.  C'est ainsi que voyant tel jour à telle heure, à tel endroit, un litre d'eau enfermé dans un poêlon d'argent placé sur un feu de gaz bouillir à 100° à la pression 760 (sic), on induit que à la pression 760 l'eau bouillira toujours à 100°.  Qu'il y ait là un acte mental, un mouvement actif de l'esprit, c'est ce qui ne semble pas contestable ;  que cet acte soit un raisonnement et surtout un raisonnement d'une certaine espèce entièrement opposé à la déduction, c'est ce qui est discutable et ce qu'on ne pourra décider qu'après avoir fait une théorie complète de l'induction. »

Fonsegrive entreprend ensuite d'opposer la certitude des lois physiques et l'évidence des propositions mathématiques au « raisonnement inductif, s'il existe, [qui] ne pourrait aboutir à une complète certitude. ».  « Seule la déduction peut engendrer la démonstration, et, pour pour que la déduction existe, il faut que la conclusion ne dépasse pas les prémisses en étendue.  Or, dans l'induction il est évident que les prémisses qui n'enferment qu'un seul cas ou un certain nombre de cas passés sont dépassées par la conclusion qui embrasse l'universalité des cas passés, présents et futurs. »

« Il faut donc, selon lui, si l'on veut faire de l'induction un raisonnement, un discours de l'esprit d'une espèce particulière, considérer ce discours comme conjectural, problématique, incertain.  En sorte que voulant expliquer la science on détruit précisément le caractère original qu'il s'agissait d'expliquer, à savoir la certitude des propositions vraiment scientifiques (...). »  Fonsegrive est en effet convaincu que toute théorie « qui voudra respecter la certitude des jugements inductifs (sic) et maintenir à l'induction le caractère d'un raisonnement, devra ramener par un artifice quelconque l'induction à une espèce de déduction, car la forme déductive seule assure la nécessité de ses conclusions. »  La solution de Fonsegrive est assez peu convaincante :  l'induction serait une intuition [une autre !] et non l'accumulation d'observations apparentées.  Son empressement lui fait d'ailleurs oublier une circonstance de l'ébullition à 100° — l'élévation.  Je conviens avec lui qu'il est nécessaire de distinguer le significatif de l'insignifiant, mais cela ne se fait pas de lui-même, comme il le soutient, faisant de toutes les « lois » des découvertes dues au génie, les preuves incombant au talent.  « L'essentiel de l'induction se trouve donc consister dans l'acte mental immédiat par lequel l'esprit abstrait les circonstances significatives ou essentielles. »  Il en a pour preuve « qu'une seule expérience a si souvent suffi dans l'histoire des sciences pour découvrir des lois. »  Il se garde de nous en donner des exemples.

Edmond Goblot (1901) signale l'induction formelle (ou aristotélicienne) qui est un syllogisme dont le moyen terme est l'énumération des espèces d'un genre.  Le raisonnement n'est concluant que si l'énumération est complète ou exhaustive ;  autrement, c'est un paralogisme par énumération imparfaite ou un dénombrement imparfait.  L'induction formelle consistant à affirmer d'un genre ce qu'on a reconnu vrai de chacune des espèces de ce genre, il importe que toutes les espèces aient été examinées.  Le genre peut être une propriété abstraite que l'on divise en ses espèces, c'est-à-dire en tous les cas possibles ;  le dénombrement imparfait consiste à omettre quelqu'un des cas possibles.  Cette induction suppose donc connues déjà des propositions générales, des lois ;  elle va des lois spéciales aux lois générales ;  elle suppose en outre une classification.

On la distingue de « l'induction scientifique ou baconienne [qui] va du fait à la loi, de ce qui a été observé en un temps et en un lieu à ce qui est vrai partout et toujours » (Goblot).


L'improbable induction chez Ayer

Graham Macdonald insiste sur le fait que Hume a été une personnalité dominante dans la formation des conceptions philosophiques d'Ayer :  il n'est donc pas surprenant que la perspective d'Ayer à propos de l'inférence inductive suive le modèle de Hume.  Ayer a défini l'inférence inductive en termes négatifs, comme impliquant une inférence de fait dans laquelle les prémisses n'entraînent pas la conclusion.  Toutes ces inférences, affirme Ayer, selon G. Macdonald, présument de l'uniformité de la nature, une hypothèse qu'il pose dans les termes qui consistent à supposer que l'avenir ressemblera au passé, dans ses aspects pertinents (1956, p. 72).  Ou, pour éviter toute ambiguïté, on suppose que l'inobservé ressemble, grosso modo, à l'observé.  Ayer suit Hume qui réfute le « principe » d'uniformité de la nature comme justification de l'induction, compte tenu du fait qu'un tel principe n'est pas démontrable et tout recours à des principes semblables est voué à la circularité.

Le problème fondamental, écrit Macdonald, tient au fait que la solution de continuité que présente l'induction ne peut être résolue que si des prémisses on parvienne à tirer la conclusion, et selon Ayer c'était impossible.  Le réalisme naïf a tenté de résoudre le problème en faisant passer l'observation à la conclusion — en montrant que dans la perception notre observation se faisait sur des objets physiques, plutôt que sur des sensations d'après lesquelles les objets étaient inférés.  Cette explication n'était valable que pour la perception, mais pas dans les autres cas.  Le phénoménalisme tenta le mouvement inverse.  Selon Ayer, cette tentative était également un échec, et le réductionnisme ne s'appliquerait pas aux cas à venir.  Dans son Language, Truth, and Logic, il était d'avis qu'il fallait admettre le hiatus et se contenter de décrire la façon dont on cherchait à justifier de telles inférences.

Son fleurte avec la probabilité, de 1957 à 1972, a été une déception.

Si l'on fait abstraction du raisonnement humien qui veut que demain ne ressemble pas à aujourd'hui, le malentendu à propos de l'induction semble remonter à Aristote.  Pour ce dernier c'était un syllogisme irréalisable, et de fil en aiguille au cours des siècles on a voulu que l'induction se comporte en déduction, c'est-à-dire en syllogisme d'inclusion, or c'est là que réside l'impossibilité.  Le rapport du général au particulier n'est pas l'inversion (ni la conversion) du rapport du particulier au général (ou universel).  On pourrait même suggérer que l'induction n'est pas du ressort de la logique, mais de la connaissance (ou cognition).  Mais il est certain que l'explication élitiste de Fonsegrive, quoiqu'elle semble s'appuyer sur les propos de Claude Bernard, entretient l'idée d'une science idéale, pétrie de génie par des génies, sans ratés ni coups d'épée dans l'eau.  Il est bon, à ce sujet, de se reporter à la section sur l'hypothèse, plus haut.


L'induction chez le schnauzer

On peut observer que le chien raisonne ou, si l'on préfère, qu'il applique des connexions à la manière d'inférences ou d'implications.  Mes sujets d'observation ont été et sont des schnauzers nains, de l'âge le plus tendre à quinze ans, dans le cas de celui qui nous a quitté et qui a légué un certain nombre de trucs à son successeur, l'actuel mâle alpha.  Très tôt j'avais pu observer chez Galopin des comportements « nécessaires », comme les appellent les philosophes et logiciens, et qui découlaient de l'activité en cours ou de décisions que je prenais.

Je m'étais donc dit, « comme c'est curieux, il applique des règles comme dans Prolog », car à l'époque à part des lectures discontinues, en survol et sans objet précis, c'est à la programmation logique que se bornait ma connaissance de la logique (les lectures comprenaient Robert Blanché et Robert Martin, ainsi qu'un tome de Guilbaud [mathématiques] et la logique de Joseph Dopp, sans oublier Thonnard, que je traîne encore).  C'était aussi le IF THEN du Basic, autrement dit l'hypothétique ou la conditionnelle, sans souci de les démêler.

Galopin, lorsque nous allions nous promener du côté de l'hôpital pour enfants, montait systématiquement sur le muret.  Quand je l'emmenais avec moi, en face, dans les boutiques, je descendais l'escalier et il restait au niveau du stationnement pour m'enlever ma casquette quand ma tête arrivait à sa hauteur.  À l'époque, je n'avais pas lu la note de Thonnard sur ce qu'il appelle l'instinct des animaux, « capable de syllogismes hypothétiques » :  son exemple est un chien de chasse filant un lièvre arrivant à un carrefour de trois pistes, et, ne trouvant rien dans les deux premières, qui prend la troisième.

Sa note fait suite à l'exemple d'une disjonctive (ou x ou y), et je comprends qu'il ait fait à l'économie, mais son « s'il ne trouve rien dans les deux premières » est basé sur un puissant moyen de détection qui compense sa mauvaise vue :  l'odorat.  À telle enseigne que quand je dis à l'un des mes schnauzers survivants :  « Regarde », en lui tendant un objet quelconque, il le renifle.  Si bien que quand je leur dis « regarde Jean-Claude », ils doivent se demander ce que je raconte, eh non, car ils déduisent alors que comme il n'y a rien à renifler, on écoute le maître.

Quoi qu'il en soit, ils se tournent vers moi.  Non, nous ne somme pas très loin de l'induction façon schnauzer.  La question que je me suis posée, en lisant les discussions sur la validité de l'induction et sa nature opposée à celle de la déduction peut se ramener à ceci :  et si Bacon (Sir Francis), comme Aristote, s'était leurré ?  L'induction aristotélique a le défaut de la définition en extension :  l'énumération des parties ne fait pas la chose (le tout), pas plus que l'énumération des membres ne fait réellement la classe.  Le rapport induction-déduction est le même rapport déséquilibré qui existe entre l'analyse et la synthèse.

« Il fallait, disait-on, note Charles T. Waddington (1857), que l'observation fut complète.  À cette condition seulement, on admettait la conclusion des parties au tout, et la forme de l'argument semblait ne rien laisser à désirer.  Mais comment mettre en pratique ce précepte impossible ? »

C'est Adrien Naville (1890) qui éclaire la question :  « Pour bien comprendre l'induction, il faut donc d'abord s'efforcer d'avoir une idée nette de ce qu'est une loi de la nature.  Une loi est un rapport de dépendance entre deux termes, rapport tel que, si le premier terme est donné, le second l'accompagne ou le suit, toujours et partout.  La nécessité énoncée par ces formules [cf. si un corps est plongé dans l'eau, il perd un poids égal à celui du volume d'eau qu'il déplace] est une nécessité conditionnelle.  Si le premier terme se produit, le second se produit nécessairement.  Mais la production du premier terme n'est point donnée comme nécessaire et, si le premier terme ne se produit pas, le second ne se produit pas non plus.  (...)  les énoncés de lois ou les théorèmes sont donc des affirmations hypothétiques. »

Joseph Duval-Jouve (1844), naturaliste de son état, avait affirmé :  « la déduction vérifie l'induction ».  Propos également tenus par William Hamilton (1840) :  le syllogisme est « la contre-partie retournée » de l'induction.

Autrement dit, il ne faut pas entendre « l'induction est le raisonnement inverse de la déduction », mais bien que l'induction est la mise en place, la construction d'une déduction qu'on peut envisager, et cela à partir d'observations en nombre indéterminé.  C'est ce à quoi se livre le schnauzer dans son expérience quotidienne :  nombre de corrélations entre faits restent sans répétition, mais dès qu'une relation ou une connexion devient répétable, il peut alors « se dire » xy.  Le dressage du schnauzer, comme de tout autre canidé et même hominidé, se fonde sur sa capacité inductive.

« Une classe, William Hamilton (1840), est une notion formée elle-même par induction ;  elle ne peut donc être posée comme un précédent ou un élément de ce procédé même. »  Il en va de même pour l'inférence.

Par rapport à ce que disait John Stuart Mill (1862 [1889] t. 1), « la Méthode Déductive (...) consiste en trois opérations l° une induction directe ;  2° un Raisonnement ;  3° une Vérification », le schnauzer et moi apportons en deuxièmement l'établissement de la répétabilité de l'observation, à moins qu'on la considère comme partie intégrante de l'induction ;  la répétabilité, chère à Ullmo, appartient au processus de généralisation. 

Pour John Stuart Mill, c'est un postulat impliqué dans l'induction :  « que ce qui arrive une fois arrivera encore dans des circonstances suffisamment semblables, et de plus arrivera aussi souvent que les mêmes circonstances se représenteront. »

Sur un mode discursif, on peut dire qu'il y a induction lorsque entre deux faits ou événements on peut faire figurer l'adverbe quandx quand y ou quand x, y.  Le passage à la déduction, c'est-à-dire à l'inférence (et non au syllogisme bloqué dans une relation hiérarchique) se fait par la substitution d'opérateurs :  au lieu d'un opérateur temporel, on insère un opérateur conditionnel (si... alors, alors, donc, par conséquent, etc.) :  si x, alors y ou x donc y.

Ces remarques sur l'induction chez le schnauzer ne l'empêchent pas d'appliquer le schéma d'inférence de façon impromptue et spontanée :  voyant que ses sœurs, assises sur le divan, reçoivent quelque chose à manger, le mâle alpha y monte aussi.

On notera enfin qu'historiquement, dans la langue du XVIIIe siècle, l'induction est prise, selon Cuvillier, au sens d'« inférence conjecturale », chez Rousseau, qu'il cite comme exemple de langue vulg. (qu'on dirait ‘courante’ aujourd'hui) :  « Il ne peut juger des choses qu'il ne voit pas que par induction sur celles qu'il voit. »  On se souviendra de la définition d'‘inférer’ qui comptait le verbe {induire}.

Pour la petite histoire de la notion d'induction, Charles T. Waddington (1857) raconte que « L'induction dit l'auteur de l'Organon est le passage du particulier au général », et nous apprend que Socrate en est l'inventeur, ou, si l'on veut, le premier qui ait employé sciemment et recommandé aux dialecticiens ce puissant moyen de découverte.  En note, il précise :  ou plus exactement de l'individuel à l'universel, citant les Topiques.  Et l'on peut encore signaler l'anathème lancé par Edmond Goblot (1918) : 

« Le principe fondamental [déterminisme] du raisonnement inductif n'est pas une vérité évidente par elle-même, et (...) il faut rejeter toute doctrine d'après laquelle il serait inhérent à notre faculté de penser. »  Mais tout va bien si on ne considère pas l'induction comme raisonnement, que l'on relativise le déterminisme et que l'on se garde de constituer des doctrines.  Il aurait pu également mettre en garde contre les « vérités évidentes par elle-même » et la pratique dogmatique de l'excommunication.


Essai d'inventaire des opérations cognitives pertinentes

L'adjectif ‘pertinente’ est une précaution oratoire et non une détermination des opérations :  les opérations retenues le seront toujours dans l'axe de la théorie des opérations sémantiques et sinon leur présence ici sera motivée.  Il est bon de se reporter au modèle sémiocognitif de la compréhension (en A), pour avoir une idée de ce que Frédéric Paulhan appelle le « système psychique » qu'implique la théorie.  [Il s'agit d'une carte cayra, à laquelle j'ajoute deux autres cartes aibase2, plus fournies que le schéma en B.  Soit la première (générale) [sous forme de lien] et la deuxième (plus spécifique) qui figure en troisième position (en C).]

(A)

(B)

(C)


Antoine-Augustin Cournot (1851a) était très sceptique vis-à-vis de la psychologie introspective devant « l'état d'imperfection de nos connaissances sur le sujet qui nous intéresse le plus, c'est-à-dire sur les opérations de nos facultés intellectuelles. » (...) [« l'absence de lignes de démarcation et des points de repère » et « l'impuissance de déterminer avec précision les circonstances de l'observation et les conditions de l'expérience »] « voilà pourquoi l'on est autorisé à taxer de chimérique la prétention d'élever, sur une prétendue observation intérieure des phénomènes psychologiques, un corps de doctrine scientifique qui soit comme le pendant des sciences physiques et naturelles, fondées sur l'observation des phénomènes extérieurs et des faits qui tombent sous nos sens. »  Naturellement, il ne parle que des cinq sens, passant sous silence le sens intime.  À ma connaissance, la conscience de l'autre nous est plus opaque que la nôtre et l'interdiction d'accès à celle-ci conduit au behaviorisme.  Affliction qu'on ne souhaite à personne.

Sans revenir à l'induction, on peut envisager la généralisation comme une opération cognitive.

Alfred Binet (1883) cite Huxley [le physiologiste] :  « Pour éclaircir la nature de cette opération mentale (la formation des idées générales), on peut la comparer avec ce qui se passe dans la production des photographies composites, lorsque, par exemple, les images fournies par les physionomies de six personnes sont reçues sur la même plaque photographique [cf. Francis Galton] pendant un sixième du temps nécessaire à faire un seul portrait.  Le résultat final est que tous les points dans lesquels les six physionomies se ressemblent ressortent avec force, tandis que tous ceux dans lesquels elles diffèrent demeurent dans le vague.  On obtient ainsi ce qu'on pourrait appeler un portrait générique des six personnes, par opposition au portrait spécifique d'une seule personne. »

Pour sa part, Edmond Goblot (1918), envisage la question sous un angle difficile, avec un a priori déformant :  « Nous nous demanderons seulement comment des notions générales qui ne se définissent pas peuvent exister dans l'esprit.  Si elles ne sont pas construites synthétiquement avec d'autres notions, il reste qu'elles soient des résultats d'analyses.  Elles sont saisies par l'esprit à titre de résidus d'abstraction.  L'analyse de la connaissance empirique en extrait des éléments qu'on ne peut plus décomposer, ce qui donne à penser qu'ils sont simples.  S'ils le sont en effet, ils ne peuvent pas davantage être construits par synthèse, c'est-à-dire définis [je souligne].  Ils se définissent négativement ou par élimination.  Cette vue ne préjuge en rien la question de leur origine empirique ou non empirique.  Qu'ils viennent des choses ou de l'esprit, c'est dans la connaissance que l'esprit les trouve, c'est de la connaissance qu'il les dégage, par élimination et sous forme de résidus.  Ils en sont, en tout état de cause, des données immédiates. »  [ah, Bergson, quand tu nous tiens.]

Je ne sais pas s'il convient de suggérer que l'idée générale résulte d'une superposition d'analogies, comme pour Huxley et Binet, mais il est certain que la comparaison est au moins aussi importante que la généralisation parmi les opérations cognitives.  Comme je l'ai dit, la relation d'analogie peut être envisagée comme opération sans qu'on ait recours à la proportionnelle du raisonnement par analogie.  Quant à la comparaison, non seulement intervient-elle dans la reconnaissance, mais aussi dans l'identification, sans nécessairement quitter la sphère de la perception.  Pour Alfred Binet (1883) « la perception peut être interprétée comme étant une déduction que l'esprit tire des expériences antérieures, ordinairement nombreuses, et du rapport que ces expériences présentent avec le cas actuel (...). »

« La perception pure et simple, (...) rappelle Jean Philibert Damiron (1836), (...) est la connaissance immédiate, instinctive et irréfléchie, d'un objet individuel interne ou externe. », mais c'était avant la psychologie.  Alfred Binet (1883) note :  « Tous les livres de psychologie répètent aujourd'hui [1883] que la perception implique un raisonnement (...) proposition d'une parfaite justesse (...) mais il y a plusieurs manières de l'entendre. » Pour ensuite développer son point de vue : 

« Lorsqu'on dit que la perception se forme par un raisonnement, on entend dire par là que ce qu'il y a d'essentiel dans le raisonnement se retrouve dans la perception.  Or le raisonnement est essentiellement une extension de nos connaissances ;  lorsque nous raisonnons sur un sujet quelconque, nous accomplissons un travail dont l'effet constant et invariable est de transporter à un cas nouveau ce que nous savons exister dans des cas de même nature.  Il est clair qu'à cet égard la transition est facile du raisonnement à la perception ;  l'esprit qui perçoit infère, d'après le témoignage d'un de ses organes, par exemple de l'œil, que les objets possèdent encore d'autres propriétés, uniquement parce que notre expérience passée nous détermine à nous prononcer dans ce sens. »

Pour Alfred Binet (1883), « la perception est un état de conscience, met en jeu des représentations mentales, coordonnées avec les sensations », soit encore « une opération mentale dont le caractère propre est de se produire à la suite d'une impression des sens  L'impression est le stimulus qui en agissant sur notre organisme mental le fait réagir sous cette forme spéciale qu'on appelle une perception. »

On note donc que, comme dans la règle d'inférence sur laquelle je reviendrai en détail chapitre 7 et suivants, certaines opérations sont subordonnées à d'autres et peuvent même se produire à divers titres dans le cours de l'activité psychique ou cognitive.  Quoique je ne l'utiliserai pas dans le modèle autrement que comme processus de compaction, je dois signaler le sens que Théodule Ribot (1913) donnait à ‘synthèse’.

« L'activité synthétique consiste dans la perception ou la découverte des rapports c'est là son œuvre principale.  Cette notion, étudiée pendant longtemps par les logiciens seuls, n'a été traitée qu'assez récemment comme fait psychologique.  James a grandement contribué à la mettre en relief.  Le rapport est un état de conscience secondaire qui dépend entièrement de la coexistence de deux ou plusieurs états de conscience primaire[s].  Il n'existe que par eux et disparaît sans eux.  Il est surajouté par un acte de la pensée. »  [note (de Ribot) :  Baldwin, Dictionary s. v. Relation.]  « Lorsque un attribut d'un objet A par sa nature intrinsèque qualifie aussi un autre objet B, de telle façon qu'il ne peut être conçu comme existant indépendamment de B, cet attribut est dit être un rapport entre A et B.  Pour la conscience d'un rapport, il est nécessaire non seulement que le contenu présenté soit un rapport avec quelque chose, mais aussi que cette relation soit elle-même un objet de conscience. »

Dans la comparaison de deux objets de perception, le rapport qui se forme, dans le cadre de la théorie, repose sur une intersection des états de conscience ou des états perceptifs, l'intersection comme percept est le résultat d'une constatation de propriétés communes au cours d'une opération de comparaison.  Le rapport peut prendre un nom ou demeurer indifférencié (soit ℛ ou ∩).

Herbert Spencer (1892 [1870/72]) avait noté que « toute intelligence procède par l'établissement de rapports de ressemblance et différence ».  Je ne sais pas si cela fait de lui un associationniste au sens de l'époque, mais il est parfaitement plausible de postuler une opération de « comparaison-tri-classement » sans en faire une doctrine.

C'est d'ailleurs le point de vue de Jean Philibert Damiron (1836) :  « Comparer, c'est juger des ressemblances et des différences. »

Robert M. Young (1968), dans son étude Association of ideas, montre bien que l'association comme instrument privilégié de réflexion remonte au siècle précédant celui de la création de la psychologie autonome (indépendante de la philosophie) avec Locke comme précurseur involontaire (dont les devanciers obligés sont naturellement Platon, Aristote, mais aussi Vives et Hobbes) :  la section sur l'association des idées est une adjonction tardive à son Essay, pour rendre compte des connexions aberrantes, irrationnelles et coutumières entre les idées.  Hume a pour sa part appuyé le principe de causalité sur la « conjonction constante » entre idées.  Si Spencer a été un représentant de l'associationnisme, ce sont John Gay et David Hartley qui en sont les initiateurs.

G. H. Luquet (1911) veut subordonner la comparaison à « la définition préalable, intrinsèque et indépendante des objets comparés »; c'est à propos de l'induction/déduction qu'il établit cette condition ;  il dit « doit s'appuyer sur », mais la comparaison est déjà dans la perception (pour les formes) et intégrée à l'opération sémantique.  Il y a comparaison entre objets perçus, mais aussi entre l'objet ou les objets et la ou les représentations d'objets antérieurs ou leur schéma dans la conscience.  La complexité et la rapidité des procès expliquent en partie pourquoi on a voulu y voir une synthèse, mais il ne peut y avoir de synthèse qu'entre objets du même plan, et non comme l'expliquait Fonsegrive plus haut.  C'est d'ailleurs cette fausse synthèse qui a présidé à l'amalgame bancal qu'est le signe saussurien.  Ce dont le signe est signe est extérieur à lui et non partie intégrante, comme on nous l'a enseigné.

« Les notions fondamentales que supposent les opérations les plus générales de la pensée, identité, différence, unité, pluralité, tout, partie, etc., peuvent se construire, explique Edmond Goblot (1918), avec un petit nombre d'entre elles, dont la liste est difficile à dresser.  Ce qui est certain, c'est qu'on doit arriver à des indéfinissables.  Qui définira, par exemple, l'affirmation et la négation ?  Ces indéfinissables sont, comme l'espace et le temps, des résidus d'abstraction.  L'identité, c'est ce qui reste quand on fait abstraction de toute détermination de ce qui est jugé identique.  Comme toutes ces notions se rapportent à des opérations de l'esprit, et comme toute opération de l'esprit est un jugement, elles sont des couples dont les termes s'opposent comme l'affirmation et la négation. »

Élie Rabier (1899), à propos de la contradiction, est moins tranché :  « Il y a peut-être des concepts parfaitement simples, c'est-à-dire ne renfermant comme matière qu'un élément unique de pensée :  ce sont les concepts les plus étendus et les plus abstraits, termes extrêmes de la généralisation, tels que ceux de l'être, du possible. »

On voit que Goblot a tendance à assimiler opérations et catégories (cf. les dix prédicaments d'Aristote).  Il veut ensuite définir les catégories.  Il risque effectivement d'être à court de définissants, s'il n'accepte pas qu'au genre suprême (ou primitif) se trouve une boucle. Autrement dit le dernier genre est défini par l'espèce (ou le genre) qui le précède dans l'abstraction.  Renouvier (cité dans Lalande [1926a]) fait des catégories « les lois premières et irréductibles de la connaissance, les rapports fondamentaux qui en déterminent la forme et en régissent le mouvement. »

Pour obscurcir davantage la question, Frédéric Paulhan (1889a) indique :  « Les idées générales étant forcément des idées abstraites, c'est la question du nominalisme, du réalisme et du conceptualisme qui se présente ici. »  C'est là une sorte d'échappatoire, comme celle de Delacroix (1924a) : 

« Des opérations mentales qui se ramènent à l'unité, car l'intelligence est une, et c'est après tout la même opération mentale que comprendre ou inventer. »  S'il faut vraiment ramener l'activité du système psychique à une opération caractéristique, il y a fort à parier que cette opération sera la synthèse, mais si elle l'est, elle n'est pas première.  Il lui faut des éléments.  Il y a donc analyse.  Plus simplement, il n'y a jamais « unité » au sens d'unique (unicité). 

« La Connaissance implique quelque chose qui est connu, et quelque chose qui connaît », rappelle Herbert Spencer [F. Howard Collins (1894)].  C'est sans doute pourquoi Joseph Duval-Jouve (1844) fait intervenir si tôt le jugement :  « croire et affirmer que tel objet existe avec telle qualité. »  C'est aussi le cas de Jean Philibert Damiron (1836) : 

« Percevoir, observer, comparer, etc., sont autant de manières de voir qui impliquent nécessairement et entraînent le jugement ;  le jugement ne va jamais seul. »  « Idée et jugement sont inséparables. »

Est-ce que la comparaison est un jugement ou une opération, neutre, qui ne préjuge pas de l'existence de l'objet autrement que comme représentation ?  —  le jugement condamne à affirmer l'existence de l'objet, mais limite la perspective des opérations.  C'est pour quoi les catégories (prédicaments) d'Aristote forment une grille d'appréhension plutôt que des opérations, malgré la séduction de l'exhaustivité des prédicats d'un jugement.

Joseph Duval-Jouve (1844) semble mettre la comparaison, la recherche de « ce qu'ils ont de divers et de commun, d'analogue et de dissemblable » en second par rapport à l'observation, mais cela tient sans doute à sa formation.  Comme il passe très vite à la classification, « mise en ordre des connaissances générales »  —  réunion des individus en espèces ⇗ genre ⇗ famille ⇗ ordre ⇗ classe ⇗ règne ⇗ système.

Or la classification, à tout le moins comme entreprise exhaustive ou scientifique, n'intervient pas comme telle dans les opérations fondamentales.  S'il y a classement, il est en fonction de critères du moment, sans permanence projetée.  Cette « permanence » relative est tributaire de la fréquence.


Où est donc l'inventaire ?

Peu d'auteurs, parmi ceux qu'il m'a été donné de lire dans ma plongée historique, se sont risqués à dresser une liste.  Jean Philibert Damiron (1836) cependant parle de généralisation médiate pour échelonner :  1° observation, 2° comparaison, 3° généralisation proprement dite.  Dans son traité élémentaire, Nouteau (1897) fait remarquer : 

« Les idées abstraites, comme les idées générales, s'expriment les unes avec des termes abstraits, les autres avec des termes généraux.  Ainsi, fauvette, aigle, chien, lapin, cheval, sont des termes abstraits [sic] ;  tandis que oiseaux, mammifères, mollusques, sont des termes généraux.  La grammaire elle-même nous donne bien l'idée de la généralisation et de l'abstraction, puisqu'elle nous enseigne qu'il y a deux sortes de noms :  les noms propres et les noms communs.  Les premiers ne s'appliquent qu'à une seule personne ou à une seule chose ;  les seconds à toutes les personnes ou à toutes les choses de même nature.  [même classe].  (...)  L'abstraction amène la généralisation.  En voici un exemple.  Nous voyons un oiseau, nous étudions ses caractères particuliers et son image reste dans notre esprit ;  nous voyons un autre oiseau :  immédiatement l'image du premier se représente à notre esprit, nous saisissons les ressemblances ou les dissemblances et nous le nommons oiseau, bien que ces deux animaux qui ont des caractères communs, ne soient pas identiques.  Et, tous les animaux qui auront un bec, des plumes, des ailes, deux pattes, malgré les caractères différents qu'ils pourront avoir, seront des oiseaux. »

rem  —  Ses exemples ne me semblent pas à prendre au pied de la lettre.  Voir plus bas, Boirac.  Il n'y a rien d'abstrait dans la fauvette, sinon que si j'en ai vu je ne savais pas ce qu'elle était.  Comme pour l'aigle, cependant, c'est un terme désignant une classe d'êtres, ce qui en fait des termes généraux à mon sens.  Il y a deux cents ans, Destutt de Tracy, cité par le TLF (à abstrait (adj.), ne faisant pas de différence très nette, « je vois qu'une autre idée (celle d'être agréable) abstraite, générale, tirée de plusieurs êtres, leur convenant à tous, convient aussi à cette première idée. » ;  l'acception lexicographique correspondante étant :  ≝ «  Qui a un haut degré de généralité  »  Pour l'acception au sens grammatical, le Trésor fait encore appel à Destutt de Tracy :  ... on appelle termes concrets les adjectifs, tels que pur, bon, etc. qui expriment une qualité considérée comme unie à son sujet; tandis que l'on appelle termes abstraits, les mots pureté, bonté, etc., qui expriment ces qualités séparées de tout sujet.

rem (suite)  —  Pour général, le TLF aurait sans doute pu s'adresser encore à Destutt de Tracy, mais ici le lexicographe a choisi Victor Cousin  —  Idée générale.Représentation abstraite qui désigne une pluralité de cas ou d'individus. « Dans le cas particulier, à quelle condition avez-vous eu l'idée générale et abstraite d'existence, et l'idée générale et abstraite de moi, que vous comparez, pour en tirer la connaissance de votre existence? » (Cousin, Hist. philos. xviiie s., 2, 1829, p. 418).  Néanmoins, pour le nom, c'est bien au créateur du mot ‘idéologie’ que revient le Trésor pour compléter Littré :  A. - Subst. masc. à valeur de neutre, LOG. « Ce qui convient au genre entier, par opposition au particulier qui ne convient qu'à une partie » (Littré). « Conclure du particulier au général, c'est-à-dire de plusieurs propositions particulières tirer une proposition générale » (Destutt de Tr., Idéol. 3, 1805, p. 368)

Dans son cours, Émile Boirac (1891), écrit :  « généraliser, c'est comparer entre eux un certain nombre d'objets, abstraire l'ensemble des qualités qui leur sont communes, et penser cet ensemble de qualités comme le type d'une classe ;  son exemple :  aigle, cygne, moineau ⇨ oiseau (idée générale)  —  deux opérations successives, la comparaison et la généralisation proprement dite. ».  Et qui probablement, ajouterais-je, s'interpénètrent.

« Considérer isolément ce qui, dans la nature, n'a pas d'existence isolée, déclare Georges Noël (1891), c'est là ce qu'on appelle abstraire. »  Ce qui est sans doute pratique, mais abstraire, comme opération, c'est, comme le suggère Boirac, distinguer.

Georges Noël (1891) poursuit :  « l'abstraction admise, la généralisation s'explique facilement.  Considérant tour à tour des objets semblables entre eux, j'isolerai de leurs représentations singulières les caractères qui leur sont communs.  Ces caractère réunis (...) constitueront la représentation du genre. »

Selon Alexis Bertrand (1892), comme opération de l'esprit, « l'abstraction est l'acte intellectuel par lequel nous considérons isolément une idée dont l'objet ne se présente jamais isolé.  C'est donc une des formes de l'analyse (...) ».  Il a cette curieuse remarque à propos de la notion :  « l'idée abstraite étant simple est plus claire que l'idée concrète qui est complexe. »  Il perd manifestement de vue qu'il vient d'écrire un alinéa plus haut :  « si toutes les idées abstraites ne sont pas générales, toutes les idées générales sont abstraites. »

Edmond Goblot (1901) apporte une rectification :  « Toute idée générale est abstraite, car pour qu'une idée puisse être attribuée à un nombre indéfini de sujets différents, il faut qu'elle ne contienne pas les caractères par lesquels ces sujets diffèrent ;  or, ces caractères ne peuvent être que par abstraction séparés des caractères communs.  Quelques-uns refusent d'admettre réciproquement que toute idée abstraite est générale. (...) »  Mais il va plus loin que Bertrand dans la description du caractère analytique de l'abstraction (c'est en fait l'inverse, selon moi) : « Abstraire, c'est décomposer une notion en des éléments qui ne peuvent être séparés sans la faire disparaître. »

Je pourrais, comme Henri Piéron (1918), invoquer la nature du texte pour éviter d'établir une liste où se succéderaient les processus :  « Les nécessités d'une exposition discursive nous obligent à examiner successivement les divers processus mentaux, mais, en réalité, comme ces processus se conditionnent l'un l'autre pour la plupart, on ne peut échapper à des interpénétrations constantes. »

Et revenir à l'ensemble, privilégié par Paulhan (1889a) :  « Un système psychique est un tout complet à certains égards et selon que nous considérons son activité à un point de vue ou à un autre nous l'appellerons mémoire, intelligence ou volonté, en fait, ces facultés sont des formes différentes de la finalité psychique, et dans l'homme elles correspondent à des éléments différents différemment associés mais en considérant un système psychique comme un tout, nous pouvons lui attribuer facilement la mémoire, la sensibilité, l'intelligence, la volonté, selon que nous considérons la permanence des éléments qui le composent, la facilité avec laquelle ils entrent en jeu, la manière dont ils se coordonnent et l'action plus ou moins énergique qu'ils exercent sur d'autres éléments psychiques. »

Or, comme le signale Jean Ullmo (1938), « si le système est complexe, la définition de son état est impossible à épuiser. »

On se consolera pour le moment en rapprochant ces deux extraits de textes produits à cent ans d'intervalle : 

« La substance de ce que l'on appelle esprit est inconnue et inconnaissable, aussi bien que la substance des phénomènes externes.  Mais "il y a une seule et même réalité ultime qui se manifeste à nous subjectivement et objectivement, car l'ordre de ses manifestations dans tous les phénomènes intellectuels est évidemment le même que l'ordre de ses manifestations dans tous les phénomènes matériels" (Spencer, Principes de psychologie).  Si la substance de l'esprit est inconnaissable, nous pouvons cependant connaître la composition de l'esprit, entendant par là les états de conscience et les rapports entre les états de conscience. »  Léopold Bresson (1888)

« C'est dire que le vieux débat cerveau-esprit est sans doute dépassé, et que ce qui fait problème c'est la façon dont sont transmises, stockées, codées et décodées les informations, et surtout comment ce travail incessant et complexe, qui est d'ordre physico-chimique, aboutit à l'affichage de la conscience, c'est-à-dire à l'apparition du dernier niveau d'organisation, le plus complexe ;  mais peut-être le moins important, dans la mesure où il ne représente que la pointe de l'iceberg. » André Bourguignon et Cyrille Koupernik (1989), Cerveau humain, in EU.

Par un de ces seconds mouvements qui me sont propres, j'ai relu une deuxième fois (non il n'y pas rien de redondant) cet inventaire fantôme et si l'on distingue les notions (unité, pluralité) des opérations, il y a dès la perception une opération essentielle, la comparaison, qui passe en mode conscient avec l'observation.  Ce que j'ai appelé ailleurs la sélection (l'opération sur laquelle débouche la comparaison) correspond au tri-classement que certains veulent voir comme classification.  C'est là qu'apparaît la généralité et l'abstraction, mais la synthèse est remplacée par l'intégration aux classes existantes ou l'apparition d'une classe nouvelle (plus ou moins pérenne).  La comparaison engendre l'unité par l'identité et la pluralité par la différence ;  cette dernière est encore à l'origine de la négation, tandis que l'identité produirait l'affirmation. 

La définition, contrairement à ce qu'avançait Luquet, n'est pas généralisable et n'a de rôle déterminant que dans les sciences et en particulier en logique ;  dans les opérations cognitives qui nous intéressent, elle est secondaire, mais se situe dans la proximité de la formation du jugement.  C'est d'ailleurs dans le sens que Luquet voulait lui donner la préséance sur la comparaison.  Il manque une notion qui est également une relation et une opération et qui s'inscrit immédiatement à la charnière de la comparaison et du tri et c'est l'intersection, en même temps que la généralisation produit le genre, puisqu'elle est le moyen terme entre la différence et l'identité.  La ressemblance ou l'analogie n'est qu'une intersection imaginée.  C'est dans l'observation d'une intersection que se forme le genre et donc le concept, si l'on suit la définition de Goblot : 

« Un genre est un groupe fictif, dans lequel tous les individus, en nombre indéfini, ayant certains caractères communs, sont idéalement rassemblés.  L'ensemble de ces caractères communs s'appelle concept. »

On en donnera la représentation schématique provisoire suivante : 

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L'état de conscience qui prend le nom d'idée, de notion ou de concept appartient d'emblée à différentes synèses où il est en rapport avec ses éléments de définiton les plus pertinents, ses éléments de sens, ses modules et ses relations privilégiées, susceptibles, dans une analyse d'être coordonnées en sémiograme.  Ci-dessous modèle et exemples de synèses (connexions sémiocognitives).

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Suivent le regroupement des relations et leur notation : 

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note

Note  —  Les catégories d'Aristote comptent la substance et ses neuf accidents :  la quantité, la relation, la qualité, l'action, la passion, le lieu, le temps, la situation et la manière d'être ou de posséder (habitus), que Thonnard rend par « habillement ».  Voir le tableau, chapitre 7.




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