De l'inférence sémantique
V
Organisation ou structuration ?
Avant même de tenter de se frayer un passage incertain dans ce redoutable maquis, on peut envisager que « l'organisation » psychique ne différera guère des opérations que l'on consentira à y reconnaître, sauf peut-être en ce qui concerne ce qu'on a appelé jusqu'à tout récemment le stockage, mais qui se porte aussi bien sous le nom de mémoire. Si l'on prend l'exemple de Silvio Ceccato, pour qui penser, c'était corréler, il était normal de déduire de là que l'organisation psychique serait un ensemble de corrélations. Dans ce modèle, on ferait précisément l'économie de la mémoire, puisque la corrélation en tant que résultat de l'opération serait implicitement la mémoire de l'opération.
le point de vue de la psychologie de ces dernières années
Représentations mentales
Le terme de « représentation mentale » est un terme classique en philosophie et en psychologie, selon Hachette Encyclopédie, dont je me sers ici en guise de « tableau synoptique » en raison de sa synthèse assez complète de la question. J'y ajouterai des éléments recueillis ailleurs qui viendront illustrer ou compléter la question. On se souviendra que mon but n'est pas de faire un tour d'horizon des théories actuelles du domaine qui m'est, somme toute, étranger et dont le point de vue des questions que la sémantique et la psychologie partagent est essentiellement divergent, notamment en ce qui concerne la « nature » possible du concept.
Cent ans plus tôt. rem La classicisme en question est élastique, car les textes de la période 1840-1940 font tous plutôt état d'image que de représentation. Et l'image correspond non seulement à une représentation imagée (iconique ou visuelle) d'un objet ou d'une personne, mais à chaque source de sensation : tactile, gustative, auditive, olfactive... La première citation de Lalande (1926) à l'article image est de Taine (De l'intelligence) qui semble leur consacrer un chapitre dans son Livre II. Lalande fait état du débat qui a eu lieu, Renouvier s'opposant à cet usage en 1882, et proposant reproduction, que personne ne semble avoir adopté. Lalande parle de généralisation du terme. C'est par ces couleurs ocre et bleu que je marquerai l'intégration des sources qui constitue le gros de la bibliographie, lorsqu'elles s'insèrent dans un texte préalable.
Le terme de représentation mentale désigne, selon Hachette, « ce que l'on se représente, ce qui forme le contenu concret d'un acte de pensée ». « Autrement dit, on entend par là les structures de connaissances acquises depuis longtemps et stabilisées dans la mémoire. » On notera à ce sujet que EUL donne une traduction moderne de la dichotomie saussurienne : "Le signe linguistique est défini comme une entité purement psychique unissant une « image acoustique », le signifiant représentation mentale d'une suite sonore , à un concept, le signifié représentation mentale d'une idée ou d'une chose."
rem L'inconvénient de cette définition c'est qu'alors le signifé est alors la référence d'Ogden et Richards (le référent étant la chose elle-même). La définition d'Hachette elle-même a sa part de balivernes, comme nous est difficile de parler de concrétude du contenu, et même de contenance d'un acte de pensée (état de conscience) dans le psychisme en dehors du support physio-organique (système cérébrospinal).
Pour sa part, le Robert électronique (PR) ne mentionne « représentation mentale » ni à ‘représentation’ ni à ‘mentale’, mais c'est au moyen de ce syntagme qu'il définit le concept (dont il dit qu'il est indépendant des langues) : cette remarque est une généralisation invérifiable, puisqu'il est difficile sinon matériellement et psychologiquement impossible d'établir si « toutes les langues » ont la notion même de concept. L'indépendance réciproque concept-terme est en fait de l'ordre des affirmations gratuites et sans intérêt, personne n'ayant jamais rencontré ni vu un concept en dehors de sa figuration sémiotique. Les deux termes (représentation et mentale) apparaissent ensemble dans une dizaine d'articles si l'on procède à une recherche sur le texte intégral du dictionnaire en question.
rem En fait, le « terme » ou expression de ‘représentation mentale’ n'est pas absolument évident pour certains. Le TLF cite ce qui semble être l'Encyclopédie Universalis première mouture (à moins qu'il y ait une autre encyclopédie universelle à cette époque) : Action, fait de se représenter quelque chose; manière dont on se représente quelque chose; spéc. « acte par lequel un objet de pensée devient présent à l'esprit » (Graw. 1981). « La représentation de l'existence de l'objet est inséparable de la représentation de l'objet et ne fait même qu'un avec elle. Se représenter l'objet A inexistant ne peut donc consister qu'à ajouter quelque chose à l'idée de cet objet » (Bergson, Évol. créatr., 1907, p. 285). 13. « Le concept de représentation, tel qu'il est utilisé dans la théorie de la connaissance, repose sur une double métaphore, celle de la représentation théâtrale et celle de la représentation diplomatique. (...) Pour qu'il y ait connaissance, il faut qu'il y ait mise en présence (devant le sujet), intériorisation de la réalité connue, production de cette réalité dans l'espace de la conscience : c'est la représentation au sens de la première métaphore. Mais, comme l'objet réel lui-même ne peut venir se placer dans la sphère de la vie subjective, il faut bien qu'intervienne une médiation, qu'il se rende présent par intermédiaire: c'est la représentation au sens de la seconde métaphore. » Encyclop. univ. t. 14 1972, p. 88, col. 2 et 3. Je me garderai bien de commenter la remarque de Bergson, qui se représente des objets inexistants en les faisant exister : il y a effectivement chez lui quelque chose du prestidigitateur. L'auteur de l'article de l'EU est allé à son école ou à celle de Ricœur : je n'offre aucun garant de l'existence de deux paliers sémantiques dans une seule métaphore.
« Toujours selon Hachette, les représentations mentales des objets, des actions et des événements constituent le fondement sur lequel on s'appuie pour comprendre une situation, un texte, une question ou un ordre donné, par exemple. En outre, cette notion psychologique ne recouvre pas seulement la base des connaissances : elle englobe également les constructions issues de l'interprétation des informations étroitement liées à l'adaptation à une tâche nouvelle. »
On constate donc que la « représentation mentale psychologique » n'est pas un concept au sens strict, c'est-à-dire comportant la notion d'abstraction. On s'apercevra en poursuivant la lecture du texte de Hachette qu'il vaudrait mieux parler dans ce cas-là de conceptualisation. Par là, entendre que l'objet sémiotique subit un semblant d'abstraction.
Pour Hachette, « la représentation d'un texte ou d'une situation peut varier considérablement, alors que la base de connaissances à partir de laquelle elle se construit reste la même. En fait, c'est seulement une partie des connaissances utiles pour accomplir une tâche (stockées en mémoire) qui est effective dans l'approche d'une situation nouvelle. L'accès aux connaissances dépend considérablement du contexte cognitif (les pensées antérieures), verbal (la formulation) et du contexte créé par la situation. »
On note ici la complexité qu'entraîne l'ambiguïté du terme contexte au sens anglo-américain (devenu le sens le plus courant en français courant, au détriment du véritable contexte, le verbal). En fait, il semble y avoir autant de contextes qu'il y a de facteurs.
On n'adoptera pas le point de vue fixiste quant à l'état de la « base de connaissances ». Il semble peu probable que dans un cas comme celui-là on puisse être en mesure de constater en quoi une situation se différencie d'une autre ou qu'un auteur familier ne soit pas reconnu. La « base », pour conserver leur terme, est fouillée constamment au cours de la lecture (le cas que je privilégie), et ce n'est pas sans une certaine interaction que se « construit » la « représentation », qui n'est pas simple comme je l'ai suggéré, la situation (correspondant à la phrase) ne constituant le référentiel (correspondant à unité plus grande [locale, temporelle, d'action]) que progressivement. Le référentiel reste un ensemble de coordonnées. On ne dispose d'aucun moyen de vérifier que la « base de connaissances » (expression empruntée notamment aux langages informatiques déclaratifs de type Prolog) n'est pas en interaction constante dans le modèle humain ; dans les premiers Prolog la construction se faisait en mémoire vive sans possibilité de sauvegarde, mais il n'est pas dit qu'un cerveau copie l'état d'une certaine informatique.
« En guise de transition, Hachette ajoute qu'il existe trois types de représentations mentales correspondant à des connaissances : les représentations conceptuelles, les représentations imagées et celles qui sont liées à l'action. »
On notera également ici qu'il y a trente ans, Roger C. Schank n'était pas trop sûr quant à l'existence d'une mémoire sémantique, s'il admettait d'emblée une mémoire lexicale (notamment pour le couple « pardonner-oublier »). Il semblait préférer mémoire conceptuelle et plus précisément mémoire « épisodique », évidemment traduit de l'anglais, mais dont le terme d'origine ne figure pas. La compréhension du terme en français se heurte à la polysémie (bisémie au moins) de l'adjectif épisodique (≍ fugitif), alors que d'après son texte, Schank fait plutôt état d'une mémoire événementielle (d' épisodes). Que je rendrais aujourd'hui par mémoire situationnelle, si besoin est, ou encore d'une suite ordonnées de situations. Il est bon de souligner au passage que le problème que rencontrait à l'époque la notion de mémoire sémantique semblait lui venir en grande partie du doute qui planait sur l'organisation du lexique en surordonnés (superordonnés). On se souviendra que la psychologie étant une science se voulant d'emblée de terrain et vérifiable [elle n'a acquis sa scientificité qu'en devenant expérimentale], a le grand défaut de construire ses affirmations théoriques sur des tests bancaux, comme celui des 50 états (adapté à la France cela consisterait à énumérer les départements, plus simple pour le Canada ou la Belgique où les provinces sont en moins grand nombre). Mais comme le remarque Schank, cela suppose chez le locuteur des listes (une mémoire-nomenclature), comme celle des pièces d'une voiture ou d'un cyclotron [ces derniers (contre-)exemples sont de moi].
rem Au sujet de ces tests souvent absurdes, une vieille dame, dans un roman écrit par une dame qui vieillissait, évoquait la visite des assistantes sociales ou des infirmières venant lui demander qui était l'actuel président des États-Unis : je ne vote plus depuis longtemps et je m'en fiche. Ces tests reposent en effet sur des préconceptions de ce qui constitue la normalité ou la norme. La mesure de l'intégration sociale ne garantit pas l'état des processus intellectuels. L'idée de socialisation est même utlisée dans l'évaluation des chiens, mais malheureusement pas de leur point de vue. Mes quatre schnauzers (ils étaient cinq il y a sept ans) forment une société canine, mais je crains fort que les critères n'en tiennent pas compte.
Richard (1990) fait de la mémoire épisodique le siège des connaissances spécifiques (distinguées [?] des connaissances générales) qui concernent des objets, des événements, des situations ou des séquences d'action particulières qui ont fait l'objet d'une expérience singulière dans un contexte bien défini (c'est d'ailleurs le seul endroit il est défini, c'est-à-dire rhétoriquement). On note que la mémoire sémantique mériterait alors le nom de mémoire générale, puisque c'est ce qu'elle est. Il est notamment curieux que les objets se trouvent dans les deux types de mémoire (dans la mémoire sémantique, il s'agirait de classes d'objets, d'événements, etc.).
Il y a là amalgame entre l'opération sur l'objet (etc.) et l'« objet » (etc.), alors que la mémoire sémantique est censée distinguer le savoir et le savoir-faire (cf. « use » et « mention », ou plus haut le vélo et monter à vélo). Il s'agit, dans le cas de Richard, d'une division difficile à justifier. Dans quelle boîte vais-je ranger le prénom d'Arnauld et de Nicole, auteurs de la Logique de Port-Royal (dont ce n'est d'ailleurs pas le titre et celui-là, dans quelle case ira-t-il ?). Respectivement, Antoine, Pierre, et Art de penser.
Les représentations conceptuelles [ou « conceptualisations »]
« Constituées par les concepts, selon Hachette, les représentations de ce type sont notre savoir sur le monde. Jouant un rôle majeur dans la communication et la transmission d'informations, les concepts sont solidaires du langage qu'il soit naturel ou technique dans lequel ils sont exprimés. » On remarque qu'ici Hachette s'écarte de l'affirmation marquée ling. dans le PR.
« Les concepts désignent des classes d'objets, continue Hachette : chacun d'eux caractérise les objets de la classe correspondante et permet de les distinguer des autres. C'est notamment le cas des concepts scientifiques dans la mesure où ils embrassent des objets qui possèdent les mêmes propriétés caractéristiques et appartiennent à la même classe. » On a reconnu les taxonomies ou hiérarchies, notamment des premiers sémanticiens américains. Mais ce qui est moins clair, c'est que le concept est à la fois la classe et la caractéristique différentielle.
Mais également, plus loin dans l'Histoire, les préoccupations logiciennes traditionnelles (Genre et espèce ; généralité-abstraction) dont on a touché un mot au sujet des opérations au chapitre précédent.
« En revanche, poursuit l'auteur de l'article de Hachette, les concepts du langage naturel n'obéissent pas rigoureusement au même principe. Si, par exemple, on tente de définir une table et de déterminer ce qui la distingue d'un tabouret, on constate que ni le nombre de pieds (il existe des tabourets à quatre pieds) ni la hauteur (une table de nuit peut être aussi basse qu'un tabouret) ne constituent sa propriété spécifique. La fonction des deux objets (la table sert à poser, le tabouret à s'asseoir) semble en effet différente ; cependant, il ne s'agit pas là d'une propriété que l'objet a en lui-même, mais d'une propriété qu'il possède par rapport à un utilisateur : c'est une propriété relative (on peut se servir d'un tabouret comme d'une table de nuit). »
On a reconnu l'argument classique contre le langage naturel, source d'imprécision. Or il y a confusion, car ce n'est pas le langage qui détermine le nombre de pieds d'une table ou d'un tabouret, c'est l'usage, mais pas l'usage linguistique. Il n'y a d'ailleurs pas à proprement parler de concepts correspondant aux objets du monde (naturels ou fabriqués par l'homme). Pas de concept « naturel », pour anticiper sur le mot qu'emploie Hachette.
« Les concepts naturels ont donc des contours flous, poursuit Hachette : pour déterminer si un objet appartient ou non à une classe donnée, il faut prendre en compte non seulement ses propriétés, mais aussi sa ressemblance avec des exemplaires typiques ou représentatifs de la classe. Ce qui distingue en effet les concepts scientifiques des concepts naturels, c'est que, pour les premiers, tous les exemplaires sont équivalents (tous les rectangles sont des rectangles au même titre), alors que dans le cas des seconds certains sont plus typiques que d'autres. »
Le raisonnement porte à faux, car toutes les tables sont des tables au même titre, comme les triangles (qui font exception à la fausse règle fabriquée pour le rectangle). Quant à rapprocher la table à dîner (table de salle à manger) de la table de nuit, c'est se tromper sur la classe de table. On ajoutera que le concept n'est donc pas scientifique. Ce qu'Hachette ne dit pas, c'est si le concept des sciences naturelles est naturel ou scientifique.
Ce découpage est sans doute utile dans le cas d'un exposé encyclopédique, mais la fixité des contours des membres d'une classe dépend surtout du type de science, ou plutôt du type de connaissance. Les « contours flous » ici, comme je l'ai dit, ressemblent à l'accusation facile des philosophes et logiciens à l'égard de la langue courante et que l'on peut tout aussi aisément leur renvoyer, la catégorie aristotélicienne n'étant pas la catégorie kantienne, pour prendre un exemple simple (l'exemple compliqué consistant en l'histoire et les avatars de la notion d'implication en logique (cf. matérielle, formelle, stricte) ou la différence pouvant exister entre entailment et implication (et entraînement, cf. Goblot).
Selon Hachette, le fait que les objets appartenant à la même catégorie peuvent être plus ou moins typiques ou centraux explique les contours flous des concepts naturels : certains objets se trouvent aux marges des classes et peuvent être rangés dans plusieurs catégories. La principale conséquence qui en découle sur le plan psychologique, c'est qu'on pense en premier aux objets typiques lorsque le nom de la classe est énoncé et qu'ils sont donc les éléments les plus accessibles de la mémoire.
On a là un soupçon de prototypisme (le soulignement est de moi). Mais je ferais remarquer quant en tant que maître de quatre schnauzers nains le « concept » de chien n'appelle pas nécessairement la représentation (ici imagée) du schnauzer. Ce n'est pas non plus le chien de garde que nous avions rue Bellevue avant 1956, animal que nous redoutions (nous = les enfants).
On a en outre un exemple de ce que l'auteur de l'article encyclopédique cherche à décrire : la conception qu'il se fait de la classe ne correspond pas à sa stricte définition. Il s'agit plutôt dans son cas d'une collection ou d'un assemblage hétéroclite que d'une série de membres à statut uniforme. On lui objectera également que le fait pour un membre d'une classe d'appartenir à une ou plusieurs autres classes (intersection) ne diminue pas ou ne relativise pas son statut en tant que membre de la première classe. Non seulement y a-t-il des « concepts flous », mais on trouve également des « classes floues ».
On peut observer qu'il y a appauvrissement de moyens lorsqu'on rapporte toute représentation mentale à un concept (même vague). Qu'advient-il des idées ? C'est pourtant le terme qu'employait Alfred Binet (1903) : « Nos sujets, n'ayant reçu aucune culture philosophique, ne peuvent comprendre que confusément le sens des mots général et abstrait ; et nous ne chercherons pas dans ce chapitre à pénétrer leur pensée. (...) leurs idées abstraites et générales se distinguent des souvenirs en ce qu'elles ne correspondent point à un objet individuellement déterminé ; c'est dans ce sens seulement que nous prendrons les mots abstrait et général, au moins provisoirement. »
Et le schème ? « Il faut bien distinguer le schème et l'image. Ainsi, quand je place cinq points les uns à la suite des autres *****, c'est là une image du nombre cinq. Au contraire, quand je ne fais que penser un nombre en général, qui peut être ou cinq ou cent, cette pensée est plutôt la représentation d'une méthode servant à représenter en une image, conformément à un certain concept, une quantité (par exemple mille), qu'elle n'est cette image même, chose que, dans le dernier cas, il me serait difficile de parcourir des yeux et de comparer avec mon concept. Or c'est cette représentation d'un procédé général de l'imagination, servant à procurer à un concept son image, que j'appelle le schème de ce concept ». Emmanuel Kant cité par Revault d'Allonnes (1921).
Mais sans aller si loin, il faut admettre que le disque de chemin de fer se prête mal à la toge du concept. Comme pour la fibule ou la lèchefrite, il vaudrait mieux convenir que sa « représentation mentale » soit une idée. Non seulement parce qu'il est plus habituel d'avoir une idée vague, mais parce que ces objets ou appareils correspondent assez mal à l'idée qu'on se fait généralement du concept et même de la notion, même si Paul Tannery (1879) a pu parler du concept de fonction qui resterait un cadre vide, « tant qu'on n'y introduit pas des notions d'origine empirique. »
À propos du « Beau », Bertrand (1892) écrit dans son Lexique de philosophie : « sans avoir besoin d'être défini ou connu scientifiquement », et note que dans la langue de Kant, « un concept qui ramène la multiplicité à l'unité », mais se borne à le définir par synonymie et par la morphologie : « l'idée, la notion, l'appréhension ; bref, l'acte de concevoir. »
Mais c'est Edmond Goblot (1901) qui, à propos de l'idée générale, remet les pendules à l'heure : « L'idée ainsi formée [par abstraction] ne peut plus être un objet de perception ni une image. C'est une idée abstraite, un concept, ou, plus simplement, une idée. » Il poursuit : « Toute idée générale est abstraite, car pour qu'une idée puisse être attribuée à un nombre indéfini de sujets différents, il faut qu'elle ne contienne pas les caractères par lesquels ces sujets diffèrent ; or, ces caractères ne peuvent être que par abstraction séparés des caractères communs. »
Dans la théorie des opérations sémantiques, le ‘concept’ n'est pas privilégié. L'abstraction d'un terme s'explique par la raréfaction de ses éléments de sens, par rapport à l'échelon inférieur. Elle est variable d'un genre à l'autre dans un emboîtement de classes ou d'ensembles. L'idée générale ou le terme qui lui correspond est ce qui fait un genre. Les quatre pattes des quadrupèdes. La trompe des proboscidiens. Le plan horizontal d'une table (et non ses pieds. Mais on nage dans les eaux troubles de la dénotation.
L'organisation des concepts
« Une première forme d'organisation, précise Hachette, se caractérise par une relation d'inclusion entre les concepts : certaines classes sont des sous-classes d'autres classes (par exemple, les goldens sont une sous-classe des pommes, elles-mêmes formant une sous-classe des fruits, etc.). Cette organisation, appelée réseau sémantique, joue un rôle important dans les classifications, mais aussi dans le fonctionnement cognitif. Ainsi, lorsqu'on voit une prune, on peut la désigner de plusieurs façons, selon le niveau de la hiérarchie des concepts auquel on choisit de se placer (« c'est une prune », « c'est un fruit » ou « c'est un aliment », ou encore, en se référant à une classe plus spécifique, « c'est une reine-claude »). Un niveau privilégié dans cette hiérarchie, appelé niveau de base, est choisi généralement pour la désignation parce qu'il est le plus générique et possède suffisamment de traits concrets pour une représentation imagée (pomme, prune, poire constituent les catégories du niveau de base des fruits). »
J'ajouterais que, comme tous les fruits ne sont pas comestibles, ils ne sont pas tous des aliments. Et je ne limiterais pas le réseau à une inclusion, même en chaîne. En outre, il est bon de rappeler que la hiérarchie n'est pas applicable à toutes les formes verbales (notamment un certain nombre de verbes et d'adjectifs) et, partant, pas non plus à toutes les « formes » cognitives correspondantes. Ce type d'organisation est donc a priori réservé aux objets, aux choses. Le terme de « réseau sémantique » est regrettable dans cet emploi purement taxonomique : il s'agit d'une classification et non d'un réseau qui suppose un entrecroisement.
Une seconde forme d'organisation des concepts, poursuit Hachette, se caractérise par la relation de la partie au tout. Ordonnés dans cette forme, les concepts relatifs à des objets constituent un schéma, une représentation schématique que nous possédons de tout objet, de toutes ses parties et de l'organisation spatiale de celles-ci. La même forme d'organisation des concepts relatifs à des événements constitue un script, soit l'ensemble des séquences élémentaires qui composent un événement (le script « visite chez le médecin » comporte la prise de rendez-vous par téléphone, le déplacement chez le médecin, l'entrée dans la salle d'attente, la visite proprement dite et le paiement de la consultation).
Comme on était en droit de le soupçonner avec l'amalgame hiérarchie-réseau, on constate encore, avec le saut de la relation partie-tout au script, qu'il semble y avoir un certain bricolage ou du moins un flottement, dans présentation d'Hachette.
On note ici que cette relation « partie-tout » n'a rien à voir avec la synecdoque, mais plutôt avec le déroulement d'une action (un scénario, ou comme je le désignais en 1979, suivant Moles — un programme (‘faire le lit’, ‘manger au restaurant’, etc.). Il semble bien que les séries métonymiques (clé, serrure, verrou, porte) de Robert Martin ne soient pas non plus évoquées (devenues chez moi les « solidarités du monde réel », puis plus abstraitement l'interdéfinition).
Néanmoins, il serait souhaitable de ne pas confondre un objet ou une chose décomposable en ses parties et un événement ou même une simple action, décomposable ou non, comme « lier une gerbe » : la décomposabilité de ‘nouer un lacet’ se révèle plus complexe que le sens de l'expression. Cf. les types de nœuds. On a là un cas où le savoir-faire est plus facile à réaliser que le savoir-décrire le savoir-faire.
« Un terme désignant un objet ou un événement introduit donc à deux formes d'organisation cognitive, qui sont utilisées alternativement, selon le contexte. Ces deux formes jouent un rôle important dans la compréhension. En effet, un mécanisme élémentaire, appelé activation, rend immédiatement disponibles des réseaux sémantiques du terme rencontré : dès lors qu'on lit un mot, ses significations sont activées, les classes des concepts auxquelles il appartient et qu'il inclut sont accessibles. Ce mouvement d'activation se fait dans des temps très brefs, de l'ordre de quelques centaines de millisecondes, donc beaucoup trop courts pour que nous puissions en avoir conscience. »
On comprend mal l'emploi du terme ‘organisation’ dans cet alinéa : l'activation, si elle existe, ce qui n'est pas sûr, serait une opération et non une organisation. Le seul mode d'organisation suggéré ici est le « réseau sémantique », qui n'a pas plus de réalité vérifiable que le défunt champ sémantique. Il vaut mieux utiliser des notions comme ‘domaine’ et ‘lexique intériorisé’ (les mots connus par le locuteur individuel), et, plus bas, on le verra, l'idée d'une encyclopédie « personnelle », intégrant les expériences de toute nature en vrac et non étiquetés comme les cadavres dans une morgue.
J'apportais déjà ici un modulo à la première version, car tout dépend de la fréquence (en langue et pour le locuteur [deux fréquences différentes]) dans la reconnaissance du sens d'un mot. On a droit ici à une version optimiste de l'activation, sans doute faite de caniches, chevaux et autres automobilistes, piétons et médecins. Pour prendre un exemple justement peu fréquent, la plupart des lecteurs hésiteront après la reconnaissance des formes à la lecture de « abstraits inférieurs », quel que soit le contexte [entendre ici contexte linguistique ≍ verbal].
Il n'y a pas activation dans le modèle sémiocognitif de la théorie des opérations sémantiques, mais la perception d'une unité linguistique connue (la reconnaissance est l'issue d'un parcours et d'une comparaison) entraîne son interprétation. L'activation d'un réseau ne tient pas debout : l'auteur de l'article sait-il combien le verbe passer a de sens et pourrait-il les énumérer ? [Plus fort que les États américains.] Ce que suppose l'activation du réseau ‘passer’ dans ‘le café passe’. Je conviens que le temps est très court (je dirais même moins de quelques centièmes de milliseconde), mais cela ne justifie pas la saturation et le superflu. [Le Petit Larousse 1918 compte déjà quarante acceptions.]
Elisabeth F. Loftus (1976) donne une description succinte du « réseau sémantique » à propos du dictionnaire sur lequel elle travaille : l'organisation en est « fondée sur des catégories, des sous-catégories et des super-catégories, chaque catégorie contenant des groupes d'items ayant des traits sémantiques similaires (grands animaux, oiseaux comestibles) ». On note qu'elle est prisonnière du système aristotélo-scolastique, ou, pour être plus aimable, la taxonomie des sciences naturelles, mais la langue n'est pas une nomenclature (comme disait de Saussure) ; pas plus que le lexique d'ailleurs.
Le « réseau » n'est donc, dans ce cas, qu'une arborescence binaire.
« Par un mécanisme analogue, selon Hachette, les mots désignant des schémas et des scripts rendent immédiatement disponibles pour l'interprétation tous les éléments des représentations schématiques et des événements nommés. C'est pour cela qu'on n'a pas besoin de tout dire pour se faire comprendre : les schémas et les scripts permettent des inférences immédiates. (Si quelqu'un nous dit: « Chez le médecin j'ai lu dans Paris-Match que l'été serait chaud », on comprend immédiatement qu'en attendant la visite la personne a lu un numéro de l'hebdomadaire Paris-Match qui se trouvait dans la salle d'attente.) »
On notera ici qu'il s'agit strictement d'une déduction tenant de la reconstitution de l'événement et non pas d'une « inférence immédiate », car il est clair que l'auteur de l'article ne sait pas de quoi il s'agit : on se reportera au carré logique ci-dessous et à ses conversions qui sont les véritables « inférences immédiates ». Cf. Goblot (1918:212) qui note d'ailleurs que l'expression historique « inférence immédiate » est impropre* au sens de la logique et mal venue (elle repose sur l'idée scolastique que l'inférence n'est pas un raisonnement). Revenons à l'été chaud : la déduction serait différente et plus laborieuse si notre interlocuteur nous disait qu'il a appris, chez le médecin, que l'été sera chaud, même s'il précisait qu'il avait lu (p. ex. campagne d'affiches pour les soins aux personnes âgées). Mais elle pourrait être différente de l'explication que propose Hachette notre patient pourrait avoir acheté Paris-Match pour le lire chez le médecin.
*« Le mot inférence est ici assez impropre, car il ne s'agit pas de conclure d'un jugement à un autre jugement, mais d'un énoncé à un autre énoncé du même jugement. » Goblot (1918:212). Voir le tableau Déduction dans l'édition de poche de Cuvillier (1956:63).

Jean-François Richard (1990), cognitiviste, distingue trois types de connaissances, sans faire clairement état, semble-t-il, des connaissances linguistiques, c'est-à-dire en l'occurrence du lexique, quoiqu'il parle de « connaissances à support verbal ». 1) Les connaissances sur les objets (assimilées aux concepts) dont l'organisation se ferait en réseaux (cf. plus haut, Hachette) ; 2) les connaissances sur les situations et les événements rendus par des schémas (cf. les modules et la grille d'intelligibilité développés ici même) ; 3) les connaissances sur les actions et plus généralement les procédures : ces connaissances font l'objet de structures prédicat-argument qui sont la forme générale des connaissances « à support » verbal.
Ce qui revient à faire de toute connaissance un jugement, solution simple, mais qui laisse songeur. « [le langage articulé] n'exprime que des idées par la signification conventionnelle des mots, et à mesure qu'il progresse, la distinction se fait plus nette entre ce qu'il exprime et ce qu'il suggère. Par la liaison des mots et des phrases, il exprime la liaison des idées, la détermination du jugement par le jugement : la nécessité logique et l'intelligibilité ne sont pas autre chose. » Edmond Goblot (1918)
rem On apportera un bémol à la « signification conventionnelle », car si la suggestion fait partie de la signification au sens où nous l'entendons, elle échappe à la convention, comme d'ailleurs le sens des mots qu'il faut attribuer parfois à la limite des emplois recensés.
On supposera que par procédure, Richard entend le sens technique, venant de l'anglais, « Ensemble des procédés utilisés dans la conduite d'une opération complexe. », que donne le Petit Robert, et qui recoupe assez curieusement un sens considéré comme vieilli : Manière de procéder pour aboutir à un résultat. Ce que je nommais « programme » dans le Sens de la lecture, ma thèse de troisième cycle à l'EHESS.
Les représentations imagées
« Alors que les représentations conceptuelles sont liées au langage, poursuit Hachette, les représentations imagées sont perceptives (liées à la perception). L'image mentale retient une partie importante des propriétés perceptives des objets, comme la forme, la taille, les positions spatiales. Par ailleurs, il a été démontré que les opérations sur les images mentales, comme le fait d'imaginer un déplacement ou une rotation, présentaient beaucoup d'analogies avec les mêmes opérations faites avec les objets. Une image mentale n'a pas cependant toutes les propriétés des images physiques : en particulier, on ne peut pas, à la différence d'une image physique, en analyser les parties. On peut bien former l'image du Parthénon, et donc en voir les colonnes, mais on ne peut pas les compter. »
Hachette en conclut que « les images mentales ne semblent donc pas de nature purement perceptive car, en fait, elles sont influencées par les savoirs. Ainsi, des études réalisées sur les représentations géographiques ont démontré que la plupart des sujets américains pensent que Montréal est plus au nord que Seattle (État de Washington) : sachant que le Canada est au nord des États-Unis, les personnes interrogées ont opéré une inférence erronée. »
Personnellement, je ne vois pas bien pourquoi psychologiquement on sépare la représentation imagée de la représentation langagière. À mesure que se déroule la phrase ou le récit, selon la nature des objets sémiotiques en présence, il y aura mixité. Quand on me parle d'un « caniche », je vois un caniche, tandis que si mon narrateur me parle d'une de ses tantes que je ne connais pas, celle-ci aura la réalité d'un personnage de roman dont les attributs n'ont pas été précisé hormis le sexe et l'âge. Mais je m'écarte de mon objet. L'imagerie mentale est du domaine de la référence et non du sens comme tel.
À propos de l'erreur géographique, la faute en est due partiellement au 49e parallèle qui forme la frontière de la moitié occidentale du Canada et des États-Unis, alors que la frontière de la moitié orientale suit les accidents géographiques et surtout les événements historiques. On peut aussi y voir un piège étant donné la distance, qui n'existerait pas si la question portait sur Vancouver, mais les mauvaises connaissances géographiques des Américains sont chose connue.
Cent ans avant
Alfred Binet (1903), travaillant avec des sujets, notait cependant : « on peut comprendre le sens d'un mot sans rien se représenter, c'est-à-dire sans avoir aucune image. Nous avons présenté ce phénomène comme une des étapes de l'idéation, dans les expériences de suggestion d'idée par des mots ; c'est la seconde étape ; la première est l'audition du mot ; la troisième est l'effort pour avoir une image et la quatrième et dernière est l'image ou la pensée précise. Mais il est arrivé souvent que le phénomène de l'idéation s'est arrêté en chemin et n'a pas dépassé la deuxième étape, et que le sujet s'est borné à comprendre le sens du mot. »
G. Fonsegrive (1885) écrivait au sujet des rapport concept-image : « Cependant, il faut reconnaître que l'idée, bien que distincte de l'image, a besoin d'elle pour s'exprimer, non seulement au dehors, sous forme de langage extérieur, mais même à la conscience propre, sous forme de langage intérieur. Ainsi, pour me représenter le triangle, en même temps que les idées géométriques qui constituent la définition du triangle, j'ai l'image visuelle d'un petit triangle formé par des lignes noires sur un fond blanc ou blanches sur un fond noir, ou bien j'ai l'image sonore du mot triangle. Cette image sensible, sonore, visuelle ou tactile, est donc distincte de l'idée, mais indispensable à notre conscience de l'idée. Que cette image soit indispensable, c'est ce que la conscience nous atteste. « Rien n'est pensé sans image, » disait Aristote. Mais que cette image soit distincte de l'idée et qu'elle lui emprunte toute sa valeur, c'est ce qu'il est aisé de montrer par l'indifférence avec laquelle l'idée prend n'importe quelle image pour lui servir de véhicule et de truchement. N'importe quelle idée peut être représentée par n'importe quelle image. C'est ce que montre la diversité des langues. »
rem On se méfiera des tournures utilisant ‘n'importe quel...’ autant que de celles exploitant l'universelle : ‘tous les x’...
Les représentations de l'action
Selon Hachette, « par leurs composantes, certaines représentations de l'action sont liées à la motricité, d'autres à des représentations conceptuelles : en témoigne le fait qu'elles relèvent de trois niveaux distincts. »
« Le premier niveau des représentations de l'action est relatif au résultat obtenu, qui peut être un changement d'état pouvant concerner la localisation, la possession, l'un des attributs de l'objet (taille, forme, température, degré d'humidité, etc.) et son passage de la non-existence à l'existence ou l'inverse (l'expression « aller à Paris » traduit le résultat de l'action). »
Il me semble que « aller à Paris » tienne plutôt du projet et de l'action que du résultat. Sans vouloir faire de la fausse étymologie ni jouer sur les mots, l'infinitif n'est pas « définitif ». Quelque galvaudé que soit le terme de programme, je crois qu'il est préférable pour désigner ce genre de syntagmes en termes de « grille d'intelligibilité ». Le résultat d'aller à Paris, c'est, à ne pas s'y tromper, être à Paris.
« Le deuxième niveau est relatif au mode de réalisation de l'action, c'est-à-dire la façon dont le résultat a été obtenu. En règle générale, il existe plusieurs façons de mener à bien une action (« prendre le train pour Paris » ou « aller à Paris en voiture » expriment des modes de réalisation). »
La grille d'intelligibilité fait justement intervenir la classe des moyens ou des instruments. La mention du mode de réalisation est une confirmation qu'il ne s'agit pas d'un résultat, mais d'un but, autre catégorie de la grille d'intelligibilité, qui a pris récemment le nom de sagittal, en raison de son organisation en flèches.
« Le troisième niveau des représentations de l'action est relatif aux éléments prérequis de chaque mode spécifique de réalisation. L'action de prendre le train, qui n'inclut pas seulement l'action déterminante pour l'obtention du résultat, à savoir celle de monter dans le train, requiert un ensemble d'autres actions qui doivent être réalisées préalablement pour rendre possible cette action principale : il faut faire une réservation, prendre un billet, se rendre à la gare. Souvent, ces savoirs sur l'action ne sont accessibles que dans la situation d'exécution (de sorte qu'on néglige de les mentionner quand on donne à quelqu'un des instructions). »
Dans le modèle de lecture de 1979, le programme se subdivisait en sous-programmes. Toutefois, la décomposition que propose Hachette finit très vite là où les « actions » sont indépendantes du programme principal, comme le fait de mettre la main à la poche pour en retirer le portefeuille pour payer le billet, etc. On s'inscrit donc en faux contre l'accessibilité en situation d'exécution, d'un point de vue systématique du moins, car le compostage du billet ne peut se faire ailleurs que dans une gare (à ma connaissance).
C'est dans ce troisième « niveau » que se situent plus spécialement lesdites inférences, présuppositions ou déductions. Mais cela semble contradictoire, comme d'ailleurs l'accès aux savoirs.
« Le savoir sur l'action est fort complexe, poursuit Hachette, mais il est mis en œuvre de façon résolument automatique, car dicté par la pratique : cette complexité apparaît lorsque nous faisons l'expérience d'un nouveau domaine d'action (par exemple, l'utilisation d'un nouvel appareil ménager). C'est ce savoir qui permet la planification nécessaire à l'exécution : à partir du résultat de l'action il faut d'abord choisir un mode de réalisation et ensuite réaliser les actions qui sont les prérequis de ce mode de réalisation. »
L'expression « automatique », ici, suscite, comme toujours, des réserves. L'automaticité dépend de la fréquence de l'action et de sa difficulté, comme de sa complexité (emboîtements successifs). La pratique de l'xhtml et l'emploi des feuilles de style ne sont pas évidents pour une personne de plus de soixante-cinq ans, dont l'esprit est occupé à autre chose. En outre, on voit bien que sont passés sous silence les vrais savoirs automatiques, je veux dire par là les savoirs sensoriels, qu'on appelait « images » au XIXe siècle.
Schank (1976) indique que les objets ne peuvent pas être séparés des séquences d'actions dans lesquelles on les rencontre et où ils peuvent inclure d'autres objets (voir plus haut, les circonstances d'un voyage). Schank divise en deux classes les associations : intercontextuelles et intra-contextuelles (contexte ou épisode [séquence épisodique]) — acteur-action ; action-objet ; action-direction ; action-récipient ; action-conceptualisation instrumentale ; temps d'une conceptualisation ; localisation d'une conceptualisation. Les liens inter-contextuels sont spécifiquement la superordination [ou surordination] (isa, en anglais, prédicat qu'on rencontre en Prolog [is a = « est un », qui introduit le genre prochain] et props (propriétés communes) ; ces liens servent à définir le contexte par leur négation à l'intérieur de celui-ci.
Quelque soit le motif de cette association action-objet, il n'y a pas de raison d'y voir autre chose qu'une superposition partielle des programmes et du lexique intériorisé, par l'intermédiaire de l'encyclopédie, dans le modèle qui sera décrit plus loin, au chapitre sept.
Les constructions circonstancielles
« Face à une question, à un problème, toujours selon Hachette, on construit une interprétation de la situation qui prend en compte à la fois les éléments de contexte [non linguistique, autrement dit, de la situation] et ce que l'on a à faire : cela constitue une représentation qui est circonstancielle, parce que dépendant du « contexte », et transitoire, parce que liée à la tâche. Plusieurs types de structures d'interprétation sont utilisés en intelligence artificielle et en psychologie cognitive pour décrire ces représentations. Ainsi, on distingue celles qui sont liées à un objectif de compréhension et celles qui concernent des décisions d'action. »
« Les deux structures d'interprétation du paragraphe sont les réseaux propositionnels et les macropropositions. Les premiers sont des structures prédicat-argument, beaucoup plus complexes que les réseaux sémantiques, car ils ne comportent pas seulement la relation « est une sorte de... ». Ces réseaux sont construits au fil de la lecture. Les macropropositions, à leur tour, résument un ensemble d'autres propositions, à la manière des titres. »
On peut se demander ce qu'est une « structure d'interprétation », en dehors des exemples peu crédibles qui sont donnés (le réseau a donc deux réalisations distinctes : une sémantique et une propositionnelle). En outre, on est étonné de constater que le réseau sémantique consiste à classer les représentations. A priori, la forme relationnelle est déjà un schéma prédicatif (ce qu'ils appellent une structure). A ∈ B [lire : A appartient à B] est déjà un jugement, donc une proposition. Il n'y a donc pas lieu de multiplier les « organisations » (principe de parcimonie). On est en droit de mettre en doute la complexité des réseaux propositionnels, comme les expériences faites avec le sémiogramme complet [jusqu'à douze relations] tendraient à l'économie dans ce domaine.
« À l'interprétation du texte correspondent la macrostructure ensemble de macropropositions résumant le contenu d'un texte et le modèle de situation, qui est une sorte de reconstruction de la situation décrite dans le texte. »
À la terminologie près, on se croirait dans ma thèse de 1979, version dogmatique. Je la croyais pourtant oubliée dans une armoire de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Naturellement, je ne parlais pas à cette époque de réseau de propositions (on les voit mal former un autre réseau que le texte ou sa paraphrase). Quant aux macropropositions, il s'agit déjà de condensés. À propos du caractère de résumé de la « macrostructure », je me souviens avoir surpris certains greimassiens purs et durs lors de l'exposé fait dans le cadre du séminaire. Jean-Claude Coquet m'opposant notamment la pertinence du singulier face à la redondance sur laquelle je travaillais déjà (1979), devenue depuis l'intersection, sans que la notion ait varié, sauf en finesse et en rigueur.
Ce qui a changé, par contre, c'est ma conception du « texte lu » ; j'hésite beaucoup aujourd'hui à parler de résumé pour désigner le modèle que se fait un lecteur de sa lecture. Comme il faut qu'il soit « portatif » on n'en fera ni un ensemble de macropropositions (s'agit-il de mégaphrases, à la Proust ? ) ni une structure, sauf si elle est variable. Mais je dispose déjà des outils nécessaires. Le référentiel prend en charge le « modèle de situation » cité et, normalement, dans le processus de compréhension que décrit le modèle que j'utilise le « contenu » du texte, pas plus que son « sens », ne passe outre la mise en place du référentiel. Dans la phase de signification, à l'exception de termes nouveaux (et ayant fait l'objet d'une vérification extérieure [forme d'apprentissage]), les matériaux sont essentiellement constitués par les ressources personnelles du sujet interprète.
« Les structures d'interprétation liées à l'action, achève Hachette, sont les représentations à partir desquelles sont prises les décisions d'action. On distingue d'une part l'espace-problème, ou représentation du problème, qui correspond à la situation telle qu'on la comprend, d'autre part les plans, qui expriment les différentes actions à réaliser, en tenant compte du contexte, et l'ordre dans lequel il faut les exécuter pour obtenir un certain résultat. »
« Des connaissances activées en mémoire aux inférences opérées pour donner une cohérence aux éléments d'information disponibles, l'élaboration des représentations circonstancielles et transitoires correspond à l'essentiel du travail cognitif. »
[dixit HACHETTE ENCYCLOPÉDIE, à l'exception des commentaires intercalés et des diverses citations d'auteurs récents et anciens.]
Pour terminer, au sujet des réseaux sémantiques, sans même faire intervenir un complexe du type du sémiogramme, Jacques Degouys, cherchant la spécificité sémantique, esquisse une sorte de « fiche » qui interromprait la chaîne est_un (le caniche est un chien qui est un animal qui est...) faisant figurer quatre propriétés potentielles du « sujet » : qui a (différentes parties) ; qui est (qualités) ; qui sert (utilité, usage, fonction) ; qui se trouve (emplacement, lieu). Naturellement, c'est aux fins d'une enquête, sans portée théorique de modélisation, mais il m'a semblé reconnaître dans son test ma tentative de « fiche sémique » de 1979/1987, et même une forme de sémème, comme l'entendait Pottier, en 1974.
La psychologie est citée par acquit de conscience et souci d'objectivité, mais on ne retiendra pas l'explication que donnent, par exemple, deux de ces représentants au sujet de la compréhension. À leur défense, elle date de 33 ans, mais elle fait notoirement fausse route. Pour Noizet et Bastien, « comprendre une phrase consiste à extraire une signification d'un train d'ondes sonores ou d'une séquence de graphèmes. » [Je souligne.] Leur thèse sur les opérations cognitives est syntaxique, intra et inter-noyaux, mais implique « une heuristique visant à retrouver des phrases simples » plutôt qu'une « dé-transformation ».
On notera que pour extraire quelque chose, il faut que cette chose soit là d'où on la tire. « Extraire de la houille de la terre », dit le Petit Larousse 1918.
Les propos d'une autre psychologue, Danièle Dubois, s'appuyant sur le modèle (à cette époque, métaphorique) de l'ordinateur, semblent plus compatibles avec le modèle utilisé ici, même si par son origine, il remonte à trente ans : la compréhension serait « l' ensemble des informations reçues en termes de classe d'équivalences fonctionnelles, c'est-à-dire l'ensemble des activités de mise en relation d'informations nouvelles avec des données antérieurement acquises et stockées en mémoire à long terme qui en permettent l'évaluation et l'interprétation ». À propos de Quillian, dont elle s'inspire, elle note la compréhension (par l'ordinateur) est conçue comme une mise en relation non seulement des assertions explicites mais aussi des assertions implicites (ou encore inférées). « Ces inférences ne sont possibles qu'à partir d'informations précédemment stockées en mémoire et qui constituent une « connaissance du monde ». Elle ajoute, en outre, à propos de la mémoire à long terme, que l'information stockée serait une information déjà interprétée. C'est tout à fait vraisemblable en ce qui concerne la phase de la signification et sa participation à l'encyclopédie du sujet.
Il faut signaler, au terme de cette incursion encyclopédique, que les grandes absentes sont la mémoire ou les antiques facultés. Parmi les lacunes, on pourra citer l'absence de précisions sur l'inférence comme sur son point d'incidence, sauf qu'elle semble réservée a posteriori. Il est en soi surprenant que l'action trouve ici tant d'importance, sans doute parce qu'il s'agit d'un point de vue psychologique (le rôle du langage étant secondaire), mais je comprends bien que le modèle sous-jacent ici [dans le domaine et le point de vue psychologique] n'en est pas un, a priori, de réception, mais bien plutôt de production, sauf dans les citations faites de Noizet et Bastien et de Danielle Dubois.
La lecture, après tout, n'est citée qu'à propos des constructions circonstancielles. C'est sans doute ma perspective qui a un effet d'œillères. Toutefois, avant d'enchaîner, je voulais signaler que les réserves et les restrictions que j'apporte à ce qui peut être dit du phénomène de la lecture vient essentiellement du fait que depuis quelque temps, pour des raisons financières, je n'ai plus de nouveaux polars à me mettre sous la dent : je relis donc les anciens, et c'est cette expérience inhabituelle (j'avais commencé avec les Mystères de Paris de Léo Malet) qui modifie certaines de mes conceptions, notamment en rapport avec le résumé ou les synthèses macropropositionnelles (bien que je n'aie jamais, je crois, utilisé le terme) ou le modèle de situation.
Cette dernière n'a pas besoin du préfixe ‘modèle+de+’, car elle est toujours une représentation individuelle, personne n'ayant prise sur la situation objective (dans la réalité comme dans les œuvres d'imagination). Même pour le référentiel, celui-ci est lié à une situation (comme une scène dans une pièce de théâtre) ; si la situation change, il y a de fortes chances pour que le référentiel change, plutôt qu'il n'évolue, car comme avec le sens, la saturation entraîne l'autogommage. L'idée d'un sens du texte est incompatible avec ce qu'est le sens, c'est-à-dire ce qui rend possible une substitution dans une chaîne linguistique sans perte appréciable de l'équivalence. La signification d'un texte est une autre paire de manches, qui varie avec chaque lecteur et prend la forme prédicative d'un jugement de valeur. rem Ces jugements, comme le montre J. A. Jance, avec le parangon des idées sectaires et rétrogrades qu'est la nouvelle belle-mère de Joanna Brady, sont fonction de préjugés (ou de pré-jugements) autant que de la lecture.
Types de référence et connaissances : le point de vue de la sémantique opératoire
« RÉFÉRENT (rappel définitoire) — n. masc. LING. Élément de la réalité extralinguistique auquel renvoie un signe linguistique. (Le référent est distinct du signifié, qui appartient en propre au signe. Ainsi, le signe table a, pour référent, chaque entité « table », alors qu'il a pour signifié une représentation sémantique abstraite [c'est moi qui souligne], qui ne correspond à aucune table en particulier mais à l'ensemble des tables). » (Encycl. Hachette)
L'alinéa qui précède est une citation et ne correspond en aucun cas aux définitions que je pourrais donner de la notion. Blague à part, Hachette devrait changer de table, je veux dire, d'exemple : en outre, le mot ‘table’ n'a pas pour référent chaque table, mais bien la classe des tables, la désignation étant précisée par le mot-outil qui le précède (la, une, cette, etc.). Élie Rabier (1899) donne une perspective assez spéciale de la désignation, même si j'ai mes réserves à propos du concept (surtout celui de « table ») : « La compréhension est la matière propre du concept ; l'extension, c'est la circonscription ou la sphère d'application du concept. La compréhension est une quantité intérieure au concept. (...) Par suite, les caractères qui forment la compréhension sont désignés immédiatement par le concept ; les objets qui, portant en eux ces caractères, en forment l'extension, sont désignés indirectement par le concept. » [il reprend là, sauf méprise de ma part, la distinction scolastique notation-connotation].
La définition de Hachette a ceci de particulier d'exclure une représentation mentale du référent (l'image visuelle, en termes du XIXe siècle) et donc de s'en tenir au rapport que le signe entretient avec sa dénotation. La restriction est également visible quant au « signifié ». L'ensemble des table[s] est une notion fictive et équivoque, comme il s'agit de la possibilité pour le mot ‘table’ de désigner une classe de référents, selon chaque acception (une classe de classes). La table de multiplication n'a rien à voir avec la table de la salle à manger, pas plus celle-ci ne partage d'attribut avec la table des matières. On note que la notion de « signifié » tel que défini ne permet pas de rendre compte, d'une part, du sémantisme et, de l'autre, du sens, ni du partage de sens (cf. « appartient en propre au signe ».
La définition-description que Josette Rey-Debove donne du référent est plus exhaustive, mais n'éclaire pas particulièrement la distinction à faire entre sens et référent ou référence, sauf quand elle parle des pommes de terre (même référent, sens [ou plutôt dénotations] différent[e]s tubercule/légume). Elle n'éclaire pas non plus la question du référent intériorisé, pourtant nécessaire. Quand Léo Malet fait dire à Nestor Burma (qui parle à son ami le Commissaire Florimond Faroux, « notre cher village » dans 120 rue de la Gare, les thèses dénotatives et compositionnelles sont prises en défaut, car il s'agit de Paris, Nestor rentrant du stalag.
Pour mémoire, le référent, selon Rey-Debove, peut être un objet singulier [désigné par un nom propre, une description définie, un pronom, un déictique, un nom commun singularisé] réel ou un objet singulier réel ou non, une classe quelconque [désignée par un nom commun à valeur générale ou tout autre élément nominalisé à valeur générale]. Elle ajoute que la phrase peut avoir un référent, c'est-à-dire l'état des choses qu'elle exprime (le microdrame, selon Bréal, la situation, selon moi).
Le petit schéma qui suit permet de corriger la fausse impression de certaines définitions et surtout de remplacer le triangle Ogden-Richards par quelque chose de plus réaliste :

Comme il n'est pas définitif (notamment en ce qu'il permet de représenter la réflexion), on peut d'emblée tracer un trait entre mot et chose perçue, même s'il s'agit d'une relation « inférée » selon les sources examinées. On peut aussi intervertir le rapport entre « mot » et « sens du mot ». J'ai évité de me servir du terme référent puisque c'est ce qui est la cause de l'apparente confusion. On remarquera que le schéma se dispense du « concept » comme du « signifié » et ne s'en porte pas plus mal. Ce sont d'ailleurs deux « choses pensées » ou « objets de pensée ».

Pour le point de vue de la sémantique opératoire sur la référence et les référents, il faut opérer (c'est le cas de le dire) une duplication de ces données et se les imaginer en termes cognitifs, comme idées, conceptions ou représentations. La licorne a son référent pour moi (image mémorisée), comme elle a son sens d'{animal fabuleux}. Je ne veux pas faire plus de place qu'il ne le faut à la littérature d'imagination, mais elle seule permet vraiment de comprendre qu'un référent puisse être strictement psychique — imaginaire, et non pas seulement un objet/un être dénoté.
Fauconnier (1984:12) se défend de construire une théorie de la référence au moyen de ses espaces mentaux, mais il ne nie pas que si la référence se situe quelque part, ce n'est pas par rapport aux expressions, mais aux éléments des espaces. Il ajoute par précaution que le monde de la référence n'est peut-être pas réel, mais « possible », comme celui des logiciens. Fauconnier (1984:15-16) emprunte pourtant son premier outil, l'identification à G. Nunberg (1978) et à une théorie de la référence, sous la forme de la fonction pragmatique. La fonction pragmatique peut être culturelle ou psychologique ; il s'agit de la relation entre deux objets dont la description du premier permet d'identifier le correspondant. On a compris qu'il la considère comme une notion-clef parce qu'elle permet de reconstruire la co-référence (cf. Fauconnier 1974).
On remarquera que la « description » n'apparaît pas dans la formule : F(b=F(a)), qui pourrait être réécrite sous forme d'implication. Il doit y avoir une raison à la présence de la fonction à l'intérieur de la formule, mais elle pourrait tout aussi bien consister en fonction(A, B), c'est-à-dire prendre la forme d'un prédicat ou d'un fait Prolog. Dans les conventions adoptées ici, évidemment, la fonction se noterait : fonction{A, B}. La fonction pragmatique de Nunberg ressemble en fait à la relation fonctionnelle des mathématiques :
« Une relation ℛ d'un ensemble E dans un ensemble F est dite fonctionnelle si pour tout x ∈ E il existe au plus un y ∈ F tel que x ℛ y. » Cf. Bouvier, George et Le Lionnais (1979).
On ne peut toutefois, à ce sujet, s'empêcher de penser à l'association de « l'association des idées » qui a eu ses heures de gloire au XIXe siècle, et qui permettait le transport ou le passage de a connu à x inconnu. « II faut donc, pour être correct, parler d'une loi de simultanéité cérébrale que l'on peut énoncer ainsi lorsque deux processus cérébraux ont lieu simultanément, il s'établit entre eux une relation telle que la réexcitation de l'un tend à se propager jusqu'à l'autre c'est ce qu'on appelle association. » Claparède cité par Théodule Ribot (1903) [on aura reconnu l'ancêtre de « l'activation » moderne]. Brochard et Boirac sont particulièrement critique à l'égard de la version écossaise de l'association, le premier affirmant que la ressemblance ne peut être connue de l'esprit et le second que le rapport entre deux idées ne peut pas être la cause de leur association. Mais Il semble, selon Ribot, que Claparède (1873-1940) lui-même ait nié le pouvoir associatif du contraste, alors que la relation la plus courante du lexique est certainement l'antonymie, ou, en tout cas, la plus présente à l'esprit.
Je rappelle que dans le modèle sémiocognitif ternaire qui est celui de la sémantique des opérations, la référence s'intercale entre le sens et la signification, suivant le schéma ci-dessous. En réalité, ils s'interpénètrent ou, mieux, s'intersectent. Les phases sont des systèmes anastomotiques.
| signification | interprétation | |||
| compréhension | référence | |||
| sens | ||||
Sans reprendre la notion étymologique chère à Roland Barthes à propos du texte-tissu (qui est aussi une comparaison banale à propos du mensonge), on se représentera le déroulement narratif comme une toile ou un réseau — cf. plus haut la notion de réseau sémantique en psychologie cognitive. Mais ici je me permets de réutiliser un de mes néologismes, le référentiel, que je dois à Brice Parain et non à Ferdinand Gonseth. Tout énoncé SVO met en place ses catégories qui ne sont autres que celles de la grille d'appréhension du réel ou la série de questions des juristes romains ou des journalistes américains (the five Ws).
Quand la phrase accède à la référence, la compréhension s'achève, en quelque sorte. Mais le référentiel construit au fur et à mesure peut être faux, erroné, en plus d'être imaginaire. Dans la théorie de l'inférence sémantique, il ne suffit pas que les termes soient connus et rapportés à leur dénotation. Il faut que leur sens soit compris dans leur syntagmation et non par compositionnalité. Ni la phrase ni la référence ne sont des jeux de construction. Il y aura naturellement des conjectures de la part d'un lecteur peu familier avec le sujet du texte ou de la part d'un auditeur peu au courant de ce dont il est question dans la conversation, à la radio ou à la télévision. Un lecteur ne connaissant pas ‘contumax’, par exemple, en déduira le sens à partir de ‘contumace’ et du schéma phrastique. « se compromettre avec un __ » ⇒ {celui qui est en état de contumace}
L'étude du sens et de ses manifestations a ceci de particulier qu'elle tolère mal les lois ou principes généraux, notamment dans la mesure où elles/ils sont importés d'autres disciplines ou d'horizons qui lui sont étrangers. C'est pourquoi j'avais placé au chapitre deux un ultime réexamen des principes que j'avais formulés dès 1986, dont seul le tableau complet a été reporté en annexe. Cette remarque n'est pas oiseuse : on ne peut pas affirmer que toute phrase a une dénotation russellienne, c'est-à-dire un ensemble d'objets réels. J'avais noté une phrase d'Henri Poincaré quand je faisais des recherches sur la mémoire ; elle fournit un exemple d'énoncé sans contrepartie extralinguistique dans la réalité objective et demeure cependant 1) compréhensible et 2) interprétable :
« On se souvient de son passé comme on imagine son avenir. », sans que pour autant on soit nécessairement d'accord avec la thèse d'une construction imaginaire du passé.
La phase référentielle du modèle sémiocognitif n'est donc pas homogène et ne se limite pas non plus à une conversion dénotative du mot. Cette précaution est d'abord nécessaire car il faut obligatoirement distinguer les « concepts » des « conceptions », ce que ne font pas toujours avec précisions les études psychologiques. La notion de ‘passé’ est abstraite, même si en tant que concept elle rend compte d'un ensemble de conceptions et de représentations tenant lieu de l'expérience de chacun. Je prends ici le mot au sens de la citation de Poincaré {ce qui est dans le temps écoulé} ou {ce que l'on a fait ou dit autrefois} et non au sens général ≍{temps écoulé} [j'emprunte la formulation succincte au DG de Guérard et Sardou de 1864 ; et de Bescherelle jeune (1880) ils ont le même sens général.].
L'absence de dénotation objective (tangible) n'entraîne pas l'inexistence d'un référentiel, car celui-ci appartient au phénomène auquel Poincaré fait justement allusion (construction imaginaire), que l'on soit d'accord ou non avec sa conception imaginée du passé. Il ne m'appartient pas de trancher la question de la nature des « objets » mnémoniques, mais il n'y a guère de doute qu'une large part de fabulation intervient dans la remémoration, et de télescopage de faits favorisant une certaine confusion.
Naturellement, mon interprétation de la citation de Poincaré fait déjà intervenir la signification comme jugement, donnant une paraphrase radicale : « on imagine son passé comme on envisage son avenir », avec une équivalence inférée entre ‘se souvenir’ et ‘imaginer’.
Sans vouloir nécessairement prendre le contre-pied de la référence « sémantiquement inerte » de Bertrand Russell (selon l'expression de Kent Bach), dans les textes philosophiques ou apparentés, les énoncés sont souvent « dénotativement inertes », bien qu'ils conservent une référence comme cette phrase de J. Lagneau (1851-1894 [élève de Lachelier (1832-1918)]), cité par Cuvillier : « Le scepticisme se nie en se posant comme vrai », ne fût-ce que celle du module verbal avec triple enchâssement : xVymanière*** ; xVpart. présentymanière** ; xVy*.
*le scepticisme est vrai
**le scepticisme se pose [comme]
***le scepticisme nie le scepticisme [en _ant]
Ni Lagneau ni Cuvillier ne semblent s'être aperçus que la phrase telle qu'elle est comprise ne passe pas le test de la signification (elle a un sens, mais il est contradictoire, donc le jugement de valeur sera « la phrase est absurde »). Il suffit pourtant pour s'en rendre compte de rapporter la définition même que Cuvillier fait figurer d'entrée de jeu pour le scepticisme. « Doctrine selon laquelle l'esprit humain ne peut rien connaître avec certitude et qui conclut à la suspension du jugement et au doute permanent ». Dans la phase signification, c'est automatiquement un jugement de type idéologique qui s'exerce ayant repéré un énoncé idéologique. En effet, Lagneau prête au scepticisme le comportement de son propre « dogmatisme » (celui que constate le lecteur). Le scepticisme ne peut pas, par définition, « se poser comme vrai ». Je ne suis même pas sûr qu'on puisse honnêtement lui donner le nom de doctrine, sauf à le dénoncer. Avec le sémiolexique du DG de Guérard et Sardou, sans doute, mais pas avec la définition qu'en donne le Petit Robert (cf. « notions qu'on affirme être vraies »). On voit ici la référence au concept et non à la conception qu'on se fait du scepticisme.
On comparera le modèle 2009 du traitement sémiocognitif (plus bas) au tableau restreint (qui ne prétend pas être complet) ci-dessous représentant la référence
| extralinguistique | expérience | dénotation | référentiel |
| conceptions | coordonnées/situations | ||
| linguistique | encyclopédie | modules/anaphores | |
| « concepts » | idées |
Les composantes sont hétérogènes, malgré le semblant de système dans le découpage. L'encyclopédie regroupe normalement toutes les connaissances dites livresques ou dérivées et déduites de sources livresques. Elle-même, comme « zone » mnémonique ou mnésique recoupe en partie le sémiolexique intériorisé, avec notamment comme exemple ce qui reste des règles de grammaires qui, l'expérience le prouve, n'a pas l'importance que lui donnent les syntacticiens. Le cerveau humain ne comporte pas de grammaire comme ensemble de règles approchant de près ou de loin une sorte de « manuel de grammaire intériorisé ». Le modèle sémiocognitif ne postule donc pas d'automate à la Chomsky.

Les connaissances grammaticales (les accords, les conjugaisons, les articulations du discours, la subordination et la relativisation, etc.) sont au nombre des « connexions » (au sens où je l'emploie et qu'on peut désigner du terme de ‘synèse’, tombé en désuétude) propres à l'encyclopédie. Dans ma thèse de troisième cycle, je proposais déjà la notion d'axiome-définition pour rendre compte de « notes d'usage » lexicographiques à l'intérieur du modèle (voir l'exemple plus bas). Aussi craindre ⋀ que ⇒ subjonctif, dans la forme proposée de la connexion.
Les notes encadrées doivent se lire 1) les règles de grammaire, les modules verbaux, prépositifs et conjonctifs, ainsi que la coréférence se présentent sous forme de schémas dans l'encyclopédie ou le sémiolexique du sujet. 2) les « connexions » sont des sémiogrammes abrégés ou partiels désormais appelés synèses.
L'encyclopédie, dans le sens développé ici, avait déjà été entrevue par A. J. Greimas, sous le vocable de thésaurus, et comme l'expérience constitue une composante « fixe » de la référence, c'est-à-dire avec un taux de renouvellement médiocre et une déformabilité limitée. Il n'en va pas de même pour la dénotation ou les modules qui sont directement fonction des énoncés « compris » et traités, comme les coordonnées. Ce sont eux qui sont les principaux fournisseurs des référentiels (je dois cette notion à Brice Parain, je le rappelle, mais on la trouve aussi chez Gonseth), des référentiels successifs, dis-je, et qui s'autogomment dès leur rôle rempli.
Les « concepts » et les idées, ainsi que les conceptions vont fournir matière au référentiel, mais moins fréquemment, compte tenu des lectures et des conversations du locuteur-interprète. Je fais une distinction arbitraire sans doute entre le concept et l'idée, car la frontière n'est pas sûre. Admettons par exemple, que l'ennui soit une idée, comme je n'y vois pas matière à concept. Mais ces subtilités peuvent être idiosyncrasiques, si l'on s'arrête à la phrase de Bergson par où « les généralités ne sont pas philosophiques. ». Alors que la ligne d'avant, Cuvillier indique la généralité du concept. Sans doute Bergson confond-il avec les généralisations (hâtives) que redoute Poincaré, plus bas (je parle de la page, et non d'une hiérarchie entre les auteurs). Un lecteur mal disposé à l'égard de Bergson porterait un jugement négatif en répliquant in petto au philosophe que son énoncé n'est donc pas philosophique, ou badin, suggérerait « qu'il n'y a de philosophie que du général ».
Disons plus simplement que le terme d'idée me semble mieux convenir quand il est question d'états affectifs ou de sentiments, de passions, etc., et même d'événements. Au sens de « l'idée que je me fais de [...] ». L'expérience, que le tableau isole n'est certes pas indépendante de l'encyclopédie, pas plus que de la signification et encore moins de la perception, bien que dans le modèle sémiocognitif la place réservée lui soit congrue en raison de la nature de l'enquête que l'on mène ici. C'est d'ailleurs pourquoi l'action ou la volonté n'ont pas de l'importance qu'elles ont en philosophie ou en psychologie.
On retiendra également que l'encyclopédie s'étend du sémiolexique à la signification. Sa combinaison avec le lexique intériorisé (ou plutôt l'intéhration de celui-ci à celle-là) est nécessaire au caractère propre de l'inférence sémantique comme appréhension asymptotique du sens, comme l'est également son interpénétration avec la phase de signification qui explique le fait que des jugements préconstruits, souvent sous forme de paramètres, c'est-à-dire de locutions, se trouvent dans le lexique. C'est d'ailleurs cet aspect que nous envisagerons brièvement avant de nous enfoncer plus avant dans le maquis des croyances et des jugements, après avoir auparavant traité de l'inférence et de la règle du sens [la matière du présent texte a fait l'objet d'une réorganisation importante].
Comme les paramètres sont stockés avec leur mode d'emploi, à l'instar de « Attendez-moi sous l'orme ↘se dit ironiquement », les croyances, qu'on verra plus en détail aux chapitres 10 et 11, comportent également une escorte ou plutôt un paradigme d'escortes potentielles. Le modèle, pour la phase doxologique (doxastique), est sans doute « On dit que P », dont les variantes sont « on sait que P » et « tout le monde sait que P », dont « tout le monde sait que les X sont débrouillards » est un exemple de schéma.
Le Petit Larousse 1918 fourmille d'exemples qui sont à la fois une illustration du sens et de la signification, comme celui-ci, pour ‘opinion’ : « les opinions sont libres » qui correspond à l'« idée » de liberté d'opinion et à la connexion opinion ℛ liberté. Il fait également état d'un proverbe (qui appartiendrait à la doxologie) : l'opinion est la reine du monde, qu'il [le dictionnaire] commente par un jugement de type doxastique, comme il faut s'y attendre, « le monde se laisse conduire par l'opinion publique. »
Si la doxa est l'opinion commune, ici assimilée par le sujet-interprète, l'idéologie est une conviction sociopolitique et prend donc des formes plus variées qui parfois occultent sa vraie nature. Le meilleur déguisement de la pensée unique/rectrice est l'absence d'opérateur (cf. l'énoncé bergsonien sur le statut philosophique des généralités). La forme est alors celle de la simple proposition ou de l'énoncé complexe. Pour le sujet, ces croyances peuvent recevoir des opérateurs du type : ‘il est démontré que’, ‘il est juste que’, ‘il est vrai que’. L'escorte peut également se manifester comme attribut prédiqué d'un syntagme nominal. Cf. L'existence [l'inexistence, etc.] de X est [mathématiquement, etc.] prouvée. Le Petit Larousse 1918 présente l'optimisme comme un « système », donc une construction idéologique, et rappelle son apparente contradiction avec les faits, ainsi que la formule [tronquée, apparemment] de son brillant défenseur : « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. »
L'axiologie est une croyance personnelle, pouvant être partagée, mais ce n'est pas cet aspect qu'elle privilégie. Son opérateur modèle est ‘je crois que’ (dans le sens positif) ou, lorsqu'il s'agit de choses, la forme ‘je préfère X’. Quoique le dictionnaire soit normalement l'expression des croyances partagées (doxa) et dominantes (idéologie), il peut se prêter au jeu et nous fournir des croyances qui ont déjà la forme de jugements, comme les deux exemples ci-dessous :
« en littérature, la médiocrité est insupportable. » — « les maximes de La Rochefoucauld sont le code de l'égoïsme. » Petit Larousse 1918. On notera que ‘médiocrité’ pour cette source (ce « sujet ») n'est pas la moderne « Insuffisance de qualité, de valeur, de mérite » du Petit Robert, mais « entre le grand et le petit, le bon et le mauvais », sauf dans ce contexte :
médiocrité ∁ homme d'une grande ⊥ ⊢ {insuffisance d'esprit}.
Les croyances, comme les connaissances du monde, peuvent évoluer. Pour notre informateur du début du XXe siècle, on relève, dans son « encyclopédie », ces deux exemples, qui datent clairement : « la mer engloutit de nombreuses proies » & « les marécages miasmatiques de la campagne romaine ». Pour les croyances, on peut se demander si ces deux exemples sont encore l'objet d'adhésion : « l'horizon de l'esprit s'élargit avec l'instruction » (que l'on comparera au célèbre « les voyages forment la jeunesse ») et « le 18-Brumaire fit de Napoléon un dictateur ».
La généralisation comme opération cognitive d'ordre scientifique comporte un emploi moins rigoureux qui pourtant obéit au même « mécanisme », c'est-à-dire par où une propriété ou un caractère (ou un ensemble de ceux-ci) passe de l'individu à la classe d'êtres, d'objets ou de faits. Cuvillier dit spécifiquement « est pensé comme le type ». Pour les termes, c'est le vocable général qui sert — « ‘chien’ est un terme général ». Le schéma du résultat de cette généralisation se trouve dans le carré logique de la logique aristotélicienne et scolastique : tous les X sont des Y. Cette forme connaît des variantes, comme celle-ci, qui nous intéresse en tant que représentative de la doxa : « il n'y a pas de roses sans épines » — c'est-à-dire toutes les roses ont des épines. Cf. Cuvillier : proposition universelle, celle où le sujet [≍ le terme dont on affirme ou nie qqch] est pris dans toute son extension [≍ ensemble des êtres, objets ou faits auxquels s'applique un concept, dont il peut être l'attribut [terme qui, dans une proposition, désigne ce qu'on affirme ou nie du sujet]]. Dans le même paradigme, on a aussi « Tous les moyens sont bons » et « Toute peine mérite salaire ».
La forme opposée (l'opposition étant une « inférence » immédiate) est aussi pertinente, soit « aucun/nul X n'est Y ». Cette forme se trouve aussi dans les opérateurs préfaçant une proposition (croyance/savoir ou jugement) : « aucun physicien n'ignore que P ».
⇨ suite La signification comme « système » de jugements de valeur potentiels, dans son lien avec la référence, est reprise en détail aux chapitre 10 et chapitre 11, c'est dans cet avant-dernier chapitre, si l'on fait abstraction des trois pages consacrées à la synonymie, que les trois composantes de la signification sont traitées en exclusivité.
notes
eul Les citations de l'Encyclopédie Universelle Larousse (EUL) portent un © Larousse / VUEF 2001
note au sujet de connexion/synèse : j'aurais pu opter pour le terme plus courant de « corrélation », pour rappeler les recherches de Silvio Ceccato (Scuola operativa italiana), mais d'une part, les statistiques ont déteint sur son sens en le chargeant d'une signification et de l'autre, le rapport n'est pas nécessairement réciproque comme dans le cas des corrélatifs, c'est-à-dire qu'il peut être orienté.
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