De l'inférence sémantique
V
Organisation cognitive (suite)
formes d'organisation cognitive : synthèse(s) et schèmes
La synthèse de Frédéric Paulhan
Éléments de définition
Octave Hamelin (1856-1907 - hégélien), dans Lalande (1926a), fait de la synthèse la fusion de la thèse et de l'antithèse. Autrement, Lalande l'oppose à l'analyse, mais comme Berthelot (cité par C. Hémon) le remarque en chimie, il peut y avoir synthèse sans analyse correspondante, du moins préalable, car, s'il ne le dit pas, les matières de synthèse peuvent être analysées à leur tour, mais on ne parviendra pas alors à les recomposer.
Je signale cette difficulté parce qu'il semble bien que dans le sens psychologique se glisse l'analogie avec la chimie, plus que le fait d'unir certaines choses pour en faire un tout. Toujours dans Lalande, Ch. Werner signale la Synthèse mentale de Georges Dwelshauers (1908), dont « le propre est de ne pas se composer d'éléments. »
Toujours dans le même ouvrage, Pierre Janet (1905), dans Les oscillations du niveau mental, est cité, affirmant que la synthèse mentale (groupement de phénomènes distincts dans un même état de conscience grouper et coordonner des phénomènes nouveaux) « est une opération distincte de l'association des idées qui ne fait que reproduire des systèmes déjà construits autrefois. »
Lalande, encore, ne manque pas de citer Frédéric Paulhan (1889a) : « Tout fait psychique est un système, une synthèse d'éléments plus ou moins bien coordonnés » et signale que l'auteur parle de synthèses abstraites et de synthèses concrètes.
Le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) indique que la synthèse est la plus « parfaite » des deux méthodes opposée et complémentaires, mais qu'elle est la plus difficile, « le connu et le conditionné étant plus souvent donnés que l'inconnu et le conditionnant. ». Et ajoute « qu'elle n'est encore qu'une méthode d'exposition pour les vérités déjà découvertes. » Ce qui s'oppose à ce que disait Janet, même s'il ne s'agit pas dans ce cas d'une « méthode ». Il faut également faire état d'une forme postkantienne et préhégélienne de la synthèse, résolution de deux idées (ou moments) antithétiques en une troisième idée, qu'on écartera faute de chapeau haut de forme.
Coordination, synthèse ou résumé
Mes réserves à propos de la notion de synthèse ne portent pas seulement sur l'absence de définition, de délimitation ou de détermination accompagnant son emploi, mais aussi sur l'emploi lui-même qui ne me semble pas correspondre à une activité précise ou à tout le moins que je puisse isoler avec suffisamment de clarté. Je me suis même livré à une démarche quasi saussurienne, cherchant dans la série de termes apparentés par le sens ceux qui auraient le sens que je ne « trouve » pas dans ‘synthèse’, ou, plus conforme à la théorie, que je ne parviens pas à attribuer à une version non chimique de synthèse.
Le titre en témoigne, mais je suis allé jusqu'à combinaison, groupement, union... organisation. Naturellement, les souvenirs d'école, la différence entre une combinaison et un mélange... La composition elle-même, dans sa polysémie. C'est à propos de la décomposition éventuelle de la synthèse (ne disons pas analyse), que celle-ci pose le plus de problème si elle est l'analogue de ce qui se produit en chimie, ou pis, sans qu'on n'y trouve plus d'éléments. Dans toutes ces discussions et ces lectures, comme dans les vérifications, je ne perds jamais de vue le cadre où je me situe et les applications potentielles des notions de rencontre.
Dans la « synthèse » que ferait un lecteur d'un polar comme celui que je relis il faut retenir le fait qu'elle est condamnée à disparaître, mais qu'entretemps, pour une période inégale selon les individus, elle devrait permettre de « reconstruire » certaines situations à défaut de satisfaire aux exigences exorbitantes des macropropositions idéalistes. La relecture à huit ans d'intervalle (et à combien de douzaines de polars du même et d'autres auteurs de distance également [il s'agit de Stalker, de Faye Kellerman, et à la première relecture, de The Empty Chair de Jeffrey Deaver]), et à la deuxième de The Last Dance d'Ed McBain, ne peut pas tabler sur la synthèse des synthèses dont fait état Paulhan.
Certains personnages seront reconnus, comme certains lieux, ainsi que la continuité supposée du couple Decker/Lazarus et de leur micro-univers, mais ils sont rarement indépendants de ce qu'on appelle des termes inducteurs. Néanmoins, comme il s'agit d'une suite d'aventures avec unité relative de lieu et de temps, si l'on me questionnait sur l'auteur et sa série, je serais en mesure de fournir un résumé plus ou moins cohérent de l'existence des personnages principaux.
rem Dans le cas de la relecture, c'est le micro-univers de Rhyme, le criminologue quadriplégique, son infirmier-valet Thom et sa rousse compagne Amelia Sachs. Rina Lazarus a les cheveux noirs. Pour McBain, c'est bien sûr l'équipe du 87e, Carella et Meyer en tête, et dans ce cinquantième volume de la série, le labyrinthe recommence à intervalles réguliers à une autre entrée, ce qui peut expliquer l'absence de souvenirs précis avant la mort de l'informateur et la scène du théâtre.
Mais justement, il ne s'agit pas d'une synthèse, mais d'une re-construction à partir d'éléments plus ou moins épars, et qui ont peut-être [sûrement] servi ailleurs (mais je ne peux rien assurer de ce point de vue). Pas plus que les scènes successives (situations) ne constituent de véritables synthèses, le « tout » n'étant pas un facteur d'unification, comme en chimie ou en histoire. Mais je suspends mon opinion, le temps d'un examen néanmoins critique.
Ce n'est assurément pas Frédéric Paulhan, malgré tous ses mérites, qui a le premier parlé de synthèse, même si l'on fait abstraction de l'usage qu'en font Descartes et les logiciens de Port-Royal (on se reportera utilement au Vocabulaire de Lalande (1926a) pour une critique de leur conception). Déjà chez Jean Philibert Damiron (1836) elle apparaît comme composante de l'observation, avec : l'application, la distinction, l'analyse. Y est-elle déjà une suite d'opérations mentales, comme dit le Petit Robert. On peut admettre qu'il s'agisse d'une survivance des degrés de composition cartésiens ou simplement l'inverse de l'analyse qui la précède.
La synthèse a priori, dit René Le Senne, cité par Jean Laporte (1941) est « la connexion de deux idées [je souligne] telles que l'une appelle l'autre » ; la nécessité vient « de ce que la première contient, non la seconde, mais le vide, l'absence, l'exigence de la seconde. » Comme la synthèse aurait tendance à se situer dans un après, on comprend mal cet a priori. rem On est dans une métaphore, car si l'espace mental semble aller de soi, il n'est pas sûr que les vides soient des copies conformes de vides observables dans la réalité.
Théodule Ribot (1913) l'intègre à la pensée pour définir cette dernière. « Pour éviter toute équivoque, dit-il, il faut d'abord fixer le sens du mot pensée. C'est un terme général qui peut se résoudre en des termes plus concrets tels que juger, raisonner, combiner, calculer, etc. [je souligne]. Toutefois, cela ne nous instruit guère. Un procédé plus rigoureux, plus scientifique, c'est de la caractériser d'après son mécanisme propre et d'après ses résultats. L'activité de la pensée, de la connaissance, me paraît réductible à deux opérations fondamentales l'analyse, la synthèse. Elle dissocie, sépare ou elle associe, réunit. »
Il semble que ce soit un même souci, une perspective complète de la pensée, qui ait poussé Frédéric Paulhan (1889) dans son choix. « Il ne me paraît pas inutile de faire remarquer ici tout d'abord que ces termes ordinaires d'abstraction, de généralisation, etc., ne sont pas suffisants pour exprimer les diverses opérations de l'esprit, ils manquent à la fois de rigueur et de largeur, ils ont besoin d'être complétés. En fait il y a des abstractions synthétiques et des abstractions analytiques, de même il y a des synthèses concrètes et des produits concrets de l'analyse, qu'on peut appeler des concrétions analytiques, si l'on prend le mot concrétion comme étant pour le mot abstraction ce qu'est le mot abstrait par rapport au mot concret, et comme désignant soit une opération de l'esprit, soit le résultat de cette opération. »
Son argument serait plus prégnant s'il donnait une liste exhaustive des insuffisances avant de multiplier les croisements entre notions qu'il n'assure pas. Et pourtant, il n'est pas en reste pour caractériser ce qui s'y passerait, comme avec l'abstraction, malgré sa polysémie relative, et dont la bisémie essentielle est un schéma action-résultat.
« Si l'on prend le mot abstraction en un sens suffisamment large, écrit Frédéric Paulhan (1889), si l'on s'en sert pour désigner non pas seulement une qualité séparée d'une substance, c'est-à-dire d'un système de qualités, mais un élément psychique quelconque, séparé d'un système d'éléments psychiques dont il fait partie, on reconnaîtra que le travail de l'esprit est un travail continu d'abstraction et de synthèse. Des éléments psychiques groupés ensemble se séparent et vont faire partie de nouveaux composés. L'esprit est une sorte d'alphabet mobile dont les éléments peuvent s'unir en des milliers de combinaisons avec cette différence particulière, entre beaucoup d'autres que les composés, une fois formés, acquièrent une stabilité quelquefois très grande et que le jeu des éléments est souvent difficile. »
rem Il souscrit donc implicitement à une forme quelconque d'inventaire fondamental (universaux) qui n'est qu'un calque du lexique de toute langue. C'était, semble-t-il, le postulat de Ceccato et de ses disciples (cf. Giorgio Marchetti) qui y voyait un petit nombre d'éléments de départ. C'est le rêve de Lulle et de Leibniz apprêté à la sauce cybernétique (ce n'est pas une critique de la cybernétique qui était mon modèle en 1977-79)). Bien entendu, il s'agit d'une erreur « balistique », c'est-à-dire d'objectif : ce ne sont pas les éléments combinables ou non qui sont en petit nombre, mais les opérations.
Il serait intéressant de voir Paulhan se servir de la généralisation de la même manière, dont le schéma sémantique catégoriel est aussi action-résultat, mais je n'ai pas eu l'occasion de noter un développement semblable à celui qu'il consacre à l'abstraction. Il aurait eu quelque difficulté si l'on s'en tient à la définition* du procès que donne Lalande (1926), comme dans cette opération, c'est le concept qui est la « synthèse » de sa « compréhension ». Néanmoins, ce passage met en présence les deux notions leitmotiv de Paulhan, soit la synthèse et le système.
*Lalande (1926a) : généralisation ≝ « Opération par laquelle, reconnaissant des caractères communs entre plusieurs objets singuliers, on réunit ceux-ci sous un concept unique dont ces caractères forment la compréhension. » (Lalande)
rem En somme, il n'y a pas de place pour la généralisation parce qu'il la donne à la synthèse. Et s'il se trompait dans la priorité des opérations ? Si la synthèse-synopsie était en fait beaucoup plus rare, mobilisant des ressources importantes ? C'est-à-dire plus proche du travail intellectuel que de l'opération psychique ? Elle est de toute façon nécessairement postérieure à la généralisation, comme la définition, de ce fait, et l'analyse qui « s'entresupposent ». Cf. la division, chez les scolastiques, ou, plus près, chez Cuvillier [division ≝ 1) décomposition d'un tout en ses parties [partition] ; 2) opération logique qui consiste à distinguer les espèces d'un genre donné. « Les Scolastiques distinguaient la division, qui partage un genre (omne) en ses inférieurs, de la partition, qui partage un tout (totum) en parties intégrantes. » Goblot, Vocabulaire philosophique.
Comme Paulhan (1889a) le signale, ce qui compose une synthèse est « un élément de l'activité de l'esprit » : « Le même élément peut passer d'un composé a l'autre, il peut se décomposer en des éléments plus simples qui entreront dans de nouvelles synthèses et pourront rester séparés. » Mais on constate du même coup qu'il n'est pas le plus simple... Le système n'est pourtant pas la plus générale des composantes, puisqu'il est question d'un instinct de contrôle, dont l'action est déterminante pour les éléments :
rem Il est difficile de le suivre ici, principalement parce que sa conception de la synthèse n'est ni celle d'une opération ni celle d'un produit distinct de ses parties, mais d'une partie d'autre chose qui serait une synthèse de synthèses.
« Il est au moins assez facile, assez fréquent de constater, écrit Paulhan (1921), que, dans une vie psychique en évolution, l'instinct de contrôle, organisation de la perception de synthèse, tend à créer dans les différents éléments psychiques et dans l'esprit une ressemblance générale, à assurer la prépondérance du « même » sur 1'« autre ». C'est ainsi, par exemple, que se forment les « sens », sens logiques, sens esthétiques, sens professionnels, etc. Ils suppriment peu à peu, tant qu'ils évoluent, les écarts généralement inévitables dans leurs premières manifestations, s'unifient, se régularisent. »
Sens, dans le passage ci-dessus, doit être pris, semble-t-il, dans une extension de sens ≍{sensation}, comme sens du rythme, de la mesure, moral (son exemple est le « Rien ne me choque » de Chopin).
Frédéric Paulhan (1889a) introduit le « système » de la façon suivante : « Avoir l'idée d'une chose, c'est connaître cette chose, c'est pouvoir soit la décrire, soit la reconnaître, soit s'en servir mais la décrire, c'est s'en servir encore, par exemple, s'il faut répondre a une question d'examen, c'est la faire entrer comme élément dans un système ; la reconnaître, c'est également lui assigner une place dans notre vie mentale ou dans le monde extérieur, c'est la savoir apte à jouer tel ou tel rôle, à entrer dans telle ou telle combinaison s'en servir, c'est la faire entrer dans un système de mouvements. Partout et toujours nous retrouvons dans l'idée une synthèse formée, car elle est composée d'éléments unis et susceptibles d'être employés ensemble en vue d'une même fin. »
Le problème de ce type de perspective, c'est que la chose (dont l'idée est composite - sept facettes au moins à vue de nez) étant le plus souvent une « synthèse », « l'esprit » risque de ne pas y retrouver ses petits (pardon, parties). Néanmoins, il y a a certainement continuité dans l'esprit de Paulhan, puisque trente ans plus tard, il écrit :
« Mais tout acte de l'esprit, tout fait mental est une synthèse, une systématisation. (...) Tout acte de l'esprit serait donc propre à provoquer l'impression que j'étudie ici. Seulement elle n'apparaît pas toujours sous forme consciente. Il faut évidemment pour cela que les conditions générales de la conscience soient réunies, c'est-à-dire, autant qu'on en peut juger, une certaine imperfection et une certaine complication de la synthèse psychique, quelque arrêt, quelque obstacle, et aussi une organisation assez éprouvée, approchant déjà de l'instinct sans y être parvenue. Peut-être aussi la perception de la synthèse en tant que synthèse ne se produit-elle pas toujours d'une manière appréciable, même sous une forme inconsciente. » Frédéric Paulhan (1921)
On voit que Paulhan projette sur le mode extérieur cette synthèse, à défaut sans doute d'y voir le système psychique dans son ensemble. Son article de 1921 porte effectivement sur ce qu'il appelle la « perception de la synthèse » et qui reste pour moi assez étrange. Je ne sais pas si elle se situe dans la perception proprement dite ou dans la conscience, mais il me semble que si la synthèse est une production ou un produit (une opération et son résultat) de l'activité psychique (intellectuelle, cognitive), elle n'est pas hors du système où elle se produit. Et a fortiori, si elle appartient à la conscience, je ne suis pas en mesure d'appréhender la synthèse d'une autre conscience.
Cette extension « externe » est assez curieuse, après sa note de 1915 : « Retenons pour le moment que le système est caractérisé par l'unité des résultats, mais que ce qui paraît déceler vraiment le caractère de la synthèse, lorsqu'il peut y avoir doute sur sa réalité ou sur l'étage, le plan où elle réside, c'est que l'unité la plus importante et la plus caractéristique obtenue par la synthèse, c'est la synthèse elle-même, sa conservation ou son développement. » Frédéric Paulhan (1915). Cette remarque pourrait nous éclairer :
« La perception de la synthèse, dit Frédéric Paulhan (1921), l'impression d'accord, [je souligne] le jugement de systématisation sont partout les mêmes au fond sous les dissemblances des cas. » Mais le passage qui suit, tiré du même texte, montre le côté « [bonne] à tout faire » de la notion :
« La perception de la synthèse, comme tout jugement et toute perception, est une synthèse aussi, et elle peut aussi servir à des synthèses futures, devenir un de leurs éléments, car il peut y avoir la perception de la perception, et ainsi de suite, sans qu'on puisse fixer un point d'arrêt précis à la série. Elle est une synthèse en ce qu'elle constate l'union d'un fait nouveau qui se présente à l'esprit avec cet esprit même ou quelques-uns de ses éléments (groupe systématisé de tendances comme le goût, le sens du réel, etc.). Cette constatation est par elle-même une association nouvelle, une synthèse de la synthèse représentée avec d'autres éléments. Par là, elle tend à fixer la synthèse représentée, à lui donner une existence plus durable, plus de solidité, plus de réalité, elle tend même dans une certaine mesure à la faire. » Frédéric Paulhan (1921)
À la vérité on a l'impression que la « synthèse » remplace l'association. On verra plus bas d'ailleurs que tout le monde n'est pas d'accord pour faire du jugement (c'est-à-dire de la proposition) une synthèse du sujet et du prédicat (ce serait une synthèse analytique). On se demande même pourquoi les tendances n'auraient pas droit à la désignation. Cette espèce de propagation (pour ne pas dire prolifération) de la synthèse s'arrête pourtant devant l'absence d'harmonie, soit :
« Après avoir considéré la perception légitime de la synthèse et la perception erronée, il n'est pas sans intérêt de s'arrêter un peu à la perception d'incohérence. Celle-ci nous renseigne sur celle-là, par le contraste, comme l'obscurité nous fait apprécier la lumière, ou comme le silence nous fait mieux entendre le son. Nous l'avons entrevue déjà. C'est l'impression que nous avons quand nous ne « comprenons » pas. Nous rencontrons, en lisant, un mot dont nous ignorons le sens. La sensation est nette, la phrase qui nous arrête ne nous offre plus qu'une sorte de chaos ou s'ébauchent ça et là quelques organisations sans que l'ensemble soit unifié (à moins que le contexte ne nous aide et ne nous fasse achever la synthèse). » Frédéric Paulhan (1921).
Il devient difficile de reconnaître la synthèse que l'on supposait unificatrice devant cette « perception d'accord ». Or les relations peuvent difficilement être considérées comme des accords et il n'est pas sûr que toute négation entraîne un sentiment euphorique. On en arrive à ne plus être sûr de ce que veut dire un mot comme jugement dans un syntagme comme celui ci-dessous :
« Les jugements de synthèse sont des jugements d'accord et ils sont portés et discutés comme tous les autres jugements, en tenant compte de ceci, qu'ils peuvent avoir par eux-mêmes une influence sur la nature de l'objet jugé. » Idem.
Le raisonnement n'entraîne pas l'adhésion : comment un jugement affecte-t-il un objet en général (et particulièrement, un objet dont la nature est clairement distincte du fait de conscience en question ?) ; on supposera que le jugement influe sur la perception ultérieure du même objet. Mais Paulhan ratisse large :
« On voit comment les jugements de valeur rentrent dans notre sujet. Ils sont des jugements de synthèse, des appréciations d'accord ou de désaccord. Ils impliquent la perception ou l'image et généralement la sensation plus ou moins émue d'une synthèse, synthèse de la vie individuelle, de la vie sociale, tout au moins d'éléments importants de l'une ou de l'autre, avec la réalité au sujet de laquelle le jugement est porté. Si la synthèse paraît possible, si la vie individuelle ou sociale en reçoit plus de durée, plus de richesse, plus de splendeur, un plus haut degré de bienfaisance, de force ou de solidité, chacun selon ses idées sur la vie lui attribuera une valeur plus ou moins grande. » Frédéric Paulhan (1921)
On pouvait craindre que, dans son élan, il oublie d'où il était parti, mais c'est pour assimiler synthèse et système :
« Et si la vie psychique est une synthèse plus ou moins heureuse et compliquée de synthèses, on comprend que la vie consciente doit être essentiellement une perception et une sensation de synthèse, perception et sensation qui sont elles-mêmes des synthèses et interviennent comme telles dans la vie psychique. » Frédéric Paulhan (1921). Il ne serait pas surprenant que l'on puisse remplacer ‘synthèse’ par ‘sentiment d'unité’.
Pour s'assurer de son bon droit, il légifère :
« C'est une loi de l'esprit qu'aucun phénomène psychique ne peut se produire avec des éléments totalement incoordonnés. » Frédéric Paulhan (1889a)
Il est difficile d'admettre des lois là où on ne pourra jamais que formuler des hypothèses. Plutôt que de parler d'instinct de contrôle, ne fallait-il pas songer à un principe de coordination, plus tempéré ? Mais son ambition ne se modère même pas face aux problèmes sémantiques, qui promeut la synthèse au rang de talisman d'omniscience :
« D'autre part il faut reconnaître qu'il est généralement possible de trouver un sens à tout, même à des phrases volontairement incohérentes [je souligne] et que par suite la synthèse illusoire a toujours quelque réalité. Un assemblage régulier de mots se prête toujours à suggérer quelques idées, chaque mot en particulier en éveille déjà qui ne demandent qu'à s'associer à d'autres. » Frédéric Paulhan (1921).
Sans vouloir le charger (il est d'une lecture aisée, compte tenu de ce qu'il brasse), j'ai gardé le meilleur pour la fin : d'une part (A) il nous dote d'organes psychiques, comme il avait rallongé nos sens (et le cerveau et tutti quanti, alors ?) et de l'autre (B), il enrégimente la volonté dans les synthèses (et si elle était rebelle ?) :
A « L'étude de la perception de synthèse et de ses erreurs appelle notre attention sur la constitution de ce que j'appellerai des « organes psychiques ». C'est une sorte d'instincts, d'habitudes acquises dont la fonction est une espèce particulière de sentiment de la synthèse, et qui sont, du point de vue psychologique, très analogues aux organes des sens. Nous les avons entrevus déjà. Ce sont, par exemple, le sens logique, le sens moral, le sens de la réalité, le sens esthétique et toutes les formations du même genre, que je n'ai pas la prétention d'énumérer et qui n'ont pas toujours le même degré d'organisation précise, de sûreté, de sensibilité. Leur nature explique aussi peut-être pourquoi je parle de « perception » de la synthèse, plutôt que de jugement. Le jugement me paraît être précisément un cas de la perception de synthèse. Le terme de perception me semble préférable comme plus large et exprimant mieux ce qu'il y a d'instinctif, d'automatique dans les faits que j'examine ici. » Frédéric Paulhan (1921)
B « La formation de l'acte de volonté est une synthèse nette qui se fait assez généralement percevoir et sentir. Au moment où la détermination est prise, où la décision intervient, nous prenons la perception, nous éprouvons le plaisir (mêlé parfois de quelque méfiance si la synthèse volitive trouve encore quelque opposition chez certains éléments de l'esprit) d'un accord, d'une orientation harmonique qui s'établit, nous sentons un changement dans la personnalité qui correspond à l'organisation d'une synthèse nouvelle par l'association stable d'un certain nombre d'éléments et l'arrêt plus ou moins rigoureux imposé aux éléments divergents. » Idem.
rem L'activité psychique et l'état de conscience sont des synthèses de synthèses. Fort bien, mais des synthèses de quoi, puisque le jugement lui-même est une synthèse. On se demande pourquoi l'instinct de contrôle n'est pas la synthèse suprême, et surtout pourquoi le système n'est pas un système de systèmes.
suite C'est pratiquement sous la forme que lui donnait Paulhan que la synthèse mentale est entrée dans le XXe siècle : Synthèse mentale. [D'apr. P. Janet] Fait de grouper et de coordonner les phénomènes nouveaux, opération distincte de l'association d'idée, s'appuyant sur des systèmes construits et exploités antérieurement. [Janet] précise que la tension ne se définit pas seulement par une synthèse mentale supérieure, mais par la richesse mentale, la masse psychique qui vient se ranger dans cette synthèse (Mounier, Traité caract., 1946, p. 268). On note l'ambiguïté potentielle issue de la graphie d'idée dans s, surtout dans la comparaison avec la citation que fait Lalande du même psychologue. Cf. plus haut. La formulation du TLF laisse entendre que c'est l'opération distincte de l'association d'idées qui s'appuie sur des systèmes antérieurs, alors que c'est l'inverse qui est la forme originale, c'est-à-dire que c'est l'association d'idées qui s'appuie sur des systèmes déjà exploités. Les guillemets de la citation que fait Lalande sont notre garant. Qui a dit que le sens n'était pas contrôlable ?
À propos de la philosophie de Frédéric Paulhan, Jules de Gaultier (1932) écrit : « Toute systématisation suppose une hiérarchie qui réunit les éléments en une synthèse et leur attribue une finalité sous l'hégémonie de l'un des éléments de l'association. Il y a dans toute association du même et de l'autre. Le même est ce qu'il y a de commun entre les divers éléments de l'association. L'autre est ce que chacun de ces éléments comporte de différence. » On remarquera si de Gaultier s'est inspiré des travaux de Paulhan, il interprète sans doute erronément le système, en le rattachant à une taxonomie, alors que personnellement, je n'ai pas été frappé par ce côté et y voyais plutôt une forme anticipée du système de la systémique. La mobilité et la variabilité que Paulhan prête aux synthèses me semblaient permettre de le penser. La description en termes d'intersection qu'il en fait se prête à l'une comme à l'autre explication. Mais on voit comment de Gaultier ramène à l'associationnisme une pensée qui voulait s'en libérer.
La synthèse mentale est apparue concurremment chez Théodule Ribot (1913), mais on ne sait pas si c'est au sens de Dwelshauers : « Ensuite, il y a la pensée proprement dite, la compréhension, l'intelligence de ce qui est lu ou entendu en raison de sa valeur, elle prédomine dans la conscience qui consiste en synthèses mentales successives, et reliées entre elles par des rapports. La série des mots ou signes quelconques qui est à la fois la matière et le soutien de l'activité de la pensée, se compose d'éléments (perceptions, représentations, rapports) dont la conscience est éphémère, fugitive, mais n'est pas nulle. Ils ne sont que des moyens dont la compréhension intellectuelle est le résultat, le but, la fin. Cette série d'états transitoires est, comme tout langage, un mécanisme acquis, une habitude, par contre, le déchiffrement d'un manuscrit illisible, la lecture ou l'audition d'une langue peu familière, nécessite des arrêts à chaque pas ; chaque mot exige un quantum de temps pour être compris et, par suite, il dure dans Ia conscience. Dans les cas ordinaires, cette conscience tombe au minimum, mais ne disparaît pas tout entière. »
Ici il semble que les synthèses mentales soient des états de conscience successifs ; c'est-à-dire que la synthèse reste un « tout » et ne se multiplie que par succession et non par prolifération simultanée, mais il en fait, dirait-on, des signes et de leur succession un langage, ce qui me paraît transposer un problème sans le résoudre, ni même l'éclaircir.
Théodule Ribot (1915) emploie également le terme de synthèse sans déterminant : « Le symbole est le substitut d'un concept simple ou complexe et d'états secondaires qui l'accompagnent. C'est une synthèse hétérogène d'images, de sentiments, d'actes, non donnée dans l'expérience, mais que l'esprit crée et érige en entité, à laquelle il confère une valeur presque objective. Il remplace une chose qui ne peut être perçue ni représentée d'une manière adéquate à sa nature. Il a sa raison d'être, dans le besoin, surtout chez ceux qui répugnent à l'abstraction, de se représenter ce qui est irréprésentable. » Ce qui me gêne ici c'est la nature « hétérogène » de la synthèse, à moins qu'on y voie ce que je considère comme le référentiel qui est relativement hétérogène et dont l'unité est assurée par la situation elle-même.
À la même époque, G.-L. Duprat (1913) fait de la synthèse l'équivalent d'une série de représentations : « séries d'évocation ou synthèses représentatives » dont il donne comme exemple [troupeau, berger, paysage, montagne, maison, arbres] à partir du « terme inducteur (chèvre) ». On pourrait en tirer non pas une synthèse, mais une série de connexions ou de synèses, pour reprendre le terme que je propose de faire « revivre ». On note qu'il n'y a pas nécessairement d'unité dans sa série, dont la représentation pourrait être différente, notamment en fermant le triangle chèvre-berger-troupeau. Les pointillés qui « isolent » les synèses réduites sont de moi, comme les traits continus, d'ailleurs.

Élie Rabier (1899) emploie l'expression synthèse mentale, mais dans un sens qui se rapprocherait de celui que Paulhan donne à synthèse tout court, comme en plus il s'agit d'un raisonnement. « Tout syllogisme, dit-il, pourrait d'après cela se mettre sous cette forme : si vous accordez telle chose a et telle autre chose b, la synthèse mentale ne peut être que c. Mais c n'est ni a ni b, ni même partie de a ou de b. » Cette dernière restriction nous ramène au sens de Dwelshauers. Il s'agit d'une note au bas de page, après l'exposé [critique] qu'il a fait de la théorie de John Stuart Mill, dont voici la phrase-mère : « toute preuve est faite, non par la proposition alléguée comme preuve, mais par l'esprit lui-même qui, étant ce qu'il est, ne peut pas s'empêcher d'aller de cette proposition à une autre. » Rabier s'empresse ensuite de réhabiliter le syllogisme, disant que celui de Mill n'est pas possible. En réalité, il est possible, mais ce n'est pas un syllogisme qui fait de Socrate un Grec parce qu'il est Athénien. C'est le syllogisme hypothétique en train « d'enfanter » l'inférence moderne. Si a et si b alors c.
rem On notera que Rabier s'éloigne autant de la synthèse que du syllogisme que de la transitivité en niant tout rapport entre a, b, et c. Si l'on se souvient de la citation d'Euler, seul c hors de a et de b est sans rapport avec l'un ou l'autre. Si c est la synthèse de a et de b, {a, b} ∈ c.
Dans l'ordre des opérations qu'établit Émile Boirac (1891) dans son cours : des représentations perçues, l'esprit tire « les idées des qualités et des classes, idées abstraites et générales par lesquelles il pense l'essence des choses » (conception ou appréhension), suit la comparaison qui établit les rapports, et le jugement, synthèse d'idées ; par comparaison des jugements entre eux, l'esprit découvre d'autres rapports, synthèse de jugements qui est le raisonnement. L'emploi est à la fois classique (le jugement serait une synthèse) et assez près de Paulhan, le raisonnement d'alors se composant de trois propositions au moins (le syllogisme). La synthèse est ici une « composition ».
Charles Renouvier (1854 [1875]) emploie le terme de synthèse sans redéfinition : « spécifier, c'est considérer tout à la fois le genre et la différence, écrit-il, l'espèce est une synthèse de la différence et du genre. » Affirmation qui demande un examen sérieux, puisque l'inclusion est un piège sémantique. La « synthèse » ici remplace la définition et inverse l'ordre habituel. L'espèce se définit par son genre prochain et sa différence spécifique dans le genre leo ou panthera, le lion se distingue du tigre, par son habitat notamment. La différenciation se fait à l'intérieur du genre ou sous le genre, si l'on veut, puisqu'il y a hiérarchie, et non composition. Ce qu'il appelle synthèse est en réalité la définition ou la compréhension logique, qui sont des analyses et non des synthèses. Et l'on soutiendra encore que la langue ordinaire est la celle vague, floue et imprécise ?
Alexandre Bain (1875 [1870]) contredit Hamilton quant à la synthèse que ferait la proposition du sujet et du prédicat. Comme dans l'alinéa précédent, on doit se demander si la synthèse n'est pas à mot passe-partout, tantôt assemblage hétéroclite, tantôt définition, tantôt énoncé. Soit : « Waterloo fut un fatal sauve-qui-peut. » qu'on comparera à « Le louvre possède d'admirables ivoires. » Ce ne soit pas toute les propositions qui forment des équations. La synonymie référentielle ou dénotative (les multidésignations, cf. Frege) favorise cette impression.Pourtant Victor Egger (1893) épouse les vues de Hamilton, mais d'étrange façon : « Le jugement est une synthèse, puisqu'il unit [je souligne] ; en même temps, il peut paraître une analyse, puisqu'il sépare ce qu'il unit. Au contraire, la généralisation, pure synthèse, confond ce qu'elle unit ; l'abstraction et la division, analyses pures, séparent sans unir. Le jugement ne peut être ni analytique ni synthétique ; mais, quand il précède une synthèse et la fait, on le dit synthétique ; quand il est précédé d'une analyse et la suppose, on le dit analytique. » La complication vient du fait qu'il semble fondre dans son propos les types de jugements logiques (est analytique la proposition dont l'attribut est une propriété de la compréhension du sujet ; est synthétique la proposition dont l'attribut n'appartient pas à la compréhension du sujet).
Henri Delacroix (1924a), pour sa part, fait la distinction entre la pensée analytique et la pensée synthétique, mais dans les faits, ce sont des modes opératoires qui se combinent et s'amalgament. La perception du syntagme est synthétique, mais le mot, pour être reconnu dans la phrase, réclame l'analytique. On peut se demander si les deux modes ne sont pas parfois simultanés. Il a également tendance à réserver la synthèse à une activité constructive.
Camille Bos (1901), commentant les propos de Victor Brochard : « Le plus souvent, le scepticisme n'est qu'une forme de la paresse » écrit : « il trahit, dirons-nous, notre insuffisante puissance de synthèse mentale. », mais on ne peut guère retenir cet emploi.
Maurice Desbiens (1932) évoque une synthèse globale, dans un élan qui risque d'être sans fin, dans les deux sens du terme : « L'analogie et la métaphore telles que je viens de les considérer partent d'une synthèse globale et vont à la conquête d'une intuition. »
Il est clair que si j'emploie le terme de ‘synthèse’ ce sera dans son emploi le plus courant, car la notion ne semble pas prête à (ni près de) s'intégrer à la panoplie actuelle, pas plus qu'à rendre compte d'un fait quelconque parmi ceux que j'ai pu observer. L'emboîtement successif et progressif me gêne, comme la multiplication des dites synthèses dès que dix ou vingt ans plus tôt on aurait dit « association ». Je ne me propose pas non plus de ressusciter l'association des idées, puisque je dispose, par les soins de Bernard Pottier, d'un schéma sémiorelationnel (le sémiogramme) et que l'association y a une fonction très précise, la mélioration ou la péjoration. En outre, les connexions devenues synèses, sans être ni synthèse ni association ni fusion, permettent de rendre compte des rapports qui se forment au cours d'une opération cognitive. Avec les synèses, il ne s'agit pas ici de classement en fonction de ressemblance ou de contiguïté — la contiguïté sémantique exclut en particulier la succession (sauf dans le sens des termes qui en rendent compte, comme avant, pendant, après et dans les extensions [classes]), et l'analogie se vérifie normalement par l'emploi de l'opérateur « comme ». Les synèses ne sont donc pas des synthèses sous quelque forme que prennent celles-ci et ne sont pas « fixes » ni non plus le résultat de « fusion ». Dans l'ébauche ci-dessous de deux synèses différentes, mais analogues, l'une ou l'autre peut accueillir ‘coquille’.
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Pour bien prendre mes distances avec la synthèse du type qu'on vient de passer en revue, je rappelle, à l'intérieur de la polysémie du terme, à quelles applications se prête la méthode qu'elle désigne (selon mon informateur habituel, le Petit Larousse 1918) :
« Méthode qui procède du simple au composé, des éléments au tout, de la cause aux effets, du principe aux conséquences. »
Les schèmes de Revault d'Allonnes
Quelques définitions
D'après le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933), skhêma signifie forme, figure. Et au sens vieilli en français, figure de mots. En philosophie, ce dictionnaire fait remonter l'emploi à Leibniz, chez qui il est le principe essentiel des monades, les rendant discernables ; chez Kant, le schéma est une figure ou image intermédiaire entre les catégories et les phénomènes, et sous laquelle nous nous représentons le concept intellectuel. On y note également que ‘schématiser’, pour Kant, signifierait {considérer comme une abstraction}. La curiosité aidant, on remarque qu'en dessin, ‘schématique’ se dit de ce qui retrace le plan, mais non la forme de l'objet.
Selon le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (1982-1985), le schème transcendental kantien est une représentation de l'imagination qui permet d'appliquer la catégorie de l'entendement aux phénomènes ; il est issu de l'incompatibilité (hétérogénéité que voit Kant entre les intuitions empiriques (ou même sensibles) et les concepts : le schème est en quelque sorte la connexion mixte (un côté intellectuel, un côté sensible), l'intermédiaire (qui doit être pur) entre la catégorie et les phénomènes. Ce qu'on appellerait une interface aujourd'hui.
Le même (GDEL) recense le schème de phrase, qui est défini par les règles de combinaison de ses constituants, le schème romanesque (élément narratif), le schème moteur (ensemble d'images ou de sensations kinesthésiques) et le schème de Piaget (psychogénétique) régularité construite par tâtonnement dans l'action du sujet et qui peut être généralisée à d'autres situations. Plus spécifiquement (bien que je ne retienne pas cette notion), il s'agit d'« une totalité organisée capable, d'une part, d'assimiler des éléments appartenant à d'autres schèmes, ou de s'associer à eux pour former un système de plus en plus complexe, et, d'autre part, d'accommodation par différenciation pour s'adapter à des objets ayant de nouvelles caractéristiques. Les propriétés des schèmes se retrouvent quel que soit le contenu de ceux-ci (perceptif, sensorimoteur, opératoire). » Il y a des schèmes réflexes héréditaires susceptibles d'adaptation et de transformation en schèmes sensorimoteurs. Ce schème n'est pas sans lien avec celui de Paulhan.
D'emblée, le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (1982-1985) situe le schème philosophique comme un « ensemble de concepts permettant de se faire une image de la réalité en résumant les éléments disparates de cette réalité à l'aide d'instruments fournis par la raison. »
Toutefois, le seul développement est celui qu'on a vu plus haut sur le kantisme. On ne donne pas de précision sur ces mystérieux instruments de la raison (qui devrait avoir disparu de l'inventaire du psychisme). La multiplication des points de vue et des termes risquent d'obscurcir la perspective, mais il n'est pas inutile de remonter, alphabétiquement, au terme de schématisation : c'est le « processus par lequel l'homme abstrait et reconstruit les éléments de la réalité à partir de la sensibilité et des images de l'intuition empirique. » Le développement encyclopédique est moins catégorique : La schématisation est un problème de la perception et de la connaissance concernant le passage du sensible à l'intelligible, des données sensibles aux concepts, que Kant résout par la production de l'imagination transcendantale qui est le schème. Cette solution implique l'existence de catégories. » J'écarte les spéculations sur la théorie de la forme et ce qu'auraient à dire les logiciens anglo-saxons des rapports du langage et de l'action. Mais il m'aurait semblé, à propos du kantisme, que la catégorie était antérieure au schème et donc que ce dernier est une solution kantienne à un problème kantien : l'absence d'homogénéité du sensible (empirique) et de l'intellectuel (conceptuel).
Cuvillier (1938) cite le psychologue Georges Dumas selon lequel « le schème n'est qu'une figure, simplifiée et concrète [je souligne] représentant les traits essentiels d'un objet également concret ou d'un mouvement. » Cuvillier donne un exemple pour le schème de Kant : « le schème pur de la quantité est le nombre. » J'écarte le schème comme tendance formatrice de Burloud, « forme qui s'inscrit progressivement dans une matière et qui l'organise » ; ainsi que le schème moteur (dont l'exemple est la valse [dans Lalande (1926) Bergson est cité « schème moteur de la parole entendue »]), mais retiens le schème opératoire pour lequel Cuvillier cite Lalande [voilà un « instrument de la raison » !] forme qui sert aux opérations de l'entendement, notamment à la formation des concepts : « le concept général n'est ni un simple signe, ni une idée véritable, eïdos, : il consiste dans un schème opératoire de notre entendement. »
Toutefois, cette petite phrase tend à faire du schème un équivalent du concept, malgré [ou à cause de] l'attribut général, qui a tendance à être trop souvent au menu. Selon Hamelin, dans Lalande (1926), le schème opératoire est préféré à l'identité d'un élément présent en diverses espèces comme « procédé que l'esprit emploie pour former, ou plutôt encore pour préparer la conception de ces espèces. » Le schème visuel cité se rattache à la discussion écartée de l'article du GDEL [remonte à Galton, extrait de Flournoy (1893)]
La phrase de Lalande est tirée du commentaire hors article dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie où il se cite lui-même (Lectures sur la philosophie des sciences, 1893). D'après lui, il se pourrait qu'il ait été le premier à employer cette expression, sans doute dans la foulée bergsonienne, forte en schèmes.
La subdivision pertinente du Petit Robert n'est pas d'un grand secours : 2° (1813) Didact. Structure ou mouvement d'ensemble d'un objet, d'un processus. ⇨ forme, structure. « Le schème est une forme de mouvement intérieur, et non pas la représentation d'une forme » (A. Burloud). Psychol. Structure d'une conduite opératoire. Schèmes d'action, de l'intelligence.
Il y a un gouffre (sémantique) entre une structure et un mouvement, quant au mouvement d'un processus, qu'est-ce sinon le processus lui-même ? Burloud (philosophe, 1888-1954) semble être un successeur de Bergson. Avec l'acception en psychologie, nous sommes en reste, sans citation. Et l'usager du Petit Robert est en droit de se demander, au vu de ces définitions, si ‘structure’ fait partie de la métalangue du dictionnaire. Le « Millésime » reproduit l'article sans modification.
rem Je comptais quelque peu sur le TLF pour y voir un peu plus clair, mais même chez ceux dont on attendrait un peu plus de scientificité que chez les philosophes, on a non pas des polysémies, mais des définitions ambivalentes ; c'est-à-dire une seule acception et deux référents. 2. PSYCHOLOGIE [schème] I. « Forme générale ayant non seulement une organisation interne mais une action organisatrice et structurante. » (Mucch. Psychol. 1969). Schème de l'instinct; schème de pensée ; schème perceptif. « Des araignées traitées avec des drogues neurotropes tissent des toiles selon le schème spécifique, même lorsque les fonctions de filer sont perturbées » (Hist. gén. sc., t. 3, vol. 2, 1964, p. 693). « Au niveau sensori-moteur l'affectivité même interindividuelle est liée comme les structures cognitives, au présent perceptif, avec constitution progressive et synchronique de l' "objet" affectif et du schème cognitif de l'objet permanent » (Traité sociol., 1968, p. 236). II. « En Psychologie génétique, ce qui, dans une action, est transposable dans les mêmes situations ou généralisable en des situations analogues (J. Piaget) » (Piéron 1973). « En six mois, expliqua Piaget, l'intelligence progresse, les enfants acquièrent de nouveaux « schèmes opératoires » qui restructurent leurs souvenirs » (Réalités, août 1967, p. 66, col. 2).
Le passé et l'avenir du schème
Le schème ne traîne pas avec lui le même bagage que la synthèse, même s'il remonte au schéma antique et passe par Kant ; il n'est pas non plus clairement lié à une notion contraire sinon contradictoire, avec laquelle il n'entretient pas un rapport inverse à éclipses. Naturellement son adoption par Bergson n'est pas à son avantage : de figure simplifiée, il devenait énigmatique ; il aurait pu ne pas s'en remettre.
Louis Liard (1897) se fait l'interprète de Kant : « chaque nombre, chaque figure est un schème, c'est-à-dire une représentation individuelle d'un système de rapports universels. » Comme on est en droit de s'y attendre, je me dois d'apporter un bémol à l'universalité des rapports. Ce n'est pas parce que je suis antikantien, mais simplement que j'ai une conscience aiguë des limites de la certitude, et de mon point de vue occidental, ce dont Descartes et Kant ne semblent pas avoir même soupçonné. Je ne les rapproche pas par hasard : en feuilletant mon Petit Larousse 1918, je suis tombé sur la biographie de Kant et son parcours intellectuel présente en effet des analogies avec celui de Descartes (toutes proportions gardées).
On trouvera sur internet un effort de revivification de la part de G. Vergnaud et M. Recope : De Revault d'Allonnes à une théorie du schème aujourd'hui, distribué par Persee.fr. Comme il s'agit d'un article payant, je n'ai pas pu en prendre connaissance et je me borne ici à signaler son existence et à citer la brève notice : « Trois homomorphismes distincts sont identifiés ; entre réel et invariants opératoires, entre invariants et signifiés de la langue, entre signifiés et signifiants. » On s'étonnera que le signifiant ait passé le cap du siècle nouveau, mais encore plus qu'on puisse isoler un « homomorphisme » entre signifiés et signifiants, même s'il s'agit de mots-de-la-langue convertis à un usage métalinguistique. Je ne peux rien dire des invariants, comme je n'ai aucune idée de ce dont il s'agit, mais qu'on puisse seulement supposer une homologie entre le réel et x, x étant ce qui ne l'est pas, cela a quelque chose d'aberrant. Voir ci-dessous.
Émile Meyerson (1934a) privilégie, pour sa part, le terme de schéma, au sens de procédé de pensée : « Car, selon nous, dans le cas le plus général, la différence entre ces deux choses si distinctes que l'on qualifie de vérité et d'erreur n'est pas là où on l'a le plus souvent cherchée, à savoir dans l'emploi de schémas, de procédés de pensée différents. Elle est, au contraire, dans la manière dont on met en œuvre les mêmes schémas. »
À propos de l'invariance, le docteur Marcel Dufour, traducteur de Ernst Mach (1908), cent ans avant Vergnaud et Recope, note : « À supposer que l'on veuille attribuer à la nature la propriété des résultats identiques dans des circonstances identiques, on ne saurait y trouver les circonstances identiques : « la nature n'est là qu'une fois », et les cas identiques n'existent que dans notre représentation schématique. »
Henri Delacroix (1924a) emploie les deux termes schème et schéma, mais rejette le « schème moteur » de Bergson, en affirmant cependant que le « schème dynamique » du même lui paraît correspondre à la réalité. On notera en passant que cette expression ‘correspondre à la réalité’ n'établit pas de rapport entre la conscience (ou la pensée) et le réel ce n'est qu'une forme d'approbation. On chercherait en vain une correspondance quelconque.
Son emploi (Henri Delacroix [1924a]) de schéma est spécifique et même technique, d'une certaine façon. « Le schéma grammatical est immanent à la pensée différenciée : le choix des mots est contemporain du schéma grammatical. » Comme il n'est pas de ma compétence de me prononcer sur le versant production de l'utilisation du langage, je ne dirai rien de la tradition qui veut que l'on choisisse ses mots, surtout dans la conversation courante. On s'aperçoit surtout de l'absence de ce choix quand un mot vient à nous manquer. Dans l'écriture, que je pratique depuis mon adolescence en quasi continu, comme il intervient des modes différents selon le type de texte, je ne crois pas qu'on puisse parler, par exemple, de choix réel sauf si l'on applique la règle de non répétition des mêmes sons à l'intérieur d'un certain empan. Le type d'écriture pratiqué ici n'a rien du flux apparent d'une narration romanesque ou d'une fiction en général. Mais il est difficile pour moi de distinguer l'effort fait pour limiter les dégâts de la thyréotoxicose ou de la dépression et la reformulation normale des idées et des formes grammaticales.
Revault d'Allonnes (1920) lui-même ne se leurre pas sur la généalogie du terme et ses chances d'implantation nouvelle. « Relisez Taine et les psychologues du XIXe siècle, écrit-il, toujours il est question d'images, leur psychologie est la psychologie des images. Par là ils entendent deux choses bien différentes tantôt des images totales, qui sont une manière de réplique, fac-simile ou double des objets ; et tantôt des images élémentaires, qui sont on ne sait quelle stérile poussière mentale, insaisissable déblai, plus théorique, que réel, et qui ne peut que retourner en poussière. »
« En maint endroit, il [Taine] parle des schèmes, continue Revault d'Allonnes (1920), mais c'est seulement pour les dédaigner. « Il les appelle des images rudimentaires, incomplètes, dégradées, avortées, des fantômes d'images, des spécimens manqués. » Il faut reconnaître que le schéma, dans son sens « prototypal » ou « -typique » si je puis dire, a quelque chose sommaire.
Pour sa part, Revault d'Allonnes (1920) se livre à une étrange gymnastique définitoire pour amener le verbe ‘apercevoir’ à signifier ce qu'il attend de lui : « constituer un schème », et par là même justifier l'aperception. Ne pouvait-il pas passer par ‘appréhension’ ? Pour mémoire on peut signaler ce qu'en dit le Petit Robert [cédérom, 2001] : « prise de conscience réfléchie de l'objet de la perception. » Comparé à appréhension : « Opération par laquelle l'esprit atteint un objet de pensée simple. » Avec une citation : « tout état affectif constitue un mode d'appréhension » (P. Foulquié).
Revault d'Allonnes (1920) ne néglige aucun effort : « Modifiant la formule d'Aristote, nous avançons qu'il n'est pas possible de penser sans schématiser. Schématiser, c'est simplifier c'est mettre en valeur l'intéressant, et c'est négliger tout le reste plus ou moins, jusqu'à le laisser pour nul entièrement. Cet acte est l'acte essentiel de la pensée, celui qui se retrouve dans chacune de ses opérations, depuis celle d'apercevoir, jusqu'à celles de juger, de concevoir, de raisonner. »
On retiendra donc que pour Revault d'Allonnes chaque opération psychique ou cognitive se double d'une autre, une schématisation. On voit que se profile le dilemme de Paulhan, la prolifération : pour ce dernier, c'est la synthèse qui accompagnait chaque phase et continuait sa construction par emboîtements « verticaux » successifs. Le schème, pour l'instant, apparaît à chaque phase, perception, jugement, conception, raisonnement. On peut remarquer que la conception serait plus logiquement placée avant le jugement, mais c'est un point de vue difficile à établir. Or on sait que pour Binet (1883) et (1886) le raisonnement est déjà intégré à la perception : comment autrement justifier la reconnaissance des formes ? La perception ou l'aperception est donc très chargée, rien de l'intuition classique des philosophes : et toujours pour Binet, elle aboutit à une synthèse mentale, qu'il symbolise A C.
Dans sa traduction symbolique, B est alors le souvenir, A = B est la ressemblance et (A = B) la fusion. Dans l'ordre, A = B, (A = B), B C, (A = N) C ; dont il tirera plus loin la forme syllogistique B C (majeure), A = B (mineure) et (A = B) C (conclusion), autrement dit, tous les hommes sont mortels, Socrate est homme, Socrate est mortel. Heureusement, Revault d'Allonnes ne devait plus être tenu de faire mention du syllogisme, mais ça ne l'empêche pas de se découvrir devant Kant, sans motif réellement scientifique :
« Il [Kant] a reconnu de ce grand problème et l'attrait et la difficulté ‘ce schématisme de l'entendement qui est relatif aux phénomènes et à leur simple forme est un art caché dans les profondeurs de l'âme humaine, et dont il sera bien difficile d'arracher à la nature et de révéler le secret’ ». Revault d'Allonnes (1921) avait pourtant les pieds sur terre, puisqu'il envisageait des schèmes artificiels (enseigne, emblème, signe) et des schèmes « naturels » (silhouettes). On constate néanmoins que le projet est ambitieux, s'il s'agit de prendre la succession de Kant.
Cette génuflexion (‘profondeurs de l'âme’ obligent) ne l'empêche d'ailleurs pas de présenter le même raisonnement que Binet sous la forme d'un monoschème : (Socrate-homme-mortel), qui s'adapte curieusement à la synèse.

Il justifie cette dernière phase où le schème se manifeste avec une profusion de descripteurs : « Tout raisonnement est une perspective, un aperçu schématique, la fusion ou le discernement de schèmes, qui jouent en série ou en masse. Et ainsi, conclut Revault d'Allonnes (1920), s'éclairent, par le schématisme, toutes les opérations de la pensée, depuis l'acte sensible d'apercevoir, jusqu'à ceux de plus en plus abstraits de juger, de concevoir, de déduire et d'induire. »
Dans sa lancée, il lui est impossible de négliger la langue, comme il assure la promotion du signe au statut de schème : « Car le langage n'est pas seulement une substitution, écrit-il, il est une combinaison de schèmes. [En note] Les flexions de la déclinaison et de la conjugaison grammaticales sont des indices de la combinaison de deux ou plusieurs schèmes. »
La synthèse est battue en brèche. Mais Revault d'Allonnes veut révolutionner la perception du langage également : et faire du schème linguistique une catégorie grammaticale.
« Mais tandis que l'animal se contente de l'ombre, schème extrême, nous sommes capables d'employer l'ombre d'une ombre, qui est, saisi au passage, le sens d'un mot. Pour parler avec rigueur, il n'existe pas de concepts purement, absolument nominaux. Chaque mot étiquète à tout le moins un schème ; ce schème, suivant le degré d'évocation jusqu'où on le pousse, peut varier en sa teneur depuis l'état de simplification extrême, jusqu'à celui d'extrême surcharge. Or, s'il est des plus simplifiés, un schème n'en est que plus schème, et il n'en est pas moins opérant. » Revault d'Allonnes (1920). Le soulignement est de moi.
Il accompagne cette « révolution » d'une théorie du verbe : « Le schème verbal est accolé à un schème inverbal, pour lui servir, de signal ou de signe. Et l'apparition du signe a pour effet de faire élection, dans ce magasin aux clichés qu'est notre mémoire, d'un schème inverbal ajustable aux circonstances. Tantôt le signal nous vient d'autrui, si l'on nous parle, ou si nous lisons. » Idem.
« Comme il nous est ici nécessaire d'exprimer par des mots ses aperceptions inverbales [celles du sujet-exemple, berger sourd-muet], nous allons faire des conventions en italiques [n'ont pas été transcrites dans l'article] seront représentées des aperceptions faibles, négligées ; et les parenthèses et traits-d'union indiqueront un seul acte, un seul bloc aperceptif, monoschématique, non découpé en fragments, ni en phases successives. » Revault d'Allonnes (1920)
(1) (brebis-allaitant-agneau.)
(2) (agneau-tétant-brebis.)
« Voilà deux aperceptions différentes, dont chacune est un monoschème. » Idem. On notera que le monoschème peut être singulier : (brebis) : « Enfin, le monoschème (brebis) est plus dépouillé que tous les précédents, il laisse hors de l'aperception et la couleur, et l'attitude, et la relation, il ne retient que les caractères distinctifs, ceux qui permettent, par exemple dans un croquis, de ne pas confondre brebis avec chèvre, chien, biche, daim. » Idem.

L'intérêt de Revault d'Allonnes (1920) pour la langue est louable, mais pas nécessairement bien inspiré : « Tel le mot français timbre, dont Michel Bréal, dans son Dictionnaire étymologique, dépouille la curieuse et rameuse généalogie : autant il possède d'acceptions, autant il faut de mots différents pour le traduire en une autre langue. Prononcez le mot opération devant quatre Français, dont un chirurgien, un général, un banquier et un élève de la classe d'arithmétique, vous susciterez quatre aperçus mentaux fort dissemblables [c'est moi qui souligne] et que réunit néanmoins, comme un genre ses espèces, un grand schème commun, non autrement que le grand schème commun gallinacé réunit les schèmes pintade, perdrix, poule, dindon. » Un autre aurait plutôt penché pour un schème différent par acception, comme la situation correspondante (schème inverbal) serait distincte dans chaque cas, ce qui témoigne, d'après moi, d'une méconnaissance de la polysémie. C'est d'ailleurs cette méconnaissance du phénomène qui nous vaut les fausses structurations du Robert, adaptées du dictionnaire Oxford (OED), et répercutées dans le TLF.
rem les différentes acceptions d'‘opération’ ou de ‘timbre’ ne sont pas assimilables à des espèces au sein d'un genre, pas plus qu'une extension de sens étende la classe d'extension du mot : il en crée une nouvelle. Si vous employez ‘parapluie’ par analogie vous n'étendez pas la classe des parapluies.
Revault d'Allonnes (1920) poursuit : « Bien plus, deux personnes de même milieu, deux frères ne placent pas toujours sous un mot des schèmes identiques, chacun y met le résidu de son expérience, de sa fantaisie, de sa réflexion, de son erreur. » J'ai souligné le segment en raison de la géométrie qu'il suppose. D'habitude, même si la philosophie nous répète (jusque dans le Petit Larousse 1918) que les corps sont étendus (ce qui me fait rigoler chaque fois que je tombe dessus), on place sens et signification spatialement dans un mot ou un terme ou même un concept. L'espace sous tient de la dissimulation. Mais qu'on se rassure, il n'y a a priori aucune position attachée au sens, sauf dans la locution faussement directionnelle sens dessus dessous.
Revault d'Allonnes (1921) nous assure qu'« il existe dans le vocabulaire une ample collection de mots, en particulier de verbes, à signification motrice. Un schème moteur habite chacun de ces mots. Mais avant d'avoir reçu l'étiquette verbale et le modelage social, déjà le schème moteur se manifeste par le geste. » Nous ne sommes pas loin des spéculations sur l'origine du langage, mais il y a quelque chose de rassurant à constater que le schème, soit-il moteur, se trouve à l'intérieur des mots, ce qui sans doute leur permet de se déplacer à loisir. L'invariant, on le voit, c'est le moteur qui passe de Bergson à Revault d'Allonnes.
Si l'on se posait la question « que sont les schèmes pour Revault d'Allonnes ? », on peut constater qu'il y a trouvé réponse : « En premier lieu, ce sont des images simplifiées, résiduelles, épurées, débarrassées des surcharges accessoires. En second lieu, par leur action sur les données qu'elles interprètent, ce sont des images simplifiantes ou simplifiées, qui délivrent provisoirement de tous impédiments annexiels l'objet où elles s'attachent, et n'en retiennent que ce qui leur est similaire, n'en extraient que leur propre effigie. En troisième lieu, les schèmes sont des cadres collectifs, valables pour plus d'un objet particulier par exemple, le schème « disque » convient à la pleine lune, à la tranche d'un arbre, à une assiette, à une vertèbre, à un visage épanoui, à un signal de chemin de fer, etc. En quatrième lieu, ils sont collecteurs, voire même génériques, dans la mesure où ils opèrent le rapprochement et l'identification partielle d'objets qui sont, à d'autres égards, dissemblables. En cinquième lieu, les schèmes sont discriminateurs, répartiteurs, ils opèrent la distinction d'objets qui sont en grande partie semblables. Telles sont les principales fonctions psychologiques des schèmes. » Les italiques de l'alinéa sont de Revault d'Allonnes (1920). Au rebours du schème, la synèse tendrait à être différenciée comme le sens, dans la mesure où le sujet est capable de distinguer ‘qqn tombe’ de ‘sa fièvre est tombée’.
rem On note l'incompatibilité apparente entre le schème collecteur (je n'y suis pour rien) et le schème répartiteur. L'un (le répartiteur) distingue ce qui se ressemble et l'autre (le collecteur) réunit ce qui est distinct. ⇩
Évidemment, comme j'ai été longtemps myope, j'ai gardé une tendance à lire au ras du texte et je ne peux m'empêcher de signaler qu'il faut choisir : ou bien on a une image, ou bien on a un cadre. D'ailleurs, c'est là, apparemment, le premier hic de sa construction : un mot qui a deux sens est sémantiquement l'équivalent de deux mots. Dans le Petit Larousse 1918, par exemple, ‘raser’ a quatre acceptions et si l'on se sert de la dénotation comme critère (ce que je ne fais pas d'ordinaire → voir les phrases ont-elles un sens), aucune des actions (schèmes ou non) n'a de commune mesure : raser la barbe, raser un édifice, raser un navire, raser les murs. Un schème collecteur risque de recueillir tout ce passe. On comprend mal que Revault d'Allonnes se mette en peine pour intégrer à sa théorie ce que tout le monde s'entend (sauf un sémanticien) pour condamner comme défaut dans la langue dite alors naturelle, c'est-à-dire la polysémie [ceux qui ne reconnaissent pas le legs de Bréal parlent d'ambiguïté]. Pourquoi n'intègre-t-il pas l'homonymie ? L'ambivalence des schèmes ne se limite pas à leur polyvalence, elle va jusqu'à assurer des opérations contradictoires : identifier et différencier. Même si elles sont complémentaires, elles ne peuvent pas être simultanées.



