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De l'inférence sémantique




V




Opérations cognitives (fin)




« Les mots sont les singes de nos idées. »
Exemple donné pour coquille dans le Petit Larousse 1918.




plan de la suite b (fin) du chapitre cinq
la lecture et la compréhension selon Paulhan et selon Delacroix  ·  Henri Delacroix et la compréhension  ·  les relations comme opérations cognitives  ·  l'interdéfinition comme interaction  ·  les relations  ·  tableau des relations-opérations  · 





La lecture et la compréhension selon Paulhan et selon Delacroix


La lecture de Paulhan

« Quand nous lisons, écrit Frédéric Paulhan (1889), nous ne voyons en réalité ni toutes les lettres, ni tous les mots, comme le prouvent bien les fautes d'impression qu'on ne remarque pas.  Cependant nous comprenons bien, grâce à quelques mots vus çà et là, grâce aussi à quelques perceptions partielles et abstraites d'autres mots, le sens général d'une phrase.  L'idée éveillée par le mot éveille à son tour d'autres idées, sans le secours des mots qui suivent, et voir un certain nombre de mots espacés suffit à maintenir l'esprit dans la bonne voie, sans que l'esprit rétablisse toujours les mots intermédiaires.  J'ai d'ailleurs essayé tout à l'heure d'analyser ce phénomène.  Je n'y reviens ainsi que pour indiquer que les états abstraits sont, à mon avis, très fréquents dans le cours de la vie.  Ils sont intermédiaires entre l'activité inconsciente et l'activité pleinement consciente, accompagnée d'images, d'émotions ou de sensations motrices. »

Il faut signaler que si l'observation est juste, la faute d'impression (coquille) non reconnue est une faute d'inattention (ou un défaut d'attention), pas une preuve de la nature du processus de lecture, et ne peut certainement pas avoir un statut quelconque dans une théorie, même si les ratés sont souvent de précieux indicateurs.  J'ai moi-même essayé d'intégrer les erreurs d'aiguillage dans un modèle de la traduction, mais le modèle rendait compte du processus, tandis que l'erreur mettait en évidence le risque de contresens.  Il se trouve que la faute d'impression peut aussi très bien entraîner un faux sens.

Quant à « bien comprendre », quelque sens qu'ait bien, il faut plus que quelques mots ou quelques perceptions « abstraites », surtout s'il s'agit de comprendre une phrase.  Ici Paulhan s'appuie sur une observation qui poussera son fils, Jean Paulhan, à parler de paramètres pour désigner les portions de discours récurrentes :  sens nouveau que j'ai intégré aux conditions de la règle.  Mais si la lecture rapide (d'écrémage) existe et rend des services, on ne peut guère se fier à elle pour se faire autre chose qu'une idée superficielle d'un texte.  Somme toute, je donnerai le sens de {malgré tout} au ‘bien’ qui suit comprendre.

On s'interrogera également à juste titre sur ce qu'est le « sens général » d'une phrase.  La direction qu'elle prend ?  Si l'ordre des mots est aussi important que le disent les syntacticiens, on ne peut pas se contenter de procéder à des « extractions » lexicales.

Toutefois, les états abstraits dont il parle semblent être une idiosyncrasie.  Comme sa compréhension de la phrase que je vais citer et dont il affirme qu'il la comprend très bien (« je comprends très bien ce que veut dire ceci », alors que dans mon cas, c'est comme si on me parlait une langue peu familière (l'italien, par exemple [bon souvenir d'un marchand de fruit me donnant une leçon d'italien sur une piazzetta vénitienne], faute de ma part d'une connaissance ou d'un intérêt suffisants pour le ciel (la « voûte céleste ») : 

« Parmi les constellations australes visibles pour nous, la plus belle est Orion, le grand chasseur, qui est formée d'un superbe trapèze de quatre étoiles, partagé au milieu par une magnifique ceinture qui est posée presque sur l'équateur céleste. » (Secchi, Les étoiles.)

Il faut que je précise que Paulhan dispute le fait qu'on imagine [qu'on crée des images] en lisant, mais il devrait nous parler de Salammbô et non d'un d'un livre sur le ciel.  Je m'y connais si peu, que dans le Petit Larousse 1918, je regardais dans l'hémisphère austral, en me fiant sur ce que disait la phrase.  Il y a donc lieu de relativiser quand les gens vous disent qu'ils comprennent très bien.  Après tout, personne ne veut passer pour une cruche (cf. le Verseau).  Ce qui m'oblige à citer in toto la description qu'il fait de sa compréhension : 

« Mais c'est à peine si en lisant ou en écrivant ces lignes j'ai eu quelques visions d'étoiles, j'ai aperçu mentalement d'abord le quadrilatère, puis le baudrier en étoiles brillant sur fond bleu sombre, mais ces images ont été fugitives.  Tout le reste des phénomènes psychiques que je puis constater en moi consiste en mots et en sensations internes ;  ces sensations internes paraissent résulter du classement qui s'opère dans l'esprit.  Quand je lis, par exemple, que la ceinture est placée à peu près sur l'équateur céleste, j'ai bien en m'arrêtant sur cette idée, quelques vagues images de sphère, de globe, sans même avoir une représentation distincte de l'équateur et du baudrier en tant que placé tout auprès ;  mais je sens que j'ai compris en ce que si je voulais, je pourrais éveiller d'autres idées avec lesquelles se coordonneraient celles que la lecture vient d'éveiller en moi. »

Ce qu'il avoue en fait, c'est qu'il croit avoir compris quand il a cessé de s'intéresser à ce qu'il lit.  Ce n'est pas avec un lecteur comme lui qu'on pourra construire un modèle de la lecture.  Ce n'est pas d'état abstrait qu'il lui fallait parler, mais d'« état vague » (états de conscience où la vigilance tombe sous le seuil critique).  Exactement celui que j'éprouvais moi-même, jusqu'à ce que j'ouvre le GDEL, qui a l'amabilité de dessiner le trapèze, « à cheval » sur les bords des hémisphères.

On note a contrario que Paulhan mentionne un baudrier (dit aussi ceinture d'Orion) que ne cite pas la phrase :  c'est donc que le référentiel qu'il prétend ne pas avoir s'est constitué à partir d'une représentation existante.  On note que certaines sources ne précisent pas la nature du quadrilatère et place Orion en zone équatoriale, mais pour le PL 1918 il est dans l'hémisphère boréal.  Pour la petite histoire, on l'a associée (c'est une constellation) au mauvais temps, notamment Virgile.  Comme je suis plutôt porté sur les schnauzers que sur la contemplation du ciel (risque de torticolis), je m'y connais mieux en chanfrein et en papillon, qui sont deux caractères dominants de cette race qui aurait plu à Pascal (ils sont géométriques).

Paulhan poursuit :  « De même quand je suis arrêté par une phrase que j'ai besoin de relire pour la bien comprendre, je sens que le classement dont je parlais [qu'opère l'esprit] ne se fait pas, que les mots que je lis ne correspondent pas à des systèmes d'idées ou d'images, une sensation interne m'avertit de cela sans que j'aie besoin d'analyser le fait, de voir en quoi je ne comprends pas, ce que je puis faire pourtant si je veux. »

rem  —  Classement fait penser au postier devant une série de casiers.  On s'inscrira en faux :  à quoi servirait le classement en question ?

« Ce classement des opérations mentales, continue Paulhan, se fait avec une très grande rapidité quand nous lisons, les idées arrivent et s'arrangent, il se forme des associations et des dissociations très promptes d'éléments psychiques et cependant tout en lisant nous n'avons guère conscience que des mots et même souvent que des phrases.  Ce travail psychique n'en est pas moins réel, et il est mis en évidence lorsque nous nous heurtons à quelque proposition que nous ne pouvons pas accepter.  Le classement devenant plus difficile s'arrête.  Lorsque la lecture se fait bien, lorsque nous acceptons ce qui est offert à notre esprit, nous avons un exemple de l'activité la plus abstraite de l'esprit, les idées qui s'éveillent sont si abstraites qu'elles passent à peu près inaperçues, nous n'éprouvons qu'une sorte de conscience générale d'ordre ;  si nous y réfléchissons cependant, nous voyons bien que les tendances s'éveillent à demi et entrent en activité, mais seulement en tant que cela est essentiel au sujet même qui nous occupe.  Il est bien évident que le mot, comme représentation ou sensation, n'est pas le seul phénomène psychique qui se produise en nous, car nous pourrions aussi bien en ce cas lire une langue que nous ne comprendrions pas pourvu que les caractères nous en fussent familiers.  L'effet produit en ce cas se marque directement par le profit, de quelque nature qu'il soit, que nous retirons de nos lectures, et indirectement par l'effet que nous produisent plus tard des lectures différentes. »

Quoique je ne croie pas qu'on puisse parler de « classement » comme tel [le fait de ranger par classes], les opérations, dans une situation de lecture optimale, sont effectivement très rapides, compte tenu de la vitesse de déplacement de l'influx nerveux, pour ne pas m'aventurer en terra incognita.  Son observation des effets du désaccord est très juste, bien qu'il exagère sans doute un peu les effets sur le déroulement des opérations.  Il va d'ailleurs avec le même excès dans la direction opposée.  La lecture qui se passe bien n'est pas laborieuse, je suis d'accord, mais les idées produites au cours de la lecture ne passent pas inaperçues, au contraire, ce serait plutôt le signal, à la perception, qui perdrait de son acuité.

La description qu'il fait de l'état ressemble plutôt à un début de somnolence, analogue à l'effet d'un somnifère.  Sa remarque à propos du mot qui serait une langue étrangère s'attire le même commentaire.  Que peut-il dire qui ne serait pas contradictoire dans ce segment (je recite) : 

« ...nous pourrions aussi bien en ce cas lire une langue que nous ne comprendrions pas pourvu que les caractères nous en fussent familiers » :  si les caractères d'une langue nous sont familiers, en vertu des dépendances internes, la langue ne nous est plus tout à fait incompréhensible.  On n'insistera pas sur l'aspect familier de cette type d'affirmation ;  il s'agit de l'argument de la compositionnalité :  si je connais les mots, je comprends les phrases.  Nenni, mon bon sire.  Sans battre le rappel des schèmes et des synthèses, il suffira de rappeler les associations saussuriennes (on négligera le ‘-ment’ de armement et enseignement qu'on retrouve aussi dans régiment et dans lentement, sans qu'il soit pertinent).


Henri Delacroix et la compréhension

En critiquant les psychologues qui décrivent l'acquisition du langage, l'expression verbale ou les troubles du langage par la seule observation psychologique, il se trace un lourd programme.  S'il leur reproche de poser des questions inutiles, d'oublier les questions essentielles, de mal poser les questions nécessaires, de créer des faits inexistants, de méconnaître les faits réels, et de mal interpréter les faits constatés, on n'est guère porté à la tendresse en le lisant.  Toutefois, ce n'est pas du point de vue psychologique que j'aborde les pages auxquelles je ferai allusion.  C'est au contraire en examinant attentivement ce qu'il tire de ses lectures linguistiques.

Naturellement, je privilégie le sens et je suis donc obligé de faire état de ma surprise en lisant que « le mot a toujours un sens précis et actuel au moment de son emploi ;  et en même temps une série de sens latents et virtuels, prêts à surgir ;  ses différentes acceptions sont présentes sous son unité. »

Il y a d'abord un problème de lecture ou d'interprétation :  que veut-il dire par ‘actuel’ ?  dois-je l'opposer à virtuel, plus loin, ou dois-je l'interpréter temporellement, par sa cooccurrence avec moment ?  Voici comment sa phrase m'apparaît, à peine reformulée, « le mot a toujours un sens précis et actuel et une série de sens latents et virtuels en même temps, au moment de son emploi. »

La question qu'on lui poserait, s'il était notre interlocuteur pourrait être :  Si tout se passe dans le même temps (quelques millisecondes) comment puis-je distinguer le sens précis-actuel des latents-virtuels, disons pour un verbe comme ‘passer’ ?  Je prends cet exemple parce que je sais d'une part qu'il est un des plus polysémiques (sans que les autres sens soient latents ou virtuels) et que de l'autre c'est comme les 50 États des psychologues américains, mais en mieux, personne ne pouvant les énumérer

Le mot dans son emploi normal n'a, sauf exception [ou opérateur bisémique ou ludique], qu'un sens ;  dans une lecture non ludique, les autres acceptions qu'on lui reconnaît dans l'absolu ne sont pas sollicitées (et ne surgissent pas comme un fauve ou une source).  Les acceptions d'un mot n'ont pas non plus d'unité, contrairement à ce que cherchent certains lexicographes, quitte à fabriquer des acceptions en vertu d'un emploi, cf. raser son champ dans le Petit Robert, rapportable au paradigme.  ‘pomponner’ dans « pomponner son style » n'a qu'un sens (absent du Petit Robert d'ailleurs) pour lequel il n'y a qu'une acception, hormis la forme pronominale.  Le cheval d'origine orné de pompons a disparu, déjà chez Mérimée que cite le Petit Robert et qui mettrait des pompons sur une châsse.  [Le Petit Larousse 1918 est ouvert à « pompier ».]  La latence a au moins une contrainte que Delacroix ne prévoyait pas, c'est la synchronie.

rem  —  Sans retourner ma veste et me faire l'apôtre du sens vague, je me permets de contester la permanence du sens précis d'un mot.  Delacroix dit « toujours » ;  il aurait pu ajouter « pour tout le monde » pour bien montrer qu'il faisait fausse route.  La « précision » d'un sens dépend de conditions particulières :  le domaine et la situation, et surtout de la connaissance qu'en a celui qui entend le mot ou le lit (je pense particulièrement aux instructions verbales et au mode d'emploi écrit).

rem bis  —  Le sens précis d'un mot est donc comme son sens vague que lui reprochent les philosophes :  il est dans la perception qu'en a celui qui l'emploie, aux deux sens du terme, le locuteur et le lecteur.  ‘Actuel’ n'a que deux sens d'après mon informateur de l'époque, le Petit Larousse 1918 :  {effectif} [{qui existe de fait}] ou {présent}.  S'il oppose (comme je l'ai fait dans la reconstruction) ‘actuel’ et ‘latent’, le sens est {qui existe de fait}, du moins d'après les conditions en présence.  Benveniste a en outre démontré qu'avec la notion de « syntagmation », les sens que Delacroix dit « virtuels et latents » sont écartés, et qu'il n'y a pas d'« unité » sémantique « sous » l'apparente « unité » de la forme.  —  nb La virtualité ici n'est pas celle que l'on attribue à l'association péjorative ↘ ou méliorative ↗.

Toujours est-il que selon Delacroix (1924a), comprendre, « c'est construire une forme, un sens, une signification, en ordonnant des représentations qui ont elles-mêmes un sens.  Comprendre une chose, une situation, une idée, c'est l'intégrer dans un système, qui est lui-même intelligible parce qu'il est un système de relations, les éléments que l'on intègre dans ce système étant déjà eux-mêmes partiellement intelligibles parce qu'ils sont déjà intégrés à des systèmes. »

« En d'autres termes, continue-t-il, la compréhension met toujours en œuvre tout l'esprit.  La signification ne s'arrête jamais à un signifiant, qui serait significatif par soi.  Ce signifiant à son tour n'est significatif que par référence à autre chose que soi. »

rem  —  La mobilisation de la réflexion n'est pas la règle générale dans la lecture romanesque, sauf si le style de l'auteur présente trop d'idiosyncrasies (cf. Maurice Dekobra, « le ciseau de ses jambes » ou « les iris smaragdins »).  Quant au jeu de sonorités entre signifiant et significatif, il faut y prendre garde.  Le signifiant saussurien n'a comme raison d'être que le signifié, sinon, sa « significativité » est oppositive, telle qu'elle a été relayée par Martinet et cie et qu'on ne confondra pas avec la signification, dans quelque sens que ce soit.

L'enchâssement systématique qu'il évoque (c'est le cas de le dire) présente l'inconvénient de transformer sa phrase en une allusion plutôt qu'à une suite de propositions qu'on pourrait doter d'un sens « précis » pour employer son terme.  Tout est construit.  La forme, le sens, la signification ;  les éléments de construction sont des représentations, mais attention, comme ils ont un sens, ils sont déjà construits.  La deuxième partie de l'énoncé reprend la première partie en y substituant certains termes, mais on a le même principe, à une distinction près, l'intégration.  La chose, la situation, l'idée sont comprises par intégration dans un système de relations qui intègre des éléments intelligibles déjà intégrés à des sytèmes.  Le risque, c'est le vertige.

Malheureusement, il n'est pas possible de s'assurer qu'il y a adéquation entre « éléments » et l'extension [chose, situation, idée].  La compréhension par intégration à un système est une idée fondamentale de Piaget à propos de la compréhension de l'enfant, mais le système de poupées russes que propose Delacroix ne nous explique pas comment le système qui absorbe l'élément le rend intelligible.  S'il prenait au moins l'exemple de la phrase, la réfutation serait immédiate, car la phrase ne préexiste pas au mot.  Il n'y a pas de système-phrase qui intègre le mot.  Si l'on veut retenir la notion de système, le système commence avec le syntagme, sauf lorsqu'il s'agit de paramètres (phraséologie et locutions, idiotismes, gallicismes, y compris les phrases toutes faites comme « il va pleuvoir »)

Son exemple ici déçoit, car savoir ce que « c'est que manger ou cueillir une fleur » reste en deçà des enjeux :  ce n'est pas l'intégration à une suite d'actions ou qu'ils produisent certains effets qu'on les comprend.  Mais l'exemple lui sert en réalité de transition pour rejeter la compréhension en images.  Son iconoclasie va jusqu'à affirmer que « l'habitude et l'intelligence nous dispensent le plus souvent de l'image pour comprendre. »

Naturellement, il n'a pas tort en attirant l'attention sur ce qu'il appelle « l'opération mentale sous-jacente », mais en retournant sur ses pas, il pourrait appliquer le même raisonnement au signifiant.  Celui-ci n'est pas significatif par référence à autre chose que soi, comme il le dit, mais parce qu'on lui donne une référence.  La même remarque peut prendre pour objet le sens comme produit d'une intégration à un système.  Ce terme est trop général et rares sont les systèmes parfaitement intelligibles.  Les systèmes ici courent le même risque que les synthèses et les schèmes.

Dans le cas où le premier système serait la phrase, ce n'est pas celle-ci qui donne son sens au mot :  où le prendrait-elle ?  La compréhension n'est pas un tour de prestidigitation, ni un acte de foi, ni la mobilisation de tout l'esprit ou de tout le langage.  Pour se convaincre de la difficulté que représente l'affirmation de Delacroix au sujet du système de relations, on examinera ci-dessous la phrase où j'avais appliqué, par curiosité, la notion de sémiogramme (qui est un système de relations au sens le plus strict), ou la notion d'idée, autrement dit, son sémiogramme, plus bas.

rem  —  Il est clair qu'il est plus facile d'écrire « Comprendre une chose, une situation, une idée, c'est l'intégrer dans un système, qui est lui-même intelligible parce qu'il est un système de relations, les éléments que l'on intègre dans ce système étant déjà eux-mêmes partiellement intelligibles parce qu'ils sont déjà intégrés à des systèmes » que de le démontrer.  Dans les deux exemples que je donne l'intégration à un système (ou comme le voulait l'époque à un système de systèmes) entraîne plutôt l'incompréhension que la compréhension.  On constate qu'il y a contamination entre comprendre1 et comprendre2.  {Renfermer en soi} et {se rendre raison d'une chose}, comme dit le Petit Larousse 1918.

Delacroix rejette également l'explication quasi behavioriste (en fait, plutôt pragmatiste) que donnait Paulhan, par où « comprendre un mot c'est répondre adéquatement à l'excitation qu'il représente ».  Delacroix reprend le terme de tendances, mais soumet la compréhension de la tendance partielle à un tout organisé, la systématisation des tendances.  Delacroix va même affirmer que l'action « toute pure » n'est pas intelligible.  On finit par soupçonner, comme l'indique la remarque ci-dessus, que le sens que Delacroix donne à comprendre, c'est celui d'{englober} ou {renfermer}.  « ...pour expliquer, il faut qu'elle soit comprise, qu'elle entre dans un système d'actions, conçu comme un système de valeurs et qu'elle se définisse par sa position dans ce système. »

On voit naturellement qu'il a lu de Saussure, mais aussi qu'il a tendance à extrapoler car s'il y a système de valeurs, il y a aussi arbitraire et absence de motivation.  Mais les apories du système de Saussure ne nous préoccupent pas ;  c'est la généralisation qui inquiète.  Je ne sais pas si Delacroix fait allusion à Binet (cf. le jugement dans la perception), mais il note : 

« Si nous réagissons à une perception par un mouvement, ce n'est pas ce mouvement qui fait l'intelligibilité de la perception.  On pourrait aussi bien dire et aussi inexactement que c'est la perception qui fait la signification du mouvement.  L'association de la perception et du mouvement commence par donner un sens à chacun d'eux :  sens élémentaire et provisoire, qui se complète par l'association de chacun d'eux à d'autres perceptions et à d'autres mouvements, leur intégration dans un système mental. »

La clé est dans la phrase que j'ai italicisée :  Delacroix a isolé d'emblée ce qui fait la compréhension-interprétation et en même temps établi que le signe saussurien ne se prêtait pas à un modèle de la compréhension ;  uniquement à un modèle statique (les systèmes de cette époque n'est pas pas dynamiques, mais des classement ou des hiérarchies, ce qui explique ce terme de dépendances ou plus haut, le « classement »).  La suite correspond également au déroulement d'une activité de compréhension, à condition de considérer le système comme transitoire au même titre que le « sens élémentaire ».

Malheureusement, la métaphore le guette, comme c'est le cas pour tous ceux qui écrivent (ici même, le verbe ‘guetter’), mais on peut employer une image sans autre intention que de mettre de l'animation.  Il en va autrement, quand on écrit, comme il le fait, que « comprendre, c'est donc jeter sur les choses le réseau des relations, ordonner les données sensibles, motrices ou intellectuelles (...) ».  On préférera la première mouture :  « comprendre, c'est donc substituer à une série de sensations hétérogènes, l'ordre qui les rassemble et qui les définit les unes par rapport aux autres. »

rem  —  Quand on ne renferme pas en soi, on enferme dans un filet (la métaphore est ici trop forte pour ne pas gêner la compréhension).  Sans vendre la mèche, on peut indiquer tout de suite que la compréhension n'est ni l'activation d'un réseau à la Loftus, ni l'intégration à un système, ni la projection d'un système sur ce que l'on cherche à comprendre.  Sans basculer dans le vague ou la semi-conscience de Paulhan, il faut admettre une élaboration minimale, économe, loin des ambitieuses intégrations, ou du positionnement dans un système (qui ne définit que cela — la position).  Cette dernière improvisation à la Saussure néglige de préciser que le sujet parlant (et interprétant) serait bien en peine de mettre en place, consciemment, ce système, ne fût-ce que pour un énoncé simple donné comme :  « Les pluies et la chaleur fécondent la terre. »  C'est ici que la synèse comme capsule du sémiogramme devient particulièrement utile.

Delacroix voit dans cette mise en ordre (cf. le classement de Paulhan) un double travail :  « les représentations que nous mettons en ordre les unes par rapport aux autres sont déjà ordonnées par rapport à d'autres représentations qui permettent de les comprendre. »  Ses exemples peuvent surprendre : 

« ...quand je comprends que le coureur se hâte vers le but, explique Delacroix, je sais déjà ce qu'est un coureur ;  quand je comprends que le peintre prépare sa palette pour se mettre au travail, je sais déjà ce que c'est qu'une couleur.  Quand je comprends une phrase, je connais déjà les mots dont le groupement nouveau dégage un sens nouveau. »

Mentalement, la plupart des lecteurs de la première phrase-exemple auront substitué arrivée ou étape à « but ».  Implicitement, on voit que le coureur ne pouvait pas être le coureur générique, et donc l'exemple donne tort à Delacroix.  Comme savoir ce qu'est une couleur (impression visuelle) n'est pas ipso facto la couleur (matière colorante) du peintre.  A fortiori, « connaître les mots » qui figurent dans une phrase n'est pas automatiquement suivi 1) d'un groupement nouveau et 2) d'un sens nouveau.  Je pourrais garder ses deux exemples, mais on peut aussi faire courir une autruche ou un bruit, ou encore des antilopes, comme le Petit Larousse 1918 : 

(A) « L'autruche court très vite » ;  (B) « courir les rues » ;  (C) « les antilopes sont des coureurs remarquables. » ;  D) « les autruches ne courent pas les rues ».

Dans mon troisième exemple (C), non seulement ce n'est pas le même « mot » que dans l'expérience de Delacroix, mais c'est le sens qu'a ‘voilier’ à propos d'une mouette (ou du pigeon).  On peut donc ajouter à mon commentaire :  3) connaître un mot n'est pas connaître la totalité de son sémantisme, pas plus que les détails de l'objet s'il a une dénotation concrète (la composition de la couleur du peintre).  À quoi on adjoindra cette dernière glose :  4) connaître les mots d'une phrase, c'est connaître la phrase, au sens restrictif de 3), c'est-à-dire que ce n'est pas connaître la totalité de son sémantisme [a priori ce sémantisme résulte de l'attribution d'un sens aux formes pertinentes] ni les détails des objets auxquels il est fait référence.  Quant à la probabilité d'un sens nouveau, elle est négligeable, sauf dans les textes techniques [au sens de spécificité d'un domaine] (et c'est alors un sens que le technicien du domaine a le plus de chance de connaître).

Il importe de se débarrasser de l'idée que la phrase veut dire plus que ce que signifient les mots syntagmés, puisqu'en fait, par syntagmation, elle veut dire moins.  Quand Delacroix parle d'ordonner des notions, il y voit deux actions :  construire des notions ou recourir à des notions constituées.  Mais en réalité pour l'ordonner il faut qu'elle soit déjà là.  Il évoque un savoir potentiel, mais celui-ci est imaginaire et je ne suis pas sûr qu'on ordonne (si on les ordonne) de la même manière des notions fraîchement construites (il ne dit pas avec quoi) et des notions déjà constituées.

« Nous en avons tout un stock, affirme Delacroix, notre esprit est plein (...) de ces abrégés, de ces comprimés de savoir, que l'habitude nous permet de manier aisément.  C'est en les ordonnant que nous leur conférons une signification. » [je souligne].

Il accorde à Taine que les signes qui se succèdent sont compatibles entre eux, mais il n'abandonne pas sa systématisation et va jusqu'à rapprocher la compréhension de la paranoïa et nous assure à tort que le paranoïaque « comprend dès qu'il délire » :  il imagine, mais ici il faut distinguer l'interprétation de la compréhension, comme dans le modèle sous-jacent.  L'interprétation proprement dite est du domaine de la signification.  Le système du paranoïaque est une fausse compréhension et non un faux système comme le dit Delacroix ;  on peut même suggérer que le système du paranoïaque est plus vrai que l'autre et doté d'un sens beaucoup plus prégnant que celui d'une compréhension « saine ». [Parano dixit.]

Delacroix fait de la compréhension, à tort ou à raison, un facteur d'apaisement, partant du principe que la systématisation « confère une apparence de sens », ce qui l'amène à nous expliquer que « le langage est une mélodie intellectuelle ».  Il parvient par les mêmes voies à remplacer le sens de comprendre :  « Comprendre vraiment, comprendre au sens savant du mot, c'est faire la science. »  Ce n'est pas tant l'ordre qui est à la mesure de notre esprit, comme il l'affirme, mais bien la capacité de se leurrer.

Quand Delacroix aborde la compréhension du langage plus spécifiquement, il commence par expliquer que « c'est comprendre au moyen du langage », qu'il dit être « plus et moins que comprendre », dans une curieuse manipulation.  « C'est plus parce qu'il faut comprendre le signe en sus du signifié.  C'est moins, parce que le signe la plupart du temps nous dispense du signifié, et c'est parce que le maniement des signes rend aisées toute espèce d'opérations qu'il serait difficile d'accomplir sur les choses elles-mêmes », l'algèbre, ajoute-t-il en guise de preuve, fait bien comprendre cela.

rem  —  La preuve du signe par l'algèbre est non seulement une mauvaise preuve pour quiconque est brouillé avec l'algèbre, mais également parce que le signe algébrique n'a rien à voir avec le signe linguistique.  Le TLF parle d'ailleurs de symboles représentant des grandeurs.  Si l'on peut admettre avec Greimas un « être sémiotique », il est plus difficile de concevoir le sens comme grandeur, même « grandeur sémiotique », puisque cela reviendrait à le chiffrer ou à le mesurer.

« Comprendre le langage c'est comprendre les mots et les formes grammaticales ;  c'est se placer, grâce à ces formes, dans un système de relations concernant les choses ou les événements que les mots désignent. »

On reconnaît la nature référentielle de la grammaire et dans le système de relations dont il parle on peut apercevoir la situation.  Malheureusement, Delacroix parle alors d'adaptation intellectuelle à la réalité à l'aide des signes, adaptation paraissant « immédiate quand les signes sont devenus transparents. »  On ne tiendra pas compte de la métaphore, car il introduit dans l'alinéa suivant l'idée que le langage est un automatisme (avec la même nonchalance et le même optimisme mêlé d'enthousiasme que Paulhan).  Delacroix affirme même : 

« Une bonne part des phrases du langage courant déclenche l'adhésion sans presque passer par l'esprit. »  Ce qui est tout de même exagéré, à moins de comportements quotidiens répétitifs sans variation aucune, entre personnes justement pour reprendre sa métaphore, devenues transparentes l'une pour l'autre, mais on est alors en pleine littérature.  Ce qui est moins exagéré, c'est la phrase qui suit :  « une bonne part du langage rend possible, en cours de route, l'oubli du contenu réel des idées. »  Néanmoins, on ne la prendra pas pour argent comptant.  Il ne s'agit pas à proprement parler d'oubli.  Il y a surtout transformation, ce que ni Paulhan ni Delacroix n'ont entrevu.  Dans le paragraphe suivant, il s'explique sur ce qu'il avançait.

Ce serait en vertu des compatibilités acquises par les mots et de l'habitude où nous sommes de voir figurer ensemble « un assez petit nombre de mots familiers ».  On croirait lire Paulhan, quand Delacroix écrit :  « La compréhension est d'abord un réflexe intellectuel, plus ou moins accompagné parfois du vague sentiment que nous pourrions pousser plus loin la compréhension. »

Paradoxalement, il soutient qu'à un niveau supérieur, la compréhension supposerait « l'analyse du discours », qui serait grammaticale et logique.  Voici comment il envisage la sémantisation :  « nous construisons le sens à l'aide des éléments, porteurs de leur valeur linguistique ;  nous nous aidons des mots vivants [sic] et des outils grammaticaux, des mots et des phrases.  Comprendre une phrase, c'est donner leur valeur de signification directe [je souligne] et leur valeur fonctionnelle, syntaxique aux mots d'une phrase, en réalisant la construction, c'est-à-dire en rétablissant le jeu de rapports qu'elle figure ;  c'est comprendre et le sens des mots et la construction de la phrase. »

rem  —  Il oublie en cours de route (c'est tellement automatique) que la phrase est une construction et que les rapports ne sont pas à rétablir, puisqu'ils sont là.  Il suffit de les reconnaître.  Le rétablissement est nécessaire quand on perd le fil dans une syntaxe complexe (avec inversion) ou un style alambiqué.

Je disais « paradoxalement », et je le répète :  « une bonne part de cette compréhension, continue Delacroix, reste implicite.  L'automatisme nous permet de traiter directement avec la plupart des signes, et mieux encore avec de grands ensembles de signes.  Il dessine à l'avance les positions que l'esprit doit prendre pour s'orienter dans le méandre de la phrase.  Il permet de survoler une bonne partie du discours, de réunir en une vision d'ensemble bien des opérations fragmentaires qui s'étaient d'abord présentées en succession »

On comprend qu'il s'égare, n'ayant pas réussi à faire la transition entre les deux modes de fonctionnement, il a l'air de supposer que l'analyse se ferait hors de la conscience, ce qui est regrettable quand on sait que nombreux sont ceux qui ont un mal de chien (ce n'est pas une métaphore, mais une expression) à distinguer une conjonction d'une préposition.  Mais nous sommes en pleine incohérence : 

« Grâce à cet automatisme, poursuit Delacroix pour ne pas être en reste, l'attention se dirige vers le sens qui se construit à mesure.  Une idée se forme dans l'esprit ;  une idée, c'est-à-dire un groupement de notions sous un ordre ;  une idée qui, comme Bergson l'a bien montré, est d'abord une hypothèse fluide, qui se précise et se vérifie au fur et à mesure du discours. »  On ne peut passer sous silence la contradiction d'une hypothèse fluide, analogue en cela à l'extravagante fluidité de la situation (difficile de poser un fluide).

Le coureur de tout à l'heure n'était pourtant pas une hypothèse, même s'il était doté de mouvement.  Où est donc l'automatisme s'il s'agit d'une devinette ?  J'accorde à Delacroix que certains textes nous obligent à les traiter comme des rébus et où les termes sont à l'instar des symboles algébriques des variables.  Et qui ne favorisent l'automatisme que chez les automates.

On comprend mieux l'emphase littéraire de Delacroix, mais cela ne normalise pas ses tâtonnements.  On croirait justement jouer aux devinettes ;  « Mais cette idée a l'air d'être le discours lui-même, tant elle en épouse les formes.  Il se peut que nous ajoutions ensuite au discours.  Mais elle est d'abord le discours compris. »  On voit qu'il reprend la même matière et la malaxe jusqu'à en tirer une forme qu'il n'avait pas entrevue, fluidité oblige.

« Ainsi le savoir verbal et grammatical, le savoir potentiel [comme il est imaginé, on le dira virtuel], la langue et l'esprit interviennent d'abord pour former le sens qui se construit au fur et à mesure. »  Il compare cette construction à un tableau où chaque élément vient former, comme les notes, la mélodie.  Le paradoxe continue, comme la construction du sens, « nous les [les mots et les groupes de mots] distinguons en les unissant. »  C'est maintenant une allégorie qu'il tire d'une remarque pourtant plausible, « le mot est nécessaire à l'intelligence de la phrase » :  il « dessine une courbe de pensée », un « mouvement de phrase », dans une aventure où se mêlent « bonheur » et « angoisse ».

« Les mots se succèdent [ils peuvent difficilement s'empiler] ;  mais chacun en passant donne son sens au discours, comme la note à la mélodie. »  Comme disait une amie ;  allez, Gorille.  Le goût du paradoxe finit par déconstruire le sens chez Delacroix, confondant sciemment syntagme, phrase et contexte, il retourne sa remarque pertinente :  « La phrase est nécessaire à l'intelligence du mot. »  Toutefois, il ne précise pas en quoi diffère cette nécessité dans chaque cas.

rem  —  Les commentaires entre crochets et en bleu sont de moi, bien entendu.

Le style répétitif de Delacroix est moins aisé à lire que celui de Paulhan, mais la persévérance est récompensée, quand on tombe sur une note (pas musicale) de ce genre :  « une bonne partie de ce qui est de ce qui est lu ou entendu demeure en réserve jusqu'à ce que le sens soit élaboré. »  Il ne s'aperçoit pas, dans sa découverte, qu'il se contredit en partie, mais peu importe puisqu'il s'agit d'une allégorie musicale quand elle n'est pas picturesque.  La phrase « se découpe » et « se construit ».  S'il a conscience du déroulement des opérations par phases, il n'en profite pas pour ordonner les opérations.

Il est parfois désarmant, ainsi quand il écrit :  « Rien de plus dangereux que la métaphore, à moins que l'écrivain ne sache ramener sur la notion l'attention qui s'égare sur l'objet sensible. »  Doit-on croire qu'il prend les métaphores au pied de la lettre ?  Son exposé n'en manque pas :  « La signification adhère au signe. »  Ce qui est conforme à la nature de la métaphore, c'est-à-dire d'être fausse.  Certaines acceptions sont plus familières que d'autres, en général ou selon les circonstances.  Dans un texte imprimé ‘coquille’ aura plutôt le sens de {faute} que de {format de papier}.  Quant au mot monosémique (la monosémie est souvent fonction de la taille du dictionnaire), rien ne garantit qu'il soit obligatoirement compris ou interprété correctement, sauf contextes quasi-définitoires : 

« À Lucques, il y avait une inquisition de la vie privée, qui s'intitulait conseil des discoles.  Sur une dénonciation jetée dans la boîte du conseil, tout citoyen pouvait être déclaré discole, c'est-à-dire homme de mauvais exemple » (Victor Hugo, cité dans le Trésor).  Il s'agit ici en réalité d'une extension du sens d'origine qui ne porte que sur l'humeur qui rend difficile à vivre.

La phrase qui suivait, chez Delacroix, est du même acabit :  « La fonction du signe est d'abolir le signifiant. »  On se croirait dans les années soixante-dix (les nôtres).  Mais ce qui la suit dépasse toute espérance et l'entendement, du même coup :  « L'esprit se comporte en face du signe et des suites de signes comme en face de la réalité qu'ils représentent et c'est cette identité d'attitude qui fait la parfaite équivalence de l'un à l'autre, la possibilité de substitution.  La pleine compréhension du langage exige cette totale identification. »

Si j'ai bien compris, Delacroix propose un homomorphisme entre les signes et leurs référents matériels en raison d'une identité d'attitude de l'esprit envers les signes et envers les choses ou les êtres.  Je n'ai donc rien compris.  N'est-ce pas ce qu'on appelle un raisonnement par analogie ?  Un paralogisme ? 

« S'il y a écart, discordance, le langage passe et l'on n'a pas compris.  On est en retard, ou en avance.  Au terme de la compréhension se retrouve cette adéquation parfaite du signe et de la signification que nous avons vue sous sa forme inférieure, dans la réponse réflexe qui dispense de toute intellection.  Dans cette compréhension parfaite le signe disparaît presque, il devient translucide.  La compréhension du langage, c'est un peu le langage supprimé. »

Sans commentaire.  Je vous passe l'autorité du signifiant dans l'apprentissage d'une langue, mais pas sa version de « l'inversement proportionnel », sorte de raisonnement analogique :  « Le degré d'intensité et de précision du signe, nécessaire à la compréhension, est en raison inverse de la compréhension déjà présente à l'esprit. »

Comme le signe linguistique est une notion théorique (personne n'ayant jamais rencontré de signe au sens de Saussure), il est difficile à un signe S[Sa/Sé] d'être intense ou même « précis ».  Delacroix aurait pu songer à une formule de ce genre pour les rapports du mot et de la phrase et de la phrase et du mot.  Avis aux amateurs :  « Le mot est nécessaire à l'intelligence de la phrase » et « la phrase est nécessaire à l'intelligence du mot ».

La suite de la discussion fait intervenir Bergson, dont Delacroix désavoue le schème moteur (que l'inventeur parvenait à situer dans la compréhension), mais retient son schème dynamique, dont pourtant il ne dit rien, sauf qu'il correspondrait à la réalité.  Autrement, rien de saillant à signaler.  Pardon, j'oubliais que comme par acquit de conscience, j'avais ouvert Cuvillier, je suis tombé sur une phrase du Prix Nobel (sans doute pour son style) qui explique rétrospectivement celle de Delacroix :  « Le sentiment de l'effort intellectuel se produit sur le trajet du schéma à l'image. »  Et quelquefois la route est longue quand elle n'est pas semée d'embûches.  « Quand nous entendons une langue inconnue, disait Saussure, nous sommes hors d'état de dire comment la suite de sons doit être analysée. »  Comme on le voit, c'est également valable pour la suite de caractères d'imprimerie quand la phrase est signée Berson.


les relations comme opérations cognitives

Il m'était possible de me borner à reprendre la discussion (voir DLS) des relations des trois « traités », refondus depuis dans la forme définitive de l'Essai, mais il n'est pas mauvais de situer l'inférence sémantique dans l'ensemble des aspects de la pensée, tels qu'ils sont apparus aux philosophes.  Naturellement, ici je me borne à l'activité cognitive liée au langage et plus spécifiquement à sa compréhension.  Il ne me viendrait pas à l'idée de suivre Claude Lévi-Strauss lorsqu'il réclame du locuteur l'égal d'un contrôle d'identité :  « Les mots sont des instruments que chacun de nous est libre d'appliquer à l'usage qu'il souhaite, à condition qu'il s'explique sur ses intentions. » ([je souligne] sous toutes réserves, cité dans Cosmovisions).  La compréhension est le fait du récepteur.  Les intentions du producteur du message peuvent très bien se perdre dans le bruit, pour reprendre des notions à la communication qui, on le sait, ne s'applique pas ici.  Le sens est le domaine et la responsabilité de l'interprète ou, si l'on préfère, de l'auditeur et du lecteur.  Anatole France a précédé Valéry quand il cherchait à convaincre le critique :  « tout livre a autant d'exemplaires différents qu'il a de lecteurs. »  L'auteur lui-même est condamné à n'être qu'un lecteur devant sa phrase achevée et à ne pouvoir donner que son interprétation.

Je n'aborde pas d'emblée, ci-dessous, l'examen de l'interdéfinition, mais à partir des remarques de Vendryès, je suggère que l'interaction qu'il observait était la forme d'organisation sollicitée par la compréhension, c'est-à-dire des interdéfinitions relativement limitées, dont la synèse peut très bien rendre compte.


L'interdéfinition comme interaction

Vendryès (1923) semble croire qu'à la lecture d'une phrase, « les mots s'expliquent les uns par les autres » ;  on peut admettre sans mal qu'il y ait interaction, mais l'interexplication est optimiste et difficilement vérifiable.  J'ai eu l'occasion de l'étudier avec le « polariseur d'isosémie », c'est-à-dire, en termes plus simples, le mot « fort » de la phrase-énoncé, l'attracteur déterminant la sélection des mots à la production et des sens à la réception.

À un niveau plus élémentaire, j'ai fait travailler des étudiants de français langue seconde sur ce que j'appelais des « phrases disloquées », dont le mobilier lexical était donné en vrac, mais avec les marques grammaticales du produit fini.

À ce titre, un des exemples de Lexis pour ‘marauder’ est intéressant.  « Une bourgeoise qui maraudait dans le coin s'approcha » (Queneau).  Compte tenu de l'exiguïté de l'exemple, on n'en tirera pas d'hypothèse, mais l'interexplication est ici très faible si l'on fait abstraction du sens du mot en question.  En fait, on ne comprend pas bien pourquoi l'exemple a été choisi.  Il figure entre « Enfants qui vont marauder dans les vergers (syn. chaparder) » et « Vagabonds qui maraudent dans les poulaillers (syn. [≡] voler) ».  Il serait dangereux d'appliquer ici les principes de lecture de Paulhan ou de Delacroix.

Mais pour Vendryès, cette interexplication n'est pas une idée en l'air.  Il poursuit :  « s'il en est un dans le nombre [=des mots] qui nous soit peu familier (...) nous cherchons naturellement à l'interpréter d'après le contexte ».  Ce façon de faire (naturelle, même chez les plus érudits), il la compare au « procédé qu'emploient les écoliers lorsqu'ils s'essaient à traduire un texte étranger, latin ou allemand ».  Mais il n'est pas dupe du pouvoir d'élucidation des mots du contexte :  « l'idée que nous nous faisons par divination (sic) a des chances d'être fausse », mais la correction ne tarde pas « par le fait que le même mot réapparaît ensuite dans d'autres phrases, précisé par d'autres mots ». On doit alors envisager un énoncé long, un texte.  Mais le bémol, là non plus, ne tarde pas.

Certains mots, ne figurant jamais qu'avec certains autres, et d'emploi limité, se prêtent à un plus grand risque d'erreurs.  C'est alors « que par un faux sens, le mot s'éloigne de sa valeur primitive ».  Il cite l'exemple de monnaie fruste qui conduit par extension à un homme grossier, sans culture, rude.  Il n'écarte pas non plus l'action de la similitude de sons de rustre et rustaud.

Vendryès voit juste quand il signale que « l'esprit cherche (...) à préciser le sens des mots en se servant de tous les moyens mis à sa disposition ».  Source d'erreur également.  C'est par un de ses cooccurrents que ‘émérite’ a pris le sens d'{honoraire}.  Par similitude phonique avec ‘mérite’, on est passé à {distingué}.  La variété des nouveaux contextes tend à conforter le faux sens.

Ullmann (1952) est très attaché à l'idée que le sens des mots est vague et fluide ;  il accuse encore une fois les dictionnaires (et pas toujours les meilleurs, précise-t-il) de donner au sens une fixité factice.  Pourquoi ne pas accuser l'écriture et l'imprimerie d'avoir freiné les transformations ou encore la démocratisation avec l'enseignement obligatoire de réduire les changements historiques ?  Cette fixité n'est pas si factice que cela, en ce qui concerne un nombre assez grand de mots ;  ce n'est que récemment que ‘sarcophage’ a pris un nouveau sens, mais au prix d'une commutation graphique.  On notera que cette stabilité n'est pas un argument valable pour rejeter la déformabilité :  les deux phénomènes peuvent très bien cohabiter.

Le « champ » sémantique n'a jamais éveillé de vocation agricole chez moi, ni musicale d'ailleurs.  Il va de soi que du point de vue étroit d'une sémantique opératoire la pseudo-organisation des termes d'une discipline n'a qu'une pertinence relative.  Plus utile est la notion de domaine, symbolisé ⌂ (venant à la fois de la lexicographie, de la terminologie et des travaux de Pottier).  Le domaine a en outre un rôle discriminatoire.  Ou, si l'on préfère, comme une condition de la règle, c'est un « sélecteur » de sens par rapport à une forme du vocabulaire.  Nul besoin de statuer sur la logique interne du domaine, d'ailleurs extrêmement complexe et dont le vocabulaire seul ne peut pas rendre compte.

Le lexique (intériorisé) n'est pas une nomenclature, pas plus qu'il n'est une hiérarchie (un système d'emboîtements).  Il est une hypothèse, ce qui est préférable à ce qu'est le lexique en général, c'est-à-dire une hypostase.

Le regroupement des sens sous une forme quelconque d'organisation, qu'il est possible de contester, correspond à l'idée qu'un mot hors contexte puisse engendrer une « multitude » d'associations (idée qui remonte au moins à Saussure, dans son élaboration du futur axe paradigmatique [mais plus sérieusement aux psychologues qui l'ont précédé ou qui étaient ses contemporains]).  Ni le regroupement ni le sémantisme ne sont obligatoires dans le cadre de la sémantisation :  quel que soit le moyen par lequel la valeur est obtenue, elle sera nécessairement conditionnée par les valeurs qui précèdent et celles qui succèdent le point d'application ou d'insertion [⊥].

rem  Il est plus prudent de remonter à l'associationnisme comme théorie psychologique.  Le père (ou l'ancêtre) serait encore une fois ce cher Aristote.  Mais on peut arrêter la machine à remonter le temps chez les psychologues introspectionnistes du XIXe siècle.  D'après Thonnard, il s'agit principalement de Mill et de son école et de Taine, en France.  Les relais d'Aristote seraient au XVIIIe siècle Hume et Condillac.  On notera que Thonnard n'hésite pas à parler de « la triple loi de similitude, de contraste et de contiguïté ».

De nombreux systèmes experts comportent aujourd'hui des modules d'apprentissage et la difficulté de modélisation n'est pas insurmontable dans un tel cas, mais on peut supposer qu'un robot-lecteur « n'écraserait » une information (pour employer l'expression qui a cours) que si elle était rigoureusement identique (postulat intenable dans une « sémantique générale »).  Le modèle informatisé devra, pour simuler le sujet humain, disposer d'un même dispositif de stockage, c'est-à-dire basé sur la redondance sémantique.  Prenons l'exemple de réduve, pour simplifier.  Le dispositif de stockage doit réaménager et répartir l'information, non pas seulement ajouter un fait concernant le réduve.  On notera que le {mal tenu} sera « écrasé » en raison de l'association connotative de punaise, comme il y en va de {maison}, à cause de l'implication punaiselit.  On peut imaginer les prédicats suivants :  info(réduve, punaise), info(réduve, 15_mm), info(réduve, ailée).  Ces informations (dont le prédicat changera alors) sont disponibles en vue d'une nouvelle assignation.

Je pourrais comme G. Fauconnier (1984:9) citer J.-P. Changeux (1983), qui dit l'encéphale capable de construire et d'utiliser des représentations du monde, mais, comme Brice Parain l'avait dit avant lui en proposant le référentiel, je me contenterai de suggérer que le modèle prévoit la « restructuration », conformément au principe de labilité ou de déformabilité.  Fauconnier (1984:10), malgré ses précautions louables à propos de l'analogique « contenu » (dont il plaisante en en faisant une métaphore ferroviaire), ne manque d'évoquer le partage (analogique) de schémas, scénarios, scripts, rôles, etc., dans le cas où la communication ordinaire réussit.  L'exigence, admet-il, varie avec le type de communication (religieuse, poétique, politique), avec cette précaution importante :  « la parole, on le sait, n'implique pas la communication. »  On serait tenté d'ajouter, malicieusement « et inversement ».  On note l'opérateur doxastique :  « on le sait ».

Il est plausible de soutenir, contre les positions implicites des tenants d'une analyse componentielle, une organisation sinon aléatoire, du moins labile [déformable] du lexique, dont une combinatoire « sémique » hiérarchisée ne donnerait qu'une image trompeuse.  Quant à rejeter la faute d'un lexique imparfait sur le dictionnaire et le lexicographe, on peut avancer que le lexique intériorisé (le vocabulaire) d'un sujet parlant pourrait difficilement rivaliser avec les fragments de structuration de ces derniers.  L'objet d'une science est sans doute à construire, mais certainement pas au détriment de la connaissance ni d'une validation quelconque.

Toujours est-il qu'‘éversion’ {renversement} et ‘éversif’ {subversif} sont marqués « peu usité ». La dernière source de Littré pour éversif est Lavoisier (1777) [expériences éversives de l'opinion] et le sens médical est absent ; dans le commentaire synonymique il recommande l'usage que Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) considère comme « rare » :  des doctrines éversives plutôt que subversives.

rem  —  éversif, dans le TLF, semble s'adapter trop bien à la citation-exemple de Sainte-Beuve.  [mesures, lois, doctrines]  « Qui renverse, qui bouleverse ».  éversion  —  Vx. Ruine, renversement. Une longue guerre a causé l'éversion de cette République (Ac.).

Si j'ai pu proposer une formule de contrôle d'une définition lexicographique par acception, celle-ci n'a jamais été autre chose que la mise en œuvre des idées de certains lexicographes eux-mêmes, dont Pierre Larousse.  J'ai toujours considéré le dictionnaire comme un objet d'étude plutôt qu'un objet de critique.  D'ailleurs, lorsque je fais état d'un idiolecte particulier, plutôt que de me livrer à une introspection peu scientifique et surtout aléatoire et peu sûre, je préfère considérer les dictionnaires comme des « informateurs », toutes proportions gardées, puisque je ne connais pas de locuteur dont le lexique intériorisé serait alphabétique.

rem  —  Il importe de signaler ici que les premières hypothèses qu'on peut faire sur les réseaux ou les systèmes suggérés par divers auteurs doivent être révisées à la baisse.  Aucun sujet parlant n'a à sa disposition, dans un état de conscience donné, la totalité de son lexique intériorisé, quelque soit son intelligence personnelle, l'étendue de sa culture ou l'étendue de ce lexique qui, comme totalité, reste éminemment hypothétique.  Les suggestions contradictoires de Paulhan et de Delacroix doivent être superposées et ramenées à l'échelle quelque peu bornée du quotidien.  À sa manière, chacun était, disons, optimiste.  Cette remarque doit également servir de mise en garde au sujet du premier aperçu complet que je donne ici des relations sémantiques, dans leur état préalable à cette étude.  Leur nombre peut sembler entrer en contradiction avec mes précautions au sujet des « dispositifs psychiques », mais cet inventaire n'implique pas que le sujet interprète les manie tous ni ensemble.  Il y a heureusement la notion abstraite de rapport, que je représente par ℛ et que je nomme « relation indifférenciée ».  Je reviens sur cette mise en garde en fin de page.


Les relations sémantiques

Issues d'un approfondissement des quelques rapports retenus dans la thèse d'État de 1987, les relations ont connu une expansion, de 1993 à 2003, et ont été regroupées sous diverses formes en plusieurs tableaux où elles étaient déjà marquées soit comme syntagmatiques [S], soit comme paradigmatiques [P] et quelquefois les deux, soit encore comme opératoires [O], en fonction de leur rôle dans la description sémantique.  L'intersection était à la fois syntagmatique et opératoire, mais il est clair que sous le nom d'homosémie elle était également paradigmatique.  Techniquement, on peut même affirmer que si une relation est sinon elle-même une opération, elle en est à tout le moins le résultat.  Le cas le plus évident est sans doute celui de la définition, souvent considérée comme « identité ou équation entre concepts » (ou le même concept sous deux formes distinctes [définition de nom de Pascal]).  Le tableau ci-dessous, qui anticipe en partie sur celui qu'on trouve au chapitre 7, marque la correspondance possible, et fait figurer des exemples.  Si les relations ne sont pas spécifiquement ordonnées, le tableau est disposé de manière à permettre de visionner les trente recensements en deux fois (15 par écran).


relations-opérations
relationSPOexemplese lit
extensionxfustiger ℄<blâmer ∥ stigmatiser>la classe A comprend les membres a, b
compréhensionxfusionner [≍] {unir par fusion}l'ensemble B comprend les éléments de sens a, b, c
définitionxxréprimer ≝ arrêter le développement ;  privautés ≝ familiarités‘x’ se définit « y »
paraphrasexxprévision ⇕ action de prévoir l'avenir ;  fusillade ⇕ fusiller pour exécuter‘x’ se paraphrase « y »
subordination (espèce)xx‘x’ est subordonné à ‘y’  —  prisonnier ⇘ personne ;  conjecture ⇘ supposition‘x’ est l'espèce de ‘y’ (x infra y)
superordination (genre/inclusion)xxx est superordonné à y  —  distance ⇗ intervalle‘x’ est le genre de ‘y’ (x supra y)
parcours (métasémie)xxx⇕<poitrine, seins, gorge, doudounes, nénés, roberts...>la classe C comprend a, b, c, d...
interdéfinitionavenir ⋈ prévision ;  arriver ⋈ probabilité ;  fixité ⋈ fixismex interdéfinit a
intersectionxxxavenir ∩ futur ;  hypothèse ∩ opinion ;  fission ∩ fusionx inter ou intersecte y
non-intersectionxxprivation ⋔ privatisationx n'intersecte pas y
différenciationxx[Écosse ≠ Norvège]R ;  flagellant ≠ flagelléx diffère de y
négationxxinvraisemblable ⇒ ˥véritéx est non y
équivalence*xxfilmique ≡ cinématographiquex équivaut à y
oppositionxxsud ≢ nord ;  fission ≢ fusion x est l'opposé de y
contiguïtéxx[Écosse ∥ Norvège]R ;  fusil ∥ pistolet ∥ revolverx est contigu à y
relationSPOexemplese lit
associationxxscience-fiction ↗avenir ;  fjord ↗Norvège ;  fixisme↘ ;  aussi →à ‘x’ s'associe [péjorativement ou méliorativement] {y} ou ‘y’
implicationxxfuturible ⇒ avenir ;  si ⇒ alors (conditionnelle)x implique y
appartenancexxfuturologie ∈ prospectivey appartient à x
prédicationxxfjord ∋ vallée glaciaire ;  fusionner ∋ unirn. est un n. | v. c'est v.
substitutionxxfissile ↺ fissiblex se substitue à y ou « commute avec »
permutationxxconjonction de Vénus↷ et du ↶soleil x permute avec y
comparaisonxxxgénéral ⊼ universel ;  orteil ⊼ doigt de piedx se compare à y
sélectionxxgarnement ⊽ chenapanx plutôt que y
analogie (comme)xxfuturible ⊨ futurologue ;  mer ⊨ huilex est analogue à y
attributionxlune ∋ cratèrex possède y
sémantisationxxfusillade ≍ coups de fusilx a/reçoit le sens de y
inférencexxfusiller ∁ ⊥ ⊢ {exécuter}‘x’ infère y
conversion (méta-)**xxconclusion ⊣ {conclusion} ∁ conséquence ⊢ {⊥} ‘x’ interdéfinit {x}
conjonctionxxflexible ⋀ grimpantex et y
disjonctionxxgoût ⋁ odeurx ou y
relationSPOexemplese lit

*L'équivalence peut être lexicale, vérifiable par la substitution ou commutation en contexte pour les unités lexicales y compris les paramètres, mais l'équivalence sémantique peut exister au sein de deux définitions comparées sans qu'il soit possible de procéder à la substitution des termes correspondants :  L'intersection est une équivalence sémantique. | **La notation de la conversion s'est finalement arrêtée sur ⋈ (« interdéfinit »).

On est loin, on le voit, de la seule opération cognitive que semblait reconnaître David Hume, l'implication causale, fondée sur la croyance :  William Edward Morris cite en effet Hume au sujet de la cause qui serait « un objet suivi par un autre, et dont l'apparition entraîne toujours celle de l'autre. »

Dans l'optique du présent texte (la thèse même de la sémantique opératoire ou théorie des opérations sémantiques), il importe peu qu'une relation soit syntagmatique ou paradigmatique.  Cognitivement, d'ailleurs, les relations doivent appartenir à des séries apparentées (des paradigmes).  A priori on relèvera sans doute des cas faisant double emploi, mais je préférais ici ne pas les écarter, comme ces relations-là reçoivent leurs noms en fonction du point de vue donné.  La sémantisation peut ainsi être assimilée à l'inférence sémantique proprement dite, mais le symbole doit alors changer ;  tandis que dans le rapport attribution et prédication, le symbole est le même (ici l'appartenance inversée, ∋, avec la valeur « possède »), quoiqu'on puisse donner dans l'attribution une priorité à l'attribut (la qualité que l'on accorde ou que l'on refuse au sujet).

Toutes les valeurs (ou contreparties) négatives des relations/opérations ne sont pas indiquées.  Sont parmi les omissions :  la non-contiguïté ∦ et la non-sémantisation ≭.  L'interdéfinition a ici un statut indéterminé, mais fort probablement opératoire, même si ce n'est que métalinguistiquement.

D'autres relations, comme la contiguïté et l'analogie doivent être distinguées en raison de la nature même du rapport qui est de proximité « matérielle » dans la contiguïté et non de ressemblance (forme, dimension, fonction, matière, couleur, etc.).  La contiguïté donne lieu à des sous-relations lexicales comme la métonymie (auteur-œuvre, lieu-produit), la synecdoque (holonymie-méronymie).  La cause de Hume est une forme de contiguïté.  L'analogie est une « proximité » sémantique, existante (observée) ou forgée (inventée, ou simplement imaginée).

Certaines relations (surtout opératoires) appartiennent à des successions (des séries).  C'est le cas de la comparaison et de la sélection ou de la différenciation (cette dernière, à son degré extrême, étant proche sémantiquement de la non-intersection).  La comparaison peut intervenir dans l'opération de distinction interne à l'analyse, qui ne sont ni l'une ni l'autre des relations au sens strict ;  elle est notamment à la base du fait d'abstraire (différencier et séparer).  On a indiqué son rôle fondamental fin chapitre 4.

Les opérations cognitives sous-jacentes aux relations sont naturellement l'abstraction (l'opération singulière en cours d'analyse) et la généralisation (le fait de rassembler en classes [vérifiables ou imaginaires]).

À l'aide de l'abstraction et de la généralisation, explique Charles T. Waddington (1857), nous rangeons la multitude des faits réels en un certain nombre de groupes auxquels nous attribuons une existence fictive et provisoire. Ces groupes sont ensuite divisés en genres et en espèces et distribués par ordre de généralité; en un mot, nous les classons.  Pour Théodule Ribot (1913) « la dissociation (disjonction) d'une qualité parmi d'autres c'est le début de l'abstraction (instrument de simplification). »

Généraliser, explique Georges Fonsegrive (1896), c'est donc saisir des rapports soit entre des qualités ou des caractères, soit entre des événements, et c'est de toutes façons d'abord constituer par l'abstraction la compréhension d'un concept, puis, par une opération mentale dont la nature reste encore à déterminer, poser l'extension universelle du même concept et induire, c'est exactement la même chose.  La différence ne se trouve que dans l'objet ; la généralisation s'applique aux rapports entre qualités, et a pour objets les êtres, leurs espèces, leurs genres ; l'induction s'applique aux rapports entre événements, et a pour objets les loi.

Si l'on suit l'ordre du tableau, les deux premières relations sont celles de la logique scolastique et qui représentent sémiotiquement la différence entre la sémantique (compréhension [ou intension]) et la référence (extension).  « Ainsi, écrit Charles T. Waddington (1857), tout ce qui est ajouté à la compréhension est retranché à l'extension tout ce qu'une idée perd en compréhension elle le gagne en extension. Telle est la loi suivant laquelle l'esprit monte ou descend les degrés de l'abstraction. »

Les relations ont partie liée, comme le note Frédéric Paulhan (1889) et l'on reconnaît la prédication dans ce qu'il appelle la concrétion :  « Si l'abstraction consiste, au sens ordinaire du mot, et pour nous dans une des formes les plus fréquentes, dans la séparation d'un attribut d'avec sa substance, inversement la concrétion consiste à joindre à sa substance un attribut qui en aura été séparé, une substance n'étant d'ailleurs pour nous, selon la théorie de M. Taine, qu'un système de qualités. »

Goblot (1901) décrit l'extension d'un terme comme le nombre des sujets individuels dont il peut être l'attribut.  « Un terme est singulier quand il ne peut être attribué qu'à un seul sujet ;  collectif, quand il peut être attribué à plusieurs sujets en nombre fini ;  général, quand il peut être attribué à un nombre indéfini de sujets.  On ne confondra pas l'extension des termes, qui est leur propriété d'être singuliers, collectifs ou généraux, avec la « quantité » des termes, qui est leur propriété d'être pris universellement ou particulièrement.  L'extension est en raison inverse de la compréhension :  le terme singulier, dont l'extension est 1, a une compréhension infinie [sic].  Les termes les plus généraux sont ceux qui ont le plus d'extension et le moins de compréhension ;  les termes les plus spéciaux sont ceux qui ont le moins d'extension et le plus de compréhension. »

Toujours selon le Vocabulaire philosophique de Goblot, « la compréhension d'un terme est le nombre des qualités communes à tous les objets auxquels il peut être attribué.  Comme ces qualités ne sont séparées, les unes des autres que par un acte arbitraire de l'esprit, qui peut les analyser plus ou moins, le nombre n'en saurait être défini ;  la compréhension ne peut donc se considérer dans un seul terme pris absolument, ni dans plusieurs termes qui n'ont point de rapport.  Mais quand deux termes s'enveloppent mutuellement, comme homme et nègre (sic), de quelque manière qu'on divise les qualités communes, le terme contenu [ici subordonné ou inclus] en a toujours un plus grand nombre que le terme contenant [ici superordonné ou genre], car il a toutes les qualités de celui-ci (qualités générales ou communes), plus ses qualités propres (qualités ou caractères spéciaux ou spécifiques, ou distinctifs).  Le terme singulier a pour extension l'unité, sa compréhension est indéfinie. »  Cf. ci-dessus, « infinie. »

La définition et la paraphrase ont partie liée avec la substitution, mais ce n'est pas un lien obligatoire.  L'emploi de définition est plus fréquent que celui de paraphrase, car cette dernière est en général une variante de la première (Josette Rey-Debove préférait périphrase).  Ici même la paraphrase n'est pas envisagée du point de vue syntaxique, mais pour son équivalence avec le terme ou le syntagme qu'elle paraphrase ou explicite (élucide).  La paraphrase intervient lorsque la définition classique par genre et différence spécifique ne peut se faire dans les règles.  Si {attacher} peut être considéré comme le genre de ‘ancrer’, {avec une ancre} ne constitue pas vraiment une différence spécifique.  La particularité que je signale est naturellement liée à la catégorie (classe grammaticale) du terme.  Le nom a plus de chance de se prêter à la définition, mais pas toujours, ainsi lorsqu'il décrit une action (déverbal, bouffe et portage, dans le Petit Robert ;  demande et déviation dans le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse 1982-1985).  Les adjectifs et les verbes se prêtent mieux à la paraphrase qu'à la définition, sauf en ce qui concerne le genre, parfois pour le verbe.  La définition par équivalent (par synonyme[s]) s'écarte aussi du modèle classique [elle était condamnée par la scolastique], ainsi que les paramètres (expressions idiomatiques) dont suivent des exemples :

Fringale :  faim subite et violente (Petit Larousse 1918).
Mener quelqu'un en laisse :  le mener à sa fantaisie (id.).

Dans la relation définitoire, on peut, dans la perspective d'une sémantique restreinte, séparer les descriptions de choses de la définition, bien que le modèle classique prenne ses exemples en Histoire naturelle ou dans des notions scolaires.  « Le loup est une espèce du genre chien. » ; « rectangle » est une espèce du genre « parallélogramme ».  Ex. gerbier :  tas de gerbes (Petit Larousse 1918).

L'inclusion (ou superordination ou surordination) et la subordination sont les relations qui constituent une hiérarchie classificatrice et accessoirement une définition.  La différence spécifique est le caractère qui distingue une espèce (subordonné) d'une autre à l'intérieur d'un genre.  Cuvillier donne l'exemple d'« allaiter ses petits » pour mammifère dans le genre vertébré.  Les relations apparaîtront aussi bien dans les « descriptions » d'objets :  binette ≝ outil de jardinier qui revêt diverses formes (Petit Larousse 1918).

Le parcours, exploitable dans l'anaphore ainsi que dans les hiérarchies et les paradigmes, est une opération cognitive très générale, liée à la comparaison (dans la reconnaissance des formes) et dans la recherche et l'examen des représentations mnémoniques.  Il faut noter que je ne propose pas de voir la définition comme telle dans la mémoire du sujet-interprète.  Ce qui a le plus de chance de s'y trouver ce sont des fragments qui peuvent être réunis (l'union ou la réunion est une opération cognitive, mais comme relation sémantique ne semble pas avoir retenu mon attention jusqu'ici.  Toutefois, les définitions succinctes, ne dépassant pas la taille du sémiogramme (sept corrélations), ne seraient pas surprenantes.  La définition tronquée de ‘binette’ (sans la mention de ses formes diverses) me serait venue à l'esprit.  Le cas des noms dérivant de verbes est naturellement de ce nombre :  déviation ≝ action de dévier, ou des verbes décrivant une action faite avec le nom dont ils dérivent :  éponger ≝ nettoyer avec une éponge.

On note que {action} est une coordonnée (le procès) et non une relation et appartient aux catégories du référentiel, dérivées de l'hexamètre transmis par Quintilien.

L'interdéfinition est une relation complexe, mais fréquente, notamment dans les rapports entre holonymes et méronymes (métonymie et synecdoque).  Son symbole ⋈ est iconique.  Dans le tableau ci-dessous la ligne du dessus représente les unités lexicales et celle du dessous « l'image au miroir » sémantique (éléments de définition).  Dans la figure plus bas, on a l'illustration d'une interdéfinition discursive ( d'après le fragment de Pascal :  « Je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. »  Blaise Pascal, cité par Cournot (1851).

interdéfinition
‘journal’‘feuilleton’
{feuilleton}{journal}

pascal.png

L'intersection peut être illustrée avec le même exemple, et ici ce sera l'élément de définition {roman} qui sera commun aux deux termes.  L'intersection est présente dans toutes les relations du sémiogramme, y compris dans l'opposition.  La différenciation fait intervenir la négation de l'intersection.  La négation n'est pas à proprement parler sémantique, mais certainement cognitive.  Sa « forme » sémantique serait plutôt l'absence.

L'implication, l'appartenance et la prédication ont partie liée.  L'élément de sens {lieu} appartient à ‘emmener’ ;  ‘emmener’ implique {lieu} et {lieu} est prédiqué de ‘emmener’.

Je n'insiste pas sur les relations rattachées au sémiogramme, comme il en sera question au chapitre 7.  Il faut toutefois noter que les « connexions », les synèses, c'est-à-dire les représentations lexico-sémantiques liées entre elles peuvent répéter la même relation, alors que le sémiogramme, comme outil, regroupe des relations différentes.  On peut songer aux groupes suivants comme exemples de connexion sémantique (par opposition à référentielle) :

outrancier ∩ excès ∩ outré ∩ exagéré ;  riper ≡ déraper ;  scandale ∩ causer ∩ occasion ∩ exemple

Toujours dans l'ordre du tableau, les deux dernières sont moins des relations que des connecteurs ou opérateurs, qui s'appuient néanmoins sur un degré quelconque d'homosémie ou intersection.  Une dernière remarque s'impose au sujet des exemples, dont certains remontent à la première version de l'étude des relations et qui mettent en rapport des unités lexicales plutôt que des éléments de sens.  Certains autres exemples sont mixtes (comme pour la définition ou la paraphrase, ce qui est normal), sans compter ceux qui sont du domaine de la référence, comme la conjonction de deux noms propres, cf. Écosse ∩pétrole Norvège.

Enfin, on comprendra que je ne suggère pas que tous sujets qui interprètent exploitent toutes les relations présentées sous la forme qui leur est donnée ici, à l'exception d'un petit groupe d'entre elles, dont font partie l'inférence, la prédication (attribution), l'équivalence, l'opposition, l'analogie, la contiguïté, l'association et l'implication ;  je ne suggère pas non plus que le sujet-interprète les emploie nommément (même pas l'intersection).  C'est pourquoi il est sans doute souhaitable de donner un schéma type de ce qu'est une « connexion » au sens où je l'entends ici où la relation serait « indifférenciée ».  Dans la figure qui suit plus bas le trait continu est une relation indifférenciée égale au ℛ, et le pointillé pourrait avoir le rôle que suggère Ruyer :  Nous devons décrire en pointillé tout ce qui n'est pas la présentation de nos images « conscientes » (Ruyer, Esq. philos. struct., 1930, p.9) [découvert grâce au TLF.]

louange ≢ satire ⇨ louange ℛ satire ;  contentement ℛ joie ℛ satisfaction ;  sarcloir ℛ binette.

La première figure est une expansion sur la synèse satisfactioncontentementjoie.

besoin

La seconde est un assemblage plus complexe de connexions cependant isolables.

grivois

Les relations seront réexaminées dans le cadre de la règle, avec différents exemples.





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