produit au
moyen de
TSW WebCoder

Les opérations sémantiques




8.  La signification et ses formes

Quand on aime, dit-il [Berardo] encore,
tout finit par changer de sens.
Ignazio Silone, Fontamara.


Most of what is goes on in a police interrogation
has nothing to do with what is said.  It is interpretation, nuance.
Michael Connely, The Black Echo.


Meanings themselves, as obscure intermediary entities, may well be abandoned.
W. O. Quine.





table d'orientation des Opérations sémantiques
0.  Plan de l'ensemble
1.  Introduction et modèle général
2.  Le sens, ses opérations et ses applications
3.  La règle d'inférence sémantique
4.  Les conditions de l'inférence sémantique
5.  Les relations sémantiques et lexico-sémantiques
6.  Le sémiolexique et les connaissances encyclopédiques
7.  La référence, la dénotation et la situation
8.  La signification et ses formes
00.  Annexes

table d'orientation du chapitre 8
8.1  Pourquoi ‘signification’ n'est plus le synonyme de ‘sens’  ·  8.1.1  Comment peut-on distinguer sens et signification ou plutôt la signification du sens ?   ·  8.1.2  Les dictionnaires aux prises avec le problème  ·  8.1.3  La preuve par la contenance  ·  8.2  La troisième phase  ·  8.3  La fonction « signification »  ·   ·  8.4  Son invasion du sens  ·  8.4.1  Ses moyens de conquête 1  ·  8.4.2  Ses moyens de conquête 2 8.5  Une mémoire des significations ?   ·  8.5.1  La littérature comme signification  ·  8.6  Sa terre d'élection :  la référence  ·  8.7  Il n'y a pas de connaissance sans manipulation symbolique  ·  8.8  La signification est-elle un objet d'étude ? un classement est-il possible ?  ·  8.10 La doxologie, fonction de signification  ·  8.11  L'axiologie ou le jugement de valeur dans l'interprétation  ·  8.11.1  Axiologie :  détournement sémantique ou extension de sens  ·  8.12  La véritable part du « je » dans l'axiologie  ·  8.13  L'idéologie, fabrique de signification  ·  8.14  Note sur l'âne et sa signification  ·  8.15  Mot(s) de la fin  





os8.png




Extensions de la règle d'inférence
lrdtse.png





8.1  Pourquoi ‘signification’ n'est plus le synonyme de ‘sens’

Elle l'a été.  Elle servait au Petit Larousse 1918 d'équivalent pour le sens, π mots à double sens, sens propre, sens figuré.  Je reproduis cet extrait du Dictionnaire national de Bescherelle Aîné (1856) pour signification :  « Ce que signifie une chose.  Signification d'une inscription.  Signification d'un symbole,  Signification d'un tableau.  Signification d'un mot.  Changement de signification.  Mot pris tantôt dans une signification, tantôt dans une autre.  Prendre un mot dans sa signification la plus étendue. »

[la signification la plus étendue (entendre, extensionnellement) doit correspondre au « sens » le plus général... (en compréhension, donc limité à son superordonné ou générique — genre prochain, si le cas se présente)]

Le même dictionnaire, à l'article sens :  « Signification d'un mot, d'une phrase, d'un discours, d'un écrit.  Prenez bien le sens de ce que je vous dis.  C'est le sens de mes paroles.  Le sens de la loi.  Le sens d'un passage.  Le sens d'un mot.  Le sens d'une phrase.  Sens propre.  Sens métaphorique.  Sens figuré.  Sens littéral.  Sens mystique.  Sens allégorique.  Sens moral.  Sens forcé.  Sens raisonnable.  Sens double.  Sens noble.  Sens profond.  Un beau sens.  Sens non achevé, suspendu.  Traducteur qui change le sens d'un passage.  Quel sens donnez-vous à ce passage ?  Trouvez-y un bon sens, un sens raisonnable.  Ce que vous dites n'a point de sens.  Il ne faut pas employer des paroles à double sens.  Dans cette période le sens n'est pas achevé, reste suspendu.  Des mots pompeux, vides de sens.  [Bossuet]*.  On donne un nouveau sens à ces prédictions.  [Voltaire]. »

*Voir plus bas, 8.1.3.

La langue courante ne fait rien pour les distinguer et attribue même un vouloir-dire à des situations ou à des actes, souvent sans motivation aucune.  « Que signifie toutes ces grimaces ? » ;  « Son retard signifie-t-il qu'il abandonne notre cause ? »

Je ne propose pas de réformer la langue courante ni la conception que certains se font du sens, mais disons qu'un dictionnaire va vous parler de la signification sans vous la donner, tandis qu'il vous donne le sens d'un mot.

La règle, dans une mise en ordre, sans invoquer nécessairement l'aspect pratique d'une solution, devrait consister à essayer de trouver le moyen terme entre la plus grande généralité possible dans l'observation et d'autre part la contraindre par une pertinence suffisante.

Il n'est pas question, comme le propose Pacherie (1997) de céder aux arguments qui s'apparenteraient à une garantie théorique qu'offrirait un prestige des philosophes qui s'en sont fait les héraults.  Ce qui frappe d'emblée, c'est une généralisation de critères limités à la validité de langages formels.  L'autre pourrait paraître contradictoire :  elle consiste à s'assurer du sens d'une unité par les hypothèses qu'on en tire.  Étrange, pour le moins.  Abstraction faite d'une situation, la vérification de « x est un âne » ne peut pas se faire par un raisonnement détaillant l'intension (connotation Millienne) sous forme de questionnaire, autrement, la vérification se fait en cherchant dans la référence un âne, et s'il n'y en a pas, le terme ‘âne’ a un sens indirect (dans la formulation ancienne de la théorie des opérations sémantiques, c'est-à-dire un sens et non une dénotation matérielle).  La « vérité » d'un sens ne peut pas dépendre de la vérité d'un énoncé qui dépend de ce sens.  Voir plus bas, la conclusion qu'en tire Pacherie ou sa source.

La dénotation notionnelle dérivée d'une dénotation matérielle originale est assimilable à un sens qu'on distinguera d'une dénotation matérielle dérivée (‘coupure de courant’ ⋁ {rupture dans une suite d'événements, (...) opinions)} Lexis).


8.1.1  Comment peut-on distinguer sens et signification ou plutôt la signification du sens ? 

Les partisans du holisme et du vérificationnisme ont largement déblayé le terrain en encombrant leur perspective.

Sous-entendu, « autrement que par un tour de force ou par artifice théorique ».  Sans prétendre qu'il s'agisse d'une technique (ou d'un truc) qui marche à tout coup, et ce hormis les cas où l'on est dans le métalangage ou la terminologie d'une discipline, un locuteur peut faire la différence entre le sens et la signification d'une expression donnée en comparant ce qu'il considère comme le sens et les acceptions ou définitions qui sont données d'un terme dans un dictionnaire réputé.  Tout ce qui est surplus par rapport aux péri- et paraphrases du dictionnaire est susceptible d'être une valeur ajoutée, c'est-à-dire de la signification (cf. la désignation de la Russie de 2011 comme le Mafia State, titre annoncé par le Guardian).

Il y a d'autres moyens dont l'un est presque aussi rentable, avec l'avantage de ne pas mettre le locuteur directement en cause, et ne l'obligeant pas à un examen de conscience idéologique.  Le premier consiste à comparer à l'acception (on est toujours dans un dictionnaire) l'exemple ou les exemples qui s'y rapportent :  il suffit mettre de côté tout ce qui, dans le contexte, n'est pas repris dans la définition du mot.  L'inconvénient de ces deux façons de procéder c'est qu'elles écartent deux choses relativement distinctes ou que l'on peut distinguer :  la signification sous ses trois formes et l'expérience personnelle, qui comprend les connaissances propres du sujet ou ce qu'il croit être des connaissances.

Pour rendre justice aux vérificationnistes, on peut dire que la signification commence là où finit la vérification.  La seule forme vérifiable de la signification est la « connotation » (au sens courant), dont les deux acceptions courantes en français de ‘bringue’ donnent un exemple :  ‘grande ⊥’ et ‘faire la ⊥’.  Cela n'empêche pas un certain flou dans le sens attribué, seul le caractère péjoratif étant vérifiable ici, comme le fait de comparer quelq'un à une moule n'est pas un compliment [↘pop.], que l'on admette mot pour mot ou non les libellés du DQLF 48 : 

{personne molle, sans énergie et sans caractère} ∥ {Imbécile}.

On peut cependant estimer que chacun devrait être en mesure de faire une différence entre la chose (ou l'idée) et ce qu'on pense de la chose (ou de l'idée).  Bien entendu, ces manipulations ne sont possibles que si l'on a au moins une vague notion, non pas de la forme lexicale, mais du sens ou de la dénotation du mot.  L'exercice m'était impossible avec ‘lacrymatoire’ avant que je lise la mise au point du Petit Larousse 1918.  Je ne cite que l'exemple, qui illustre bien la différence que je signale :  π les lacrymatoires étaient en réalité des vases à parfums.

Autre précaution :  il convient d'être franc, honnête ou sincère, au choix.

On notera que tous les emplois de moule ne sont pas péjoratifs, notamment en raison de l'homonymie :  Soit :  « fait au moule », « se mouler sur qqn » (cette dernière n'a pas d'association péjorative ou lubrique, en toute cas dans le DQFL).

Le holisme, lui, ne résout rien en prétendant faire de l'épistémologie là où c'est la connaissance scientifique qui devrait avancer.  Dans le roman de Connely que je cite à la fin de ce chapitre, le personnage féminin mène un double jeu dont nous ne soupçonnons l'existence qu'avec et par les réflexions de son héros, Hieronymous (Harry) Bosch :  dans cet ensemble fermé, il est parfaitement possible de faire de la signification du "bigger share" d'une réinterprétation à l'infini du rôle d'Eleanor, puisqu'il restera toujours confiné à ce premier roman de l'auteur.  J'ai écrit ‘signification’ et non sens.

La « part qui grossit » ne change pas de sens, mais elle signifie qu'il n'est pas seul « dans le coup » :  c'est cela et l'apparition inopinée de son sauveteur (salvatrice) qui font douter Bosch de son rôle.  L'astuce est d'avoir suscité puis apaisé des doutes sur le personnage dès son entrée en scène.  Même la signification de l'absence du nom de son frère du mémorial des soldats morts au Vietnam reçoit une explication plausible qui verrouillent les mobiles réels d'Eleanor :  si elle s'est associée à Rourke (l'agent double du FBI) ce n'est pas par appât du gain mais pour venger son frère.

Or, dans la réalité, s'il est vrai que la signification d'un fait [événement, phénomène, action humaine] peut changer en fonction de sa place dans un ensemble (excluant ici le contexte verbal), et en fonction du temps [époque] et des coordonnées [milieu, classe, pays] choisies comme référentiel, le sens du terme qui le désigne n'est pas nécessairement covariant :  le sens de ‘royauté’ a une certaine stabilité comparé à la différence et à l'instabilitaire des significations qu'elle a pu revêtir [à travers les âges, ou, pour la France, entre 1750 et 1914].  Un survol de Furetière (1701) au Larousse 1922 (en deux volumes), en passant par l'Académie (1798), Bescherelle (1856)et Larive et Fleury (1889), le seul changement dans le sens est l'adjonction de {qualité} devant {dignité de roi}, qui est l'acception de tous les ouvrages consultés.

Plus près de nous, le mot ‘civilisation’ employé polémiquement par le Ministre français de l'Intérieur, inviterait à réfléchir sur notre époque, comme son emploi semblait ne viser que les rapports avec la religion, alors qu'il y a tant de choses qui se déroulent dans notre sociéré désormais planétaire pour défriser quiconque consentirait à se demander s'il est civilisé.  Un personnage (ancien militaire et invoquant le Good Lord) dit néanmoins quelque chose de fondamental :  « No one should take a life in a civilized world. »  À cette aulne (qui est de l'ordre de la signification car, ce n'est pas un trait définitoire), aucune société humaine n'est civilisée.

Naturellement, ‘civilisé’ a un sens distinct de celui de ‘civilisation’ et n'a pas le même rôle  —  notamment grammatical, dans une acception au moins π  comment est-ce possible dans un pays civilisé ? , dans le Lexis qui offre deux synonymes :  cultivé, policé).  Le même dictionnaire donne trois définitions différentes de ‘civilisation’ :  la première est liée au verbe, la seconde est une forme particulière de la vie d'une société dans six domaines  —  moral, religieux, politique, artistique, intellectuel et économique [on peut s'étonner de l'absence de la science].  La dernière définition, comme complément du nom ‘langue’, est peut-être marquée péjorativement ou méliorativement selon le groupe social :  la distinction vernaculaire/véhiculaire est moins dangereuse.

Je laisse aux intéressés le soin de poursuivre la recherche en comparant les définitions de ‘culture’., terme avec lequel le Lexis reconnaît une équivalence :  ≝ {ensemble complet des représentations, des jugements idéologiques, des sentiments et des œuvres de l'esprit qui se transmettent à l'intérieur d'une communauté humaine}.


8.1.2  Les dictionnaires aux prises avec le problème

Comme la solution du tableau comparatif (appliqué aux définitions), avec les exemples signalés au chapitre précédent est vite encombrante, du PRE on ne retiendra que les phrases-exemples : 

signifier 1 n'a que deux acceptions distinctes — ≝
signifier qqch, l'indiquer, le manifester par des signes, avoir comme sens ∥
ne rien signifier, ne pas signifier grand-chose, n'avoir pas, avoir peu de sens ∥
que signifie ...?, qu'est-ce que cela signifie ?  se disent pour exprimer tout ensemble l'étonnement et le mécontentement. 

2. Signifier qqch, avoir un sens déterminé [ici je donne l'exemple ou les exemples]. 
Le mot anglais « work » signifie travail.  Papa m'avait expliqué que la guerre signifie l'invasion d'un pays par des étrangers (Beauvoir) [vouloir dire].

Revoici les exemples de Lexis, en vrac, mais avec leur solution : 
A.  Il ne comprenait pas ce que signifiaient ce geste, ce regard. 
B.  Ces brouillards signifient que l'automne est proche. 
C.  Ce que ces trois lettres du mot art signifient pour vous ne correspond à rien de ce qu'elles signifient pour moi (Mauriac)

A = dénoter ;  B = annoncer ;  C = [est]* — *le synonyme ne figure pas, comme il serait sans doute le verbe ‘correspondre’.


signifier ⋀ vouloir dire
signification.png

PRE :  Que veut dire cette phrase latine ? « Une locution qui dit bien ce qu'elle veut dire » (Sartre), dont l'expression correspond parfaitement à la signification. Que veut dire son retard ?  Qu'est-ce que ça veut dire, cette moue ? Que signifient vos paroles, vos actes ?

Et comment savoir quand ‘vouloir dire’ veut dire 1) telle est mon intention et 2) ce qui pour vous est une signification, mais un sens pour moi  On ne cherchera pas à distinguer le langage de sa confusion naturelle, pas plus que la confusion inhérente au langage naturel.


8.1.3  La preuve par la contenance

On sait que j'ai la phobie du contenu, mais ce n'est pas par attirance pour le vide.  En parcourant une des mémoires de Clipmate, de citations de Bréal, je suis tombé sur ce qu'il disait à propos de l'origine du langage (bien qu'il se garde de vaticiner) ;  il rappelle, à propos des racines apparemment abstraites, qu'aucun mot ne l'a été d'emblée.  Les mots abstraits sont le plus souvent tirés de leur gangue matérielle.  Mais je ne suis pas plus enclin que lui à faire de l'étymologie.

‘Vide’ est un mot latin populaire qui a le même sens.  « Vide de sens, vide de signification », disais-je.  Là encore, le sens ne se mesure pas en litres, pas plus qu'en tonneaux.  J'ai entrouvert le DQLF pour ne pas patauger :  comme le signale Bréal en s'arrêtant au latin, et qui refuse de s'aventurer dans les terres de Müller et de Whitney (voir les pages consacrées à ces deux lectures dans De la sémantique, perspective cavalière ;  pages 11 à 24 (Müller) et 21 à 26 (Whitney).

Comme adjectif, sa première acception en fait une « chose non remplie ou remplie d'air », ce qui se retrouve dans l'avant-dernière acception :  « dépourvu de sens, d'idées, de solidité ».  La dernière acception est :  {non occupé}, ce qui est parfait, mais il ne faut pas en déduire (supposer n'est pas déduire) qu'il s'agit d'un contenant attendant son contenu.  On sait aujourd'hui qu'il est biologiquement incorrect de croire qu'un cerveau contienne des idées.  Cf. la phrase borroméenne de Lacan :  « je te demande de me refuser ce que je t'offre parce que ce n'est pas ça  ».  Je laisse aux lacaniens le plaisir (en principe) de situer les éléments phrastiques dans les cases que forment les anneaux en question.  Pour mémoire, l'objet est au milieu.

Gide, lui, charge les mots comme des fardiers :  « Aujourd'hui le mot ‘classique’ est en tel honneur, on le charge aujourd'hui d'un tel sens, que peu s'en faut qu'on n'appelle classique toute œuvre grande et belle. »

Ce chargement se fait d'impondérable, comme l'éther, « lorsqu'une œuvre est profondément sincère, elle déborde la signification que l'auteur peut lui donner. »  La prérogative de l'écrivain est, on le sait, l'imagination.

Il ne veut pas être en reste :  « l'œuvre d'art accomplie a ceci de miraculeux qu'elle nous présente toujours plus de signifiance que n'en imaginait l'auteur ;  elle permet sans cesse une interprétation plus nourrie. » André Gide fait erreur sur la cause de cette « signifiance » :  ce n'est pas une propriété de l'objet.  On s'étonne que l'on n'invoque pas le vent.  « Le contenu d'un livre » fait penser à ces livres dont on a tailladé ou creusé le centre pour y cacher quelque chose.  Le sens n'est pas une mesure de capacité ni de volume.


8.2  La troisième phase

Le holisme, on l'a deviné, si l'on connaît le moindrement mes travaux et ma façon d'embrasser la question du sens, le holisme, dis-je, se méprend sur ce qu'est le sens, d'où une confusion toute naturelle.  Je me mets à mon balcon.  Ma voisine est également sortie.  Je dis :  « la météo nous gâte ».  Elle respire l'air printanier et me dit :  en effet.  La vérification d'une affirmation quelconque ne se fait pas par la vérification des conséquences que peut avoir cet énoncé, mais dans sa conformité à une référence, c'est-à-dire un état de choses.

Q. :  « La porte est fermée ? » me demande-t-on.  Je secoue la poignée et tente de la tourner, sans résultat :  —« Elle l'est. »  Je confirme.  Mais nous ne sommes pas là dans le sens, même pas dans la dénotation :  il s'agit de référence pure et simple, comme si vous me demandiez combien font 7 et cinq, distinct de sept par cinq.

Dans l'histoire des modèles successifs dont s'inspirait la théorie des opérations sémantiques, la signification a toujours été la troisième phase d'un traitement des formes linguistiques et de leurs contreparties sémantiques (première phase) ou référentielles (deuxième phase).  On peut imaginer que les contraintes de représentation graphique jouaient un rôle au début, des programmes comme les cartes conceptuelles ou Aibase2 n'existaient pas.  La signification passait pour la phase de synthèse du processus d'interprétation.

Guiraud dans sa Sémantique de 1955 parle de la signification comme « procès », mais l'usage n'a pas retenu sa justification pourtant plausible.  J'avais pourtant adopté cette idée que la signification était un « procès psychologique », en tout cas dans la dernière phase du processus de lecture (physiologique dans la première, perception et reconnaissance des formes).

La représentation adoptée en 79 dans la thèse de 3e cycle est celle inversée, de Prieto, et qui donne un escalier.  Dans un article paru dans les années qui suivirent, les phases étaient enfermées dans des cercles entre lesquels diverses flèches assuraient les échanges.  Il faut rappeler que dans ce modèle de lecture (ce mot est à prendre au sens propre :  il s'agit de l'activité à laquelle vous vous livrez), le dernier stade anticipe sur le premier, c'est-à-dire que la signification que nous attribuons à l'empan lu précédemment oriente la phase de traitement d'abord sémantique et ensuite référentiel.

On peut se demander, aujourd'hui, comment aurait été accueilli un modèle qui se serait inspiré des thèses de Guillaume.  Si en 1992 on en a dégagé l'énonciation, les paris sont ouverts.

Plus généralement, surtout depuis la prise en compte de la dénotation par la théorie des opérations sémantiques, il n'y a pas de phase d'opérations entièrement étanche, comme la plupart des énoncés mêlent sens et dénotation (donc référence [je parle surtout de la dénotation matérielle]) et comme on le sait la relation d'association greffe une valorisation parasite sur le mot (intrusion de la signification dans la « phase » du sens).

Avant d'être redéfinie pour les besoins de la description des processus cognitifs, la signification peut être entendue, comme j'ai pu l'écrire dans l'Essai, « au sens courant et très général de qu'est-ce que ça signifie ? » que l'on peut appliquer à tous les systèmes sémiotiques, y compris ceux qui se constituent sur la base d'indices.  La présence de la voiture de Godefroid devant la maison d'Isabeau à minuit peut « signifier » quelque chose.  Cf. « Que signifie sa démarche, son attitude ? » au sens de {que doit-on penser de x ou y}.

π les anciens croyaient à la signification prophétique des rêves

À une époque, la phase de signification était également appelée phase d'interprétation, jusqu'au moment où, malgré l'usage recensé, je me suis aperçu que je ne pouvais pas vraiment comprendre avant d'interpréter.  J'appuyais donc cette ancienne assimilation sur l'acception qui fait d'‘interpréter’ {prendre en bonne ou mauvaise part}.

C'est le sujet qui comprend et non le mot ou la phrase, et cela sans jeu de mots.  Il est donc délicat de clamer à tout bout de champ que « x ne veut rien dire », car cela signifie a priori que nous ne la comprenons pas (abstraction faite des omission, interversions et fautes de frappe, il va sans dire).

Par souci de ménagement, dans la présentation du modèle, j'avais d'abord renversé l'ordre de génération — faisant dériver de l'axiologie (système de valeurs), la doxologie (système d'opinions) et l'idéologie (système d'interprétation des connaissances), mais cette contrainte ne s'applique plus.  Je peux donc écrire sans crainte que les sous-systèmes culturels axiologique et doxologique sont des manifestations du système interprétant fondamental et globalisant de l'idéologique.

Ce n'est pas un tardif tour de passe-passe qui vise à discréditer Quine ou Wittgenstein (que j'aimais mieux [je parle du second] quand je le lisais sans le comprendre — je parle du second), car la « phase 3 » ou la signification ont fait leur apparition dès les premiers modèles.


8.3  La fonction « signification »

Ainsi dans un texte où l'on rencontre des expressions comme « élément liquide », « maîtres absolus », l'adjonction de « seigneurs de l'espace » ne surprend pas, mais il apparaît entre tirets et se greffe sur une désambiguïsation de « êtres dont les extrémités antérieures avaient la structure d'ailes », soit « il s'agit des oiseaux ».  La base est donc référentielle.

Le lyrisme dans ce cas est le fait de privilégier l'évaluation (la valeur ≍ jugement de valeur) des éléments, plutôt que leur description « neutre », préférant ce que les Anciens appelaient épidictique, c'est-à-dire discours tenu pour louer ou pour blâmer.  Il ne s'agit pas de ma part d'une critique de l'émotion ou de l'euphorie, mais de la reconnaissance d'une expression convenue, la stylistique au lieu du style.  Mais c'est aussi le lieu du contestable, ou plus exactement, de l'opinion, des croyances et de leur forme systématique, l'idéologique, ou l'expression d'un thèse.  On dira « axiologique » ou « doxologique » selon que l'on subordonne la valeur (≍ évaluation) à l'opinion ou inversement, et dont il faut les distinguer.

Le terme de valeur sera donc le plus souvent pris ici, non au sens de valeur sémantique, c'est-à-dire de sens comme équivalent sémantique, ni au sens de valeur référentielle, c'est-à-dire le référent assignable, mais au sens d'évaluation et de jugement.  Il s'agit donc de valeur culturelle, personnelle, sociale, philosophique.  Par souci de commodité et de cohérence théorique, on maintiendra cependant la dénomination de valeur pour ce qui est assigné dans le processus, et pour éviter toute confusion, on précisera dans ces cas-là de quel type de valeur il est question.


8.4  Son invasion du sens

Ou inversement.  La contagion de Darmesteter et Bréal a-t-elle encore force d'explication ? 

L'exemple de la section précédente rapproche deux fonctions qui, bien que distinctes, ont des rapports étroits.  La croyance qui caractérise si nettement la signification assure sa mainmise sur le domaine du sens.  On a peut-être remarqué que l'exergue emprunté (c'est ‘épigraphe’ qui est féminin) à Silone parle du mot ‘sens’.  Comme il s'agit d'une traduction, on ne fera pas de parallèles sans vérifier, mais il semble que le Larousse français-italien témoigne d'une cohabitation aussi complexe entre ‘senso’ et ‘significato’.

Le français en tout cas, en ce qui concerne les emplois du mot sens à propos de réalités extérieures ou affectives exploite la proximité de l'acception relative à la direction, à l'orientation.  π donner un sens à sa vie n'a pas grand chose à voir avec une valeur sémantique, même s'il y a valeur ≍ {appréciation} (qu'on trouve dans π perdre le sens du vrai.  Historiquement, le terrain était préparé, du fait de la polysémie qui remonte au latin, comme le confirme la consultation de Quicherat.  Le sens y est déjà la pensée.

On pourrait même imaginer que le sémantisme de sens est un no man's land entre les sens (sensation), le sentiment (y compris comprendre), la sensibilité (cf. en anglais π be sensible [raisonnable]) et la signification, c'est-à-dire le fait de signifier.  Par un juste mais rare retour des choses, ‘signifiant’ a eu le sens de {expressif}.  Je donne en vrac les acceptions pour ‘signifier’ du Petit Larousse 1918 :  vouloir dire, avoir le sens de ;  être le signe de ;  déclarer, faire connaître ;  [notifier par voie judiciaire].

Pacherie également ne manque pas de faire état de croyances, surtout sous formes de systèmes, forme que privilégiait Chomsky en l'absence d'un état de conscience cognitif où les informations seraient traitées.  C'est de là que provient en partie, ce holisme sémantique :  « On désigne du nom de holisme sémantique, écrit E. Pacherie (1997), la doctrine qui veut, selon la formule de Fodor et Lepore, que "seuls des langages pris globalement ou des théories prises globalement ou des systèmes de croyances pris globalement ont véritablement une signification, si bien que la signification des unités plus petites — mots, phrases, hypothèses, prédictions, discours, dialogues, textes, pensées et ainsi de suite — est simplement dérivée" (Fodor & Lepore, 1992: x). »

Il m'est ainsi donné de constater que j'étais extrêmement généreux dans ma première lecture qui sémantisait l'unité minimale par l'ensemble :  l'approche d'un avion explique les gesticulations d'un type au milieu d'un champ.   Ici on voit que c'est l'ensemble qui a un sens et que le sens de l'unité dérive de l'ensemble au lieu que celui-ci en soit simplement la condition (ou, dans la thèse compositionnelle, un bloc de construction).  Il se peut en effet que mon siège étant fait, il m'est impossible de comprendre à quoi rime le holisme sémantique :  en effet, comme allez-vous représenter le sens de la civilisation américaine d'une part et comment de là, les climato-sceptiques ou les créationnistes?


8.4.1  Ses moyens de conquête 1

Ici je parle toujours de la façon dont la signification (soit une idéologie, doxologie ou axiologie donnée) s'y prend pour « colorer » une compréhension donnée.  Songeons simplement à ma relecture d'Incidences de Gide à cinquante ans de distance.

Le premier moyen auquel on songe est naturellement celui de la scolastique connotation, récupérée au prix d'un faux sens par diverses théories linguistiques.  Dans la théorie des opérations sémantiques, on le sait, ce terme mal compris cède la place à l'association de Bernard Pottier, relation qui, normalement binaire, dote un terme ou une expression d'une valeur parasite péjorative ou méliorative (π glouton) :  il peut lui arriver d'être simplement un obligé, relativement neutre, de nature phraséologique ou paramétrique :  ours →mal léché, où c'est le paramètre entier qui est pris en mauvaise part.

Du point de vue lexical ou paramétrique (les locutions), la signification est une survalorisation.  Il est par ailleurs amusant que ‘dénotation’ soit défini dans le PRE par :  « Élément invariant et non subjectif de signification ».  Le soulignement est mien, bien sûr.

Dans les paramètres, les comparaisons animales sont particulièrement riches en transfert de propriétés — le cheval humain si je puis dire, dans le PL18, est fort et courageux.  Je ne me risquerai pas à expliquer ‘être à cheval sur le règlement’, puisqu'en échange on a le fait d'‘être cavalier’, soit {prendre des libertés}.  Mais en même temps nous tenons là un bon contre-exemple qui fait dériver le sens de l'unité d'un ensemble :  les deux sens distincts cohabitent en français depuis l'aube du XVIIIe siècle (cf. Furetière).

Les comparaisons animales ne sont pas les seules :  l'inanimé peut également permettre l'investissement — ‘ferme comme le roc’, ‘cœur d'acier’, ‘mauvaise herbe’, le duo classique chêne/roseau.  Techniquement on considère qu'un terme donné, sa dénotation ou son sens, sont pris en charge par un jugement ;  c'est un retournement de prédication d'une propriété notable : 

A) l'agneau est (très) doux  —>  B) x est doux comme un agneau (cf. sentir le bouc).


8.4.2  Ses moyens de conquête 2

La métaphore lui entrouvre la porte, dès le latin, pourvu d'organes des sens ‘sensatus’ prend au sens figuré l'acception {sensé}.  Mais il y a sa morphologie :  le signe.  Le signe signifie peut-être même avant d'avoir un sens.  J'ai sur mon deuxième écran, la page 1270 de Quicherat :  la signification, signifier (‘signo’) et à la suivante, ‘signum’.  L'effet est vertigineux.

Il est remarquable qu'en latin le signe soit lié à l'argent, et la signification comme action soit aussi une dénonciation.  Il n'y a donc rien de surprenant à ce que la signification dans sa fonction sémiotique attribue une valeur qui ne soit plus seulement abstraite et que le sens prenne le chemin du sentiment.  Le sceau, le cachet est historique.  En somme, le ver est dans le fruit.

Sans vouloir me disperser, je dois aussi faire mention du serment :  π on donne sa parole :  elle peut signifier quelque chose ou ne rien signifier, selon l'individu ou les circonstances.  C'est en fait par le verbe qui leur est commun que la signification et le sens sont assimilés ou se confondent.  Je rappelle ci-dessous les exemples que donne le GDEL (à l'exclusion de ceux correspondant à ‘signifier à’) : 

π que signifie le mot ‘fébrifuge’ ?  Le signe > signifie « plus grand que » ;  comprendre ce que signifie un regard.  Cette fugue ne signifie pas que votre enfant vous déteste.  Le vent d'ouest signifie la pluie, qu'il va pleuvoir ;  ce changement de poste signifie un surcroît de travail

Le dernier exemple est particulèrement curieux, comme il est glosé par ℘ impliquer ou être équivalent.

Admettons une analogie entre les pieds et le fromage en raison de l'odeur qu'ils peuvent dégager (ou tout autre).  Le retournement prédicatif se décline alors sur trois personnes :  1) l'analogie en question reste confinée à un idiolecte, c'est le « je » ;  2) elle devient un fait de groupe (avec effet de groupe) et c'est le « on » ;  3) elle est subordonnée à une action (qu'elle légitime) ou explique un état de choses, c'est le « nous » mobilisateur ou le « ils » dénonciateur.  Les pieds ou les fromages en question seront apprêtés en conséquence.


8.5  Une mémoire des significations ? 

Comme la mémoire n'est plus une et indivisible, et sans nécessairement filer l'analogie informatique, on a avancé l'existence de mémoires organisées en taxonomie.  C'est un mouvement normal dans les idées, comme la pensée catégorielle de Piaget se voit aujourd'hui caractériser la perception.  Il n'y a pas que le bébé qui reconnaisse les syllabes de sa langue maternelle (inutile de parler anglais à mes schnauzers).

Les psycholoques semblent avoir adopté comme critère la différence déjà signalée entre le déclaratif et le non-déclaratif (ou parfois appelé motor-skill, en anglais, « savoir patiner » [praxémie]) :  Je ne suis pas contre cette distinction, mais elle risque de passer à côté du langage, comme c'est souvent le cas (on verra plus bas, le cas de l'âne.  Je me souviens de la leçon de l'école gardienne (la maternelle à cette époque en Belgique) où on nous apprenait à lire l'heure :  je ne sais pas combien de garçons de cette classe (pas mixte) sont devenus horlogers, mais si par économie beaucoup de propriétaires d'automobile jouent au mécanicien, je ne leur confierais pas la reconstruction du moteur de ma voiture.

Rien ne s'oppose, donc, à que les mémoires soient plus nombreuses qu'on l'imaginait et plus spécialisées, mais j'éviterais d'adopter la taxonomie ;  ce n'est pas parce qu'il devançait la classification moderne que Furetière fait de l'hippopotame un poisson.

On peut toujours songer à une mémoire des significations .

questions ⊥
axiologiedoxologieidéologie
⊥ morales
⊥ sociales
⊥ politiques

Ces éléments mnésiques auraient l'aspect de parasites des synèses et de synèses-parasites.  Et se souvenir que même la scientificité est une question d'opinion — et pas uniquement chez les scientifiques :  en fouillant, je suis tombé sur la biographie de Pierre Janet, et mon effaromètre a très vite atteint le seuil critique.  Dire que c'est de ses thèses que se nourrissaient ceux qui m'ont enseigné...  Sans doute le surnommait-on Bergson-bis.

La sagesse voudrait (ou en tout cas, ce serait une bonne précaution) que l'on se souvienne que l'opinion de l'un peut être le savoir de l'autre et inversement ;  la scientificité est un prédicat « p est scientifique », p est ascientifique.  Cf. « Un malade est un bilan d'énergie... »

Au lieu de casiers ou de clades (je suis tombé sur un clan en mathématique), on souhaiterait même qu'au lieu de changer de catégorie une notion ou une information (plus générale), en changeant de prédicat, modifie la classe à laquelle elle appartient et si elle passe de l'une à une autre, elle modifie ainsi les deux.

On peut très bien imaginer une mémoire épistémique ou un stockage des connaissances « ida-logiques » [idéo-, doxo-, axiologiques], utilisant un schéma enthymémique, x donc y, ou sous forme de prédicat Prolog en (1), ou de règle de production, au sens de la programmation logique et des systèmes experts, en (2), parallèlement aux axiodéfinitions qui en seraient des formes élaborées, mais il est parfaitement envisageable que ces « connaissances des signes » soient stockées avec (ou, au moins, en rapport retraçable avec) l'ensemble organisé que l'on suppose être le lexique ou les lexiques.

(1) donc(x, y).
(2) vérité2(y) :- vérité1(x).

Le signe complexe ‘:-’ signifie « si » [ou infère] en Prolog.  C'est le même modèle de stockage que l'on suppose dans les connaissances encyclopédiques, relativement neutres, c'est-à-dire sans filtre idéologique ou valorisation axiologique ou doxique, sauf lors de remise en question, de discussions où ils servent d'arguments.  Le modèle inférentiel de stockage concurrence probablement le modèle prédicatif.  La validation de ces hypothèses est laissées aux psychologues.  Quel que soit le schéma d'organisation des « psychèmes », aucune unité n'est isolée.  On a vu que pour la mémoire sémantique, le sémiogramme devenu sagittal des relations fournit un modèle de réflexion valable.  À condition d'admettre qu'il se fragment et se redouble, sous une forme apparentée à ce que j'ai isolée comme la synèse, adaptée du schème de Revault d'Allonnes.


8.5.1  La littérature comme signification

Avec André Gide et mes romans policiers américains, la littérature peut se présenter comme un cas spécifique de production de signification.  La parole est à Gide :  « L'inexprimable n'existe pas, dit Gautier.  Quand on considère la désolante pauvreté de son répertoire, l'aridité de son Parnasse, on se prend à douter si ce bel axiome ne revient pas tout simplement à nier l'existence de tout ce qu'il ne peut pas exprimer.  Et c'est cette ignorance, cette résolution de ne voir que le monde extérieur, ou peut-être plutôt, cette cécité pour tout ce qui n'est pas le monde extérieur, est le secret de son assurance, de ce ton péremptoire que nous retrouverons également chez les Goncourt, comme aussi bien la conscience continue de l'inexprimable et l'impuissance à la fois et le désir de l'exprimer restent le secret de l'angoisse de Vigny, qu'il est facile de lui opposer. »

Du cité au citable, on a l'embarras du choix.  Il en va de même pour le quotidien vu à travers les lunettes du littéraire :  « le poireau, c'est l'asperge du pauvre -- formule qu'on ne sait pour qui elle est le plus injurieuse :  pour l'asperge, pour le pauvre ou pour le poireau. » A. Gide.  Sans intention calomnieuse, on peut mettre en parallèle Sue Grafton et sa détective hors série :  — Haven't you heard of compromise? (lui demande-t-on). — Oh sure," I said.  "That's when you give away half of the things you want.  That's when you give the other guy half of what's rightfully yours.  I've done that lots of times.  It sucks."  Kinsey Millhone (Sue Grafton).

D'ailleurs, Gide n'est pas dupe à ce jeu :  « Ce n'est qu'une fois renseigné et qu'en relisant que l'on comprend la pleine signification de certaines indications, où d'abord l'on n'entendait pas malice. »  Gide (il s'agit d'Armance).

Lefebvre nous tend la perche (idéologique) :  « Il n'est pas évident a priori [...] que la marchandise puisse entrer dans le discours.  Pour que les hommes puissent dire ces choses (ou si l'on veut, parler entre eux de ces choses, de façon cohérente) il faut et il suffit que les liens de ces choses sociales correspondent à ceux des mots (et groupes de mots) [H. Lefebvre 1966]

On s'inscrira en faux :  « Toutefois, l'opinion n'est ni généralisable ni reproductible, pas plus qu'elle n'est vérifiable (et à peine citable, malgré son apparent caractère collectif). »  L'opinion est de l'axiologique citable ou cité, inutile d'insister, et s'il est cité, c'est qu'il est citable, at libitum.

Quant au tout qui sémantiserait la partie, il n'est pas difficile de mettre à mal la thèse holistique :  Ni le tout ni la partie n'ont de sens (pas plus que de signification) sans interprète, c'est-à-dire sans sujet donnant sens et signification.  Les panneaux d'arrêt obligatoire sont un bel exemple quotidien de l'impertinence du holisme.


8.6  Sa terre d'élection :  la référence... et la psychologie

Cela n'implique pas nécessairement le concret, car l'abstrait donne autant prise au jugement de valeur que les objets et les phénomèmes courants (ou les événements ou les informations « qui font peur », comme la menace de l'armée chinoise).  En fait, un test d'éligibilité à la signification telle qu'entendue ici consisterait à préfacer la chose ou l'acte par « J'aime » ou « Je n'aime pas » (+ V ;  + N) :  π j'aime la précision, la confiture, les jeux de mots, les actrices de 1950, les schnauzers  [...]  j'aime écrire, lire, conduire, réfléchir (pas en même temps), promener mes chiens.  Tout autre pronom est possible (à part ‘on’, ‘nous’ et « ils » qui ont une fonction a) doxique ou doxastique et b) idéologique d'assimilation ou de dénonciation).

La référence, en outre, n'exclut pas ici la dénotation notionnelle :  l'énergie psychique chez Bergson et Janet.  L'inconscient serait structuré non seulement comme un langage, mais celui-ci serait à son tour structuré comme les anneaux borroméens qui s'entrelacent on ne sait trop dans quel ordre.

Les théories de psychologie cognitive semblent être particulièrement en butte à cette globalisation du sens, notamment, celles dont parle E. Pacherie (1997) :  « On appelle réalisme intentionnel la doctrine selon laquelle 1) existent objectivement des états mentaux intentionnels, autrement dit, des croyances, désirs et autres états mentaux dotés de contenus et 2) l'existence de ces états mentaux intentionnels fonde la possibilité d'une psychologie intentionnelle scientifique.  L'idée d'une psychologie intentionnelle scientifique n'est rien d'autre que la mise en forme de l'intuition relativement répandue selon laquelle les animaux supérieurs agissent en fonction de leurs croyances et de leurs désirs.  S'il en est ainsi, il doit être possible d'énoncer des généralisations empiriques qui mettent en relation les états mentaux de ces êtres et leurs comportements.  Une psychologie intentionnelle scientifique est donc une entreprise empirique qui se donne pour but de découvrir et d'énoncer des généralisations qui subsument des états mentaux en vertu de leur contenu commun. »

Cette expression d'« animaux supérieurs » serait prétexte à positionnement idéologique.  À partir de quand est-il supérieur ?  quand il cesse de se déplacer par reptation ? 


8.7  Il n'y a pas de connaissance sans manipulation symbolique

« L'impression est pour l'écrivain ce qu'est l'expérimentation pour le savant. »  (Proust) :  analogie qui repose sur la conviction qu'aurait le lecteur de la connaissance que Proust peut avoir de la science dans ce qu'elle a d'essentiel, sa révocation en doute (réaction logique, qu'est-ce qu'une espèce de dandy pouvait savoir de la science de son temps sauf ce que la doxa lui assénait ? ) Exemple où la phase signification annule ce que le sujet vient de comprendre.  — Euréka :  il avait lu Claude Bernard.

D'ailleurs la science de son temps avait fort affaire avec l'irruption de la logistique et la lumière qu'on mettait sous le boisseau (l'éther) :  cf. les lectures qui ont préparé « De l'inférence sémantique ».  Ensuite, cette manipulation est moins lacanienne que « sperberienne ».  La citabilité d'un auteur ou d'une personnalité fait de ses idées matière à doxa, à idéologie, tout aussi bien que de connaissances.  Le problème est dans le relais que forme la citation.  L'origine de l'expression de Sperber montre que la parole de Lacan ou de Saussure prend la valeur de celle des ancêtres dans des sociétés moins policées que les nôtres (‘policée’ au sens de {civilisée}).

On lit dans l'Encyclopédie Multimédia Hachette :  « La signification du signe est liée à son interprétation plus ou moins immédiate, évidente ou facile, qui dépend du système de référence, implicitement ou explicitement choisi. »

Cette allusion au holisme est bien masquée ;  rien ne prouve ou ne démontre que l'on est vraiment maître de ses choix en matière de système de référence (au sens courant et au sens de la théorie des opérations sémantiques).  Toutefois, de manière critique, elle montre que Chomsky fait corps en réalité avec Guillaume et Saussure.

Dans la phase de signification (de la théorie) il y a obligation d'interpréter :  l'ambiguïté devient une valeur assignable.  La « signification » consiste à évaluer les produits des phases antérieures.  C'est ici que se situe la manipulation symbolique de Sperber (1974) :  « x est scientifique » , « x est détestable », etc.  On observe une sorte d'étiquettage des coordonnées et des valeurs sémantiques.  L'opérateur axio-doxo-idéologique permet au discours d'imposer ses propres étiquettes.

Dans le meilleur des cas.  Mais la chaîne d'interprétation ne cesse jamais, qu'il s'agisse de l'interprétation consistant à donner une valeur sémantique ou dénotative à un signe ou de celle qui consiste à marquer la notion comme coordonnées épistémiques.  Ex. :  La tension dont parle Guillaume n'a aucune réalité dans la langue, celle-ci n'en n'ayant pas d'autre que comme représentation individuelle et collective.

On notera qu'en dehors de leur rôle de grégarisation, et de mobilisation ou de dénonciation la doxologie et l'idéologie ne sont que des généralisations de positions individuelles ou l'inverse, des individuations de doxèmes ou d'idéologèmes.  Ainsi on est porté à penser que E. Pacherie, en dénonçant la fausseré du holisme rejoint les rangs des psychologues intentionnalistes :  à moins qu'elle ne cherche qu'à ménager les tendances contradictoires.

On ne verra pas de mérite particulier à la présente théorie de considérer comme un aveu d'impuissance toute forme d'explication de la partie par le tout, ceci dit, sans remettre en question la relation d'appartenance.


8.8  La signification est-elle un objet d'étude ?  un classement est-il possible ? 

Dans la perspective adoptée ici le mot peut très bien avoir une signification, et on peut même avancer que certains n'ont que cela, c'est-à-dire une telle charge de valeurs parasites qu'ils sont impossibles à définir hors d'un ordre idéologique ou axio-sentimental.  Mais contrairement au sens ou à la référence, elle échappe ainsi à toute étude scientifique, comme il est impossible d'en généraliser les observations sauf à verser dans la doctrine.  La signification d'un mot, d'un syntagme, d'une phrase, d'un alinéa, d'un chapitre, d'un texte sont des possibilités que le sens ne peut pas envisager, mais il a le mérite d'être, en très grande partie, répétable, tandis que la signification ne le sera jamais que dans un ordre idéologique, à la manière de la métaphysique ou de la théologie.

Ceci ne veut pas dire qu'elle ne se glisse pas dans la définition d'un mot, mais qu'elle rend celle-ci inutilisable.  Témoin : 

La pédanterie est-elle vraiment, comme le dit le QF, une « érudition excessive et affectée » ?  L'acception n'est séparée de la précédente (« caractère du pédant ») que par un point, qui est difficile à distinguer de « attitude du pédant » attribué à pédantisme.  Pour mémoire, ‘pédant’ reçoit le sens de « personne qui affecte de paraître savante », ce qui sent le pléonasme.  Revenons au propos ;  « excessif » est un jugement, une appréciation.  Dans la terminologie que j'avais adoptée (« que j'affectais ») à une époque, il s'agi(ssai)t d'un élément axiosémique, extérieur au sens, mais concernant son emploi.  À titre de consigne, il devrait figurer sous forme de Rem(arque), ou comme péjor., ou « en mauvaise part », dont la trace est le virtuème (« connotème » d'une certaine mode intellectuelle).  On comprend dès lors la nécessité d'une phase distincte du sens pour ce genre de manifestations, aux fins d'étude, en tout cas, les phases n'étant pas étanches.  Grâce aux exemples suivants, on constate que la « virtuosémie » négative n'a pas contaminé le sens d'érudition.

pédanterie ≝ manière d'agir du pédant ; ≝ affectation prétentieuse de savoir (PR)
pédanterie ≝ affectation de savoir, ≝ (affectation) d'érudition du pédant (PL)
érudition ≝ savoir approfondi fondé sur les sources historiques, les textes, les documents (PR)
érudition ≝ savoir approfondi dans un domaine de connaissances (PL)

J'ajouterai un mot, ici, à propos des conceptions naïves, préscientifiques ou parascientifiques du sens.  Comme l'association entre son et intuition chez Ernest Renan (1823-1892), dans De l'origine du langage :  « Le son devint ainsi un lien entre l'image obtenue par la vision et l'image conservée dans la mémoire » ou le fait que le lexicographe et éducateur Pierre Larousse (1817-1875) dans le Jardin des racines latines (1860) propose un sens prototypal (la ‘typicalité’ que signale E. Pacherie) avant la lettre et impressionniste, dans la tradition de l'étymologie :  sens primitif qui persiste dans les variations, principe vital, nature intime, vraie signification première, « le sens du mot jaillit de sa décomposition même », ou encore, à l'opposé, l'idée contemporaine et réductionniste d'une « idéologie traditionnelle du sens ('vraisemblance', 'lisibilité', 'expressivité' d'un sujet imaginaire, imaginaire parce que constitué comme une 'personne', etc.) ».  Roland Barthes (un des initiateurs de l'idéologie ou contre-idéologie de la dérive polysémiste).

L'attribution de valeur est fondamentale, comme la déduction (sous forme d'implication), l'appréciation et la préférence, les comparatifs et la comparaison à fonction valorisante, les jugements esthétiques, la distinction entre le fait et ce qui ne l'est pas, le point de vue en général et les jugements moraux ou philosophiques, y compris religieux.  Le renchérissement ou l'expression de l'accord sont aussi des manifestations du « je » (je laisse le « moi » aux spécialistes de la question).

La forme de l'attribution de valeur est naturellement la relation prédicative (cf. x est y, ou y ∋ [est prédiqué] de x).  Et la déduction a ses formes discursives reconnaissables, donc, ainsi, par conséquent, implique, entraîne, il s'ensuit que, etc. Le schéma est xy.

On peut ajouter :  ‘par suite’, ‘autrement dit’, ‘c'est-à-dire’, cf. le texte, c'est ce qui est écrit (Barthes).  En ranimant la métaphore textile, on tricote des phrases.

L'appréciation intervient à la façon d'un commentaire sur les éléments de la formule cognitivive (le sagittal des coordonnées ciconstancielles) :  qui fait quoi, à qui, où, quand, comment, avec quelle intention, avec quel résultat — et qu'en dit-on ?  Il clôt la série moyens-but-effet.

La préférence peut aussi rejoindre la légitimation propre à l'idéologie, mais la glose, l'explication tend à faire valoir sous prétexte d'élucider, ainsi Rastier (1987) explique « solidarité » par présupposition réciproque.  Le lecteur pressé ne s'aperçoit pas qu'une présupposition n'a qu'une orientation :  antérieure et qu'une « présupposition réciproque » est une antinomie :  implication réciproque, par contre, est possible :  xy.

Exemple d'appréciatif : 

Comme pour tout ce qui est de nature fondamentale (car qu'est-ce qui peut être plus fondamental que la connaissance de la structure de l'Univers ou de son futur ? ), le secret n'est pas facile à percer [La Recherche, juillet 1985].

Ces exemples sont empruntés à mon étude [déjà ancienne] des opérateurs sémiotiques, c'est-à-dire de segments discursifs fonctionnant comme glose obligée de termes ou de syntagmes qu'ils accompagnent ;  toutefois, le sujet qui lit ou écoute, en plus de s'assurer qu'il comprend ce qui est dit ou écrit, se livre obligatoirement au même exercice que l'auteur (ou le locuteur) qui exploite les opérateurs sémiotiques.

Si l'on fait abstraction de la dénotation, il y a donc au minimum trois opérations principales dans l'interprétation d'un énoncé, sans entrer dans le détail de chacune des sous-opérations que chacune comporte.  Un lecteur critique de Le Cru et le Cuit peut ainsi commenter (mentalement) l'ouvrage par son propre jargon et substituer ‘structure latente’ à objectif.  L'exercice au programme consistait à « couvrir sous les extrapolations des réductions abusives ».

Exemple d'une campagne de signification (Le classicisme à l'époque de Gide) ; 

Dans un article sur l'Europe paru en 1923 dans la Revue de Genève, A. Gide classe les questions par ordre d'intérêt à ses yeux.

Nul art, y est-il dit (article du Times repris par la NRF pour le classicisme) n'a le droit à l'épithète de classique, qui ne pose le problème de la totalité - cité par Gide, cf. tenir compte de tout.

Classique au sens parfait qu'on donne à ce mot — l'âge des cathédrales — expression finale de pensée et de foi — paradoxe selon Gide — classique, intégration

On l'a dit souvent :  les jugements que nous portons sur nos contemporains sont contrefaits.  Manque de recul — amitiés — humeur.

Ce qui fait défaut selon moi, c'est une connaissance dépourvue de préjugés, mais on pourrait commencer par priver l'auteur de métaphores ou d'excès de langage :  on relève dans cet article de Gide :  des mots-soutiens et une suracuité, ainsi qu'en raison sans doute de l'origine britannique de l'article, le paysage de la pensée.  Gide n'hésite pas à informer l'indicible — « Si pour informer l'indicible [Gide à propos de Proust] le mot lui manque il recourt à l'image »... comme si cela constituait un exploit pour un écrivain, alors que Gide lui-même semble « dire l'informe » :  « saisir par brassée des sentiments que la coutume a liés et dont le faisceau nous apparaît trompeusement homogène » — embrouillement - racinier - non-désir - inévaluable - nonchaloir - désengagé - désoccupation.

« Et plus inquiète est l'image, plus calme est le miroir, plus contemplatif le regard (à propos de Proust) ».

Ailleurs, en réplique à Barrès — l'idée de patrie est un très complexe faisceau :  ce qui est « chose de mode », bien au contraire, ce sont vos opinions, vos idées.  Je ne fais pas une critique de Gide :  je me borne à illustrer la signification à l'œuvre, sans pour autant que le sagacité de Gide soit en cause :  il relève cette amusante jonglerie : 

« on prétend penser comme on sent, et sentant juste, on pense faux » Michel Arnaud cité par Gide.  Et parle avec conviction de « cramponnement à des théories », à propos de Barrès, mais qui me rappelle une expression qu'employait ma mère quand on l'embêtait :  « crampon », injure suprême.

Cette excursion dans cette époque opaque pour nous n'a pas été vaine :  on apprend ainsi que l'image de soi est une « croyance ».  Somme toute cette cure gidienne incite au décramponnement.


8.9  L'opinion et le système de croyance

Pourquoi peut-on se demander a-t-il omis l's de ‘croyance’ ?  Les croyances de l'un ou de l'autre peuvent ou non former système (c'est le cas des doctrines et des philosophies), mais ici, dans la signification, on a plutôt affaire à la croyance faisant système.  Sa réalisation propre est la ‘doxa’.

remarque — J'ai malencontreusement ou heureusement, c'est selon, corrigé les formes qui apparaissaient dans les liens.  Est-ce que je songeais au confort du lecteur ? 

Doit-on faire allusion à un système ou plusieurs sytèmes de croyance(s) selon les ou la croyance ? 

En sociologie, la doxa est l'ensemble des opinions communes aux membres d'une société à un moment donné.  C'est aussi ce qu'on appelle couramment l'Opinion (la majuscule est intentionnelle).  Le GDEL poursuit en précisant que pour Husserl la doxa s'oppose à l'épistémé.  C'est pour ce philosophe l'ensemble des croyances et des idées non objectives.

Évidemment, il n'est pas possible à partir d'une brève définition de discuter utilement de l'emploi d'une négation, mais on peut se demander ce qui constitue une idée objective, comme l'idée est condamnée à faire l'objet d'une compréhension et donc d'une interprétation par un sujet donné (sujet on ne pleut plus subjectif).  On admettra que les idées correspondant à une contrepartie dénotative ont un avantage sur les autres.  La notion de mètre est objective, dans ce sens.  La formulation π de 15 à 20 m/s est relativement objective et celle de π une quinzaine de mètres est approximative, mais circonscrite.

Somme toute, on a la démonstration que le mètre n'est pas une opinion, mais les Anglo-Canadiens en ont fait matière à opinion, puisqu'ils s'opposent à son emploi (même au Québec, il est encore question de livres n'ayant pas 500 grammes).  Ironiquement, nos politiques, qui brillent par leur culture, ont trouvé moyen de fabriquer un savant Litre (sans doute de la renaissance américaine), dont le nom a été donné à la mesure en question, la minuscule posant problème, foin donc des conventions internationales.

Il est donc important de voir la croyance comme régissant les connaissances et non la science, c'est-à-dire l'esprit scientifique.  La doxa ou l'opinion se reconnaît en outre à deux paramètres :  elle est le fait d'un groupe relativement circonscrit et le fait d'un moment qu'il est possible de déterminer.  Elle est la première forme sociale de la valorisation, plus ou moins subie ou plus ou moins épinglée, car une valorisation est double ou binaire.

Il n'entre pas dans mes attributions d'interdire au scientifique de croire, mais je peux, sans outrepasser mes prérogatives, considérer qu'un scientifique qui croit ne l'est pas à ce moment-là, et inversement, qu'il est exactement scientifique quand il écarte la croyance, bien que cela ne constitue pas une garantie en soi.  Une rubrique du Guardian fait état de la science improbable, notamment à propos des explications que l'on donne d'un fossile retrouvé tête en bas.  Bon, passons.

Si j'ai souvent remarqué une certaine arrogance chez les scientifiques « durs » (y compris chez les logiciens), je persiste naïvement à imaginer que l'on peut, éventuellement, distinguer ce qui est scientifique de ce qui ne l'est pas, c'est-à-dire de ce qui est ascientifique, et non antiscientifique, ce dernier adjectif caractérisant une démarche attaquant la science.  Ce qui me permet d'illustrer la distinction entre croire et savoir :  je crois que la science peut exister.  Il est même possible de suggérer que celle-ci (elle peut être « molle » également, dans ce cas) est une forme psychique où la distinction que l'on fait entre déclaratif et non-déclaratif n'est pas possible.

Un journaliste ou un lexicographe peut écrire la formule que l'on doit à Einstein, mais celle-ci n'est scientifique que lorsqu'il devient impossible de l'identifier comme exemple de psittacisme.  Par contre, si une formule ou une notion ou les explications correspondantes sont identifiables comme phénomènes de psittacisme on a sans l'ombre d'un doute affaire à une croyance.  On peut même considérer que des exemples qui suivent, A) est ascientifique : 

A) Je crois que E = mc2.
B) il déclare que le monde est de nature mathématique

B), c'est-à-dire l'affirmation de Galilée, est considéré comme scientifique ;  et comme ce n'est pas une croyance, je ne suis pas tenu d'y croire.  Mais cela appartient à ce que l'on considère comme la science, question qui échappe à mon propos et à ma compétence.

Vicky Pope, à ce sujet, écrit dans le Guardian : 

Do you believe in climate change?  That's not a question you should be asking - it's a matter of empirical evidence, not belief (...)  This is very hard for scientists to understand.  The scientific evidence that humanity is having an effect on the climate is overwhelming and increasing every year. Yet public perception of this is confused. (...)  What I don't think any of us appreciated at the time was the depth of disconnect between the scientific process and the public.


8.10  La doxologie, fonction de signification

La doxologie est classiquement la manière de parler adaptée à l'apparence, à l'opinion ou à la pratique, selon Leibniz (dans Lalande qui situe également l'axiologie).  C'est une orthologie :  « on dit ».  C'est la fameuse opinion courante contre laquelle certains (dont moi) s'élèvent, dans la formule « contrairement à ».  Mais elle ne sert pas seulement de repoussoir :  elle est omniprésente et n'est la pensée de l'autre que par décision idéologique.  Les formes alternantes « on-nous » du discours scientifique, malgré leur dépouillement sémantique, sont des rappels implicites de la nécessité où chacun se trouve d'assurer une liaison avec le groupe.  Autrement dit, penser n'exclut pas croire.

Les phrases introductives (opérateurs phrastiques ou préphrases) comme X croit que forment un paradigme doxologique.

Le « doxique » (ou doxastique) va se présenter comme une connivence très familière, où l'axiologie n'est plus assumée par l'énonciateur ou l'auteur lui-même, mais en tant que membre du groupe ;  le « je » disparaît au profit du « on » ou de la forme passe-partout :  « tout le monde sait (...) ».

La doxologie, sous des dehors de différenciation, est le lieu intermédiaire entre les valeurs (collectives et individuelles, électives) et leur dogmatisation.  Elle a un aspect familier et l'apparence du bon sens, cherchant sa forme du côté des proverbes.  Les proverbes, les dictons et les maximes sont donc des doxèmes.  Ses formes propres sont celles de la conformité plutôt que des choix esthétiques.  Préjugés, préconceptions, évidence, tout ce qui fait l'implicite collectif.

Pour éviter de se retrouver soi-même dans le collimateur, les exemples encyclopédiques sont le terrain le plus neutre possible, car il y a nécessairement un inconfort à classer ses propres valeurs :  on cherche donc à minimiser le malaise qu'il y a à parler des « valeurs » des autres, ou même des siennes — l'effet étant ici trop intimement lié au degré d'adhésion du sujet comprenant.

Formes doxastiques :  vous et moi = on/nous, disons, quoi qu'on dise, on dira mieux, on dit — il faut dire, comme on dit, on sait que, dites, n'est-ce pas, etc.  La concession s'y exprime de manière privilégiée :  son modèle implicite sera « disons », « si l'on veut » ou « à la rigueur ».

La conformité est centrale à la doxologie.  La conformité, c'est la vérité, et la vérité est évidente.  Le classique énoncé gnomique est le fait général d'expérience ;  son énoncé à valeur générale s'accompagne d'une marque particulière :  ‘on le sait’.  L'usage ludique n'est pas exclu :  « [tout le monde sait que] le jeu est un facteur d'apprentissage ».  Ce savoir implicite, c'est avant tout l'expérience, et ses déductions.

Le phatique vérifie le contact établi.  Dans la situation verbale, cette fonction l'établit également :  le fait de s'adresser à quelqu'un ne lui apporte aucune information autre que celle-là, le besoin de lui parler.  Le « n'est-ce pas » de Malraux est un bel exemple de ce besoin (ou de cette affectation) de connivence.  Le modèle est celui de l'interpellation :  « dites », « non ? », ou de l'acquiescement (qui peut préjuger de la situation) :  habituellement, assurément, naturellement, bien entendu, comme on peut s'en douter, en effet, vous savez, c'est-à-dire, qui sait ?, comme dans tous les domaines de, selon l'expression consacrée, comme on le croit communément, mais pas forcément, et cela n'est pas sûr, tout se passe comme si, tout porte à le croire, comme on dit, si l'on préfère, si l'on veut...


8.11  L'axiologie ou le jugement de valeur dans l'interprétation

L'axiologie porte précisément sur l'évaluation personnelle des énoncés lus ou entendus lorsqu'ils ont été dotés de propriétés sémantiques, dénotatives et référentielles, que le sujet rapporte à leurs situations et à leurs emplois.

Dans la mesure où il est possible de l'isoler des deux autres phénomènes socioculturels et sociocognitifs, doxologie et idéologie, l'axiologie stricte se cantonne dans la valeur, au sens d'échelle de valeurs ou de jugements de valeur.  Les valeurs peuvent être collectives (scalaires ou systémiques, mythiques) ou individuelles, mais passent le plus souvent pour personnelles, car techniquement l'individuel dans le discours est bien souvent plus une revendication du sujet qu'une catégorie isolable, analysable et vérifiable.  L'axiologique discursif se remarque par la prédominance du pronom personnel de la première personne du singulier, soit « je » ou son coréférent (anaphorique) :  « mon », « ma », « mes ».

C'est ici que se situe la « manipulation symbolique » de Sperber (1974) :  « x est scientifique », « x est détestable », etc.  J'avais effleuré le problème, en 1979, en cherchant une forme pour les instructions grammaticales des dictionnaires et qui sont intériorisées de façon variable par le sujet et stockées avec les signes, comme  « 'boueux' se dit des choses », j'avais retenu à l'époque l'expression, curieuse selon le jury de soutenance, d' « axiome-définition ».  On peut sans hésitation les considérer, en élargissant la classe à des instructions morales ou esthétiques, comme des axiodéfinitions et l'axio-définition ≝α est un axième réglant la valeur ou la place d'un autre signe.

Adam Schaff (1974) rappelle la nécessité de la mise entre guillemets en raison du caractère général et vague des mots, comme la nécessité de l'etc. dans les dénombrements, qu'il reprend à la « Sémantique générale » d'Alfred Korzybski (1933), cf. Ullmann.

Si ce n'est pas tout à fait le cas avec l'idéologie, on a vu que l'axiologie a également subi un détournement et sans doute plus grand que celui qui touche ‘doxologie’.  À la différence de l'axiologie, l'extension ou le détournement dans le cas présent n'est pas mon fait.  Si le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933) ne donne que l'acception étymologique, c'est-à-dire ≝ {formule de louange à la Sainte-Trinité}, le GDEL note qu'en logique il s'agit d'un « énoncé se bornant à reproduire une opinion commune ou une apparence ».

Il y a tout de même un résidu étymologique dans le processus, comme la valorisation a quelque chose de la glorification originale.  Plus sûrement, il y a valorisation de la notion elle-même dans la formulation de sa définition.  Il y a aussi ambiguïté ou incertitude, mais c'est une autre histoire.

Ces quelques lignes sont extraites du Traité des opérateurs sémiotiques, aujourd'hui en grande partie abandonné, mais dont il subsiste quelques passages également dans la Synthèse.


8.11.1  Axiologie :  détournement sémantique ou extension de sens ? 

Certains membres de mon jury ont cru bon d'employer le terme, sans signaler l'emprunt, mais je tiens à préciser que le détournement s'est fait à partir du sens que la notion recevait chez Lalande, repris dans le GDEL :  « théorie des valeurs philosophiques, morales, métaphysiques » :  la classe d'extension s'étend chez moi à toutes les valeurs et spécifiquement à partir du sujet.  Plus généralement, on dira qu'un énoncé est axiologique s'il porte le rapport d'un sujet à un objet valorisé.

Néanmoins, dans la théorie des opérations sémantiques, il s'agit surtout d'un type de traitement cognitif que reçoit le « produit » d'une phase antérieure (sémantique ou référentielle-dénotative).  Le jugement dont il est fait état dans le premier titre est typiquement une prédication, qui est une opération cognitive élémentaire :  x est Vaxio — π un axiome est une vérité admise par tous sans discussion ;  cet exemple, malgré les apparences, n'est pas une prédication axiologique.

L'ordre des phases n'est plus aussi affirmé aujourdhui ;  deux raisons vont dans le sens d'une remise en question d'une succession invariable :  la distinction entre le sens et la dénotation et la prise en compte de la proximité qu'impliquent les conditions associatives ou conjecturales, notamment, de signification.

On peut noter à ce sujet que la signification dans la théorie des opérations sémantiques ne prévoit pas d'énoncé ou de prédicat scientifique.  Si vous me dites que « les axones du groupe A myélénisés connaissent des vitesses 5 à 7 fois supérieures à ceux du groupe C amyélinisés », votre propos ne diffère apparemment pas d'une comparaison entre véhicules ou animaux, et pourrait être traité cognitivement comme une comparaison valorisante.

La construction scientifique en général est du domaine des connaissances et si elle repose sur l'assentiment des spécialistes, elle n'est en fait à cette occasion qu'un emploi du dispositif général que constitue la signification.  Autrement dit, le prédicat « x est scientifique » est à la portée de tous et n'engage pas la théorie.

Axiologique —  qui répond à la question :  S'agit-il plus d'une valeur culturelle, morale ou esthétique que d'un sens ?


8.12  La véritable part du « je » dans l'axiologie

Le sujet sait-il que son schéma de raisonnement est investi partiellement par un stéréotype ? 

Si l'on se reporte à B), plus haut, ou plus exactement à ce que j'en disais, il semble que je me contredise.  En fait, j'ai tiqué quand le GDEL m'a appris que c'est à Galilée qu'on devait cette affirmation sur la nature de l'Univers.  Le PRE citait Bergson qui s'est sans doute bien gardé de citer son prédécesseur, dont son contemporain (ils sont nés en 1859), Husserl vantait pourtant son rôle dans la mathématisation des sciences, jusqu'alors prisonnières de l'aristotélisme qualitatif.

En fait, on admettra que signée de Bergson, la chose serait ascientifique ou, du moins, sujette à caution.  Il faut dire que je ne serais pas plus enclin à découvrir une portée scientifique à son intuition qui se dilate (j'ai toujours cru que c'était la rate).  Voici un énoncé tiré d'Omnis, sur l'homme qui entrait à l'Académie française en 1914 [on ne précise pas si c'est avant ou après la déclaration de la guerre] : 

« [l'intuition] manifeste ainsi* l'infinie contractibilité de la durée. »

*par sa dilatation.

La neutralisation (ou naturalisation) sémiotique récupère le phénomène de la distanciation signalé par Josette Rey-Debove et qui s'appuie sur un jeu d'énoncés d'escorte (si j'ose dire, pour m'exprimer vulgairement, en quelque sorte, littéralement) de nature métalinguistique (ou métadiscursive) qui sont des commentaires d'ordre axiologique.  Il y a évaluation :  valorisation (euphorisante, de connivence) ou dévalorisation.  L'idée de rejet ou de distanciation n'est pas nécessairement vérifiable.

Les valorisations axiologiques d'éléments ne sont pas obligatoirement l'objet d'une réflexion personnelle consciente.  Leur acquisition est sociale, malgré un investissement affectif, ainsi que leur manifestation souvent par rapport à la personne qui s'en fait le « porte-parole » :  on parle (concurrent sérieux du ça parle psychanalytique).  Tous les appréciatifs, toutes les formes de jugement, de prédicat hiérarchisant ou de comparaison seront des axiologèmes ou, mieux, des axièmes.

À partir de 1911, Husserl semble être une version allemande de Bergson, « toute connaissance est intuition d'une essence par la conscience », mais à partir d'une formation différente :  études d'astronomie, de physique et de mathématiques, ce qui ne l'empêche pas de découvrir que « l'ego est à l'origine des significations » et que « la conscience seule est donatrice de sens ».

Comme je ne peux pas me targuer d'une formation qui me permettrait de faire de la philosophie une science rigoureuse, j'aurais plutôt tendance à déplacer l'origine du sens et de la signification.


8.13  L'idéologie, fabrique de signification

La définition retenue pour l'idéologi(qu)e* sera technique :  système de « significations » concernant l'organisation sociale légitime [qui a la particularité d'être] implicitement présent dans toute construction culturelle (Ansart ; cf. Dumont, Servier). Les « significations » de l'idéologique sont normalement des éléments concernant les finalités et les moyens utilisés dans la justification d'une action ou d'un état social pour un groupe donné.

*la nominalisation de l'adjectif avait, à l'époque de mes recherches, pour objet de désensibiliser la notion, trop souvent politisée :  il m'a suffi de constater l'accueil reçu à une citation de Bourdieu à ma soutenance, alors que la phrase n'était donnée que comme exemple (donc pas à titre de source) — mais les jurys lisent-ils les thèses ? 

Pour éviter l'amalgame avec la dénonciation de l'idéologie (la pensée [fausse] de l'autre), je m'étais donc proposé d'utiliser l'adjectif « idéologique » comme nom, qui désignait alors en raccourci le phénomène idéologique et le « fait observable » sous ce nom.  Mais la peur de l'idéologie est passée.

Légitime précise bien qu'il ne s'agit pas nécessairement de l'idéologie officielle, dite dominante.  Une idéologie donnée peut dominer un texte ou un énoncé.  L'idéologie fonde le réel :  elle dit la norme, la conduite juste et appelle à s'y conformer, et, enfin, produit ses mots prestigieux ;  elle se confond avec la nature, le bon sens et l'évidence (Ansart).  Comme le dit encore Ansart, l'idéologie consiste en la désignation de l'action juste ou de la pensée juste.

Retenons une définition faisant la synthèse :  on peut recouper les définitions de Dumont (1974), Ansart (1974), Rocher (1972) et Ellul (1962), sans oublier Prieto (1975) ;  l'idéologie sera un système de représentations, c'est-à-dire de concepts, de jugements, de croyances, d'idées reçues, d'opinions et de valeurs, qui visent le général et l'universel.  Ce système se manifeste comme schème collectif d'interprétation de la situation d'un groupe, dans un discours évident, vrai et plein assignant la place, l'identité, la raison d'être et l'ac­tion d'une collectivité, en garantissant les cohérences provi­soires et en maintenant l'unanimité et l'adhésion.

Il est naturellement difficile de parler d'idéologie sans adopter une paire de lunettes critiques.  C'est aussi l'aporie de l'épistémologie qui s'érige en connaissance (critique) de la connaissance (déjà critique) qu'est la science.

L'idéologique diffère peu de l'axiologique ou du doxique et s'en distingue essentiellement par la dogmatisation et la systématisation à des fins d'autoreproduction et de conviction.  L'usurpation est son mode de fonctionnement, puisqu'elle simule même la pensée.

L'idéologie puise dans le stock de la doxologie comme elle exploite l'axiologie :  « Le patrimoine concrétise donc le devoir envers les générations futures, que, paraphrasant Auguste Comte, on pourrait traduire ainsi :  ‘L'humanité se compose plus d'hommes non encore nés que d'hommes vivants’. » [Michel Lacroix, Marianne] Formule attribuée à Comte :  « L'Humanité se compose de plus de morts que de vivants. »

Ex. à bon droit (?  {d'une façon juste et légitime}, PRE), autrement dit, en d'autres termes, c'est-à-dire, nous voulons dire par là, vrai, tous, simple, à savoir, la vraie science, le vrai savoir, au sens strict, fondamentalement faux, politiquement, au vrai sens du terme, donc, de ce fait, en un mot, en définitive, somme toute, comme vous le savez, voire, c'est ce qui est, en l'espèce, pour tout dire, en résumé, or, justement, alias, couramment dit, il est vrai, en réalité.

8.14  Note sur l'âne et sa signification

Il s'agit de trois alinéas tiré de l'article d'E. Pacherie (1997).  Les paragraphes en bleu sont de votre serviteur.

« Prenons par exemple la proposition Cadichon est un âne, il semble que la vérité ou la fausseté de propositions comme Cadichon a des sabots, Cadichon brait, les ânes sont des animaux, les ânes sont plus petits que les chevaux, soient d'une manière ou d'une autre pertinentes pour son évaluation sémantique. Ainsi, si vous croyiez que Cadichon n'a pas de sabots, vous commenceriez à douter qu'il soit vrai que « Cadichon soit un âne ».  Par ailleurs, si quelqu'un affirmait croire que Cadichon est un âne mais s'obstinait à nier qu'il soit un animal, vous auriez des raisons de penser que l'une ou l'autre des croyances qu'il exprime en disant que Cadichon est un âne et qu'il n'est pas un animal n'ont pas le même contenu que les croyances que vous exprimeriez par les mêmes termes. »

Il est assez surprenant de voir le langage réduit à l'expression de croyances.  Où donc est passé la communication et son pinacle ?  À moins bien sûr que l'on réduise la communication à l'échange de croyances, ce qui correspond en général à l'effet obtenu :  le « sens » ne passe pas.

Surprise aussi de voir le sens réduit à des éléments de la réalité qui seraient ou vrais ou faux.  Qu'advient-il des sabots lorsqu'on n'a pas d'onguligrade ou de savetier sous la main ?  La théorie des opérations sémantiques est plus expéditive, si votre âne porte des chaussures italiennes et un complet d'un tailleur londonien, ça ne l'empêche pas d'être un âne.  La doxa dit bien :  « tous les ânes ne braient pas ».

« Convenons avec Fodor (1987a) [écrit Pacherie] d'appeler liaisons épistémiques d'une proposition les propositions que nous jugeons avoir une pertinence pour l'évaluation sémantique de cette proposition. »

Si l'on s'en tient au modèle inférentiel, les fameuses liaisons épistémiques sont dangereuses, car il s'agit de jugements portant et portés sur l'énoncé et non du sens de l'énoncé lui-même.  La vérification de la phrase serait en réalité la vérification de ce que je pense de la phrase et même pas ce que je pense que la phrase veut dire.  Et moi qui me donne tant de mal pour montrer qu'il n'y a pas de communication... je devrais être comblé.

« Une théorie vérificationniste de la signification [explique Pacherie sans lui apporter sa voix] soutient que la signification d'une phrase est déterminée par ses implications empiriques, autrement dit par les données empiriques qui font une différence relativement à sa vérité ou sa fausseté. » 

Autrement, elle est une survivance du béhaviorisme.  Pour donner dans le vérificationisme on dira qu'il s'agit d'une notion mâtinée d'incompatibles et qui survit mal à la manipulation génétique.

Le plus étrange dans l'histoire, c'est que la proposition n'a pas de « sens complet », malgré une apparente complétude propositionnelle.  E. Pacherie aurait pu tout aussi bien écrire :  Cadichon est une proposition (qu'a dit Chon).  Sans blague :  la dénotation dispose d'une méthode beaucoup plus exacte que celle des liaisons épistémiques (qui sont en réalité la récupération des propriétés prédicables d'un objet ou d'un être).  C'est la référence ou non, dans la référence (imaginaire ou non) de l'énoncé.

« Cadichon est un âne » a donc deux « sens » possibles en fonction de sa référence/désignation :  si ‘Cadichon’ désigne un animal, ‘âne’ a une dénotation ;  si ‘Cadichon’ désigne un être humain (enfant ou adulte) le sens du terme ‘âne’ est {peu intelligent | qui ne sait presque rien}.

Si vous me parlez de Darwin, par exemple, après avoir établi qu'il ne s'agissait pas de la ville (le contexte ou la situation suffisent, inutile d'instruire un procès en vérité), il suffit de s'assurer qu'il s'agit du naturaliste, sinon, avec la méthode dont Fodor se fait l'avocat, je peux très bien demander que soit introduit le HMS Beagle.  Autrement dit, le holisme sémantique ou comment noyer le poisson.

Ce tout du holisme me laisse sur ma faim :  qu'ai-je appris du sens ?  qu'il était incognoscible ?  que les bipèdes sans plumes sont de drôles d'oiseaux.  Il est tout de même regrettable, que Cadichon ne se distingue que du cheval :  il y a le mulet parmi les concurrents, le bardot, l'hémione, l'onagre, le bourricot... Est-il du Poitou, ce Cadichon ? 


8.15  Mot(s) de la fin

Il ne m'appartient pas de jouer à l'épistémologue et de déterminer ce qui dans une science est scientifique et ce qui est du domaine de l'opinion, bien qu'en tant que « scientifique mou » je possède un moyen imparable de fabriquer des croyances à partir de faits scientifiques durs (et même spongieux).  Il s'agit du psittacisme, et celui-ci est à la portée de tous.  Le journaliste scientifique est un autre cas :  quand a-t-il cessé d'être scientifique ou quand commence-t-il à l'être ?  Je connais bien cette situation en porte-à-faux pour avoir été dans ma jeunesse traducteur technique sans avoir été technicien et si peu traducteur :  les contresens et les faux sens le disputaient allègrement aux non-sens.

On a compris qu'il n'est pas nécessaire d'insister sur la présence de l'inférence dans la phase de signification.  Sa forme coule de source en quelque sorte.  C'est une prédication inférée.  P est absurde ou P ne veut rien dire (à propos de la phrase de Lacan par exemple (pour mémoire :  « je te demande de me refuser ce que je t'offre parce que ce n'est pas ça »).  La condition est l'opération précédente, c'est-à-dire soit la règle d'inférence sémantique ou dénotative ou à l'issue de la phase référentielle :  c'est alors ce qui est construit comme représentations d'une suite de propositions qui fait l'objet du jugement.  Moins direct, le jugement de la phrase de Lacan pourrait être :  P est tronqué ou mal construite.  Cf. Je te demande de me refuser ce que je t'offre parce que ce n'est pas ça que je voulais te donner/que tu mérites.

Si les opérations référentielles consistent à trouver un référent à chaque élément sémantique ou dénotatif pertinent (ils seront distincts) et que ce référent sera alternativement ou de pair cognitif et isolé dans la réalité, et de construire, toujours sur deux plans distincts, des référentiels, c'est-à-dire des ensembles de coordonnées synthétiques successifs, les opérations de signification, axiologiques, doxologiques (doxastiques) et idéologiques sont une forme de production verbale, mais intérieure :  le discours interprété est arraisonné et raisonné (ce n'est pas vraiment un jeu de mots, comme le sens ancien du premier est celui de {raisonner}), en fonction des idées préconçues du sujet qui interprète, des idées ou des goûts du groupe auquel il appartient ou croit appartenir et éventuellement de la classe politique dans laquelle il se reconnaît.

À mesure que s'approche le terme de cette aventure (probablement la dernière), le sentiment évoqué dans les observations générales en fin du chapitre 4 risque de s'amplifier.  Il y a naturellement moyen d'éviter et de combattre cette conception en expliquant l'automaticité apparente de certains pans du discours (tant dans leur production que dans leur réception) par (je ne dirai pas la structure), par l'auto-organisation éléments de sens et de dénotation mis en œuvre :  les fameuses synèses déformables et reformables et non uniquement les pseudo-hiérarchies que les sciences taxonomiques projettent sur les connaissances générales.

Le vrai mot de la fin est cette fois laissé à André Gide :  « toute théorie n'est bonne que si elle permet non le repos, mais le plus grand travail. »

On peut même le consulter au sujet du holisme : 

« L'œuvre de l'artiste ne m'intéresse pleinement que si, tout à la fois, je la sens en relation directe et sincère avec le monde extérieur, en relation intime et secrète avec son autreur. »  A. Gide.  Incidences.  Il avait de l'imagination, même si pour l'imagination, je préfère MacOrlan.




He said something about his share being bigger
now with Meadows and the other two dead. 
He still used the word ‘share’,
like there was still someone to split it with.
She raised her eyebrows. 
— Maybe, but it's just semantics, Harry.
Michael Connelly,The Black Echo.




la première révision s'est achevée le 24-03-12 09:34:05





supra  ·  ∥  ·  Annexes