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Essai de sémantique





In Memoriam Deirdre Annis Mark & Galopin





«Le désordre terminologique peut aller fort loin.  »  
Dictionnaire de linguistique.
 Jean Dubois et al. (1973)

« Il ne veut ni tout réformer, ni se soumettre à tout,
parce qu'il n'est ni tyran ni esclave.  »  
Jean Le Rond d'Alembert (1717-1783).




I




I - Introduction 1
objets et modèles  ·  la question du sens  ·  horizon épistémique  ·  la communication  ·  disproportion du signe  ·  après la fascination du signifiant, la fascination du sujet parlant  ·  modèle cognitif  ·  incidence de la modélisation




Abréviations utilisées dans l'Essai de sémantique


Pls= par la suite; vpl ou pl = voir plus loin; vph ou ph = voir plus haut; vpb = voir plus bas (moins loin que vpl); cf. = comparer/voir; v. = vers (l'équivalent de circa, c., en angl., devant une date) ;  ex. = exemple; p. ex. = par exemple; fig. = figure.  Les divers symboles et notations propres à la démonstration apparaissent dans le texte et on les trouve sur cette page. 

Les dictionnaires de langue figurent séparément en bibliographie.  Les abréviations suivantes sont utilisées pour les désigner dans le corps du texte ; la liste comprend les dictionnaires spécialisés consultés :

B = Bordas.

B, G & LL = Dictionnaire des mathématiques de Bouvier, George, Le Lionnais, aussi ailleurs dans le site connu sous les initiales DM (DDM), ; 

D & R = Dictionnaire de philosophie de Durozoi et Roussel

DDL = Dictionnaire de didactique des langues (Galisson & Coste)

DESL = Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage (Ducrot & Todorov), aussi appelé Ducrot et Todorov

Dfc = Dictionnaire du français contemporain

DL = Dictionnaire de linguistique sous la direction de Georges Mounin

DLL = Dictionnaire de linguistique Larousse sous la direction de Jean Dubois

DQ /DQFL= Dictionnaire Quillet

EU = Encyclopædia Universalis

EUT = Thésaurus-index d'Encyclopædia Universalis

Gdel = Grand dictionnaire encyclopédique Larousse

LL = Le langage, sous la direction de Pottier

LS = Lexique sémiotique de Josette Rey-Debove (1979)

Lx = Lexis

PL = Petit Larousse (1911, 1918, 1943, 1982, 1993, 1997 [éd. grand format et cédérom]).  En 1911, le PL ne portait pas encore ce nom et était signé par Pierre Larousse (alors que sa biographie indique :  1817-1875) :  Dictionnaire complet illustré.  L'édition de 1918 porte le nom que l'on connaît (toujours illustré) et est publiée sous la direction de Claude Augé.  PR = Petit Robert (éd.  94, puis 97 [cédérom 1996 et 2001] et édition papier Millésime 2007)

QF = Quillet–Flammarion

RM = Robert méthodique

Le « Vocabulaire philosophique » de Cuvillier et le « Vocabulaire technique et critique de la philosophie » d'André Lalande sont cités sous le nom de l'auteur, même dans le cas de Lalande où l'édition utilisée [revue] est collective.  Il faut ajouter L'Encyclopédie Universelle Larousse sur cédérom (2001/2), l'Encyclopédie Hachette sur cédérom, la deuxième édition papier d'Universalis [1989-90], Le Grand Larousse du XXe siècle (1928-1933 + 1954 [suppl.]).



Note sur les renvois bibliographiques

Les dates entre parenthèses ou entre crochets sont destinées à situer un auteur ou un ouvrage historiquement, en particulier dans l'introduction.  Comme cet ouvrage privilégie une perspective donnée, les noms cités ne renvoient pas systématiquement à la bibliographie qui n'est qu'indicative.  Il n'est pas question ici de discuter la valeur de l'apport d'autres chercheurs, pas plus qu'on n'en fera l'inventaire.  La paternité d'un concept est signalée pour éviter toute polémique, et n'est pas infaillible. 

Je présente ici mes excuses à ceux que j'aurais privé de leurs titres, y compris posthumément.  Cependant, faire remonter un concept méthodologique moderne à l'Antiquité tient de la supercherie.  En dehors des filiations logiques, l'Antiquité n'a pas envisagé le sens comme objet d'étude (sauf par la rhétorique), pas plus que ses conditions de réalisation, et surtout pas le modèle des bases de données relationnelles.  Ces indications historiques sont données sous toutes réserves ;  les omissions et les confusions sont naturellement involontaires.  On se reportera à l'ouvrage de W.  Terrence Gordon pour toute mise au point.

Les contemporains immédiats sont présentés sans date, sauf si le renvoi est fait à un ouvrage en particulier.  J'ai essayé le plus possible d'alléger l'appareil didactique, même lors de la discussion d'une notion.  La langue décrite est le français dit standard, sauf indication contraire.  Je ne prétendrai pas asservir un cadre théorique à un objet plus spécifique que le langage, dont le français est une langue représentative :  dans un souci de généralité scientifique, le sens n'est pas privilégié par tel ou tel sociolecte, et encore moins tel ou tel idiolecte.  Convention supplémentaire [2008]  Les remarques et les commentaires ajoutés au texte d'origine, ainsi que les notes rédigées lors de la mise en ligne du site figurent désormais en caractères de cette couleur.




Introduction aux opérations sémantiques et sémiocognitives

Objet et modèles

Cet Essai n'a pas la prétention de constituer une « introduction » à (toute) la sémantique, pas plus qu'un « état (en règle) de la question ».  Il ne s'agit pas non plus d'un état des lieux, aujourd'hui dispersés et dont la synthèse relèverait du tour de force.  Il n'a pour objectif que de proposer quelques indications sur la nature du sens et de ses manifestations dans le discours, en prenant d'abord pour prétexte les relations souvent délaissées, considérées comme allant de soi ou traitées et rejetées comme logiques, ou encore logico-sémantiques, ce qui constitue une contradiction hérétique.

Le présent ouvrage n'est pas non plus une véritable initiation à la sémantique, même si on y rappelle nombre de notions essentielles de manière chrono-théorique et que l'on prenne soin normalement de définir tout terme pouvant sembler « peu courant ».  Bien qu'on trouve une abondante bibliographie sur le site, complétée depuis par les sources du XIXe siècle de « De l'inférence sémantique », celles-ci ne sont pas complètes (cela va de soi) ni impartiale (a fortiori) :  elle reflète, comme l'ouvrage lui-même, des choix et des limites, mais surtout des méandres.  Ce sont tous ces facteurs qui ont dicté le titre actuel, qui manifeste également le désir de présenter un essai plutôt qu'un manuel.  Un manuel devrait être remis à jour, ce traité sous forme de projet théorique est une mise au point et fait le point sur la question du sens dans le langage (mais non un véritable état de la question), après une réflexion d'une quinzaine d'années sur ses manifestations et les divers états des lieux dressés par d'autres auteurs, sans s'y substituer.  Comme par hasard la genèse de cet Essai coïncidait avec les cent ans de celui de la fondateur de sémantique, Michel Bréal.

Les relations sémantiques constituent pour les linguistes, à défaut de pouvoir définir le sens, un bon moyen de commencer à en parler en le cernant graduellement, mais Jackendoff (1972) a tort d'en conclure un peu vite qu'il y a là une certaine facilité.  On peut distinguer, dans les relations sémantiques, deux grands types :  les relations lexicales (ou lexico-sémantiques) et les relations sémantiques proprement dites (souvent considérées comme logico-sémantiques, sans doute parce que leur analyse dérive de l'analyse des concepts).  Dans chaque type, on peut encore distinguer deux grandes catégories :  les relations intrasigniques et les relations intersigniques. 

[2008]  L'analyse des concepts se faisait classiquement en notes dans la compréhension (intension), mais la logique de la même époque faisait intervenir massivement l'extension, notamment dans l'étude du syllogisme (cf. Thonnard).  Quant à la distinction intrasignique/intersignique que je faisais il y a vingt ans, elle se concevait dans une sémantique descriptive (c'est-à-dire non opératoire), où le signe était un espace ou un ensemble d'objets obtenu par analyse, comme dans l'analyse sémique dont j'étais tributaire, lors des linéaments de la théorie de la sémantisation.  Toute mention du « sème » dans ce texte est donc à prendre avec des pincettes et relève de la commodité où je me trouvais alors de ne pas avoir à creuser plus loin. 

L'évolution naturelle de mes idées sur la nature du sens m'a poussé à reprendre l'idée de Diderot, avec laquelle je fleurtais depuis longtemps, sur cette question et d'adopter le lexique comme outil d'analyse du sens, comme la métalanguerem bien comprise dérive de la langue et non de lui imposer une structure extérieure.  La terminologie s'est simplifiée aussi, avec l'abandon de termes barbares créés plus par imitation que par nécessité.  Je ne prétends pas réduire à néant le travail des sémanticiens du XXe siècle, mais en ce qui concerne l'étude d'une sémantique de la reconnaissance ou de la réception, de la sémantisation, un mot n'a pas d'autre sens que celui que peut lui donner un locuteur qui ne jongle pas avec les catégories mises en place dans les années soixante/soixante-dix autour de la grammaire générative (GGT).

rem [2010]  —  L'idée que le métalangage englobe est métaphorique, comme le rappelle Henri Cottez.

La polysémie, par exemple, se situe à l'intérieur du signe, tel qu'on le conçoit classiquement, constitué d'un signifiant et d'un signifié et dans la mesure où on peut l'imaginer comme espace.  La polysémie se présente alors comme une anomalie, où une forme peut correspondre à plusieurs sens (à moins d'admettre une disproportion du signe en plus de l'arbitraire).  L'homonymie est intersignique et se différencie par le fait que les sens n'ont pas de relation entre eux.  On peut cependant imaginer qu'il s'agit de deux points de vue du même phénomène évolutif, comme l'a fait Pottier (1974).

À propos de l'arbitraire du signe et de sa disproportion (observée par Bréal et dont l'arbitraire découle probablement historiquement), je ne parlerai pas de « lois », mais de « principes ».  Parmi les principes, je distingue deux grandes classes :  ceux qui sont issus d'observations et qui sont d'une telle généralité qu'ils rejoignent par leur nature les postulats, et ceux qui sont d'origine méthodologique, motivés théoriquement, destinés à contraindre les hypothèses, démonstrations et appplications.

rem [2010]  —  Rectification, « l'arbitraire du signe » était à la mode au tournant du siècle dernier, mais il est antérieur d'au moins un siècle comme on le trouve chez Festutt de Tracy.

L'ouvrage ne constitue pas non plus un « précis » de la discipline.  Il fait assez souvent état d'idées « originales » sans pour autant prétendre toujours balayer l'acquis antérieur, dont il ne dresse cependant pas un tableau véritablement objectif, malgré ses références historiques.  Il ne peut donc guère servir de guide ni d'initiation aux faits ou phénomènes sémantiques, de manière objective en tout cas, à la façon d'un manuel scolaire.  La réduction qu'il pratique est ailleurs.

Pour bien comprendre en quoi celle-ci consiste, il suffit de reconstruire l'énoncé « douteux » en le préfaçant par un opérateur d'énonciation.  Admettons l'énoncé :  « la terre est plate, écrit Jean Valjean ».  Il suffit de le réécrire :  X (moi en l'occurrence) dit que Jean Valjean écrit que la terre est plate.

En guise de mise en garde, je dois souligner le fait que ce Traité s'inspire de recherches originales qui rompent très souvent avec la tradition ou le courant des idées (le « mainstream », notamment en radicalisant certaines hypothèses (comme la possibilité d'automatiser le sens et non les connaissances du monde ;  il s'agit bien du sens, qu'on n'assimilera pas à une information corrélée à des signaux, comme le fait J. Lerot [1993:14]), et comme ma première thèse sur la lecture (1979) le laissait entendre (signal-message).  Pour un panorama du champ d'études, on se reportera avec profit aux ouvrages de Brekle, Palmer, Lyons, Leech, Baylon et Fabre, Lerat, Tamba-Mecz et Dillon, parmi d'autres, plus anciens comme ceux de Mounin, de Guiraud et d'Ullmann et pour une bibliographie partielle et une histoire de la sémantique linguistique, à celles de Gordon, par exemple, auxquels s'ajoute l'histoire de la sémiotique de A. Hénault.

Original est employé ici au sens de non partagé (sens 3 d'original 2 du Petit Robert 1994) ou le sens suivant du cédérom PR (96) :   « Qui paraît ne dériver de rien d'antérieur, ne ressemble à rien d'autre, est unique, hors du commun. »

Monosémie de la métalangue.  Bien que dans l'emploi quotidien de la langue, on note souvent des cas d'ambiguïté, l'exposé cherchera, même dans sa forme linguistique courante, à maintenir une certaine univocité (c'est-à-dire à éviter l'équivoque).  Même un mot comme ‘judicieux’ manifeste une certaine polysémie, c'est-à-dire qu'il semble avoir plusieurs sens (ou emplois, ou acceptions et le nombre dépend du locuteur comme du dictionnaire).  Cependant, dans cet ouvrage, chaque terme technique (même s'il est emprunté à la langue naturelle qu'est le français) est pris dans un sens à la fois, conformément à l'hypothèse sur l'attribution du sens.  Toute dérogation à ce principe est signalée au moyen d'un opérateur central à ce Traité :  au sens de, auquel on aura l'occasion de revenir.

 ⇨  « naturelle » , au sens de « donnée » s'oppose à « construite » et non à « culturelle ».  On notera d'emblée que F. Rastier (1991:10) considère comme un anglicisme cette expression de « langue naturelle » , en particulier quand elle invite à (re)faire de la linguistique une science naturelle, malgré l'évidence du caractère culturel.  Naturellement la dénomination de langue naturelle n'a de sens que dans l'opposition avec langue artificielle, et la critique de Rastier, comme diraient justement les Anglais, n'a pas de jambe sur laquelle se tenir. 

rem [2010]  —  En particulier parce que l'expression s'employait déjà en 1900, comme le signale Marina Yaguello et le prouvent les partisans d'une langue universelle artificielle de l'époque.

La sémantique.  G. Mounin, dans ses Clefs pour la sémantique (1972:6), écrivait avec un pessimisme qu'il croyait justifié :  « en sémantique structurale il est impossible, à l'heure actuelle, d'exposer autre chose que des hypothèses contradictoires et des fragments de théories contestées. » Vingt ans plus tard, le paysage intellectuel a changé, de nombreuses théories ont vu le jour et ont disparu.  Le problème reste entier, pourrait-on dire, mais ce serait passer à côté du vrai problème.  Tout d'abord, la sémantique structurale a cédé la place à des modèles plus performants (cf. Rastier), qui souvent réclament une autonomie, ensuite les hypothèses sont contradictoires parce qu'elles sont issues de systèmes différents et non parce que le champ d'étude est incohérent, et enfin les fragments ne sont jamais contestés par leur initiateur, sauf dans un souci de réaménagement (cf. le parcours de Chomsky en théorie de syntaxe et de la grammaire), mais bien souvent trahissent un mode de présentation où la critique est implicite.  Le problème de la sémantique linguistique est en fait épistémologique :  d'une part, elle n'est pas acceptée par les disciplines considérées comme pilotes dans le domaine (phonologie-syntaxe) et, de l'autre, elle est investie par d'autres disciplines qui se réclament d'un droit historique :  rhétorique, logique, littérature, philosophie (herméneutique), lexicographie, lexicologie.  La logique devrait figurer à part puisqu'elle est réinvestie dans la représentation des connaissances de l'Intelligence artificielle (I.A.).  Pour un projet linguistique de la sémantique parmi d'autres tentatives du XIXe siècle, on pourra lire M. Bréal (1897) et A. Darmesteter (1887).

Combien de sémantiques ?  Pottier (1992b:20-21), conscient des complexités croissantes du champ sémantique, dessine un papillon sémantique sur le principe des anneaux borroméens (cf. Guilbaud) et distingue quatre régions où peuvent s'élaborer les diverses sémantiques de la communication linguistique :  référentielle, structurale, discursive, pragmatique, auxquelles s'ajoutent les sémantiques qu'il dit indépendantes :  sémiotique textuelle, sémiologies parallèles et sémantiques non-linguistiques (logique, mathématique). 

J. Lerot (1993:81) fait intervenir une sémantique conceptuelle qui étudierait le contenu sémantique des textes et définirait les unités de contenus en formulant « leurs modalités d'agencement » , par opposition à « la pragmatique linguistique qui étudie ce qu'un émetteur veut dire » , à laquelle il ajoute une sémantique lexicale (1993:100, 141), qui « étudie le signifié des unités lexicales et met ces unités avec les contenus sémantiques qu'elles expriment ».  Il associe curieusement l'acception à la phrase (signification de l'unité lexicale) et le signifié au dictionnaire explicatif (dictionnaire de langue).


La question du sens

Les questions abordées ici l'ont été ailleurs, dans des publications dispersées et spécialisées.  On en propose une nouvelle synthèse sans cacher les modèles qui ont amené l'élaboration de certaines notions (systémique, informatique, intelligence artificielle).  Avec les années, ce qui était plus ou moins métaphorique a subi une sorte de concrétion, dans la mesure où une idée se concrétise, en faisant le chemin inverse de la figure (soit abstrait ⇨ concret au lieu de concret ⇨ abstrait).  Cet Essai repose sur une théorie de la sémantisation dont l'objet est de décrire les opérations constitutives du sens :  à la différence du dictionnaire et de la lexicologie qui décrivent le lexique, la théorie des opérations « se limite à un aspect du lexique et de la langue, les sens des unités et leurs conditions de réalisation dans le discours, sans toutefois négliger les relations sémantiques des signes entre eux :  les relations sémiotiques ». 

En ce qui concerne le langage, on peut récupérer la définition qu'en donnait Joseph Vendryes (1923:19) :  « La définition la plus générale qu'on puisse donner du langage est d'être un système de signes  (...)  Il y a langage toutes les fois que deux individus, ayant attribué par convention un certain sens à un acte donné, accomplissent cet acte en vue de communiquer entre eux. »  On comparera avec la définition de la langue que donnait L. Hjelmslev (1953:99) :  « Une langue au sens large, y compris, disons, notre langue parlée habituelle, est un système de signes ou de constituants de signes, qui donne forme à la fois à l'expression et au contenu d'une manière spécifique à chaque langue particulière. »

rem [2010]  —  Le signe de la sémantisation n'a pas de « constituants » ni de « contenu », n'étant pas un contenant.

Cet Essai repose en grande partie sur une théorie de la sémantisation dont l'objet est de décrire les opérations qui permettent de constituer le sens des signes perçus :  la « théorie des opérations sémantiques » décrit les modalités d'attribution de sens aux unités du discours, soit les opérations et les conditions, et se limite à un aspect du lexique, celui des signes entre eux, notamment dans l'hypothèse de lexiques intériorisés, c'est-à-dire les relations sémantiques qu'ils entretiennent.  Moins strictement, ou, provisoirement, sont aussi touchées les relations sémiotiques — intra- et extrasémiotiques — intra- et intersigniques.

REM  Sémantisation :  néologisme (Pierre Guiraud [19..-1983] a employé le terme) dérivé de « sémantique », le suffixe –iser correspondant à une action sur un objet (transformation), ici les signes, ou être plus strictement « saussurien », les signifiants, qui sont, par la sémantisation, dotés de sens.  Quand il s'agit d'unités linguistiques, lorsqu'elles sémantisent une autre unité, « sémantiser » veut dire « contribuer à son sens ».  Normalement la sémantisation suppose un sujet (c'est pourquoi le terme de « sémiocognitif » apparaît dans le texte), mais il s'agit d'un sujet comprenant, sur le modèle de « sujet parlant ».  Dans la réalité, les deux rôles peuvent être naturellement tenus par la même personne et presque simultanément. 

[2008]  Je parle de plus en plus souvent de sujet-interprète, même si l'on peut gloser sur les différences qu'impliquent l'une et l'autre activité, compréhension et interprétation.  Au sens 2 du Robert (él.), l'interprétation coïnciderait avec la troisième phase du modèle sémio-cognitif, c'est-à-dire où s'élabore la signification, au delà du sens.  Au sens 1, l'objet à interpréter serait obscur.  Il s'agit donc d'un néologisme sémantique.  Il faudrait donc se rabattre sur la compréhension au sens d'entendement (intellection), mais la langue ne propose pas d'agent correspondant à la chose.  Celui qui comprend ne peut pas être nommé.  Compreneur ?  Il y aurait un sens vieilli de compréhensif (adj. qui a la faculté de concevoir [Littré]), mais imaginez les confusions.  On pourrait également récupérer « compréhenseur » de la théologie.

Même si la théorie en question (« théorie de la sémantisation », ou TS, devenue la théorie des opérations sémantiques) désolidarise le signe saussurien, il faut en effet distinguer le rapport du signe (forme) à son sens, les rapports de sens à sens et les rapports des signes (dans un sens donné et non comme entrée lexicographique) entre eux. 

REM  La dichotomie saussurienne est ici considérée comme une rupture de plan.  Le signe éclate par défaut d'homogénéité :  le signifiant et le signifié ne sont plus le recto et le verso d'une feuille de papier, pour reprendre la métaphore saussurienne — le découpage n'est pas isomorphe.  Le principe de disproportion écarte aussi l'hypothèse de Sapir-Whorf, sans même faire intervenir le contact des langues.

Dans une première saisie, on dira que le sens est ce qui n'est pas la forme, mais dont la forme semble tenir lieu.  Rastier (1989:9) rejette ce qu'il appelle « l'opposition » entre forme et sens, pour adopter l'idée d'une « forme sémantique ».  Le modèle de reconnaissance postule qu'une reconnaissance est nécessaire à l'interprétation, mais on n'objectivera pas le phénomène :  il est possible qu'un chercheur parlant « d'incliner d'anciens paradigmes par des contre-exemples voient dans le paradigme une « digue contre », mais si la théorie doit faire une provision au ludique, on n'en fera pas un élément de méthode.  Le sens n'est pas non plus l'objet désigné :  le chien ne se couche pas truffe pointée devant son bol vide pour désigner l'objet « bol » ni d'ailleurs pour prédiquer la propriété « vide ».  La véritable « nature » du sens, ce dont il est fait, sa ‘matière’, n'est pas vraiment pertinente dans la mesure où toute activité cérébrale se ramènerait à des échanges électro-biochimiques (cf. Uexküll [1956]) ou hormonaux. 

La sémantique scientifique s'intéresse plutôt à ce que fait le sens, à sa fonction ou à son rôle, à travers ses manifestations.  Ce qui est certain, c'est que le signifié (ou le sens, comme il s'agit du terme le plus commode) n'est pas donné, mais construit au terme d'un certains nombre d'abstractions, et celles-ci peuvent se poursuivre tout au long de l'existence à mesure que l'expérience permet d'étendre (généraliser) le concept ainsi obtenu.  Le terme de concept ne recouvre pas nécessairement celui de sens, car il s'agit d'une perspective différente, mais quand un sujet parle de concept, il désigne rarement autre chose que l'idée qu'il se fait du sens correspondant à une réalité donnée (objet du monde).  Notons que le sens nié par un énoncé n'affecte pas le sens de l'énoncé.  Dans « le monde est une fable dépourvue de sens identifiable », « dépourvu de sens identifiable » , « le monde » , ainsi que « une fable » , ont un sens.  C'est le monde auquel on réfère dont on prédique l'absence de sens.  Ce sont deux plans distincts.  Cf. a contrario « Cette phrase ne veut rien dire. »  (autonymie paradoxale). 

Contrairement à J. Cervoni (1987:17), on ne fait pas ici du choix entre ‘sens’ et ‘signification’ une décision terminologique, mais bien épistémologique.  Les énoncés peuvent, dans le présent cadre, avoir un sens et une signification, qui seront distincts, alors que Cervoni suit O. Ducrot (1972) dans le choix de signification pour la phrase et de sens pour l'énoncé.  Évidemment et assez paradoxalement, l'énonciation ne semble pas reconnaître de sens aux unités lexicales.  J. Lerot (1993:39) qui épouse les thèses énonciatives en vient à faire remarquer que « généralement, le récepteur réagit à l'intention du locuteur plutôt qu'au contenu sémantique de ses paroles. »  Le journal télévisé de la RTBF lui apporte un curieux démenti :  le journaliste ayant parlé de l'archiduc Rodolphe à propos de Sarajevo, de nombreux téléspectateurs ont téléphoné avant même la fin du journal pour que la rectification soit apportée.  On notera que la « phrase » est une unité construite du grammairien, ce qui en fait l'énoncé d'un linguiste, à titre métalinguistique ou non (la différence ici tient au fait de référer).  Pour mémoire, ici la signification sera à peu de choses près ce que Ducrot et Cervoni font du sens, c'est-à-dire « le sens global d'une production langagière », en particulier dans la mesure où le sens y est détrôné au profit de notions parasitaires, telles que l'évaluation.  La signification est en effet mixte et combine le jugement individuel à la doxa et à l'idéologie, se greffant sur la référence et, bien sûr, le sens.

L'intentionnalité a opéré un retour en force dans les théories du langage.  Pottier (1992a:16-18) reconnaît une « continuité d'intention sémantique » , mais situe l'intentionnel (composante de la pragmatique avec le situationnel et le cognitif) postérieurement chez le récepteur.  Le concept n'est pas écarté de la sémantique pour autant.  J. Lerot (1993:83) fait appel à lui pour le sème :  « concept primitif, irréductible et récurrent ».  Il démontre ainsi curieusement que « le contenu de l'unité lexicale chat (animal domestique) est un sème, car il n'est pas réductible à un assemblage de concepts constitutifs, à la différence de ‘matou’, analysable en {chat mâle}.  C'est naturellement la contrainte de récurrence qui l'empêche de voir l'analyse de ‘chat’ en {animal domestique}, mais ce n'est pas là la plus grande difficulté :  c'est l'adéquation du signe ‘chat’ et du sème /chat/.  On verra plus loin que rien n'empêche ‘chat’ de devenir un sème, mais pour ce faire, il est contraint par certaines conditions.  Lerot (1993:84) a raison de signaler que les « unités sémantiques (les concepts) ne sont pas des formes d'expression », mais il aurait dû préciser qu'il s'agissait de formes conventionnelles et construites à des fins descriptives ou cognitives (à l'égal de la terminologie grammaticale classique, par exemple).


La cybernétique comme modèle

La théorie des systèmes :  horizon épistémique


C'est, selon le Petit Larousse 1993 (PL, pls), « l'étude des processus de commande et de communication chez les êtres vivants, dans les machines et les systèmes sociologiques et économiques ».  Il ne s'agit pas d'appliquer les notions sans aménagement, mais de s'inspirer des modèles et d'acclimater certains concepts, comme la redondance.

Je ne voudrais pas, en libérant la sémantique de l'emprise de la syntaxe ou de la logique, l'asservir à un nouveau maître.  Toute importation de concept, notion, outil, méthode, se fait ici en fonction de l'objet spécifique, et non sur une vague analogie ou par simple commodité.  Chaque transfert est balisé et chaque notion refondue dans son nouveau cadre.  Un modèle importé sans précaution n'est qu'une métaphore, stimulante, si l'on veut, mais préjudiciable à l'intégrité d'une démarche.

L'automatisation des règles par le moyen de Prolog susbstitue à l'automate, entre autres, de Nicolas Ruwet (1967, cf. Pottier et al. 1973) ou de Maurice Gross, un système expert simulant l'activité sémantique du sujet.  Si au départ de la réflexion (1976-77), le modèle est certainement métaphorique et s'impose comme un champ de réflexion, c'est aujourd'hui les instruments et les méthodes qui sont importés.  Bien que la cybernétique rattache son objet à la communication, il est clair en tout cas que la langue (pas plus que le langage ni le discours) n'est jamais, dans cet ouvrage, assimilée à un « instrument de communication », malgré la persistance du « modèle », dont les fonctionnalistes ont fait leur credo (cf. Mounin et al. 1974). 

J. Lerot (1993) va même jusqu'à doter les versants amont/aval d'une parfaite symétrie, comme le montre le tableau où est représenté son schéma ci-dessous, que l'on comparera aux conditions de communication de Rastier.  Lerot n'hésite pas par souci de symétrie de faire du décodage le lieu de l'analyse et de l'encodage celui de la synthèse (il me semble qu'en toute justice l'émetteur et le récepteur doivent pouvoir jouir des mêmes facultés).  Pour Lerot, il est indubitable que le processus d'interprétation dans la communication se ramène à un « certain effet sur l'interlocuteur », entraînant « une réaction adéquate »;  on croirait retrouver l'antimentaliste Bloomfield, en particulier en lisant que « la reconnaissance du contenu sémantique suffit rarement à déclencher une réaction adaptée ».

[2008]  C'est l'inconvénient du terme de « reconnaissance ».  Que veut dire Lerot ?  Que l'on reconnaît un sens ?  Sans négliger l'inconvénient du contenu qui, opposé à sens, devient l'équivalent des meubles dans un garde-meubles et le sens les mêmes meubles disposés par un décorateur d'intérieur dans un appartement.  Si l'allégorie est de moi, la distinction semble être celle des logiciens, depuis Russell, semble-t-il, et que brandit avec une certaine véhémence Robert Blanché dans son Introduction.  Le sens n'est ni un calcul ni une reconnaissance, mais une interprétation asymptotique.  La relation d'opacité qui caractérise les échanges dits d'information entre humains, si elle a malheureusement sinon le sophiste Protagoras parmi ses ancêtres, son collègue Gorgias de Léontini (427-375), permet au moins d'expliquer les « malentendus ».

fig.1 La communication selon Lerot (1993)
émetteur ↓
récepteur
information↓ information ↑
code ↓ code ↑
signal → canal → signal ↑
encodage décodage

fig.  2 - Les conditions de communication de Rastier (1989)
systèmes langue sociolecte idiolecte
compétence générative compétence interprétative
émetteur/récepteur → texte → récepteur/émetteur
génération interprétation
entour (contexte non linguistique au sens large)

On remarquera que le schéma plus élaboré que propose F. Rastier (1989:47) se distingue à peine de celui de Lerot, cependant, quant à ses choix fondamentaux (il note [1989:52] qu'il n'a pas laissé de place à la référence, contrairement à Bühler-Jakobson.  Dans cet Essai de sémantique, l'aptitude à communiquer que l'on observe entre humains ne suggère qu'une fonction du langage, parmi d'autres :  en particulier dans le cas de Rastier ci-dessus, rien ne permet d'affirmer que le texte est un canal au même titre que les vibrations de l'air ou les fibres optiques, le faisceau laser, où le fil où passe le signal électrique.  Mon expérience limitée de la création romanesque (quatre parus sur trente manuscrits) ne me permet pas d'affirmer avoir voulu communiquer, en particulier si l'on songe aux transcriptions approximatives du texte allemand des cantates de Bach (jugées gênantes par des lecteurs et des critiques), ou au jeu (passé inaperçu) de structures chiasmatiques.

REM  à moins de prendre ‘texte’ dans un sens qui dépasse celui d'énoncé ou de message.  Pottier (1992a:14) présente par contre un réseau de la communication vu synchroniquement, où il est sans doute possible de situer le modèle qui va s'élaborer au cours de ces pages, ainsi que d'y reconnaître certaines composantes fondamentales.  Le modèle de reconnaissance est assimilé chez lui à la démarche sémasiologique, du signe au « concept ».  On y trouve notamment un savoir linguistique et des opérations sur ce savoir.  Comme pour se désolidariser de la contrainte communicative, Pottier (1992a:15) considère le message comme une sorte de hapax, mais il est difficile de le suivre sur ce terrain.  La singularité d'un fait n'est jamais que sa perception hors de la possibilité de généraliser.  Sans l'abstraction, la pratique langagière consisterait à accumuler des produits irréductibles.

À peu de choses près ces modèles reconduisent celui de Galichet (1949) :  « Les deux mouvements de l'expression linguistique — de la pensée à la parole :  élaboration du message ; de la parole à la pensée :  lecture du message ».  Dans la perspective de la disproportion, ces schémas sont trop symétriques.  Les analogies entre la production et la réception physiques des signaux acoustiques n'autorisent pas une extension du modèle aux processus cognitifs et encore moins l'application myope de l'idée d'un encodage-décodage qui feraient des locuteurs des opérateurs morses, pour ne pas remonter jusqu'à Chappe.

La théorie des systèmes comme horizon épistémique.  Le système se définit comme un « ensemble d'éléments en interaction ».  L. von Bertalanffy (1968:53).  On se reportera notamment aux ouvrages de Jean-Louis Le Moigne (1977) et de J.-W. Lapierre (1992), ainsi qu'à E. Morin (1991) et au texte plus ancien de A. Moles et A. Noiray (1972), ainsi qu'aux Que sais-je ? de Guilbaud et de Couffignal.  Le sociologue J.-W. Lapierre (1992:19]) donne une première définition du système comme étant « un ensemble d'éléments quelconques liés entre eux par un ensemble de relations qui en font un tout cohérent », qu'il traduit ensuite en langue scientifique :  « un ensemble organisé de processus liés entre eux par un ensemble d'interactions à la fois assez cohérent et assez souple pour le rendre capable d'un certain degré d'autonomie. »  Les traits de cohérence, autonomie, permanence sont empruntés à B. Walliser (1977; cf. Lapierre 1992:20). 

C'est la systémique (totalité, processus, organisation, interrelation) qui a succédé à la cybernétique (théorie générale des organismes complexes) comme perspective de réflexion.  On évitera d'assimiler système linguistique (cf. Saussure et Guiraud [1955] qui parle d'un « organisme vivant d'origine empirique » à propos de la langue) et système au sens de la systémique ;  celui-ci concurrence la structure en la dynamisant.  De la cybernétique on a surtout retenu l'autorégulation et la sécurité (verrouillage, couplage) qui justifient qu'on retienne parallèlement à l'isosémie et à la connexion (concepts examinés plus loin) la notion contestée de redondance, à condition de l'appliquer à un autre objet que la graphie.  On notera que pour A. Culioli (1990:129) les phénoménes linguistiques forment des systèmes.  À quelques réserves près, c'est aussi la perspective choisie ici.  La difficulté consistera donc à délimiter les divers systèmes dans et avec des ensembles fonctionnels, à les situer hiérarchiquement ou interactivement, et à reconnaître leur échelle et leur portée (généralisabilité).  Culioli (1990:26) précise d'ailleurs, dans une perspective différente, que « l'activité de langage » ne consiste pas à « véhiculer du sens, mais à produire et à reconnaître des formes en tant que traces d'opérations (représentation, référenciation et régulation) ». 

C'est pourtant une idée qui perdure, comme en témoigne J. Lerot (1993:198-199, 83, 95, 197), à propos d'une sémantique conceptuelle indépendante des formes, considérant le discours comme le « véhicule » de la pensée.  Avant même la formation du concept de système systémique, B. Malmberg (1954:119) proposait une perspective de cet ordre dans l'étude de la phonétique évolutive :  « Il faut dépasser les limites de la phonétique et même celles de la linguistique pour trouver, si possible, tous les facteurs qui déterminent ensemble l'évolution des sons et celle des langues. » Il nous offre par ailleurs deux opérateurs sémiotiques, auxquels on aura l'occasion de revenir au chapitre IV.  J. Piaget (1968:67n), à propos de la norme linguistique, évoque également par ses propos une conception cybernético-systémique :  « les mécanismes encore mal connus d'un autoréglage collectif ».  Plus tôt, à propos de la structure même et des structures cognitives, il marque clairement la référence à la cybernétique et à l'autorégulation des fonctions, notamment biologiques (Piaget [1968:59]).

Ces influences conduisent à affiner le modèle des échanges verbaux et à restreindre l'application d'une théorie du sens à la « reconnaissance » ou à la réception.  Le sujet parlant (producteur du discours, c'est-à-dire de formes linguistiques) est donc, de ce point de vue, une boîte noire.  C'est déjà anticiper que de dire que les formes sont linguistiques :  elles ne sont linguistiques que si elles sont reconnues comme appartenant à une langue (encore faut-il qu'elle soit connue).  Disons que les formes sont acoustiques ou graphiques.  C'est le sujet comprenant (ou « interprétant », ou sujet-interprète, récepteur du discours et « producteur » du sens) qui est décrit dans le modèle de la figure 3 ⇩.  Naturellement, ces rôles sont interchangeables, comme ceux d'agent et de patient ou d'acteur et de spectateur.


figure 3


La « communication » comme modèle du « langage »

Les mots de la langue passent souvent, dans les conceptions ordinaires du langage, pour les étiquettes des réalités du monde :  les noms des choses.  Les mots auraient ainsi une prise sur la réalité ;  ils découperaient le réel pour nous assurer des catégories mentales. 

Or il n'est pas sûr que le mot <brouette>, forme phonétique ou graphique, soit attaché à une image mentale de l'objet brouette qui serait une « brouette » précise de notre expérience.  Si <brouette> est trop « chargé » de souvenirs, on peut tenter sa chance avec <brouet> (personnellement, je n'en ai aucune expérience ;  c'est donc un mot livresque).

livresque (PR) ≝ Qui vient des livres, qui est purement littéraire*[renvoi au mot du PR], théorique (opposé à pratique, réel, vécu, vrai).  Connaissances livresques ;  science livresque.  Exposé trop livresque (Þ [flèche ⇛ du PR] scolaire)  « Une bonne partie de leur amour était purement livresque » (R. Rolland). —  Une personne livresque.

« PR » renvoie au Petit Robert (version cédérom ©1996, dans le texte d'origine du traité du sens, par la suite l'édition électronique est de 2001) ;  ≝ signale que la suite (à droite du signe « égale par définition ») est une définition.  Ici c'est le texte entier, avec exemples et acceptions spécifiques.  Le signe ≝ (égale surmonté de « def » = égale par définition) servira tout au long de ce traité pour présenter les définitions des mots-formes en question.  Les chevrons <…> marquent que le mot est pris comme « mot », c'est-à-dire, techniquement, comme « unité lexicale », classe qui comprend les composés et les locutions.  On ne discutera pas du statut lexicologique ni lexicographique du mot ni de la locution, qui est généralement présentée comme un syntagme (unité qui appartient analytiquement à la phrase) qui se serait spécialisé.

REM <mot livresque> n'est donc pas un syntagme attesté par les dictionnaires et ne correspond pas non plus au sens répertorié {théorique}, malgré le contraire (≢) {vécu}.

La caractéristique du langage c'est d'abord d'être abstracteur :  le mot <brouette> a la capacité de désigner toutes les brouettes de mon expérience et de mon existence.  Il n'est ni plus concret ni moins abstrait que le mot <intelligence> ou <théorie>.  Même dans une conversation intime, les unités linguistiques gardent leur capacité de désigner une classe, comme le pronom <t'> dans le « je t'aime » échangé (indépendamment de l'authenticité du sentiment).  Je ne prétends pas qu'il y ait un concept de la brouette, mais que dans la communication verbale ou écrite, la « brouette » reste une entité abstraite, un « objet sémiotique et cognitif », même si j'en ai une expérience intime, au même titre que le « brouet » dont je n'ai aucun souvenir, et seuls dans le message les sons et les caractères graphiques ont une dimension physique.

On reconnaît d'habitude au moins deux acteurs dans une communication linguistique, et un nombre parfois variable de facteurs, où les mêmes termes peuvent désigner des réalités différentes.  Je m'en tiendrai ici à un schéma classique, en maintenant la terminologie d'origine de Jakobson (dans la traduction [Ruwet]) ;  les cinq éléments intermédiaires constituent en même temps des fonctions.  La participation directe ou indirecte de K. Bühler et de B. Malinowski (fonction phatique) au schéma est hors de mon propos.

schéma de la communication
contexte (linguistique)situation (extralinguistique)
destinateur (émetteur)messagedestinataire (récepteur)
code (métalinguistique)contact (phatique)


Schéma de la communication

Le message peut être, comme je l'ai dit, verbal ou écrit, et le destinateur absent, ou très éloigné, ou même inconnu, mais on retiendra qu'un énoncé (une ou plusieurs phrases effectivement produites) a toujours un producteur, comme il répond également à des intérêts ou des intentions, mais ceux-ci ne sont pas immédiatement du ressort du sémanticien.  Une parole, comme un écrit, a toujours un « émetteur » sur le modèle de : 

[X [dit] que] ℙ

Par la suite, ℙ et ℚ désigneront ici des énoncés quelconques, c'est-à-dire des classes d'énoncés, pour rappeler la nature propre au langage.  Les crochets symbolisent également le phénomène, sous le nom de paradigme, qui sera éventuellement noté par l'opération qui lui est inhérente :  '⇕'.  En fait, une représentation plus précise ferait état de deux paradigmes à l'intérieur de cette « attribution » d'énoncé.

[X[dit]que] ℙ

Le contexte dans le schéma de la communication ci-dessus est identifié comme linguistique, ce qui veut dire qu'il s'agit de l'environnement verbal ou écrit d'un segment du « message », ou, comme le veut l'usage aujourd'hui, du discours (comme énoncé ou suite d'énoncés).  En voici la définition du Robert électronique :

discours ≝ énoncé* (2) linguistique observable (phrase et suite de phrases prononcées; texte écrit), par opposition au système abstrait que constitue la langue.

L'énoncé 2 est à son tour défini comme :

≝ résultat, réalisation de l'acte de parole (opposé à énonciation)  — Segment de discours ainsi produit

La situation diffère normalement du contexte (je dis normalement parce qu'il arrive qu'on les mêle) par sa nature extérieure au langage.  Il s'agit des circonstances effectives dans lesquelles la communication a lieu.  Ou, moins pragmatiquement et plus sémantiquement, des circonstances que décrit le discours :  l'action, le phénomène, l'état et ses coordonnées temporelles, instrumentales, locatives, de but, de manière, etc.  Naturellement, il y a des accomodements selon le type de communication :  dans la lecture d'Homère, celui-ci n'appartient pas à proprement parler à la situation.  La lecture comme processus va mettre en place une succession de situations construites par le lecteur et distinctes de la lecture comme activité antisociale.

L'emploi du terme « environnement » n'est pas un moyen de désambiguisation :  il peut être « verbal » ou « social ».  La néologie ne semble pas non plus la solution (cf. « entour » de F. Rastier).

De ce fait, la fonction de contact ou phatique sera absente également, même s'il est convenu de dire qu'un auteur nous interpelle (parfois).  Toutefois, dans une conversation quotidienne, cette fonction est essentielle et comporte de nombreuses expressions dont ni la référence ni le sens n'ont d'importance :  leur seul rôle est de maintenir le contact, comme le « allô » du téléphone — tu vois ce que je veux dire, tu me suis, non, n'est-ce pas, qu'en dis-tu, tu m'écoutes, etc.

L'un des deux exemples anticipe sur la fonction de « code » dans la communication (ce terme de code est discutable, mais c'est celui d'origine).  Cette fonction est également fondamentale, car elle inaugure l'étude du langage.  Chacun de nous, à sa façon, est dans la vie quotidienne un linguiste, un phonéticien, un grammairien, un sémanticien.  La langue peut, par ce moyen, revenir sur elle-même, pour rétablir non pas seulement la communication, comme la fonction phatique, mais bien la teneur « exacte » du message.  Je reviendrai abondamment sur cette caractéristique, car elle rend possible l'étude du sens ;  disons pour l'instant que les participants à la communication peuvent apporter ou demander des éclaircissements sur ce qui est dit par l'un ou par l'autre.  Dans un texte écrit, on trouve des éléments surajoutés qui tentent d'assurer la même auto-régulation (je ne parle pas des notes ou variantes). 

« énoncé est employé ici au sens linguistique ».

On a remarqué que je parlais de participants, en effet, sauf dans certaines circonstances, nous ne sommes jamais seulement un « émetteur » ou un « récepteur ».  C'est ce qu'illustrent les schémas suivants si on les lit dans les deux sens, de gauche à droite et, après les avoir inversés, de droite à gauche [le dessin qui figure dans le Cours de Saussure est explicite sur ce point, comme l'illustration de l'encyclopédie Alpha — dans un échange verbal, il est rare que l'on soit seulement producteur ou récepteur, à moins d'avoir affaire à un donneur d'ordres professionnel ou improvisé] :


schéma de la communication et de ses fonctions — Jakobson
destinateur
fonction expressive
contexte
fonction référentielle
destinataire
fonction conative
message
fonction poétique
[canal]
contact
fonction phatique
code
fonction métalinguistique


schéma du système de communication
bruits
source d'informationémetteur- - - canal - - -récepteurdestination
code - répertoire et mode d'emploi


schéma de la communication
redondancebruit
émetteurencodagemessagecanalmessagedécodagerécepteur
codecode « partiellement identique »code


schéma d'un système général de communication
source d'informationémetteurrécepteurdestination
messagesignal émis⇨ canal ⇨signal reçumessage
⇧ bruit


Schéma des rôles de la communication

Il y a d'abord rétroaction (⇓⇑) de l'audition sur la phonation :  l'émetteur est récepteur de son propre message, mais il y a également interversion des rôles, si personne ne monopolise la parole.  Un schéma reste malheureusement un schéma.  Dans le premier, le contexte change au fur et à mesure, tandis que la situation a une relative stabilité, mais elle a cette caractéristique de se multiplier en fonction du type de conversation.  Lorsque je raconte quelque chose, le domaine de l'extralinguistique se complexifie :  il y aura une situation rapportée, analogue au récit que construit le lecteur à mesure que la narration romanesque, par exemple, se développe.  On parle souvent dans ce cas de « référentiel », c'est-à-dire l'ensemble de coordonnées distinctes de celles de la situation physique de l'échange verbal. 

La communication a été évoquée parce qu'elle sert souvent à définir le langage, mais elle n'occupe pas une place centrale en sémantique.  Personnellement, je considère qu'on ne peut raisonnablement parler du sens que du point de vue de la réception, et cela sans avoir un recours immodéré à l'introspection.  Une phrase produite n'a aucune raison d'avoir une « interprétation » pour l'émetteur, à moins que l'on fasse machine arrière et qu'intervienne la fonction (auto-) métalinguistique :

« Ce n'est pas ce que j'ai dit » ; « je m'explique : » ; « je veux dire »

La communication est donc un cadre très général dont seules quelques constantes sont pertinentes pour le sens.  À ce titre, on peut dire que le sémanticien joue souvent à celui qui ne comprend pas (ce qui n'est pas trop difficile parfois).  L'absence apparente de communication est en quelque sorte le prétexte de la sémantique, plutôt que de considérer que tout se passe bien, et que le sens « passe » également.  La métaphore de la circulation du sens est intéressante, mais elle n'a guère de base réelle.  Dans le cas qui nous occupe, le sens n'intervient qu'en deux points dans ce schéma :  chez le destinataire et dans la fonction métalinguistique.


Disproportion du signe :  nouvel arbitraire

L'histoire comme modèle et comme système.  C'est la conception que Michel Bréal (le fondateur de la sémantique linguistique/lexicale) favorisait dans le cadre historiciste du comparatisme, mais Arsène Darmesteter proposait une conception « organique », au sens de biologique (la « vie » des mots) ;  ainsi dans chacun des cas il y a esquisse de systèmes, que A. Meillet, influencé par la sociologie et l'histoire (les changements), multipliera sous le nom de « petits groupes », lorsque comme dans le cas du lexique il n'y a pas système complet et fermé (cf. Mounin 1972:84).  Les modèles épistémiques de la fin du XIXe siècle semblent avoit été l'histoire, la biologie et le social, auxquels on ajoutera le psychologique, dont témoigne Bally (1944:20) définissant le système linguistique comme « un vaste réseau d'associations mémorielles constantes », bien avant les « graphes conceptuels » de l'I.A.

Saussure opposait arbitraire et motivation, mais Bréal avait déjà noté un arbitraire plus poussé que celui que Saussure avait retenu entre le signifié et le signifiant et qui pouvait se motiver partiellement, comme dans vingt-deux, par exemple, motivé par vingt et deux.  La disproportion que Bréal observait s'exerce à tous les plans du signe et permet notamment la désolidarisation du sens et de la forme, rattachés par la traditionnelle association, notée entre autres par Renan (De l'origine du langage, p. 35) :  « Le son devint ainsi un lien entre l'image obtenue par la vision et l'image conservée dans la mémoire. »

L'arbitraire du signe.  Rien en apparence ne motive la forme par rapport au sens et encore moins le sens par rapport à la forme, mais Bréal avait également noté que par rapport à son sens, le mot a une vertu abstraite et correspond toujours à des classes d'objets ou de faits, même quand il ne désigne qu'un individu (le signe ‘chien’ garde ses propriétés même s'il s'agit de « mon chien » ).  Une idée apparentée sera reprise par la Sémantique générale [SG] (cf. Hayakawa [1939], Korzybski [1933], Schaff [1960]), entre autres, qui fait de maison une idée qui permet de désigner des maisons {m1, m2, m3, ...} distinctes les unes des autres, mais la SG débouche sur la multiplication exponentielle des signes homonymiques (la démocratie de Churchill n'est pas celle de Tito, par exemple, etc.). 

Si l'arbitraire du signe est facile à constater pour celui qui parle plus d'une langue, toutes les implications d'une disproportion n'ont pas encore été exploitées, en raison du caractère un tantinet hérétique de l'idée.  L'arbitraire du signe n'est pas clairement marqué dans la description de Lerot (1993:68-70) qui y voit une « association conventionnelle » et un signifiant « linéaire ».  Il note cependant que le « signifiant d'un morphème [-able] est indissociable du signifié » et donne comme exemple le pseudo-élément pro- dans ‘professeur’ et ‘profession’, auquel il ne peut attribuer « une signification constitutive du sens des lexèmes ».  Le critère est ici mixte, mêlant la récurrence de l'élément (dans ‘détruire’, -truire n'est pas un morphème) à une forme de la compositionnalité, ébranlée pourtant par les locutions (contre-exemple qui lui fait dire que « mettre les pieds dans les plats » est un seul morphème).  La locution est encore toujours la pierre d'achoppement des modèles morpho-sémantiques.  L'indissociabilité signalée plus haut n'y est valable que dans un autre sens.  Les éléments de la locution sont dissociables sauf dans l'assignation {gaffer}.  Quand à l'indissociabilité des morphèmes, les formations lexicales d'origine technologique ne respectent pas cette contrainte (radar, radome, ordinateur, ordinogramme), à la faveur des langues en contact, en particulier au contact de l'anglo-américain, où la composition et la dérivation connaissent une plus grande liberté.  On ne confondra pas les mécanismes de composition morphologique avec l'élaboration notionnelle :  l'arbitraire y est disproportion, comme on peut s'en convaincre en comparant pintadeau et pintadine{huître} :  la motivation est dotée d'une extrême relativité, et d'une grande variabilité géographique, cf. « piquet de grève », qui a été productif au Canada :  piqueter, piquetage, piqueteur, mais qui semble avoir perdu son lien avec piquer.  S'il existe une salade de pissenlits, il ne s'agit pas d'une pissaladière.

Arbitraire et anisomorphisme.  Compte tenu de la disproportion, le plan de la forme est relativement indépendant du plan du contenu (l'arbitraire du signe serait dû à une hétérologie ou un hétéromorphisme) ;  le plan (métalinguistique) du sens présente également par rapport au plan de la langue objet une hétérogénéité, ‘prouesse’ et {acte}.  Il est entendu que cette idée est loin d'être partagée par tous les linguistes ni d'ailleurs les sémanticiens (cf. L. Hjelmslev [1939:91]).  Certains, comme Guiraud (1971:42), ont pu y voir des homologies.  Le trait {masculin\féminin} serait reflété par le signifiant dans le paradigme chien/chienne, lion/lionne, chat/chatte.  Il appelle cette forme d'identité de relation une analogie structurelle, dont le meilleur exemple est encore l'assimilation de l'homme à l'animal dans la langue populaire (qui combine l'analogie proprement dite), mais l'homologie reste partielle :  patte servira plutôt de main que de jambe si gueule coïncide avec bouche, il n'en va pas de même pour queue.  On remarquera cependant, comme le rappelle Rastier (1989:95) que Hjelmslev admettait l'isomorphisme des deux plans du langage, ce qui a favorisé, selon Rastier, la naissance de la sémantique componentielle, dont il attribue la paternité à Hjelmslev  on le lui accordera en ce qui concerne le modèle phonologique, mais on se souviendra que l'idée d'une combinatoire descriptive des langues, si elle remonte à Ramon Lulle (l'Illuminé) dans Ars Magna (1275), est largement représentée dans l'Encyclopédie, notamment par Diderot.  Lerot (1993:95), pour sa part, parle de non-parallélisme des plans de l'expression et du contenu (« pas de correspondance biunivoque » ).

rem [2010]  —  On trouvera, en cherchant mieux, que l'origine de l'analyse sémique ou componentielle, outre le fait qu'elle est née chez les Anglo-Saxons (et chez des ethnologues), qu'elle dérive en droite ligne des travaux des logiciens du XIXe siècle (dont Stuart Mill) et remonte à la Scolastique...

La disproportion est une hypothèse assez radicale qui implique en outre une thèse discutable sur les rapports entre les deux éléments constitutifs du signe et la remise en question de la correspondance bi-univoque, position adoptée par de nombreux linguistes (Troubetzkoy, Martinet), notamment américains (Bloomfield, Harris) et de l'idée toujours récurrente d'un isomorphisme ou d'une homologie de structure entre les divers plans.

Le signe.  Dans la perspective adoptée ici, le signe est le résultat d'une opération qui exploite la fonction sémiotique (dégagée par C.W. Morris [1946]), et devient lui-même opérateur d'un autre signe ou d'un autre élément signique.  Ce qui est valable du signe peut s'appliquer à ses composants (morphèmes ou formants).  La terminaison (suffixe) -able n'est pas nécessairement un signe, mais constitue une opération sur une base comme cass-, comme l'est le préfixe in-, pour la base composée des deux formants précédents :  cassable.  L'exemple donné ici ne préjuge pas du développement historique, à savoir quelle forme est apparue la première (c'est un traitement synchronique).  Rastier (1989:107) reprend une idée analogue [elle apparaissait dans ma thèse qu'il a eue entre les mains] et fait de l'emboîtement des incidences un graphe thématisé.  On retiendra que le signe linguistique est constitué de deux entités distinctes, associées pour les nécessités de la communication et de la représentation, la forme et le {sens} (forme{sens}), en fonction de certaines conditions.  La relative stabilité des associations permet la constitution d'un lexique, appartenant à la Langue (diversement représentée dans les langues intériorisées individuelles), et dont les éléments formels combinés permettent éventuellement de reconstituer le sens au terme d'une activité de communication par le moyen du discours.  Il faut signaler que Rastier (1989:9) rejette ce qu'il appelle curieusement « l'opposition » entre forme et sens, pour parler de « formes sémantiques ».  Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une opposition, mais tout bonnement d'une distinction bien commode :  on ne niera pas « l'air » sémantique d'une forme de la langue, mais le fait de reconnaître formellement un « mot français » (cf. pipe) n'en fait pas une forme sémantique, en tout cas, pas tout à fait :  je suggère de parler dans ce cas de « formes à sémantiser ».  Pipe est également une forme anglaise à sémantiser, et souvent en français, malgré les progrès de canalisation.  J. Lerot (1993:73) distingue ici trois niveaux :  lexème (morphème lexical :  piper), l'affixe (préfixe, suffixe, infixe, composant le grammème [morphème grammatical]) et le flexif (désinence :  -erait pour ‘piper’).

La fonction sémiotique (semiosis ou sémiose).  La fonction sémiotique dans le langage est la propriété qu'ont les formes (acoustiques ou graphiques) d'être associées à des sens pour former des signes, et pour ces signes d'entrer en relation avec des objets et phénomènes physiques ou mentaux.  La première relation est le sens, la seconde la référence et la troisième la signification, qui sont tous des phénomènes de pensée ou de cognition, si l'on préfère.  Avec la fonction sémiotique, il s'agit de la capacité de signifier des objets, qui, selon certaines conventions, deviennent des signes.  La sémantique, contrairement à la sémiotique générale, n'a pas à chercher ses signes :  la langue lui propose ses formes, même si leur contribution au phénomène du sens n'est pas égale (leur sémanticité varie, illustrée par exemple par la différence entre unités grammaticales et lexicales).  La fonction métalinguistique, que l'on retrouvera plus loin, exploite la fonction sémiotique pour construire un métalangage qui prend le langage pour objet et comme éléments de construction.  Le choix terminologique (avec ses conséquences notionnelles) en ce qui concerne le sens est plus ou moins arrêté, malgré les usages très souvent contradictoires.  J'ai notamment écarté le distinguo proposé entre autres par A. Rey (1976:8  cf. Benveniste) entre sens et signifiance (angl. ‘significance’) et la différence saussurienne entre valeur et signification (qui gardent leur pertinence dans leur cadre propre).  Je maintiens une gradation entre sens et signification (celle-ci, au singulier, et au moins le sens + la référence, mais surtout le résultat d'une fonction épistémique ou gnostique).  Significations (au pluriel), à cause de l'usage courant, sera synonyme de sens, en ce qui concerne le dictionnaire (c'est le cas d'acception, également).  Valeur désignera le sens attribué par un locuteur (interprète) ou le sème instancié {s} :  baie au sens de {fruit} (1982) — baie ≍ {fruit}.  Sémème et signifié ne font pas (pas plus que significations) partie des notions de la sémantisation, et sont donc utilisés au sens le plus courant, avec toutefois une préférence pour l'emploi analytique, c'est-à-dire un signifié par forme en contexte et non au sens d'entrée de dictionnaire, que l'on trouve aussi chez Katz et Fodor (1963), pour reading.

Stabilité et permanence des signes.  À propos de l'univers de discours, J. Lerot (1993:46) adopte un héraclitéisme korzybskien.  « Il serait erroné de croire, écrit-il, que le sens des énoncés est construit uniquement à partir de la signification (sic) des mots utilisés.  Si Julien dit à Julie :  Je t'aime et que Julie lui répond :  Je t'aime, ils n'ont pas dit la même chose bien que les mots soient les mêmes. »  Je ne conteste pas la différence entre l'amour de l'un et celui de l'autre, mais le télescopage d'au moins trois plans en un seul.  On donnera raison à Lerot en ce qui concerne les pronoms (déictiques) :  ni le je ni le t'(e) n'ont la même référence, mais ils ont le même sens grammatical (c'est ce qui leur permet d'embrayer sur n'importe quelle situation) et le procès aimer n'est pas affecté par ses modalités de réalisation (ni par l'idée que chacun, y compris l'observateur-linguiste, se fait de cet amour ou de l'amour en général).  Avec la Sémantique générale, on pourra numéroter les amours, mais le type amour reste indépendant de ses occurrences :  ne perdons pas de vue le caractère d'abstraction inhérent à la langue.  Le signe langue [au sens linguistique] et son sémème permettent de parler de toutes les langues, et même de celles qui n'existent pas.  Ce qui m'amène à évoquer brièvement la vérité/fausseté (qu'on aurait intérêt, en sémantique, à remplacer par la plausibilité ou la probabilité ou encore la vraisemblance) :  selon J. Lerot (1993:44) « l'énonciation de propositions manifestement fausses, c'est-à-dire qui ne trompent pas le destinataire, déclenche un effet de style (métaphore, ironie, litote, etc. »  Ce n'est pas l'énonciation qui « déclenche » quelque chose, mais l'interprète de l'énoncé qui, obéissant à la présomption de sens, parcourt la situation à la recherche d'une référence qui se révèle défectueuse.  La fausseté n'est pas d'ordre strictement sémantique (pas plus que la vérité) :  l'explication par la métaphore est d'une économie redoutable.  Si l'on m'adresse l'exemple de Lerot (Tu es une mère), il m'est impossible d'instancier {moi=mère}, alors je cherche dans mes attributs ce qui permet de m'assigner le sémème de mère et je trouve {mon comportement}.  Mais le procès ne s'arrête pas là.  Si Lerot conclut à une métaphore, je peux, selon les facteurs extralinguistiques, estimer que mon interlocuteur fait 1) de l'ironie ou 2) une litote, selon l'idée que j'ai de mon comportement et de son attitude à mon égard, mais j'écarte la métaphore parce qu'elle n'est que l'occasion d'une réinterprétation.

Sur et contre l'arbitraire du signe.  Pottier (1992a:45), poursuivant une réflexion de M. Toussaint (1983), déclare argumentativement que « ce qui serait invraisemblable, ce serait que le signe fût arbitraire.  Ce serait donner le Hasard comme explication de tout ce dont on ne saurait rendre compte. » Cela ressemble au fameux pari de Pascal.  Pourquoi le hasard serait-il à l'origine de l'arbitraire et non l'inverse ?  Et pourquoi serait-ce une alternative ?  Il y a sans doute une différence entre inexpliqué et inexplicable, et c'est probablement une question de moyens.  Il est même envisageable que l'arbitraire ne soit pas du même ordre que la disproportion.  Il faut également faire intervenir la notion d'échelle.  Pour le locuteur isolé un signe peut paraître motivé sans qu'il cesse d'être arbitraire systémiquement et que ce qui semble motivé à l'intérieur d'un sous-système, ne le paraisse pas à l'extérieur de ce système ou dans le système adjacent.  Les auteurs de l'article grammaire de la première Britannica (1771) se louaient de la logique inhérente à l'invariabilité des épithètes anglaises.  Et les Anglophones apprenant le français s'étonnent que les possessifs ne prennent pas le sexe du propriétaire :  la femme ne devrait-elle pas dire ma bras, ma livre (cf. her father) ?  On peut tout aussi bien comparer les logiques de la langue et du discours.  Pottier (1992b:44-46) tend à privilégier la motivation et l'isomorphisme contre l'arbitraire, minimisé, et s'il s'arrête au seuil de la généralisation, il n'hésite pourtant pas à fonder naturellement le signe.  On ne le suivra pas.


Après la fascination du signifiant, celle du sujet parlant

L'énonciation et les actes de parole.

Comme tous les champs d'études scientifiques qui se structurent graduellement en théories l'énonciation paraît parfois revendicatrice vis-à-vis de ce qu'elle perçoit comme concurrents et totalitaire dans ses ambitions, si l'on suit notamment J. Cervoni (1987:7) qui ouvre son propos par une affirmation pour le moins curieuse :  « Il est en effet assez généralement admis que l'étude sémantique des énoncés reste pauvre et peu satisfaisante si l'on ne tient pas compte de l'énonciation. »  Il y a là pétition de principe (l'énoncé [phrase dotée d'une situation] n'existe que pour l'énonciation), mais entrons dans le jeu :  il est vrai que la phrase énoncée « Je vois le monde à l'envers » peut avoir un sens particulier si celui qui l'énonce se tient sur les mains, tête en bas. 

Ce n'est pas une question de pauvreté qui est en jeu, mais la nature même de ce dont on parle.  Plus loin, Cervoni (1987:23) voit dans une linguistique qui met « la problématique énonciative en marge de son objet propre » une mutilation de « l'analyse du sens ».  C'est sans doute par abus de langage (et par refus de certaines contraintes d'une analyse linguistique rigoureuse) que l'analyse des situations d'énonciation devient celle du sens.  Les allusions et remarques que cet Essai fera de cette problématique, à plus d'un sens, n'ont pas pour objet de discréditer la démarche ni son champ d'étude, mais de restituer sa spécificité à l'étude du sens linguistique trop souvent réduit au rôle de figurant dans le dialogue interlocutif où celui qui parle a plus d'importance que ce qui est dit.

On ne s'étonnera donc pas de ne pas trouver un écho à l'égal des ambitions de cette discipline.  Si dans une perspective privée d'inconscient, où tout est intentionnalité, seul le locuteur parle, à telle enseigne qu'on ose à peine parler d'auditeur, il reste que le sens ne lui appartient pas.  C'est quelque chose dont on dote un énoncé, de façon variable.  Naturellement, il reste au locuteur son vouloir-dire, proche de son quant-à-soi.  Si l'on veut un bon moyen de faire la différence entre le sens et les intentions d'un locuteur, on peut réfléchir sur le segment souligné de cet énoncé, relatif à une typologie des énoncés, et que je cite in toto :  « [roman] Énonciation objective et connotations est un rapprochement fâcheux, même si l'on suppose que l'auteur pense ici à des romans comme ceux de Flaubert. » Cette partie qui nous échappe, à la lecture, constitue la part réelle du « locuteur », le reste est linguistique, et compréhensible.  Il est certain que la valeur de jugement n'aura pas pour synonyme « des chefs-d'ouvres ». 

On ne donnera pas aux modalités la place qui leur revient, à plus forte raison, aux modalités, définies comme le « point de vue du sujet parlant sur » le contenu propositionnel qu'est le « dit ».  Il n'est même pas sûr qu'on puisse reconnaître une modalité dans la phrase que J. Cervoni (1987:65) prend pour exemple :  « La Terre tourne autour du Soleil. » [je restitue les majuscules, cf. l'article « gnomique » du Dictionnaire de linguistique de Dubois et al.].  En effet, « Dupont dit que la Terre tourne autour du Soleil » montre bien que Dupont ou Dupond n'a pas d'incidence sur le sens, pas plus que sur la référence.  La particularité de cet énoncé tient à ce qu'il n'a pas de signification au sens où je développe cette notion, à moins d'intervenir comme corps étranger dans un texte, c'est-à-dire qu'il soit à l'origine d'une allotopie au sens de Rastier.  Pour utiliser les catégories greimassiennes, auxquelles Cervoni (1987:67) fait allusion, il en irait autrement si l'énoncé était :  « Je sais que la Terre tourne autour du Soleil » (dont la signification serait {je ne suis pas idiot}) [cf. Greimas et Courtès 1979:230-231].  Je précise qu'il s'agit bien, dans les termes de la théorie des opérations sémantiques de signification, ce qui n'entre pas en conflit avec le sens de la proposition (complétive) :  « la Terre tourne autour du Soleil ».

En simplifiant considérablement (opération que recommande Cervoni [1987:102]), l'étude des modalités apparaît comme une combinatoire, d'origine logique, concurrente d'un projet d'inventaire sémique ;  à partir de deux (possible, nécessaire), puis quatre (2 x négation), puis de six notions (devoir, savoir), on veut en déduire ou construire un nombre croissant, mais qui réflexion faite, restera toujours un peu court par rapport au sens.  En effet, dans le discours, la modalité est nécessairement manifestée par un sens assigné à une forme.


Modèle sémiocognitif de reconnaissance — modèle-cadre 1995


perceptionsituation physique/cadre culturel
processus de sémiotisationsignification Ο◁▷⋄idéologie
doxologie
axiologie
encylopédie/coordonnéesréférence Ο◁▷
modélisation/référentiel
processus de sémantisationsignifié/sens ◁
signifiant/forme Ο
discours-texte (parlé/écrit) Ο

Cette figure (dont la version graphique figure plus haut) sera reprise dans le cours de l'ouvrage et discutée de façon plus détaillée.  Le processus de traitement cognitif de l'information acoustique/graphique se distingue de la perception proprement dite, domaine des neurosciences, indépendamment de théories qui postulent des éléments de perception déjà significatifs.  Les deux contraintes majeures sont le discours et la situation (tant matérielle que culturelle); elles encadrent les trois phases de traitement de la sémiotisation.  Celles-ci se divisent en trois dispositifs relativement autonomes :  la sémantisation d'une forme, la référenciation du produit de la phase 1 et la « signification » du produit de la phase 2, ces deux dernières phases formant le processus de sémiotisation, dont la nature n'est plus strictement linguistique.  Si les opérations des processus sont homogènes, leurs objets et leurs signes, ainsi que leurs « bases de données », ne le sont pas.


La différence entre les trois phases tient à la nature des signes manipulés et des bases de faits (de connaissances) sollicitées.  On estime que l'étanchéité n'est nulle part garantie.  Le modèle permet de prévoir, ainsi, les erreurs d'aiguillage et les anomalies, c'est-à-dire qu'il peut les « engendrer » (et même les « prédire »).  Si j'opte ainsi pour la simplification des processus, au lieu de prévoir une multitude de règles dont les contenus et les structurations varieraient en fonction du corpus ou de l'échantillonnage de sujets, on ne s'attendra pas à ce que l'étude des opérateurs, malgré leur très grand nombre et l'existence d'au moins cinq catégories principales, différencie davantage les règles.


Incidence de la modélisation


Fauconnier (1984) fait état d'une objection à la modélisation qu'il considère importante :  la First Order Isomorphism Fallacy (FOIF, sigle qui en rappelle d'autres, dont GIGO ou FIFO ou LIFO, mais qui ne sont pas nécessairement la dénonciation d'erreurs scientifiques).  La thèse dénoncée est celle de l'isomorphisme des productions (structures externes) et des mécanismes (structures internes) dans l'hypothèse d'une boîte noire (Kugler, Turvey et Shaw [1980]).  Je rapporterai le même exemple que Fauconnier, celui des termites, chez qui on a posé l'existence d'un programme architectural sur la foi des arches et des piliers qu'ils semblaient produire.  Une meilleure observation a permis d'établir que l'écosystème était également un facteur responsable de la complexité, le comportement du termite restant simple.  Compte tenu du peu de données, il me semble que la dénonciation de l'erreur repose sur un sophisme égal à celui qui est dénoncé.

Mais signalons par exemple qu'un tel principe (le FOIF) ruine les théories grammaticales qui supposent des catégories comme nom, adjectif, verbe, préposition chez les locuteurs sous prétexte qu'on peut analyser leurs productions dans ces termes.   J'ai pu personnellement, avec une certaine mauvaise foi, décrire l'anglais de Régina (Saskatchewan) comme ne différenciant pas la copule être ('is', c'est-à-dire 'to be') de la forme possessive « its ».  L'erreur concernant les termites consistait à se tromper d'échelle pour délimiter la boîte noire (c'est-à-dire l'objet à construire, prendre l'organisme pour l'écosystème).  L'erreur d'échelle n'est pas la preuve qu'il n'y a jamais isomorphisme, et l'on a compris que je n'étais pas un partisan très chaud de l'isomorphisme, comme il constitue le principal obstacle épistémologique d'une étude du sens.

Il n'existe, en fait, aucune « structure » comparable, si tant est que le sens est structure.  Fauconnier se sent cependant obligé d'essayer d'échapper au piège du « reflet », car c'est de cela qu'il s'agit :  la complexité de configuration des espaces mentaux (au sens de « façons de parler et non de représentations du monde », pour reprendre la précaution de Fauconnier) a-t-elle un lien causal, quelle que soit l'orientation, avec la complexité de la phrase ?  Il semble admettre qu'une phrase simple puisse correspondre à une configuration complexe (et inversement, serait-on tenté d'écrire, quoique l'auteur ne nous y autorise pas), mais postule nonobstant des principes simples dont l'itération produira la complexité.  Dans la thèse de la sémantisation (TS), la chose n'a rien de surprenant puisque la syntaxe n'est pas le seul facteur de complexité d'un énoncé.

On évitera donc de voir chez le sujet comprenant (l'interprète) des schémas analytiques, sous prétexte que l'objet linguistique s'y prête.  Dans le cas de la TS [« théorie de la sémantisation » qui deviendra « la théorie de la sémantique opératoire » puis « la théorie des opérations sémantiques », mais sans changement de fond], la règle a d'abord été plus complexe, dans son ambition de constituer une explication toujours plus générale, mais avec le temps, j'ai pu identifier ce qui faisait la nature d'une condition et donc ramener l'appareil à un modèle plus plausible.  On ne perdra pas de vue que si le langage n'est pas animal, notre cognition l'est.






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