Essai de sémantique




III-IV

III - introduction (fin) — IV - sens
un modèle sémantique II  ·  mise en garde à propos de l'étymologie  ·  modèle métalinguistique d'analyse (mma)  ·  type de sens et changement  ·  pour mémoire  ·  langue, etc.





Un modèle sémantique II

Les intentions d'un locuteur (les raisons qu'il a de parler) ne peuvent être que l'objet de spéculations de la part du sujet comprenant, car même quand le locuteur les expose, c'est sous forme d'une chaîne sonore ou graphique qu'il importe d'abord d'interpréter.  En outre, la situation, notée ‘␏’, plus loin, n'a pas d'unité, même dans la synchronie.  Un lieu comme la rue permet d'envisager la multiplicité des événements qui peuvent être identifiés comme situation(s).

Première constatation importante :  le sens n'est pas communiqué.  Reprocher à quelqu'un ce qu'il a dit revient à lui faire un procès d'intention.  Ce qui est compris n'est pas ce qui est dit, même par celui qui le dit et l'interprète ensuite.  En fin de compte, l'interprétation d'un énoncé (sonore ou graphique) est du ressort du « récepteur » du « signal » graphique ou auditif, pour emprunter paradoxalement le langage des communications.  Le terme de « message » n'a aucune raison d'être en sémantique, contrairement à ce que j'ai pu soutenir en 1979, à propos de la lecture, mais dans le sillage de Prieto, à ce moment-là.  Le terme ‘malentendu’ n'est pas un vain mot.

Je ne signalerai jamais assez souvent le fait que le sens n'est pas transmis, qu'il ne « passe » pas d'un locuteur à l'autre.  Le « canal » (l'air) transmet un signal acoustique et rien d'autre.  Il y a dans la situation langagière une relation d'opacité sémantique.  On voit souvent le sens assimilé aux attentes liées à une situation.  La définition fruste du PL97, soit ≝ « ensemble des représentations que suggère un mot, un énoncé ;  signification », comparée aux élaborations des autres acceptions a quelque chose d'inquiétant, qui pousserait à croire que le sens soit affaire d'imagination.

REM  L'intention de celui qui parle peut faire l'objet de spéculations philosophiques, mais un sémanticien n'a pas d'intérêt particulier à présupposer que la communication doive être privilégiée.  À la rigueur celui qui parle ou écrit peut penser, au sens « d'avoir une activité cérébrale », mais à proprement parler le sens n'existe pas à ce stade, et la pensée comme telle n'est pas obligatoire ⇩

 ⇨  Un donneur d'ordre n'a pas besoin de « penser » l'ordre qu'il donne.  En outre, l'injure et le juron n'appartiennent pas à un lexique « sémantique ».  Pas plus que les interjections, proches des embrayeurs-shifters.  On peut en construire des grammaires ou des pragmatiques, mais pas des sémantiques.

Pour se comprendre lui-même, le sujet producteur du discours doit devenir récepteur de son propre discours.  On ne parlera pas non plus de décodage pour le sens, car ce serait supposer un encodage.  On peut le supposer pour les formes. 

Les formes gagnent à être communes (partagées), mais rien ne garantit qu'elles le soient.  Le « code » est une métaphore ou un vœu pieux.  Si le producteur du discours ne maîtrise pas le sens de l'expression « à l'instar de » ou du mot « tabellion », comment pourra-t-il assurer son « décodage » correct sur le versant de l'interprétation ? Dans l'échange verbal, il se peut que l'un demande à l'autre, « qu'est-ce que tu veux dire par X ? » (avec le corollaire « je ne crois pas avoir dit Y »), ou « qu'est-ce que c'est qu'un Z ? », ex.  « la Rome française » ou bien « procès ».

Cette « liberté » (je dis « labilité », c'est-à-dire déformabilité) d'éléments habituellement considérés comme solidaires vient d'horizons différents :  la diachronie (le sens dans le temps), de la polydésignation des embrayeurs (pronoms et adverbes) en grammaire, du fait que le nom commun désigne une classe d'objets, même si je ne pense qu'à un cheval particulier) et des notions classiques de polysémie et d'homonymie, ainsi que la stratégie discursive de l'antiphrase et du jeu de mots.  Bréal, le fondateur de la sémantique, avait déjà noté la « disproportion » du signe, mais Destutt de Tracy (1754-1836) l'a pressentie, comme il avait compris l'arbitraire du signe.

Dans la première phase de traitement, qui est strictement sémantique, la forme reçoit un sens, à l'issue d'une opération, après l'application d'une condition au moins.  J'aborderai la nature et le mécanisme de cette opération en détail en 5.  Retenons pour l'instant qu'un mot, isolé ou au sein d'une phrase, n'a pas, à proprement parler, de sens.  La forme (acoustique ou graphique) reconnue reçoit un sens qui lui est donné par le sujet récepteur interprète du message, au terme d'une opération d'inférence. 

Le Larousse (version électronique, PL97) définit l'inférence :  « Opération intellectuelle par laquelle on passe d'une vérité à une autre vérité, jugée telle en raison de son lien avec la première. » La déduction est une inférence.  C'est la définition même qu'en donnait Thonnard (1950:54) ⇩ et sur laquelle je m'appuyais, de 1978 à 1987.  Ce « lien » constitue le paradigme des conditions.  La première convention que j'avais adoptée pour l'inférence s'inspirait d'un artifice de la logicienne américaine Suzanne K.  Langer (1937), =int, soit « égale par interprétation », et du signe de l'attribution de valeur dans certains langages formels [cf. Moreau (1975)], ce qui donnait :  ‘:=’, soit deux-points égale ⇩.

 ⇨  On voit le lien qui existe entre la formule =int de Langer et le signe double recensé par Moreau (:=).  Le langage de programmation logique Prolog utilisait dans les années 80 un signe apparenté dans les règles de production, :-, qui se lisait ‘if’ (‘si’). 

 ⇨  Thonnard, § 48 :  « On appelle inférence cet acte par lequel la raison obtient une nouvelle vérité au moyen de vérités déjà connues.  L'inférence constitue l'essence même du raisonnement ;  elle est un acte simple, comme le jugement et la simple appréhension ;  mais ici le regard de l'esprit ne se porte plus sur la nature en elle-même, ni sur l'identité de cette nature vue sous deux aspects, mais sur le lien de deux vérités [...] le raisonnement en tant que passage suppose un point de départ :  l'antécédent ;  et un point d'arrivée :  le conséquent. »

Dans la seconde phase dans la théorie des opérations sémantiques, une opération analogue attribue à cette corrélation forme-sens un référent, toujours fonction d'une condition au moins.  Ce référent, dans une conversation ou une lecture, peut être réel, conceptuel ou imaginaire (une idée ou une représentation mentale), ou encore « relaté », dans le cas d'une anecdote vécue et rapportée.  Toutefois, quelle que soit sa nature, il sera intégré dans un référentiel qui possède ses coordonnées, dont les principales sont le temps et le lieu.  C'est sur le référentiel que s'exerce [principalement] la troisième phase qui comporte ses propres repères pour aboutir à la signification.

Cette répartition en trois phases rend compte de la difficulté qu'il y a à définir « le sens » en général.  Sa définition par l'idée ou le concept escamote en réalité le niveau sémantique pour passer immédiatement à la désignation (le concept appartient à l'expérience intellectuelle ⇩). 

 ⇨  Le terme de concept donne en outre une fausse idée de rigueur :  le fait mental/psychique peut n'être qu'une impression extrêmement floue.

D'autre part, la définition elle-même combine, involontairement ou non, des éléments sémantiques et des éléments de jugement de valeur. Enfin, certaines formes, qui peuvent être définies métalinguistiquement, n'ont en définitive pas de sens à proprement parler.  L'article, le pronom sujet ou complément, etc.  n'ont qu'une référence, soit au discours, soit extralinguistique, ou leur définition consiste en une instruction concernant leur emploi.  Ces éléments passent donc directement en deuxième phase, avec ou sans manipulation paraphrastique ou d'autogommage. 

Un moyen indirect de démontrer la distinction à faire entre sens et référence m'est donné accessoirement par Denis Creissels qui, après avoir parlé de complétude syntaxique, cherche à la distinguer d'une autonomie ou autosuffisance sémantique, qu'il refuse à un énoncé (je souligne, car en tout état de cause il lui manque son énonciateur ⇩ ) comme celui ci-dessous : 

π « il part demain »

On notera que même si je connaissais le référent de il = ␍Philibert, et Denis lui-même.  « il » ne contribuerait pas davantage au sens, puisqu'il s'agit normalement d'un anaphorique (coréférentiel).  Il faut craindre que Creissels confonde sens et référence.  Le trait masculin n'est « sexuel » que dans l'anglais (entre autres) :  en français, c'est une indication grammaticale.

‘π’  (pi) indique un exemple cité.

En tant qu'énoncé comme versant linguistique d'un acte d'énonciation, il est vrai que le signe « il » et le signe « demain » recevront une valeur référentielle distincte en fonction d'une situation donnée (Creissels dit « contexte », comme le fait la langue courante, ou encore les linguistes anglomanes ⇩), mais cette situation devra également comporter un minimum de deux personnes, et, s'il s'agit d'une troisième personne ou d'une chose, (un colis qui peut être envoyé), celle dont il est question devra en outre porter la marque « masculin ».  Une lettre serait représentée par ‘elle’.

 ⇨  L'anglais, par un retour des choses (juste ou non), désigne le contexte linguistique d'une unité du terme d'environment, ce qui est curieux, puisqu'il ne s'agit pas d'« un milieu », allant ainsi contre l'usage général en anglais même.

Si j'entre dans les détails, c'est bien pour montrer que le sens n'a pas pour objet de concurrencer le réel (c'est l'affaire de la dénotation), alors que Creissels semble vouloir l'y contraindre.  En réalité, toute personne parlant français comprend cette phrase (l'interprète d'une manière ou d'une autre) sans l'aide d'une situation.  Dans l'optique de Creissels (il est syntacticien), « part » devrait également être facteur de non autonomie sémantique, puisque l'endroit (que l'on quitte) va changer avec l'énonciation.  Il est clair qu'engager la sémantique sur cette voie (qui est celle de la pragmatique) revient à vouloir recenser chaque « parole ».  [Irréductiblement.] Adieu la science !, même sur un petit pied qui est celui des sciences humaines.

La conséquence est claire :   on dénie toute généralité au langage qui devient alors un puzzle à reconstituer à chaque production phonique ou écrite (un retour inopiné à la créativité chomskyenne prise au pied de la lettre).  Si je me suis rapproché de l'héraclitéisme en révoquant en doute le signe saussurien, et en faisant du sens quelque chose qui n'est pas donné, je ne suis pas prêt à épouser les thèses vertigineuses de la SG (Sémantique générale), où chaque signe est un nouveau signe, ce qui obligerait à interpréter

␞ signe ∁ chaque ⊥

différemment de ␞ signe ∁ nouveau ⊥).

Chaque signe est un nouveau signe ⇨  signe et signe' (prime) ou signe1 dans un ensemble infini. 

« signe ∁ chaque ⊥ » se lit « le mot signe dans le contexte après chaque »


analyse de l'exemple de D. Creissels
ilpartdemain
représente un nom masculin qui vient d'être exprimé ou qui va suivre.  PR.  REM  ou dont le référent peut être isolé dans une situation donnée (jcc)Se mettre en mouvement pour quitter un lieu (...) expédier.  Id.Le jour suivant immédiatement celui où l'on parle, [ou celui où devrait parler la personne dont on rapporte les paroles.]sans objet  Id. ⇩

 ⇨  Partir (sens et exemples) occupe une colonne du NPR 2007 papier.


REM 1 (antérieure)  La raison qui nous ferait adopter le point de vue de Creissels tient à un trucage : les pronoms et les adverbes de temps et lieu sont des déictiques (embrayeurs [shifters] de Jespersen-Jakobson), c'est-à-dire qu'ils flèchent les éléments d'une situation donnée ; ils ont cette propriété de varier au gré des énoncés et des discours, mais uniquement dans leur référence.  Notons toutefois que cet exemple permet inversement de démontrer l'autonomie du domaine du sens.  Certains mots ont aussi cette propriété : « National » a cette particularité (nonobstant son sens ≝ qui appartient à une nation) : sa disproportion signique est telle qu'il a une labilité analogue à celle d'un pronom ou d'un adverbe.  C'est le caractère dénotatif de ‘national’ qui permet cette propriété de classe.

REM 2 (id.)  Note terminologique :  c'est sous l'influence de la programmation logique (dont le modèle est logico-mathématique) que j'emploie et que j'ai employé le terme de ‘valeur’, au sens de {valeur d'une variable}.  C'est donc un sens technique ;  quant au sens de valeur dans le syntagme paramétrique ‘jugement de valeur’, il s'agit d'un emploi classique, au sens axiologique.

Il existe en outre quantité d'expressions, fonction de l'actualité ou de l'expérience vécue, dont le sens est minimal et la référence confuse, c'est-à-dire la dénotation, mais dont le poids significatif (généralement idéologique) est écrasant.  Je songe ici à « guerre sainte », par exemple.  Ce n'est pas un phénomène rare que de voir la doxologie ou l'idéologie d'un mot se substituer au sens relativement neutre qu'il pourrait avoir.  On se souviendra du succès suspect du terme de « démocratie », souvent associé à « populaire », dont le sort est analogue.  ‘galère’ au sens de (noté ‘≍’) {misère} a connu un tel succès que je l'ai même entendu employé à propos d'un skipper de catamaran qui avait joué de malchance, et je crains qu'il ne fît pas de jeu de mots.

L'axiologie se glisse même dans les définitions des meilleurs dictionnaires :  pourquoi Robert fait-il du sens une idée intelligible alors qu'un sens peut ne pas l'être (c'est-à-dire intelligible) ?  doit-on vraiment croire que « le mot évoque (≭{rappeler à la mémoire} un concept ?

REM  ≭ signifie {pas au sens de}.  Les symboles qui commencent à faire leur apparition sont destinés à assurer une monosémie et non à formaliser la langue.  Le choix du symbole de l'asymptote pour « au sens de » n'est pas innocent :  la valeur de sens apparaissant entre accolades {…} est considérée comme une approximation ou, moins marquée, un valeur approchante.  Sa négation ‘≭’ introduit une équivalence écartée.

Ces interférences doxo-idéologiques ne doivent pas décourager le sémanticien.  La dénotation, le sens, la référence et la signification sont des valeurs attribuées à des segments de discours et qui leur sont substituables.  La définition classique doit être écartée dans un modèle de compréhension, ne fût-ce qu'en raison des contraintes de mémoire.  La référence tend également à se concentrer sur le syntagme, avec pour expansion propre ce que Russell a nommé la « description définie » ; « l'astre qui nous éclaire ».  La signification, elle, peut s'appliquer à des ensembles plus larges, comme les énoncés et même tout un discours donné.  La figure ci-dessous donne une idée du recouvrement graduel des phases du modèle.

modèle « de masse »
modmas1.png

REM  La description définie est un schéma syntagmatique où le nom est déterminé au moins par un article ou un possessif, mais plus généralement par une expansion relative (dont tu parles, que nous devons prendre, qui est à moi, que j'ai acheté, qui vient de partir).  Ce type d'expression présuppose un référent qu'il prétend décrire et ouvre un univers de discours (imaginaire — les habitants de Mars — ou non — les enfants de votre voisine ou l'actuel roi de France est chauve du philosophe logicien à l'origine de la locution).

La distinction sens\signification que je postule a le mérite de pouvoir s'appliquer au même objet :  dans la terminologie adoptée ici le mot peut très bien avoir une signification, et on peut même avancer que certains n'ont que cela, c'est-à-dire une telle charge de valeurs parasites qu'ils sont impossibles à définir hors d'un ordre idéologique, socio-économique, culturel ou axiologique, doxologique, sentimental, affectif et expérienciel.

Les progrès de la lexicographie ont réduit la part de subjectivité qui caractérise le jugement se mêlant à la définition du lexicographe.  Il reste toutefois les « appréciatifs », dont le repérage contradictoire se fait par leur « indifférence » contextuelle.  J'écarte naturellement l'anthropomorphisme à l'envers de comparaisons et de locutions comme « dormir comme un loir », une « faim de loup », etc. 

Les remarques sur l'usage que l'on rencontre dans les dictionnaires transposent le modèle prescriptif d'une norme :  « ‘impardonnable’ ne se dit que des choses » (DQ).  Sont du même ordre les définitions de termes religieux :  ‘impanation’ ≝ « … [suivant l'opinion de Luther] / [doctrine luthérienne] ». 

Le signe ≝ introduit, je le rappelle, une définition.

L'hypothèse d'une seule opération fondamentale a le mérite de la simplicité et s'accommode de la nature hétérogène des conditions d'attribution.  Je lui ai donné le nom de règle.  Au début, après un certain flottement, celle-ci s'est inspirée par sa forme des règles phonologiques, mais aussi par la suite, conformément à son principe, des règles de production de la programmation logique.  La suite de mon propos s'attardera sur les formes que peut prendre la règle et les conditions qui la contraignent, ainsi que sur les types de raisonnement qui peuvent se tenir sur le modèle des relations structurant le lexique (interiorisé ou non).

L'idée d'un règle d'attribution du sens à une forme repousse la thèse structurale du sens dont se fait l'écho H. Bertaud du Chazaud qui est assez radical dans sa présentation de son Dictionnaire de synonymes et contraires.  Il affirme par exemple, que « un mot n'a pas de sens en soi, isolément, mais par la fréquence relative d'emploi dans un contexte ».  Cette idée est assez ancienne, mais ne distingue pas la forme du sens. 

Elle repose en outre sur une abstraction, qui laisse entendre que le mot isolé puisse exister.  La seule façon d'isoler un mot est de le prendre pour objet, dans un métalangage ;  dès lors il n'est même plus « mot ».  Le « mot » (cf. Merde) a toujours un producteur et éventuellement un récepteur, qui peut être le producteur lui-même.  De même le mot d'une liste appartient à cette liste (cf. les index).  Le mot dictionnairique appartient à la nomenclature lemmatisée et précède sa définition et ses acceptions.

REM  Lemmatiser ≝ donner à (un mot variable [accord, conjugaison, etc.] du discours) une forme canonique servant d'entrée de dictionnaire.

Entrée ≝ Les entrées d'un dictionnaire :  les mots faisant l'objet d'un article de dictionnaire.  (PR).

La fréquence (d'ordre statistique :  le nombre d'occurrences d'une forme dans un corpus) n'a que deux incidences sur le sens :  a) l'« usure » ou, mieux, la banalisation d'un sens donné et, du fait de son emploi (le fait de servir comme forme), b) son extension, par analogie, métaphore, métonymie, synecdoque (mécanismes de la polysémie, étudiés par Darmesteter et Bréal, ainsi que Vendryès). 

La thèse de l'absence de sens dans l'isolement reporte sur le contexte le sens dont serait dépourvu le mot, mais le contexte n'est rien d'autre qu'un assemblage syntaxique de mots, qui seraient également, individuellement, « dépourvus de sens ».  La conséquence de cette théorie est qu'un syntagme n'a pas plus de sens que les mots qui le composent et la même indécidabilité est transmise à la phrase, elle aussi isolée.

À charge donc de « l'emploi » de déterminer le sens, mais on sait que rien ne permet d'affirmer qu'un énoncé produit a un sens en vertu de sa production (de l'emploi que l'énoncé fait des mots).  Je substitue donc « opération » à « emploi ».

REM  ‘Extension’ (au sens lexicologique) ≝ extension de sens, modification du sens d'un mot qui, par diverses associations d'idées, acquiert une plus grande polysémie.  (EUL©).  Ce sens recoupe le sens logico-philosophique (définir par extension) du fait que l'on considère qu'une extension de sens étend à de nouveaux objets ou à une nouvelle classe d'objets la définition applicable à une première classe d'objets.

Définition par extension, (≝) opération qui consiste à spécifier tous les objets ayant des caractéristiques qui tombent sous un concept, par opposition à la définition en compréhension.  (EUL©).  Le PR fait d'ailleurs dériver l'une de l'autre : extension ≝ le fait d'acquérir une plus grande extension logique, de s'appliquer à plus d'objets (pour un mot).  Par extension : par une application à d'autres objets (≢ spécialisation) ⇩ .

 ⇨  Cette dérivation, fondée ou non, risque d'entretenir une confusion de plus.  Définir en/par extension, c'est énumérer les membres d'une classe.  Rien à voir avec le sens.  Définir en compréhension, c'est, par exemple, écrire « accouchement naturel » pour parturition.  compréhension=genre+différence spécifique.  Robert nous fait cadeau d'un bel exemple figuré (de Maupassant), mais d'en donne pas le sens (la définition).  « Alors tu crois que la pensée humaine est un produit spontané de l'aveugle parturition divine ? »

L'analogie.  « Rapport de ressemblance que présentent deux ou plusieurs choses ou personnes. »  (PL 1993), ce qui en fait le point de départ d'une métaphore.  En sémantique, l'analogie est également transposée comme rapport entre signes, sémèmes ou sèmes.  On comparera avec l'assimilation :  la ressemblance se manifeste nécessairement par un nombre suffisant de traits partagés qui seront prédiqués dans l'analogie.  Dans un autre ordre d'idées, l'analogie appartient aux méthodes de la systémique, comme principe de modélisation.

ps  Un mot dans l'isolement (ou dans l'absolu) a au contraire, sauf terme technique ou d'un emploi rarissime, bien trop de sens.  Le fameux riche sémantisme qu'évoquait Guiraud.

Si la fréquence jouait un rôle plus déterminant dans le sens, les mots monosémiques n'aurait guère de sens, comme ‘opiler’ ou ‘gaster’ (pron. tère).  Le verbe ‘opiler’ (s'il est reconnu) reçoit le sens d'{obstruer}, en médecine (PL11), cf. ‘désopiler’.  Les attributions de sens sont fonction de conditions.  Ici on fait intervenir le domaine (condition dénotative).  On peut aussi, en-dessous, faire intervenir la forme propre du sens, le syntagme (␞ introduit une formulation de la règle)  : 

␞ ‘opiler’ ∁ ⌂[médecine] ⊢ {obstruer}

qui se lit :  le mot ‘opiler’ dans le contexte [⌂ désigne le domaine] de la médecine reçoit le sens {obstruer}, ou, en suivant de plus près la notation « si opiler est employé en médecine, alors on infére qu'il a le sens d'obstruer ».

L'application est distincte d'un exemple ou d'une phrase-exemple, notés π). 

␞ ‘opiler’ ∁ ⊥ les conduits naturels ⊢ {obstruer}

REM  Les symboles propres à la règle et aux relations seront plus amplement développés plus loin, mais surtout mieux introduits.

L'étymologie, longtemps considérée comme la concurrente de la sémantique au point qu'un auteur anglo-saxon introduisant les travaux de Bréal les ait assimilés l'une à l'autre à la fin du XIXe siècle, fait partie des matériaux dont le sémanticien peut extraire le sens, sans toutefois la privilégier.  La sémantique n'est pas la recherche du sens vrai ou original, ce qui reviendrait à prôner la monosémie.  Le sens décrit dans la théorie des opérations sémantiques n'est pas une propriété du mot (ou forme), mais la valeur (au sens de valeur d'une variable) que reçoit une forme dans un ensemble de conditions données.

REM  La thèse du prototype sémantique est une variante du courant (d'origine psychologique, semble-t-il [E. Rosch (1973)], avec un relent béhavioriste) qui veut qu'il n'y ait ni polysémie ni homonymie, mais bien des « nuances » d'un seul sens par mot (fondamentalement monosémique).  Concurremment, la thèse de la correspondance « one form / one meaning » a curieusement dominé les travaux anglo-saxons ;  il faut dire qu'ils étaient axés sur la phrase, qui devenait parfois étonnamment « ambiguë ». 

Mounin attribue la formule à Martinet :  « à chaque différence de sens correspond nécessairement une différence de forme ».  Il en fait une « règle » sur laquelle tous les linguistes s'entendent, alors qu'il s'agit d'une observation qui ne sert qu'à fonder la phonologie et son opération-phare la commutation.  C'est donc l'observation de l'équivalence de sens qui fonderait la sémantique pour elle-même.


Mise en garde à propos de l'étymologie

L'étymologie précède, comme étude, la sémantique historique, et longtemps, on a cru bon de les assimiler, mais si la description du sens peut également se faire en synchronie (dans un état de langue donné, le plus souvent contemporain), le sens que l'on donnait à ‘boucher’ à l'origine devient alors une curiosité et non un facteur à prendre en compte, contrairement à une conception popularisée par les écrivains.  Paul Claudel expliquait ‘connaissance’ par {naître} ⇄ {avec}.  Ainsi à une époque, ‘sentiment’ et ‘sensation’ recevaient le même sens.

Ce qu'il faut retenir de l'étymologie, c'est que, contrairement à ce qu'on a pu affirmer, elle n'est en aucun cas le « vrai » sens du mot, comme le mot ‘étymon’ du grec ‘etumos’ {vrai} en témoigne éloquemment (cf. aléth-).  En fait, l'évolution du sens du mot ‘étymologie’ est un bon exemple de changement historique (diachronique) du sens, où {origine} a succédé à {vérité}.  Bien entendu, il n'y a a priori aucun sens « vrai » d'un mot, sauf à vouloir convaincre ou comme artifice stylistique, cf. ‘à dire vrai’, v. les opérateurs.


Sens

On peut se pencher sur ce petit inventaire des « types de sens » dans une perspective analytique (qui est distincte de la mienne) :

Sens et sens
désignation valeurexemple remarque
sens concret la réalité dénotée calcul rénal dénotation dans la t.o.s.
sens abstrait id. calcul de tête
sens propre relation entre signe et réalité cuisine propredénotation in t.o.s.
sens figuré id. cuisine politique
sens primitif filiation intersigne bureau (drap) dit aussi étymologique - dénotation primitive
sens dérivé id. bureau (meuble)redirection dénotative
sens référentiel représentation mentale du référent chaise et fauteuil distingués par bras cognitive
sens structurelissu des rapports entre les signes du système sur une chaise/dans un fauteuil syntagmatique
sens/meaning situation Bloomfield conditionnement / s. a.
sens rapport social concret Prietos. a.
sens concept Saussure signifié, s. a.
sens/matière substance non sémiotiquement formée Hjelmslevs. a.
sens compréhension Chomsky/Katz analytique / cf. définition
sens « transcodage » Greimas axes

Voir aussi « Sémantique intuitive » et le tableau tiré de LeechLes remarques ont été modifiées :  t.o.s. = théorie des opérations sémantiques, s. a. = sans application dans la t.o.s. ;  une place a été faite à la dénotation.


Le couple référentiel/structurel est également présent dans le sens analytique des auteurs américains (à l'exception de Bloomfield et ses disciples behavioristes, dont le logicien Quine fait partie).  Les conceptions les plus innovatrices sont celles de Hjelmslev et Greimas, mais il il ne faut pas négliger Guillaume et son influence, entre autres, sur Pottier.  Il manque à ce tableau les actes de paroles, l'énonciation et la pragmatique, mais la faute n'en incombe pas à Galisson & Coste, car le sens n'est pas leur préoccupation majeure (on les trouvera entre Bloomfield et Prieto).

On peut ajouter le sens « accomodatice », signalé par Dupriez (v.  Annexe sur la sémantique intuitive), qui est défini par l'Encyclopédie Universelle Larousse (EUL©) comme le « sens donné à un texte de l'écriture, absolument étranger à la pensée de l'auteur biblique et qui ne repose que sur une interprétation personnelle, parfois fantaisiste. »  La même source définit le sens ainsi :  ≝ ce que représente un mot, objet ou état auquel il réfère :  π Chercher le sens d'un mot dans le dictionnaire. (EUL©).

On note que l'EUL définit le sens (qui se trouve « dans le dictionnaire ») comme une représentation déterminée par une référence.  N'a donc de sens que ce qui réfère.  L'avantage d'un tel détour c'est de permettre de marquer les territoires, comme dirait Zig à Moustache, mes schnauzers mâles.


Le sens et ses concurrents, souvent considérés comme constituants
Sens lexical et syntagmatique, paramétrique se décrit au moyen d'opérations et de relations entre signes et entre signes et éléments de sens
Dénotationmatérielle et notionnelle (⇪règles du jeu)son indirection donne lieu au sens — ‘règles du jeu’ ℟
Référenceextralinguistique :  rapport du signe au référent et à la chose perçue (situationnel et savoir) a son propre domaine d'étude (la pragmatique) s'appuie sur la déixis (le, ce, etc.) qui renvoie hors discours
Significationextralinguistique :  rapport du signe au socio-culturelreprésentée au niveau du sens par la connotation ;  dans le discours, se manifeste sous forme d'opérateurs sémiotiques particuliers


On dit généralement que la langue (ou le langage) est constituée de signes.  La conception classique en Europe depuis le début du XXe siècle est d'envisager le signe linguistique comme une unité formé de deux parties solidaires, le signifiant (image acoustique, qui n'est pas physique, mais l'empreinte du son) et le signifié (concept) ;  le Robert électronique — par la suite, Robert tout court ou PR — nous dit pour ce dernier :  ≝ contenu du signe linguistique. 

Ce qui pose un problème pour les tenants du contenu.  Et qui fait du signe un contenant.

Au XVIIIe siècle, on concevait le signe comme se rattachant à une idée, ce que le signe défini par Robert rejette.  Je n'emploierai pas cette terminologie (signe, signifiant, signifié, contenu), pour des raisons à la fois théoriques et de méthode :  tout d'abord rien ne justifie la privation d'indépendance imposée à l'idée devenue concept pour être asservie à une forme aussi curieusement définie ;  certains anthropologues ont pu suggérer que l'idée d'inceste existait chez certains peuples qui le nommaient pas.  Ensuite le concept est construit (celui de puissance par rapport à acte, par ex.) :  il n'a pas partie liée avec une forme donnée, sauf dans une langue particulière et peut même dans ce cas être nommé différemment par divers philosophes ou chercheurs, etc.

Je retiens pour les besoins de l'exposé les notions de sens et de forme.  La forme peut être graphique ou sonore (après tout, vous lisez un texte [ici même sous forme électronique, nulle part imprimée] ;  il est inutile de se leurrer sur la nature d'empreinte du signe, qui ne peut être « produite » ou reproduite).  Dans les deux cas, au niveau de la perception, il s'agit de signaux, qui ne deviennent signes que reconnus et compris (quelle que soit l'interprétation ou la reconnaissance et quelque « fidèle » qu'elle soit, l'une ou l'autre).  Par convention ici même, quand un mot apparaît entre pseudo-guillemets (‘crédence’), il s'agit de la « forme ».  Quand il est entre accolades {{croyance}|{meuble}}, il s'agit de sens (mais pas de celui du mot entre accolades), ou, comme je dirai par la suite pour suggérer que le sens est partiellement décomposable, « élément de sens ».  Les deux membres de part et d'autre de la barre verticale [dite barre de Sheffer, signe de l'incompatibilité en logique, comme ici désormais] n'ont pas le même degré de généralité ni d'équivalence.  C'est une différence (≠) qui ne retient pas l'aspect d'opposition autre que syntagmatique (axe de l'énoncé, horizontal en français) ;  elle se distingue de la barre oblique traditionnelle qui marquera ici une différence substitutive (aucun/nul).  J'aborderai cette question dans la discussion des relations au chapitre consacré au « sens du mot ».  Formulation invalide ici même :  ‘numérique’ = {numérique} et valide :  ‘numérique’ ≠ {numérique}, mais qui n'a aucune raison d'apparaître dans la théorie.  On notera aussi que la même théorie exclut ce segment :  ‘crédence’ ≍ {{croyance}|{meuble}}, car il ne s'agit pas d'un sens mais du sémantisme de la forme lexicale.

À toutes fins pratiques, le signe est ici un mot ou une expression (de longueur variable), et ’mot‘ s'emploiera comme (terme) générique.  Comme je l'ai déjà signalé, ‘d'office’ ou ‘pomme de terre’ est considéré comme un mot, au même titre que ‘œil’ et ‘les yeux sont le miroir de l'âme’.  Le mot est donc le rapport entre une forme et un sens, association relativement stable et considérée comme permanente à une époque donnée, ce qui fait de certaines expressions des mots.  La stabilité ne pose pas problème dans la mesure où la condition est la fréquence d'emploi avec un sens donné et le caractère figé de la combinaison syntaxique.  J'en viendrai plus loin à suggérer que l'hypothèse de la solidarité de la linguistique structurale est une entrave à la description du sens au moyen de la langue naturelle dans sa fonction métalinguistique.

Pour mémoire — Métalangage.  ≝ langage (naturel ou formalisé) qui sert à décrire la langue naturelle (Robert)

Formaliser.  ≝ réduire (un système de connaissances) à ses structures formelles

Dans cette acception (Robert), le sens est évacué d'une formalisation.  On peut dire que le sens n'est probablement pas représentable, n'étant pas directement observable, mais uniquement repérable, au moyen d'un ensemble de relations et de conditions, et éventuellement d'opérations ;  le changement, la différence et l'identité permettent de l'isoler partiellement.  Les premiers travaux de sémantique, au XIXe siècle portaient effectivement sur le changement de sens.  Avec la constitution du signe dont j'ai parlé, son appréhension est devenue différentielle ;  mais les premiers travaux (non lexicographiques) d'analyse du sens, au XVIIIe siècle, portaient sur une identité d'ailleurs aussitôt pourchassée :  les synonymistes étaient en réalité des antisynonymistes.

Les philosophes et les logiciens, pour leur part, ont privilégié le rapport au monde extérieur du signe (la référence), même s'ils ont aménagé un espace où le sens était descriptible comme intension ou compréhension, distincte de l'extension, formalisation de la référence.  Ces catégories seront largement reprises, avec force exemples, dans cet Essai.  Si la désignation peut être conçue comme parallèle à la signification, le signe (notre mot au sens large, constitué d'une forme et d'un sens) est indépendant de la notion (qu'on a) de l'objet et de la chose signifiée (dénotée ou désignée).

La compréhension logique énumère les caractères ou notes d'un concept :  offense {injure {de fait} ⋁ {de parole}} ;  tandis que l'extension énumère les membres d'une classe :  chien [berger\épagneul\labrador\setter\schnauzer…].  Les symboles employés sont arbitraires, mais motivés entre eux. 

La barre oblique vers la gauche (\) marque ici la différence, en concurrence avec ≠ ;  la convention voulant que celle vers la droite soit l'expression de la disjonction a été abandonnée au profit du signe logique ⋁, avec le sens de {ou}.  Les accolades ‘{x}’ tolèrent l'enchâssement à l'instar des modules [S[V]O].

Les définitions et les « sens » servant d'exemples seront généralement tirés de dictionnaires.  Comme la tâche du sémanticien est de décrire et de fournir une explication, je suspends mon droit à l'interprétation sémantique comme telle et m'en remets au super-informateur qu'est le dictionnaire pour l'occasion, un peu comme le rôle d'arbitre qu'il a dans le jeu télévisé « Des chiffres et des lettres ».  Question d'objectivité et d'impartialité :  contrairement au rôle qu'il aurait dans la tradition américaine, mon « idiolecte » n'est pas un critère.  Je me borne donc à ordonner et trier les matériaux fournis.  Le chapitre final, sur la définition, rend au dictionnaire son rôle institutionnel. 

Pour mes besoins, le sens va se manifester dans le mot, dans l'énoncé (la phrase) et le texte (le discours).  Je dis bien « dans », c'est-à-dire que si le mot peut avoir un sens, les mots qui constituent une expression [ou un syntagme] n'en auront pas tous au même titre.  En outre, la phrase-énoncé (pas la phrase que le linguiste donne comme exemple dans les études à l'américaine) est déjà de l'ordre de la situation (réelle ou imaginaire) et devient une unité de référence, puis de signification [qui peut être doté d'une signification, c'est-à-dire un jugement de valeur].  Une certaine conception, qu'on dira « holistique », considère que la phrase, à l'interprétation, forme un tout qu'il est vain de décomposer, mais une telle vision des choses se heurte aux limites matérielles de la perception et de l'interpétation, variables selon l'individu, il est vrai, mais suffisamment contraignantes.

Du point de vue du sens, le texte, dans sa linéarité, n'est qu'un signal à traiter :  le mot graphique doit d'abord être reconnu comme forme possible d'un sens combinable aux autres sens attribués aux autres signes perçus.  Avec la phrase et le texte, la sémantique cède sa position privilégiée à la référence et à la signification, entendue au sens de fonction sémiotique.  Ce sont donc des outils sémiotiques qui en rendront compte.  Le texte n'aura pas de sens au sens où la forme constitutive du mot a un sens.  La phrase elle-même, par ses contraintes matérielles, n'a de sens que par segments, syntagmes ou propositions, à moins de constituer une « unité » équivalente au mot [cf. le sort en est jeté].  Les sémantiques phrastiques (des années 1970) faisaient de la phrase l'unité sémantique, réduisant le mot au rôle d'intégrant dans une compositionnalité du sens.  Or l'observation du sens en cooccurrence suggère l'inverse.  La compositionnalité est le propre des langages symboliques, qui n'ont que des référents-objets, indéformables.  On l'attribue généralement à Frege, mais Kant avait déjà spéculé sur 5+7=12.

La compositionnalité a la vie dure.  Elle a même pignon sur Web :  voir à ce sujet Godard, Danièle. 2006. Compositionalité: questions linguistiques. In D. Godard, L. Roussarie et F. Corblin (éd.), Sémanticlopédie: dictionnaire de sémantique, GDR Sémantique & Modélisation, CNRS.

Revenons au sens proprement dit :  son lieu privilégié est le syntagme, ou groupe de mots, ou encore la « construction », c'est-à-dire la première forme syntaxique.  En effet, à moins de poser qu'un sens est un tout parfaitement étanche et lié indissolublement à une unité du lexique, et l'on sait qu'il y a là une illusion préscientifique, on ne voit pas comment parler du sens sans faire intervenir le contexte (au sens strict d'environnement linguistique), avant, pendant ou après le processus de sens.

Syntagme. ≝ groupe de morphèmes (la plus petite unité significative. 
Morphème libre ⊻ mot) ou de mots qui se suivent avec un sens (Robert).

On peut alors parler de «sémiotaxie », en reprenant à des auteurs de divers horizons cette notion, c'est-à-dire « d'assemblage de signes » (sêmeion signe & taxis arrangement, ordre).  On on peut aussi y voir un « assemblage faisant signe ».

‘montrer sa viande’ ≍ {se décolleter}␎

‘montrer sa viande’ a le sens de {se décolleter} ;  le signe ≍ (« au sens de ») indique une équivalence asymptotique, résultat d'une instanciation-attribution.

Le langage, je l'ai signalé, est d'abord abstrait et généralisateur et se caractérise par une disproportion entre une forme et son sens, entre le signe et l'objet désigné, entre le discours et la pensée et, enfin, entre la langue (la parole) et la réalité.  Le terme technique, dont le principal mérite est d'être privé d'affectivité, est « anisomorphisme » ;  il y a absence d'homologie ou d'isomorphisme entre les divers plans objet et descriptifs qui sont isolables dans le rapport d'interaction « langage ⇄ réalité ».  Il y a représentation et non pas reflet.

Homologie. ≝ correspondance, équivalence ; isomorphisme :  identité (formelle) — d'après le Larousse électronique (par la suite Larousse).

Le symbole de l'interaction adopté ici est la double flèche à droite et à gauche (⇄), qu'on n'assimilera pas à l'équivalence entre paraphrases, utilisant le signe de la double implication classique (chez certains auteurs, mais pas ici :  ℙ ⇔ ℚ (l'énoncé P est équivalent à l'énoncé Q).  La paraphrase seule se notant ℘.  L'interaction est substituable à la représentation additive du syntagme (groupe de mots) :  d'+office = d'⇄office.  Cette représentation fait ainsi état d'un rapport réciproque entre les deux formes, que l'on peut comparer à une autre occurrence d'‘office’ :  bons ⇄ offices, où l'interaction va plus loin puisque le sens de {charge} ne demeure pas le même.  L'interaction est typique du syntagme ou de la sémiotaxie : 

œuvre ⇄ homogène

cabinet ⇄ homogène

L'implication réciproque ⇔ n'a pas ici la fonction que lui donne Lyons :  ici elle se place très bien entre superordonné et subordonné, c'est-à-dire entre genre et espèce.  jauger ⇘ mesurer  —>  jauger ⇔ mesurer.

La description du sens est généralement prise entre la spécificité et la généralité et pèche par abus de l'une ou l'autre.  À titre d'exemple, on peut signaler le fait que les sémantiques américaines (lexicales ou non) incorporent des règles de redondance pour économiser dans l'écriture des représentations (readings) :  le trait descriptif ou sème ARTIFACT va impliquer la suite OBJECT|PHYSICAL|NON-LIVING.  On retrouve le même principe dans ce que les syntacticiens appellent l'objet interne (= analycité morphosémantique) [voir aussi autodéfinition] : 

‘saler’ ⇒ {sel}. 

‘farcir’ ⇒ {farce}. 

‘assaisonner’ ⇒ {assaisonnement}

« ⇒ » est la notation de « implique » ;  ‘…’ indique le mot sur lequel porte l'analyse, c'est-à-dire le mot en tant que forme lexicale ; {…} signale un élément de sens.

On a compris, en outre, que les fameuses règles de redondance sont une semi-formalisation d'une vielle tradition de la définition et par la suite de la lexicographie, connu sous le nom de genre prochain. Abaissement ≝ {amoindrissement}.

L'excès de généralité dans la description consiste à décrire, par exemple, un autobus et une pipe comme étant des objets.  Le choix d'un tel identificateur (générique) rend la spécification (différenciation) impossible.  Inversement le choix d'un élément de sens/de dénotation trop immédiat risque de multiplier les classes de sens à décrire (le L43 donne ainsi ‘démarquer’ ≝ {ôter la marque de}).  L'élément de sens {ôter} ne sera valable que si tous les préfixes ‘dé’— pouvaient se le voir attribuer ; or ‘démantibuler’ reçoit {{démettre}⋁{rendre}} et ‘démanteler’ {démolir}, mais ‘démancher’ ⋁ ‘délustrer’ ⋁ ‘démailloter’ ⇒ {ôter}.  C'est la pertinence de l'élément de sens, c'est-à-dire sa capacité de distinguer deux « espèces » du même « genre » qui est déterminante et non la construction de hiérarchies d'abstraction croissante.  C'est le cas de l'élément de sens {{oil} ⋁ {oc}} dans le couple ‘trouvère-troubadour’.

Pour les besoins de la discussion et pour rester compréhensible dans la mesure du possible, j'emploierai « élément de sens » pour désigner ce que les autres théories et traditions dénomment « traits sémantiques », « sèmes », « descripteurs » (y compris « identificateurs » et « spécificateurs », ou « différenciateurs »).  Un « sens » comporte donc des « éléments de sens », soit parce qu'il forme une suite de termes, soit parce qu'il est à son tour analysable.  rem [2010]  —  Il faut noter que l'analycité sémantique n'a rien à voir avoir une quelconque décomposition d'un tout en ses parties, ce qui rend d'autant plus absurde l'emploi du terme de contenu :  si l'on s'en tient à la formulation générale d'une définition depuis Aristote, « m ≝ gp + ds », le genre prochain (gp) et la différence spécifique (ds) ne sont pas des parties d'un tout, puisqu'ils sont plus généraux, c'est-à-dire plus abstraits.

L'analyse sémantique dans le cadre de cet Essai utilise dans un premier temps un système simple sous forme de tableau, comme le montre le modèle (mma) ci-dessous (le sens est ici en fait une dénotation [classe de dénotateurs)] :

modèle métalinguistique d'analyse
niveau (plan) de la langue objet‘pomme’
niveau (plan) métalinguistique analytique & descriptif {fruit}


Modèle métalinguistique d'analyse

Cette représentation n'implique pas nécessairement la reconnaissance d'une structure de surface et d'une structure profonde ni d'une « forme logique ».  Les cases supérieures (rang 1) correspondent à la convention qui présente le mot de la langue qui fait l'objet de l'analyse, c'est-à-dire ‘…’ ; et les cases inférieures aux accolades qui présentent le sens (rang 2, etc.) :  {…|…}.  [La barre verticale distinguait les éléments de sens entre eux.  On la remplace par un enchâssement avec ou sans disjonction, soit ≍ {{x}{y}}, {{x}⋁{y}}.]  La polysémie de la particule grecque meta n'influence pas la position de l'explication par rapport à l'objet :  il ne s'agit ici que d'une commodité de présentation et de lecture.  Le seul plan directement observable est celui, bien entendu, du mot dans le discours (y compris celui du lexicographe dans son travail).  Si meta signifie au-delà, il devient difficile d'exploiter la facilité de lecture et l'iconicité.  La matrice est une commodité et on pourrait envisager les stemmas ou même des bulles réunies par des flèches.



Il faut remarquer que la logique ne s'occupait, entre autres, que des concepts et de leur référence et non du sens, strictement linguistique ou, plus largement, cognitif et psychologique ;  toutefois on ne peut assimiler une description sémantique à ce que pratiquent les psychologues qui tendent à assimiler expérience et sens, notamment quand il est question de ce qu'ils appellent les prototypes.  Le modèle psychologique de ‘fruit’ par exemple varie avec le continent et le climat où l'on est né (pomme ≠ banane).  Mon expérience personnelle privilégierait {≘groseille} et {≘prune}, {≘quetsche}, {≘cerise}, {≘poire} et bien sûr {≘pomme}.  Cette approche entre en conflit avec la règle de généralité d'une description sémantique minimalement scientifique.  Si la langue est décrite comme extérieure à l'individu, on ne peut se contenter d'une sémantique individuelle.  Quitte à sembler appâter l'absurde, on imaginera un individu général. [Pourquoi pas un prototype de sujet individuel ? Mes « sujets interprétant » sont bien des dictionnaires.]  note sur le signe ≘ :  avec la prise en compte de la dénotation comme distincte du sens, j'avais d'abord opté pour des coins (rappelant ceux du bûcheron [souvenir d'enfance]), mais il fallait deux signes différents, comme forme dénotant (⇪poire), comme classe de dénotateurs, ≘ s'inscrivant devant la valeur inférée :  {≘fruit}.  Ce qui laisse à π quelle poire ! tout son sens.

Le modèle d'analyse peut être illustré par le fait que la proximité sémantique peut frôler le pléonasme, c'est-à-dire qu'un élément de sens différentiel va autoriser la cooccurrence (la co-présence en syntagme) de termes contigus, comme ‘pluie’ et ‘diluvienne’ — pluie+diluvienne (mieux, pluie ⇄ diluvienne) :

Certains dictionnaires vont préciser :  ‘diluvienne’ « ne se dit que de ‘pluie’ » ;  dans la formulation qui sera généralisée dans le prochain chapitre, la notation « au sens de » ( = (qui) a le sens de), c'est-à-dire « ≍ » permet de représenter le mot et son sens (en deux éléments successifs) :

‘diluvienne’ ≍ {{très}{abondante}}

Puisqu'il est indirectement question de redondance sémantique, il n'est pas inutile de signaler que la saturation sémantique nécessaire à la compréhension (au sens courant) est assurée par les mots qui sont affinitaires et compatibles.  ‘pluie’ et ‘diluvienne’ en sont l'un par rapport à l'autre [cf. la collocation anglo-saxonne].  La compatibilité et l'affinité des mots appartiennent au phénomène plus général de connexité ou, en termes logico-mathématiques [sans prétention ici], d'intersection sémantique.

L'intersection se représente par son symbole classique :  pluie ∩ diluvienne ;  la compatibilité ferait état d'un élément de sens partagé au moins :  pluie ∼ diluvienne et l'affinité de deux éléments de sens :  pluie ≈ diluvienne.  C'est le cas ici, puisque le rapport entre les deux mots est de l'ordre de l'interdéfinition, c'est-à-dire que l'un contribue à la définition de l'autre, relation qui peut être réciproque et sera représentée par le nœud papillon (⋈) :  pluie ⋈ diluvienne.  Toutefois, ce type de comptabilité sémantique a été abandonné, comme il risque de ddonner prise au rêve lullo-leibnizien de combinatoire.

L'emploi des notations de l'intersection (∩) et de l'interdéfinition (⋈) implique et implicite la convention de représentation des unités lexicales (mots), soit ‘…’ ;  ces relations se manifestent effectivement entre mots ou expressions de la langue objet.  Il existe une compatibilité entre ‘serrer’ et ‘gorge’, vérifiable par prédication réciproque (symbole du prédicat ∋, notation inverse de l'appartenance '∈') :

serrer ∋ se fait d'une gorge

gorge ∋ peut être serrée

rem [2010]  —  Le fait qu'une gorge puisse être serrée de deux manières radicalement différentes n'entre pas ici en ligne de compte.

La « redondance » ne doit pas être assimilée au pléonasme ou à l'excès de sens, ni d'ailleurs la simple répétition (itération).  Si c'est une récurrence, c'est une récurrence significative.  Par la suite, d'ailleurs, la solution à ce risque de mésinterprétation consiste à adopter et à généraliser la notion d'intersection ‘⇩’.  On peut songer à une tolérance sémantique intuitive :  « l'intervalle critique entre un élément de sens et sa reprise sous la forme d'un autre mot est fonction du nombre d'éléments de sens du premier mot et de la reprise de chacun des autres éléments de sens » ;  soit un mot comportant quatre éléments de sens :  après la reprise d'un élément de sens donné, l'intervalle critique est de trois mots avant sa réccurrence.

Cette pseudo-règle devrait dissiper l'illusion la plus commune sur le pouvoir du contexte :  que plus un contexte est étendu, plus on a de chances de comprendre un mot qui y figure :  il faut pour cela que l'énoncé soit à forte teneur didactique et définitionnelle (textes de vulgarisation, par exemple ;  articles d'encyclopédie) ;  dans les cas les plus courants, l'aire d'interaction mot-contexte est plutôt réduite (cinq mots pleins avant ou cinq mots pleins après, maximum), en raison des contraintes de pléonasme et de lisibilité.  Ce problème a été évoqué par J. Rey-Debove dans son Métalangage.

En outre, rares sont les contextes qui peuvent manifestent tous les éléments de sens d'un mot par cooccurrence (sous d'autres mots).  Les exemples forgés par les lexicographes ont cette propriété de « saturer », car c'est leur objectif, qui est d'illustrer le sens (dans le meilleur des cas ;  l'exemple d'‘essence’ tiré du PL 1918 le montre bien).  Le Bordas (1976) en raison de son orientation pédagogique, tend à « compacter » le sens, pour ‘essence’ et pour ‘glacial’  :

l'orgueilleux se croit d'une essence supérieure (B)
la bise était glaciale (B)
essence divine (PL 18)
vent glacial.  (PL 18)

Faisons maintenant un peu marche arrière et revenons à des considérations plus générales sur l'observation du sens.


Les types de sens et le changement

L'évolution sémantique est généralement assimilée à une transformation diachronique (c'est-à-dire dans le temps, d'un état de la langue à un autre, et non dans le même état de langue).  La transformation synchronique existe, mais on parle alors de néologisme ou de figure, ou plus simplement d'emploi, en particulier dans le cas d'un écrivain.  Deux cas contemporains :  ‘tacler’ (importation) et ‘pointer’ (troncation).

« révélation diluvienne », bien qu'interprétable, donne une idée de la « néosémie ».

Ainsi les « valeurs » sémantiques peuvent être instables chrononologiquement, tributaires de l'évolution d'une situation socio-culturelle (innovation technologique [électronique], mode, acculturation [langues en contact], bouleversements sociaux [mondialisation], catastrophes naturelles (un « tsunami médiatique », etc.).  On peut prendre l'exemple de ‘camion’ dans Littré (1875) défini comme (≝ ) « charrette dont les roues ont très peu de hauteur » qui devient en 1943 :  « grosse automobile de transport »  qui coexiste avec un « grand chariot » et un « petit chariot », un « vase de peintre » et une « très petite épingle ».

Le Larousse électronique (Bibliorom 1996) ne laisse subsister que le véhicule automobile et le seau de peinture.  Le changement sémantique dans le temps a fait le bonheur des étymologistes recyclés.  La fin du XIXe siècle et le début du XXe ont vu une prolifération d'études lexicologiques exploitant divers moyens de le décrire, souvent puisés dans l'ancienne rhétorique.

On a parlé de spécialisation de sens  :  ‘reptile’ connaît ainsi un rétrécissement en diachronie, et ‘arriver’ subit une généralisation qui entraîne un élargissement de son sens.  On parlait aussi de glissement par où ‘coxa’ ≍ {hanche} devient {cuisse} → ‘cuisse’.  Il a été question de « contagion » par où le sens de l'entourage (contexte) d'un mot se communique à un mot.  La figure connue sous le nom de « métaphore » ({transport} {transposition}) a également été considérée comme un facteur diachronique.  La lexicalisation d'une figure (le sens de ‘feuille’ [de papier] par exemple) porte le nom barbare de « catachrèse », assimilée à une métaphore morte (un abus, en fait), sans doute depuis l'Antiquité.  La tendance à prendre un sens concret s'est appelée « épaississement » ;  la perte de sens a été considérée comme un « affaiblissement » et la disparition d'un membre du syntagme se nommait « raccourcissement » décrivant une association étroite qui entraînait une ellipse, comme dans l'exemple ‘capitaine général’ ⇨ (devenu) ‘général’, après contagion.

Le cas des locutions (expressions idiomatiques) est également traité diachroniquement, la perte de sens de certaines formes s'expliquant par la disparition des faits et objets socio-culturels correspondants.  Ainsi l'exemple (ancien) ci-dessous :

avoir maille à partir

Cependant si l'on ne se borne pas à une explication par les causes ou le retour aux origines, l'interprétation des locutions peut être décrite comme une opération en synchronie (dans la langue actuelle).  Dans ce cas, il est possible de ne pas identifier ‘paille’ dans ‘être sur la paille’ comme {tige des graminées, dépouillée de son grain} quand l'expression a le sens de {être dans la misère}.  Cette description est rattachée à un phénomène plus général et plus fondamental d'où dérive l'idée d'un assemblage de mots (sémiotaxie) :  c'est-à-dire l'existence au niveau du signe d'une syntaxe antérieure à celle de nos grammaires classiques et modernes :  une sémiosyntaxe ou sémiotaxe que l'on peut représenter ci-dessous :

âme ⇄ forte  ⇨  baseopérateurbaseopérateur

Les mots entrant dans le même syntagme sont tantôt l'un et l'autre base de l'autre qui est opérateur et opérateur de l'autre qui est la base.  Cette réciprocité ou symétrie de fonctions rend compte de ce que l'on a appelé diversement dans d'autres approches, « actualisation » ou « sélection », dans le cadre du contexte au sens d'environnement linguistique.  La différence, dans le cas d'une sémantique comme celle qui est envisagée ici, tient au fait que ce rapport n'est pas uniquement « actif » [ou présenté comme tel] « dans la langue », mais aussi dans le traitement cognitif.

Il existe un certain nombre de quasi-synonymes pour désigner le sens, selon divers points de vue.  On trouve ainsi le terme de « sémantisme » qu'il m'est arrivé d'utiliser dans un sens pré-analytique, d'ordre intuitif, sens global ou « fondamental », se confondant avec l'expérience qu'a le locuteur/lecteur des emplois d'un mot (équivalent de la « prénotion » philosophique).  Toutefois, Larousse en fait au contraire le « contenu sémantique d'une unité linguistique », pur synonyme de sens, donc.  rem [2010]  —  Je préfère toutefois le maintenir avec la définition de {ensemble des acceptions et emplois indifférenciés d'une unité lexicale}.

L'acception est différente ;  il s'agit normalement du sens répertorié, attesté (généralement dans un dictionnaire) ≝ « sens particulier dans lequel un mot est employé.  Les différentes acceptions du mot pierre » (Larousse).  Le terme d'emploi tient généralement compte d'une variable contextuelle, que l'on amalgame avec acception.  Larousse n'en fait pas état.  Robert est plus général :  « le fait de se servir d'une forme de la langue ».  Lexis donne, plus conforme à l'emploi que j'en fais :  ≝ signification d'un mot en fonction du contexte où il se trouve.  Ainsi l'exemple du dictionnaire (qui sera symbolisé ici par π) « homme du rang » est un emploi.

Le sens tel qu'il est entendu ici reprend à son compte la « signification » de Lexis et est « analytique », en fonction du contexte.  Mais le Larousse est plus vague :  « [Ensemble des représentations que suggère un mot], un énoncé ; signification ».  La partie entre crochet est reprise dans Lexis à ‘sens’.  Et c'est à « valeur » que Larousse donne le sens de sens :  « Ling. Sens que prend un mot dans un contexte déterminé ».  Cette définition lie la valeur à l'énoncé, tandis que la valeur saussurienne se situait dans le lexique (en langue).

Je distinguerai pour des raisons théoriques et méthodologiques, comme je l'ai dit dans l'introduction, le sens de la signification.  Dans cet Essai, la signification est le sens ré-interprété en fonction d'une situation donnée et des systèmes de croyances et de valeurs (au sens moral, philosophique, social) du sujet-interprète.  Pour cette double raison, je devrais écarter le mot ‘valeur’ ≍ valeur d'une variable, même qualifiée de « sémantique », qui me sert dans l'appareil de la règle au profit d'élément de sens ou de sens tout court, encadré d'accolades métalinguistiques {⊥}, mais les circonstances où ils apparaîtront sont assez distinctes pour qu'on ne les assimilent pas.

Le terme de contenu pose, de son côté, le problème du contenant, comme je l'ai laissé entendre.  Larousse indique :  « Ce qui est exprimé dans un écrit, un discours ;  signification ».  On voit que l'écrit ou le discours font office de contenant.  Qu'en est-il de signification ?  « Sens et valeur d'un mot » (Larousse).  Robert définit la signification comme le sens et le sens comme ≝ idée ou ensemble d'idées intelligible que représente un signe ou un ensemble de signes.

contenu (PR) ≝ Ling. Ce que signifie un signe. ⇨ signifié. π Le contenu et l'expression* [voir plus bas]. π Analyse de contenu :  analyse sémantique. π « des mots qui leur paraissent pleins d'un magique pouvoir et dont ils seraient vivement embarrassés de définir le contenu » (Caillois).  — Spécialt (opposé à signification) Ce que signifie une phrase asémantique. [!!!]

Cette acception spécialisée (linguistique) est triple, comme on le voit, mais dérive toujours du sens figuré :

contenu (PR) ≝ Fig. Ce qu'exprime un texte, un discours. → 1. teneur. π Le contenu d'une lettre, d'un livre, d'une loi. π Le contenu de son message est clair.

Sens figuré qui dérive du sens « référentiel », c'est-à-dire le sens « direct » :

contenu (PR) ≝ Ce qui est dans un contenant. π Le contenu d'un récipient.  π L'étiquette indique la nature du contenu. π Contenu d'un camion, d'un bateau. → chargement.  π Manger le contenu d'une assiette (une assiettée; suff. -ée). π Vider le contenu d'un sac.

Le nombre d'exemples est pratiquement indicateur du nombre d'acceptions.  Si l'on retourne à la définition figurée (3e alinéa ci-dessus), on remarque que l'opposition contenu ≢ contenant n'est pas maintenue :  le message, la loi, le livre, le texte ne sont pas des « contenants » au sens de la définition ci-dessous :

contenant (PR) ≝ Ce qui contient qqch. ⇨ récipient. π Le contenant et le contenu.

Sans vouloir combattre des moulins à vent catachrestiques, on peut considérer que « contenu », n'en déplaise aux esprits de finesse qui voient un contenu en l'absence du sens, n'est pas un métaterme de la théorie des opérations sémantiques.  Et on ne reprochera pas à Roger Caillois d'en avoir fait une phrase.

Pour mémoire

teneur (PR) ≝ 1. Contenu exact, texte littéral (d'un écrit, d'une communication orale). π La teneur d'un article, d'une lettre. π La teneur d'un discours.  « Des alliances dont vous ignoriez la teneur » (Martin du Gard).  2. (1872)  Quantité (d'une matière) contenue dans (un corps). ⇨ titre. π Teneur en or d'un minerai (…)

Cette acception remonte au latin juridique du XIIe siècle.

Le renvoi à ‘expression’, plus haut, dans la définition de ‘contenu’ est technique :  (PR) ≝ Ling. Partie sensible (d'un signe). ≢ signifiant. π « L'expression et le contenu » sont de Hjelmslev.  [expression, ce que je désigne ici du nom de forme, au sens de ce qui est perçu.]

Ce qui est curieux, et qui vient probablement de la logique, c'est cette idée que le contenu s'oppose au sens, dans l'emploi spécialisé que signale le Petit Robert, à propos des phrases asémantiques, comme si elles existaient en dehors des exemples de linguistes.  D'ailleurs, le libellé est lui-même asémantique :  « [(le) contenu (est)] ce que signifie une phrase asémantique ».  Comment une phrase asémantique pourrait-elle signifier ?  En particulier si on ne peut pas l'interpréter :  Maintenu dans l'édition 2007, dite le Millésime.

L'asémie invite aux grandes interrogations.

Résumons-nous :  seront techniques ici les termes de « sens » et « élément de sens » ;  tout autre vocable (contenu, teneur, acception, sémantisme, y compris sème et sémème) désignera une notion extérieure à la théorie des opérations sémantiques, sauf en ce qui concerne ‘valeur’ qui est pris dans le sens, 1) de l'instanciation d'une variable {y → dent} :  il s'agit de valeur sémantique ;  2) généralement au pluriel de jugements et de croyances prédiqués comme partie intégrante du processus de signification :  il s'agit alors de valeurs au sens axiologique, de la doxa et de l'idéologie.  Dans le macromodèle de traitement sémiocognitif au sein de la théorie, le terme de « signification » recevra, on le voit, un sens technique également, et bien distinct de celui de sens.

Dans une analyse succincte (et naturellement incomplète), la langue est constituée d'au moins deux autres systèmes également en interaction, plus spécifiquement, en combinaison, la grammaire et le lexique, auxquels correspondent dans le discours la structure de l'énoncé et ses matériaux.  Malgré de nombreuses analogies, les deux objets (tous les deux construits, malgré l'observation partielle possible du second) ne répondent pas au même type d'organisation.  On reconnaît ici la nécessité de distinguer la Langue (abstraction) de ses réalisations (ou actualisations), qui sont depuis Saussure du domaine de la Parole, ou plus généralement, du discours.  Le discours est constitué d'énoncés et n'appartient pas au même plan que la phrase qui, elle, est généralement privée de situation spécifique et d'énonciateur.  La phrase est une construction du grammairien, même si elle correspond apparemment à un énoncé observable [son emploi ne semble pas antérieur au XIXe siècle].

Si le discours est la mise en exploitation d'une certaine compétence de la langue, son produit modifie à son tour la langue.  Le langage, lui, peut être appréhendé comme « la langue dans le discours », troisième système issu de l'intersection des deux premiers.  Rastier (1991:55) se fait l'écho de cette représentation, au moins diachroniquement (chronologiquement), en remarquant que les « morphèmes lexicaux » sont de la « doxa figée », pour marquer la nature de phénomène socio-culturel de la langue.  Parallèlement, à la suite de Barthes, A. Rey (1982:5) se fait l'écho d'une « doxa partagée ».  Sans doute du fait de son caractère partiellement social, le langage constitue une activité relativement observable, mais cette observabilité est trompeuse.

On notera l'inflation verbale, la doxa étant par définition partagée.  Quant à son figement, il est contraire à sa nature.  Le On évolue, contrairement à certains Nous (idéologies) ;  l'emploi qu'en fait Rastier serait plutôt « chic ».  On évitera de voir la doxa dans le mot comme tel (à l'exception de néologismes comme ‘bobo’), mais plutôt dans l'emploi qui en est fait, cf. le Petit Larousse 1918 et π La Beauce est le grenier de la France.  Faire du mot un produit doxastique c'est franchement se tromper de métier ou de cible.  Personnellement, je verrais dans le discours de Rastier une doxa.

Construction.  Quand on parle d'objet à construire, dans le cas de la langue, c'est en partie en raison du fait que rien dans le monde qui nous entoure ne nous permet de cerner « la langue française », sauf par recoupements des connaissances linguistiques des divers locuteurs (ou sources écrites considérées comme des superinformateurs).  Chaque locuteur dispose en fait d'une grammaire intériorisée (apprise) et d'un lexique variable, tant passif (il lui est possible de comprendre un certain nombre et un certain type d'énoncés), qu'actif (il peut se servir de ce vocabulaire, de façon variable, et construire un nombre indéterminé d'énoncés relatifs à ce qu'il observe, qu'il se représente ou qu'il éprouve).  Cet état de faits explique les divergences possibles en matière de grammaticalité (ou de sémanticité) tant entre locuteurs qu'entre linguistes.  Le grammairien comme arbitre du bon usage (prescripteur et proscripteur) et le lexicographe comme dépositaire des mots ne sont en fait que des observateurs parmi d'autres, à qui l'on s'en remet en vertu de la nécessité de permanence qu'éprouvent les groupes humains qui se traduit souvent par la reproduction institutionnelle, et de l'impossibilité pratique (limitation intellectuelle, physiologique, biologique) de maîtriser « toute » la langue, s'il était possible de la recenser (elle est parlée par d'autres :  de là la conviction d'une norme, qui n'est en réalité qu'artificielle et élitiste).

On peut s'étonner qu'une sémantique ne se fasse pas l'écho du faire, en particulier du dire-faire, c'est-à-dire des actes de paroles, mais le problème de la perspective austinienne de l'activité de langage, c'est qu'elle suppose une correspondance parfaite entre deux plans sans commune mesure.  Je ne doute pas de la nécessité de distinguer l'état de l'action, mais qui dit « je baptise » en baptisant ?  Ou plutôt, qui baptise vraiment en disant « je baptise » ?  Austin (1962) a senti la difficulté, en faisant état des infélicités (Cervoni 1987:104-105).  La même menace plane toujours :  nous sommes dans un univers transparent où personne ne ment, personne ne manipule, dans un monde de signes qui restent fondamentalement des gestes, comme si l'énoncé de « je dors » s'accompagnait nécessairement d'un ronflement (ronron).  Le dernier défaut d'une approche praxiste du discours tient à l'exclusion qu'elle fait du ludique et plus généralement de la désappropriation (car elle se fonde sur l'appropriation et la distanciation, cf. Benveniste [1970:82 ;  1965:78]) :  tout se passe encore une fois comme si le sujet parlant ne pouvait échapper à son Verbe qui le condamnerait à agir (A. Berrendonner [1981], cf. Cervoni [1987:124], adopte une position opposée à celle d'Austin, mais dans le cadre d'une pragmatique).  On notera enfin que l'explicitation comme critère des performatifs n'est qu'une version édulcorée de la paraphrase.  On se souviendra que l'acte de parole, s'il est la spécialité de l'homme politique est une invention de philosophe.


Langue, etc.

Si Michel Bréal a fondé la sémantique (mes excuses à ses prédécesseurs anglo-saxons [Smart et sa sématologie] et allemands), c'est à Ferdinand de Saussure que l'on doit la dichotomie entre les deux systèmes qui tendaient auparavant à n'en faire qu'un, comme en témoigne l'usage, avec une expression comme « la langue d'un écrivain ».  Saussure distinguait en fait la Parole de la Langue, et le discours n'a pu s'assimiler qu'à la faveur du développement de la stylistique, prônée par Charles Bally.  Il faut d'ailleurs noter que la stylistique de Bally est en réalité par bien des aspects une sémantique du discours et de l'énonciation avant la lettre, comme sa Linguistique générale est une théorie de l'énonciation, que ne semble pas reconnaître Cervoni (1987:14), pressé de faire de la linguistique structuraliste ou chomskyenne (non énonciatives) le lieu de définitions « réductrices à l'excès » de l'objet de la linguistique [, ne s'avisant pas que toute science procède par réduction.]  Bien qu'à visée pédagogique le Traité de stylistique (1909) de Charles Bally reste d'un grand intérêt, notamment par la mise en place des « termes d'identification », avancée en direction des « sèmes », avant les ethnologues et les langages documentaires.

Le « sème » (ici, par la suite, « élément de sens ») est le « trait » sémantique que cherche à dégager le sémanticien classique dans ce qu'il est malheureusement convenu d'appeler le « contenu ».  Historiquement, les synonymistes (l'abbé Girard, notamment, fondateur de la « synonymique » ) sont les premiers sémanticiens « différentiels » pour reprendre l'épithète que semble favoriser F. Rastier :  en réalité contestataires du principe même de l'existence de synonymes, ils parlent de différence, de caractère, de valeur, de force de signification, puis « étendue » (traduction d'extension), « précision » et « composition » (contraire de simplicité).  Mais surtout le « sème » alors potentiel est considéré comme l'idée qui entre dans la composition du sens.  D'Alembert et Diderot parleront de mots ou termes « radicaux », reprenant sans doute l'idée leibnizienne ou lullienne d'une combinatoire (la « caractéristique universelle »).

Sème ou élément de sens.  Le « sème » a partie liée avec le « sémème », de nature différente (ce dernier serait une classe ou, au moins, un ensemble), mais ils se définissent tous par rapport aux signes et à un paradigme, contraint lui-même par « un domaine et une situation d'expérience définis » (Pottier 1992a:11).  Pottier contraint les signes choisis par «  une langue unique, homogène ».  Les deux conditions sont très lourdes, car elles rendent difficile l'analyse sémique de carrosse en français métropolitain et en québécois.  Dans la « situation d'expérience » du Français, il n'y a plus guère que la locution qui fasse intervenir le carrosse, ou l'usage plaisant, avec le participe ‘avancé’.

Syntaxe.  Par grammaire, on entend généralement la syntaxe, mais on doit y ajouter la morphologie.  Il s'agit en tout cas de règles qui régissent la construction des énoncés.  On notera que pour certains linguistes les énoncés sont des « faits de langue » (J. Lerot 1993:14).  La syntaxe a toujours cherché à s'approprier une part de la sémantique en faisant valoir par exemple que « Jean bat Paul » n'a pas « le même sens » que « Paul bat Jean ».  Plaisamment, on dira que ce sens est la direction des coups.  Mes excuses à celui qui est battu.

La question ici est de savoir en réalité si battre dans « les flots battent les flancs du navire » a le même sens que battre dans « Le président s'en bat les flancs ».  On considèrera le problème d'orientation du premier exemple comme un problème de référence.  Le nom propre est en effet un corps étranger dans l'univers strictement sémantique.  Il y a intrusion de la référence et c'est pourquoi on a proposé le rapprochement avec l'idiomaticité, qui est bien plus intéressante que de savoir qui reçoit les coups de l'un ou de l'autre, sauf bien sûr si l'on est un des acteurs du microdrame qu'est la phrase Bréal dixit.

Soyons plus clairs à propos de l'orientation du procès.  Au lieu de la phrase de linguiste, prenons celle du dictionnaire :  Anne d'Autriche abandonna le pouvoir à Mazarin. (PL 1943), l'interversion n'est plus possible et la question du « sens différent » ne se pose pas.  On est en droit de se demander combien de phrases de linguistes sont ainsi fabriquées pour « régler » ou « soulever » des questions qui n'en sont pas.  Dans π Pierre bat Frédéric, seul « bat » reçoit un sens, les autres positions sont strictement référentielles (ici, parce qu'ils s'agit de noms propres).

C'est en fait la grammaire-syntaxe qui conteste le plus cette autonomie :  la prétention va en effet à l'encontre de la tradition qui nous est inculquée dès l'enfance.  Mais par rapport au sens la syntaxe n'est qu'une orientation, un agencement des signes, comme la morphologie n'est qu'un découpage « discret ».  Elle doit donc entrer dans la sémantique par la petite porte, en tant que condition et non comme accès au sens.  Les théories linguistiques américaines, en raison des contraintes antimentalistes imposées à la discipline par le linguiste béhaviouriste Bloomfield, ont généralement considéré la sémantique comme un corollaire de la grammaire, une question que l'on greffait sur les études de la forme.  Cette fascination du signifiant, comme j'ai pu la désigner, s'exerce sur des auteurs aussi différents que Guiraud et Moles, que rattachent cependant la vogue de la théorie de l'information dans les années 50 et 60.  Pour s'assurer que le signifiant n'a pas d'homologie avec le signifié, on n'est pas obligé de recourir à la phonologie ;  il suffit se livrer à un banal jeu de mots (ou de lettres), soit tige que l'on réécrit en gîte.  On connaît ces manipulations sous les noms d'anagrammes (gare-rage) et palindromes (Ésope reste ici et se repose ;  red rum, sir, is murder).

Référence, dénotation, connotation.  Le Petit Larousse 1993 définit la référence comme la « fonction par laquelle un signe linguistique renvoie à un objet du monde réel. »  En logique, elle est parfois synynome de dénotation ou denotatum, notion importée en linguistique par Ch. W. Morris (1946) et H. S. Sörensen (1958), selon Mounin (1972:227) :  « La personne nommée Anderson est la dénotation du signe constitué par le nom propre Anderson. »  Pour le sémanticien, le réel n'entre pas comme tel dans la référence :  il y a interface.  Autrement dit, dans le modèle de reconnaissance, référent ne signifie pas « chose signifiée ».  Il y a traitement, comme il y a traitement entre les données d'expérience mémorisées et la constitution du référentiel, qui reste un objet non seulement psychique ou cognitif, mais sémiotique.

Le référentiel est une construction du sujet au même titre que le sens et n'est pas isomorphe à celui-ci.  Il n'est pas à proprement parler représentable linguistiquement ni graphiquement, puisqu'il combine des informations en provenance de la perception autant que de la mémoire (encyclopédique, pour la distinguer de la mémoire lexicale sollicitée par la forme).  De nombreux auteurs font intervenir ici la notion de scénario ou d'actance.  Il n'y a pas vraiment lieu de préférer l'une à l'autre si l'on retient qu'il s'agit d'une organisation des connaissances du monde en fonction de coordonnées et qui sera ou non assimilé en bloc, en partie ou analytiquement, après que le référentiel aura rempli son office.  Le terme de « dénotation » est cependant au moins bisémique, comme le montre le Petit Larousse 1993 :  « ensemble des éléments fondamentaux et permanents du sens d'un mot (par opposition à l'ensemble des valeurs subjectives variables qui constituent sa connotation). »  rem [2010]  —  Il ne s'agit plus, on le voit, de la dénotation des logiciens et philosophes du XIXe siècle.  Pas plus qu'il ne s'agit du sens que lui donnait Josette Rey-Debove (1979).

Dans la linguistique danoise les langages de dénotation (L. Hjelmslev) sont « ceux dans lesquels aucun des deux plans n'est à lui seul un langage » , c'est-à-dire le langage à l'état brut, cf. Pottier et al. (1973:68) qui notent également que ‘dénotation’ est parfois synonyme d'extension ou de désignation :  « La dénotation d'une unité lexicale est constituée par l'extension du concept constituant son signifié (...) a, b, c, d sont des chaises. » (Dubois et al. [1973:139]).  On verra plus loin qu'il est courant de considérer l'extension comme la référence, mais l'énumération des sujets d'une classe reste une activité intellectuelle (cognitive) et n'a rien de commun avec un ensemble d'objets concrets.  La connotation, elle, s'oppose classiquement à la dénotation.  Mounin (1972:21) parle de ‘connotations’ (au pluriel) et définit celles-ci « ces franges émotives personnelles des signifiés ».  Le Petit Larousse 1993 suggère un « sémème » plus commode: « ensemble de significations secondes prises par un mot en dehors de sa signification première... le mot ‘destrier’ a une connotation poétique »  Le même dictionnaire fait du mot un emploi pluriel dans le sens courant: « ce texte a des connotations morales. »

L'avantage de cette définition est d'éviter le piège dans lequel semble tomber J. Cervoni (1987:61), pour qui André Martinet et J. Rey-Debove considèrent que les connotations sont culturelles, tandis que pour Robert Martin c'est dans leur subjectivité que l'individu se trahit (intentionnellement ou non), alors que vérification faite (notamment chez C. Germain [1981:191] qui reconstruit l'opposition que fait Martinet), il n'y a pas lieu d'opposer les auteurs.  Dans le modèle proposé ici, cependant, les deux types existent et peuvent se combiner.  C'est également la position, à peu de choses près, de P. Lerat (1983).  Signalons en particulier que J. Rey-Debove (1978:252) refuse aux connotateurs le statut d'objet d'une description scientifique, comme il ne s'agit pas d'unités constantes :  leur prise en considération détruirait le fondement de la théorie linguistique, constitué par la synonymie.  On notera que ce qu'elle appelle la connotation autonymique, dont elle fait une excellente analyse, préfigure les opérateurs de virtuosémie. rem [2010]  —  Le malheur veut qu'ils fassent fausse route, la connotation étant normalement l'équivalent de la compréhension logique, en tout cas au XIXe siècle, en particulier chez Stuart Mill.  La solution apportée ici à l'imbroglio consiste a retenir la notion et le terme d'association tels qu'ils apparaissent dans Pottier (1974).

Cette idée de constance d'un fait pour qu'il soit scientifique ou digne de la science a quelque chose de suspect :  la généralité n'est pas propre à l'objet mais à la propirété observée.

Depuis Sens et dénotation (l'été 2010), la dénotation est intégrée à la théorie des opérations sémantiques et tient lieu de la désignation de choses par les mots, c'est-à-dire que burin, truelle, scie, pruneau, pêcher (arbre) ont une dénotation plutôt qu'un sens (scie et pruneau et pêcher comme verbe homonyme présentent un sens par indirection).  L'introduction de cette dimension permet d'expliquer en grande partie l'irrégularité des rapports espèce-genre dans le lexique.

Synonymie.  S'il est une question sur laquelle les sémanticiens devraient s'entendre, c'est bien celle-là, qui leur garantit en quelque sorte une raison de gloser du sens. Mais gêné, semble-t-il par une observation de l'ordre du quotidien, c'est-à-dire par la synonymie, F. Rastier (1987:131n.) voudrait la voir dans des formes analogues ou apparentées, indépendamment des classes « morphologiques » (catégories), ainsi ‘cercle’ serait synonyme de circul- dans ‘circulaire’ et cours- dans ‘course’ le serait de cour- dans ‘coureur’.  Comme la synonymie est une relation entre signes (ou unités lexicales), il lui faudrait forger celle d'homosémie pour parler d'identité de « contenus » , mais comme il débouche sur l'impossibilité de reconnaître un même signe, il est dispensé de parler des mêmes formes ou de formes ayant le même sens (cf. Rastier 1991:114).

Enfin, il faut remarquer que la « constance des traits » n'implique pas leur partage par les locuteurs.  Les connaissances ou croyances partagées chez Chomsky tombent également dans le piège du mythe d'une communication transparente (à la suite notamment de R. Jakobson [1963], cf. Mounin [1972:9], qui parle de « transmettre des significations »).  Chomsky (1980:27-28, 207), dans sa discussion de l'ambiguïté de ‘grammaire’, à savoir « théorie du linguiste » ou « grammaire intériorisée » imagine une « communauté linguistique homogène », mais il lui faut également postuler que la représentation de la connaissance de la langue est (soit) uniformisée, et l'idéalité de telles conditions montre bien qu'il n'en est rien dans la réalité.  C'est d'ailleurs le relativisme dans ce domaine qui peut rendre tolérable l'argument ressassé « que nous comprenons des phrases encore jamais entendues dans des circonstances encore jamais rencontrées » (thèse de la créativité).  Le fait que je me serve d'un dictionnaire est sans doute signe d'un handicap profond aux yeux d'un chomskyen.

Dans un partage homogène de la langue, il n'y aurait plus de créativité lexico-phrastique, mais la compréhension ne serait pas garantie, car le sens échappe à la formalisation, ou, dans le cas présent, à la robotisation.  Sans donner dans un héraclitéisme forcené, on doit bien admettre que même l'itération se déroule dans le temps.  Pour ne pas rejoindre les rangs de la Sémantique générale, on admettra une identité relative, sauf à être entraîné dans le tourbillon vertigineux de la différence :  c'est ce qui arrive à Rastier (1991:114) dont la sémantique différentielle, s'autorisant de Schleiermacher (sans constater qu'il emboîte un pas enthousiaste à Korzybski), aboutit à ne plus reconnaître un mot d'une occurrence à l'autre.

On verra plus loin qu'un reproche analogue peut s'adresser à la théorie des opérations sémantiques, si l'on ne saisit pas qu'il s'y est produit un déplacement, de l'ingénéralisable et de l'irreproductible au généralisable et au reproductible (mais non nécessairement au prédictible).  J. Lerot (1993:20) fait de la « force prédictive », comme de nombreux auteurs, une condition de scientificité :  « la règle peut produire [par déduction] des séquences originales dont la grammaticalité est ainsi prédite. »  L'allusion au chomskysme est claire, mais ce qui l'est moins, c'est que la grammaticalité n'est pas pertinente, puisqu'il s'agit, au même titre que les parties du discours, d'un héritage non critique de la grammaire normative.

Le modèle (ici entendre « la théorie de la grammaire ») doit également être prédictif (Lerot [1993:23]) :  « c'est-à-dire permettre de décider si une expression nouvellement créée et donc non attestée est correcte ou non. »  La correction en matière de langue reste une question de (bon) usage.  Mais indépendamment de cela, il faut, à mon avis, se garder encore une fois d'importer sans contrôle une notion systématique dans ce qui est systémique.  Même si plus loin, je proposerai un schéma canonique de règle fondamentale pour l'attribution du sens, je lui refuse tout pouvoir de prédiction autre que celui qui fait que son application entraîne une assignation [donne ou produit un sens ou une valeur sémantique].

  La prédiction, selon moi, doit se situer au même niveau de généralité que le modèle, et non dans la possibilité de produire des généralisations puissantes ou non (cf. Lerot 1993:22) :  la faculté (ou le dispositif, en termes plus neutres) de généralisation n'est pas le propre d'un appareil formel qui ramène le processus à une relation de cause à effet (action-réaction).  On pourrait croire qu'il y a opposition entre le prédicitible et le postulat de la créativité, mais ils ne concernent pas le même aspect de la question.  Toutefois, il est possible de se demander à la fois si le syntagme l'Europe bleue est du domaine du « jamais entendu dans le jamais vécu » (expérience personnelle) ou du prédictible, au niveau de la production d'une interprétation, où la Situation-Domaine est {marins pêcheurs}, ce qui donne le raisonnement interprétatif suivant :  étant donné ‘Europe verte’ ≍ {agricole} et ‘bleue’ ≍ {mer}, on obtient {Europe bleue ≍ {maritime}} [ou {Europe de la pêche}].

Les accolades {...} démarque la valeur ou l'élément de sens et les distinguent de l'unité lexicale le plus souvent entre ‘pseudo-guillemets’, en italique.  Le symbole ≍ se lit « au sens de ».

Dans la langue, c'est le lexique qui intéresse la sémantique, car les mots ne sont pas de simples outils de référence (exception faite des dénotateurs).  Leur organisation a fait l'objet de nombreuses métaphores, dont la plus féconde a été le champ (v. Gordon [1982:67-95]).  Ici, il sera surtout question de systèmes, généralement imbriqués et dynamiques.  Le fait de privilégier l'un d'eux ne met pas en cause la pertinence des autres.

Quant aux règles « sémantiques » qu'a voulu s'approprier la syntaxe, elles sont en réalité « discursives ».  Si dans le discours quotidien il est difficile de « boire quelqu'un », cette même personne peut être considérée comme imbuvable.  Chomsky (1972 [1975]) introduit ainsi, après Katz, « lecture » ou représentation sémantique, puis (1980 [1985]) « systèmes de concepts et de croyances » et « forme logique ».  Ici, le sens n'est pas constitutif d'une grammaire, générative ou autre.  On ne rejette pas l'idée de règles, mais de règles de combinaison d'éléments modulaires qui utiliseraient les « sèmes » comme des blocs de construction (cf. Rastier [1987:57]). 

Igor Mel'cuk (1993:107) qui adopte une formulation analogue à celle que suggère Prolog, fait du mot un triplet, dont le troisième argument porte le nom de syntactique qui regroupe les fonctions lexicales, modelées sur la fonction propositionnelle des logiciens (Colmerauer [1984:293-296] présente ainsi en Prolog la définition d'un repas léger: repas(h,p,d)→horsdœuvre(h), plat(p), dessert(d) [dans Turbo Prolog et PDC Prolog la flèche est remplacée par :-, symbole simplifié de l'inférence « ⊢ » ). 

La conception syntaxique du sens est à rapprocher de sa traductibilité, que postulait Jakobson (1963) et que critique avec raison F. Rastier (1991:38), à propos des tendances de certaines recherches cognitives.  Chomsky (1980:232) est allé d'un extrême à l'autre ;  après avoir tout bonnement refusé de reconnaître au sens une place, c'est vers la pragmatique qu'il a penché, ou la référence :  « il est difficile (à supposer que ce soit possible en principe) de distinguer entre les propriétés sémantiques dépendant du langage et celles qui sont liées à nos croyances à propos du monde naturel.  Le fait est que nous utilisons le langage sur un fond de croyances partagées quant aux choses... » Auparavant (Chomsky [1977:47-54]) il avait envisagé les moyens de séparer le dictionnaire de la grammaire de l'encyclopédie « de faits et de croyances ».

Il est clair que les deux types de connaissances se prêtent à l'opération de prédication, mais si le locuteur lambda n'est pas toujours en mesure de les distinguer (pas plus qu'on attend de lui qu'il distingue la référence du sens, ni la dénotation du sens), cela n'entraîne pas que le linguiste doive se conformer à cette façon de faire.  La sémantique est affaire de sémanticien.  Si le sujet parlant et comprenant se prend au jeu, il en fera en dilettante, comme le fait Chomsky.  Le dictionnaire est un bel exemple de lieu de rencontre des deux types d'information, à telle enseigne qu'il est difficile de les démêler.  Cf. l'exemple du PL18 pour ‘infaillible’ :  π Dieu est infaillible.

Il existe, on le verra plus loin, d'autres manières d'aborder le problème, et notamment en évitant de ramener la production d'énoncés à l'application de règles en nombre fini, auxquelles on préfère parfois des stratégies.  La pragmatique et l'énonciation réclament leur part de ce champ d'études.  Retenons pour l'instant que la langue est considérée comme une institution, de nature sociale, ce qui rend en partie le discours à la psychologie, à la stylistique et à l'analyse de textes [et, pourquoi pas ?, à la philosophie].  Pour simplifier, toujours, on se représentera, dans l'ordre de l'écrit, la langue comme l'ensemble de deux objets matériels, le dictionnaire (lexique) et la grammaire (ensemble de règles morphosyntaxiques des énoncés acceptables).  On n'en fera cependant pas un credo.

Le dictionnaire.  Dans cet Essai, il représente une sorte de super-informateur pour le sémanticien et intervient pour une grande part dans le corpus d'exemples de langue (c'est-à-dire du discours).  Il ne s'agit pas de dénoncer ses limites et ses insuffisances, puisqu'il est la métaphore palpable du lexique intériorisé du sujet-parlant-interprétant.  Il existe notamment quelques introductions au dictionnaire, celle de Dubois et Dubois (1971), théorique et pratique ;  et celle de Collignon et Glatigny (1978), pédagogique.  Plus scolaire, mais aussi extrêmement commode, le manuel de Gosselin et Simard (1981).  On n'oubliera pas le Que sais-je ? d'Alain Rey (1982).

La sémantisation.  Le processus de sémantisation est celui de l'inférence, c'est-à-dire du raisonnement dans son acception la plus large.  Il s'agit d'un schéma que l'on retrouve dans l'argumentation, avec plus ou moins d'étapes intermédiaires et qui est celui de la conditionnelle ou implication, SI x ALORS y, passage d'une « vérité » à une autre.  Prenons l'exemple de l'épithète ‘judicieux’, on dira que SI la base est remarque, ALORS judicieuse veut dire {sage}.  Le nombre de conditions peut varier et être soit de l'ordre du paradigme soit de l'ordre du syntagme, selon les deux axes que Ferdinand de Saussure a reconnu au langage.  L'inférence dont il est question est celle des systèmes experts, de la règle de production si {condition} alors {action}, que présente Pierre Frot (1990:14-16) avec leur formalisme mathématique complet.

L'inférence.  On retient donc l'hypothèse d'une opération simple (courante) et généralisée à l'ensemble des types de traitement et de données.  Les avantages épistémologiques de cette hypothèse sont nombreux et d'une grande fécondité, puisqu'il en découle la dissociabilité du signe et la forme particulière de l'organisation des relations sémantiques.  Le processus reste le même.  On en donne un exemple simple :  le schéma de l'argumentation le plus simple SI-PUISQUE-ALORS permet d'interpréter un panneau d'interdiction de stationner:SI « P⊘, 9-17 h, mardi et vendredi », PUISQUE nous sommes (admettons) jeudi 13 h, ALORS {je peux stationner}, ce qui en fait une inférence banale.  J'aurai l'occasion de revenir fréquemment à la nécessité d'une forme fondamentale dans les opérations sémiocognitives. 




révision achevée le 30/03/2012 13:13:45

eul  Les citations de l'Encyclopédie Universelle Larousse (EUL) portent un © Larousse / VUEF 2001

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